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4 avril 2026 6 04 /04 /avril /2026 19:00

            Eh bien, justement, dis-je après que nous nous fûmes attablés dans la petite salle de la Bierstube, c'est Diderot qui m'intéresse.

            — Si tu permets, protesta Michel Simon, je m'intéresserai d'abord au menu. Qu'est-ce que vous avez comme cuisses, ce soir, Frau von Grüber ? Des cuisses de poulet, des cuisses de grenouille ou des cuisses du tonnerre ?

            — Pour Tatiana et moi, ce sera un caviar et deux œufs à la coque, ordonne Brasseur.

            — Chère madame Vanel, je suis désolé de vous avoir assise à cette table de commis voyageurs. Pardonnez-leur, ils ont trimbalé des grosses valises toute la journée.

            — Les calembours et l'Almanach Vermot, observe Charles, ça ne nous gêne pas pendant le dîner. Question Diderot, tu ferais mieux d'aller bouffer tout seul à l'autre bout de la salle.

            — Pas du tout, s’écrie Brasseur, le vieux Dauphin va se commander un bouillon de culture, ensuite on parlera des encyclopédistes. Et d'abord quel est celui d'entre nous qui osera prétendre qu'il a lu le Paradoxe sur le Comédien ? C'est un bouquin que les acteurs mettent bien en évidence dans leur bibliothèque, mais je n'en connais pas beaucoup qui l’aient ouvert.

            — C'est comme Karl Marx, dit Michel. Le Capital ça a tiré à des millions d'exemplaires et personne n'est foutu de t'expliquer ce qu'il y a dedans. Un jour un machino de Billancourt m'a demandé : « — Est-ce que tu as lu Karmak ? — Non, et toi ? — Non, moi j'ai pas besoin, j'ai les mêmes idées. »

            — Eh bien, déclarai-je, j'ai lu le Paradoxe plusieurs fois pour être sûr de ne pas m’y perdre et je suis d'accord avec Diderot.

            — Diderot, il m'a déçu, continue Michel. J'ai acheté la Religieuse en pensant que c'était un roman porno sur les bonnes sœurs et les curés. Au bout de dix pages, j'avais compris : une emmerdeuse.

            — Ce n'est pas de l'infortunée Simone Simonin qu'il s'agit ni de la supercherie dont fut victime le jobard marquis de Croismare. J'aimerais seulement apprendre des trois plus éminents comédiens français de leur génération…

            — Pas de fausse modestie, interrompt Brasseur, de leur siècle…

            — … A défaut d'avoir lu le chef-d'œuvre de Diderot, s’ils ont une vague connaissance de la thèse qui est soutenu. Après tout, cela nous concerne tous, et qu'un philosophe de cette stature se soit penché sur nos problèmes, qui les ait analysés avec tant de finesse et de logique, qu’il leur ait attaché l'importance d'un de ses ouvrages les plus considérables, cela devrait nous donner de la fierté et le désir d'en discuter entre nous.

            — Vous noterez, s'écrit Brasseur, que notre camarade est si bien aveuglé par Diderot qu'il essaie de parler comme lui. Moi je vais te dévoiler le secret de cette affaire : Diderot crevait de ne pas pouvoir jouer la comédie, il allait déclamer des alexandrins dans les allées du Luxembourg, et il était si mauvais qu'on n’en aurait pas voulu pour la pièce de Jean de Letraz. Le Paradoxe c'est une vengeance.

            — Alors tu l'as lu ?

            — Non, mais j'en ai beaucoup parlé.

            — Si tu l'avais lu tu ne pourrais assurer qu'on y ressente la moindre amertume. Diderot aimait les acteurs, encore plus les actrices d'ailleurs, et comme tous les lettrés de son temps il fréquentait le théâtre avec passion.

            — Il fréquentait surtout les bistrots, le Procope et la Régence, et prenait des soupers mémorables au nom de l'Encyclopédie avec Grimm et d’Alambert. Il invitait même Jean-Jacques Rousseau pour déjeuner au Panier fleuri où il tentait de saouler ce sinistre buveur d’eau pour voir s'il n’ajouterait pas un potin de plus à ses Confessions sous l'empire du beaujolais.

