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14 décembre 2021 2 14 /12 /décembre /2021 19:25

Ce n’est pas faute de le marteler par ici, la meilleure adaptation possible c’est la trahison. D’abord parce qu’une transposition fidèle est une chose impossible. Le médium cinématographique nécessite un mode d’expression et des formes figuratives qui sont par essence différentes de tout module écrit. Partant de cette évidence, il convient de rajouter qu’une défloraison naîtra nécessairement d’une transposition. Vous pouvez vous référer aux nombreuses thèses qui ont été faites sur le sujet, nous ne reviendrons pas dessus à cette heure, tout cela est acté depuis 1973 et demi. Nul ne saurait mieux clore le chapitre que celui qui citerait Goethe, vieil écrivaillon allemand qui aimait torturer ses jeunes personnages et revendiquer que la démocratie c’est pas top-top (bien que l’étiquette édicte encore aujourd’hui qu’il reste de bon ton de le citer), eh bien ce bon vieux Goethe, disais-je, déclarait que c’est le sujet qui impose à son auteur le médium à employer. Quand on y pense, c’est pas de chance pour Van Gogh qui n’a eu droit qu’à des sujets qui pouvaient se peindre, lui qui aurait tant voulu écrire sur certains d’entre eux ! Oui, drôle d’idée qu’eût ici l’ami Goethe, si ce n’est qu’elle lui permettait d’étayer sa théorie selon laquelle l’adaptation ne serait d’aucun intérêt si elle ne pouvait rien apporter de plus par rapport à l’œuvre originale. Là, d’accord. D’où la nécessité de se démarquer, donc de trahir.

 

Malgré son caractère réducteur, l’évidente fausse route de Goethe en la matière permet de mettre en exergue la façon dont la meilleure trahison possible doit opérer. L’idée essentielle reposant avant tout dans l’abandon du déterminisme d’une œuvre et de l’acceptation de la multitude des sens qui en émanent.

 

               Même si notre introduction se réfère principalement au genre littéraire et plus particulièrement au roman, le processus demeure valable pour une pièce de théâtre. Et, je vous dirais même que s’il était parfaitement compris et assimilé dans son sens le plus strict, il permettrait d’adapter jusqu’à des peintures, des musiques, des danses, des pièces d’architecture, des sculptures etc. La poésie serait remise au centre de la topographie cinématographique, aux dépens de ce qui l’a détruite : le didactique.

 

Donc, parlons adaptation théâtrale puisqu’ADIEU MONSIEUR HAFFMANN est l’adaptation cinématographique de la pièce qui porte le même titre et qui fit les beaux jours pré-Covid du Théââââââtre parisien, récoltant 4 Molière en 2018. Succès populaire, succès critique, il n’en fallait pas moins pour attirer l’attention des amoureux de belles histoires. Ca tombait bien puisque l’auteur Jean-Philippe Daguerre était un très bon ami du réalisateur Fred Cavayé. Quoi de mieux qu’une amitié de longue date pour une belle trahison dans les règles de l’art ? Enfin, de l’art… Je n’irais pas jusque-là. Nonobstant ces moindres considérations, le réalisateur ne fit ni une ni deux, balaya d’un revers de main la distribution théâtrale pourtant récompensée, et plaça des noms connus en tête d’affiche. Bien vu. Quitte à faire la même chose, autant faire complètement différemment, et c’est ce qu’il fit. Au bout du compte, le film est bien la pièce mais c’est aussi tout à fait autre chose. Nous l’allons voir tout à l’instant. Dans ta face, Goethe !

 

