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30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 14:54

Il est certains films qui sont plus difficiles à chroniquer que d’autres. Des films qui vous mettent face à vos limites de critique, qui vous repoussent dans vos retranchements, parce que vous ne savez pas comment les aborder. Et OTEC en fait partie. OTEC me pose un problème. Pas sur son contenu, sa signification ou ses intentions, mais sur ce qu’il montre et ce que je suis en droit de dire. Il y a dans ce film un événement important qui arrive au bout d’une demi-heure, je dirais, et qui est central puisqu’il conditionne tout le reste du métrage. Et cet événement c’est le sujet du film. Seulement voilà, OTEC est construit de manière à ce qu’il arrive un peu par surprise. Il joue avec un effet de sidération sur le spectateur. Et la complexité, pour moi qui cherche à rendre compte de ce que j’ai vu, c’est de savoir comment parler du film sans parler de « l’événement ».

 

En règle générale, les critiques dit professionnels vendent la mèche. Ils n’hésitent pas à nommer ouvertement « l’événement ». Alors, si vous avez l’intention d’aller voir ce film, ne lisez aucune critique auparavant, je suis persuadé que beaucoup n’hésiteront pas à spoiler, et donc vous seriez déçus de ne pas vivre comme doit être vécu cet élément important du film. Le film n’est pas encore sorti et, pour l’instant, la communication autour du film ne laisse passer aucune info. Bien joué. Tant qu’ils ont la main mise sur une partie qu’ils peuvent gérer, tout va bien. Mais je pense qu’ils ne se font pas beaucoup d’illusions une fois que les premières critiques paraîtront. Et puis, de toute façon, en tant que spectateur, arriver vierge devant un film c’est le meilleur moyen de ne pas lutter contre ses propres préjugés. En faisant cela, vous verrez que les intentions d’une mise en scène vous parviendront plus facilement que si vous arrivez avec des attentes trop fortes sur ce que vous êtes venus chercher. C’est aussi, accessoirement, le meilleur moyen de découvrir de beaux films et de chouettes univers. En tout cas, plus que d’aller voir un film pour un acteur ou une actrice. Ou pire : parce que la bande annonce vous a convaincu. Dire qu’il y a encore des personnes qui arrivent en avance au cinéma pour ne pas louper les bandes annonces ! Je suis tout à fait d’accord avec ce discours. D’abord parce que c’est moi qui viens de l’écrire. Ensuite parce que je le dis depuis des années, et que je me conforte dans cette position car les choses ne vont pas en s’arrangeant. 99, 3 % des bandes annonces sont immondes, racoleuses ou ne sont qu’un vulgaire résumé du film. Oui mais il reste fort heureusement 0,7 % (indice 2026) de bandes annonces qui jouent leur véritable rôle. Et là, justement, il convient de féliciter ceux qui ont monté celle d’OTEC car elle rend parfaitement compte de l’ambiance du film sans aucune mention de « l’événement ». C’est fait avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité, qualités qui me font défaut puisque je vais prendre le complet contre-pied et faire l’inverse.

 

Donc, si vous avez l’intention de voir OTEC, ne poursuivez pas la lecture de cet article car vous risquez d’être mécontents, tout spoliés que vous serez. Je vais parler de « l’événement ». Je vais le décrire. Je vais revenir dessus à plusieurs reprises car je pense qu’il est impossible de ne pas le faire pour argumenter comme je souhaite le faire. C’est donc votre dernière chance, vous êtes prévenus, après ce paragraphe il sera trop tard.

 

 

 

 

L’ouverture d’OTEC est on ne peut plus banale. Nous suivons Milan Ondrik qui termine son footing matinal, rentre chez lui, retrouve sa femme et sa petite fille, et va prendre sa douche avant de partir au bureau. Chouette pavillon en périphérie de la ville. Classe supérieure, tout de même, on ne se refuse rien. Une vie de famille assez commune, dans une maison presque comme une autre, en République tchèque, en Slovaquie, en Pologne, difficile de dire, donc à priori un peu partout dans le monde. Nous ne le savons pas encore mais c’est exactement le propos de la réalisatrice Tereza Nvotová. Je viens de faire un petit tour sur IMDb et je m’aperçois que les présentations avaient déjà été faites. J’avais déjà vu son précédent film : SVETLONOC, le 15 août dernier, et ce n’était pas mal du tout. Très chouette souvenir. Agréables retrouvailles. Je ne me rappelais plus de cela en entrant dans la salle.

 

Dès les premières minutes, la sobriété et la simplicité de la chose sautent aux yeux. Beau départ, tout en souplesse. Je me dis que c’est très maîtrisé tout ça, et qu’elle a l’air de sacrément savoir ce qu’elle fait, la Tereza. Mais de là à me dire que je suis entre de bonnes mains, certainement pas. Pour la simple et bonne raison qu’elle utilise… le plan-séquence ! J’ai un petit mouvement de recul qui me hérisse le poil, mais bon, nous sommes là pour lui donner sa chance, après tout. Il y a quelque chose d’étrange dans cette manière de faire. Un peu comme si on venait vous ouvrir la porte juste avant que vous frappiez. Mais personne ne vous force à entrer. C’est à la fois très dirigiste sans pour autant qu’on perde son libre arbitre. En fait, sans que nous ne le sachions, quelque chose est déjà à l’œuvre avec cette utilisation du plan-séquence, nous allons y revenir.

 

Alors nous entrons plutôt facilement et agréablement dans ce film. Posément. Pas à pas. Sans avoir vraiment l’impression de participer. Tereza Nvotová nous fait découvrir la vie de Milan Ondrik. Comment elle s’organise. Ce qu’est une journée type pour lui. Elle dépeint son quotidien par petites touches, l’air de rien. Milan transpire, Milan embrasse sa femme, Milan se douche, Milan fait des chatouilles à sa petite fille, Milan met de l’eau partout dans la maison, Milan est heureux. Oui, c’est véritablement cette sensation qui ressort de cette première séquence. Il est extrêmement à l’aise et satisfait, le Milan, dans cette vie qu’il s’est créée et qu’il a probablement toujours voulue. Et pourtant, la réalisatrice ne nous montre que des actes très quotidiens. Rien d’extraordinaire. La caméra le suit quasiment en temps réel en faux plans-séquences, même si le point de vue change parfois. La caméra s’attarde sur la femme et l’enfant pendant qu’il s’habille. Puis, elle reconnecte avec lui. Milan est prêt, bien coiffé. Il se prépare pour aller travailler. Il installe dans sa voiture le nouveau fauteuil pour bébé qu’il a acheté. Il y installe sa fille. Ils prennent la route. Ils chantonnent ensemble. Puis, il la dépose à la crèche. Il arrive sur son lieu de travail. Il dit bonjour à tout le monde. Il va en réunion. Il répond au téléphone. Il est sollicité. Il y a toujours quelque chose à faire. Pas de temps mort. C’est étouffant. D’autant que la journée est caniculaire et la climatisation est en panne. Et la journée passe avec son train-train habituel, parce que la boîte, c’est lui l’a fondée, alors c’est beaucoup de responsabilités (même s’il a quand même le temps de surfer sur internet). En gros, il se passe plein de choses dans son métier, mais sur l’écran il ne se passe pas grand-chose, il faut bien l’avouer. Alors on commence à s’ennuyer. Mais on ne s’ennuie pas n’importe comment. On s’ennuie gentiment. Je dirais même que, parfois, au cinéma, l’ennui est un puissant levier de mise en scène. Mais attention, il y a plusieurs sortes d’ennui. On ne s’ennuie pas pareil chez Sharunas Bartas que chez Andrei Tarkosvsky, chez Jacques Doillon que chez Chantal Akerman. Et c’est exactement la même chose pour le cinéma mainstream : on ne s’ennuie pas pareil chez Clint Eastwood que chez Pedro Almodovar, chez Tim Burton que chez Luc Besson. D’abord, l’ennui c’est quelque chose de subjectif. Et puis cela peut concerner tous les films. Si vous croyez que l’ennui est réservé aux mauvais films, vous vous fichez le gros orteil dans la pupille. Tous les films et tous les cinémas sont susceptibles d’être concernés. Je vais même vous dire, je me suis ennuyé devant beaucoup de films que je considère aujourd’hui comme des chefs-d’œuvre. En fait, c’est simple, dès que je commence à me dire : « Mais qu’est-ce que je fous là ? », l’expérience me dit qu’il faut absolument que je reste car il y a de fortes chances que ce soit un grand film. C’était le cas pour PULP FICTION. J’étais adolescent et complètement décontenancé par ce que je voyais, et je me souviens m’être dit cela pendant la discussion autour du « Royal with cheese ». Ce fut aussi le cas pendant Y’AURA T’IL DE LA NEIGE A NOEL ? que je tiens aujourd’hui pour l’un des plus grands films français, ou la poésie se mélange au quotidien le plus rustre de façon tout à fait unique. Bon, en revanche, cela n’a jamais fonctionné avec les films d’Eric Rohmer. L’ennui n’est pas une science exacte. En fait, le meilleur exemple c’est THE DEER HUNTER. Le premier tiers du film, ce sont des amis qui boivent, font la fête à un mariage et vont chasser le cerf. Il y a une quinzaine d’année, je m’occupais de la programmation d’un site de V.O.D. et le fondateur me soutenait que c’était bien là le problème du film, que c’était même un cas d’école. Il affirmait que cette première partie n’avait aucun rapport avec ce qu’il se passait après, au Vietnam, et que cela fichait en l’air le film parce qu’on arrivait ennuyé et passablement énervé lorsque démarrait l’épisode de la guerre. J’ai immédiatement démissionné. C’est la seule fois de ma vie où j’ai démissionné, d’ailleurs. En tout cas, si vous ne l’avez jamais vu (heureux que vous êtes !), je vous souhaite bien de l’ennui devant THE DEER HUNTER. Mais, vous voyez, pas n’importe quel type d’ennui. C’est un ennui formidable dans ce film ! On s’ennuie gentiment, oui, parce qu’on est en bonne compagnie. Eh bien, dans OTEC, c’est pareil.

 

Milan passe sa journée au bureau et il n’y a pas de quoi fouetter un animal de compagnie. Si vous ne travaillez pas dans un bureau, franchement, vous ne perdez rien, c’est exactement l’idée qu’on s’en fait. Et donc, le film ne nous apprend rien. Il se poursuit sans mettre en exergue quoi que ce soit, sans révéler sa véritable problématique. Et il ne se passe tellement rien que c’en est suspect. Comme s’il y avait quelque chose de plus souterrain qui était en train de se tramer, une sorte de force invisible qui s’apprêterait à frapper au moment où on s’y attendrait le moins. Eh bien, c’est exactement ce qu’il va advenir. Et pourtant la réalisatrice a disséminé tous les indices nécessaires jusque-là. C’est un joli tour de force, car nous n’avons rien vu. Nous n’avions d’yeux que pour Milan, trop occupés à chercher ce qui pouvait faire sa spécificité, son originalité, ou déceler un secret qu’il aurait pu cacher, alors qu’il n’est ni plus ni moins qu’un être humain comme vous et moi, qu’il est juste comme tout le monde… Enfin, tout le monde… Non… Pas tout le monde… Ce n’est pas tout le monde qui oublie son enfant dans sa voiture en plein soleil quand il fait 37 degrés !

 

C’est donc là où le drame se joue.

 

Et, tout de suite, je vous vois venir… « Quoi ??? Mais non, tu as écrit plus haut qu’il l’avait déposée à la crèche ! Tu l’as même mis en gras !!! » C’est vrai, je ne vais pas le nier. C’est fait exprès. Tout comme Tereza Nvotová fait exprès de nous le montrer dans le film. Sur son parcours, Milan s’arrête et dépose sa fille à la crèche. C’est très explicite. Cela ne fait aucun doute, ou presque. Presque, parce que la réalisatrice nous donne quand même un petit indice. Déjà, sur le trajet, la petite fille s’est endormie. Et puis surtout, quand Milan descend de la voiture, il y a quelque chose dans la mise en scène qui déraille. Quelque chose qui n’est pas très clair dans ce qui est énoncé à l’écran. La petite fille descend rapidement. On ne comprend pas bien comment elle a pu se détacher toute seule et si vite. Et elle était endormie, pourtant, non ? En fait, on ne voit même pas très bien si elle descend de la voiture, elle semble plutôt surgir. Bref, il y a un moment de flottement mais très fugace, tout va très vite. Et d’ailleurs, le plus important c’est la crèche. La caméra suit la petite fille qui est accueillie par la monitrice, la mission du père est accomplie, poursuivons. Et là, le plan-séquence trouve tout son sens. C’est un travail sur la continuité de l’action et sur le vrai-faux cadrage. L’espace d’un instant nous sommes désarçonnés comme si c’était notre faute, comme si nous n’avions pas été assez attentifs, et puisque l’action semble se poursuivre sans que personne n’y prête attention, on ne s’y appesantit pas plus que ça. C’est remarquable de finesse et de mise en scène.

 

Voilà le style d’indices que sème Tereza Nvotová. Tout comme elle nous montrera plus tard Milan regardant par la fenêtre, en pleine réunion. Et ce qu’il voit, c’est évidemment sa voiture en plein soleil sans qu’il ne s’alarme outre mesure. Et nous non plus puisqu’une fois de plus, l’action est détournée par une famille qui sort de voiture et l’adolescent en profite pour se vider une bouteille d’eau sur la tête. Tout est là. Tout à la fois frontal et souterrain. Très très bon point.

 

Sur ces entrefaites, il va bien falloir que nous en parlions de ce plan montrant la petite fille déposée à la crèche, alors qu’en réalité, elle est toujours endormie dans la voiture. Au cinéma, normalement, ce que montre la caméra, ce sont les faits. Parfois de manière objective, parfois par le regard d’un personnage. Ce qu’on nous montre c’est ce qui structure le récit, c’est-à-dire les éléments constitutifs de l’histoire puisqu’ils attestent de son déroulement. C’est ce qui bâtit le rapport de confiance avec le spectateur, ce dernier pouvant se rattacher à ces éléments pour les agencer et ainsi avoir une vue mentale du récit pour mieux le comprendre. Or, si on montre tout et son contraire, ce rapport de confiance est rompu et aucun acte, aucune action n’a plus de valeur. Le récit part dans tous les sens et n’a plus aucun intérêt. C’est pour cela que le spectateur n’aime pas qu’on lui mente, il se sent abusé. Mais nous allons voir que cette scène n’a pas de statut mensonger pour Tereza Nvotová.

 

Pour les raisons énoncées, les réalisateurs rechignent à utiliser ce procédé pour éviter de perdre le spectateur en cours de route. Alfred Hitchcock l’avait expérimenté dans STAGE FRIGHT et il l’avait amèrement regretté. Alors pourquoi Tereza Nvotová l’utilise-t-elle ? En fait, il n’a pas tout à la fait la fonction qu’on lui suppose. Tout n’est qu’affaire de point de vue. Ce qui intéresse la réalisatrice c’est de se placer du point de vue du monde intérieur du père. En tant que spectateur, elle tente de nous faire vivre la surprise, le choc, la douleur, et tout ce qui s’ensuit de sa découverte, tout en étant persuadé d’avoir laissé sa fille à la crèche. C’est un parti pris de mise en scène très fort et qui peut rebuter. Mais si c’est le cas, ce n’est pas une lutte envers le film mais envers soi-même, nous allons y revenir. Avant cela, nous devons reparler de cette utilisation du plan-séquence.

 

Je me suis déjà beaucoup épanché sur mon aversion du plan-séquence, alors disons, pour être synthétique, que ce qui me déplaît dans son utilisation, c’est qu’il soit utilisé comme un moyen et non pas comme un outil. J’entends par-là qu’il empêche de faire du cinéma s’il tire un trait sur tout ce qui est montage, cadre, échelle des plans, jeu sur les axes, découpage ou photographie, quand ce n’est pas tout en même temps. Cela fonctionne infiniment mieux pour une séquence particulière, que sur toute la continuité d’un long métrage. Justement parce qu’il est utilisé comme un outil, ou un levier de mise en scène si vous préférez. Mais la plupart du temps, c’est l’exploit technique que l’on veut mettre en avant. Et pour en revenir à Hitchcock, lui-même avait fini par trouver que l’essence du cinéma résidait davantage dans le montage que dans toutes les prouesses techniques qu’on peut réaliser (il était assez sévère avec le résultat de THE ROPE ou l’emploi de la 3D pour DIAL M FOR MURDER). En définitive le plan-séquence au long cours c’est l’exemple même d’une technique qui étouffe un art.

 

Dans OTEC, Tereza Nvotová utilise le plan-séquence du début à la fin. Alors certains sont de faux plans-séquences car il y a quelques coupes que la réalisatrice ne cherche pas à dissimuler, mais le principe de mise en scène reste quand même de travailler chaque séquence comme un plan complet. En fait, on peut rapprocher cela des plans-séquences de CHILDREN OF MEN. Si c’était très réussi sur le film de Cuarón, ici c’est exemplaire. Le principe qui m’a heurté dès le départ m’a très vite acquis à sa cause, précisément parce qu’elle s’en sert comme un outil ! Elle ne néglige ni le découpage, ni le montage, ni les cadres, ni l’échelle des plans, ni les axes et ni (c’est le plus dur) la photographie. Oui, on peut faire tout cela dans un plan-séquence, à condition de beaucoup de travail et d’un peu de talent. Et à mon avis, le plus souvent, on ne choisit le plan-séquence que par fainéantise ou par dépit budgétaire.

 

Pour ce qui est d’OTEC, le travail qu’effectue Tereza Nvotová est extrêmement millimétré (cf. la scène de la crèche dont nous parlions tout à l’heure). La caméra est le plus souvent en mouvement, elle ne s’arrête que pour notifier une attention particulière. Sinon, ça recadre tout le temps, et nous avons droit à des gros plans comme à des plans d’ensemble. Les cadres sont tous étudiés, même dans le mouvement. Là encore, évidemment que c’est possible, et ce n’est pas Nvotová qui l’a inventé. Cassavetes a été révéré pour sa caméra portée, mais si vous regardez bien c’est très cadré chez lui. En fait, la réalisatrice ne se contente jamais du plan-séquence. A l’intérieur de chacun d’eux, elle use constamment de leviers de mise en scène, d’une grammaire cinématographique qu’elle adapte au format, pour composer une partition qui n’assèche jamais l’intention formelle. C’est la condition sine qua non pour éviter l’exercice de style.

 

Et à l’instar de THE DEER HUNTER, PULP FICTION ou Y’AURA-T-IL DE LA NEIGE A NOEL ? si cela fonctionne dès le début, c’est parce qu’elle prend le temps de l’exposition. Elle installe le cadre, elle installe l’environnement et elle installe les personnages. Et ça, au cinéma, c’est TOUJOURS payant. En fait, vous croyez que vous vous ennuyez, mais le film est en train de vous hypnotiser. Il vous conditionne et vous prépare pour la suite des événements. Cet ennui sous forme d’hypnose est une sorte de manipulation consentie de la part du spectateur. Lorsque le metteur en scène ne maîtrise pas son sujet, le risque est que l’ennui verse dans la lassitude. Je pardonne plus volontiers aux films qui m’ennuient qu’aux films qui me lassent. Et OTEC travaille cette question de la limite à plusieurs reprises. Par exemple, toute cette exposition du début où l’ennui guette s’interrompt juste avant que nous soyons vraiment las. Le montage cherche à calibrer ce timing pour chercher à rendre le film toujours surprenant. A chaque fois que nous pensons que le film devient programmatif, une ellipse, un événement, quelque chose intervient et fait avancer le propos. Cette langueur du plan-séquence a quelque chose de toujours surprenant dans la façon de vivre une scène. On se dit qu’elle est un peu trop longue ou un peu convenue, et finalement, du fait de ce qui arrive, on revient sur sa décision en la mesurant à l’aune de ce qu’il vient de se passer, pour en conclure que non, en fait, tout cela tombe de manière extrêmement juste.

 

Voilà donc le principe de mise en scène posé. Des plans-séquences qui suivent Milan pour rendre compte de la réalité des faits, où se substituent parfois des scènes qui témoignent de sa réalité intérieure, sans qu’on arrive à bien les discerner. La réalisatrice va utiliser ce va-et-vient à plusieurs reprises pour essayer de rendre poreuses les marques qui délimitent notre perception de la réalité de notre propre perception des faits. Comment se peut-il qu’on ait une mémoire de quelque chose qui ne s’est pas produit ? Comment notre notion de la réalité peut-elle s’évaporer à ce point ? Quelle importance accorder à sa propre notion des responsabilités quand on oublie son enfant dans une voiture ?

 

L’intention de Tereza Nvotová n’est pas d’explorer le phénomène, mais de toucher au plus juste la tragédie et de s’approcher au plus près du vécu intérieur du personnage. Alors, elle n’évite pas les scènes lacrymales, certes, mais là encore elle utilise la mise en scène pour leur donner corps. C’est ce qui différencie OTEC d’un quelconque téléfilm qui ne cherche qu’à vous faire sortir votre mouchoir parce que plus c’est triste, plus c’est beau. Non, non. Ici, c’est même carrément l’opposé. Le mouvement de la caméra va traduire le vertige émotionnel, et le jeu sur le son, la douleur interne. Tereza Nvotová mélange même les sons diégétiques et extra-diégétiques, toujours dans un souci de superposition des réalités. C’est la très belle scène où les coups sonores brutaux et un peu lourdingues censés traduire la souffrance intérieure de Milan vont se révéler être à l’écran les coups qu’il porte avec sa tête contre une paroi. Et le film est plein de belles combinaisons comme celle-ci.

 

Au-delà de toute tentative d’explication, la réalisatrice essaie avant tout de retranscrire ce que peut vivre un parent dans de telles circonstances. Comment vivre avec une mort qui n’est pas intentionnelle, d’autant plus quand il s’agit de son enfant ? Comment comprendre son acte ? Je ne parle même pas de l’accepter. Comment peut-on envisager quelque chose qui va à l’opposé de ce que l’on n’aurait jamais fait ? En somme, comment envisager l’envisageable ? Est-ce seulement transposable cinématographiquement ? Alors Nvotová fait l’hypothèse de l’étrangeté du réel. Un peu comme le surréalisme sait être étrange. La petite fille est à la fois présente et en même temps elle est décédée. C’est ce que présente clairement le film, si on le lit de manière très linéaire. Milan est persuadé d’avoir déposé sa fille alors que les faits lui prouvent le contraire. Pour filmer cette double appréhension des faits, la réalisatrice choisit de faire fluctuer les dimensions comme nous l’avons vu. Un peu comme si c’était cette étrangeté ainsi définie qui filmait le réel.

 

Le véritable problème c’est de poser des mots sur un phénomène mystérieux que la plupart des personnes ne savent pas aborder. A aucun niveau. Et ceux qui croient le savoir ont évidemment tout faux. C’est ce que montre la scène où Milan et Dominika Morávková surprennent la conversation de leurs amis, avec leurs mots blessants et leurs jugements préfabriqués. Milan lui-même ne sait pas comment comprendre l’incompréhensible, alors comment le pourraient-ils, eux ? Bien sûr, on peut placer une logique juridique tout à fait cohérente, on peut placer un discours d’expert tout à fait démonstratif pour expliquer cela, mais rien n’est véritablement satisfaisant. Tout n’est pas rationnel. La réalisatrice a d’ailleurs une manière très délicate de l’amener, avec un discours off et très en retrait.

 

Le grand intérêt de s’attaquer à ce genre de sujet réside dans l’attaque portée à nos convictions figées. Le film choisit très justement de s’éloigner du verbeux et du film à thèse car il sait que la bataille à mener ne se gagne pas sur ce versant. Quel que soit le discours, il y aura toujours des personnes pour penser qu’il faut vraiment être irresponsable pour oublier un enfant dans une voiture, que ce n’est ni plus ni moins qu’un meurtre, qu’ils ne croient pas à leur bonne foi etc. Et là, le film interroge très précisément notre faculté à croire, voire notre dogmatisme à croire. Puisqu’en lui-même le syndrome de l’enfant oublié est incroyable, il est tout à fait légitime de croire qu’on ne peut pas sciemment oublier son propre enfant dans sa voiture. Cela se classe parmi les nombreux faits divers qu’on trouve dans les journaux et dont on se dit que si c’était dans un film personne n’y croirait. Ce syndrome fonctionne exactement comme ça. C’est incroyable à la fois pour le spectateur, mais aussi (et c’est le plus fou) pour le personnage principal. Et pourtant, cela existe. Le film a la validation du réel. Mais ce n’est pas pour autant qu’on peut y croire. On peut tout à fait accepter une chose sans y croire. Le réel ou la fiction ne sont pas des conditions à la croyance. Les religions en sont la preuve. Et au cinéma, pourquoi croit-on à DRACULA alors qu’on ne croit pas aux vampires dans la réalité ? Pourquoi faut-il que l’on puisse dire « J’y crois » pour qu’un film fonctionne ? Pourquoi croit-on certains faits divers dans le journal alors que sur un écran nous finissons par dire : « Non, ce n’est pas possible. Je n’y crois pas » ? Ma réponse est que, parfois, même la réalité n’est pas crédible. Dans OTEC, il y a quelque chose de cet ordre, quelque chose d’un peu méta-cinématographique quand le père regarde par la fenêtre et voit sa voiture en plein soleil. C’est un peu comme s’il regardait sa propre tragédie et qu’il ne pouvait pas y croire tellement le postulat est hors de sa conception. Et lorsqu’il découvre sa petite fille brûlée dans sa voiture, il ne peut toujours pas y croire, mais il est obligé de l’accepter. CQFD.

 

Et le fait d’insérer une scène qui ne reflète en rien la réalité au milieu d’un plan-séquence qui, lui, est une fidèle retranscription de cette même réalité, relève du même principe. Cela demande de pouvoir s’extraire de ses propres convictions, d’éviter de se comporter comme un séide, d’adopter un certain lâcher-prise, une certaine ouverture d’esprit, pour éviter de tout lire sur le même plan. Et c’est pour cela que nous disions précédemment que tout refus n’est pas une lutte contre le film mais contre soi-même. Y parvenir, c’est finalement accepter l’invitation de la réalisatrice pour essayer de comprendre ce qui se joue chez cet homme. Comprendre que la réalité peut paraître incroyable mais être totalement vraie pour autant. Et comprendre qu’on ne peut pas juger un homme par ce que l’on voit de lui ou par ce qu’on nous dit de lui, mais plutôt par ce qu’on sait. Parce que nos actes ne révèlent pas toujours qui nous sommes.

 

Une fois que nous avons effectué ce parcours, alors nous pouvons nous amuser à l’intérieur du film. Ces séquences ne sont plus cloisonnées puisque les univers se mélangent, comme nous l’avons décrit plus haut. Et c’est ainsi qu’il faut ambitionner le film dans sa dernière partie. Tereza Nvotová a tellement réussi à brouiller les pistes qu’il est impossible d’opter pour la réalité ou le monde intérieur du personnage. Un monde intérieur devient même un monde fantasmé. Toutes les voies sont valables. Il n’y en a pas une qui prime sur l’autre. Et peut-être même que toutes existent en même temps. A ce moment-là, le film prend un tournant très expérimental. Il l’était déjà mais la réalisatrice va pousser les curseurs à fond.

 

Le film s’arrête et coagule. Mais l’histoire continue. Peut-être que le couple va effectivement se retrouver. Mais nous pouvons aussi penser qu’il y a peu de chances que ce soit le cas. Et d’ailleurs, les chiffres de la réalité tendraient plutôt à le confirmer. Nous pouvons considérer que Milan s’imagine revenir avec sa femme. Ce monde fantasmé cohabiterait ainsi avec à son quotidien où le footing matinal reprend son cours. Et tout cela ne faisant qu’un avec la façon dont Milan se vit à l’intérieur comme à l’extérieur, c’est-à-dire comme un homme mort. Dans la manière dont Tereza Nvotová a réussi à imposer son dispositif, la caméra peut ainsi adopter tous ces statuts à la fin du film sans qu’aucun ne puisse être invalidé. C’est ce qui en fait un film remarquable.

1 avril 2026 3 01 /04 /avril /2026 19:02

Lorsqu’on est cinéphile, ou qu’on se proclame en tant que tel, il est un chemin qu’on se plaît à emprunter, un chemin qu’on se plaît à fantasmer je dirais même, tant il excite notre esprit, libère notre imaginaire et ouvre l’horizon des possibles. C’est celui d’une histoire adjacente à l’histoire officielle du cinéma, celle qui fabrique les mythes selon des normes préétablies, et qui accrédite les identités par des tampons et des étiquettes. C’est ainsi que vous trouverez sur le Net, pas mal de passionnés qui parlent de cinéma parfois de manière plus professionnelle que les professionnels de la profession (eh oui, Godard a été un des premiers à évoquer cette histoire parallèle !), sans pour autant être reconnus. Et puis, on y trouve aussi ceux qui font le cinéma et qui soit n’ont pas été adoubés soit n’ont pas été reconnus à leur juste valeur.

 

Cette histoire parallèle n’est pas une invention. Ce n’est pas une fiction. Ce n’est pas un monde virtuel. Elle existe vraiment. Cependant, à contrario de l’officielle, ses délimitations ne sont pas fixes. En fait, elles s’étendent à l’infini car cette réalité a les limites de nos rêveries. Et dans nos rêveries de cinéphiles, il y a quelque part un artiste ou un film sur lequel on tomberait un peu hasard, et qui n’aurait rien à faire ici. Peut-être un film complètement oublié dont il ne resterait quasiment plus de copies, qui attendrait, là, qu’on le redécouvre. Ou peut-être un réalisateur important qui serait passé complètement sous les radars pour on ne sait quelle obscure raison, et nous aurions à cœur d’attirer désormais les projecteurs sur lui, et lui donner enfin la place qu’il mérite dans la cinéphilie mondiale. C’est arrivé dans la photographie avec Vivian Maier. Alors pourquoi pas dans le cinéma ? En tant qu’être pragmatique et ultra rationnel, là-dessus ma réponse a toujours été première, directe et intransigeante : « Chansons ! ». C’était possible avec la photographie car les outils de production étaient démocratisés, à la portée de tous, et qu’en plus c’est un art qui peut se pratiquer seul(e). Mais pour le cinéma, c’est impensable. Et puis est arrivé Alexandre Trannoy…

 

Si vous vous dites : « Alexandre qui ? », c’est tout à fait normal. Même si vous êtes un cinéphile pointu. Peu de gens savent qui c’est. Très peu. Très très peu. Il sort tout droit de l’histoire parallèle de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret.

 

Dès qu’on leur parle de Trannoy, ils pensent pouvoir détenir là l’évocation d’un cinéaste peut-être majeur que l’Histoire n’a pas retenu, injustement oublié ou écarté pour des raisons à approfondir. Alors ils vont partir sur ses traces, à la recherche d’indices pour savoir qui est réellement Alexandre Trannoy, à la recherche de ses films pour savoir de quelle trempe de cinéastes il faisait partie. Et ils vont s’apercevoir que si ce nom est complètement passé sous silence, c’est parce qu’en 30 ans carrière il n’a jamais terminé un seul de ses films ! [Ce n’est pas totalement vrai mais le film est vendu sous cette accroche bien plus attrayante, on n’en voudra pas à nos deux compères. Pour être tout à fait précis, Trannoy a bien terminé un film, son tout premier : L’HOMME DE L’AUBE. Nous allons en reparler, vous verrez, c’est très croustillant.]

 

Donc, nous voici dans une histoire parallèle du cinéma, avec un réalisateur qui a bel et bien existé. En fait, tout cela c’est la faute de Jean Rochefort. Il y a 15 ans de cela, Vladimir et Avril travaille sur un projet qui les conduit au célèbre moustachu. Comme il leur parle de sa vie, le nom d’Alexandre Trannoy s’immisce dans la conversation. Trannoy était un proche de Rochefort. On peut même parler d’amis. Il leur apprend que Trannoy était un réalisateur avec de très bonnes idées, souvent très belles, très poétiques, et qui voulait que Rochefort joue dans tous ses films. Et non seulement qu’il joue dans tous ses films mais aussi qu’il y joue tous les personnages principaux ! Alors, bien évidemment, l’acteur lui fait remarquer qu’il ne peut pas jouer tous les personnages principaux, et je vous laisse découvrir dans le film ce que lui répond Trannoy. C’est régalicieux et absolument parnassien !

 

Voilà donc le personnage planté : un artiste à la vision foisonnante, à l’énergie communicative, motivante, et doté d’un monde intérieur fait d’idées et d’images déjà très cinématographiques. Avec une personnalité aussi hors du commun, ses films ne pouvaient qu’en être le reflet. Mais où étaient-ils ? Et que contenaient-ils vraiment ? Alors Vladimir et Avril vont enquêter. Pendant 15 ans. Ce qui n’est pas rien. Forcément, vous vous dites qu’ils ont dû amasser une somme colossale d’informations et de documents. Pas du tout. Une poignée de photographies du gars, une bande audio d’une interview faite par Michel Boujut, des notes éparses, de vagues croquis de story-board et quelques témoignages de personnes qui l’ont côtoyé. Maigre récolte pour 15 années d’investigations. Et les images de ses films ? Rien. Absolument rien. Ils ne retrouveront rien. A priori rien n’a subsisté. Le film ne montre aucune image de son travail ! Mais bon, je ne vous apprends rien, il fallait bien que le titre ait une certaine logique.