            Michel Simon soupire :

            — Encore une désillusion, Rousseau. Comme il était Suisse, par solidarité, je me suis payé la Nouvelle Héloïse. Je ne me la suis pas payée longtemps : autre emmerdeuse. D'ailleurs, à part le marquis de Sade, pour moi le XVIIIe c'est un siècle de snobs.

            Je désespère d'entraîner mes trois amis dans la controverse que je m'étais promise, et je vois bien qu'ils sont engagés à se moquer de moi.

            — C'est bon, amusez-vous à vos farces et attrapes, traînez vos savates dans la poussière des tournées Chichois. Diderot avait raison, les acteurs sont des guignols dépourvus de sensibilité.

            — Il n'a pas écrit guignol, rectifie Charles.

            — Non, mais il l'a pensé. Et sans rancœur quoi que Pierre présume, car son idée, sa certitude même, était qu’un comédien n’est grand que s'il n'a nulle sensibilité. « Si le comédien était sensible, de bonne foi, lui serait-il permis de jouer deux fois de suite un même rôle avec la même chaleur et le même succès ? » La phrase est de lui, je l'ai apprise par cœur.

            — Par cœur ! Il est fou, dit Brasseur. Cinquante pages dans l'édition de la Pléiade, et on peut à peine les lire tellement les lignes sont serrées.

            — Pourquoi il n'a pas écrit guignol ? s’enquiert Michel après coup.

            — Parce que guignol n'existait pas encore à cette époque-là, répond Charles.

            Je feins d’ignorer ces manœuvres de diversion et poursuit bravement mon petit colloque :

            — Cela revient à dire qu'en dépit de certains qui se targuent d'oublier en scène leur propre existence pour endosser comme un vêtement celle de leur personnage, nous ne perdons en fait jamais conscience de nous-même.

            — Je ne me targue de rien du tout, proteste Brasseur, mais je te garantis que dans Kean, par exemple, je n'avais pas que son costume sur la peau, je me sentais aussi sa peau sous le costume.

            — Ça n'est pas probant, dit Vanel, Kean était aussi cabot que toi, avec lui tu ne changeais pas de crémerie.

            — Et si quelqu'un de la salle criait : « Pierre ! », tu ne te tu ne te retournerais pas ?

            — Seulement si je m'appelle Pierre dans la pièce.

            — Comment expliques-tu alors, si tu ne te souviens même plus de ton nom, que tu te souviennes de ton texte ? Ce texte-là ce n'est pas Kean qui l’a appris, c'est Pierre Brasseur, l'acteur, et c'est lui qui le débite.

            — La mémoire, c'est une horloge minuscule dans un coin de nos méninges, ça fonctionne tout seul et nous n'avons aucun contrôle sur elle.

            — Je ne vous raconterai pas que j’entre en transe comme un médium, raconte Vanel, mais le fait est qu’au théâtre je m'assimile volontiers à mon rôle. C'est en général une frappe ignoble, un troisième couteau ou une peau d’hareng et comme de nature je suis plutôt un assez brave homme, ça ne me déplaît pas pendant une heure ou deux de me conduire comme un salaud.

            — Vous avez bien de la chance, rêve Michel Simon, de pouvoir vous dédoubler à volonté. Avec la gueule que j'ai, comment voulez-vous que je me prenne pour un autre ? Ce n'est pas moi qui incarne des personnages, c'est eux qui viennent me tirer par la manche et qui me demandent de les mettre au chaud.