               Rien que ne le nom de Fred Cavayé suffit à faire naître en moi une petite appréhension avant que le film ne démarre. Capable du pire comme du moins pire, le son de ses gros sabots annonce toujours la couleur. D’un point de vue de la mise en scène, c’est souvent brut de décoffrage, sans emphase, sans lyrisme, sans poésie (nous y revoilà !). Il oscille entre des comédies où il décline un anonymat bien portant (RADIN !, LE JEU) et des thrillers d’action où ses velléités de mise en scène l’amènent à rouler sur du sable avec des chaines (POUR ELLE, A BOUT PORTANT, MEA CULPA). La critique aime bien appeler ce genre de réalisateurs des « faiseurs », ce qu’ils n’aiment pas, et je leur donne parfaitement raison. Alors tous s’accordent sur l’adjectif « efficace », qui est tout aussi péjoratif, mais bizarrement ça passe. Et c’est vrai qu’une seule vision de ses films, ça passe. Je ne crois pas qu’il me viendrait à l’idée d’en revoir un. Et même s’ils s’oublient très vite, ils ne laissent pas un goût amer en bouche. Probablement que ce qui sauve les films de Fred Cavayé c’est qu’on y sent tout de même un amour relatif pour le cinéma, une envie d’en faire, de retrouver dans les siens ce qu’il aime chez ceux des autres. Et je me dis qu’il est fort probable que son cinéma soit à l’aune de sa cinéphilie, qu’il soit plus attiré par les films du dimanche soir, les films populaires, les films qui rassemblent. Mais tout cela est de l’ordre de la digression et n’a que peu de valeur. Revenons-en au film.

 

               ADIEU MONSIEUR HAFFMANN s’ouvre sur les pieds de Gilles Lellouche. Il avance d’un pas décidé mais heurté. Il faut dire qu’avec son pied gauche en mode wheelsucker, il ne faudra clairement pas compter sur lui dimanche prochain pour tirer les pénaltys à la finale du district. Du coup, il porte une armature, une sorte d’attelle comme celle que pouvait avoir le jeune Forrest Gump. OK. Information très importante, mais… Tout ça, pour ça ! Il existe tout de même une liste détaillée des choses qu’on ne doit plus voir au cinéma. La fédé l’a clairement édictée, les réalisateurs le savent, mais non, certains continuent à n’en faire qu’à leur tête. Ils croient que, dans leur film, ce sera une valeur ajoutée mais non, non, non !!! Et commencer un film sur les pas d’un personnage, on le sait, ce n’est plus permis depuis 1989 et demi. C’est interdit ! Tout comme filmer des jeunes qui courent sur les trottoirs de Paris, des personnages qui courent derrière une voiture qui démarre, l’effet-bus, le bruit dans l’espace, les personnages qui raccrochent le téléphone sans dire au revoir, prononcer le mot « soda », les coups de poing dans le plexus qui ne font pas mal, Louis Garrel, les voitures qui prennent feu, les superhéros qui se maquillent le contour des yeux en noir, les assiettes servies et personne ne mange, les dents cariées à l’époque du Christ, les femmes qui font l’amour en gardant leur soutien-gorge, tout ça c’est non, non et non ! D’aucuns l’ont déjà été expérimenté à maintes reprises, et nous avons toujours pu constater qu’à chaque fois c’est la catastrophe assurée. Et malgré cela, il y en a encore qui se croient plus forts que la musique, qui persistent, et qui, bien sûr, se vautrent inévitablement.

 

Et ce n’est pas fini. Quelques minutes plus tard, qu’est-ce que je vois ? Mon Daniel Auteuil qui s’en va avec une valise vide ! Oui, vous avez bien lu. Vide, la valise ! Aussi vide que le bébé d’AMERICAN SNIPER est une poupée ! Ca se voit, on ne pense qu’à ça, ça flingue toute crédibilité et il n’y a rien de mieux pour réduire à néant tous les efforts que chacun a placés dans cette scène. Quel manque d’exigence ! Quel refus du travail bien fait ! Quelle mise en retrait de l’amour du geste !

 