 

Se pose alors la question de comment faire un film sur une personne dont on n’a rien à montrer, dont on ne possède que 5 ou 6 photographies, dont la plupart de ses contemporains sont décédés et ceux qui sont encore vivants ne se rappellent pas forcément bien ou ne veulent pas en parler.

 

Mais avant de songer à la forme que doit prendre le film, il faut analyser le matériel en question et trouver comment l’exploiter. Il recèle peut-être des trésors à travers lesquels les deux réalisateurs ne souhaitent pas passer. Parce qu’autant vous le dire tout de suite, des pépites il y en a !

 

Bien que Vladimir et Avril tentent d’établir le portrait de cet inconnu, ils laissent volontairement de côté les premières questions que nous nous posons en tant que spectateurs : « Qui est-il ? D’où vient-il ? En quelle année est-il né ? Où a-t-il vécu ? Qu’en dit sa famille ? Où est-il mort ? Est-il mort ? » Nous avons besoin de son état civil pour le situer, comme une sorte de réflexe naturel quand on rencontre une personne. Nous n’aurons rien de tout cela. D’abord parce qu’ils n’en savent probablement pas plus que nous, ce qui rajoute à l’aura de mystère qui entoure Trannoy. Et puis aussi parce que ce n’est certainement pas vers ces contrées que se trouvent les réponses qui vont permettre d’amener des éléments autour du questionnement central du film : « Démiurge flamboyant ou carambouilleur pathologique ? » Et s’il n’y a pas de réponse définitive, c’est peut-être qu’il s’agit un peu des deux ou de complètement autre chose.

 

En fait, ce qu’ont parfaitement compris Rodoniov et Tembouret, c’est qu’il faut aller chercher Trannoy sur son terrain. Celui du cinéma. Ils vont alors faire la part belle aux anecdotes des rencontres avec Trannoy, des tournages ou de ses relations avec les producteurs. Et le film démarre de manière un peu classique avec l’exposition d’un personnage insolite. Les intervenants sont filmés de manière très simple. Une caméra est fixe, une lumière effacée, un décor secondaire, un cadre anonyme. Nous l’aurons compris, c’est la récolte de l’information et uniquement cela, qui prime.

 

Certaines choses vont alors commencer à refaire surface. Claude Lelouch va entrer dans le game. (Même Kubrick va être lié à Trannoy dans l’histoire la plus délirante du film, mais chut ! Interdit d’en dire plus.) Pour comprendre comment Lelouch intervient, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Nous sommes au début des années 50. Les principaux acteurs de la future Nouvelle Vague prennent leurs quartiers aux Cahiers du Cinéma. Il y a déjà dans l’air l’idée d’un renouveau du cinéma, l’idée de s’affranchir des normes, d’un certain cinéma bourgeois, l’idée d’une plus grande liberté de création et de production. Nous apprenons que c’est avec cet état d’esprit qu’Alexandre Trannoy appréhende son envie de devenir réalisateur. Il va alors faire la rencontre du jeune Claude Lelouch qui va devenir son assistant sur son premier long métrage : L’HOMME DE L’AUBE. Nous sommes dans le tout-pouvoir à la vision créative, dans l’improvisation perpétuelle et dans le manque de moyens le plus évident. Et si le film de Trannoy parvient à se faire, c’est qu’il arrive à entraîner tout le monde avec son charisme évident, son allant démesuré et son sens du système D. Pourquoi pas. Certains films de la Nouvelle Vague (et pas que, d’ailleurs) n’ont rien lui envier. Mais si Lelouch est une pièce fondamentale du film, c’est qu’il rapporte l’élément fondateur (ce mot a son importance) de la légende Trannoy. Claude Lelouch a vu le film de Trannoy. Il me semble qu’il a pris une part importante au montage. Et le film allait être projeté au festival de Cannes en 1954. C’est en s’y rendant en voiture qu’ils auraient eu un accident dans lequel les bobines auraient brûlé, sauf une, mais qui s’est révélée inutilisable. J’emploie ici le conditionnel car Claude Lelouch est un formidable conteur, et quand on sait qu’il rétorque souvent : « Je ne mens pas, j’exagère ! », on est en droit de s’interroger sur la part de vrai dans tout ça. D’autant que le feu est une donnée importante qui ressurgira plus tard avec des versions antagonistes de cette histoire, ou une utilisation par Trannoy lui-même, qui interroge sur sa volonté réelle à aller au bout de ses projets.

 

Toujours est-il que plus le film avance, plus on rit. Tout ce qui ramène à un état de fait concernant Trannoy provoque le rire. C’est insolite, fou, extravagant, et tout bonnement incroyable au sens premier du terme. Tant et si bien que nous sommes constamment cueillis par chaque pierre qui s’ajoute à l’édifice. La pensée d’un faux documentaire, de témoignages bidons ou de preuves falsifiées nous submerge continuellement. On ne peut s’empêcher de penser au FORGOTTEN SILVER de Peter Jackson. Et pourtant, ici tout est vrai. Même les titres de ses films sont comme des signes cachés. Ils semblent tous dévoiler l’identité de Trannoy : L’HOMME DE L’AUBE, LE SERPENT DE GIBRALTAR, LA FUITE EN AVANT… Autant d’indices et autant de diableries.

 

Avec si peu, les réalisateurs sont bien embêtés. Leurs producteurs aussi. Ces derniers semblent de moins en moins convaincus que cela ferait un bon film. Certains partenaires se retirent. La malédiction semble contaminer ce projet. Les années passent et toujours rien de fondamental. Et pourtant, le peu qu’il ont collecté est déjà énorme. Mais encore faut-il savoir qu’en faire. Il y a fort à parier que livrer ce contenu sous la forme d’anecdotes ne permette de donner vie qu’à un film sympathique et amusant. Alors, ils optent pour un format qui ressemble à un journal filmé. Et c’est ainsi que le film prend tout son sens.

 

D’abord parce qu’il permet de rendre compte du temps qui s’égrène et pendant lequel il ne se passe pas grand-chose. Le rythme du film est assez lent et doux. Il prend son temps. Il prend le temps de se trouver à défaut de trouver son personnage principal. Et une fois de plus, il prouve que lenteur n’est pas forcément synonyme d’ennui, ce qui est pourtant un préjugé qui a la vie dure !

 

Ce qui est intéressant c’est que le film n’est pas tout d’un bloc. En premier lieu, il cherche à définir Alexandre Trannoy de manière concrète. Jusqu’à ce qu’il comprenne que c’est impossible et qu’il faut alors se résoudre à esquisser une idée, un fantasme, une impression. Qui ne peut être que subjective. Mais qui garderait les liens avec tout ce qui a été collecté jusque-là. Certes, nous avons des photos de Trannoy. Et même des films amateurs. Nous savons très bien à quoi il ressemble. Ou plutôt nous savons à quoi son corps ressemble. Mais l’entreprise des réalisateurs va être de créer l’homme intérieur, celui qui s’est caché pendant longtemps et qui semble désormais s’extraire de ce qu’il reste de la légende Trannoy. Et pour y arriver, cela ne peut passer que par la mise en scène.

 

Pour traduire l’effacement de Trannoy, il y a d’abord ce rythme de croisière ponctué d’anecdotes étonnantes qui sont autant de touches de couleur de la personnalité de Trannoy. Et puis, il y a cette volonté annoncée de combler cette absence en essayant de se rapprocher au maximum de celui qu’il a été dans ses interactions avec les autres artistes. Certaines parties s’éclairent, sont contrebalancées par d’autres, finalement ce n’est peut-être pas vraiment cela Trannoy, un autre éclairage semble plus évocateur. Il faut peut-être le penser multiple, paradoxal, excessif, malade. Une silhouette commence tout de même à se dessiner. Le narrateur fait intervenir le tutoiement comme si Trannoy était à notre portée. Oui, quelqu’un est bien là. Quelqu’un a bien surgi. Mais ce n’est pas Alexandre Trannoy. Il faut bien se rendre à l’évidence : plus les réalisateurs s’approchent de Trannoy, plus il leur échappe. Les témoins meurent les uns après les autres, les souvenirs s’évaporent, les traces s’estompent dans les années 70. Et en fin de compte, il ne reste même pas un squelette entier pour avoir une idée du dinosaure qu’il a été.

 

Ce qui a surgi, c’est le Trannoy parallèle de cette histoire parallèle du cinéma. C’est en utilisant le versant poétique du réalisateur que Rodionov et Tembouret y parviennent. Le plus bel effet consiste à utiliser une vieille pellicule malmenée par le temps, comme des résurgences d’un Trannoy qui se serait inséré dans le montage du film. Pour dire aux réalisateurs qu’ils l’ont bien retrouvé, mais qu’il leur manque encore beaucoup de pièces pour compléter le puzzle. Ce film fané et maltraité met en scène un inconnu de dos qui marche dans le Parthénon. La patine du film est magnifique, c’est presque du cinéma d’animation. Ce cinéma où on crée des personnages et où on les fait vivre comme on veut qu’ils soient très précisément.

 

Que Trannoy ne puisse être qu’une projection d’un homme impossible à définir, c’est peut-être mieux ainsi. Il est sans doute préférable qu’il garde cette part de mystère et de suppositions qui ont accompagné les deux réalisateurs pendant 15 ans, plutôt qu’il ne se révèle en simple mégalomane ou en escroc maladif. Si la légende est plus belle que la réalité, nous savons très bien ce qu’il nous reste à faire.

24 février 2026 2 24 /02 /février /2026 17:00

Je n’aime pas parler politique en ces pages, mais force est de constater qu’aujourd’hui, la nostalgie de la Seconde Guerre mondiale nous guette. Les actualités nous le rappellent tous les jours. La politique n’a jamais été si nostalgique. Et le cinéma ne fait pas exception. Coup sur coup, j’enchaîne 5 films situés à cette époque : TRUTH & TREASON, LE ASSAGGIATRICI, NUREMBERG, NAN JING ZHAO XIANG GUAN, et maintenant LES RAYONS ET LES OMBRES ! Je vous promets que je ne l’ai pas fait exprès. Probablement un sujet porteur. L’année dernière, je me souviens de LA CHAMBRE DE MARIANA, LE JOUR J, FUHRER UND VERFUHRER, NR. 24, LA VIE DEVANT MOI et il doit y en avoir d’autres. Ce revival laisse à croire que, la guerre, cela ne devait pas être si mal que ça, finalement. Pensez donc ! Une époque sans Marlène Schiappa ni Timothée Chalamet… Certains en ont même profité pour faire la plus longue partie de cache-cache de l’Histoire ! OK, je veux bien croire qu’il y avait du fun en ce temps-là, et je me dis que je devrais faire comme tout le monde quand le sens du vent devient le sens de l’Histoire mais que voulez-vous, c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à goûter cette nostalgie. En plus, ce n’est pas très compliqué de collaborer. Il suffit d’allumer un poste de télévision et vous avez la marche à suivre. Pendant la Seconde, ils n’avaient pas la télévision, mais Xavier Giannoli était sur place et il a filmé ce qu’il s’est passé. Et c’était plutôt une bonne idée car au beau milieu de tous les films qui parlent de cette guerre, c’est un sujet qui manquait, la collaboration. Peut-être parce qu’il est nostalgique de cette époque, le Xavier. Ou peut-être qu’il trouvait intéressant de faire un parallèle avec ce qu’il se passe aujourd’hui. Voilà déjà quelques jours, un de mes amis me disait qu’il avait beaucoup aimé ONE BATTLE AFTER ANOTHER parce que le film est orchestré comme un écho puissamment métaphorique à l’Amérique de Trump. Je lui rétorquais que je n’étais pas d’accord avec son analyse. Certes, il est possible de faire une analogie entre la société américaine actuelle et le film de Paul Thomas Anderson (et c’est d’ailleurs le cas pour beaucoup d’autres films), mais je ne crois pas du tout qu’il ait été réalisé avec cette intention. C’est comme prétendre que Xavier Giannoli aurait mis en scène LES RAYONS ET LES OMBRES pour traiter de la collaboration et faire un parallèle avec la politique française tout aussi collaborationniste avec l’Etat d’Israël et le génocide palestinien en cours. Rien de tout cela ne convient tout à fait. Et rien de toute cette introduction n’est parfaitement juste et entièrement logique. La vérité est plus complexe, les frontières sont floues avant toute chose, et c’est le (très bon) choix de ce titre de film qui nous donne la réponse. Nous l’allons montrer à l’instant.

 

               Superbe intro. Pas la mienne, celle de Giannoli ! Vous en avez assez de démarrer par une ribambelle de logos interminables ? Xavier Giannoli a simplifié les choses. Logos épurés et accélérés pour un maximum de 20 secondes ! Bon point. Et en plus ça fait très classe. Le film démarre juste après. Pas de noms. Le titre viendra quelques minutes plus tard. Sec comme un coup de trique. On sent qu’il n’a pas de temps à perdre, le coco. Et c’est vrai qu’il a des choses à dire : 3 heures 15 ! Oui, je sais ce que vous vous dites, mais ce débat sur la durée des films est totalement injuste. Si on n’aime pas, on n’est pas obligé de rester. Que le film dure 1 h 30 ou 4 h 20. Et si on reste, il n’y a plus de débat, c’est parce qu’on est pris. Même le confort est un argument tout relatif. Aujourd’hui, nous avons la chance d’avoir en France des salles où le confort est de mise. C’est quand même rare d’être très mal installé au cinéma (c’est l’inverse au théâtre). Et puis franchement, entendre ce genre d’ineptie de la part de personnes qui regardent des séries mollassonnes où chaque scène rabâche la précédente et les intrigues s’étirent interminablement, et qui ne vous tiennent en haleine que par leur climax de fin, je trouve que c’est totalement irrecevable. Je ne donne le droit de se plaindre de la durée qu’aux problèmes de prostate !

 

3 heures et 15 minutes c’est long mais tout à fait justifié. Le film est suffisamment bien pensé pour ne pas laisser de place à l’ennui. Et pourtant le sujet ne m’attirait pas plus que ça.

 

La grande force du film c’est son montage. Alors attention, pas forcément un montage qui donne dans le signifiant, mais un montage qui a surtout l’avantage d’impulser le rythme, de rendre le film tout le temps alerte, intrigant, et de le faire avancer, avancer, avancer. Il se passe donc beaucoup de choses, et c’est justement assez exemplaire comment la complémentarité entre le montage, le scénario et le jeu des comédiens rend le tout parfaitement limpide. Mais néanmoins didactique. Et c’est bien ici qu’affleurent ses limites. Autant il est énergisant autant nous aurions aimé qu’il ne soit pas qu’illustratif. Il y avait pourtant la place puisque cela se produit à de rares occasions, je pense notamment au superbe plan sur les casiers mortuaires. Tout à coup, nous ne sommes plus dans de l’explicatif. Pour être un brin schématique, disons que Giannoli fait dans l’américain à trop vouloir souligner et justifier, alors qu’il l’emporte toujours les quelques fois où son influence européenne reprend le dessus par le gratuit ou le sensible. Ce que nous avons pour habitude d’appeler ici l’amour du geste.

 

Pour tout dire, ça manque clairement de prises de risques. Et pourtant les grands moyens sont de sortie. D’entrée, c’est carré des quatre côtés. Les cadres sont au millimètre. C’est travaillé, chiadé même. Tout est très composé et c’est très agréable à l’œil. Et c’est tant mieux, le classicisme ne nous dérange pas puisqu’être classique c’est être moderne. L’étalonnage aussi est aux petits oignons. Couleurs désaturées qui ne sont pas du tout ma came, mais cela fait ambiance et nostalgie. C’est d’ailleurs bien pour cela que ce n’est pas ma came. Pourquoi faut-il que la guerre ou la nostalgie soient forcément grisouille ou sépia ? Bref, tout cela est servi dans un bel écrin. Il y a de l’argent et ça se voit. Il est évident que le film comporte pas mal de VFX mais c’est très bien fait, pratiquement indécelable. Les costumes, eux, sont redoutables. Ils n’échappent pas au côté « défilé de mode » malheureusement inhérent aux films d’époque. Et c’est vraiment dommage car, pour le coup, ils semblent directement sortis de leur naphtaline. Cela se remarque un peu moins chez les rôles principaux, mais pour les secondaires c’est flagrant. Cela donne clairement l’impression que tous ces personnages ne portent jamais leurs propres habits. Un comble ! Idem pour certains décors ou certaines voitures. La patine, les amis, la patine, nom de nom !!! Ce sont des détails simples mais qui font pourtant toute la différence !

 

En revanche, certains champs-contrechamps me paraissent marquer très nettement le manque d’imagination nécessaire pour mettre en scène certaines discussions. C’est du babillement. Comme si le dialogue se suffisait à lui-même. Alors que c’est le montage et l’échelle des plans qui doivent donner du relief au texte. En fait, le film se rate sur l’emporte-pièce, sur la folie et sur les fulgurances. Comme nous le disions, tout est bien calibré. On met le paquet sur la photo, les costumes, la lumière, le montage etc. et pourtant tout reste un peu trop sage. Giannoli est sérieux. Comme si un film au sujet aussi sérieux ne pouvait être autre chose qu’un film sérieux ! Et ce n’est que comme cela que vous serez pris au sérieux. Parce qu’un vrai film de cinéma c’est forcément LE DERNIER METRO ou DES HOMMES ET DES DIEUX. On les valide en leur donnant le César du meilleur film. Gaspar Noé qui a fait plus de cinéma dans sa vie que les dix derniers lauréats réunis n’a jamais été nominé ! Bien fait pour lui, il n’avait qu’à être sérieux au lieu de faire évanouir les gens !

 

Toujours est-il que LES RAYONS ET LES OMBRES devrait logiquement gagner le César 2027 du meilleur film. La faute à une erreur d’appréciation sur les possibilités qu’offre le cinéma aux réalisateurs. Voilà typiquement une histoire qui pourrait être portée par du lyrisme, de la poésie, de la fougue, du mystère, du cœur battant, de l’aérien, de l’effervescence, de la hardiesse, du mordant, de l’ardeur etc. Encore faudrait-il faire un pas de côté, emballer la mise en scène, la décaler. Nous aimons la prise ratée que Giannoli a finalement gardée lorsqu’August Diehl fait tomber par inadvertance un tableau. Mais il l’a gardée car elle est anecdotique. Nous aurions aimé que le film dérape un peu plus, sorte de ses rails et se défasse de sa muséalisation. Au lieu de cela, toutes ses promesses restent toutes petites et finalement très conventionnelles ! Pas étonnant d’y retrouver Jean Dujardin à la une (nous allons y revenir).

 

               Dès sa structure narrative, LES RAYONS ET LES OMBRES opte pour une forme qui est déjà du montage. Le dénouement nous est très vite raconté (pas bien grave et terriblement accessoire), et les allers et retours sont incessants entre le temps du récit et les flashbacks. Cette progression se fait par une sorte de « tuilage » qui engendre l’une après l’autre des scènes qui ajoutent au récit, nous en apprennent toujours plus sur les personnages et complexifient l’étanchéité des rapports qu’ils entretiennent (là aussi il est nécessaire d’y revenir car c’est le point le plus intéressant et le plus réussi du film). Cela confère des bulles de respiration au récit mais n’empêche pas sa linéarité. Ce qui n’est pas un reproche d’ailleurs car c’est justement elle qui nous permet de bien comprendre les enjeux. Ce sont les effets du temps et des liens qui se tissent qui poussent les personnages. Déstructurer le récit aurait été contre-productif. Car Giannoli sait qu’il ne trouvera pas de réponse définitive. Il cherche à s’approcher au plus près de ce qui a poussé les personnages à agir de la sorte. D’abord, il a garde de ne pas les juger. Puis, il essaie de brosser leur portrait à hauteur des faits pour essayer d’esquisser une étude psychologique qui pourrait aider à comprendre à quel moment tout bascule. Et pourquoi. Là où le film est très intelligent, c’est qu’il ne réfléchit pas comme son réalisateur (ou peut-être que Giannoli a mis en place un processus qu’il entend démonter mine de rien). Parce qu’il n’y a pas de point de bascule ! Rien n’est aussi tranché. Il n’y a pas de choix daté. Il n’y a pas de retournement de veste. Il n’y a pas de véritable ordure et il n’y a pas de véritable héros. Et peut-être même qu’il n’y a tout simplement pas les bons contre les méchants. Il y a des parts de chaque. Et des parts fluctuantes. Des parts plus ou moins marquées, plus ou moins actives. Changeantes. Et qui n’expriment même pas correctement ce que nous sommes. Nos actes sont ce que nous sommes, certes. Mais parfois on s’exprime mal. Et de la même manière, on agit mal (pas dans le sens où on l’entend habituellement, donc). Et à la fin, il ne reste plus que des rayons et des ombres.

 

               Le dernier film de Xavier Giannoli est un parent de LA REGLE DU JEU de Jean Renoir où « tout le monde a ses raisons ». C’est aussi un corollaire du CORBEAU d’Heni-Georges Clouzot et son fameux discours sur l’ombre et la lumière. C’est une nouvelle pierre à l’édifice de notre réflexion commune. Par le processus que nous venons de décrire, Giannoli met en scène un glissement. On ne passe pas du jour au lendemain du mauvais côté. Encore faudrait-il qu’il y ait une ligne fixe. La réalité est que les frontières sont floues. Toutes. Partout. Tout le temps. Et le véritable coup de maître de Giannoli c’est de pouvoir inscrire son film dans notre temporalité. Parce que le coup de la collaboration et de la nostalgie, ça va un temps, mais les véritables artistes parlent de choses plus profondes. Alors que tout débat, toute idée à tendance aujourd’hui à se polariser, Giannoli prend l’exemple de la collaboration pour remettre les pendules à l’heure et démontrer la complexité en toute chose. Il n’y a pas de monstre. La complexité humaine est infinie. Plus nous la simplifions, plus nous nous éloignons de la compréhension que nous pouvons avoir de nos semblables. Et c’est pourquoi 3 heures 15 étaient absolument nécessaires pour comprendre qu’il en aurait fallu le double. Nous ne reviendrons pas sur ce faux débat.

 

               Faux débat aussi l’enfer des nepo babies ! En tout cas pour ce film. Avez-vous noté qui trustait la distribution de LA VENUE DE L’AVENIR, l’année dernière ? Il n’y avait que ça ! Alors oui, il est exact que Nastya Golubeva Carax est la fille de son père et de sa mère et qu’elle n’est pas arrivée là par hasard, néanmoins ce qui nous intéresse c’est de savoir si elle s’accorde au personnage ou non.

 

Lors de la présentation du film, Xavier Giannoli était présent et il était très fier de son trio d’acteurs. Mais lorsqu’il en est venu à présenter son actrice, l’émotion l’a considérablement étreint. Il s’est donné le beau rôle du découvreur de talent, celui qui est à l’origine de la révélation d’une actrice. Plusieurs directrices de casting m’ont déjà parlé de ce désir (et parfois besoin) de ce qui peut tourner à une véritable obsession chez certains, et nous pouvons très légitimement nous demander si cela ne guide pas leur choix à certaines occasions. Il existe chez certains réalisateurs une pulsion de validation de leur poste de directeur d’acteurs ou d’actrices, à travers ceux qu’il révèle. Ce n’est pas une légende, et c’est plus souvent le cas dans le sens réalisateur / actrice. Abdellatif Kechiche en est le plus éminent représentant avec les noms de Sara Forestier, Sabrina Ouazani, Adèle Exarchopoulos, Hafsia Herzi ou encore Ophélie Bau à son palmarès. Quand Giannoli cite son actrice, il nous la présente comme une future grande avec qui le cinéma français va devoir compter. Les trémolos lui coincent la gorge et les mots s’interrompent. Visiblement ému, le Xavier. Bluff d’humilité ou véritable épiphanie ?

 

A vrai dire, peu importe. La vérité se cache dans les faits. Il faut juger sur pièces et rapporter toute démonstration externe à une espèce de folklore insulaire. Certains appellent cela du marketing.

 

Le film et rien que le film. L’actrice et rien que l’actrice. L’actrice dans le film. Eh bien, les amis, il faut avouer que la jeune Nastya en impose pas mal. C’est bien. C’est même très bien. Sans être bluffant, il ne faut pas exagérer non plus. Le jeu est bien en place. C’est posé. Clair, net, précis. Elle n’a quasiment rien fait au cinéma et pourtant cela ne transparaît pas. Généralement, il y a toujours un peu de verdeur dans les scènes émotionnelles un peu compliquées (ça se voit parce que les réalisateurs trichent avec le montage pour faire passer la pilule). Ici, pas du tout. Elle fait preuve d’une belle maturité et aussi d’une belle intensité lorsque c’est nécessaire. Ce qui est aussi très intéressant, c’est la composition qu’elle fait de son personnage aux deux âges de sa vie. Dans le premier temps, elle impose une fragilité, une exaltation et une légèreté qui dessinent un personnage qui subit presque ce qui lui arrive (au contraire de celui de Jean Dujardin qui fait des choix très calculés). Et dans un second temps, son visage est plus fermé, ses yeux trahissent une femme qui a perdu ses illusions (eh oui, Xavier, on ne fait que ressasser les mêmes thématiques qui nous hantent !), et son allant physique témoigne encore plus d’un drame intérieur dont elle ne peut se relever. Il est évident que cette actrice est un très bon choix.

 

Je n’en dirais pas autant en ce qui concerne Jean Dujardin. Dans la comédie, il est très bon, c’est indéniable. Il est plein de malice, il crée des personnages, il amène des subtilités, bref c’est son truc. Donnez-lui un rôle dramatique et ses ailes se transforment en boulets de prisonnier. Il s’enferme dans des représentations mentales et échoue toujours à donner de l’étoffe à ses personnages, quand il ne sombre pas dans le pathos (CONTRE-ENQUETE). Au-delà de ça, ce qui m’interroge encore plus c’est qu’il ait expressément demandé à Giannoli de le pousser aussi loin que possible dans ce rôle. (Moue déconfite ou smiley avec la bouche de travers. L’émoji Scream marche aussi.)

 

En fait, Jean Dujardin est quelqu’un qui n’a pas de chance. Il n’a pas de chance parce qu’il joue bien. Et il joue tellement bien qu’il croit que ça suffit. Ce qu’il faut bien voir derrière tout cela, c’est que c’est un acteur qui est enfermé dans un style de jeu. Et c’est ce qui l’empêche de devenir un acteur d’une autre trempe. D’ailleurs, ils sont nombreux à ne jamais passer la seconde comme on dit, malgré tout leur potentiel (Pio Marmaï en tête, que j’adore voir et qui, pourtant, est constamment décevant). Jean, si tu nous lis, j’ai une bonne nouvelle pour toi. J’en ai même deux. La première c’est qu’on peut en sortir. C’est ce qu’on appelle très prosaïquement « se réinventer ». Mais c’est un travail qui ne peut pas se faire seul. Juliette Binoche n’a pas franchi le cap toute seule. Je suis prêt à parier, cher Jean, que tu travailles tes rôles tout seul. En tout cas, si tu as un coach, change immédiatement. Et la deuxième bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas si compliqué que ça. Il n’y a besoin que de deux choses. N’hésite pas à m’écrire si tu veux que je te le détaille, ici ce serait un peu fastidieux. Allez, bon vent, mon Jeannot. Cœur sur toi.

 

Ceci étant dit, le film fonctionnant sur un trio, il est impossible de ne pas mentionner August Diehl, qui est le véritable rayon de soleil de ce long métrage. Vous savez, il y a des sportifs qui, quand vous les regardez, vous donnent envie de vous mettre à leur sport parce que vous vous dites : « OK. Je peux le faire ». Ce sont des escrocs fabuleux, des prestidigitateurs de génie ! Ils arrivent à rendre simple quelque chose qui ne l’est pas du tout. August Diehl est de cette trempe. Il est précis sans forcer, toujours porté par une force intérieure qui en dit long sur ses motivations, bien plus que les mots qu’il prononce. C’est du travail d’orfèvre. Face à Jean Dujardin, il symbolise toute ce qui sépare ce qui est juste de ce qui est vrai. Probablement l’un des acteurs les plus excitants de ces dernières années, j’entends depuis sa prestation biblique dans A HIDDEN LIFE de Terrence Malick.

 

Une dernière petite remarque en forme de mention spéciale pour Mathilde Bisson, qui est une actrice formidable et qui mériterait qu’on la voie dans des premiers rôles (voyez AU PLUS PRES DU SOLEIL, son seul premier rôle, vous comprendrez de quoi il retourne). Elle n’apparaît ici que très fugacement. Elle a une belle scène avec Jean Dujardin où elle a quand même le temps d’y insérer un petit détail qui montre qu’elle est force de proposition et qu’elle peut extraire un personnage de son cliché par un simple geste. Bravo, Mathilde.

 

               LES RAYONS ET LES OMBRES est la démonstration d’un plan parfaitement organisé. Tant et si bien que nous pourrions dire qu’il est trop bien produit pour être bien mis en scène. Nous avons l’impression d’être sur une gigantesque rampe d’accès qui va nous propulser à un moment donné, nous emporter dans une envolée lyrique ou une épopée intime à la JULES ET JIM, mais ce n’est pas exactement ce qui se passe. Le film s’avère bien plus cadenassé qu’il n’y paraît. Il n’acquiert de liberté que dans sa réflexion portée sur les courants contradictoires humains et sur notre manière de les juger. C’est déjà ça de pris.

 

LES RAYONS ET LES OMBRES serait-il donc plus un film de producteur que de réalisateur ? Encore une fois, les frontières sont floues. Ce n’est jamais totalement l’un ni totalement l’autre, même si nous aurions bien aimé que ce soit totalement les deux. Et là, il faut quand même saluer le travail d’Olivier Delbosc qui a osé se lancer dans l’aventure de ce film avec sa société Curiosa Films. Un long métrage sur la Seconde Guerre mondiale qui retrace une page de notre Histoire qui n’a jamais intéressé personne (cinématographiquement parlant), à travers le parcours d’une actrice que tout le monde a oublié depuis longtemps, qui se termine mal et qui durera 3 heures 15… A priori le projet a tout pour rebuter les producteurs. Mais c’est aussi un bel exemple que, malgré le discours uniformisé des producteurs français, il existe quand même un espace qui n’est pas une ligne, où les difficultés s’estompent et les critères se floutent, où chaque défaut peut se transformer en avantage et où chacun fait le même métier mais sous l’égide de rayons ou d’ombres, tout dépend d’où on se place.

5 février 2026 4 05 /02 /février /2026 21:30

Salut les vieux ! Permettez-moi cette familiarité qui sonnera comme une prise de conscience pour certains, mais force est de constater que, oui, vous êtes vieux. Et vous êtes vieux parce que je le suis aussi. Ce blog a bientôt 21 ans. Et si vous êtes encore là à lire cette trente-et-unième critique, c’est que nous avons vieilli ensemble. Attention, je ne parle pas d’âge, ici. Je parle du fait que vous êtes encore en train de lire des critiques écrites. Et moi, je suis encore en train de les écrire, donc. Rien que cela suffit à faire de nous des vieux. Comment reconnaît-on un jeune d’un vieux ? C’est très simple :

  • 1. Ce blog est dans vos favoris, vous cliquez régulièrement dessus et vous êtes encore en train de lire cette phrase ? Bravo, vous êtes vieux.
  •  
  • 2. Vous avez atterri malencontreusement sur ce blog au hasard de vos pérégrinations sur un moteur de recherche, et vous avez arrêté de lire cet article dès la troisième phrase arguant que c’était déjà trop long pour vous ? Désolé mais vous êtes jeune.

La trend, aujourd’hui, ce sont les vlogs. Les djeunz qui se lancent dans la critique de cinéma ne jurent plus que par la vidéo. C’est l’évolution logique d’internet. --- Attention, note bien le début de la phrase suivante, tu trouveras un bel exemple d’expression utilisée par un vieux con, et tu pourras t’en servir pour briller en soirée --- A mon époque, nous faisions les choses dans les règles. Nous écrivions sur des blogs, on nous appelait donc des blogueurs. Ceux qui font des vlogs sont-ils des vlogueurs ? Oui, mais ce sont les vieux qui les appellent comme cela. Entre professionnels de la profession, ils s’appellent « influenceurs ». Mais dans les faits, ce sont simplement des publicitaires. En fait, le terme « influenceur » existait déjà du temps des blogs. A la rédac’ de LA LUMIERE VIENT DU FOND, nous avons peut-être influencé des personnes pour regarder ou ne pas regarder un film… Peu importe. Je dis bien : « Peu importe ». Être influenceur, ce n’est rien. Tout le monde influence. Les politiques, les artistes, vos amis, votre famille, chacun joue son rôle d’influenceur. Nous subissons des influences constamment, quotidiennement. L’influence est un principe tout ce qu’il y a de plus banal. En faire un concept n’est qu’une stratégie marketing. Un vlogueur critique n’influence pas plus qu’un banquier, par exemple. Et s’ils n’étaient pas payés, ils ne vlogueraient tout simplement plus. C’est bien pour cela qu’à LA LUMIERE VIENT DU FOND nous ne nous considérons pas comme des influenceurs ni même comme des publicitaires. Nous n’avons jamais touché le moindre centime. Nous avons même refusé le programme de monétisation mis en place par la plateforme. Au mieux nous avons bénéficié de places gratuites pour aller voir certains films sans aucune obligation de publication. Nous sommes même le contraire de tout cela puisque nous payons pour bloguer, et les cadeaux que nous offrions pour les Nocturnes étaient achetés et acheminés avec nos fonds propres ! Je vais même vous dévoiler un secret de fabrication : nous sommes tellement contre toute forme de publicité que lors de nos premiers articles, nous dissimulions grâce à Photoshop (tiens, de la pub déguisée !) les logos qui figuraient sur les affiches de films !

