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20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 22:09

A quelques encablures d’aujourd’hui je revoyais le formidable IRRATIONAL MAN de Woody Allen. Dans un premier temps, je me disais que quand il veut se donner de la peine, le père Woody, il arrive encore à montrer ce qu’il a dans le ventre. Dans un second temps, je me disais que, comme tous les grands films, c’est l’addition des talents qui fait le film et rarement le talent seul du réalisateur. Et IRRATIONAL MAN vaut probablement et avant tout pour la composition de Joaquin Phoenix. Sa traduction du mal être existentiel, sa fièvre qui surgit, son audace, sa liberté exilée, l’enfouissement de sa beauté, son aura décharnée. Tout ce que le comédien amène et qui nourrit son personnage. Tout ce qu’il peut inscrire en contrepoint. Tout ce qu’il peut jouer sans que ce soit dit. Tout sauf sa complexité. Ça, c’est du ressort du scénariste. Le comédien ne définit pas, il équarrit. Et en regardant jouer le Phoenix de la sorte, je me disais que, finalement, c’est un choix assez évident. Joaquin Phoenix en homme irrationnel, Woody Allen ne pouvait pas ne pas y penser. Nous y aurions tous pensé ! Sinon, qui d’autre ? Vincent Gallo ? Leonardo DiCaprio ? Casey Affleck ? Adrien Brody ? Edward Norton ? Finalement, les comédiens et les comédiennes interprètent généralement le même type de rôles. On dit qu’ils ont un emploi. D’abord imposé par leur physique et ensuite par leur jeu. Mais il existe un troisième facteur qui conditionne la case dans laquelle ils vont faire leur carrière. Il est imposé par les rôles qui les ont fait connaître et ceux auxquels le public les identifie. C’est ainsi que certains rôles trop marquants enferment à jamais certains d’entre eux, que ce soient Malcolm McDowell dans A CLOCKWORK ORANGE, Maria Schneider dans ULTIMO TANGO A PARIGI, Anne Parillaud dans NIKITA ou encore Linda Blair dans THE EXORCIST. C’est encore plus vrai aujourd’hui où les directeurs de casting ne font plus leur boulot depuis longtemps et rangent les comédiens par catégorie. Et il faudrait encore apporter des distinctions à tout cela en autant de divisions que de largesses dans l’éventail des possibilités de chaque comédien. Certains passent avec beaucoup plus d’aisance que d’autre dans des registres diamétralement opposés. D’autres sont magistraux dans un seul et même personnage, qu’ils ne cesseront d’améliorer tout au long de leur carrière. Ceux qui ont des clowns en sont le parfait exemple (Charles Chaplin, Groucho Marx etc.) Ce qui est sûr c’est qu’aucun acteur ne peut tout jouer. Aussi talentueux soit-il. Louis de Funès dans A STREETCAR NAMED DESIRE aurait vraiment de l’allure ? Et inversement, Marlon Brando dans LE GENDARME DE SAINT-TROPEZ ? Alors, parfois, certains sortent du cadre. On s’extasie devant un Benoît Poelvoorde sérieux, une Elle Fanning qui sait jouer la comédie, un Bourvil plus ombrageux, un Michel Serrault machiavélique, mais ils n’attendaient que ça ! Nombre sont ceux qui aimeraient qu’on leur propose des rôles à cent lieues de ce qu’ils ont l’habitude de jouer ! L’emploi d’un acteur c’est comme votre réputation. Tout part de vous, mais ce sont les autres qui décident. Et à ce jeu-là, les réalisateurs ont aussi un rôle énorme à jouer. Et la plupart du temps (pour diverses raisons) il se tournent non pas vers des acteurs mais des images d’acteurs. C’est-à-dire que la façon dont l’acteur est perçu passe avant son talent. Les réalisateurs sont tout autant responsables des étiquettes de leurs acteurs. Ils les colportent, les renforcent ; ils ghettoïsent comédiens et comédiennes. Une forme de dommage collatéral en quelque sorte.

 

               Je repensais à tout cela en voyant Corinna Harfouch traverser LARA, le film de Jan-Ole Gerster. Et je me disais que c’est une aubaine de découvrir une actrice dans un premier rôle sans avoir aucun Post-it à lui coller sur le front. Eh oui, les amis, du coup nous voilà bien obligés de nous attacher uniquement à son jeu d’actrice. Et je vous promets qu’il y a de quoi faire !

