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            À mesure que j’écrivais, mes souvenirs gagnaient en clarté, et je commençais à comprendre mon expérience du Vietnam avec bien plus de profondeur. Nous avions livré bataille contre notre propre corruption, au sein d’un système qui exigeait de chaque homme qu’il mente, ce qui était dans un sens une forme de déshonneur. La guerre du Vietnam n’était qu’une des nombreuses manifestations du Mensonge, dont j’avais fait l’expérience pour la toute première fois à l’occasion du divorce de mes parents. Au front, j’observais trois mensonges. Le premier, c’était la notion de « tir ami », qui avait coûté la vie à un homme que j’appréciais et admirais, le sergent Elias. Selon la définition martiale, le « tir ami » désignait la mort par nos propres armes, sous nos bombes, nos munitions d’artillerie, nos grenades, nos fusils et nos M79 en combat rapproché.

            Cela incluait également les « accidents », très fréquents : des hélicoptères qui ouvraient le feu sur nous, les coordonnées de l’artillerie fautives de quelques degrés à peine, en pleine jungle, un B-52 volant en rase-mottes et lâchant ses bombes au mauvais endroit, au mauvais moment. Cela pouvait même être un type qui, par fatigue ou distraction, posait une mine antipersonnel de type Claymore dans le mauvais sens, et au lieu de faire sauter des soldats du Vietnam du Nord passant dans son périmètre, se faisait exploser lui-même.

            Le Pentagone, qui des années plus tard m’opposerait une fin de non-recevoir lorsque je solliciterais leur assistance technique (ils qualifièrent le scénario de Platoon de falsification mensongère de la vie au front), n’en parle que très rarement, mais les « tirs amis » ont sans doute tué 15 % des soldats mobilisés au Vietnam, probablement plus. L’armée a fait tout ce qui était en son pouvoir pour que ces pertes ne figurent ni dans les documents officiels ni dans les films d’Hollywood, parce que les autorités n’ont aucune envie d’avoir sur les bras des parents, des proches et des épouses par milliers qui leur demanderaient des comptes pour la mort stupide et évitable de leurs défunts. Imaginez un peu : 15 % d’Américains morts au combat, cela représente quasiment 9 000 morts, auxquels il faut ajouter les 300 000 blessés, dont 75 000 invalides de guerre. Dans un chapitre de sa fameuse autobiographie Né un 4 juillet, Ron Kovic raconte comment il tira par erreur sur l’un de ses propres hommes. Le supérieur de Ron refusa sa déclaration de culpabilité, et Ron laissa cet incident enfler en lui en un sentiment de culpabilité intolérable qui le poussa à aller au-devant du sacrifice, dont il ne réchappa que pour passer le restant de ses tristes jours au fond d’un fauteuil roulant. Je n’en aurai jamais la preuve, mais je suis sûr à 75 % qu’un sergent d’escouade incompétent de la 25e division d’infanterie, au tout début de mon affectation au Vietnam, manqua de peu de me tuer lors de ma toute première embuscade nocturne. Dans mon dos, il lança une grenade qu’il avait laissée trop longtemps dégoupillée, et l’explosion trop proche me fit perdre connaissance. En fait, j’eus beaucoup de chance d’y survivre. À quelques centimètres près, un éclat de métal aurait transpercé mon cerveau. Ce genre de choses arrivent tous les jours, et c’est, je crois, l’un des terribles secrets de la guerre moderne.