 

Malgré le temps qui passe, chacun se raccroche à ce qu’il peut, et ce n’est pas l’âge qui fait le jeune ou le vieux. Et donc, aujourd’hui, la publicité c’est bien vu. Y a-t-il encore des personnes qui se lèvent pour s’opposer à la télévision qui coupe les films par de la publicité ?

 

Ce qui est sûr, c’est que j’ai décidé de devenir vieux le jour où je me suis refusé à prendre le tournant des vlogs. Du coup, je me suis complètement désintéressé des influenceurs à la mode. Quand j’ai commencé à écrire ici je lisais beaucoup les blogs des autres, et pas uniquement ceux consacrés au cinéma. Je furetais souvent de blog en blog et de forum en forum. Et puis, la plupart ont cessé et les blogs se sont raréfiés. La communauté s’est resserrée et j’ai laissé de côté tout un pan de la culture des chaînes vidéo. Exceptions faites du « Tribunal des bureaux » et de « Aline dessine », je ne suis jamais tombé sur quelque chose de véritablement satisfaisant. Je l’avoue, je ne connais rien à la communauté des vlogueurs critiques de cinéma. Et puis, j’ai entendu parler deux fois coup sur coup d’un dénommé Regelegorila (je suis tellement peu au fait que la première fois j’ai entendu : Régis le gorille)…

 

Ceux qui me connaissent bien savent que je n’ai jamais d’avis définitif. Je n’aime pas Ridley Scott, cela ne va pas m’empêcher de regarder son dernier film. C’est simple, je crois que rien ne m’intéresse chez lui depuis ALIEN. Ça, à la limite, ce n’est pas bien grave. Ce qui l’est plus, c’est le nombre régulier de films consternants qu’il a réalisés (palme à l’infâme THELMA & LOUISE). Quoi qu’il en soi, je laisse toujours sa chance au produit. C’est ainsi qu’en regardant THE LAST DUEL, je me suis dit que ce n’était pas si mal que ça. S’il y a bien une chose que l’exercice de la critique m’a appris, c’est à me comporter comme si je passais à côté de quelque chose. Surtout s’il est question d’un auteur révéré par la critique et sur lequel je n’accroche pas. Ne pas aimer Rohmer, Tarkovsky et Bresson, ne va pas m’empêcher de revoir régulièrement leurs films. C’est ainsi que j’ai fini par apprécier STALKER. Voilà un des privilèges de la vieillesse. Quand j’étais jeune, c’était une position que je ne pouvais pas tenir. Que je ne pouvais même pas entendre, qui plus est. Et des années plus tard, je m’aperçois qu’il n’y avait rien de plus vrai !

 

Ni une ni vingt-sept, je me dis qu’il est temps de donner sa chance au produit Regelegorila. Sur le nombre de blogueurs cinéma en activité à la grande époque, il n’y en avait qu’une poignée d’intéressants, aussi il est fort probable que ce soit la même chose aujourd’hui. Mais pour le savoir il faut juger sur pièces. Je trouve une vidéo où ledit vlogueur officie avec d’autres comparses influenceurs. C’est clairement le plus désagréable. Attitude nonchalante, cynisme décomplexé, non verbal suffisant et arrogance affichée contrastent avec ses collègues beaucoup plus posés et mesurés. La vidéo n’est pas très intéressante, chacun y va de son avis plus ou moins pertinent. Rien d’infâmant, juste quelques personnes qui essaient de faire comme les pros. Et puis, la discussion dévie sur Alain Chabat. Regelegorila : « C’est la seule chose bien dans L’AMOUR OUF. » Comme j’ai très beaucoup énormément aimé L’AMOUR OUF, je cherche sa critique vloguée du film pour connaître ses arguments. Bingo ! Je lance. J’écoute ses arguments qui débouchent sur la sentence : « Ouais, c’est un bon film, c’est bien. » Bon, là, évidemment, ce n’est plus possible. Je ne sais plus dans quel sens me faire influencer. J’effectue une recherche sur internet pour savoir combien de personnes ont été influencées : « AMOUR OUF bon film mais Chabat seule bonne chose ». Je vous jure que le premier résultat sur lequel je tombe c’est une vidéo intitulée : « L’importance de peser ses mots avant de parler ». Les influenceurs seraient-ils les seuls à ne pas se faire influencer ?

 

Je ne sais pas si toutes ses vidéos sont du même acabit, mais pour celle que j’ai vue, je dirais que c’est exactement la même chose qui empoisonnait les blogs écrits. Chacun y va de son avis en faisant passer cela pour de la critique. Nous n’échappons évidemment pas au sempiternel résumé ! Souligné en rouge : inutile !!! D’une part, quand on aime le cinéma, il faut encourager les spectateurs à aller voir des films sans rien connaître à l’avance de l’histoire. D’autre part, pour ceux qui veulent vraiment le savoir, on a inventé un outil assez génial qui s’appelle l’Internet et qui nous donne accès à toutes ces informations. Si vous voulez faire de la critique, retenez que ce qui va vraiment faire la différence, c’est votre point de vue personnel et subjectif !!! Et pour cela, il va falloir argumenter, c’est-à-dire faire un travail réflexif et discursif sur les intentions de l’auteur (c’est pour cela que les distributeurs font des dossiers de presse pour les professionnels, cela leur évite de penser leurs émotions).

 

Ce qu’il ressort de cette vidéo, c’est que Regelegorila a l’air de s’appuyer sur une bonne culture cinématographique. Encore que, ce n’est pas un critère rédhibitoire, à mon sens. Parce qu’il faut bien débuter et que l’on peut faire de bonnes critiques sans avoir vu tous les classiques, et surtout parce cela peut s’acquérir avec le temps. Sinon, notre chroniqueur paraît plutôt à l’aise et le packaging passe bien. Ce n’est pas du tout ma came, mais c’est propre et lisible du premier coup d’œil. En revanche, le montage est le parent pauvre du processus. C’est quoi cette peur du silence ? C’est justement ce qui va donner du relief à votre logorrhée ! N’importe quel apprenti comédien le sait. N’importe quel apprenti monteur l’a appris. Seulement choisir ses silences ça se travaille, et on préfère aller au plus vite, à la solution de facilité, alors on les coupe tous. Résultat ? Nous sommes face à une longue allocution quasiment ininterrompue qui emprisonne le spectateur. Il a besoin de ces aérations pour pouvoir digérer les informations débitées, les intégrer, sentir s’il lui manque du matériel contradictoire pour se faire son avis, mettre en marche son libre-arbitre etc. Et même si toutes ces étapes vont assez vite dans son cerveau, avoir un monologue sans véritable pause, c’est empêcher le spectateur de réfléchir et c’est tout ce que je déteste. Le spectateur actif avant tout est l’un des leitmotivs que nous ne cessons de répéter ici depuis plus de 20 ans ! Par essence, la critique est justement ce qui lui permet de se forger son avis. Faire cela c’est tout bêtement contre-productif. Et là vous me voyez venir, les vieux, sous-entendu ceux qui ont l’habitude de me lire. Car ceux qui ont besoin d’utiliser cette béquille sont forcément ceux qui doivent combler un déficit quelque part. Et chez Regelegorila cela se situe au niveau du contenu. Le gros de la démonstration tourne au commentaire de texte, avec cependant un ressenti tout à fait légitime et valable, mais servi par de nombreuses assertions et pratiquement pas d’arguments tangibles. Et nous ne demandons pas là d’aller jusqu’à tenir une position iconoclaste, mais simplement de pouvoir avancer des états de fait sans uniquement recourir au verdict du ressenti. Regelegorila noie cela sous des tonnes de mots et une faconde sans fin pour faire illusion, mais au bout du compte cela se résume à un famélique « J’aime » ou « J’aime pas ».

 

Comme je vous l’ai dit précédemment, je ne connais rien de la communauté de ces vlogueurs, mais celui-ci me donne l’impression d’être l’arbre qui cache la forêt. La démocratisation des outils de production et la simplicité de l’accès en ligne a sûrement permis l’émergence d’une foultitude de créateurs de contenu qui font plus ou moins la même chose. Chacun essaie de trouver le concept ultime, sinon il ne reste plus qu’à se démarquer en cherchant à faire le buzz par des attitudes provocatrices ou des petites phrases assassines. J’imagine que c’est comme cela que ça se passe, et qu’au milieu de cette plage noire de monde certains arrivent à tirer leur épingle du jeu par leur originalité ou leur talent. Si vous en connaissez, n’hésitez pas à les nommer en commentaire, j’irai faire un tour chez eux et pourquoi pas vous en reparlerai-je un de ces jours. Quand nous aurons tous encore plus vieilli. Eh oui, car le temps passe et la dernière critique date déjà d’un peu plus de 4 ans ! Si nous venons de voir qu’entre les blogueurs du stylo et les vlogueurs de la caméra, rien n’a structurellement changé, nous allons voir maintenant que le cinéma français lui aussi prend de la bouteille et ne change pas non plus. Tant et si bien que beaucoup de choses écrites dans cette ancienne critique vont nous resservir pour parler d’A PIED D’ŒUVRE, le nouveau film de la vieille Valérie Donzelli. Oui, je dis « vieille » de manière tout aussi affectueuse car nous avons fait un petit bout de chemin main dans la main. (T’as la ref ? Coude-coude. T’as la ref ?) Elle a commencé sa carrière d’actrice à la fin des années 90, LA LUMIERE VIENT DU FOND c’est le 15 mai 2005, son premier court métrage en tant que réalisatrice c’est 2008, nous avons critiqué MARGUERITE & JULIEN en 2015, et d’une manière générale nous pouvons nous accorder pour dire que Valérie Donzelli c’est caca. Voilà exactement ce que je dirais si j’étais un vlogueur influent dans le mood. Mais comme je suis un gros ringard issu du monde d’avant, à l’esprit alerte, aux manières gracieuses et aux attentions prévenantes, je dirais de manière plus conventionnelle que ses multiples tentatives cinématographiques, bien que louables et empreintes d’un désir flagrant et sincère de trouver leur public, ne se sont toutefois pas montrés dignes de recevoir mes louanges les plus vénérables. Et mon respect, bien qu’enclin à célébrer tant de goût et de virtuosité, reste depuis ces temps qui me paraissent immémoriaux, aux portes de ce talent que je suis seul à ne pas révérer. Quelle affliction dans l’inaccomplissement ! Quelle asthénie face à l’incapacité d’être terrassé par tant d’évidence ! Quelle douloureuse inappétence de l’épiphanie ! Voilà comment certains critiques font les frais des velléités de certain(e)s cinéastes. Or, je ne suis rancunier que pour les êtres qui me sont chers, et comme j’ai la grande qualité exposée plus haut de remettre cent fois mon cœur à l’ouvrage et mon pain sur la planche, j’accepte le défi et me voici à pied d’œuvre. (T’as la ref ? Coude-coude. T’as la ref ?)

 

               A PIED D’ŒUVRE est une adaptation du livre homonyme de Franck Courtès. Jusque-là c’est facile, ma vieille copine Valérie. Tu n’avais plus qu’à reprendre notre dernière critique (ADIEU MONSIEUR HAFFMAN) où nous donnions tous les éléments pour réussir son adaptation. Sauf que, inutile de nous mentir, nous sortons juste de ton film et nous savons que tu as fait l’impasse. C’est pourtant simple, le cinéma. Tous les plus grands sont déjà passés par tous les problèmes que vous pourrez rencontrer, et pour chaque occurrence ils ont abondamment renseigné leurs expériences. Il n’y a plus qu’à s’en servir. Mais il y a toujours des mauvais élèves qui ne font pas leurs devoirs, qui n’écoutent rien ou qui se croient plus malins. Par exemple, Alfred Hitchcock a largement glosé sur le rôle du méchant dans un film, aboutissant ainsi à l’adage qui dit que plus le méchant sera réussi, meilleur le film sera. Eh bien il y en a encore qui comprenne cela de travers et qui croient qu’au plus le méchant sera, au plus le film sera réussi. C’est un contresens terrible. Il faut au contraire que le méchant se dévoile le moins possible, il faut complexifier sa psychologie, le rendre séduisant, fascinant, dangereux voire imprévisible. Prenez l’exemple de STRANGERS ON A TRAIN, Farley Granger et Robert Walker sont presque interchangeables. Je dirais même que, parfois, il ne faut pas hésiter à ce que ce personnage suscite l’empathie.

 

Pour les adaptations, c’est pareil. C’est acquis depuis septembre 1937 et la convention de Syracuse : quand il s’agit d’adaptation, il ne peut y avoir de salut que dans la trahison !

 

Mais que voulez-vous ?... C’est ainsi, c’est un combat que nous continuerons à mener même si nous savons qu’il est perdu d’avance. Nous sommes intimement persuadés que si l’on disait aux concurrents de « Qui veut gagner des millions ? » que toutes les bonnes réponses sont en réponse A, certains diraient quand même : « Hmmm… Pas sûr. Je vais quand même tenter la réponse B. »

 

Allez, avoue ma vieille Valérie, tu n’as pas tenu compte de ceux qui sont passés avant toi, c’est bien cela ? Il n’y a pas de honte, tu sais. Il n’y a que du démérite.

 

En tout cas, sur ce coup-là tu as choisi de travailler avec Gilles Marchand. Bien vu. Personnellement j’aime plutôt bien son travail parce qu’il envisage le scénario comme un canevas. Il ne le cadenasse jamais, de telle sorte que le réalisateur dispose d’une belle marge de manœuvre pour orienter le récit, privilégier les points de vue, façonner les atmosphères etc. Disons qu’il fournit un maximum d’éléments sans empiéter directement sur la mise en scène. Dans la catégorie des scénaristes, il y a les déterministes et les factuels. Gilles Marchand fait partie des seconds. Les producteurs, eux qui ne jurent que par l’histoire, préfèrent les déterministes. Parce qu’ils savent marketer des histoires, pas des mises en scène. D’où la difficulté de travailler avec des factuels : il faut assurer niveau réalisation. Et c’est là où le bât blesse.

 

               Dans le cinéma français, quand il est question de mise en scène, la conclusion qui s’impose le plus souvent hésite entre une fainéantise caractérisée (et encouragée par les institutions certifiantes) et un manque de talent dévastateur (et là encore nos institutions sont une fois de plus à pointer du doigt car nous en sommes encore à croire que le talent ne se développe pas !) Mais ce que nous pouvons porter au crédit de Valérie Donzelli, c’est qu’elle n’a rien d’une feignasse. J’aime bien la rapprocher de Marina Foïs qui bosse, qui bosse, qui bosse pour aller chercher un César, mais elle n’y arrive pas ! Est-ce que c’est injuste ? Oui. Certains ont besoin d’être besogneux là où d’autres s’imposent avec une facilité déconcertante. Gary Cooper affirmait ne pas travailler ses rôles et sa seule présence sur l’écran suffisait à électriser les publics. Jean Yanne a obtenu un prix d’interprétation à Cannes en lisant son texte scotché sur le volant d’une voiture. Picasso n’avait besoin que de quelques minutes pour faire des dessins sublimes. Laissez-moi glisser ici ce qu’écrivait Lilli Palmer dans ses mémoires :

 

 
          Il y a deux types d'acteurs qui crèvent l'écran. Les premiers sont des acteurs fantastiques, superbement rôdés, comme Laurence Olivier, Spencer Tracy ou Humphrey Bogart. Le second type c'est l'antiacteur par excellence, le personnage, comme Gary Cooper, Gary Grant ou Clark Gable. Les acteurs entraînés travaillent les scènes jusque dans le moindre détail, phrase à phrase, mot à mot, exactement comme ils le feraient pour jouer dans un théâtre. L'acteur qui est un personnage en soi ne travaille pas le moins du monde. Il connaît ses répliques et cela suffit : pour tout le reste il compte sur son magnétisme personnel et sur son don de l'improvisation. Ces acteurs-là ne s'énervent jamais alors que les acteurs rôdés, entraînés, sont tendus comme des cordes de violon prêtes à craquer. Cooper avait l’étrange faculté de pouvoir jouer une longue scène devant la caméra tout en farfouillant dans sa poche à la recherche d'une cigarette, puis il continuait à parler tout en se débattant avec les allumettes, s’arrêtait un moment comme s’il se concentrait, reprenait le fil du dialogue, posait l'allumette, se frottait le nez et continuait à parler comme si il n'y avait pas de caméra.

          Charles Laughton, qui avait l'habitude de travailler ses rôles jusque dans le moindre détail et savait très exactement en prononçant quel mot il fallait froncer les sourcils, eut un jour à tourner un film avec Gary Cooper. Il paraît que, voyant avec quelle innocence et quelle décontraction Gary se comportait devant la caméra, Laughton fondit en larmes, le serra dans ses bras en lui déclarant qu'il était un génie.

          Cooper ne croyait pas un seul mot de ce genre de louanges et refusait de m'écouter lorsque je vantais l'extraordinaire qualité de ses interprétations, notamment celle du Sergent York (qui lui valut un « Oscar »). « Je n'y suis pour rien, me répondit-il. J'ai simplement appris mon rôle et évité de trébucher dans les meubles et les décors. »
LILLI PALMER - Un bon petit soldat
 

 


Tout est dit. Le travail ne fait rien à l’affaire. Point final à la ligne, comme disait le poète décédé 9 jours avant la naissance de ce blog.

 

               Le fait est que Valérie Donzelli essaie, et ça personne ne peut lui enlever. Même si, au bout du compte, cela n’a rien de glorieux. Si nous disons que le travail ne fait rien à l’affaire, c’est bien parce que, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, le travail n’est pas une valeur. Ce mythe de la valeur travail n’est qu’une vaste escroquerie. Une valeur implique un sens moral. Le courage est une valeur. La gentillesse est une valeur. La solidarité, le dépassement de soi, l’authenticité, la bienveillance, la loyauté etc. Le socle commun à toutes ces valeurs c’est qu’elles n’ont pas de prix. Le travail, lui, en a un. Quand on y pense, personne ne cite le travail dans ses valeurs personnelles. Le travail est avant tout une activité soumise au talent et à la dextérité de celui ou celle qui l’exécute. Car encore faut-il qu’un travail soit bien exécuté pour que l’on s’extasie dessus. Que Valérie Donzelli, essaie, c’est bien. Qu’elle transforme l’essai, c’est mieux.

 

Nous devons donc nous pencher plus précisément sur ce qu’elle nous propose dans A PIED D’ŒUVRE. Au commencement, il y a le respect de l’ouvrage parce que, tu comprends, c’est une histoire vraie et il ne faut pas travestir le réel et blablabla et blablabla, et c’est reparti avec la fameuse rengaine du réel. Soyons clair : en France, on crée du réel par le refus de l’artificialité. Quelle bêtise ! Puisque le cinéma est avant tout artificiel, si vous enlevez les cadres, si vous enlevez la lumière, si vous enlevez le montage, si vous enlevez les dialoguistes, si vous enlevez le rocambolesque et les coups de théâtre, si vous enlevez le découpage… you do the math ! Même l’échelle des plans est catastrophique. C’est le règne du gros plan, avec des comédiens parfois carrément au centre de l’écran, tout ça pour être au plus proche de l’émotion des personnages. Les stéréotypes ont la vie dure, y compris dans le milieu artistique (il n’y a pas plus de personnes tolérantes et ouvertes ici qu’ailleurs).

 

               Alors, jouer la carte Gilles Marchand pour donner du corps au réel, ce n’était pas une mauvaise idée du tout, mais si Valérie Donzelli ne souhaite pas travailler sur les leviers de réalisation qui sont à sa disposition, que lui reste-t-il ?

 

LE FORMAT DE L’IMAGE ! Ma vieille Valérie a choisi de tourner avec ce bon vieux 70 millimètres des familles. Toujours pour renforcer cette acuité du réel, pour que les détails de la misère nous parviennent plus précisément, pour que… Stop ! N’en jetez plus. Vous savez quoi ? Ça ne se voit pas du tout ! Et pourtant j’ai vu le film dans de très bonnes conditions. C’est indéniable, le 70 millimètres ça vous change une projection. Voir THE HATEFUL EIGHT en 70 millimètres, ça a du sens. J’ai aussi vu 2001 : A SPACE ODYSSEY en 70 millimètres et je connaissais déjà très bien le film, je vous assure que je l’ai redécouvert. Evidemment que ces films sont pensés en fonction de leur sujet ou de leur ambiance. Pour A PIED D‘ŒUVRE, le 70 millimètres est un choix inconséquent. Je défie quiconque de pouvoir faire la différence.

 

IL RESTE AUSSI LES INSERTS EN SUBJECTIF, ET CA C’EST DU MONTAGE, QUAND MEME ! Valérie Donzelli a recours à des plans subjectifs (c’est le point de vue de Bastien Bouillon qui est épousé) à divers endroits du film, et pas spécialement à des moments-clés. Des instants choisis sont ainsi mis en exergue, de manière très brève. Ils sont aisément repérables car l’image devient tout à coup granuleuse et un peu plus heurtée. Et ça fonctionne plutôt bien, même si le procédé a des limites, je pense notamment au moment intime passé avec Claude Perron qui n’est plus du subjectif, c’est simplement un autre axe mais l’aspect granuleux est toujours là ! « Quelle indignité ! » dirait Nicolas le prisonnier. Donc, oui, le collage fonctionne mais n’apporte absolument rien. Nous avons l’impression que l’effet est censé garantir davantage d’immersion face à ce que vit le personnage. Mais c’est trop fugace pour obtenir ce résultat. Du coup, cela devient un effet plaqué. Comme à peu près tous les essais que tente Valérie Donzelli. Nous parlions précédemment du 70 millimètres, mais c’était déjà le cas de ses moments figés dans MARGUERITE & JULIEN. Tout cela, c’est du décorum. De l’originalité pour de l’originalité. Mais elle bosse, Valérie. Ça, elle bosse. Pas étonnant que ce récit l’ait interpellée. Elle s’y est forcément reconnue. Mais pas dans l’injonction au travail, ni dans la critique de l’uberisation de nos sociétés comme l’ont écrit beaucoup de critiques (ils se sont encore laissés abusés par le dossier de presse, arrêtez de lire ça et pensez par vous-mêmes !), mais plutôt considérant le travail comme un vecteur menant à quelque chose de plus structurant, nous allons y revenir.

 

ET LES COMEDIENS ? IL RESTE LES COMEDIENS, NON ? Là, je dis oui, et heureusement que Bastien Bouillon est là, d’ailleurs. C’est un acteur que j’aime beaucoup parce qu’il travaille ses rôles comme un artisan. Il compose avec discrétion et sens du détail. Jamais rien d’ostentatoire, jamais dans la performance. Il fait passer en premier le nom du personnage et non pas le sien, et ça c’est une grande qualité. C’est la qualité de ce qu’on nomme un « artiste ». Chez Valérie Donzelli, nous le sentons totalement à son aise. Peut-être parce que c’est elle la première qui lui a donné sa chance au cinéma. Et je trouve que la complicité qui en naquit est perceptible. Tout comme est perceptible la liberté qu’elle lui laisse car elle sait qu’il ne débordera jamais. En tout cas, dans A PIED D’ŒUVRE, il procède par petites touches pour composer ce personnage qui s’enfonce dans la misère au fur et à mesure. On ne répètera jamais assez la difficulté de cet exercice quand un tournage ne s’effectue pas de manière chronologique, ce qui est quasiment une constante. Toujours est-il qu’il évite de faire glisser son personnage vers le mélo, et privilégie la préservation de sa dignité en faisant face à l’adversité, en assumant des choix et en agissant en tant que personne responsable. J’ai toujours trouvé ces personnages formidables, même s’ils sont ingrats, et ici Bastien Bouillon arrive à donner beaucoup de consistance à cet homme qui n’a pas besoin de grand-chose. Notamment sa composition vocale en dit long sur le personnage, avec ce ton souvent égal ou qui ne s’élève pas quand il le devrait. J’aime aussi beaucoup le personnage campé par Claude Perron. C’est vrai qu’elle n’est pas présente très longtemps, mais sa présence amène une belle détente. C’est une bulle de douceur parfaitement bienvenue à ce moment du film. Un bel effet de contraste (ça, nous pouvons le mettre au crédit de la mise en scène). Avoir dirigé cette actrice de la sorte est un pari payant fort réjouissant. Claude Perron a toujours joui d’un très fort capital sympathie me concernant. Peut-être parce que j’ai un faible pour les acteurs et les actrices atypiques. Mais pour être tout à fait honnête, je l’ai toujours trouvée en force et un peu militaire dans l’esprit. C’est la première fois que je la vois tout en souplesse, et camper ainsi un personnage moelleux qui colle parfaitement à la parenthèse souhaitée par la réalisatrice. Virginie Ledoyen m’a moins convaincu dans un rôle trop convenu : une éditrice qui correspond en tous points à l’image de l’éditrice que nous avons tous en tête. Elle essaie autant qu’elle peut de se débattre avec cela, mais le résultat manque d’étoffe. Comme beaucoup de petits rôles secondaires. Nous pouvons y inclure Valérie Donzelli qui s’est réservé le rôle de l’ex-femme et, sans véritable appui scénaristique, ne finit par jouer que… l’idée d’une ex-femme. Philippe Katerine, lui, est d’une évidence crasse, mais cela fonctionne à 100 %. Et Ahlam Slama est parfaite dans un rôle qui n’a l’air de rien.

 

               L’ensemble est inégal, quelque peu bancal, et pas forcément très clair sur son fil directeur. Pour une fois, je dirais que le titre est assez explicite sur le véritable sujet du film. Nous pouvons lire un peu partout que Valérie Donzelli s’attaque à un sujet important de notre société contemporaine, à savoir la misère (ne jetons pas la pierre, après tout le film est vendu sur ce pitch), mais cela n’est pas tout à fait juste. Certes, c’est une composante majeure du film et c’est à travers elle que s’effectue la démonstration, mais le film se conçoit autour de quelque chose de beaucoup plus prégnant.

 

Au tout début, nous apprenons que le personnage interprété par Bastien Bouillon ne vit pas dans la misère. Il ne fait pas encore de petits boulots. En fait, il est écrivain. Ou, pour le vulgum pecus, un artiste, un intermittent du spectacle, un fainéant, en tout cas quelqu’un qui ne fait pas partie de la France qui se lève tôt. Son dernier bouquin n’est pas à la hauteur, son éditrice fait les gros yeux, pas contente la Virginie, et puisque c’est comme ça pas d’autre avance, elle a déjà assez donné comme ça, et gare à toi si la prochaine fois tu ne ponds pas un chef-d’œuvre ! Voilà Bastien Bouillon prévenu. Lui qui comptait justement sur cette avance. Il sent bien qu’il a tout intérêt à trouver de la thune fissa, sans quoi il pourrait bien le boire… le bouillon. (T’as la ref ? Coude-coude. T’as la ref du jeu de mots de merde ?) Et c’est ainsi qu’il rentre dans le programme numérique des Jobeurs sous-payés. Il fait consciemment ce choix pour pouvoir disposer d’assez de temps pour écrire. Il n’est pas dans une logique de trouver un travail qui lui ramène le plus d’argent ou de sécurité possible. C’est d’ailleurs ce que lui objecte un autre personnage du film, qui tient lieu de figure du monde d’avant. Ce faisant, donc, Valérie Donzelli interroge notre rapport contemporain au travail, et plus particulièrement la façon dont ce rapport a muté. Fini le temps où nous pensions que travailler était le gage de s’octroyer de beaux jours, de monter dans l’échelle sociale ou de se diriger vers un avenir plus radieux. Si les travailleurs du monde d’avant attendaient leur retraite pour se réaliser, aujourd’hui c’est bel et bien fini. Désormais, il est hors de question de consacrer sa vie à son travail. C’est particulièrement vrai avec les nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail. En entretien de recrutement, ils n’hésitent pas à poser des questions que les générations d’avant prenaient soin d’éviter, toutes contentes déjà d’avoir un travail. Et je ne parle pas forcément de questions d’argent. Pour ces nouveaux travailleurs, le respect de l’équilibre vie pro / vie perso est fondamental. Et ils n’hésitent pas à privilégier les entreprises qui leurs offrent des avantages comme les tickets-repas, des espaces détente, des gardes d’enfants etc. Anecdote : un recruteur de chez Volkswagen m’a confié qu’il venait de recruter un jeune de 22 ans. Il avait toutes les compétences et paraissait très investi. Et puis, un beau matin, le jeune ne vient pas travailler. Aucun message, aucun appel, silence radio. Il prend les devants et l’appelle sur son téléphone mobile. Il lui fait remarquer qu’il est étonné de ne pas le voir ce matin-là et lui demande s’il est malade ou s’il y a autre chose. Le jeune homme lui répond alors : « Non, ce n’est pas ça. C’est juste que… je ne le sentais pas, ce matin ». Oui, je sais, vous qui êtes vieux, cela doit vous faire bondir. Mais voilà avec quoi doivent composer les entreprises d’aujourd’hui si elles veulent garder leurs talents.

 

A PIED D’ŒUVRE est très révélateur de ce changement de rapport au travail. Il faut bien comprendre par là qu’il est devenu un bien de consommation comme un autre pour les uns, et qu’il se fantasme de la sorte pour les autres. C’est ce que symbolise l’application qu’utilise Bastien Bouillon où il choisit les travaux sur lesquels il surenchérit, comme il choisirait ses courses ou les femmes qui lui plaisent sur les applications ad hoc. Et de nos jours, on hésite beaucoup moins à changer de métier pour pouvoir s’épanouir. Face à cette réalité, il faut tout de même nuancer le propos en séparant ceux qui le peuvent de ceux qui ne le peuvent pas, qui sont généralement des back-offices, c’est-à-dire tous ces métiers que la période de la Covid-19 nous a révélés comme essentiels, bien qu’ils ne soient pas reconnus à leur juste valeur et pas assez bien rémunérés. Et c’est ce monde des petites mains qu’intègre Bastien Bouillon, avec certes la nécessité de gagner de l’argent pour subvenir à ses besoins, mais sans avoir véritablement conscience ce qu’il y cherche vraiment. Et je suppose même que Franck Courtès, l’auteur du livre original, ne le savait pas lui non plus à ce moment-là.

 

Qu’est-ce que la place d’un travailleur ? Comment se définit-il ? Est-ce qu’un emploi est un travail ? Dois-je accepter que le travail soit plus important que le travailleur ? Où trouver ma part de liberté si ma place sociétale n’existe que par ma capacité à produire ? Mon travail est-il la résultante d’une réalité anthropologique ou la conséquence d’une idéologie capitaliste ? A PIED D’ŒUVRE est le parcours d’un homme qui reprend sa vie en main en essayant de se connaître un peu mieux sans sacrifier sa raison de travailler. En s’appuyant sur des faits concrets, cette introspection permet à Bastien de se structurer intérieurement, de se positionner dans sa vie sociale, et d’une manière plus large de s’intuitionner avec le monde qui l’entoure. Sur cet aspect du film, Valérie Donzelli laisse les clés de la boutique à Bastien Bouillon, et grâce au talent de ce dernier cela fonctionne à plein régime. L’erreur aurait été d’en faire quelque chose de bien plus didactique, avec un plan en trois parties : thèse, antithèse, synthèse, ce qui se termine inévitablement par une quatrième et dernière partie : foutaises.

 

               En revanche, lorsque Valérie Donzelli aborde la thématique de la pauvreté, elle a clairement les ailes qui touchent la piste. Le film est clairement décevant sur ce point parce qu’il est exactement là où on l’attend. Ce n’est ni plus ni moins qu’un film bourgeois qui n’hésite pas à afficher son mépris de classe. Ici, la misère est douce, convenable et suffisamment apitoyable. La première chose qui choque c’est la facilité avec laquelle Bastien Bouillon s’en accommode. Rien n’est dérangeant de ce point de vue, alors que ce devrait être malaisant, révoltant, cela devrait nous pousser à nous indigner, nous devrions être choqués de voir cela en France en 2026, nous devrions hurler de rage et de colère intérieurement, cela devrait nous tordre et nous estomaquer. Non, rien de tout cela. Il en ressort plutôt ce message amplement bourgeois et très moralisateur qui a l’air de vous susurrer au creux de l’oreille : « Tu vois, la misère ce n’est pas si grave que ça. Avec un peu de bonne volonté, on s’en sort très bien. »

 

Je ne suis pas du genre à dire qu’il faut avoir vécu certaines choses pour pouvoir bien en parler. Je ne suis pas de cette team. Cela peut aider mais ce n’est pas indispensable. Mais le devoir d’un cinéaste c’est de rentrer dans le cœur des choses, d’aller au plus près de la réalité aussi dégueulasse soit-elle. Caresser son auditoire dans le sens des poils empêche de prendre des risques. Pourquoi pas verser dans le politique ? Je ne dis pas qu’il fallait absolument le faire, mais c’était une option à envisager. Après tout, la pauvreté est un sujet éminemment politique. Alors, certes, il existe un risque de censure. Il y a eu un bel exemple de censure récemment pour un court métrage qui concourrait au Nikon Film Festival. Censuré car le sujet était trop politique, et donc interdit de compétition. Vous pourrez vous faire votre propre avis sur nos instances en le visionnant :
 

 

En ce qui concerne A PIED D’ŒUVRE, cela n’aurait pas été une censure après coup par la commission de classification des films du C.N.C., mais plutôt une censure à la source (avant attribution d’une subvention, s’entend). Toujours est-il que, traité de la sorte, voilà un sujet qui ne dérangera personne et devant lequel tout le monde s’extasiera de bonne conscience. Petite digression : vous avez remarqué combien DOSSIER 137 a éludé toute référence politique, alors qu’on ne peut pas faire plus ouvertement politique que le sujet de ce film ? Tiens, Gilles Marchand était déjà aux manettes du scénario. Je dis ça, je dis rien… (Sifflet de basse altitude).