 

Mais n’allons pas trop vite en besogne. J’allais oublier les présentations. Tout d’abord, veuillez serrer la main à Monsieur Jan-Ole Gerster. Oui, bon, pas trop fort non plus. Moi-même j’avais oublié que nous l’avions côtoyé il y a quelques années de cela, à l’occasion de son précédent film qui était aussi son premier : OH BOY. J’avoue que je n’en ai gardé qu’un souvenir périssable. Bon, le gars est tout à fait sympathique et nous paraît assez humble. Et quand bien même le contraire serait vrai, tout cela ne fait rien à l’affaire, aussi bien que n’importe quelle note d’intention de n’importe quel metteur en scène. Ici, nous ne jugeons que sur pièce, ce qui est le moyen le plus sûr pour mettre tous les films sur le même pied d’égalité. Alors, c’est parti.

 

               LARA c’est l’histoire d’une femme. Corinna Harfouch, donc. C’est l’histoire de sa vie. Mais attention ! Pas en mode biopic et je vous fais un grand panorama des moments importants avec qui une date clef, qui un personnage important, qui un virage à 360 degrés etc. Non ! Jan-Ole Gerster est un type humble, je vous l’ai dit, il a beaucoup plus d’ambition que cela. Lui, il nous raconte l’histoire de cette femme sur une seule journée ! Eh oui, rien que cela ! Bon, déjà j’en ai trop dit. Si, si, je vous assure, j’ai trop parlé car c’est à la fin du film seulement que nous saurons que ça ne va pas plus loin que 24 heures. En fait, il est terriblement délicat de parler de LARA car ne dévoiler qu’un seul des éléments du film consisterait à le spoiler. Ce qui est intéressant, justement, au fur et à mesure que nous progressons dans le film, ce sont tous les éléments que nous découvrons, qui sont caractéristiques de la personnalité ou de la vie de Corinna Harfouch, et qui fonctionnent comme autant de surprises. Je vais donc essayer d’extraire tout le tact qui gît en moi pour vous en dire le maximum sans rien vous raconter.

 

               Le film s’ouvre sur Corinna Harfouch qui se réveille. Tranquillement, ne brusquons pas les choses. C’est le matin, il est très tôt. Corinna émerge. Elle se dirige vers la fenêtre. Elle regarde à travers. Suffisamment longtemps pour qu’on se demande si quelque chose a attiré son attention. Guette-t-elle l’arrivée de quelqu’un ? Espionne-t-elle un voisin ? Qu’est-ce qui peut bien être si important qu’elle y consacre sa première énergie du matin ? Pas d’indice. Nous ne saurons même pas vers où se dirige son regard, tout cela se fait dos à la caméra. Et puis, elle ouvre la fenêtre. En fait, elle avait besoin de respirer. C’est l’air de son intérieur qui l’étouffe (ça, c’est du double sens où je ne m’y connais pas !) Elle semble bien statique face à cette fenêtre ouverte. Statique comme une personne qui songe à son acte avant de faire une bêtise. Elle ne va quand même pas… ? Non, ouf ! Elle s’éloigne. Mais… elle revient avec une chaise ou une table basse, je ne sais plus, et elle monte dessus. Là, c’est sûr, si elle veut sauter, rien de plus simple. Elle reste là, face à la ville qui se passe très bien d’elle pour vivre sa petite vie. Elle, toute seule et toute petite face à l’immensité du vide. Soudain, la sonnette de son appartement retentit…

 

Jusque-là difficile de dire vers où s’oriente le métrage et ce qu’il raconte. Si ça se trouve, nous sommes partis sur une mauvaise piste, et face à cette fenêtre peut-être cherchait-elle à faire tout autre chose. N’empêche, même avec son actrice de dos, c’est dingue ce que le film permet d’imaginer ! Pour être tout à fait honnête, dès la première fois où le regard de l’actrice accroche la caméra, quelque chose se lit déjà dans ses yeux. Une gravité, un ton dramatique, une blessure, appelez cela comme vous le voulez, ce qui est sûr c’est que quelque chose se lit simplement sur son visage et conditionne l’interprétation des secondes qui suivent.