Tout cela c’est du détail, mais tous les détails sont importants dans un film car ce sont eux qui lui donnent ses accents de vérité. Et personnellement, je pardonne plus aisément à un acteur qui joue faux qu’à un réalisateur qui fait l’économie de l’exactitude et de la précision. On ne peut pas en vouloir à quelqu’un pour son manque de talent, mais on peut lui en vouloir pour son manque d’application. Mais si vous voulez vraiment connaître le fond de ma pensée, ce genre de pratique révèle avec exactitude la manière de travailler des personnes. En l’occurrence, l’accessoiriste doit penser à ce que le personnage peut mettre dans sa valise (et je suis sûr qu’il a fait son boulot). Le réalisateur doit exiger que l’acteur fasse cet effort physique. Et enfin, l’acteur doit respecter son personnage avant de se respecter lui-même. A l’écran, nous devons voir Joseph Haffmann quitter sa boutique où il a passé tant d’années, et emporter avec lui les maigres éléments de sa vie qui se résument à une valise. Voilà ce que nous devons voir. Pas Daniel Auteuil qui se dit que ce sera plus facile à porter, surtout si on refait plusieurs fois la prise. Et je vais même vous dire plus, ça ne m‘étonne pas beaucoup de lui. Ca ne m’étonne pas beaucoup de la part de quelqu’un qui n’accepte plus de jouer dans des premiers films, aussi bons soient-ils. Parce qu’il faut bien dire ce qui est, ce n’est pas une question de premier film ou d’inexpérience du metteur en scène, c’est une question de confort, d’idéologie bourgeoise, et certainement pas une vision artistique. Nul doute qu’un premier film avec un excellent scénario et une production comme la Gaumont derrière, tout Daniel Auteuil qu’il est, il y sautera à pieds joints.

 

Quand on sait tout cela, on comprend mieux pourquoi Auteuil fait son Depardieu depuis… Depuis trop longtemps maintenant. Auteuil était un acteur formidable. Je l’ai adoré à une époque où je découvrais le cinéma et où, lui, s’y révélait. J‘aimais son irrévérence, son ambivalence, sa générosité. Mais, à mon sens, sa carrière s’est arrêtée au début des années 2000, après qu’il eut reçu son prix d’interprétation à Cannes suivi de son César du meilleur acteur, deux ans plus tard. Comme beaucoup d’acteurs, la consécration par ses pairs sonne souvent l’arrêt de se comporter comme un artiste. Ils deviennent alors des mascottes ou, au mieux, des fonctionnaires appliqués, garants d’une certaine norme et bénéficiant d’un bouclier d’assurance professionnelle. Certains producteurs (et même réalisateurs) se persuadent que leur figure d’intouchable rendra leur film tout autant inattaquable. Il faut dire aussi, à leur décharge, qu’ils ont atteint un tel savoir-faire qu’ils ont beaucoup de mal à trouver des scénarii et des réalisateurs capables de les sublimer. Alors ils se reposent sur leurs acquis et, de temps à autre, la rencontre a lieu. Le scénario permet d’exploiter leurs richesses et le réalisateur prend la peine de les diriger. C’est ainsi qu’Auteuil sait encore faire montre, de temps à autre, de ce qu’il est capable, comme en témoignent CACHE et LA BELLE EPOQUE. Mais dans ADIEU MONSIEUR HAFFMANN, c’est une nouvelle fois le Auteuil du cinéma de papa. Il capitalise sur sa bonhommie et son habile maîtrise. C’est propre et lisse. De l’ingénierie industrielle, somme toute. Néanmoins, il convient de préciser qu’il n’est pas beaucoup aidé par le scénario. Bien que ce soit le rôle-titre, le personnage de Joseph Haffmann est le moins bien écrit et le moins intéressant. Sa droiture et sa bienveillance l’aseptisent beaucoup trop et rien ne vient nuancer l’excellence du portrait. Et puis, l’état stationnaire du personnage quasiment du début à la fin ne laisse aucune place aux circonvolutions ni aux contradictions d’une construction de personnage riche et fertile. L’acteur se contente alors de jouer des états (colère, contrition, frustration, gêne…) La faute principalement à l’adaptateur qui a beaucoup de mal à fouiller les profils psychologiques de ses personnages. Du travail pépouze donc, qui ne manqua pas de plaire à Daniel Auteuil pour les raisons évoquées précédemment.

 

Mais ce qui est vrai pour l’un ne l’est pas forcément pour les autres. Ainsi, le personnage incarné par Gilles Lellouche est beaucoup mieux écrit, notamment par son évolution et non pas, là encore, par son étude psychologique. Alors que le personnage de Sara Giraudeau est celui qui est le plus intéressant, notamment par les béances que la comédienne se propose de combler, nous y reviendrons juste après. Bon, autant le dire tout de suite, je ne suis absolument pas convaincu par Gilles Lellouche dans ce rôle. Autant ses faux-fuyants et son statut de victime s’accordent bien avec son côté rogue et pataud, autant la raideur de son jeu l’empêche d’accéder à la profondeur dramatique que requièrent certaines scènes. Il est dirigé de manière trop conventionnelle. C’est une interprétation attendue, à la limite du cliché, sans aucune originalité.