 

S’il fallait tirer une conclusion de tout cela, ce serait une conclusion qui ne nous apprendrait rien de nouveau. Non, non, rien n’a changé. Les leçons de la Nouvelle Vague n’ont tenu qu’un temps. Ensuite, elles ont été mal interprétées. Et maintenant nous sommes revenus avant son avènement, quand ce cinéma tellement bourgeois qu’elle critiquait était la norme. Un cinéma qui se donne le beau rôle tant ses préoccupations sont déculpabilisantes, mais cet entre-soi empêche d’explorer conformément la richesse de ce qui est réellement vécu pour en exposer toute la complexité. On survole un peu les sujets, on dénonce du bout des lèvres, on ménage toutes les susceptibilités et on se cache derrière le sceau fallacieux de l’histoire vraie. C'est tranquillement inoffensif. Dans A PIED D’ŒUVRE, il est difficile d’aller contre ce que montre Valérie Donzelli, en revanche ce qui pose problème c’est ce qu’elle ne montre pas. Et la preuve que nous avons officiellement acté l’enterrement de la Nouvelle Vague c’est que nous en avons fait un biopic pas plus tard que l’année dernière. Rien de neuf, tout est vieux.

14 décembre 2021 2 14 /12 /décembre /2021 19:25

Ce n’est pas faute de le marteler par ici, la meilleure adaptation possible c’est la trahison. D’abord parce qu’une transposition fidèle est une chose impossible. Le médium cinématographique nécessite un mode d’expression et des formes figuratives qui sont par essence différentes de tout module écrit. Partant de cette évidence, il convient de rajouter qu’une défloraison naîtra nécessairement d’une transposition. Vous pouvez vous référer aux nombreuses thèses qui ont été faites sur le sujet, nous ne reviendrons pas dessus à cette heure, tout cela est acté depuis 1973 et demi. Nul ne saurait mieux clore le chapitre que celui qui citerait Goethe, vieil écrivaillon allemand qui aimait torturer ses jeunes personnages et revendiquer que la démocratie c’est pas top-top (bien que l’étiquette édicte encore aujourd’hui qu’il reste de bon ton de le citer), eh bien ce bon vieux Goethe, disais-je, déclarait que c’est le sujet qui impose à son auteur le médium à employer. Quand on y pense, c’est pas de chance pour Van Gogh qui n’a eu droit qu’à des sujets qui pouvaient se peindre, lui qui aurait tant voulu écrire sur certains d’entre eux ! Oui, drôle d’idée qu’eût ici l’ami Goethe, si ce n’est qu’elle lui permettait d’étayer sa théorie selon laquelle l’adaptation ne serait d’aucun intérêt si elle ne pouvait rien apporter de plus par rapport à l’œuvre originale. Là, d’accord. D’où la nécessité de se démarquer, donc de trahir.

 

Malgré son caractère réducteur, l’évidente fausse route de Goethe en la matière permet de mettre en exergue la façon dont la meilleure trahison possible doit opérer. L’idée essentielle reposant avant tout dans l’abandon du déterminisme d’une œuvre et de l’acceptation de la multitude des sens qui en émanent.

 

               Même si notre introduction se réfère principalement au genre littéraire et plus particulièrement au roman, le processus demeure valable pour une pièce de théâtre. Et, je vous dirais même que s’il était parfaitement compris et assimilé dans son sens le plus strict, il permettrait d’adapter jusqu’à des peintures, des musiques, des danses, des pièces d’architecture, des sculptures etc. La poésie serait remise au centre de la topographie cinématographique, aux dépens de ce qui l’a détruite : le didactique.

 

Donc, parlons adaptation théâtrale puisqu’ADIEU MONSIEUR HAFFMANN est l’adaptation cinématographique de la pièce qui porte le même titre et qui fit les beaux jours pré-Covid du Théââââââtre parisien, récoltant 4 Molière en 2018. Succès populaire, succès critique, il n’en fallait pas moins pour attirer l’attention des amoureux de belles histoires. Ca tombait bien puisque l’auteur Jean-Philippe Daguerre était un très bon ami du réalisateur Fred Cavayé. Quoi de mieux qu’une amitié de longue date pour une belle trahison dans les règles de l’art ? Enfin, de l’art… Je n’irais pas jusque-là. Nonobstant ces moindres considérations, le réalisateur ne fit ni une ni deux, balaya d’un revers de main la distribution théâtrale pourtant récompensée, et plaça des noms connus en tête d’affiche. Bien vu. Quitte à faire la même chose, autant faire complètement différemment, et c’est ce qu’il fit. Au bout du compte, le film est bien la pièce mais c’est aussi tout à fait autre chose. Nous l’allons voir tout à l’instant. Dans ta face, Goethe !

 

               Rien que ne le nom de Fred Cavayé suffit à faire naître en moi une petite appréhension avant que le film ne démarre. Capable du pire comme du moins pire, le son de ses gros sabots annonce toujours la couleur. D’un point de vue de la mise en scène, c’est souvent brut de décoffrage, sans emphase, sans lyrisme, sans poésie (nous y revoilà !). Il oscille entre des comédies où il décline un anonymat bien portant (RADIN !, LE JEU) et des thrillers d’action où ses velléités de mise en scène l’amènent à rouler sur du sable avec des chaines (POUR ELLE, A BOUT PORTANT, MEA CULPA). La critique aime bien appeler ce genre de réalisateurs des « faiseurs », ce qu’ils n’aiment pas, et je leur donne parfaitement raison. Alors tous s’accordent sur l’adjectif « efficace », qui est tout aussi péjoratif, mais bizarrement ça passe. Et c’est vrai qu’une seule vision de ses films, ça passe. Je ne crois pas qu’il me viendrait à l’idée d’en revoir un. Et même s’ils s’oublient très vite, ils ne laissent pas un goût amer en bouche. Probablement que ce qui sauve les films de Fred Cavayé c’est qu’on y sent tout de même un amour relatif pour le cinéma, une envie d’en faire, de retrouver dans les siens ce qu’il aime chez ceux des autres. Et je me dis qu’il est fort probable que son cinéma soit à l’aune de sa cinéphilie, qu’il soit plus attiré par les films du dimanche soir, les films populaires, les films qui rassemblent. Mais tout cela est de l’ordre de la digression et n’a que peu de valeur. Revenons-en au film.

 

               ADIEU MONSIEUR HAFFMANN s’ouvre sur les pieds de Gilles Lellouche. Il avance d’un pas décidé mais heurté. Il faut dire qu’avec son pied gauche en mode wheelsucker, il ne faudra clairement pas compter sur lui dimanche prochain pour tirer les pénaltys à la finale du district. Du coup, il porte une armature, une sorte d’attelle comme celle que pouvait avoir le jeune Forrest Gump. OK. Information très importante, mais… Tout ça, pour ça ! Il existe tout de même une liste détaillée des choses qu’on ne doit plus voir au cinéma. La fédé l’a clairement édictée, les réalisateurs le savent, mais non, certains continuent à n’en faire qu’à leur tête. Ils croient que, dans leur film, ce sera une valeur ajoutée mais non, non, non !!! Et commencer un film sur les pas d’un personnage, on le sait, ce n’est plus permis depuis 1989 et demi. C’est interdit ! Tout comme filmer des jeunes qui courent sur les trottoirs de Paris, des personnages qui courent derrière une voiture qui démarre, l’effet-bus, le bruit dans l’espace, les personnages qui raccrochent le téléphone sans dire au revoir, prononcer le mot « soda », les coups de poing dans le plexus qui ne font pas mal, Louis Garrel, les voitures qui prennent feu, les superhéros qui se maquillent le contour des yeux en noir, les assiettes servies et personne ne mange, les dents cariées à l’époque du Christ, les femmes qui font l’amour en gardant leur soutien-gorge, tout ça c’est non, non et non ! D’aucuns l’ont déjà été expérimenté à maintes reprises, et nous avons toujours pu constater qu’à chaque fois c’est la catastrophe assurée. Et malgré cela, il y en a encore qui se croient plus forts que la musique, qui persistent, et qui, bien sûr, se vautrent inévitablement.

 

Et ce n’est pas fini. Quelques minutes plus tard, qu’est-ce que je vois ? Mon Daniel Auteuil qui s’en va avec une valise vide ! Oui, vous avez bien lu. Vide, la valise ! Aussi vide que le bébé d’AMERICAN SNIPER est une poupée ! Ca se voit, on ne pense qu’à ça, ça flingue toute crédibilité et il n’y a rien de mieux pour réduire à néant tous les efforts que chacun a placés dans cette scène. Quel manque d’exigence ! Quel refus du travail bien fait ! Quelle mise en retrait de l’amour du geste !

 

Tout cela c’est du détail, mais tous les détails sont importants dans un film car ce sont eux qui lui donnent ses accents de vérité. Et personnellement, je pardonne plus aisément à un acteur qui joue faux qu’à un réalisateur qui fait l’économie de l’exactitude et de la précision. On ne peut pas en vouloir à quelqu’un pour son manque de talent, mais on peut lui en vouloir pour son manque d’application. Mais si vous voulez vraiment connaître le fond de ma pensée, ce genre de pratique révèle avec exactitude la manière de travailler des personnes. En l’occurrence, l’accessoiriste doit penser à ce que le personnage peut mettre dans sa valise (et je suis sûr qu’il a fait son boulot). Le réalisateur doit exiger que l’acteur fasse cet effort physique. Et enfin, l’acteur doit respecter son personnage avant de se respecter lui-même. A l’écran, nous devons voir Joseph Haffmann quitter sa boutique où il a passé tant d’années, et emporter avec lui les maigres éléments de sa vie qui se résument à une valise. Voilà ce que nous devons voir. Pas Daniel Auteuil qui se dit que ce sera plus facile à porter, surtout si on refait plusieurs fois la prise. Et je vais même vous dire plus, ça ne m‘étonne pas beaucoup de lui. Ca ne m’étonne pas beaucoup de la part de quelqu’un qui n’accepte plus de jouer dans des premiers films, aussi bons soient-ils. Parce qu’il faut bien dire ce qui est, ce n’est pas une question de premier film ou d’inexpérience du metteur en scène, c’est une question de confort, d’idéologie bourgeoise, et certainement pas une vision artistique. Nul doute qu’un premier film avec un excellent scénario et une production comme la Gaumont derrière, tout Daniel Auteuil qu’il est, il y sautera à pieds joints.

 

Quand on sait tout cela, on comprend mieux pourquoi Auteuil fait son Depardieu depuis… Depuis trop longtemps maintenant. Auteuil était un acteur formidable. Je l’ai adoré à une époque où je découvrais le cinéma et où, lui, s’y révélait. J‘aimais son irrévérence, son ambivalence, sa générosité. Mais, à mon sens, sa carrière s’est arrêtée au début des années 2000, après qu’il eut reçu son prix d’interprétation à Cannes suivi de son César du meilleur acteur, deux ans plus tard. Comme beaucoup d’acteurs, la consécration par ses pairs sonne souvent l’arrêt de se comporter comme un artiste. Ils deviennent alors des mascottes ou, au mieux, des fonctionnaires appliqués, garants d’une certaine norme et bénéficiant d’un bouclier d’assurance professionnelle. Certains producteurs (et même réalisateurs) se persuadent que leur figure d’intouchable rendra leur film tout autant inattaquable. Il faut dire aussi, à leur décharge, qu’ils ont atteint un tel savoir-faire qu’ils ont beaucoup de mal à trouver des scénarii et des réalisateurs capables de les sublimer. Alors ils se reposent sur leurs acquis et, de temps à autre, la rencontre a lieu. Le scénario permet d’exploiter leurs richesses et le réalisateur prend la peine de les diriger. C’est ainsi qu’Auteuil sait encore faire montre, de temps à autre, de ce qu’il est capable, comme en témoignent CACHE et LA BELLE EPOQUE. Mais dans ADIEU MONSIEUR HAFFMANN, c’est une nouvelle fois le Auteuil du cinéma de papa. Il capitalise sur sa bonhommie et son habile maîtrise. C’est propre et lisse. De l’ingénierie industrielle, somme toute. Néanmoins, il convient de préciser qu’il n’est pas beaucoup aidé par le scénario. Bien que ce soit le rôle-titre, le personnage de Joseph Haffmann est le moins bien écrit et le moins intéressant. Sa droiture et sa bienveillance l’aseptisent beaucoup trop et rien ne vient nuancer l’excellence du portrait. Et puis, l’état stationnaire du personnage quasiment du début à la fin ne laisse aucune place aux circonvolutions ni aux contradictions d’une construction de personnage riche et fertile. L’acteur se contente alors de jouer des états (colère, contrition, frustration, gêne…) La faute principalement à l’adaptateur qui a beaucoup de mal à fouiller les profils psychologiques de ses personnages. Du travail pépouze donc, qui ne manqua pas de plaire à Daniel Auteuil pour les raisons évoquées précédemment.

 

Mais ce qui est vrai pour l’un ne l’est pas forcément pour les autres. Ainsi, le personnage incarné par Gilles Lellouche est beaucoup mieux écrit, notamment par son évolution et non pas, là encore, par son étude psychologique. Alors que le personnage de Sara Giraudeau est celui qui est le plus intéressant, notamment par les béances que la comédienne se propose de combler, nous y reviendrons juste après. Bon, autant le dire tout de suite, je ne suis absolument pas convaincu par Gilles Lellouche dans ce rôle. Autant ses faux-fuyants et son statut de victime s’accordent bien avec son côté rogue et pataud, autant la raideur de son jeu l’empêche d’accéder à la profondeur dramatique que requièrent certaines scènes. Il est dirigé de manière trop conventionnelle. C’est une interprétation attendue, à la limite du cliché, sans aucune originalité.

 

Sara Giraudeau est tout autre. Entre elle et Gilles Lellouche s’établit la ligne distinctive qui sépare ce qui est juste de ce qui est vrai. Gilles Lellouche est juste, mais Sara Giraudeau est vraie. Tout est en accord, chez elle. Jusque dans les micro-expressions de son visage. Remarquez comme tout est lisible chez elle, même quand elle ne parle pas. La différence est flagrante entre un Gilles Lellouche qui ne joue que des intentions et une Sara Giraudeau qui ressent les choses intérieurement, qui fait du principe d’incarnation un précepte de jeu déterminant. Elle propose toujours la réaction la plus juste, le petit rajout pas essentiel mais hautement pertinent, l’inflexion de voix idoine etc. Elle joue les petites choses du quotidien avec un sens du détail extrêmement enthousiasmant. La scène où Gilles Lellouche la dévisage de derrière et lui dit qu’elle a l’air d’aller bien en est un très bon exemple. Elle pourrait se contenter de répondre simplement à ses remarques, mais elle fait un peu plus. Regardez bien, c’est délicieux.

 

Et puisque nous y sommes et que cela va bien avec l’ensemble dépareillé du film, notons qu’il y a des petits rôles vraiment très chouettes et des petits rôles vraiment exécrables. Au tableau d’honneur, commençons par la dame âgée du tout début : Claudette Walker. Une très courte apparition mais très marquante. Ciselée comme j’aime. Comme le disait mon maître : « Il n’y a pas de petit rôle ». Dont acte. Nikolai Kinski est aussi très bien. Impeccable dans chacune de ses scènes. Humble, précis, sympathique et dangereux, fascinant et repoussant. Très appréciable, même si on nous refait le coup du nazi tiré à quatre épingles, amateur d’art et de belles femmes. Et puis, il y a Mathilde Bisson. Ah, Mathilde Bisson ! Voilà une grande actrice. Vous l’avez sûrement vue dans des petits rôles de-ci de-là, mais si vous ne la connaissez pas regardez séance tenante AU PLUS PRES DU SOLEIL d’Yves Angelo, où elle est sublime dans un rôle pour lequel elle aurait dû avoir un César, alors qu’elle ne fut même pas nominée. (Et c’est justement en conséquence de quoi j’ai décidé depuis ce jour-là de ne plus dire « nommé » mais « nominé ».) Toujours est-il qu’elle interprète ici une prostituée de luxe qui fricote avec les nazis. Elle n’a que de courtes scènes et nous la voyons très peu, mais elle est à chaque fois captivante sans pour autant focaliser l’attention sur elle. Dans un rôle très cliché, déjà vu et revu, elle amène une touche de légèreté qui suffit à créer une autre consistance à son personnage et à faire naître l’empathie chez le spectateur. Elle fait le choix intelligent de ne pas travailler sur la vulgarité (puisque c’est un jugement) mais sur les motivations de son personnage. Elle combine ainsi l’accord parfait d’une personne très à l’aise avec son corps et ses propres choix moraux. Et comme elle ne juge pas son personnage, elle joue la vulgarité sans jamais l’être. Voilà comment une actrice arrive à faire d’un personnage délaissé dans l’écriture (car secondaire et non décisif dans l’intrigue), un personnage neuf, différent de l’image conventionnelle que nous pouvons en avoir, et dont la personnalité transparaît malgré la minceur de ce qu’il lui est donné à défendre. Eh bien ça, c’est une grande qualité pour un comédien de ne pas s’en tenir au texte qui lui est donné et aux indications du metteur en scène. Faire preuve d’initiative et arriver avec des propositions convaincantes doit faire partie de son A.D.N. C’est ce que je vois chez Mathilde Bisson et Sara Giraudeau dans ce film. Je vois la touche commune et banale de l’écriture, et tous les poncifs qui relèvent de leurs personnages. Et malgré cela, elles l’étoffent, elles le transcendent, elles le complexifient. Bâtir un personnage c’est établir une discussion entre le fictif et le réel. Et, à mes yeux, ce travail transpire dans le film de Fred Cavayé. Elles ont probablement œuvré (surtout Sara Giraudeau) pour une réécriture, ou peut-être même apporté leurs propres dialogues, refusant de dire telle chose, argumentant en faveur d’autres, rejetant telle scène, développant telle autre. C’est un des commandements du comédien, et tant pis s’il passe pour un chieur. Il arrive un moment où, s’il travaille bien, le comédien connaît mieux son personnage que l’auteur. Et il semblerait que Fred Cavayé ait été assez attentif pour retenir leurs propositions.

 

Et puis l’autre versant de tout cela, c’est, nous l’avons dit, des petits rôles assez mal joués et qui dénotent étrangement avec le reste. Je pense aux quelques nazis forcément très méchants parce qu’il ne peut pas en être autrement, mais aussi quelques gendarmes de mauvais augure. Dès que ce sont des clichés ambulants, ces personnages n’existent plus. Dès qu’ils sont traités comme des figures symboliques et non comme des êtres humains, l’interprétation du comédien devient plaquée et irrémédiablement extérieure. Là encore, cela en dit long sur le degré d’exigence du metteur en scène.

 

               Bon, voilà que nous avons anticipé et parlé des comédiens plus tôt que prévu. Il n’empêche, cela donne une vue assez panoramique de la façon dont l’ensemble est agencé. Revenons-en à ce qu’il se passe dans le film pour mieux plonger les mains dans le cambouis.

 

Donc, rien que ça, le coup des pieds de Gilles Lellouche et la valise de Daniel Auteuil, j’étais déjà en position latérale de sécurité. Et par la suite, cela ne s’améliore pas franchement, même si, soyons tout à fait honnêtes, ce n’est pas vraiment pire.

 

Vous vous en doutez un peu, ce qui manque terriblement au film c’est de la mise en scène. C’est gentiment anonyme de bout en bout, et ce qui est lisible sur l’affiche est prévisible dans le film. Sans compter l’affreuse bande-annonce qui raconte déjà tout ! Si les stéréotypes sont nombreux, nous allons voir que cette l’histoire a quelque chose à nous offrir de plus que ces quelques éléments maladroits disséminés de part et d’autre. Or, elle ne peut tout rattraper. A commencer par ces décors qui sentent trop le carton-pâte pour être acceptables. Les devantures de bâtiments placées pour dissimuler les immeubles modernes se repèrent facilement, et la patine un peu trop homogène semble tout droit sortie d’un tutoriel. Tout est terne, gris, marron, délavé, cafardeux. Forcément, camarade, nous sommes pendant la Seconde Guerre Mondiale !!! Et les extérieurs sont éclairés dans le même ordre d’idée. C’est tristoune et compagnie. Denis Rouden s’en sort mieux avec les intérieurs, où il arrive à donner plus de modelé et parfois de chaleur. Mais tout cela peine à emporter l’adhésion. Sans oublier la musique lénifiante de Christophe Julien qui n’est utilisée que pour paraphraser les situations qui nous sont présentées. Le Scope est inexploité. Quand ? Comment ? Pourquoi ? Le travail sur le son, lui, est assez déroutant car nous pouvons noter l’effort de mettre en avant certains éléments distinctifs, certains objets, mais toujours à dessein de souligner ce qui se joue et que les comédiens suffisent à faire passer. Bref, de l’effort, c’est certain, mais le tout donne l’impression d’une grosse machine sous-alimentée, trop respectueuse du cahier des charges et qui rechigne à s’éloigner un tant soit peu du scénario. Et c’est pourtant de là que son salut devrait venir. Ne pas être dans les clous, créer des dissonances, des trous d’air, pourquoi pas des digressions. Mais Fred Cavayé n’en démord pas. Le scénario reste sacré et l’académisme finit par l’emporter. Le film manque de gourmandises, d’idées visuelles, cinématographiques, de variations de rythme, de fulgurances. Les rares excroissances sont des poussées trop timides, mais pourtant efficientes lorsque nous y regardons de plus près. Les scènes qui fonctionnent le mieux sont celles qui se passent de dialogues, et toutes les ellipses narratives issues du montage sont de très bons choix. Il n’empêche que le parcours est fléché de bout en bout, le film reste linéaire, totalement au service du scénario. Et c’est exactement là que se trouve le nœud du problème.

 

               La plus grande qualité d’ADIEU MONSIEUR HAFFMAN réside dans son histoire. Si son allure générale est poussive, c’est bien ce qu’il nous raconte qui nous permet de rester accroché jusqu’au bout. Le film se construit en écheveau de données primaires et secondaires qui jouent la même partition et se rejoignent toutes sans que nous y prêtions forcément attention. Et puis, cette histoire contient de nombreuses péripéties qui nourrissent le propos (à part celle du ballon, artifice narratif tout à fait dispensable), toujours en naviguant à vue. Bon point. L’exposition est d’une banalité affligeante mais voulue, à juste titre. Elle permet de mieux nous cueillir lorsque les postulats du film vont se poser entre les trois personnages principaux. Que nous croyons. Car au moment où nous pensons que les véritables enjeux du film viennent de se dévoiler, l’histoire prend secrètement une voie parallèle qui bifurque insensiblement pour finir sur une problématique à cent lieues de celle qui nous avait été exposée. Voilà qui fait plaisir.

 

Alliée à un montage dicté par la nécessité de la course narrative, cette histoire est le flux innervant du film, celui qui permet de gommer les défauts jusque dans une certaine mesure. Acceptant ses propres limites en tant que réalisateur, Fred Cavayé a su en faire un allié de premier ordre, qui déséquilibre ou rééquilibre par effet de compensation. Du cinéma inoffensif, certes, mais assez franc du collier, ce qui est tout à son honneur. Etrange objet filmique qui alterne le bon et le moins bon. Sans trop en dire, nous pouvons mentionner le coup de théâtre final qui mérite qu’on loue l’absence d’explication sur les motivations de Daniel Auteuil, alors que le reste du film ne manque pas d’expliquer et de surexpliquer. Et d’un autre côté, le film nous use par lassitude morale lorsque Daniel Auteuil édicte la fable du film à Sara Giraudeau, vers la fin. D’autant que Joe Dante nous a déjà montré avec son palpitant MATINEE que chacun choisit sa peur. La vraie morale, finalement, c’est qu’au même titre qu’un acteur ne doit pas dire qu’il a mal quand il a mal, un scénario ne doit pas non plus se terminer sur une phrase qui résume tout le film. C’est interdit depuis 1952 trois quarts !!!

 

               Bien qu’ADIEU MONSIEUR HAFFMANN ne soit pas complètement abouti en tant qu’œuvre cinématographique, son travail d’adaptation se distingue par une relecture, une appropriation du thème original de l’œuvre en fonction des obsessions du réalisateur-adaptateur. Aussi axée sur le comique que fut la pièce, Fred Cavayé s’est davantage tourné vers ses ramifications les plus dramatiques et en a fait sa matière première. C’est à travers l’évolution du personnage de Gilles Lellouche qu’il peut insérer des accents sombres et néfastes. Le film finit par développer la thèse très rousseauiste qui veut que toute fortune possédée est une libération alors que celle que l’on poursuit est une servitude. Et la fortune, bien évidemment, n’est pas toujours financière. En finissant par n’agir que pour son gain personnel, Gilles Lellouche crée un monstre. Ses complexes et sa névrose l’amènent à avoir une image tellement dévalorisée de lui-même qu’elle en devient sa propre ennemie. C’est dire si Fred Cavayé travaille sur l’obscur et n’hésite pas à assombrir son propos.

 

Dans le film, l’humour ne pointe quasiment pas. Les préoccupations sont sérieuses, le ton est parfois très grave, l’angoisse peut vite monter et l’ambiance se révéler ténébreuse. La légèreté fait place à la pesanteur, non pas en signe de confrontation mais plutôt d’approfondissement de la ligne générale de l’œuvre. Deux salles, deux ambiances, sans pour autant que ne soit dénaturé le sens premier de la pièce, mais aussi dans l’optique de libérer ses autres sens. En adaptation, la complémentarité l’emporte sur la substitution. Mine de rien, ils ne sont pas nombreux à avoir passé ce cap.

23 février 2020 7 23 /02 /février /2020 23:30

Avertissement : pour profiter pleinement de cette critique, il convient de la lire tout en écoutant en boucle cette chanson :

 


               On rigole, on rigole à la rédac avec les copains et les cadres dirigeants, même qu’on a inventé un jeu très chouette qui nous prend tout notre temps au lieu de bosser d’arrache-pied sur plein de films superbes, mais aussi sur ceux de Louis Garrel. La règle du jeu est toute bête : il faut trouver le titre d’un film à partir d’un autre titre (inventé, celui-là, donc beaucoup plus beau) qui doit mettre sur la piste. Exemple : pour DEMARRE LA BAGNOLE ! il faut trouver… Vous ne voyez pas ? Et en réfléchissant un peu ?... Ah, j’en vois deux au fond qui se gaussent déjà d’avoir la bonne réponse. Allez, les autres, un petit effort !... Toujours pas ?... Bon, je vous donne un indice : DEMARRE LA BAGNOLE ! est un film avec Jean-Claude Van Damme… Alors ?... Eh oui : FULL CONTACT ! Rires, évidemment. Rires des copains, rires de la famille, rires autour de vous, rires partout et beaucoup. Encore un ? Allez, je cède à la pression, voici : MARRE-TOI AUX APPLAUDISSEMENTS. Je vous laisse le temps de chercher, réponse à la toute fin.

 

Oui, parce qu’on rigole, on rigole, mais aujourd’hui nous allons être tout à fait sérieux, nous allons parler de comédie. Et attention ! Pas n’importe laquelle, de comédie. La comédie populaire, s’il vous plaît ! Alors, oui, en France, c’est un genre copieusement décrié, tant et si bien que populaire est devenue le synonyme de beauf. Peut-être la faute à un surplus de Franck Dubosc. Ou un surpoids de Kad Merad. Bref, nous n’allons pas résoudre la trisection de l’angle derechef, il y a trop de comédies débiles par chez nous (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas d’excellentes), c’est un fait, allons voir comment elle se porte ailleurs. Tiens, tant que nous y sommes, remontons même 10 ans en arrière.

 

EASY A est un film que nous voulions critiquer à LA LUMIERE VIENT DU FOND depuis longtemps, et les années passant la revoyure du film ne dément pas la bonne première impression que nous avions eu, même si les modes intrinsèques du film sont déjà celles d’un autre temps. Pourtant, EASY A garde toujours son mordant, et son comique est toujours plus percutant que la bonne majorité des productions du même genre. D’abord, la chose la plus étonnante c’est que le film n’a pas connu de sortie en France. Eh non ! Il y a du Emma Stone, du Malcolm McDowell, du Lisa Kudrow (maintenant plus personne ne sait qui c’est dans la jeune génération, mais il y a 10 ans elle surfait encore sur l’aura qu’elle avait tirée de la série « Friends »), il y a aussi du Stanley Tucci ou encore du Patricia Clarkson. Bon, OK, Emma Stone n’était pas non plus la grande vedette qu’elle est désormais, mais elle sortait tout de même de ZOMBIELAND ! Mais non, pour nous ce fut du direct DVD. Eh bien nous allons voir qu’une fois encore, nos amis distributeurs sont ceux qui ont les meilleures têtes de vainqueurs et qu’ils ont eu le nez bien creux ! Et puis surtout, nous allons aborder EASY A par son versant le plus réjouissant : c’est un teen movie ! Et pas n’importe quelle branche du teen movie : un film de lycée. Le film de lycée, c’est probablement le genre le plus sous-coté du cinéma mondial, pour ne pas dire le plus méprisé. Pour vous donner un exemple, le peu d’égards qu’on lui accorde est à peu près égal à ceux que l’on accordait à Hitchcock à l’époque de la Nouvelle Vague, ou à la série B avant les années 80. A cela de nombreuses et différentes raisons, mais pour faire court disons que c’est un genre sans cesse ramené au même niveau intellectuel que les adolescents qu’il dépeint. Ce n’est pas totalement faux, mais c’est complètement irrespectueux et sacrément réducteur. Un peu comme si le péplum n’était réduit qu’à une masse de films où seule compte la virilité triomphale de l’homme musclé. Eh bien nous allons voir, grâce à EASY A, que les idées fausses peuvent et doivent se combattre à coup d’arguments vrais. Parce qu’en règle générale, le film de lycée est toujours traité sur le ton de la rebuffade et de l’arrogance, si bien que le sort de chaque film est déjà scellé avant toute critique. Sauf que, vous commencez à le savoir, pas de ça ici ! LA LUMIERE VIENT DU FOND traite de tous les cinémas sur le même pied d’égalité. Et à la fin, nous allons même vous expliquer pourquoi le film de lycée est un genre majeur et bien plus important qu’il n’y paraît.