            Cette sensibilité que Diderot dénie à l'acteur de talent, et dont il accuse le médiocre, il est bien vrai que l'on en serait embarrassé pour jouer la comédie ou le drame. Qu’arriverait-il si nous éprouvions sincèrement les sentiments qu'il nous faut exprimer ? Après trois ou quatre représentations, si c'est le chagrin il nous suffoquerait, si c'est la gaieté elle nous paraîtrait assommante. Notre plaisir, lorsque chaque soir nous poussons la porte de notre loge, c'est d’y reprendre les oripeaux du bal masqué, et, pendant le carnaval de la nuit, nous cacher du public le visage derrière un loup de soie et le cœur sous un domino. Je n'ai jamais douté que je fusse moi-même à ces moments-là, maître du pantin sous son déguisement. Je le faisais aller, reculer, avancer, et tout en lui prêtant les mots ou les manières dont il avait besoin, je n'oubliais ni qui j’étais, ni mes soucis de l'après-midi, ni le rendez-vous pour souper à minuit. Il y a dans ma valise de saltimbanques, bien pliés sous la naphtaline, trois fidèles compagnons de route : Shylock, Gregory, le vieux brocanteur juif, et Willy Loman, le commis voyageur d'Arthur Miller ; et parfois j'en tire un du paquet, je l'époussette et j'enfile ses frusques. Nous voilà réunis comme des amis qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et pour quelques soirées nous retrouvons sur un théâtre le divertissement de la première rencontre. Pourquoi tenterais-je de faire croire que ce n'est plus moi qui suis là, et que j'ai loué mon âme à un autre. Je joue le Marchand de Venise et vous voyez Shylock, le Prix et vous voyez Gregory, la Mort du Commis voyageur et vous voyez Willy Loman, mais c'est moi qui les conduis, qui les agite et qui les fait saluer à la fin. Avez-vous jamais entendu parler d'un montreur de marionnettes qui se prenait pour Polichinelle ?

            L'illustre Mounet-Sully dans Œdipe était supposé se crever les yeux en coulisse, et pendant qu'il se barbouillait les orbites de confiture de groseilles, il poussait des rugissements de douleur qui répandaient la terreur dans l'auditoire jusqu'aux troisièmes galeries. Là-dessus, comme c'était de la très bonne confiture, il se suçait goulûment les doigts avant de revenir en scène où on lui faisait une ovation. Rien ne me convaincra, bien qu'il l’eût affirmé maintes fois, qu’il se confondît alors avec le malheureux fils de Jocaste.

            Et d'ailleurs pourquoi tant de comédiens s’offensent-ils de la découverte de Diderot ? Nulle sensibilité ? Quelle insulte ! Autant affirmer qu'ils ont le nez de travers et des pustules dessus.

            Pourtant sans être sensible on peut être bon, secourable et compatissant, la sensibilité n'est qu'une faiblesse de l'homme, elle n'en est pas une vertu. Lorsque, enfin, Diderot écrit : « La sensibilité n'est guère la qualité d'un grand génie. Ce n'est pas son cœur, c'est sa tête qui fait tout… », il n'y a pas de quoi se vexer.

            — As-tu connu le père Duquesne, interroge Michel Simon ?

            — Non. Mais j'ai assisté trois fois à Madame Sans-Gêne parce que j'étais amoureux de Réjane, et trois fois j'ai vu Duquesne dans le rôle de Napoléon.

            — Justement. Il a dû le jouer des milliers de représentations. Il ressemblait plutôt à Louis XVI, mais il s’était spécialisé dans Napoléon. Petit à petit, ça l’a rendu cinglé. Il se promenait dans les rues avec sa main engoncée dans l'échancrure du gilet et il vous toisait avec l'air de sortir des Tuileries. Comme il avait lu que le Petit Caporal faisait ça à ses grognards quand il était content après une bataille, Duquesne en sortant de scène pinçait l’oreille aux machinistes. Quand il est mort, il a prononcé les dernières paroles de l'empereur à Sainte-Hélène.

            — Voilà un bel exemple de sensibilité, s'exclame Brasseur. Celui-là, au moins, Diderot ne l'aura pas.

            — A propos, reprend Michel Simon, c'est comme de péter en scène, excusez-moi, mesdames, ou d'avoir le hoquet ou d'éternuer. Ton copain, est-ce qu'il explique dans son Paradoxe pourquoi ça ne nous arrive jamais, même si nous avons mangé des pois chiches, excusez-moi, mesdames, et même si nous sommes enrhumés ?