 

Sara Giraudeau est tout autre. Entre elle et Gilles Lellouche s’établit la ligne distinctive qui sépare ce qui est juste de ce qui est vrai. Gilles Lellouche est juste, mais Sara Giraudeau est vraie. Tout est en accord, chez elle. Jusque dans les micro-expressions de son visage. Remarquez comme tout est lisible chez elle, même quand elle ne parle pas. La différence est flagrante entre un Gilles Lellouche qui ne joue que des intentions et une Sara Giraudeau qui ressent les choses intérieurement, qui fait du principe d’incarnation un précepte de jeu déterminant. Elle propose toujours la réaction la plus juste, le petit rajout pas essentiel mais hautement pertinent, l’inflexion de voix idoine etc. Elle joue les petites choses du quotidien avec un sens du détail extrêmement enthousiasmant. La scène où Gilles Lellouche la dévisage de derrière et lui dit qu’elle a l’air d’aller bien en est un très bon exemple. Elle pourrait se contenter de répondre simplement à ses remarques, mais elle fait un peu plus. Regardez bien, c’est délicieux.

 

Et puisque nous y sommes et que cela va bien avec l’ensemble dépareillé du film, notons qu’il y a des petits rôles vraiment très chouettes et des petits rôles vraiment exécrables. Au tableau d’honneur, commençons par la dame âgée du tout début : Claudette Walker. Une très courte apparition mais très marquante. Ciselée comme j’aime. Comme le disait le mon maître : « Il n’y a pas de petit rôle ». Dont acte. Nikolai Kinski est aussi très bien. Impeccable dans chacune de ses scènes. Humble, précis, sympathique et dangereux, fascinant et repoussant. Très appréciable, même si on nous refait le coup du nazi tiré à quatre épingles, amateur d’art et de belles femmes. Et puis, il y a Mathilde Bisson. Ah, Mathilde Bisson ! Voilà une grande actrice. Vous l’avez sûrement vue dans des petits rôles de-ci de-là, mais si vous ne la connaissez pas regardez séance tenante AU PLUS PRES DU SOLEIL d’Yves Angelo, où elle est sublime dans un rôle pour lequel elle aurait dû avoir un César, alors qu’elle ne fut même pas nominée. (Et c’est justement en conséquence de quoi j’ai décidé depuis ce jour-là de ne plus dire « nommé » mais « nominé ».) Toujours est-il qu’elle interprète ici une prostituée de luxe qui fricote avec les nazis. Elle n’a que de courtes scènes et nous la voyons très peu, mais elle est à chaque fois captivante sans pour autant focaliser l’attention sur elle. Dans un rôle très cliché, déjà vu et revu, elle amène une touche de légèreté qui suffit à créer une autre consistance à son personnage et à faire naître l’empathie chez le spectateur. Elle fait le choix intelligent de ne pas travailler sur la vulgarité (puisque c’est un jugement) mais sur les motivations de son personnage. Elle combine ainsi l’accord parfait d’une personne très à l’aise avec son corps et ses propres choix moraux. Et comme elle ne juge pas son personnage, elle joue la vulgarité sans jamais l’être. Voilà comment une actrice arrive à faire d’un personnage délaissé dans l’écriture (car secondaire et non décisif dans l’intrigue), un personnage neuf, différent de l’image conventionnelle que nous pouvons en avoir, et dont la personnalité transparaît malgré la minceur de ce qu’il lui est donné à défendre. Eh bien ça, c’est une grande qualité pour un comédien de ne pas s’en tenir au texte qui lui est donné et aux indications du metteur en scène. Faire preuve d’initiative et arriver avec des propositions convaincantes doit faire partie de son A.D.N. C’est ce que je vois chez Mathilde Bisson et Sara Giraudeau dans ce film. Je vois la touche commune et banale de l’écriture, et tous les poncifs qui relèvent de leurs personnages. Et malgré cela, elles l’étoffent, elles le transcendent, elles le complexifient. Bâtir un personnage c’est établir une discussion entre le fictif et le réel. Et, à mes yeux, ce travail transpire dans le film de Fred Cavayé. Elles ont probablement œuvré (surtout Sara Giraudeau) pour une réécriture, ou peut-être même apporté leurs propres dialogues, refusant de dire telle chose, argumentant en faveur d’autres, rejetant telle scène, développant telle autre. C’est un des commandements du comédien, et tant pis s’il passe pour un chieur. Il arrive un moment où, s’il travaille bien, le comédien connaît mieux son personnage que l’auteur. Et il semblerait que Fred Cavayé ait été assez attentif pour retenir leurs propositions.