 

               On ne perd pas de temps car le film commence tambour battant, et je dirais même tambours battants pour accentuer cette impression qu’il n’y a pas de temps à perdre. Présentation succincte de notre héroïne et hop ! ça attaque dans le vif du sujet. Nous sommes en Amérique, aux Unis de leur état, dans le lycée d’Emma Stone où cette dernière fait de la figuration. Elle traverse les allées et les couloirs comme un véritable fantôme. En d’autres termes, personne ne lui prête la moindre attention. Elle n’alimente pas les regards féminins jaloux, pas plus qu’elle n’attise la convoitise dans les regards masculins. Elle ne fait partie d’aucune confrérie mais elle ne tombe pas non plus dans la catégorie des losers. Bref, personne ne la calcule, elle se fond dans la masse, elle est totalement lambda. Ce qui est assez étonnant d’ailleurs, car elle a une personnalité assez originale (surtout par son humour), intelligente, sensible, très mignonne et plutôt bien roulée, comme on disait en 2010 avant que cette expression ne soit taxée de sexiste. Mais bon, la pauvre Emma, elle a une toute petite poitrine. Apparemment, cela doit être une condition sine qua non au regard de la gent masculine puisque c’est une des premières choses qu’elle nous apprend sur elle, comme une excuse d’exister malgré ce travers. Et puis surtout, elle s’habille et se coiffe chez Anonyme, ce qui n’aide pas. Elle a tout de même une meilleure amie : Aly Michalka, qui, elle, a une grosse poitrine et la met en valeur, ce qui la fait tomber direct dans la catégorie bimbo ou cagole, selon d’où vous lisez cette critique. Les deux copines ne sont pas du tout assorties, du coup le duo fonctionne très bien. Le problème du jour c’est qu’Aly veut qu’Emme l’accompagne faire du camping avec elle et ses parents. Pour Emma, le camping pourquoi pas, mais avec les parents d’Aly… Disons qu’ils sont très « nature », et la dernière fois qu’Emma a accepté, eh bien ce n’était pas top (petit flashback très drôle). Comme le tact et la délicatesse l’empêchent de le dire à son amie, elle invente un bobard, elle invente George, le coup d’un week-end. Le week-end arrive. Emma ne se tape ni le camping, ni George, et en bonne nolife qu’elle est, elle le passe à chanter la même chanson en boucle. Forcément, le lundi matin, au lycée, ce qui doit arriver arrive, et Aly insiste pour savoir si Emma et George ont fait crac-crac et comment c’était et je pourrais avoir des photos ? Le truc c’est qu’Emma et probablement Aly ne savent rien des « petites choses de la vie ». Et là va commencer à poindre la thématique principale du film. Oui, il va être question de coucheries ou plutôt de non-coucheries. Mais avant tout cela, la scène où Emma avoue à Aly qu’elle a effectivement vu le loup le week-end dernier avec George, cette scène se passe dans les toilettes du lycée et, pas de chance, elles n’étaient pas seules. Une des élèves a tout entendu et va téléphoner la chose de manière très arabe dans tout le lycée. C’en est fait de la réputation d’Emma ! La rumeur fait son office et elle va devenir la grosse salope du lycée. Cette fois-ci tout le monde la remarque. Les garçons se retournent sur son passage et les filles médisent dans son dos. Pour elle, cela ne change pas grand-chose. En fait, si : ça lui plaît bien ! Alors elle va prendre son rôle très à cœur… Voilà qui fonce à toute berzingue, les amis, car tout cela ce n’est pas le film, ce sont les 15 premières minutes seulement ! Après, il s’en passe encore et encore. Même que ça reflashbacke (du verbe reflashbacker, si je veux !) à l’époque où Emma était prépubère. Lors d’une boum, elle a eu droit aux « 7 minutes au paradis », vous savez ce jeu où vous êtes désignés, un garçon et une fille, puis on vous enferme pendant 7 minutes dans une pièce et vous devez vous embrasser. Emma, elle est toute jouasse parce qu’elle est tombée sur le gars de ses rêves : Dan Byrd. Mais lui, embrasser, il ne sait pas, il ne veut pas, il chipote, il vire, il tourne sept fois sa langue dans sa bouche au lieu de le faire dans la bouche d’Emma (l’idiot !), et finalement s’ils ne le font pas mais qu’Emma dit quand même aux autres qu’ils l’ont fait, ça l’arrange bien. Pas Emma. On la comprend. Mais elle accepte. Et des années après, ils sont restés amis. Plus ou moins. Ce qu’elle ne savait pas et probablement lui non plus, même s’il le pressentait, c’est qu’il est homosexuel. Du coup, en 2010, le nouveau statut d’Emma aidant, Dan vient lui proposer un marché. Pour avoir la paix au lycée et qu’il ne passe plus pour un gay, il lui propose qu’ils fassent croire à tout le monde qu’ils couchent ensemble. Après tout, pour elle, cela ne changera pas grand-chose, sinon asseoir sa réputation. Après quelques réticences, Emma accepte et les voilà partis à la teuf de la semaine chez la fille la plus populaire du lycée. Là, tout le gotha des influenceurs du lycée se presse pour être en vue. Ils arrivent à la soirée (si vous voulez voir Emma stone, c’est là), mettent leur plan à exécution et se retrouvent comme quelques années auparavant. Dans la chambre de la jeune organisatrice, ils s’adonnent à de faux ébats athlétiques qui manquent de passer inaperçus, vu que tout le monde écoute à la porte. Le plan a fonctionné, tout le monde rentre chez soi, repos du guerrier et puis j’ai des devoirs à faire quand même ! De retour au lycée, la magie a opéré sur Dan. Il est accepté par les autres gars comme un mec, un vrai. Emma, elle, continue à arpenter les allées du lycée dans des tenues de plus en plus provocantes. Tout cela pourrait s’arrêter là et n’avoir aucun intérêt si Dan ne disait la vérité à Jameson Moss. Ce dernier, lui aussi en recherche de popularité, s’adresse à Emma pour savoir s’il ne serait pas possible de faire pareil en ce qui le concerne. Scotchée, Emma refuse. Mais devant le désappointement et la tristesse du gars, Emma, toujours prête à rendre service, accepte le deal contre un bon cadeau de 100 dollars. De nouveau, la rumeur enfle, et voilà qu’une bonne partie du lycée vient frapper à sa porte parce qu’ils ont tous des bons qui arrivent à échéance ou des objets d’occasion à céder.

 

               D’habitude je prends soin de ne pas résumer les films, ou très peu (nous ne sommes pas sur Allociné, quand même !), mais cette fois-ci il était plus que nécessaire d’en faire un petit topo pour savoir où nous mettons les pieds, et par la même occasion constater que, quoiqu’on puisse en dire, EASY A est bien l’exemple qu’un scénario de film de lycée ne tient pas sur un ticket de métro, qu’il est parfois plus complexe qu’on s’y attend et qu’il peut très bien allier légèreté et profondeur, ce qui n’est pas incompatible.

 

Vous voyez que nous ne nous sommes pas fichus de vous, et qu’en termes de sérieux vous voilà servis. Qui osera encore dire après ça que les films de lycée sont monomorphes et unidimensionnels ? EASY A est probablement le dernier grand film qui a tout compris à l’esprit du teen movie, nous allons y revenir. Mais d’abord, voyons ensemble comment il y parvient.

 

               La carte maîtresse d’EASY A c’est bien évidemment Emma Stone. La voilà dans son premier grand rôle. Elle a 20 ans lors du tournage, le visage encore un peu rond et déjà toute son espièglerie au bout des lèvres. C’est amusant d’ailleurs de constater que tous ces jeunes qui vont au lycée ont entre 20 et 23 ans. C’est toujours comme cela dans les films de lycée américains. Eh bien, vous savez quoi ? Ça passe ! Je n’ai jamais compris ceux qui s’enhardissent contre cette pratique mais qui ne trouvent rien à redire sur les acteurs qu’on grime pour les vieillir. Alors que, justement, on ne voit que ça : le maquillage ! Tiens, récemment nous avons eu droit à une belle et stupide controverse concernant les rajeunissements numériques du IRISHMAN de Martin Scorsese. Et d’une mauvaise foi crasse, en plus ! Car pour être honnête, ils étaient tout à fait convaincants, alors que les vieillissements à l’ancienne paraissaient complètement artificiels. Le fait est que tout cela n’est que de la discussion de comptoir. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une convention. Si vous ne l’acceptez pas, alors vous n’avez aucune raison d’accepter que ce soit Brad Pitt qui joue tel rôle, puisque vous voyez bien que c’est lui et que les autres acteurs font comme si c’était quelqu’un d’autre. Personne ne voit qu’il lui ressemble ? Et pourquoi jamais personne dans ses films ne lui dit qu’il ressemble à Brad Pitt ?

 

Revenons-en à notre chère Emma Stone qui, dans ce film incarne Olive Penderghast, jeune lycéenne de Californie qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Emma Stone, mais tout le monde fait comme si de rien n’était. Voilà un personnage qui apparaît bien original dans sa caractérisation, alors qu’il ne l’est pas tant que ça. En fait, il se définit surtout grâce aux autres. Je m’explique. Dans sa manière de parler, les mots qu’elle emploie, la manière dont elle répond, mais aussi par ses attitudes, ses prises de décisions, cette jeune femme nous apparaît très mûre et très intelligente pour son âge. A bien y regarder, ce n’est absolument pas le cas. Ce sont les autres qui sont immatures, stupides, superficiels et irréfléchis. Emma, elle, est tout simplement normale, les pieds sur terre, pleine de bon sens, lucide et spirituelle. Peut-être pas forcément raisonnable, lorsqu’elle agit elle ne le fait peut-être pas en mesurant toutes les conséquences, mais elle le fait toujours de manière responsable. Des qualités qui ne sont pas forcément développées chez elle à un degré supérieur, mais lorsqu’elle se trouve en contact avec d’autres élèves de son âge, elle paraît tout de suite au-dessus de la moyenne. Joli principe scénaristique qui n’est pas sans rappeler l’excellent IDIOCRACY (autre comédie populaire très bien pensée).

 

Emma Stone est éblouissante dans ce rôle. Elle est pétillante, inventive, drôle, avec un charme fou. Elle y va de temps en temps avec force mimiques, mais grâce à une sincérité incroyable, ça passe toujours. L’un des traits de caractère qui rend ce personnage si attachant, c’est son humour. Douée d’une répartie fulgurante et souvent caustique, elle use d’un second degré et d’un sens de la dérision qui font mouche à chaque fois. Et là, il faut rendre à César sa statuette en plaqué or, les dialogues sont vraiment brillants. Et notamment ceux des parents d’Emma (Patricia Clarkson et Stanley Tucci, impeccables). Voilà deux personnages à l’humour très drôle sans qu’ils ne soient caricaturaux. Et d’une cohérence imparable, en plus, puisque cela expliquerait d’où vient la vis comica d’Emma. Avec tout ce patchwork de personnages, de situations, de gags, d’expressions faciales (Amanda Bynes n’est pas en reste, il faut la voir tailler des crayons sans rien dire !), nous rions franchement et de bon cœur. Et nous faire rire, c’est le premier commandement d’une comédie. Comme si on demandait à un comédien de jouer juste ! Sauf, qu’en plus, ici, le rire n’est jamais lourd. Il prend différentes formes tout en restant de grande qualité, fulgurant, souvent inattendu, et toujours écrit de manière fort intelligente.

 

Ce levier est si puissant dans EASY A qu’il donne l’impression que le réalisateur en fait son arme première. Effectivement, Will Gluck joue son va-tout sur la comédie. Il est entièrement focalisé sur le fait de décrocher des rires, sans pour autant les rechercher à chaque instant. Mais, conscient du potentiel de son film, il optimise chaque gag pour qu’il atteigne son objectif. Et c’est réussi puisque nous passons un fort bon moment. Du coup, le film s’assume pour ce qu’il est, sans prétendre à plus. Nous trouvons cela plus franc du collier que d’autres productions plus onéreuses qui n’arrivent même pas à être un bon divertissement. Mais pour être tout à fait juste, il faut aussi mentionner les lacunes de Will Gluck. EASY A est son deuxième long métrage. Pas vu le premier (FIRED UP !), et depuis il nous a donné FRIENDS WITH BENEFITS, ANNIE et PETER RABBIT. Du laid jusqu’au très très laid. Mais surtout, il a beaucoup écrit, produit et réalisé pour la télévision. Et ça se voit ! Dans EASY A, la pauvreté de l’image est parfois digne d’une série ou d’un téléfilm. La photographie est sans intérêt. Un éclairage général et peu de nuances. Ça ne vole pas très haut. Nous avons droit à quelques flashbacks, des effets d’accéléré lorsque la rumeur se propage, un plan un peu étonnant mais pas vraiment utile de-ci de-là, et puis c’est à peu près tout. Sinon tout le reste est très anonyme, avec beaucoup trop de plans serrés. Au revoir l’échelle des plans. Nous nous contenterons d’une vue sur la maison pour nous dire où la scène se déroule, puis au lycée quand nous changeons de lieu et ainsi de suite. Il y a tout de même un ou deux plans qui cachent une idée de mise en scène, vous verrez ça saute aux yeux quand ça arrive. Je pense particulièrement au plan où Amanda Bynes apprend la maladie de son petit copain. C’est très bref, mais c’est très drôle ! Un soin plus attentif est accordé au montage, mais toujours dans le souci évident de faire primer la comédie. Autrement dit, rien de signifiant par ce biais, juste de l’efficace. Et comme la comédie c’est avant tout une métrique, un rythme, Susan Littenberg s’échine à rendre le tout vif et alerte. Pour le coup, c’est vraiment très efficace, on ne s’ennuie pas une seconde, et les gags trouvent là un punch incroyable. Ça déroule à vive allure, comme nous vous l’avions dit, on ne perd pas une seconde, ça part sur les chapeaux roues et ça ne s’arrête plus. Nous pouvons nous apercevoir des limites du procédé dans les plans de transition ou d’exposition, qui sont ultrarapides, uniquement montés à titre informatif pour savoir quel personnage fait quoi, comment il s’y rend etc. Et si vous êtes attentifs, vous verrez que ça coupe en plein mouvement, alors que le réalisateur essayait de faire un plan un peu chiadé avec un pano ou un travelling. Nous sentons bien que le plan a été pensé et pas fait à la va-vite, qu’il dure quelques secondes, soit plus qu’il n’en faut pour introduire une scène, eh bien tous ces efforts sont réduits à néant vu qu’au montage ce plan est réduit à même pas une seconde purement utilitaire. Et même si tout cela aboutit visuellement à quelque chose de très protéiforme, c’était sans nul doute le bon choix à faire ! La conséquence directe de tout cela c’est que les faux raccords pullulent à l’écran. La dynamique du film fait en sorte que nous ne nous y attardons pas trop, mais quand même !... A part cela, c’est une mise en scène assez fainéante, mais qui n’est maintenant plus très étonnante concernant une comédie. Will Gluck ne déroge pas à la règle qui permet de croire que l’humour suffit à emporter la mise. Et c’est difficile d’aller contre cela avec un film comme EASY A qui, justement, réussit par ce biais. Il n’empêche que le film échoue à d’autres points de vue. Il échoue à apporter un peu de beauté, de lyrisme ou même de poésie. Will Gluck refuse de se servir d’une grammaire qui pourrait donner plus de cachet à son film. Alors qu’il lui serait si simple de regarder les films de Blake Edwards, et de constater l’impact de la comédie, certes, mais aussi l’intérêt d’avoir une mise en scène qui tire le film toujours plus haut.

 

               Nous avons vu que l’histoire d’EASY A est plus touffue que ne le laisse présager son ton. Et bien que chaque nouvel élément narratif en déclenche un autre qui ne cesse de faire évoluer le film, Will Gluck opère peu à peu un glissement sémantique qui va permettre de révéler le véritable sujet du métrage. Le personnage d’Emma fait constamment référence à « The scarlet letter » de Nathaniel Hawthorne, et à quelques-unes de ses adaptations au cinéma. Demi Moore en prend pour son grade (à juste titre) dans la version de Roland Joffé, et apparemment celle de Victor Sjöström resterait la seule valable. Nous voulons bien le croire, nous ne l’avons jamais vue. EASY A se revendique alors comme une approche moderne du roman d’Hawthorne. Oui, parce que nous ne vous l’avons pas dit, mais à partir du moment où Emma Stone devient open free et décide d’assumer pleinement son rôle de Marie-couche-toi-là, elle confectionne elle-même ses tenues affriolantes et arbore un énorme A rouge sur sa poitrine, comme l’héroïne de « The scarlet letter » stigmatisée de la sorte par son entourage pour cause d’adultère. Et alors là, le film commence à travailler sur la dénonciation de l’Amérique puritaine, à travers son hypocrisie son intolérance. Il s’en prend notamment à la religion et plus spécifiquement au catholicisme, toujours sous couvert d’humour et grâce à la logique implacable d’Emma Stone. Il y a aussi les pérégrinations d’un petit groupe de fervents adeptes de l’abstinence sexuelle, dirigé de main de maître par Amanda Bynes (très caricaturale mais diablement efficace, et surtout très drôle !) EASY A nous présente donc le personnage d’Emma Stone comme étant déjà très au fait des bassesses et des turpitudes de la société qui l’entoure, et qui utilise l’insouciance qu’on accorde généralement à la jeunesse pour pointer du doigt ces travers.

 

C’est en cela que nous disions plus haut que ce film a tout compris de l’esprit du teen movie, c’est-à-dire de tout ce qui se joue à l’adolescence. Dans EASY A, Emma Stone incarne l’archétype de l’adolescent qui se rend compte du monde qu’on lui offre et qui refuse de s’y projeter. Elle use alors de ses propres moyens pour déclencher une prise de conscience chez certains, espérant ramener tout ce monde à la raison afin que son futur soit plus vivable. La quête de l’adolescent est une quête d’absolue. Voilà l’origine du A sur son sein gauche. Elle signifie aux autres qu’elle n’est pas dupe. Pas dupe de la signification de cette lettre. Pas dupe de ce qu’ils haïssent par-devant et font en cachette par-derrière. Pas dupe qu’ils ont besoin de désigner une victime par le doigt de leur haine, car lorsque les regards sont tournés vers elle cela empêche de voir ce qui se passe chez les autres. (Remarquez comme certains plans mettent uniquement en scène le tranchant des regards). Emma Stone n’est qu’un bouc-émissaire d’une société qui croient à la personnification du mal pour expurger ses péchés. C’est la fonction du personnage de Lisa Kudrow, qui résume toute cette démonstration. Et au bout du compte, que vous le vouliez ou non, ce sont les autres qui font votre réputation. CQFD.

 

               Dix ans plus tard, c’est assez drôle de revoir EASY A à l’aune de ce que nous connaissons de l’emprise que les réseaux sociaux ont aujourd’hui sur le monde. Mais en 2010 nous n’en étions pas encore là et le bouche-à-oreille jouait toujours à plein régime. Dans le film, les téléphones portables ne sont qu’un outil qui permet de diffuser le message, et d’ailleurs les jeunes ne sont quasiment pas pendus à leur téléphone. Internet n’a, lui aussi, qu’un poids relatif. Pourtant le film annonce bel et bien ce grand changement à venir, à commencer par l’importance capitale que prendra le Web. C’est par cet outil qu’Emma Stone s’adresse à nous dès le début du film puisque tout ce qu’elle nous raconte n’est qu’un énorme flashback qui replace les choses dans l’ordre avant d’entreprendre l’effacement de ce qui est tenu pour vrai et le rétablissement de la vérité. Même si elle le fait via un site internet ce sont déjà les réseaux sociaux que le film prophétise.

 

L’avantage de passer par ce support c’est de pouvoir isoler Emma Stone. EASY A se place ainsi délibérément à un carrefour de films de lycée, place idéale pour lui permettre de synthétiser l’ensemble à travers une thématique essentielle : la solitude. En s’appuyant sur le roman de Nathaniel Hawthorne, et en y ajoutant cet ingrédient, EASY A joue avec ce principe général cher aux films de lycée : l’individu seul contre le monde entier. Dans le cas qui nous occupe : l’adolescente clairvoyante et isolée face au monde injuste et ravagé.

 

La manière dont le film inscrit de la sorte son actrice principale est très intéressante. D’abord par son acceptation sociale. Nous l’avons dit plus haut, Emma Stone n’appartient à aucun groupe. Elle n’existe même pas pour le groupe avant que la rumeur ne fasse son effet. Lorsqu’elle est au lycée, elle s’oppose fréquemment dans la scène (voire dans le même cadre), à ce qui constitue un groupe de personnes. La masse a pour fonction la pression sociale qui pèse sur elle et qui l’enjoint à se conformer. Elle va aussi s’isoler de sa meilleure amie ; la rupture sera ouvertement consommée au milieu du film. Mais il y a un autre levier avec lequel le réalisateur joue au maximum, et qui contribue à l’opposer au monde qui l’entoure : l’humour. D’habitude, l’adolescent de ce genre de films courbe le dos et joue les victimes ou alors entre en réaction face au système. Ici, en ce qui concerne Emma Stone, c’est un peu et pas vraiment les deux. Au début, elle se fait même ruer dedans pour montrer à quel point elle est transparente, mais elle n’est pas une victime du système à proprement parler. Elle n’y trouve simplement pas sa place. Par la suite, le A sur sa poitrine montre bien qu’elle s’élève contre quelque chose qu’elle dénonce mais sans mener de véritable lutte. Le seul combat qui lui importe c’est que la vérité puisse éclater au grand jour sans plus qu’aucune méprise ne soit possible. Par contre, son humour l’installe dans une troisième catégorie, qui pourrait être celle de l’adolescente qui se place en tant que spectatrice. Son emplacement face à la caméra (et par là même face à sa webcam) lorsqu’elle raconte toute son histoire est emblématique de cette position. Elle est actrice de son propre devenir puisqu’elle raconte l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Mais d’un autre côté, généralement, celui qui regarde l’écran c’est le spectateur. Les flashbacks interviennent là un peu comme si elle les regardait avec nous, tout en les commentant. D’où l’emploi d’une fausse voix-off, qui est en fait ce qu’elle raconte face caméra. Les procédés d’allers et retours entre passé et présent fonctionnent très bien de la sorte. Et donc, l’expression de l’appartenance à cette troisième catégorie c’est son humour, auquel elle a systématiquement recours. Du coup, avec force sarcasmes et second degré, cela donne l’impression qu’elle glisse au milieu de tout cela, en spectatrice, donc, comme si la meilleure réponse au triste spectacle que lui confèrent les autres n’était autre que cette arme humoristique. Or, ne croyons pas qu’elle n’est pas affectée par ce qui lui arrive ou ce qu’on lui dit. Lorsqu’une camarade de classe la traite de traînée, sa réaction émotionnelle montre bien qu’elle sait comment répondre aux attaques qui vont trop loin. Quitte à ce que cela lui vaille un passage chez le proviseur (joué par un Malcolm McDowell plutôt sobre et pas mal du tout). Avec son humour, elle donne l’impression de se moquer des personnes qu’elle côtoie (c’est souvent vrai, quand même), mais il s’agit surtout d’un processus de défense qui a deux grandes vertus. Dans un premier temps, cela lui permet de tenir à distance une société pitoyable et détestable, et ensuite d’avoir un mode de fonctionnement interne qui lui est propre, c’est-à-dire qui ne correspond en rien aux normes de la société qu’elle rejette. Eh oui, c’est aussi ça un bon film de lycée : une histoire qui te dit que tu n’es pas tout seul, et qui te donne des clés pour pouvoir t’élever et briller en société, à toi, l’ado qui te sens mal dans tes crocs.

 

               En posant les fondations de son film par l’efficience de son humour, Will Gluck a d’abord pris soin de confectionner une comédie populaire joyeuse et efficace. Il en a ensuite profité pour ajouter ce qui fait la composante essentielle de tout bon film de lycée qui se respecte : le sous-texte. Et enfin, avec la matière obtenue, il a essayé de redonner du souffle au teen movie, sans avoir la prétention de le réinventer. C’est pour cela qu’il n’hésite pas à citer des films qui ont assis le genre (BREAKFAST CLUB, FERRIS BUELLER’S DAY OFF, SIXTEEN CANDLES, CAN’T BUY ME LOVE et SAY ANYTHING…) Les extraits qui émaillent le film sonnent comme des hommages appuyés, mais ils sont bien plus que ça. Ils servent de référence pour glorifier le genre, en exposant l’universalité et l’intemporalité de leur thématiques. Celles qu’on retrouve tout au long d’EASY A et qui restent valables pour bon nombre d’adolescents. Une jolie manière de célébrer la révolte adolescente, celle qui s’oppose au monde des adultes qui regroupe ceux qui ont capitulé même sans le savoir. En témoigne, le personnage incarné par Thomas Haden Church. Bien qu’il soit le personnage le plus censé du monde des adultes, il fait partie intégrante de la démission collective, comme en témoigne une phrase assez banale qu’il prononce lorsqu’il parle du roman « The scarlet letter » à ses élèves. Il dit ceci : « N’oublions pas qu’Hester vivait à une époque radicalement différente ». Cette phrase veut dire exactement le contraire de ce en quoi il croit. Elle est le produit d’une société qui utilise l’évolution en la faisant passer pour du changement. Non, non, rien n’a changé, comme disait mon tourne-disque. L’époque d’Hester n’avait rien de différente. Les siècles passent et tout reste pareil. Il y a un âge où on s’aperçoit de cela, un âge où on se dit qu’on peut parfaitement changer les choses, c’est de cela que parlent les films de lycée, et c’est pour cela qu’ils sont fondamentaux.

 

Le film de lycée, c’est une couverture, ça n’existe pas vraiment. C’est comme le western, ça ne parle pas vraiment de l’ouest, finalement. Là, c’est pareil. Le décor, c’est le lycée, le lieu transitoire par excellence. Toute la démonstration va alors consister (sous couvert d’une histoire parfois très bien écrite, c’est le cas ici) à déchaîner le plus possible d’éléments subversifs. Dans le meilleur des cas cela aboutit à PUMP UP THE VOLUME ou à John Hughes, sinon on aura passé un bon moment avec du fun.

 

Le film de lycée, c’est là où tout se joue, ce moment de l’adolescence où tout est encore possible, où la vision d’un monde parfait est encore atteignable. Après c’est foutu, chacun fait ses choix et essaie de s’en sortir comme il peut. Mais dans l’intervalle que relate ce genre de films, il existe une parenthèse plus ou moins longue qui permet d’entrevoir les éléments qui pourraient permettre de changer la société. C’est cela qui est subversif. La liberté et la tolérance sont souvent les deux facteurs qu’on essaie d’anéantir chez le protagoniste. En fait, il faut regarder ces films comme des histoires où l’individu voit le système le broyer, et tente de se débattre de toutes ses forces. Voilà bien une thématique capitale du cinéma mondial, abordée maintes et maintes fois, que ce soit dans INVASION OF THE BODY SNATCHERS ou 2001 : A SPACE ODYSSEY. Mais en général, il y a une force inéluctable qui vient du fait que l’adulte sait. Il sait très bien qu’il lutte pour quelque chose qui est perdu d’avance. Et même si happy end il y a, ce n’est qu’un compromis consolatoire qui ne saurait tirer un trait sur la réalité. Alors que ce qu’il y a de beau dans le film de lycée, c’est que l’adolescent peut encore se permettre tous les espoirs. L’adolescent se trouve au moment où il doit fixer son niveau de soumission au système. Un choix qui va conditionner toute sa vie.

 

Souvent la forme légère de ces films n’est là que pour tromper l’ennemi. On nous parle de choses plus profondes et importantes qu’il n’y paraît. Evidemment, pour un film comme EASY A, si j’étais critique officiel, chez Télérama au hasard, j’écrirais que ce film aborde tous ces thèmes sans les développer. Mais que faut-il pour qu’un film soit considéré comme noble ? Les films d’Hitchcock n’étaient-ils pas nobles sans établir d’exposés magistraux ? Et cela empêchait-il Hitchcock de nous parler de nos peurs les plus profondes, sous l’apparat de ses histoires les plus célèbres ?

 

               Nous voyons bien que la lecture d’EASY A s’effectue à plusieurs niveaux, et qu’il est aussi question de réécriture. Dès le début du film, par l’enregistrement vidéo qu’effectue Emma Stone et le rétablissement de la vérité que cela induit, c’est toute l’histoire du film qu’elle écrit pour nous, et en même temps qu’elle réécrit pour que les élèves de son lycée connaissent enfin la vérité. Et à la lumière de ce que nous venons d’exposer précédemment, les véritables désirs d’Emma Stone finissent par apparaître : elle veut vivre dans un film des années 80 ! C’est vers cela que va tendre EASY A. Ce sont les teen movies de cette époque (son âge d’or) que le film se fait fort de canoniser. C’est « à la manière de » que devra s’achever EASY A, nous sommes prévenus. Inutile donc d’y voir une fin peu crédible ou un peu nunuche. Sa fonction est la même que dans les films précités, puisqu’on vient de nous apprendre qu’elle va la copier. Qu’importe l’inscription dans un réel. Ces films s’appuient souvent sur des fantasmes ou des visions fantasmées. Ceux d’Emma Stone sont de finir sur la tondeuse à gazon de Patrick Dempsey, que Jake de SIXTEEN CANDLES l’attende à la sortie de l’église, que Judd Nelson lève le poing en l’air parce qu’il l’a séduite, et que John Cusack la courtise avec son radiocassette. Il ne peut y avoir d’autre issue. Les teen movies sont là pour répondre à ces idéaux et les mettre en scène, toujours dans le même but consolatoire. Parce qu’après il sera trop tard pour rêver. Des rêves, voilà l’esprit qui sous-tend ces films. Et comme tous les rêves, leur mise en scène nécessite une interprétation autre que ce qu’ils tentent de représenter. Comme le disait Stanley Kubrick : « De la même façon que le contenu littéral d’un rêve n’est pas le sujet profond du rêve, de la même façon le contenu littéral d’un film ne représente pas nécessairement ce à quoi vous réagissez dans le film. »

 

               Et, au fait, MARRE-TOI AUX APPLAUDISSEMENTS, vous avez trouvé ?... Oui ? Non ?... M’enfin ! RIO BRAVO !!! Comique. Populaire. Implacable.

20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 22:09

A quelques encablures d’aujourd’hui je revoyais le formidable IRRATIONAL MAN de Woody Allen. Dans un premier temps, je me disais que quand il veut se donner de la peine, le père Woody, il arrive encore à montrer ce qu’il a dans le ventre. Dans un second temps, je me disais que, comme tous les grands films, c’est l’addition des talents qui fait le film et rarement le talent seul du réalisateur. Et IRRATIONAL MAN vaut probablement et avant tout pour la composition de Joaquin Phoenix. Sa traduction du mal être existentiel, sa fièvre qui surgit, son audace, sa liberté exilée, l’enfouissement de sa beauté, son aura décharnée. Tout ce que le comédien amène et qui nourrit son personnage. Tout ce qu’il peut inscrire en contrepoint. Tout ce qu’il peut jouer sans que ce soit dit. Tout sauf sa complexité. Ça, c’est du ressort du scénariste. Le comédien ne définit pas, il équarrit. Et en regardant jouer le Phoenix de la sorte, je me disais que, finalement, c’est un choix assez évident. Joaquin Phoenix en homme irrationnel, Woody Allen ne pouvait pas ne pas y penser. Nous y aurions tous pensé ! Sinon, qui d’autre ? Vincent Gallo ? Leonardo DiCaprio ? Casey Affleck ? Adrien Brody ? Edward Norton ? Finalement, les comédiens et les comédiennes interprètent généralement le même type de rôles. On dit qu’ils ont un emploi. D’abord imposé par leur physique et ensuite par leur jeu. Mais il existe un troisième facteur qui conditionne la case dans laquelle ils vont faire leur carrière. Il est imposé par les rôles qui les ont fait connaître et ceux auxquels le public les identifie. C’est ainsi que certains rôles trop marquants enferment à jamais certains d’entre eux, que ce soient Malcolm McDowell dans A CLOCKWORK ORANGE, Maria Schneider dans ULTIMO TANGO A PARIGI, Anne Parillaud dans NIKITA ou encore Linda Blair dans THE EXORCIST. C’est encore plus vrai aujourd’hui où les directeurs de casting ne font plus leur boulot depuis longtemps et rangent les comédiens par catégorie. Et il faudrait encore apporter des distinctions à tout cela en autant de divisions que de largesses dans l’éventail des possibilités de chaque comédien. Certains passent avec beaucoup plus d’aisance que d’autre dans des registres diamétralement opposés. D’autres sont magistraux dans un seul et même personnage, qu’ils ne cesseront d’améliorer tout au long de leur carrière. Ceux qui ont des clowns en sont le parfait exemple (Charles Chaplin, Groucho Marx etc.) Ce qui est sûr c’est qu’aucun acteur ne peut tout jouer. Aussi talentueux soit-il. Louis de Funès dans A STREETCAR NAMED DESIRE aurait vraiment de l’allure ? Et inversement, Marlon Brando dans LE GENDARME DE SAINT-TROPEZ ? Alors, parfois, certains sortent du cadre. On s’extasie devant un Benoît Poelvoorde sérieux, une Elle Fanning qui sait jouer la comédie, un Bourvil plus ombrageux, un Michel Serrault machiavélique, mais ils n’attendaient que ça ! Nombre sont ceux qui aimeraient qu’on leur propose des rôles à cent lieues de ce qu’ils ont l’habitude de jouer ! L’emploi d’un acteur c’est comme votre réputation. Tout part de vous, mais ce sont les autres qui décident. Et à ce jeu-là, les réalisateurs ont aussi un rôle énorme à jouer. Et la plupart du temps (pour diverses raisons) il se tournent non pas vers des acteurs mais des images d’acteurs. C’est-à-dire que la façon dont l’acteur est perçu passe avant son talent. Les réalisateurs sont tout autant responsables des étiquettes de leurs acteurs. Ils les colportent, les renforcent ; ils ghettoïsent comédiens et comédiennes. Une forme de dommage collatéral en quelque sorte.

 

               Je repensais à tout cela en voyant Corinna Harfouch traverser LARA, le film de Jan-Ole Gerster. Et je me disais que c’est une aubaine de découvrir une actrice dans un premier rôle sans avoir aucun Post-it à lui coller sur le front. Eh oui, les amis, du coup nous voilà bien obligés de nous attacher uniquement à son jeu d’actrice. Et je vous promets qu’il y a de quoi faire !

 

Mais n’allons pas trop vite en besogne. J’allais oublier les présentations. Tout d’abord, veuillez serrer la main à Monsieur Jan-Ole Gerster. Oui, bon, pas trop fort non plus. Moi-même j’avais oublié que nous l’avions côtoyé il y a quelques années de cela, à l’occasion de son précédent film qui était aussi son premier : OH BOY. J’avoue que je n’en ai gardé qu’un souvenir périssable. Bon, le gars est tout à fait sympathique et nous paraît assez humble. Et quand bien même le contraire serait vrai, tout cela ne fait rien à l’affaire, aussi bien que n’importe quelle note d’intention de n’importe quel metteur en scène. Ici, nous ne jugeons que sur pièce, ce qui est le moyen le plus sûr pour mettre tous les films sur le même pied d’égalité. Alors, c’est parti.

 

               LARA c’est l’histoire d’une femme. Corinna Harfouch, donc. C’est l’histoire de sa vie. Mais attention ! Pas en mode biopic et je vous fais un grand panorama des moments importants avec qui une date clef, qui un personnage important, qui un virage à 360 degrés etc. Non ! Jan-Ole Gerster est un type humble, je vous l’ai dit, il a beaucoup plus d’ambition que cela. Lui, il nous raconte l’histoire de cette femme sur une seule journée ! Eh oui, rien que cela ! Bon, déjà j’en ai trop dit. Si, si, je vous assure, j’ai trop parlé car c’est à la fin du film seulement que nous saurons que ça ne va pas plus loin que 24 heures. En fait, il est terriblement délicat de parler de LARA car ne dévoiler qu’un seul des éléments du film consisterait à le spoiler. Ce qui est intéressant, justement, au fur et à mesure que nous progressons dans le film, ce sont tous les éléments que nous découvrons, qui sont caractéristiques de la personnalité ou de la vie de Corinna Harfouch, et qui fonctionnent comme autant de surprises. Je vais donc essayer d’extraire tout le tact qui gît en moi pour vous en dire le maximum sans rien vous raconter.