            — Et la fièvre, poursuit Brasseur ravi de cet argument, pourquoi disparaît-elle dès que l'on pénètre sur le plateau ? Un soir du Diable et le Bon Dieu, j'avais quarante et des poussières en disant ma première réplique, la sueur ruisselait sous ma tunique et j'aurais aussi bien pu tomber raide — penses-tu je me sentais frais comme une cerise. Dans ma loge, après le rideau, le toubib m'a prévenu : « Vous feriez mieux de retourner chez vous, le thermomètre marque presque quarante et un. »

            — Je sais, je sais, dis-je. Une sciatique me martyrisait et je devais figurer un homme joyeux, agile, sans cesse en mouvement. Je laissais ma canne derrière le portant et j’entrais en sautillant comme un moineau, je plaisantais, je m'esclaffais, je faisais le galant, le rigolo et le charmeur, je sortais en papillonnant — et dès que j'avais repris ma béquille en coulisse, je recevais de nouveau des coups de poignard dans les fesses.

            — C'est aussi rapport à la sensibilité, tout ça ? demande Michel.

            — Non, Michel, c'est rapport au public. S’il n'y avait personne dans la salle, les petites misères continueraient de nous tourmenter : c'est le public qui nous galvanise, c'est sa présence qui nous fait négliger nos peines. Quiconque l'affronte ne pense plus qu'à le gagner, et le tribun pendant son discours, le prêtre qui célèbre la messe, le champion aux Jeux olympiques, comme le comédien, sont immunisés contre la grippe, la température ou les rhumatismes. Molière a dissimulé sous une grimace comique le mal qui allait l’achever quelques instants plus tard. Les comédiens ne meurent pas en scène ils sont trop polis pour cela.

            — C'est bien vrai, reprend Michel Simon, les comédiens sont des gens délicats, on ne leur rend pas assez justice. Quand je jouais Fric-Frac aux Bouffes-Parisiens, je n'ai jamais dit aux camarades que j'habitais au bocard de la rue de Hanovre. À deux pas du théâtre, c'était pratique. Certains soirs j'y allais en pantoufles. Le taulier, c'était René la Boulange. Sébastien Le Goff avant qu'il en prenne pour vingt ans nous avait présentés. Un homme charmant, René la Boulange. Il y a été carrément : « Venez donc vous loger ici, vous serez tout près de votre travail. » On ne se tutoyait pas encore au début. « Naturellement si vous voulez consommer, c'est offert par la maison. » Des filles superbes en plus. Dans ma loge, quelquefois, il venait des amis qui me proposaient de me raccompagner, alors je leur répondais : « Non, merci, j'habite à côté. » Évidemment je ne précisais pas que c'était un claque, par délicatesse, toujours. En rentrant au Hanovre, certains clients étaient encore en haut, alors la caissière me conseillait la chambre Henry III, ou la Trianon, ou la Chinoise, parce qu'elle savait qu’à cette heure-là, il n'y viendrait plus personne. Il n'y avait que la chambre des tortures que je n'aimais pas, je n'arrivais pas à y dormir, à cause des lumières rouges qu'on ne pouvait pas éteindre.

            Michel se tartine rêveusement une tranche de gorgonzola.

            — On est devenus amis, René la Boulange et moi. Une intelligence remarquable. Il avait rouvert le Fourcy, la grande baraque près du métro Saint-Paul, où il avait instauré la passe à une tune, serviette comprise. L'idée lui en était venue aux États-Unis, au cours d'un voyage avec sa femme et sa belle-sœur, en voyant les magasins à dix sous. Il gueulait : « C'est moi qui l'ai inventé, la passe à une tune. Tous les autres la font à présent, mais c'est moi qui l'ai inventée. » Il en était plus fier que s'il avait inventé le radar.

            — Bon, bon, Michel, fais-je un peu exaspéré. Tout ça n'a rien à voir avec le Paradoxe de Diderot.

            — Bien sûr, conclut Michel, mais ça aurait fait marrer le Neveu de Rameau !

 

Claude Dauphin, LES DERNIERS TROMBONES, Jean-Claude Simoën, 1979.

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