 

Et puis l’autre versant de tout cela, c’est, nous l’avons dit, des petits rôles assez mal joués et qui dénotent étrangement avec le reste. Je pense aux quelques nazis forcément très méchants parce qu’il ne peut pas en être autrement, mais aussi quelques gendarmes de mauvais augure. Dès que ce sont des clichés ambulants, ces personnages n’existent plus. Dès qu’ils sont traités comme des figures symboliques et non comme des êtres humains, l’interprétation du comédien devient plaquée et irrémédiablement extérieure. Là encore, cela en dit long sur le degré d’exigence du metteur en scène.

 

               Bon, voilà que nous avons anticipé et parlé des comédiens plus tôt que prévu. Il n’empêche, cela donne une vue assez panoramique de la façon dont l’ensemble est agencé. Revenons-en à ce qu’il se passe dans le film pour mieux plonger les mains dans le cambouis.

 

Donc, rien que ça, le coup des pieds de Gilles Lellouche et la valise de Daniel Auteuil, j’étais déjà en position latérale de sécurité. Et par la suite, cela ne s’améliore pas franchement, même si, soyons tout à fait honnêtes, ce n’est pas vraiment pire.

 

Vous vous en doutez un peu, ce qui manque terriblement au film c’est de la mise en scène. C’est gentiment anonyme de bout en bout, et ce qui est lisible sur l’affiche est prévisible dans le film. Sans compter l’affreuse bande-annonce qui raconte déjà tout ! Si les stéréotypes sont nombreux, nous allons voir que cette l’histoire a quelque chose à nous offrir de plus que ces quelques éléments maladroits disséminés de part et d’autre. Or, elle ne peut tout rattraper. A commencer par ces décors qui sentent trop le carton-pâte pour être acceptables. Les devantures de bâtiments placées pour dissimuler les immeubles modernes se repèrent facilement, et la patine un peu trop homogène semble tout droit sortie d’un tutoriel. Tout est terne, gris, marron, délavé, cafardeux. Forcément, camarade, nous sommes pendant la Seconde Guerre Mondiale !!! Et les extérieurs sont éclairés dans le même ordre d’idée. C’est tristoune et compagnie. Denis Rouden s’en sort mieux avec les intérieurs, où il arrive à donner plus de modelé et parfois de chaleur. Mais tout cela peine à emporter l’adhésion. Sans oublier la musique lénifiante de Christophe Julien qui n’est utilisée que pour paraphraser les situations qui nous sont présentées. Le Scope est inexploité. Quand ? Comment ? Pourquoi ? Le travail sur le son, lui, est assez déroutant car nous pouvons noter l’effort de mettre en avant certains éléments distinctifs, certains objets, mais toujours à dessein de souligner ce qui se joue et que les comédiens suffisent à faire passer. Bref, de l’effort, c’est certain, mais le tout donne l’impression d’une grosse machine sous-alimentée, trop respectueuse du cahier des charges et qui rechigne à s’éloigner un tant soit peu du scénario. Et c’est pourtant de là que son salut devrait venir. Ne pas être dans les clous, créer des dissonances, des trous d’air, pourquoi pas des digressions. Mais Fred Cavayé n’en démord pas. Le scénario reste sacré et l’académisme finit par l’emporter. Le film manque de gourmandises, d’idées visuelles, cinématographiques, de variations de rythme, de fulgurances. Les rares excroissances sont des poussées trop timides, mais pourtant efficientes lorsque nous y regardons de plus près. Les scènes qui fonctionnent le mieux sont celles qui se passent de dialogues, et toutes les ellipses narratives issues du montage sont de très bons choix. Il n’empêche que le parcours est fléché de bout en bout, le film reste linéaire, totalement au service du scénario. Et c’est exactement là que se trouve le nœud du problème.