 

               Le film s’ouvre sur Corinna Harfouch qui se réveille. Tranquillement, ne brusquons pas les choses. C’est le matin, il est très tôt. Corinna émerge. Elle se dirige vers la fenêtre. Elle regarde à travers. Suffisamment longtemps pour qu’on se demande si quelque chose a attiré son attention. Guette-t-elle l’arrivée de quelqu’un ? Espionne-t-elle un voisin ? Qu’est-ce qui peut bien être si important qu’elle y consacre sa première énergie du matin ? Pas d’indice. Nous ne saurons même pas vers où se dirige son regard, tout cela se fait dos à la caméra. Et puis, elle ouvre la fenêtre. En fait, elle avait besoin de respirer. C’est l’air de son intérieur qui l’étouffe (ça, c’est du double sens où je ne m’y connais pas !) Elle semble bien statique face à cette fenêtre ouverte. Statique comme une personne qui songe à son acte avant de faire une bêtise. Elle ne va quand même pas… ? Non, ouf ! Elle s’éloigne. Mais… elle revient avec une chaise ou une table basse, je ne sais plus, et elle monte dessus. Là, c’est sûr, si elle veut sauter, rien de plus simple. Elle reste là, face à la ville qui se passe très bien d’elle pour vivre sa petite vie. Elle, toute seule et toute petite face à l’immensité du vide. Soudain, la sonnette de son appartement retentit…

 

Jusque-là difficile de dire vers où s’oriente le métrage et ce qu’il raconte. Si ça se trouve, nous sommes partis sur une mauvaise piste, et face à cette fenêtre peut-être cherchait-elle à faire tout autre chose. N’empêche, même avec son actrice de dos, c’est dingue ce que le film permet d’imaginer ! Pour être tout à fait honnête, dès la première fois où le regard de l’actrice accroche la caméra, quelque chose se lit déjà dans ses yeux. Une gravité, un ton dramatique, une blessure, appelez cela comme vous le voulez, ce qui est sûr c’est que quelque chose se lit simplement sur son visage et conditionne l’interprétation des secondes qui suivent.

 

Waouh ! Le film vient à peine de débuter et voilà tout ce qu’il se passe en un minimum de temps et d’action. Sans compter que nous ne savons toujours pas où nous allons. Nous naviguons à l’aveugle et c’est le mieux que nous puissions faire tant les premières minutes semblent nous inciter à laisser le réalisateur nous guider. A priori nous sommes entre de bonnes mains. Et je vous le dis tout de go, ce n’est pas pour tout de suite que nous allons savoir où il nous emmène car il ne sème ses indices qu’avec la plus grande parcimonie. Voilà un film qui nécessite dès le départ à un lâcher prise total. Nous n’avons qu’à monter dans la barque et accepter de naviguer au gré du courant. Et vous allez voir que la suite ne va pas aller non plus comme nous sommes habitués à nous y attendre.

 

En fait, ce sont des policiers qui sonnent chez elle. A cette heure-ci, ce serait plutôt pour la choper au saut du lit pour qu’elle n’oppose aucune résistance, mais pas du tout. Lorsqu’elle leur ouvre la porte nous sommes face à deux policiers gentiment bonhommes. Ouh la ! Voilà qui fait du bien de s’ouvrir aux autres cultures. Ce n’est donc pas une légende, c’est bel et bien possible des policiers qui ne frappent pas sur tout ce qui bouge et qui ne vous parlent pas comme si vous étiez coupable. En plus, ça se passe à deux pas de chez nous, chez ceux qui ont inventé les nazis ! C’est beau quand le cinéma remplit des objectifs inattendus et non désirés. Bref, revenons à nos amis policiers qui dérangent Corinna Harfouch en plein suicide (ou pas). Leur ton est tout à fait cordial et même un petit peu plus. Déférent, oui, c’est le mot. Comme s’ils avaient un peu trop de respect pour elle. Comme s’ils parlaient à une supérieure. Ce court passage est très bien écrit. Il montre qu’il y a déjà quelque chose de bizarre qui se joue entre ces personnages, à la fois une tension et un non-dit qui vont se retrouver avec tous les personnages que va croiser Corinna Harfouch tout au long du film.

 

Ce n’est vraiment qu’après ce premier épisode que le ton est donné. Et il est malaisant, pour nous, spectateurs. Pas par rapport à ce qui est dit et à la manière dont c’est dit, mais plutôt parce que nous ne cernons absolument rien de ce qui se joue à l’écran. Pourquoi Corinna Harfouch semble si sombre et si fermée ? Pourquoi ces policiers lui parlent-ils de la sorte ? Pourquoi ce semblant de suicide devant la fenêtre ? Pire que tout, le moindre indice n’en est pas un. Alors que nous pouvions suspecter son désir de suicide comme l’élément moteur du film, cela ne reviendra jamais par la suite. Alors, peut-être est-ce ce pour quoi les policiers viennent la chercher qui va lancer le vrai sujet du film. Absolument pas ! Ils ont besoin d’elle en tant que témoin pour une perquisition. (Là encore, petite parenthèse pour vous dire que les policiers allemands sont drôlement précautionneux quand ils effectuent une perquisition !) Eh bien ce début d’histoire policière n’en pas un. Tout cela n’a rien à voir avec le sujet du film. D’ailleurs il ne faut pas aller chercher plus loin. Le vrai sujet, il nous a été donné bien avant le film, c’est le titre : LARA.

 

               Jan-Ole Gerster déploie son film comme une révélation. Tout ce qui est flou, inexpliqué, mystérieux est destiné à se dissiper pour laisser apparaître la vérité d’un personnage, et une vérité sur laquelle s’est forgée toute une vie. Et le plus fort c’est que rien ne va être dit !

 

Mais avant d’en arriver là, nous devons passer par tout un processus qui va nous permettre de mieux approcher Corinna Harfouch, d’essayer d’en savoir un peu plus sur sa personnalité et sur ce qui la pousse à être celle qu’elle a choisi d’être. Pour cela, le réalisateur va suivre Corinna dans son quotidien, meilleur prétexte pour nous présenter son entourage proche et moins proche. Le film adopte ce point de vue et n’en déviera plus. En fait, c’est une manière de garder le fil du récit constamment tendu et focalisé sur sa cible à atteindre. Car, mine de rien, le film avance et étale sa démonstration.

 

Or, nous en étions restés avec ce sentiment d’incompréhension dans lequel le film se plaît à nous immerger depuis le début. Oui, il faut bien le dire, à ce stade et pendant un long moment, il est très difficile de savoir de quoi tout cela parle. D’où l’intérêt, dont nous parlions plus haut, de se laisser prendre par la main sans trop chercher à délimiter les tenants et les aboutissants. D’autant que le film n’a aucune âpreté, je veux dire par là qu’il ne laisse personne au dehors. Seulement les indices sont rares, mais lorsqu’ils apparaissent ils sont autant de pièces de puzzle qui laissent apercevoir un paysage original qu’il nous tarde de compléter pour en savourer la vision globale.

 

               Lorsque nous parlions du quotidien que nous dépeint Jan-Ole Gerster, ne le pensez en termes de routine. Ce n’est absolument pas cela puisque le jour au cours duquel s’écoule le film est un jour spécial. En soirée aura lieu le concert de son fils, et elle ne pense qu’à cela et à leurs retrouvailles. Là, nous touchons un peu plus au cœur du problème. Evidemment, se cache là-dessous une histoire de famille, mais là encore, c’est un centre névralgique, pas l’origine de la problématique. En fait, à chaque fois que le réalisateur nous oriente vers ce qui semble être le nœud du problème, il œuvre pour tout autre chose qui ne viendra pointer le bout de son nez qu’à la toute fin. Evidemment, il n’y a rien de gratuit et tout est lié, mais d’un point de vue scénaristique c’est absolument sublime. Le film nous raconte des épiphénomènes que nous prenons à chaque fois pour « le grand tout », mais qui ne sont, en fait, que des éléments de compréhension nécessaires pour appréhender toute la nébuleuse Lara Jenkins et arriver enfin à la révélation finale qui a conditionné toute sa vie.

 

Pour arriver à cela, le scénariste Blaz Kutin opte pour une structure de grande classe. Habituellement il ne s’agirait que d’une quête à résoudre en partant du point A pour aller au point B. Mais ici, de par la logique du portrait de femme, Blaz Kutin opte pour une stratégie plus payante : le dessin. Ou plutôt la peinture. Et à force de petites touches, du bleu par-ci, du vert par-là, un peu de rouge pour contrebalancer, un rien de noir sur les contours, le portrait se révèle à nous doucement mais sûrement.

 

Là où ce sont d’ordinaire les situations qui définissent l’action, dans LARA ce sont les personnages qui sont les maîtres décisionnaires. La part belle est donc donnée aux acteurs (d’où l’importance du casting, plus que dans n’importe quel film de superhéros) et particulièrement à Corinna Harfouch. C’est ce qu’on appelle un rôle à récompenses, dénomination stupide et discriminatoire (existe-t-il vraiment des rôles qui ne soient pas légitimes à la récompense ?), la plupart du temps chargée de récompenser des interprétations grossières et racoleuses comme en témoigne le dernier oscar de la meilleure actrice remportée par cette cabotine de Renée Zellweger pour JUDY. Passons.

 

Donc, niveau scénario nous voilà entre personnes au style alerte et de bon goût. Tout se joue sous une trame on ne peut plus connue, celle du théâtre classique, à savoir très précisément : la règle des trois unités (unité de temps, unité de lieu et unité d’action). Mais Blaz Kutin ne s’arrête pas là, il y greffe un principe ultracontemporain qui consiste à maintenir cachés le plus longtemps possible les vrais enjeux qui se trament. A mon sens, continuer à tirer parti des schémas classiques tout en les combinant à des concepts issus du temps présent, c’est cela la vraie modernité.

 

Concrètement, tout ce qui va jalonner la journée de Corinna Harfouch va être autant d’indices qui vont nous permettre d’en apprendre un peu plus sur elle. Chaque scène a alors une fonction bien précise. Alors que nous, pauvres spectateurs, ne savons pas à quelle sauce nous allions être dégustés, il suffit simplement d’être à l’affût et de glaner les moindres petits détails. Ainsi, la scène de la perquisition nous éclaire un peu plus sur son rôle professionnel ainsi que sa position dans l’échelle sociale. Chose qui sera corroborée quelques minutes plus tard lors de l’échange avec son ancienne collègue de travail. Scène qui permet aussi de glaner quelques informations sur la manière dont Corinna était perçue par les autres collègues. Et nous rebondissons comme cela de scène en scène. Le portrait s’étoffe, la vie intérieure de Corinna se révèle, certains aspects de sa personnalité affleurent et les morceaux se recollent petit à petit. Et tout cela sans que rien ne soit verbalisé, ou très peu. Nous voulons dire par-là que l’enjeu de chaque scène n’a rien à voir avec ce qui se joue sous les mots. Tout apparaît subrepticement, avec une grande subtilité, sans que nous sachions dans le détail de quoi il retourne. Nous sommes mis au courant qu’il s’est passé quelque chose avec son fils et que cela a marqué une rupture. Le père fait aussi parti de l’histoire, mais il continue à voir le fils et est même devenu une sorte d’imprésario. Eh bien pas la peine de savoir exactement ce qu’il s’est passé. La charge du passé suffit à définir les relations entre eux, la difficulté de se parler ou encore le poids de la rancœur. Parce que le film s’attache avant tout aux états des personnages. Du coup, Jan-Olen Gerster a plus d’espace pour développer leurs complexités. Nous apprendrons ainsi qu’en dépit de l’énorme passif entre le fils et la mère, la parole et l’avis de celle-ci compte encore beaucoup pour lui. Autre exemple caractéristique de cette mise en œuvre : la scène avec la mère de Corinna Harfouch. Tortueuse et pesante, ses accents pinteriens sont flamboyants. Tout ce qui se dit n’est absolument pas ce qui se joue à l’écran. La véritable scène est enfouie. Celle qui nous est donnée à voir convie deux personnes qui ne parleront pas aujourd’hui de leurs griefs, obligées qu’elles sont de se côtoyer en raison des liens de sang qui les unissent. Mais personne n’est à l’abri d’une petite pique, d’une vacherie capable de déclencher un accès de violence. Et hop ! Voilà qu’un nouveau trait de la personnalité de Corinna Harfouch s’offre à nous. Auparavant, nous avions déjà entraperçu jusqu’où elle pouvait aller lors de la scène avec la jeune violoniste. Voilà maintenant une confirmation de la personnalité hargneuse de Corinna Harfouch. Et ce faisant, le film confère un côté froid, calculateur voire méchant à son héroïne principale. Nous finissons par croire qu’il n’est qu’une issue possible et que tout cela va forcément mal finir. Mais ce n’est ni plus ni moins qu’une autre des nombreuses fausses pistes du film. Bien joué.

 

Avec cette façon de procéder qui ne suit aucun but fixe ou avoué, LARA surprend tout le temps sans jamais décevoir. Et c’est même très agréable de se laisser porter par la force d’inertie de ce personnage, pour finalement arriver sur une terre insoupçonnée, sans que jamais cette histoire ne passe pour un scénario de petit malin.

 

               Là-dessus, Jan-Ole Gerster appose une mise en scène tout en pudeur, pour ne pas dire en retrait. D’abord, nous sommes en Scope. Choix étonnant pour cette histoire plutôt intimiste et d’ailleurs rien ne justifie véritablement son emploi. Par contre, le réalisateur fait le choix de poser sa caméra et de nous éviter cette caméra-vibromasseur qui bouge tout le temps parce que, tu comprends, coco, c’est pour épouser un style proche du documentaire, pour capter plus de vérité, et aussi pour être plus proche des émotions des personnages. Mmmouais…. Alors, déjà, comme disait l’autre, j’ai horreur qu’on m’appelle coco. Et puis surtout, je pense que tout cela c’est pour éviter de composer un plan quand on n’a pas le talent pour ça ! Tu en parleras à Bergman, pour savoir si capter des émotions ça l’empêchait de poser sa caméra ! Et puis même chez Cassavetes, quand ça bouge ça cadre de ouf ! Bon, on ne va pas se mentir, dans LARA ce n’est pas la composition du plan qui importe. C’est même très très sage à ce sujet. Même dans les moments un peu étranges où la tension monte entre les personnages, et encore à plus juste titre quand Corinna Harfouch pète un câble, pas d’axe un peu foufou, pas de cadre un peu brindezingue. Nous sommes loin, mais alors très très loin d’un Seijun Suzuki, par exemple. Jan-Ole Gerster reste fidèle à son principe de laisser le travail de l’acteur faire naître l’émotion. Son boulot, à lui, c’est la monstration la plus directe, sans que les effets de style ne viennent perturber la lisibilité de l’image. C’est encore une façon d’être en accord avec le principe des trois unités, énoncé plus haut. En fait, ce qui pourrait passer pour de l’académisme n’est rien d’autre que de la maîtrise. Maîtrise par le respect de son sujet, mais aussi maîtrise par le développement implacable de sa démonstration. Heureusement, il utilise d’autres leviers de mise en scène, qui permettent de donner de l’allant à son film, et notamment le montage. S’il est vrai que certains échanges ne sont qu’un simple champ-contrechamp un peu bébête sur celui ou celle qui parle, le montage est utilisé à meilleur escient dans d’autre scènes. Notamment lorsque le plan dure un peu plus longtemps que prévu, effet censé appuyer ce qui vient d’être dit ou ce que ressent le personnage. Voilà qui donne beaucoup d’importance à ce qu’il vient de se passer, et marque définitivement le relief du film.

 

               Et puis, il y a Corinna Harfouch, comédienne que nous ne connaissions ni de Marc ni de Sophie, et qui est tout bonnement éblouissante. Pour continuer la réflexion que je me proposais de faire en guise d’introduction, si cela se passait aux Etats-Unis, sûr que le rôle aurait échu à Cate Blanchett. Sauf que là, non. Pour une simple et bonne raison : trop évident ! Et puis accessoirement, Cate Blanchett ne parle pas allemand m’a dit son agent. Par contre, le remake, c’est pour elle. Couru d’avance.

 

Finalement, en regardant sa filmographie, nous nous apercevons qu’elle était bel et bien connue de nos services. Déjà vue dans KNOCKIN’ ON HEAVEN’S DOOR de Thomas Jahn, dans BERLIN CALLING de Hannes Söhr, dans ELEMENTARTEILCHEN d’Oskar Roehler, dans PERFUME : THE STORY OF A MURDERER de Tom Tykwer, dans DAS VERSPRECHEN de Margarethe von Trotta et… mais oui, bon sang, dans DER UNTERGANG de Oliver Hirschbiegel c’était elle Magda Goebbels !!! Voilà une actrice qui nous avait quelque peu échappé, mais là, impossible de ne pas retenir l’excellence de sa prestation. D’abord parce qu’elle est de toutes les scènes, et puis, bien évidemment, parce qu’elle rend compte des paradoxes et des complexités de Lara Jenkins avec une précision bluffante. C’est percutant et saisissant. Néanmoins, pas d’épanchements volcaniques ni de grandes tirades justificatrices. Tout dans la mesure. A l’instar de ce qu’il se joue dans le film, c’est dans sa vie intérieure que tout se passe. D’où une interprétation rentrée, confinée, qui trouve sa voie par des subtilités de comportements, d’expressions et de regards. Ma crêpière à l’angle de ma rue dirait que c’est de la dentelle, et je serais tout à fait d’accord avec elle. Mais, quitte à en faire bondir quelques-uns, et là c’est le comédien qui sait de quoi il parle, ce n’est pas si difficile que cela. Tout du moins pendant les trois quarts du film où Corinna Harfouch utilise plus ou moins le même registre. Après, une fois que son personnage commence à remuer et à changer, là, oui, là c’est du grand art. Elle montre d’autres facettes. Jusqu’à son faciès beaucoup moins marqué, beaucoup moins dur à la toute fin. Comme quoi, on peut porter un film sans pour autant être obligé de se livrer à une performance.

 

               Stanley Kubrick disait qu’il faisait des films pour des personnes intelligentes. LARA s’inscrit indéniablement dans cette lignée. Sans être élitiste ni intello, voilà un film qui s’adresse à notre intelligence, qui la met à l’épreuve, contribuant par-là à valider notre merveilleuse et sublime théorie du spectateur actif. Le cinéma peut parfois offrir des récompenses autres que des objets phalliques en plaqué or. Et comprendre c’est aussi se sentir un peu plus intelligent. En art, c’est surtout une notion universelle et indémodable car, pour citer Virgile : « On se lasse de tout, sauf de comprendre ».

 

Tout le film de Jan-Ole Gerster est construit pour nous amener vers ce final qui nous permet de comprendre. Sans expliciter clairement et dans le détail tout ce qui s’est passé entre les personnages. Mais aussi tout en préservant les ambiguïtés de notre protagoniste. En maintenant les ellipses narratives et en développant divers aspects de la personnalité de Lara Jenkins, le réalisateur permet à nos imaginations de reconstruire les éléments qui font défaut. Chacun pourra donner sa version des faits sans s’éloigner de la réalité qui nous est exposée. C’est ce qui fait la grande force de LARA, que le spectateur, au bout du compte, s’approprie l’histoire et en fasse son film.

18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 22:30

THE ART OF SELF-DEFENSE ne parle ni d’art ni d’autodéfense. C’est plutôt embêtant, me direz-vous, avec un titre pareil. Eh oui ! Mais il n’y a pas non plus de steak dans le film du même nom de Quentin Dupieux. Dont acte. D’ailleurs, sans le vouloir, l’analogie avec Dupieux est loin d’être déplacée. Alors attention, Stearns et Dupieux ne font pas du tout le même cinéma, mais nous pouvons discerner dans le titre du dernier film de Stearns un sens de l’ironie et de l’absurde qui n’est pas sans rappeler l’univers de Dupieux. La comparaison s’arrête là pour révéler l’essence même de THE ART OF SELF-DEFENSE : il s’agira d’une comédie. La première scène se déroute sur une tonalité légère (avec des acteurs français qui parlent aussi faux que chez Tarantino !), et se termine par un gag. OK. Le chemin est tracé, la petite comédie indépendante douce-amère nous ouvre ses bras. Dans ce cas faisons les présentations. Jesse Eisenberg est un comptable lambda dans une société lambda. Et il est totalement transparent. Il ne fait pas de vague, il se fond dans la masse. Le comble du comble pour son métier, c’est donc qu’il n’est qu’un numéro parmi tous les numéros. Il s’habille sans goût, dans des tons ternes et en totale adéquation avec son environnement. Chez lui, tout est bien rangé, bien propret, mais la déco laisse à désirer. Tristoune de chez tristoune. Pas étonnant qu’il s’ennuie profondément dans cette vie qui ne lui apporte que peu de satisfactions. Au bureau, c’est le type que les autres évitent, qu’ils ne veulent pas inclure dans leur groupe. Il n’a pas d’amis. Enfin, presque. Il a un chien. Mais pas non plus le bon gros chien plein de poils avec qui vous allez jouer dehors pendant des heures. Non, il a un teckel. Marron. La couleur qui résume sa vie. Marron clair. Marron terne. Marron sale. Marron morose. Marron teckel. VDM ! Et le pire c’est qu’il le sait ! Alors il aimerait bien s’ouvrir aux autres, il aimerait bien pouvoir plaisanter avec eux, il aimerait bien se sentir important, mais le hic c’est qu’il s’y prend très mal. Il n’a aucune compétence sociale.

 

Alors, la comédie douce-amère, là, c’est sûr nous sommes en plein dedans ! Tout cela se suit allègrement. Les dialogues et les situations font sourire, mais il est déjà clair que tout ne se joue pas encore là. Ce premier acte d’exposition plutôt agréable prend le temps de décrire la vie de Jesse Eisenberg en l’ancrant dans une représentation aussi réaliste que possible. C’est peut-être cela qui nous met la puce à l’oreille. Nous nous disons que ces premières minutes sont bien plaisantes, mais que le film ne pourra pas tenir entièrement sur cette… Et avant même que nous ayons pu finir notre phrase, voilà que l’enjeu dramatique pointe le bout de son nez. Un soir, notre protagoniste se fait tabasser en pleine rue par un gang de motards armés de motobylettes. Comme ça, sans raison apparente. Alors, comme il était aller acheter des croquettes pour chien dans un sac marron, il se demande (après son séjour à l’hôpital, bien sûr) s’il n’en aurait pas un petit peu marre du marron. Et là c’est parti. Jusque-là, le film pouvait s’échapper de n’importe quel côté. Nous sentions qu’il était fluctuant, qu’il jouait avec la liste de ses possibilités, qu’à tout moment le scénario pouvait basculer on ne sait où. Et il faut dire que c’est assez plaisant de ne pas être sur des sentiers battus. Mais pour faire confiance au réalisateur, il faut préalablement avoir la certitude d’être dans de bonnes mains. J’ai pourtant vu tous ses films mais jamais je n’ai pu une seule seconde faire confiance à Alexandre Arcady ! Alors comment se fait-il que certains y arrivent et d’autres non ? Cela me fait penser à la question qu’un journaliste avait posé un jour à Roman Polanski, lui demandant ce qui faisait la différence entre lui et les autres réalisateurs. Ce à quoi il avait répondu : « Le talent ! »

 

Pour l’heure, notre cher Eisenberg est en fâcheuse posture. Le constat sur sa vie est implacable. Il a déjà commencé à réfléchir, donc il finira par comprendre. Il ne peut plus continuer à se laisser faire de la sorte. Il doit agir. Il doit se mettre à se défendre. Alors, quand nous vous disions que le film ne parle pas d’autodéfense, ce n’est pas tout à fait exact. Il est question d’armes, de karaté, de joutes verbales. Mais tout cela n’est que de l’apparat. Le film revêt ce costume pour nous parler de tout autre chose, mais il va falloir attendre la fin de notre démonstration pour savoir de quoi il s’agit, ou alors aller directement à la ligne 167.

 

Donc, voilà que le film prend un sacré tournant. Là où d’autres se seraient contentés d’exploiter le filon de vigilante movie ou du film de revanche, Riley Stearns va capitaliser sur le drame intérieur du personnage tout en continuant à disséminer ses pop-ups comiques, pour créer un univers à la fois absurde et terrifiant. C’est en jouant avec les marches narratives que franchit le personnage principal que le réalisateur va faire muter son style humoristique. Au début, la comédie procédait par petites touches, comme si de rien n’était. Nous étions gentiment amusés, nous nous mettions à sourire, puis le sourire devenait plus marqué, se transformait en rire franc ou de stupéfaction, jusqu’à finir par être bruyamment expressif comme l’a prouvé la centaine de spectateurs présents pour cette projection. Et tout cela sans effets majeurs. Rien n’est pas appuyé comme dans une banale comédie française. La sincérité avant tout. C’est surtout cet effort constant à appliquer la peinture d’une réalité qui permet d’accepter les postulats les plus incroyables. Jusqu’à la fin où l’humour devient quasiment de la farce. Voilà un crescendo narratif fort bien mené. Pour y arriver, Riley Stearns use d’un filmage sobre et d’un montage sec. Il évite les plans généraux pour se consacrer au maximum sur ce qui fait avancer l’histoire. L’échelle des plans reste tout à fait correcte malgré tout, avec un découpage très intéressant car au service, lui aussi, de la comédie. Eh bien, mine de rien, c’est de la maîtrise, ça, les copains. Et ça fait plaisir à voir, même si ce n’est pas non plus le nirvana. Forcément, le film ne roule pas sur l’or mais ça ne se voit pas trop. Et nous dirions même qu’il a su le transformer en avantage. Parce qu’au lieu de faire s’écrouler son film sous une décharge de technique aussi brillante soit-elle, Stearns choisit le minimum d’effets pour un maximum d’effet. Il n’est pas rare, tout à coup, de voir surgir un axe un peu branque, un peu décalé par rapport au reste, mais toujours totalement justifié. Nous dirions même que c’est probablement l’axe qui convenait le mieux à ce moment-là. Et le film se poursuit sans prendre les lanternes pour des vessies, sans nous survendre quoi que ce soit, ce qui aboutit à un film humble mais pas dépourvu d’ambitions.

 

Voilà qui va à contre-courant de tous les films de superhéros. Car, oui, ne vous y trompez pas, THE ART OF SELF-DEFENSE est un film de superhéros. Dison plutôt une variation du mythe. Ou comment Jesse Eisenberg en prenant part à un cours de karaté verra sa confiance en lui se développer, et en usera comme d’un superpouvoir. Evidemment, qui dit superhéros dit costume qui va avec. Pour lui, ce sera une ceinture jaune synonyme de montée en grade. Pas n’importe quel jaune. Un jaune bien pétaradant, un jaune soleil, un jaune fête de printemps, un jaune j’me la pète grave. L’évolution est nette et précise. Sa vie devient jaune (pour preuve la scène où il fait ses courses !) Là encore cela donne lieu à des situations vraiment très drôles. Par exemple, la scène avec son boss est complètement inattendue. Le film avance continuellement de la sorte, à coup d’arches narratives toujours surprenantes. Ce sont autant de virages qui permettent au film d’avoir constamment un coup d’avance sur le spectateur. Et comme Riley Stearns, nous le disions plus haut, n’abuse pas d’esbroufe technique, il use d’un levier de mise en scène devenu ringard pour les grosses productions modernes : la direction d’acteurs. Et pourtant, c’est le plus substantiel des leviers de mise en scène. Comparé aux effets visuels, il est plus risqué car moins scientifique, mais son impact est bien plus important : il crée du sentiment là où les autres ne créent que de l’émotion. L’un raconte une histoire, les autres la montrent. Et bim ! C’était mon art à moi de la défense du cinéma.

 

Premièrement, Jesse Eisenberg est bien. Pas nouveau mais vraiment bien. Et je le dis d’autant plus aisément que j’ai souvent du mal avec son air obtus. Je veux dire par là non pas que cela me gêne qu’il joue toujours la même chose (on ne tire pas si aisément un trait sur tout Bogart, tout de même !), mais que j’enrage souvent de le voir cadenasser son jeu d’acteur sous prétexte que le personnage qu’il incarne se replie sur lui, est extraverti, renfrogné, mystérieux, trouble etc. La chose qui me dérange le plus chez un acteur ou une actrice c’est son manque de générosité, surtout chez quelqu’un de talent. La palme revenant actuellement à l’exécrable Timothée Chalamet, si vous voyez ce que je veux dire, clin d’œil, coude-coude. A mon sens, c’est un sentiment de supériorité qui nuit au personnage. Et Jesse Eisenberg a souvent cette tendance. Cela ne l’empêche pas d’être formidable quand il joue ce type de bonhomme, comme dans l’excellent NIGHT MOVES de Kelly Reichardt. Ou encore dans THE SOCIAL NETWORK, mais il est vrai que Fincher a le don d’engager pas forcément les meilleurs acteurs et de faire en sorte que leurs défauts passent pour des qualités (le meilleur exemple étant la façon dont il se sert de la veulerie de Ben Affleck dans GONE GIRL, à bien regarder le film on ne sait pas très bien si l’acteur se rend compte de sa propre humiliation). Toujours est-il que dans THE ART OF SELF-DEFENSE, Eisenberg est parfait. Il se sert de son manque de générosité pour jouer avec une économie de moyens qui campe idéalement le mec qui vit chichement, mal dans sa peau, et qui traverse sa vie comme un véritable fantôme. Son intensité froide nous permet de lire sa misère intérieure, et son ardeur mal placée son inadaptation au monde qui l’entoure.

 

A ses côtés, nous retrouvons la délicate Imogen Poots. C’est rigolo, nous venons de les voir récemment tous les deux ensemble dans le même film (VIVARIUM, pas de date de sortie annoncée en France). Elle est drôlement chouette, cette comédienne ! Elle a commencé par des films pas terribles du tout (CENTURION, V FOR VENDETTA…) pour s’orienter petit à petit vers des films plus exigeants et plus singuliers (MOBILE HOMES, I KILL GIANTS, KNIGHT OF CUPS…) Elle fait le choix de personnages solides intérieurement mais qui n’arrivent pas forcément à s’imposer, et il faut avouer que c’est souvent payant. Là encore, sa complémentarité avec le personnage de Jesse Eisenberg lui permet de montrer toute sa richesse émotionnelle sans grande démonstration. Souvent le réalisateur fait le bon choix de la filmer en gros plan pour capter la finesse des expressions de son visage. Pas con.

 

Mais celui qui éclate à l’écran c’est véritablement Alessandro Nivola, qui compose un Sensei aussi charismatique qu’équivoque. Alors, forcément, c’est un rôle écrit pour « ramasser », mais il faut quand même être juste et insister sur sa prestation millimétrée. Parce que Nivola ne force jamais l’expressivité de son personnage. Il compte, à juste titre, sur le calme et l’égalité de caractère de son personnage pour imposer un Sensei persuasif et manipulateur. Cela a le grand mérite de ne pas vendre tout de suite le personnage et, en tant que spectateur, pendant un bon moment nous ne savons pas sur quel pied danser. Il faut dire qu’Alessandro Nivola peut tout aussi bien être ridicule (la scène du body language) que fascinant (la remise des ceintures). Transition toute trouvée pour aborder ce qui constitue une des facettes primordiales du film. Du début à la fin, THE ART OF SELF-DEFENSE joue avec la thématique du double. Et c’est d’autant plus intéressant que Stearns ne l’emploie jamais en termes de dualité mais plutôt d’alliance, de coalition. C’est évidemment la figure du Sensei à la fois envoûtant et effrayant. Mais c’est aussi valable pour Imogen Poots qui enterre sa féminité face à la misogynie d’Alessandro Nivola. Chaque caractéristique se fond l’une dans l’autre, développant l’idée que l’être humain est riche de plusieurs facettes et que chacune ne fait que s’adapter à la situation. Fort de ce principe, Alessandro Nivola profite de ce mélange pour développer ses thèses. Et cela se retrouve notamment dans son discours, avec les sentences qu’il assène ou les formules qu’il répète comme des mantras (« Donner des coups de pied avec vos poings et des coups de poing avec vos pieds »). Ce propos sur le double visage concerne tout aussi bien Jesse Eisenberg, c’est même le principal concerné. A ce titre, il est intéressant de noter le choix de ce comédien que nous avons vu œuvrer dans le même sens au sein du film de Richard Ayoade : THE DOUBLE. Comme un écho de deux films qui se répondent dans le vide des six années qui les séparent.