 

Waouh ! Le film vient à peine de débuter et voilà tout ce qu’il se passe en un minimum de temps et d’action. Sans compter que nous ne savons toujours pas où nous allons. Nous naviguons à l’aveugle et c’est le mieux que nous puissions faire tant les premières minutes semblent nous inciter à laisser le réalisateur nous guider. A priori nous sommes entre de bonnes mains. Et je vous le dis tout de go, ce n’est pas pour tout de suite que nous allons savoir où il nous emmène car il ne sème ses indices qu’avec la plus grande parcimonie. Voilà un film qui nécessite dès le départ à un lâcher prise total. Nous n’avons qu’à monter dans la barque et accepter de naviguer au gré du courant. Et vous allez voir que la suite ne va pas aller non plus comme nous sommes habitués à nous y attendre.

 

En fait, ce sont des policiers qui sonnent chez elle. A cette heure-ci, ce serait plutôt pour la choper au saut du lit pour qu’elle n’oppose aucune résistance, mais pas du tout. Lorsqu’elle leur ouvre la porte nous sommes face à deux policiers gentiment bonhommes. Ouh la ! Voilà qui fait du bien de s’ouvrir aux autres cultures. Ce n’est donc pas une légende, c’est bel et bien possible des policiers qui ne frappent pas sur tout ce qui bouge et qui ne vous parlent pas comme si vous étiez coupable. En plus, ça se passe à deux pas de chez nous, chez ceux qui ont inventé les nazis ! C’est beau quand le cinéma remplit des objectifs inattendus et non désirés. Bref, revenons à nos amis policiers qui dérangent Corinna Harfouch en plein suicide (ou pas). Leur ton est tout à fait cordial et même un petit peu plus. Déférent, oui, c’est le mot. Comme s’ils avaient un peu trop de respect pour elle. Comme s’ils parlaient à une supérieure. Ce court passage est très bien écrit. Il montre qu’il y a déjà quelque chose de bizarre qui se joue entre ces personnages, à la fois une tension et un non-dit qui vont se retrouver avec tous les personnages que va croiser Corinna Harfouch tout au long du film.

 

Ce n’est vraiment qu’après ce premier épisode que le ton est donné. Et il est malaisant, pour nous, spectateurs. Pas par rapport à ce qui est dit et à la manière dont c’est dit, mais plutôt parce que nous ne cernons absolument rien de ce qui se joue à l’écran. Pourquoi Corinna Harfouch semble si sombre et si fermée ? Pourquoi ces policiers lui parlent-ils de la sorte ? Pourquoi ce semblant de suicide devant la fenêtre ? Pire que tout, le moindre indice n’en est pas un. Alors que nous pouvions suspecter son désir de suicide comme l’élément moteur du film, cela ne reviendra jamais par la suite. Alors, peut-être est-ce ce pour quoi les policiers viennent la chercher qui va lancer le vrai sujet du film. Absolument pas ! Ils ont besoin d’elle en tant que témoin pour une perquisition. (Là encore, petite parenthèse pour vous dire que les policiers allemands sont drôlement précautionneux quand ils effectuent une perquisition !) Eh bien ce début d’histoire policière n’en pas un. Tout cela n’a rien à voir avec le sujet du film. D’ailleurs il ne faut pas aller chercher plus loin. Le vrai sujet, il nous a été donné bien avant le film, c’est le titre : LARA.

 

               Jan-Ole Gerster déploie son film comme une révélation. Tout ce qui est flou, inexpliqué, mystérieux est destiné à se dissiper pour laisser apparaître la vérité d’un personnage, et une vérité sur laquelle s’est forgée toute une vie. Et le plus fort c’est que rien ne va être dit !

 

Mais avant d’en arriver là, nous devons passer par tout un processus qui va nous permettre de mieux approcher Corinna Harfouch, d’essayer d’en savoir un peu plus sur sa personnalité et sur ce qui la pousse à être celle qu’elle a choisi d’être. Pour cela, le réalisateur va suivre Corinna dans son quotidien, meilleur prétexte pour nous présenter son entourage proche et moins proche. Le film adopte ce point de vue et n’en déviera plus. En fait, c’est une manière de garder le fil du récit constamment tendu et focalisé sur sa cible à atteindre. Car, mine de rien, le film avance et étale sa démonstration.