 

               La plus grande qualité d’ADIEU MONSIEUR HAFFMAN réside dans son histoire. Si son allure générale est poussive, c’est bien ce qu’il nous raconte qui nous permet de rester accroché jusqu’au bout. Le film se construit en écheveau de données primaires et secondaires qui jouent la même partition et se rejoignent toutes sans que nous y prêtions forcément attention. Et puis, cette histoire contient de nombreuses péripéties qui nourrissent le propos (à part celle du ballon, artifice narratif tout à fait dispensable), toujours en naviguant à vue. Bon point. L’exposition est d’une banalité affligeante mais voulue, à juste titre. Elle permet de mieux nous cueillir lorsque les postulats du film vont se poser entre les trois personnages principaux. Que nous croyons. Car au moment où nous pensons que les véritables enjeux du film viennent de se dévoiler, l’histoire prend secrètement une voie parallèle qui bifurque insensiblement pour finir sur une problématique à cent lieues de celle qui nous avait été exposée. Voilà qui fait plaisir.

 

Alliée à un montage dicté par la nécessité de la course narrative, cette histoire est le flux innervant du film, celui qui permet de gommer les défauts jusque dans une certaine mesure. Acceptant ses propres limites en tant que réalisateur, Fred Cavayé a su en faire un allié de premier ordre, qui déséquilibre ou rééquilibre par effet de compensation. Du cinéma inoffensif, certes, mais assez franc du collier, ce qui est tout à son honneur. Etrange objet filmique qui alterne le bon et le moins bon. Sans trop en dire, nous pouvons mentionner le coup de théâtre final qui mérite qu’on loue l’absence d’explication sur les motivations de Daniel Auteuil, alors que le reste du film ne manque pas d’expliquer et de surexpliquer. Et d’un autre côté, le film nous use par lassitude morale lorsque Daniel Auteuil édicte la fable du film à Sara Giraudeau, vers la fin. D’autant que Joe Dante nous a déjà montré avec son palpitant MATINEE que chacun choisit sa peur. La vraie morale, finalement, c’est qu’au même titre qu’un acteur ne doit pas dire qu’il a mal quand il a mal, un scénario ne doit pas non plus se terminer sur une phrase qui résume tout le film. C’est interdit depuis 1952 trois quarts !!!

 

               Bien qu’ADIEU MONSIEUR HAFFMANN ne soit pas complètement abouti en tant qu’œuvre cinématographique, son travail d’adaptation se distingue par une relecture, une appropriation du thème original de l’œuvre en fonction des obsessions du réalisateur-adaptateur. Aussi axée sur le comique que fut la pièce, Fred Cavayé s’est davantage tourné vers ses ramifications les plus dramatiques et en a fait sa matière première. C’est à travers l’évolution du personnage de Gilles Lellouche qu’il peut insérer des accents sombres et néfastes. Le film finit par développer la thèse très rousseauiste qui veut que toute fortune possédée est une libération alors que celle que l’on poursuit est une servitude. Et la fortune, bien évidemment, n’est pas toujours financière. En finissant par n’agir que pour son gain personnel, Gilles Lellouche crée un monstre. Ses complexes et sa névrose l’amènent à avoir une image tellement dévalorisée de lui-même qu’elle en devient sa propre ennemie. C’est dire si Fred Cavayé travaille sur l’obscur et n’hésite pas à assombrir son propos.

 

Dans le film l’humour ne pointe quasiment pas. Les préoccupations sont sérieuses, le ton est parfois très grave, l’angoisse peut vite monter et l’ambiance se révéler ténébreuse. La légèreté fait place à la pesanteur, non pas en signe de confrontation mais plutôt d’approfondissement de la ligne générale de l’œuvre. Deux salles, deux ambiances, sans pour autant que ne soit dénaturé le sens premier de la pièce, mais aussi dans l’optique de libérer ses autres sens. En adaptation, la complémentarité l’emporte sur la substitution. Mine de rien, ils ne sont pas nombreux à avoir passé ce cap.

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