 

En jouant sur cette figure du double, Stearns permet à son film de s’engouffrer dans une tonalité plus sombre que ne le laissait présager l’insouciance du début. Plus nous avançons au sein de cette école de karaté plus nous découvrons que ce qui s’y trame est louche. Parallèlement, le nouvel homme qui émerge du personnage de Jesse Eisenberg apporte une instabilité qui nous le rend à la fois touchant aussi bien que pathétique. Pour Stearns, le double aurait ici la fonction de flouter les lignes, de démontrer que rien n’est véritablement défini. Pour cela, il s’aide des apparences trompeuses et surtout des préjugés sexospécifiques qu’il se plaît à lister. Et là, il s’aide d’un élément déterminant que peu ont remarqué : il joue avec l’époque. En fait, sans trop que nous nous en apercevions, Riley Stearns a malicieusement déplacé dans le temps son récit. Rien ne l’indique explicitement mais quelques éléments disparates nous signalent que THE ART OF SELF-DEFENSE ne se déroule pas de nos jours. Caméra et cassettes VHS, magnétoscope, énormes écrans d’ordinateurs, répondeurs téléphoniques, absence de téléphones portables etc. Autant d’indices qui semblent nous orienter vers les années 90. Alors, pourquoi ? Il est essentiel de pouvoir répondre à cette question pour comprendre exactement ce que dissimulent les voiles de cette histoire d’art de l’autodéfense, car c’est précisément là que se terre le fond du propos de Stearn, autrement dit le double caché du film.

 

               Pour bien comprendre ce qui se joue, il faut aller voir à l’intérieur de l’école de karaté. Il y a là beaucoup de testostérone, c’est clairement dit. Une trace sang sur le tatami ; un indice sur votre écran. Une salle où il ne faut pas pénétrer ; très bien, nous savons d’entrée que quelqu’un brisera l’interdit. Une seule fille qui est aussi la plus douée des élèves, mais elle n’aura jamais la ceinture noire, car son problème en tant que femme c’est que cela l’empêche de devenir un homme (!), là aussi c’est clairement dit. Il y a des cours du soir où les hommes finissent par se masser de façon étrangement érotique. Et puis il y a Alessandro Nivola qui diffuse sa conception de la masculinité sous des dehors de compréhension et de sagesse. Un mélange d’érudition philosophique et de mysticisme ancestral. Ses idées sont des idées de puissance, de domination et d’anéantissement. Un homme, un vrai, admire un pays dur comme la Russie. Un homme, un vrai, a un berger allemand, pas un teckel. Un homme, un vrai, écoute du death metal. Et tout est du même acabit. Alors, forcément, replacé dans le contexte des années 90 quand Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger et Steven Segal illustrait cinématographiquement cette image de l’homme viril et combatif, cela donne une perception assez nette des stéréotypes que la société véhiculait et véhicule toujours. Tous ces éléments scénaristiques sont présents sans être totalement exprimés. La mise en scène se plaît à évincer ce qu’elle édicte, et cela crée une érotisation du lieu qui devient petit à petit une homoérotisation. L’avènement de l’Homme autosuffisant rend le lieu, l’enseignement, le groupe, Alessandro Nivol, puissamment attirants. La manipulation peut alors jouer à plein. Jesse Eisenberg se fait happer et contaminer par cette image du mâle dominant. Il devient ce qu’il redoute. THE ART OF SELF-DEFENSE dresse ainsi une image drôle mais terrible du machisme décomplexé.

 

Partant de cette satire, la difficulté pour Stearns est d’explorer ce versant sans concéder quoi que ce soit à son histoire première. Et force est de constater qu’il ne parvient pas vraiment à approfondir son propos. Il rend bien compte d’un certain état d’esprit mesquin, et sa peinture sociale est très juste, mais il ‘arrête toujours avant d’aller plus en profondeur dans les rapports humains. Ce qui l’intéresse avant tout, comme dans son premier film, c’est l’emprise qu’une ou quelques personnes peuvent avoir sur un groupe. Il tente ainsi de disséquer ce qui fait qu’une personne peut obéir à une autre, allant jusqu’à commettre les actes les plus vils. Le besoin de reconnaissance, de se faire accepter par les autres, est surtout le moteur principal. Jesse Eisenberg n’aspirait qu’à cela depuis le début. Dans le groupe de karaté, c’est la ceinture jaune qui sera la preuve de cette acceptation. Dès lors, nous pourrions croire que se noyer dans la masse c’est ressembler aux autres, accepter de noyer son individualité. Etre comme les autres, en somme. D’ailleurs, c’est ce que pourrait nous faire croire le dénouement du film (nous ne nous dévoilerons rien, bien évidemment, mais nous signalerons juste que si vous vous comportez en spectateur actif, vous devinerez aisément la fin). En fait, c’est tout le contraire. Le film dit que c’est par leur singularité que les êtres se sauvent et, ce faisant, Jesse Eisenberg procède à un rééquilibrage des forces présentes en tenant un discours parfaitement féministe. Il est alors possible de voir cette histoire de double comme une métaphore de la coexistence des hommes et des femmes à l’heure d’une égalité difficile à obtenir. En d’autres termes, THE ART OF SELF-DEFENSE est un film foncièrement mathématique qui passe son temps à démontrer que 1 + 1 = 1.

 

               A n’en pas douter, THE ART OF SELF-DEFENSE est l’une des premières réponses à la prise de conscience des rapports hommes-femmes après l’affaire Weinstein. En se focalisant sur la manière dont les idées préconçues et les clichés véhiculés par la société conditionnent notre développement social, Riley Stearns nous livre une comédie noire, acide et pourtant très lucide sur notre sentiment d’insécurité qui en découle. Par l’entremise d’un groupe de karaté qui ressemble plus à une secte, il associe la fanatisation des individus à la manière dont tous ces préjugés sont acceptés et banalisés dans notre société. Le réalisateur joue sans discontinuer sur ces deux niveaux de lecture pour terminer en nous surprenant une dernière fois par un discours féministe. Mais pas dans le sens des mouvements radicaux initiés par les féministes (qui ne sont d’ailleurs plus des féministes aujourd’hui, mais des extrémistes, vu la guerre des sexes qu’elles ont déclenchée). Non, féministe s’entend là dans son sens originel, celui qui fait du féminisme un humanisme, un message de double, dans lequel l’homme et la femme ne font qu’un. Voilà donc bien une progéniture non reconnue de l’ère post-Weinstein.

11 juillet 2019 4 11 /07 /juillet /2019 06:28

Le problème avec la fête de la musique, c’est la musique. En baguenaudant au gré des rues de votre quartier, remontant telle avenue, glissant dans telle autre, vous voilà happé par quelques accords qui viennent titiller votre intelligence acoustique, et vous vous dites que oui, bien sûr, vous connaissez fatalement cet air. En plus, vous savez que vous l’adorez, c’est même une de vos chansons préférées. Quelle étrange sensation que celle d’un effacement culturel ! Quel effroyable désarroi celui qui vous isole dans votre incapacité à réanimer ce que vous connaissez. Il faut alors que survienne le refrain pour que s’évapore en vous cette impossibilité pré-alzheimerienne à reconnaître un standard mondialement révéré. Pendant un bref laps de temps, votre monde intérieur s’écroule, vous êtes groggy. Jusqu’à temps que vous reconnaissiez enfin ce bon vieux pote de « Paint it black » signé des Stones. Mais qui peut bien faire sonner ces quelques notes de musique de façon si appliquée, sans la moindre envie, sans l’esprit de révolte, sans la rage ni le désespoir ? Quel pseudo groupe peut s’en sortir de manière si scolaire sans être inquiété d’atteinte à la santé publique ? L’esprit rock ne peut être acquis. Vous pouvez tirer un trait sur les Stones, ce n’est pas grave. Il y a eu, il y a et il y aura. Mais effacer le rock, ça, c’est grave. Et c’est ce qui nous oppose avec Danny Boyle.

 

               Alors là, attention les petits gars, parce qu’aujourd’hui c’est du lourd, c’est du très lourd, c’est du cinq étoiles, c’est de l’oscarisé ! Mmmouais…

 

Dans les années 90, Danny Boyle a signé coup sur coup trois authentiques petits bijoux : SHALLOW GRAVE qui l’a révélé, TRAINSPOTTING qui l’a consacré, et A LIFE LESS ORDINARY qui l’a planté. Etoile montante du cinéma britannique, il était considéré comme un enfant terrible qui allait révolutionner ce cinéma qui s’essoufflait depuis quelques années, et ce malgré Ken Loach (je ne dirai pas de mal ici, mais je n’en pense pas moins). Eh oui, c’était drôlement bien les Danny Boyle de ces années-là ! Avec des scénarii complètement foufous, une mise en scène extrêmement inventive, des idées en voiture en voilà, on s’amusait comme des dingues dans son cinéma. Et en plus, c’était très populaire ! A LIFE LESS ORDINARY est probablement le plus créatif de tous, avec ses fourches scénaristiques, ses digressions virtuoses, son casting de malade mental avec des acteurs d’une force de proposition foisonnante etc. Malheureusement le film n’a même pas atteint 300 000 entrées chez nous. Par la suite, Boyle ne capitalisera plus sur cet élan créatif. Son cinéma se pose petit à petit, il accepte les compromis, il monnaie son statut, ce qu’il l’amène à diriger l’insupportable SLUMDOG MILLIONAIRE. Mais ne jetons pas les torchons et les serviettes avec l’eau du bain, il y a vraiment de très belles choses chez Boyle. Si j’étais un critique officiel payé pour écrire des inepties, je dirais que son 127 HOURS n’est pas l’œuvre d’un bras cassé ! Et puis son dernier opus, T2 TRAINSPOTTING valait bien mieux que tout ce que l’on a écrit dessus. Oui, c’est encore toi, ami critique, qui a descendu un film beau et désenchanté sous prétexte que ce n’était pas celui que tu attendais. Des fois, on se demande pourquoi les scénaristes ont des idées si tristes comme celle d’éradiquer les Beatles de la surface de la planète, alors qu’il y aurait des scénarii beaucoup plus drôles s’il s’agissait plutôt de la disparition de certains critiques, de Jean-Claude Juncker, des chroniqueurs de France Inter, des sachets à ouverture facile ou encore de La Poste à Paris Guy Môquet. Voyez comme le monde est bien plus heureux depuis la disparition de Georges Moustaki !

 

Malgré tout cela, non, ce sont les Beatles qui s’éclipsent dans YESTERDAY. On ne sait pas trop au nom de quel principe physique. Personnellement, je pencherais pour un excédent de pollution atmosphérique dans laquelle les Beatles se sont dissous. Et hop ! Voilà qu’en seulement quelques secondes toute l’histoire des Beatles s’est volatilisée et a disparu des mémoires de tout un chacun. Sauf que pour Himesh Patel, cela n’a pas marché. Pendant ces quelques secondes, il a eu un accident de vélo contre autobus, et il est rare, dans ces cas-là, que le deux-roues l’emporte. C’est d’autant plus stupide que tout le monde sait qu’en cas de pollution atmosphérique il faut s’enfermer chez soi, se mettre à quatre pattes sous une table et ne jamais prononcer le mot « jojoba », ce qui est relativement aisé mais peut tout de même survenir au moment où on s’y attend le moins, comme dans l’exemple ci-dessous :

 

- C’est quoi déjà le mot qu’il ne faut pas prononcer ?

- Jojoba !

- D’acc… Francis ?... Francis, t’es où ?

 

Himesh Patel, donc, n’a pas de chance. En tant que chanteur-compositeur, il n’a clairement pas le talent qu’il croit ou aimerait avoir. Et voilà maintenant qu’il n’entendra plus jamais une seule chanson des quatre garçons dans le vent. A moins que… Non mais, dites-donc, ça ne vous rappelle pas quelque chose ce synopsis ? Remplacez les Beatles par Johnny Hallyday et vous obtiendrez JEAN-PHILIPPE réalisé en 2006 par Laurent Tuel. Pas vraiment étonnant, finalement, pour un film qui parle de plagiat ! Non, ne soyons pas mauvaise langue, la ressemblance ne va pas plus loin. JEAN-PHILIPPE est un film d’une laideur très efficace où le principe est de redonner à Jean-Philippe Smet la vie qu’il n’a pas eue, à savoir celle de Johnny Hallyday. Vainement d’ailleurs, puisque la morale du film ne voit pas plus loin que la sentence très commune : « On n’échappe pas à son destin ». Tu vois le niveau ?

 

YESTERDAY, lui, est beaucoup plus immoral. Himesh Patel vient assez vite à bout des quelques scrupules qui l’enjoignent à ne pas faire siennes les chansons de nos petits scarabées. Mais bon, dans un monde qui ne connaît pas leur musique, quel mal y a-t-il à s’en attribuer le mérite ? La malhonnêteté n’est pas ce qui l’étouffe, chose qu’il n’assumera jamais. L’appel de la gloire et du succès étant plus forts pour lui que le grand amour. Mais ce n’est pas si simple et le prix à payer est énorme. Il doit composer avec cette escroquerie géante, et sa nouvelle vie de star l’éloigne de plus en plus de celui qu’il était avant toute cette affaire.

 

Eh bien, voilà qui est plus compliqué qu’il n’y paraît, les amis. Autant le concept est assez lumineux dans sa définition, autant les idées qu’il aborde sont plus nombreuses que nous aurions pu nous y attendre, jusqu’à gommer l’identité sous laquelle ce film se cache (et probablement pas si volontairement que cela). C’est ce que nous vous proposons de démêler.

 

               Avant que nous arrivions à déceler les véritables tenants et aboutissants de YESTERDAY, le film s’aventure dangereusement sur du balisé de chez balisé. Petite introduction en guise de présentation des personnages, l’environnement, la dimension familiale, la problématique carriériste etc. C’est ce qui se fait d’habitude, cela permet de lancer le postulat et de ne perdre personne en route. Pas de quoi s’emballer surtout qu’en termes de mise en scène c’est plutôt didactique et sans grandes envolées. Bref, nous sommes chez pépère qui a du savoir-faire mais qui ne force pas trop son talent. Et puis arrive le moment de l’accident. Si cela ce n’est pas du vu et du revu !... Enième variation sur le pauvre type qui subit un choc physique et qui, à son réveil, se retrouve complètement changé, ou dans la peau d’un autre ou dans une autre dimension en ce qui nous concerne. Grand classique des cours de récré qui se termine souvent en soignant le mal par le mal : on redonne un choc physique à la personne (souvent le même coup) et tout rentre dans l’ordre. Le problème c’est qu’il faut souvent attendre la fin du film pour que cette idée leur parvienne au cerveau. Et c’est souvent assez effroyable (LA VIE D’UNE AUTRE de Sylvie Testud, immonde bouffonnerie jamais drôle et jamais mise en scène).

 

Ici, le point de départ est plutôt attrayant : se réveiller dans un monde où les Beatles n’auraient jamais existé et s’approprier leur œuvre. Sur le papier, c’est plutôt amusant et prétexte à des scènes probablement drôles, si on excepte les passages obligés comme la découverte de leur non-existence.

 

D’abord, ce que fait Richard Curtis (qui est meilleur dialoguiste que scénariste : MAMMA MIA ! HERE WE GO AGAIN, WAR HORSE, BRIDGET JONES : THE EDGE OF REASON pour ce qu’il a fait de pire), c’est qu’il prend le contrepied de ce qu’il se fait en la matière. Habituellement, lors d’un voyage dans le temps, le moindre changement entraîne d’autres changements subséquents. Richard Curtis sait très bien de quoi il parle car il a déjà écrit et réalisé un film sur cet axiome tectonique : ABOUT TIME (tiens, du recyclage d’idée !) Un changement en entraîne un autre qui en entraîne un autre qui en entraîne un autre et cætera, et toute la planète peut ainsi être chamboulée tranquillement. C’est ce qui est énoncé dans des films comme BACK TO THE FUTURE, TERMINATOR, LOOPER, EDGE OF TOMORROW, LOS CRONOCRIMENES ou encore DONNIE DARKO. Et c’est ce que l’on appelle l’effet papillon. Il existe un film entièrement basé sur ce principe et qui se nomme étrangement THE BUTTERFLY EFFECT ! Une sorte de film à sketches qui exploitait bien toutes les ramifications possibles que chaque action pouvait impliquer. Du coup, on s’y amusait beaucoup. En comparaison, on ne s’amuse pas tant que ça dans YESTERDAY qui ne se passe pas dans un monde complètement transformé par la disparition d’un élément, mais dans un monde consubstantiel à celui que nous connaissons. En cela il reprend la théorie du mille-feuilles chère au JEAN-PHILIPPE de Laurent Tuel (divers mondes parallèles coexisteraient par superposition).

 

YESTERDAY est un film qui présente bien mais ses carences scénaristiques l’empêchent d’être aussi cinglé que l’est son point de départ. D’ordinaire, on fait les présentations, on annonce la couleur et après on a du fun. Là, c’est comme si le concept phagocytait tout développement un peu dingo, toute idée un peu foutraque. Le problème c’est qu’il n’est pas assez puissant pour porter tout le film. C’est pour cela qu’il est nécessaire de développer tout autour des nœuds qui le nourrissent, des situations qui le transcendent. Certes, quelques gags relèvent la sauce de temps à autre (la réplique sur la cocaïne est très drôle, écrite en seconde couche qui plus est, bien joué !) mais rien de bien extravagant. D’autant que le scénariste préfère faire l’impasse sur les clés de ce nouveau monde plutôt que d’y faire face d’un point de vue scénaristique. Je m’explique. Un nouveau monde, c’est comme une boîte de jeu. Il existe une notice explicative qui détaille point par point les règles. Dans un nouveau monde, c’est la même chose. Les règles sont des réponses aux questions que le spectateur se posent. Si le scénariste n’y répond pas, le spectateur peut avoir la sale impression de se faire flouer. Ce qui importe dans YESTERDAY c’est de savoir ce qui découle du fait que les Beatles n’existent pas. Même si l’effet papillon s’exerce à minima, il y a quand même pas mal de choses qui n’existent pas ou qui ne se sont pas passées de la même manière du fait de cette absence. Richard Curtis n’en mentionne qu’une seule, très logique (et très plaisante là aussi) pour reprendre le mot employé par le protagoniste. Or, même dans l’illogique il faut que tout soit logique. Un groupe aussi populaire et aussi influent a forcément eu de très larges conséquences sur de très nombreux domaines et sur toute la planète ; les répercussions sont innombrables. Il paraît donc difficile d’accepter que leur disparition ait aussi peu impacté notre monde. Mais pourquoi pas. Le kubrickien que je suis valide qu’au cinéma il n’existe pas de mauvaise idée. Alors, si tel est le parti pris du scénariste, son devoir est de nous expliquer pourquoi, pour que notre adhésion soit totale. Malheureusement, là-dessus le scénario est bien fainéant, nous laissant pour le moins dubitatifs et quelque peu frustrés. A ne pas être aussi regardant que cela le nécessite, ce postulat finit par ressembler plus à une blague entre copains qu’à une histoire aboutie et pleinement cohérente.

 

Et ce n’est pas Danny Boyle qui redressera la Tour de Pise, lui qui a toutes les peines du monde à insuffler un peu de folie dans la mise en scène. Le tout est plutôt agréable et se suit très bien, mais quel dommage que le gars Boyle n’utilise pas plus de leviers de mise en scène comme il le faisait dans ses premiers films ! Celui sur lequel il se repose le plus reste néanmoins le montage. Et encore ! Pas dans la lignée d’un Dziga Vertov ou d’un Sergi M. Eisenstein ! Boyle a confié cette étape de travail à Jon Harris, avec qui il travaille depuis 127 HOURS, et qui a aussi a son actif d’autres films d’actions tels que KICK-ASS, SNATCH, LAYER CAKE, excusez du peu. Sur YESTERDAY, son boulot consiste essentiellement à trouver la bonne durée des scènes, c’est-à-dire travailler sur le rythme et particulièrement sur le tempo comique. Et cela fonctionne plutôt bien. (Nous retiendrons la scène de marketing promotionnel où tous les assistants applaudissent en fin de phrase. Satire très drôle de ces commerciaux qui se prennent pour des artistes. A ce moment, Danny Boyle se sent très à l’aise, probablement parce qu’il sait de quoi il parle, lui qui a beaucoup côtoyé le monde des publicitaires. Dans toute sa filmographie, c’est toujours quand il est grinçant qu’il est le plus convaincant !) Le film progresse sans temps mort, avec l’aimable sensation d’un feel good movie pas trop mielleux (je rappelle à tous que « feel good movie » est une expression péjorative !)

 

Du coup, le parcours est fléché, le spectateur n’a qu’à suivre le sentier pour arriver à destination. Le film glisse paisiblement sur l’onde, sans véritable surprise, sans virage un peu serré. Prenons un exemple. Himesh Patel réalise qu’il est la seule personne à se souvenir des Beatles. Quand une personne se retrouve seule au monde dans un film, en fait elle n’est jamais seule. Elle rencontrera forcément quelqu’un à moment donné. Vous savez que cela va arriver. Et évidemment… cela arrive ! Là encore, Richard Curtis ne profite pas de cet apport scénaristique pour faire dévier l’histoire, pour lui donner un élan, un second souffle. Les deux personnes en question pourraient devenir l’ombre au tableau, l’enjeu d’un affrontement, une part un peu plus sombre de l’histoire, quitte à pousser le protagoniste un peu plus dans son immoralité. Non, il n’est pas question de cela. Leur motivation va dans le sens du personnage principal et même si Danny Boyle nous crée un petit suspense pour tenter de nous faire croire le contraire, tout cela n’est que pour faire la blague, celle dont nous parlions plus haut : la blague entre potes.

 

               Pour ne pas délivrer toutes les solutions dès le départ, le film est obligé d’user d’artifices un peu roublards mais qui vont finir par établir involontairement un édifice un peu bringuebalant. L’idée c’est de retarder au maximum tous les enjeux qui peuvent l’être. Nous venons de le voir avec l’apparition de ceux que nous appelons « les deux autres personnages », présentés depuis un moment, mais qui ne lèveront le voile du mystère que bien plus tard. Pareil pour la relation entre Himesh Patel et Lily James. Bon, là, très nettement, c’est une volonté scénaristique de n’aborder que très tard ce volet, car dès le début nous sentons bien qu’il se passe quelque chose entre eux. Le plus intéressant dans cette vision des choses, c’est de faire basculer petit à petit le véritable sujet du film, voire son genre puisqu’au fur et à mesure que cette relation s’étoffe YESTERDAY mute en comédie romantique. Ce qui permet à Richard Curtis de retomber sur ses pattes vu que c’est ce qu’il sait faire de mieux (NOTTING HILL, LOVE ACTUALLY). Habile.

 

Cet étrange partage des richesses est une voie inattendue. De prime abord, cela pourrait passer pour une ambivalence, une incapacité à choisir à quel sujet donner la priorité, voire une obligation de réponse au cahier des charges pour plaire au plus grand nombre. Même si tout cela est un petit peu vrai, cela a le grand avantage de faire dévier des univers pour montrer qu’ils se réajustent sans cesse, que chacune de nos actions décident de nos destins. C’est en cela que YESTERDAY s’éloigne farouchement de JEAN-PHILIPPE qui prétend que le destin est écrit : quoi que puisse tenter Fabrice Luchini, il arrivera toujours un événement qui fera que Jean-Philippe Smet n’est pas destiné à devenir Johnny Hallyday.

 

Ce genre de déraillement est aussi une liberté que peu de réalisateurs s’octroient et qui plombe terriblement la quasi-totalité des comédies françaises. Comme si une comédie ne devait jamais s’écarter du ressort comique. Encore une loi inscrite dans le marbre ! Permettons-nous une légère digression et développons, car cela n’a rien d’une idée théorique. Blake Edwards a fait cela dans toutes ses comédies, la comédie italienne aussi n’a fait que cela pendant des années, et pour être très concret, je vais vous citer un exemple français très récent. Je regardais il y a peu une comédie française sortie en début d’année. Un vaudeville nommé PREMIERES VACANCES qui se trouve être aussi le premier film d’un certain Patrick Cassir. Que du prometteur ! C’est l’histoire d’un couple qui part en vacances pour la première fois ensemble. Bon, je ne vous apprends rien, le titre spoilait déjà le film. La petite originalité vient du fait que l’homme et la femme partent sans se connaître vraiment puisqu’ils viennent de se rencontrer. Originalité toute relative puisque voilà repris le concept d’une comédie signée Judd Apatow en 2007 : KNOCKED UP, il suffit de changer la parentalité par les vacances pour faire du neuf avec vieux. Passons. On ne va pas chipoter, mettre deux personnes que tout oppose dans le même panier c’est vieux comme Libération. Dans PREMIERES VACANCES, nos compères vont de galère en galère et se retrouvent à moment donné paumés au milieu de Trouduculville. Ils finissent par trouver un véhicule qui les prend en stop. C’est une sorte de camionnette à l’arrière de laquelle se trouvent des locaux (nous sommes en pays étranger, avais-je oublié de préciser) qui discutent entre eux d’étrange manière. Ce qui attise la méfiance et la suspicion de notre duo. Alors que leurs craintes commencent à les terroriser, les locaux se mettent à leur parler, et d’un rire synchrone et complice leur annoncent qu’ils vont les violer. Je me suis dit l’espace d’un instant que le film allait enfin sortir des rails du déjà vu pour nous proposer une autre voie, pour explorer autre chose que la galéjade routinière dans laquelle il s’embourbait. Mais non ! Les locaux éclatèrent de rire, solutionnant la scène en avouant que c’était une blague ! Et voilà, comme nous l’avons dit plus haut, la comédie française ce n’est ni plus ni moins que des histoires de l’ordre de la blague. Et les types comme Benoît Forgeard qui proposent quelque chose de totalement opposé sont bien trop rares pour pouvoir changer la norme. Mais bon… « Pourquoi pas ? » me direz-vous. Après tout, une grande escroquerie est d’avoir convaincu les particuliers qu’ils étaient responsables du changement climatique !

 

Danny Boyle, lui, ne fait plus de proposition gratuite de ce genre. Et c’est bien dommage ! Ayant revu récemment A LIFE LESS ORDINARY, le gouffre qui sépare ces deux films nous apparaît comme une béance monumentale de l’ordre de la monstruosité. Il arrive souvent qu’une fois installés certains réalisateurs ne deviennent que le fantôme de ce qu’ils ont été (c’est tout aussi prégnant chez les comédiens). Le talent arrive à poindre de-ci de-là, mais une forme d’envie et d’énergie ont disparu. Le décalque de leur savoir-faire devient alors leur blason. Comme une Appellation d’Origine Contrôlée, un label somme toute. Un sceau qui servira à orner les affiches, s’ils se lancent dans la production. Les frères Coen ont leur label. Martin Scorsese aussi.

 

               Pour en revenir à YESTERDAY, son impossibilité à s’emballer vient d’un refus de s’immerger dans les turpitudes promises par la malhonnêteté, mais aussi de son impossibilité à se vautrer dans la décadence du monde des stars musicales. (Il n’y a qu’à regarder THE DIRT dans lequel Jeff Tremaine était fasciné par les ignominies commises par le groupe Môtley Crüe, pour comprendre jusqu’où peuvent aller quelques adolescents pas finauds qui héritent de l’argent et de la célébrité. Ou même dans COCKSUCKER BLUES, le documentaire pas si choc que cela, consacré aux Rolling Stones.)

 

Il y a deux causes à cela. D’abord, une volonté des auteurs d’aseptiser le propos, de le rendre politiquement correct, pour répondre à la logique du plus grand dénominateur commun. Quand vous optez pour ce système, vous êtes fatalement obligé à un moment ou à un autre de vous arranger avec votre conscience. C’est ce qui se produit notamment avec nos « deux autres personnages ». S’il est un court instant où nous pensons qu’une forme de justice rattrape Himesh Patel et qu’il va enfin devoir répondre de ses actes, le scénario se retourne subrepticement contre cet élan d’honnêteté, sous couvert d’un prétexte des plus fallacieux. Avons-nous raison de ne pas être à l’aise avec le plagiat éhonté d’Himesh Patel ? Qu’à cela ne tienne, Richard Curtis tient la solution pour éradiquer tout sentiment de culpabilité en nous. Comme je suis obligé de spoiler, je dois écrire en blanc : plutôt que de le mettre face à ses méfaits, les « deux autres personnages » le remercient d’avoir plagié les chansons des Beatles car, grâce à lui, ils vont enfin pouvoir entendre de nouveau ces tubes. Eux qui croyaient leur vie privée de sens s’ils ne pouvaient plus écouter les Beatles ! Autrement dit, le scénariste allège la conscience du spectateur sous l’argument spécieux qu’il a trompé tout le monde mais c’était pour la bonne cause !!! L’idée qui sous-tend ce développement serait qu’il est des personnes, des artistes trop importants pour que le monde s’en passe, et que certains sont si importants qu’ils sont nécessaires à la bonne marche du monde. Non seulement c’est faux mais, en plus, cet axiome est d’une bêtise ! S’il n’y avait pas eu les Beatles, il y aurait eu autre chose. D’ailleurs, le monde n’est fait que de cela, de personnes importantes, et très certainement aussi de groupes majeurs qui n’ont jamais existé, et le monde se passe très bien d’eux. Comment un scénariste peut-il passer à côté d’un tel truisme ? Bien entendu que l’effet de compensation joue son rôle, et nous y perdons parfois plus que nous y gagnons. Ces cas sont même proportionnellement beaucoup plus importants en nombre ! On peut comparer cela à la course à l’ovule, course qui fera un seul vainqueur pour des millions de laissés-pour-compte.

 

Bon, cette première piste vaut ce qu’elle vaut et rien n’empêche sa complémentarité avec la seconde : Himesh Patel ne se jette pas à corps perdu dans ce monde car il est tourmenté non pas par l’affaire du plagiat, mais bien plus par son changement d’identité, qui l’éloigne sans cesse de l’Himesh Patel qu’il était avant. Fascinante histoire de l’œuvre qui façonne l’artiste, qui le labellise, comme nous l’avons expliqué plus haut, et non le contraire. C’est à ce même titre que Sophia Di Martino dit qu’il est « son produit ». Bien sûr, ce qui est valable en temps gloire l’est tout autant en temps d’impopularité. C’est la grande découverte d’Himesh Patel, nous allons y revenir dans le dernier point que nous allons soulever. Avant cela, c’est ici qu’il faut souligner la composition d’Himesh Patel. Il revêt un rôle qui n’est pas écrit pour « ramasser », à cent lieues de la performance d’un Taron Egerton dans ROCKETMAN, par exemple. Le personnage de Jack Malik n’est pas de cette exubérance. Avant d’être reconnu, c’est un loser qui n’a pas grand talent ni grand charisme et qui n’est donc pas fait pour ce monde du show-business, malgré les étoiles qui lui brillent dans les yeux. Et c’est bien vu de tenir le personnage sur cette ligne grâce à un jeu très réservé, plein d’hébétude et tout en slow burn. Tout ce qui ne compose pas l’étoffe des héros. Va décrocher un oscar avec ça, gars ! A ses côtés, Lily James (déjà vue dans l’excellent BABY DRIVER notamment), s’en sort très bien dans le rôle d’une jeune fille qui retranscrit les mots d’amour qu’elle ne peut exprimer, par un trop plein d’énergie pétillante, en évitant le piège de l’hystérie hargneuse. Elle a de la chance d’avoir hérité du personnage le mieux écrit, ce qui lui permet de le faire joliment évoluer et de passer par une palette d’émotions très large. Elle est délicieuse et amène beaucoup de fraîcheur. A l’opposé, dans un personnage beaucoup plus détestable, Sophia Di Martino compose une manager arrogante et dangereuse avec une belle virtuosité. Elle joue beaucoup avec un regard qui allie envoutement et dureté. Elle flirte régulièrement avec la caricature sans pour autant sombrer dans l’inacceptable ni le ridicule, ce qui la rend supportable voire amusante. Je mettrais à part Joel Fry (qui joue pourtant parfaitement sa partition) qui ne symbolise que la vis comica des scénarii de Richard Curtis, c’est-à-dire l’élément polyvalent qui n’a pour fonction que de faire rire sans être partie prenante de l’histoire. Je vous laisse en déduire ce que je pense de ces manières de faire. Bref, ça s’investit pas mal du côté des comédiens pour nous faire passer la pilule. Sans que ce soit transcendant c’est tout à fait correct, et l’amour qu’ils portent à leur personnage est un allié solide de la sympathie que nous éprouvons à leur égard.

 

               Seulement le grand problème malgré tout cela c’est que le film fonctionne sans être complètement satisfaisant. Pour tout vous dire, ça sent un peu le renfermé. Par ses procédés vieillots, Richard Curtis livre un scénario qui sent terriblement la naphtaline. A commencer par la scène (trop longue) au cours de laquelle Himesh Patel tente d’interpréter « Let it be » au piano pour ses parents, alors qu’il est constamment interrompu. Tout comme le moment où intervient le changement primordial, ces quelques secondes pendant lesquelles les Beatles vont être effacés des mémoires collectives. Ici, Richard Curtis impose une scène pendant laquelle l’électricité est coupée sur la terre entière pendant 12 secondes. Et cela à priori sans aucune conséquence mondiale. C’est rapidement évacué, le temps de reprendre le cours normal de nos émissions. Passons, ce n’est pas cela qui retient notre attention, c’est le fait qu’il soit nécessaire de justifier la disparition des Beatles. Qui fait encore cela de nos jours ? C’était une norme il y a quelques années lorsqu’il était difficile de faire admettre qu’un élément fantastique puisse survenir de la manière la plus arbitraire possible dans la réalité la plus quotidienne qui soit. Et nous avions même droit à la fin à une explication logique, voire scientifiquement plausible. Mais aujourd’hui, ce n’est plus la peine. Des zombies peuvent très bien avoir envahir la planète sans la moindre raison apparente. On se réveille un matin, et hop, les zombies sont dans le jardin. Le spectateur accepte désormais beaucoup plus facilement ce genre d’événement imposé.