 

Or, nous en étions restés avec ce sentiment d’incompréhension dans lequel le film se plaît à nous immerger depuis le début. Oui, il faut bien le dire, à ce stade et pendant un long moment, il est très difficile de savoir de quoi tout cela parle. D’où l’intérêt, dont nous parlions plus haut, de se laisser prendre par la main sans trop chercher à délimiter les tenants et les aboutissants. D’autant que le film n’a aucune âpreté, je veux dire par là qu’il ne laisse personne au dehors. Seulement les indices sont rares, mais lorsqu’ils apparaissent ils sont autant de pièces de puzzle qui laissent apercevoir un paysage original qu’il nous tarde de compléter pour en savourer la vision globale.

 

               Lorsque nous parlions du quotidien que nous dépeint Jan-Ole Gerster, ne le pensez en termes de routine. Ce n’est absolument pas cela puisque le jour au cours duquel s’écoule le film est un jour spécial. En soirée aura lieu le concert de son fils, et elle ne pense qu’à cela et à leurs retrouvailles. Là, nous touchons un peu plus au cœur du problème. Evidemment, se cache là-dessous une histoire de famille, mais là encore, c’est un centre névralgique, pas l’origine de la problématique. En fait, à chaque fois que le réalisateur nous oriente vers ce qui semble être le nœud du problème, il œuvre pour tout autre chose qui ne viendra pointer le bout de son nez qu’à la toute fin. Evidemment, il n’y a rien de gratuit et tout est lié, mais d’un point de vue scénaristique c’est absolument sublime. Le film nous raconte des épiphénomènes que nous prenons à chaque fois pour « le grand tout », mais qui ne sont, en fait, que des éléments de compréhension nécessaires pour appréhender toute la nébuleuse Lara Jenkins et arriver enfin à la révélation finale qui a conditionné toute sa vie.

 

Pour arriver à cela, le scénariste Blaz Kutin opte pour une structure de grande classe. Habituellement il ne s’agirait que d’une quête à résoudre en partant du point A pour aller au point B. Mais ici, de par la logique du portrait de femme, Blaz Kutin opte pour une stratégie plus payante : le dessin. Ou plutôt la peinture. Et à force de petites touches, du bleu par-ci, du vert par-là, un peu de rouge pour contrebalancer, un rien de noir sur les contours, le portrait se révèle à nous doucement mais sûrement.

 

Là où ce sont d’ordinaire les situations qui définissent l’action, dans LARA ce sont les personnages qui sont les maîtres décisionnaires. La part belle est donc donnée aux acteurs (d’où l’importance du casting, plus que dans n’importe quel film de superhéros) et particulièrement à Corinna Harfouch. C’est ce qu’on appelle un rôle à récompenses, dénomination stupide et discriminatoire (existe-t-il vraiment des rôles qui ne soient pas légitimes à la récompense ?), la plupart du temps chargée de récompenser des interprétations grossières et racoleuses comme en témoigne le dernier oscar de la meilleure actrice remportée par cette cabotine de Renée Zellweger pour JUDY. Passons.

 

Donc, niveau scénario nous voilà entre personnes au style alerte et de bon goût. Tout se joue sous une trame on ne peut plus connue, celle du théâtre classique, à savoir très précisément : la règle des trois unités (unité de temps, unité de lieu et unité d’action). Mais Blaz Kutin ne s’arrête pas là, il y greffe un principe ultracontemporain qui consiste à maintenir cachés le plus longtemps possible les vrais enjeux qui se trament. A mon sens, continuer à tirer parti des schémas classiques tout en les combinant à des concepts issus du temps présent, c’est cela la vraie modernité.

 

Concrètement, tout ce qui va jalonner la journée de Corinna Harfouch va être autant d’indices qui vont nous permettre d’en apprendre un peu plus sur elle. Chaque scène a alors une fonction bien précise. Alors que nous, pauvres spectateurs, ne savons pas à quelle sauce nous allions être dégustés, il suffit simplement d’être à l’affût et de glaner les moindres petits détails. Ainsi, la scène de la perquisition nous éclaire un peu plus sur son rôle professionnel ainsi que sa position dans l’échelle sociale. Chose qui sera corroborée quelques minutes plus tard lors de l’échange avec son ancienne collègue de travail. Scène qui permet aussi de glaner quelques informations sur la manière dont Corinna était perçue par les autres collègues. Et nous rebondissons comme cela de scène en scène. Le portrait s’étoffe, la vie intérieure de Corinna se révèle, certains aspects de sa personnalité affleurent et les morceaux se recollent petit à petit. Et tout cela sans que rien ne soit verbalisé, ou très peu. Nous voulons dire par-là que l’enjeu de chaque scène n’a rien à voir avec ce qui se joue sous les mots. Tout apparaît subrepticement, avec une grande subtilité, sans que nous sachions dans le détail de quoi il retourne. Nous sommes mis au courant qu’il s’est passé quelque chose avec son fils et que cela a marqué une rupture. Le père fait aussi parti de l’histoire, mais il continue à voir le fils et est même devenu une sorte d’imprésario. Eh bien pas la peine de savoir exactement ce qu’il s’est passé. La charge du passé suffit à définir les relations entre eux, la difficulté de se parler ou encore le poids de la rancœur. Parce que le film s’attache avant tout aux états des personnages. Du coup, Jan-Olen Gerster a plus d’espace pour développer leurs complexités. Nous apprendrons ainsi qu’en dépit de l’énorme passif entre le fils et la mère, la parole et l’avis de celle-ci compte encore beaucoup pour lui. Autre exemple caractéristique de cette mise en œuvre : la scène avec la mère de Corinna Harfouch. Tortueuse et pesante, ses accents pinteriens sont flamboyants. Tout ce qui se dit n’est absolument pas ce qui se joue à l’écran. La véritable scène est enfouie. Celle qui nous est donnée à voir convie deux personnes qui ne parleront pas aujourd’hui de leurs griefs, obligées qu’elles sont de se côtoyer en raison des liens de sang qui les unissent. Mais personne n’est à l’abri d’une petite pique, d’une vacherie capable de déclencher un accès de violence. Et hop ! Voilà qu’un nouveau trait de la personnalité de Corinna Harfouch s’offre à nous. Auparavant, nous avions déjà entraperçu jusqu’où elle pouvait aller lors de la scène avec la jeune violoniste. Voilà maintenant une confirmation de la personnalité hargneuse de Corinna Harfouch. Et ce faisant, le film confère un côté froid, calculateur voire méchant à son héroïne principale. Nous finissons par croire qu’il n’est qu’une issue possible et que tout cela va forcément mal finir. Mais ce n’est ni plus ni moins qu’une autre des nombreuses fausses pistes du film. Bien joué.

 

Avec cette façon de procéder qui ne suit aucun but fixe ou avoué, LARA surprend tout le temps sans jamais décevoir. Et c’est même très agréable de se laisser porter par la force d’inertie de ce personnage, pour finalement arriver sur une terre insoupçonnée, sans que jamais cette histoire ne passe pour un scénario de petit malin.

 

               Là-dessus, Jan-Ole Gerster appose une mise en scène tout en pudeur, pour ne pas dire en retrait. D’abord, nous sommes en Scope. Choix étonnant pour cette histoire plutôt intimiste et d’ailleurs rien ne justifie véritablement son emploi. Par contre, le réalisateur fait le choix de poser sa caméra et de nous éviter cette caméra-vibromasseur qui bouge tout le temps parce que, tu comprends, coco, c’est pour épouser un style proche du documentaire, pour capter plus de vérité, et aussi pour être plus proche des émotions des personnages. Mmmouais…. Alors, déjà, comme disait l’autre, j’ai horreur qu’on m’appelle coco. Et puis surtout, je pense que tout cela c’est pour éviter de composer un plan quand on n’a pas le talent pour ça ! Tu en parleras à Bergman, pour savoir si capter des émotions ça l’empêchait de poser sa caméra ! Et puis même chez Cassavetes, quand ça bouge ça cadre de ouf ! Bon, on ne va pas se mentir, dans LARA ce n’est pas la composition du plan qui importe. C’est même très très sage à ce sujet. Même dans les moments un peu étranges où la tension monte entre les personnages, et encore à plus juste titre quand Corinna Harfouch pète un câble, pas d’axe un peu foufou, pas de cadre un peu brindezingue. Nous sommes loin, mais alors très très loin d’un Seijun Suzuki, par exemple. Jan-Ole Gerster reste fidèle à son principe de laisser le travail de l’acteur faire naître l’émotion. Son boulot, à lui, c’est la monstration la plus directe, sans que les effets de style ne viennent perturber la lisibilité de l’image. C’est encore une façon d’être en accord avec le principe des trois unités, énoncé plus haut. En fait, ce qui pourrait passer pour de l’académisme n’est rien d’autre que de la maîtrise. Maîtrise par le respect de son sujet, mais aussi maîtrise par le développement implacable de sa démonstration. Heureusement, il utilise d’autres leviers de mise en scène, qui permettent de donner de l’allant à son film, et notamment le montage. S’il est vrai que certains échanges ne sont qu’un simple champ-contrechamp un peu bébête sur celui ou celle qui parle, le montage est utilisé à meilleur escient dans d’autre scènes. Notamment lorsque le plan dure un peu plus longtemps que prévu, effet censé appuyer ce qui vient d’être dit ou ce que ressent le personnage. Voilà qui donne beaucoup d’importance à ce qu’il vient de se passer, et marque définitivement le relief du film.