 

Alors pourquoi Danny Boyle choisit de garder ce procédé ? A bien y réfléchir, peut-être qu’il lui est nécessaire pour autre chose que celle à laquelle nous pensons être conviés. You know what I mean ? Et pourquoi n’y a-t-il pas d’explication à la fin, cette fois-ci ? Tout simplement parce qu’il n’y a rien à expliquer. Le monde n’a jamais changé. Les Beatles n’existaient pas avant (jamais il n’est fait référence à eux avant l’accident) et ils n’existent toujours pas après. Nous sommes déjà dans un monde parallèle lorsque le film s’ouvre. Les Beatles ne seraient alors que la parabole de l’artiste face à sa création. Une sorte de déification de l’œuvre pour justifier l’impossibilité pour l’artiste de croire qu’il soit à l’origine d’une œuvre aussi grandiose. On peut parler aussi d’humilité. Combien d’artistes clamaient que leurs créations n’étaient que l’œuvre de Dieu ? Si tout est inversé, le manque d’humilité d’Himesh Patel quand il essaie de convaincre les autres que les chansons qu’il a écrites sont des œuvres majeures pour l’humanité, prend désormais un tout autre sens. Et l’histoire ne devient autre que celle d’un musicien dont le manque de succès le pousse à croire qu’il n’a aucun talent (il essaie lui-même de convaincre Lily James lorsqu’il lui explique qu’elle a toujours été la seule à croire en lui). Alors, lorsqu’il parvient enfin à écrire des chansons qui ont du succès, il est tout étonné de ce qu’il a produit et ne peut concevoir qu’il en soit l’auteur. D’où l’idée d’invoquer un Dieu qu’il nomme les Beatles. A ce rythme-là, il est évident qu’il passe pour un illuminé aux yeux des autres. Et peut-être alors qu’il faudrait prendre un petit peu plus au sérieux la parole de l’ermite qu’il rencontre vers la fin (je suis obligé de parler en codé), qui parle et se comporte comme un sage. Evidemment que cela est voulu ! Que lui conseille cet ermite ? De se faire soigner ! You know what I mean ?

 

Et voilà comment le film se construit à la fois sur ce dédoublement et cette recherche d’identité. Le nouveau Jack Malik est une vedette adulée, ce qu’il a toujours cherché à devenir. Mais son mal-être issu de sa tricherie fait qu’il n’est plus celui qu’il était. Il voudrait composer avec le Jack d’avant et le nouveau Jack, mais c’est impossible (c’est ce que signifie le fait de chercher à glisser la chanson « Summer song » parmi celles des Beatles). Alors il se met à détester celui qu’il est devenu, et qu’il ne peut plus être sans risquer de glisser véritablement vers la folie. YESTERDAY peut alors s’interpréter comme un chemin de vie dont la traversée est une quête de soi. Un parcours initiatique pour parvenir à se trouver. Et si la fin peut effectivement se lire comme une happy end, elle surgit surtout comme une fable dont la morale tout pirandellienne conclurait fièrement de la sorte : « Pour savoir qui on est, il faut d’abord savoir qui on n’est pas. »

16 décembre 2018 7 16 /12 /décembre /2018 01:26

Viggo Mortensen m’a surpris. Il était présent lors de l’avant-première du film à Paris. Arrivé très humblement sur scène, il est venu parler quelques petites minutes du film et de sa conception. D’une voix douce et calme il s’est exprimé en français. Eh bien je ne savais pas qu’il parlait notre langue. Souvent les vedettes viennent accompagnées d’un traducteur, parfois elles font un petit effort pour prononcer quelques mots répétés pour l’occasion, ou alors elles peuvent tenir une conversation mais avec fautes de conjugaisons, articles inappropriés, mots de vocabulaires manquants etc. Mais le Viggo, non, il n’est pas de cette trempe. Il est bilingue. Et je vais vous dire : il parle beaucoup mieux que moi et peut-être même que vous. Même s’il hésite un peu, sa voix est posée, les idées sont claires, le débit est maîtrisé, il emploie des mots tels que « occurrence », bref, il assure grave. Et avec son look de beau gosse, sa présence simple et son attitude réservée, il a la classe. Alors j’étais tout surpris de le voir s’exprimer si aisément. En y repensant, je me suis rappelé effectivement qu’il parlait déjà français dans LOIN DES HOMMES. Mais connaissait-il vraiment la langue ou avait-il appris son texte avec un répétiteur pour l’occasion ? (Cela se fait souvent, je vous conseille de regarder BELLE EPOQUE dans lequel Michel Galabru parle espagnol, c’est assez croquignolet.) En écoutant le timbre si velouté de Viggo, je me disais que c’est une information qui mériterait d’être portée à la connaissance de nos producteurs et réalisateurs. Voilà une idée fabuleuse pour une production française de pouvoir bénéficier du talent de cet acteur exceptionnel. C’est Viggo, mais c’est tant d’autres. Il existe beaucoup de comédiens bilingues auxquels nos productions ne pensent pas soit parce qu’elles ne le savent pas, soit parce qu’elles sont persuadées qu’ils n’accepteront jamais.

 

               Cessons là nos mondanités, et venons-en à ce qui nous occupe aujourd’hui. Drôle de coïncidence, la dernière fois nous nous étions arrêtés sur une histoire vraie que nous narrait Frédéric Tellier dans SAUVER OU PERIR, cette fois-ci nous remettons les pieds dans les mêmes savates et vous servons une autre histoire qu’elle est vraie qu’elle est vécue, mais cela se passe aux States d’Amérique et dans les années 60.

 

C’est Peter Farrelly qui s’y colle. Mais oui, ce n’est pas la peine de prendre cet air contrit et interrogatif, ce nom vous dit quelque chose, c’est normal. Seulement vous aviez plutôt l’habitude de le voir combiné à un autre nom, celui de son frère : Bobby Farrelly. Mais oui, mais bien sûr !!! Les frères Farrelly de DUMB AND DUMBER, ME, MYSELF AND IRENE ou encore THERE’S SOMETHING ABOUT MARY. Petite anecdote : le titre français de ce dernier est vraiment très chouette parce qu’en changeant une seule lettre, ça reste phonétiquement équivalent mais le genre du film devient tout à fait autre chose : MARY A TOUT PRIS. Ça marche aussi avec TOUS SUR MA MERE. Mais je digresse, je digresse… Les frères Farrelly, donc. Leur truc, c’est la farce. Ils ont beaucoup œuvré dedans pendant deux décennies. Et justement, avec THERE’S SOMETHING ABOUT MARY ils avaient réussi à se faire un nom, puisque le film avait très bien fonctionné, et représentait une sorte de nouveau souffle pour la comédie populaire. Malheureusement, ils n’ont jamais retrouvé ce succès, et il faut bien avouer que d’année en année leur cote s’est progressivement affaiblie. Si bien qu’aujourd’hui leur chemin se sépare et chacun s’en va explorer le cinématographe en solo.

 

               Peter a choisi d’aborder la ségrégation dans le sud des Etats-Unis, quelques temps avant que les lois Jim Crow ne prennent fin. Son film est un road movie au cours duquel un blanc est payé pour être le chauffeur d’un noir pendant 8 semaines. Ce qui est l’occasion de dresser un tableau de la ségrégation en vigueur dans cette partie du pays, réputée pour être la plus féroce. Et alors là… Passer de la farce à une thématique si forte, rien que ça… Eh bien, moi ça me plaît bien. Alors qu’il s’était spécialisé dans un domaine très particulier, non seulement pendant vingt ans, mais qui plus est en binôme, Peter Farrelly change du tout au tout son fusil d’épaule. Là, c’est vraiment culotté, comme dirait Yannick Noah en Sloggi. Imaginez la croix et la bannière que cela a dû être pour lui, d’imposer ce changement de cap face à des producteurs ! Ce ne serait pas étonnant qu’il se soit fait rire au nez et claquer quelques portes au menton. Mais il y est quand même parvenu. A moins qu’en Amérique les étiquettes ne soient pas aussi difficiles à retourner qu’en France. Chez nous, il est extrêmement difficile de sortir de la catégorie dans laquelle vous êtes catalogués. En tout cas, Peter Farrelly dirigeant GREEN BOOK, je ne vois absolument pas pourquoi cela serait sujet à préjugés. J’ai toujours pensé que les réalisateurs envisageaient leur métier exactement de la même manière que les acteurs. Quand il apprend son métier, un comédien apprend à jouer, il n’apprend pas un genre. Il apprend une technique, dont les composantes peuvent varier d’un genre à l’autre, et parfois d’un auteur à l’autre. Par la suite, s’il n’œuvre que dans un seul genre c’est uniquement par choix. Prenons l’exemple de Bourvil et Louis de Funès, deux grands acteurs de comédie. Le premier a énormément tourné de comédies, mais il a aussi accepté pas mal de rôles dramatiques ; il excellait dans les deux. De Funès, lui, a choisi sciemment de n’opter que pour le comique. On est acteur avant d’être comique. Ou spécialisé dans un autre genre. Mais le comique est l’exemple idéal car nous avons souvent l’impression que certains ne voient que des comiques et pas des acteurs. Ils les cataloguent et puis ils s’extasient quand, tout à coup, certains changent de registre. Comme s’ils n’étaient pas capables de jouer autre chose. C’est l’effet Coluche dans TCHAO PANTIN (où sa composition est très bonne mais pas aussi extraordinaire qu’on a pu l’écrire, même malgré son César). Eh bien pour les réalisateurs c’est exactement pareil. L’aptitude prime sur la spécificité. C’est bien pour cela que Peter Farrelly a la réalisation de GREEN BOOK, sur le papier ce n’est pas plus aberrant que Benoît Poelvoorde dans ENTRE SES MAINS.

 

               Autant vous l’avouer tout de go, les films des frères Farrelly ne me font pas rire. Ce n’est pas mon humour, ce n’est pas mon cinéma, ce n’est pas ma came. Aussi suis-je curieux de voir comment Peter est parvenu à se désolidariser de Bobby, vu qu’il prétend se frotter au dossier épineux du racisme systémique, qui gangrène encore aujourd’hui l’Histoire des Etats-Unis. Pas facile à aborder d’autant que le problème est régulièrement exposé au cinéma de manière plus ou moins réussie, et je dirais « plus » dernièrement avec les formidables O.J. : MADE IN AMERICA, 13TH, I AM NOT YOUR NEGRO, DEAR WHITE PEOPLE et cette année BLACKKKLANSMAN. Il a tout de même eu sa chance, le Peter, alors allons-y, parlons du film, nous allons voir qu’il ne s’est pas complètement renié, et qu’il ne prétend pas forcément s’intéresser à ce qui excite nos pupilles au premier abord.

 

               GREEN BOOK est une histoire qui nous est racontée par le prisme de Viggo Mortensen. Il campe un italo-américain qui doit conduire Mahershala Ali de ville en ville. Celui-ci est un pianiste de renommée qui doit donner toute une série de concerts. Alors ça commence en bonne et due forme. Présentation des personnages. Exposition de l’enjeu. Deal. Et allez, hop ! Nous voilà partis pour un long périple à condition que Viggo soit revenu à Noël pour passer les fêtes en famille. Tout ce début aurait pu aller beaucoup plus vite mais Peter Farrelly prend le soin de s’attarder sur ses personnages et principalement sur celui joué par Viggo Mortensen. Au Copacabana, c’est le videur chargé de mettre dehors les indésirables. Sauf que c’est un malin, le Viggo. Au vestiaire, il obtient que la jeune femme qui s’en occupe lui remette le chapeau du chef de la mafia locale. Plus tard, il le remettra à son propriétaire qui l’avait cherché partout, refusant que celui-ci le récompense financièrement pour finalement mieux accepter. Rusé comme un goupil. Un vrai débrouillard, quoi. Faut dire qu’il a une famille à nourrir et que l’argent est le nerf de la guerre. Or, le Copacabana va fermer et il va bien lui falloir trouver de l’argent par d’autres moyens. Pourtant, ce n’est pas le genre à tremper dans les affaires louches. Honnête autant que faire se peut, homme de parole, père et mari aimant, il ne se gêne cependant pas pour mettre à la poubelle deux verres dans lesquels des ouvriers noirs avaient bu après être venu faire quelques réparations chez lui. Il n’en faudrait pas plus pour crier au raciste. Mais ce ne serait pas tout à fait juste. D’abord parce qu’il existe plusieurs strates de racisme, et puis surtout parce qu’il l’est tout autant que peut l’être Louis de Funès dans LES AVENTURES DE RABBI JACOB. Il est avant tout mu par des préjugés sociétaux. En fait, comme souvent, il est totalement étranger à la culture afro-américaine et n’y comprend rien (à quelques exceptions musicales près). Alors son système de protection revêt la forme d’une espèce de principe de précaution : il ne prend aucun risque. Ceci étant posé, le film va pouvoir s’ouvrir à nous et son enjeu nous être révélé.

 

Il était nécessaire d’informer le spectateur de tous ces éléments puisque la personne qu’il doit conduire est noire. Mahershala Ali campe ce virtuose du piano avec un recul et une hauteur qui pourraient le faire passer pour méprisant et dédaigneux. Là encore, ce n’est pas tout à fait correct, et contrairement à Viggo Mortensen, il gardera son ambiguïté quasiment jusqu’au bout. Ce qui est sûr c’est que ses allures snobs, sa dégaine tirée à quatre épingles, son vocabulaire recherché, tout chez lui s’oppose aux manières de son prolétaire de chauffeur qui est rustre, bas de plafond et sans gêne. Le conflit de classes va pouvoir s’amorcer.

 

Viggo est chargé de conduire Mahershala dans certaines villes, mais aussi de veiller sur lui pour qu’il ne lui arrive rien. Ça tombien puisqu’il a les qualités nécessaires pour mener à bien sa mission, et conduire un Noir à travers les Etats les plus ségrégationnistes de l’époque ne l’effraie pas. Pour l’aider, on lui remet le livre qui donne son nom au film et qui a véritablement été publié chaque année de 1936 à 1966. Il s’agit de « The negro motorist green book », un manuel qui compilait les endroits où pouvaient dormir et manger les afro-américains, sans risquer de se faire molester. Pour Viggo, pas de problème, il dormira dans les hôtels réservés aux Blancs. Ambiance.

 

Bon, en fait, cette petite virée au pays des racistes, tu sens qu’elle va charrier son lot habituel de morale déjà toute acquise à la cause. Evidemment, la discrimination ce n’est pas sympa-sympa, à cette époque ce que vivaient les Noirs ce n’était vraiment pas cool, mais finalement, aussi différents puissions-nous être, au fond, nous sommes tous pareils, parce qu’on a tous besoin de la même chose, un peu d’amour et de bienveillance. Oui, nous voyons très nettement arriver le cortège et toute sa panoplie. Même qu’il y a un petit peu plus dans la balance. Je laisse ?

 

               Lorsque le film démarre, la route n’est pas encore au programme mais elle est déjà toute tracée. Evidemment, tout sent un peu le décorum des années 60. Les décorateurs et costumiers ne parviennent pas à faire oublier l’effet « défilé de mode ». C’est assez propre et lisse. Narrativement, nous sommes dans du linéaire pur jus. Les faits s’emboîtent chronologiquement. Les pièces du puzzle se mettent en place avec logique et coordination. C’est ce qu’on appelle du travail bien fait, et parce qu’il est trop bien fait il en devient scolaire. Tout cela donne l’impression d’un film bien trop produit, je veux dire par là qu’il est très perceptible que la production a extrêmement bien verrouillé tous les aspects du film en amont, et qu’une fois le tournage arrivé, le film est déjà figé. C’est bien là le problème. Peter Farrelly ne parvient pas à faire mieux que de filmer autre chose que son scénario. Vous me direz que c’est déjà pas mal. C’est vrai. Et c’est ce qui fait que nous sommes plein d’attentes, sans qu’elles ne soient comblées. Il manque de petites aspérités, des saillies libératrices, quelques fulgurances pour dynamiter le récit, des appels d’air capables donner du relief et par-là d’insuffler un style plus personnel. Et la première résultante de tout cela est une manière de filmer assez banale et anonyme. Notons tout de même l’effort fait sur la photographie, le travail sur la direction d’acteurs ou le montage, nous allons y revenir. Autant la folie humoristique qui caractérisait les films que Peter réalisait avec son frère, en faisait leur touche tout à fait reconnaissable, autant GREEN BOOK manque de folie de mise en scène. Pourquoi pas de cadres un peu inattendus, d’ellipses fofolles, d’ambiances plus tranchées ? Le film reste sage, et sombre petit à petit vers un consensuel de bon aloi. Difficile, dès lors, de rendre compte de l’horreur du ségrégationnisme qu’ils traversent. L’homosexualité de Mahershala Ali semble aussi abordée de manière obligatoire. Etant donné qu’il s’agit d’une composante importante de la vie du Dr. Don Shirley, cela nous donne l’impression que les producteurs l’ont traité comme un passage obligé, craignant de se voir reprocher son absence du scénario le cas échéant. Il n’empêche qu’elle ne fait l’objet sue d’une seule séquence, comme s’il était inconfortable de mêler cette donnée à d’autres moments de l’histoire. En fait, chaque sujet qui prête à caution est relégué au second plan, montré sans être traité, pour essayer de ménager un maximum de spectateurs. Néanmoins, il convient d’opposer à ce que nous venons d’exposer, une scène assez belle et touchante concernant la ségrégation de cette époque. Elle se situe au moment où les deux hommes sont en voiture et passent non loin d’un champ où s’affairent des travailleurs Noirs. Ces derniers s’arrêtent un temps et regardent Mahershala toujours aussi bien habillé, assis à l’arrière de sa voiture. Lui-même tourne la tête vers eux. Rien ne se dit et pourtant il passe dans ces regards des échanges à la fois opposés et si proches, qu’ils offrent une respiration bienvenue, mais malheureusement bien trop rare dans ce film.

 

               Il est difficile d’exiger de Peter Farrelly qu’il traite le racisme sous le même aspect que Steve McQueen avait pu aborder l’esclavagisme dans 12 YEARS A SLAVE, c’est-à-dire sous son aspect le plus abject, pour la simple et bonne raison que ce n’est pas le sujet du film. Tout au plus la toile de fond. En fait, ce à quoi nous convie Peter Farrelly c’est à une comédie. Il est là l’héritage de toute première période de cinéaste. Mais pas en convoquant la farce ou le mauvais goût de ses précédents films. Ici, il s’agit d’un humour plus conventionnel, moins délirant, plus subtil (sic !) Et je dois dire que ça fonctionne très bien. Ce qui est tout à fait normal car Farrelly joue sur le plus important levier de mise en scène qui soit : le montage. La comédie passe par les acteurs et l’écriture à nombreuse reprises, mais dès qu’il peut user d’un effet comique généré par le montage, il ne s’en prive pas. Très bien vu, amigo. C’est ainsi que des gags fonctionnant par ellipses agissent par décrochages temporels. Dans un premier temps, le gag se met en place, puis, par un effet de montage, la conséquence du gag crée le rire. Peter Farrelly use de ce procédé tout au long du film, en y ajoutant des différences de conception. Parfois, le gag est oral et l’ellipse sert juste à montrer sa conséquence visuelle. Ce rôle de marqueur temporel crée ces petits soubresauts dont nous parlions juste avant, ceux qui amènent les différences de rythme, le léger relief qui empêche le film de sombrer dans la monotonie. C’est extrêmement plaisant et joyeusement rafraichissant.

 

Outre cela, nous l’avons dit, le comique du film s’appuie aussi sur les deux protagonistes qui livrent une partition plus que convaincante.

 

Viggo Mortensen est une fois de plus impeccable. Voilà un comédien aux multiples facettes qui est tout aussi bien crédible en espagnol (ALATRISTE) ou en autrichien (A DANGEROUS METHOD) qu’en italo-américain ici-même. Pour ce faire, il a bien sûr adopté l’accent ad hoc, mais il a également travaillé ses gestes, ses attitudes, ses postures, tout ce qui donne une note plus méditerranéenne à son caractère. C’est absolument exquis de le voir parler avec ses mains, par une chorégraphie tout à fait consciente, qui fait de son approche un véritable travail d’orfèvre. Regardez aussi ce qu’il fait lors de sa première rencontre avec Mahershala Ali. Alors qu’il attend ce dernier, il s’assoit et toute sa gestuelle finement dentelée, est autant d’indications qui ne sont certainement pas issues du scénario mais bien nées de la force de proposition de Mortensen, et qui définissent de manière non verbale le caractère du personnage et le milieu social duquel il est issu. Rien que ça. Et en plus c’est drôle ! Registre dans lequel nous n’avons pas l’habitude de le voir évoluer. Son sens de la comédie associé à sa composition qui esquive le surjeu, imposent une drôlerie savoureuse. Qui plus est, en dehors des standards et des tics que nous retrouvons de comique en comique. Non, Mortensen, lui, amène ses propres figures personnelles de comique, ne cédant à aucune facilité, ne condamnant jamais les défauts de son personnage, et ce malgré son apparente rusticité. Mais ce n’est pas tout. Pour ce rôle de morfale, il a pris du poids et apparaît à l’écran bouffi de 10 à 15 kilos (à vue de nez). Beaucoup d’acteurs n’auraient accordé à cette donnée qu’une fonction informative sur le personnage, mais Mortensen s’en est emparé avec délice, pour en faire une composante majeure de sa bouffonnerie. La manière dont il mange et la manière dont il parle de la nourriture sont autant de détails dont la générosité crée l’empathie pour le personnage. En d’autres mots, c’est une manière de montrer le versant positif de Tony Lip lorsque le scénario commence par en exposer le versant négatif. Chapeau, l’artiste ! Comment se fait-il donc qu’il n’ait pas plus exploité son talent comique auparavant ? En tout cas, bravo à Peter Farrelly pour avoir pensé à lui (et insisté, puisque Mortensen avait rejeté l’offre en premier lieu).

 

Face à lui, Mahershala Ali campe un musicien révéré tout en réserve. Lui aussi fait de la précision une arme redoutable pour sa composition de personnage. Plus opaque, il est en accord avec l’indéhiscence du film qui ne livre que par petites touches ses vérités cachées. Nous avons vu que Peter Farrelly a gommé le ton de la farce, mais il en a gardé un élément constitutif qu’il a édifié comme principe fondateur dans le rapport de ces deux hommes. Plus précisément, leur duo fonctionne sur le principe de l’auguste et du clown blanc. Dans le rôle le plus ingrat, Mahershala mise sur la délicatesse et la préciosité comme autant de carcans qui enferment, à l’instar de la méconnaissance que déploie Viggo Mortensen. Même si sa grande justesse est une des forces inébranlables de son personnage, nous avons pourtant trouvé que sa composition tombait dans la caricature lors des purs moments de comédie (la scène de dégustation du poulet frit). Mais assurément, leur complémentarité est l’atout majeur sur lequel mise Peter Farrelly pour faire de GREEN BOOK un réel produit d’entertainment.

 

Ne terminons pas sans mentionner Linda Cardellini, la délicieuse adolescente de la non moins sublime série avortée « Freaks & geeks », dont la présence n’a aujourd’hui plus rien de pubère. Là encore très bien dirigée, elle donne du corps à un personnage secondaire qui doit être suffisamment fort lors de ses brèves apparitions. Elle est un soutien solide et agréable à retrouver.

 

               Arrivés à ce stade, les copains, vous vous dites que nous vous avons parlé de beaucoup de choses sur le film et que, finalement, vous avez l’impression de ne pas en savoir grand-chose. Pour tout vous dire, c’est à peu près équivalent à ce que nous avons ressenti au fur et à mesure de la projection.

 

Il est très difficile de savoir si Peter Farrelly nous abreuve de fausses pistes pour nous emmener vers une conclusion en forme de trompe l’œil, ou s’il manœuvre en s’approchant de diverses considérations sans en faire l’arche de sa démonstration parce qu’il n’a ni les compétences de les traiter ni l’envie. Et forcément, si l’on pense que ce n’est rien de de tout cela, c’est forcément un peu des deux.

 

Lorsque le film fixe l’enjeu de la rencontre entre les deux personnages principaux, il est clair que le road movie va s’axer autour des concerts de l’artiste et de la dextérité de Viggo Mortensen à faire en sorte que Mahershala Ali arrive en temps et en heure. Mais, très vite, toute cette problématique devient sans intérêt. Les quelques faits énoncés au début du film prennent alors tout leur sens en s’ajoutant aux interrogations qui tournent autour de la question raciale. A présent, c’est le positionnement vis-à-vis des problèmes de la ségrégation et du racisme qui prennent le pas et innervent le film. Mais toujours en surface, jamais de manière déplaisante ou choquante pour le public. A la manière de petits constats qui émaillent le métrage. En refusant de fouiller plus avant la thématique, GREEN BOOK évite autant qu’il peut toute démonstration, toute dénonciation, tout rapport de force. Alors, il apparaît que Peter Farrelly se contente de dépeindre une société à un moment de son Histoire, que les différents lieux, les différentes rencontres, les différents échanges entre tous les personnages sont placés comme des bribes de témoignages. Jusqu’à ce que tout cela converge vers nos deux protagonistes et que GREEN BOOK se révèle finalement être tout simplement un buddy movie. Exit toute comparaison avec DRIVING MISS DAISY, la finalité n’est clairement pas la même. GREEN BOOK serait plus proche du TRAINS, PLANES & AUTOMOBILES du grand John Hughes. Ou comment deux hommes que tout sépare vont s’apprivoiser et apprendre l’un de l’autre, jusqu’à s’apercevoir qu’ils sont plus proches qu’ils ne le croyaient. C’est beau l’amitié, sortez les violons, et ne laisse pas traîner ton fils, si tu ne veux pas qu’il glisse. Pas vraiment original, et même un peu trop naïf aux entournures. A l’image de cette dernière séquence digne d’un Ron Howard, imprégnée de bons sentiments mielleux et d’une happy end débile, qui laisse un arrière-goût de candeur suprême. A défaut de pouvoir mettre les mains dans le cambouis, le tableau que dresse le réalisateur permet d’établir une comparaison avec le racisme d’aujourd’hui. Lorsqu’il s’attache à des faits concrets, il désigne nettement l’évolution que connaîtra le pays (même si, vous l’avez compris, l’action prend place aux Etats-Unis pour dire qu’elle se passe un peu partout dans le monde). Encore une fois, c’est un peu comme si Farrelly ne montrait qu’un côté de la médaille, comme s’il pouvait être rassurant de se dire que, dans la forme, le peuple Noir est loin de ce qu’il pouvait vivre dans les années 60. Mais dans le fond ?... Hein ?... Dans le fond, camarade ?... Eh bien, malgré tout cela, la convergence de tous ces points amène à la conclusion que ce livre vert, c’est peut-être bien Viggo Mortensen lui-même. Peut-être bien que Peter Farrelly a emprunté toutes ces voies pour parvenir à ce constat amer qui rend révoltant l’existence d’un tel ouvrage, mais dont il faut pourtant reconnaître l’utilité salvatrice.

 

Le film de Peter Farrelly est donc une sorte patchwork pas désagréable à suivre, et même plutôt amusant, mais trop soucieux de ne fâcher personne et de rassembler tout le monde (ce qui est bien évidemment contre-productif). Farrelly peine à entrer dans le corps des choses et passe même littéralement à côté de la quête initiale. Alors qu’au début il tente de nous faire croire que le dessein de ce voyage est de mener à bien une série de concerts, c’est vers la fin que nous apprenons que ce périple a un but bien précis. Par deux fois ce sont les musiciens accompagnateurs de Mahershala Ali qui balancent la patate chaude. La première fois ils en informent Viggo Mortensen, la seconde ils lui expliquent. C’est par ce genre de maladresse que GREEN BOOK s’enfonce dans un didactisme inutile, qui explique au spectateur une chose que son intellect lui permet parfaitement de déduire. Voilà un beau cas d’école ! Là où les producteurs, les scénaristes, les réalisateurs craindront toujours ne pas être assez clairs, assez compréhensibles, le spectateur, lui, détestera toujours qu’on le prenne par la main, comme un enfant qu’on aide à traverser la route. Ce qu’il veut c’est avoir un coup d’avance !

 

               GREEN BOOK est échafaudé de manière à pouvoir panser les plaies. D’une part il est censé pouvoir rassurer le Noir en lui prouvant que le Blanc peut se défaire de son racisme, et d’autre part, il débarrasse le Blanc de toute culpabilisation en valorisant le pouvoir vertueux de sa rédemption. Evidemment, il n’y a qu’un seul gagnant dans l’affaire.

 

Cette vision conservatrice peut tout à fait se rapprocher du DRIVING MISS DAISY de 1989. Lors de la cérémonie des oscars, l’année suivante, il gagna l’oscar du meilleur film. Au même moment, un autre film abordait de front la même problématique, de manière plus responsable et en mettant le doigt sur les vrais problèmes, le tout sans sacrifier à la fiction. Il s’agit de DO THE RIGHT THING de Spike Lee. Il ne fut même pas nominé à l’oscar. Il est étonnant de constater que Bruce Beresford n’a réalisé depuis que des films mineurs, et Spike Lee, même si la verve revendicatrice de ses débuts a muté, continue à exercer son regard critique et acerbe. Il a notamment réalisé l’un des films les plus chouettes de cette année : BLANKKKLANSMAN, qui recense pas mal de similitudes avec GREEN BOOK. Les nominations pour les oscars 2019 n’ayant pas encore eu lieu, il pourrait être intéressant de suivre la cérémonie pour vérifier si le fossé s’est réduit ou a continué à se creuser depuis 1990, et par là même depuis la ségrégation. Néanmoins, sans attendre cette manifestation, le seul GREEN BOOK nous permet de tirer certaines conclusions d’une manière de procéder encore trop vivace.

 

Les films qui osent aborder le racisme à travers les yeux d’un Noir sont encore trop peu nombreux. Encore aujourd’hui, lorsque c’est un Blanc qui est détenteur de l’histoire, ceux qui sont persécutés sont relégués au second plan. C’est le cas dans GREEN BOOK. Et Mahershala Ali n’est nominé qu’en tant que second rôle aux Golden Globes ! Sous couvert de bons sentiments et d’une morale non objectable, chaque film fait mine de traiter de la discrimination alors qu’en fait il se concentre sur la rédemption du Blanc. Les exemples sont légion : LOVE FIELD, THE HELP, CORRINA, CORRINA, SELMA, THE BLIND SIDE, AMISTAD, HIDDEN FIGURES, THE GREEN MILE, FREEDOM WRITERS, BLOOD DIAMOND… Le Blanc garde le beau rôle et n’a pas à souffrir d’une supposée ascendance que pourrait prendre le Noir sur lui. Et même quand il ne s’agit que de symbolique, cela reste quand même une forme de discrimination. Aujourd’hui, le racisme a changé. C’est fini l’image du Noir qui se fait lyncher en public. Ce n’est plus ça le racisme. L’image est devenue trop identifiable. Attention, je ne dis pas que cela n’existe plus, mais celui qui fait ça est trop stupide pour ne pas avoir accès aux nouvelles formes d’oppression, celles qui sont drapées de manteaux plus sournois, plus insidieux. Ce qui reste pérenne c’est non seulement la représentation du Noir qui subit l’humiliation (bon, ça, c’est inhérent à l’histoire, on ne va tout de même pas interdire certains sujets), mais qui, en plus, doit s’en contenter car il n’y a pas d’autre solution que de souffrir. Soit le fameux « There is no alternative » de Margaret Thatcher. Eh bien cela, en 2018, en 1990, en 1962, c’est inacceptable.

 

Les films sur la réconciliation existaient déjà lors de la ségrégation. THE DEFIANT ONES date de 1958. Et peu importe qu’ils soient de l’ordre du fantasme, de l’arnaque ou de la provocation, à part ceux de Spike Lee (et encore cela peut aussi s’expliquer par les évènements que traversaient les Etats-Unis à une certaine époque), ils sont peu nombreux à avoir allumé des mèches. Probablement parce qu’en désignant des coupables on ne crée pas d’union, on crée de la rancœur. Mais la vérité c’est que le véritable ennemi du Noir, ce n’est pas le Blanc, c’est le système lui-même. Un système assez peu contraignant somme toute. Il n’a rien contre ceux qui s’amusent de lui ou qui le dénoncent. Au contraire même, cela le nourrit. La seule chose qui le contrarie, c’est qu’on se lève contre lui, qu’on le remette en question, qu’on le combatte pour le renverser. Et il fonde toute sa détermination à vous rendre impuissants à engager ce type d’actions. Alors une comédie avec la ségrégation en toile au fond, c’est le premier acte d’une impossibilité à penser la situation, à élaborer une critique du système. S’attaquer au racisme c’est, au mieux, pousser à s’indigner, à trouver cela révoltant. Mais ça, peu lui importe au système. Il s’en moque royalement puisque ça ne lui fait aucun tort. Nous voyons bien qu’il va même jusqu’à adouber ceux qui le balancent. L’eau glisse, la caravane passe. Et par conséquent, il sera toujours plus facile de le pointer du doigt que de le faire vaciller, et vous aurez même le public pour vous soutenir. Dans ces conditions, nous continuerons malheureusement à avoir encore et encore des films comme GREEN BOOK.