 

               Et puis, il y a Corinna Harfouch, comédienne que nous ne connaissions ni de Marc ni de Sophie, et qui est tout bonnement éblouissante. Pour continuer la réflexion que je me proposais de faire en guise d’introduction, si cela se passait aux Etats-Unis, sûr que le rôle aurait échu à Cate Blanchett. Sauf que là, non. Pour une simple et bonne raison : trop évident ! Et puis accessoirement, Cate Blanchett ne parle pas allemand m’a dit son agent. Par contre, le remake, c’est pour elle. Couru d’avance.

 

Finalement, en regardant sa filmographie, nous nous apercevons qu’elle était bel et bien connue de nos services. Déjà vue dans KNOCKIN’ ON HEAVEN’S DOOR de Thomas Jahn, dans BERLIN CALLING de Hannes Söhr, dans ELEMENTARTEILCHEN d’Oskar Roehler, dans PERFUME : THE STORY OF A MURDERER de Tom Tykwer, dans DAS VERSPRECHEN de Margarethe von Trotta et… mais oui, bon sang, dans DER UNTERGANG de Oliver Hirschbiegel c’était elle Magda Goebbels !!! Voilà une actrice qui nous avait quelque peu échappé, mais là, impossible de ne pas retenir l’excellence de sa prestation. D’abord parce qu’elle est de toutes les scènes, et puis, bien évidemment, parce qu’elle rend compte des paradoxes et des complexités de Lara Jenkins avec une précision bluffante. C’est percutant et saisissant. Néanmoins, pas d’épanchements volcaniques ni de grandes tirades justificatrices. Tout dans la mesure. A l’instar de ce qu’il se joue dans le film, c’est dans sa vie intérieure que tout se passe. D’où une interprétation rentrée, confinée, qui trouve sa voie par des subtilités de comportements, d’expressions et de regards. Ma crêpière à l’angle de ma rue dirait que c’est de la dentelle, et je serais tout à fait d’accord avec elle. Mais, quitte à en faire bondir quelques-uns, et là c’est le comédien qui sait de quoi il parle, ce n’est pas si difficile que cela. Tout du moins pendant les trois quarts du film où Corinna Harfouch utilise plus ou moins le même registre. Après, une fois que son personnage commence à remuer et à changer, là, oui, là c’est du grand art. Elle montre d’autres facettes. Jusqu’à son faciès beaucoup moins marqué, beaucoup moins dur à la toute fin. Comme quoi, on peut porter un film sans pour autant être obligé de se livrer à une performance.

 

               Stanley Kubrick disait qu’il faisait des films pour des personnes intelligentes. LARA s’inscrit indéniablement dans cette lignée. Sans être élitiste ni intello, voilà un film qui s’adresse à notre intelligence, qui la met à l’épreuve, contribuant par-là à valider notre merveilleuse et sublime théorie du spectateur actif. Le cinéma peut parfois offrir des récompenses autres que des objets phalliques en plaqué or. Et comprendre c’est aussi se sentir un peu plus intelligent. En art, c’est surtout une notion universelle et indémodable car, pour citer Virgile : « On se lasse de tout, sauf de comprendre ».

 

Tout le film de Jan-Ole Gerster est construit pour nous amener vers ce final qui nous permet de comprendre. Sans expliciter clairement et dans le détail tout ce qui s’est passé entre les personnages. Mais aussi tout en préservant les ambiguïtés de notre protagoniste. En maintenant les ellipses narratives et en développant divers aspects de la personnalité de Lara Jenkins, le réalisateur permet à nos imaginations de reconstruire les éléments qui font défaut. Chacun pourra donner sa version des faits sans s’éloigner de la réalité qui nous est exposée. C’est ce qui fait la grande force de LARA, que le spectateur, au bout du compte, s’approprie l’histoire et en fasse son film.

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