            Le deuxième mensonge concerne la mort des civils, principalement par les bombardements, mais aussi par des opérations d’infanterie. Le massacre de Mỹ Lai en mars 1968 décima plusieurs villages, faisant plus de cinq cents morts civiles, sans qu’aucune balle ennemie n’ait été tirée. Informés de ce triste épisode, nous savions parfaitement ce qui avait poussé les soldats à commettre de telles exactions : le sentiment d’impuissance sans cesse grandissant de voir des camarades sauter sur des mines, sans jamais croiser l’ennemi. Dans l’esprit de beaucoup de GI, les villageois avaient pris la place de cet ennemi invisible. Et durant tout l’été 1968, la situation empira. Entre deux missions dans la très dense vallée d’Ashau, nous remplissions des missions de « reconnaissance » et de « recherche et destruction » dans les villages côtiers entre Quàng Tri et Hué. Nous étions constamment en colère, parce que nos sergents nous ordonnaient de débusquer des Viêtcong dans des trous, des tranchées et des bunkers, où l’on n’était jamais sûrs de ce qui nous attendait, jamais à l’abri d’une planque piégée qui nous exploserait en pleine gueule. On criait dans ces cachettes : « Dégagez ! Sortez de là ! », et parfois il en sortait un ou deux villageois, complètement terrorisés. Puis on trouvait des armes, des munitions et des réserves de riz tout autour des villages. On en venait à haïr ces villageois parce qu’ils semblaient soutenir la logistique de l’ennemi. J’avais aussi pitié des villageois, parce que je savais qu’ils faisaient également l’objet de pressions de la part de l’autre camp. J’ignorais de quel côté penchaient leurs inclinations politiques ; je doute qu’ils en aient eu véritablement. Ils n’avaient à cœur que leur survie, tout comme nous.

            On pouvait traverser un village, et tomber sur une vieille qui s’éloignait sur un chemin. Un bidasse de mauvaise humeur, juste pour l’emmerder, lui criait : « Hé, la niak, au pied. Hé, toi, “didi” ! Ramène ton cul ! »

            Elle n’entendait pas, ou alors ne se retournait pas parce qu’elle était terrifiée. Et elle continuait de marcher, quelques pas à peine. Sans autre sommation, le type épaulait son M16… boum, boum, boum. Et c’était tout.

            Elle avait refusé d’obéir à son ordre. Aucun soldat n’aurait fait une chose pareille en présence d’un officier, ou d’un sergent ayant un tant soit peu d’autorité, mais cela arrivait.

            Une fois, je fus à deux doigts de passer le pas. Il régnait ce jour-là une chaleur particulièrement accablante, et j’en avais ma claque des dénégations, des mensonges et des jérémiades de ces villageois qui nous cachaient tant de choses. J’en avais marre de tout ça, le rôle que nous tenions dans ce cauchemar, la langue des Vietnamiens, leurs odeurs, leur ressentiment et leur haine à notre égard, et ma propre peur, ma propre colère, le tout mélangé. Quand un vieux paysan entêté se mit à me crier dessus d’un ton accusateur, je pétai les plombs. Je tirai à plusieurs reprises à ses pieds en lui hurlant : « Ferme ta gueule et danse pour moi, sale enculé ! Ferme ta putain de gueule ! » J’avais envie de le tuer : j’aurais pu le faire sans avoir à en supporter les conséquences. Nous étions éclatés en plusieurs petites unités, je n’avais avec moi que deux ou trois hommes, pas un sergent en vue. Les autres soldats étaient occupés à fouiller le reste du village. Mais je ne l’ai pas tué : je le dois au dernier fil d’humanité qui subsistait en moi, et qui malgré la peur et la pression, ne rompit pas.

            Dans un autre village, je m’interposai entre un groupe de trois soldats et deux adolescentes : la tension croissante risquait d’aboutir à un viol non prémédité. Certains hommes de mon peloton m’en voulurent. Une autre fois, un abruti de dix-huit ans appartenant à notre groupe se vanta d’avoir tué quelqu’un : il aurait défoncé le crâne d’une vieille à coups de crosse de M16, puis aurait brûlé le corps pour faire disparaître toute trace de son crime. Il n’y avait eu aucun témoin à la scène : le village était trop étendu. Ce gamin était arrogant et stupide, et personne ne le prenait au sérieux, mais comment aurions-nous pu avoir la certitude qu’il mentait ? Pour certains, c’était une sorte de jeu : crever du Viet sans se faire prendre, comme de vilains garnements armés de fusils d’assaut. C’était là le niveau de folie qu’on pouvait atteindre. Nous passions notre temps à malmener les villageois, à les bousculer, à les traiter comme des êtres inférieurs, des animaux. Nous étions des oppresseurs, et eux étaient nos souffre-douleur. Impossible de savoir au juste ce qui pouvait se passer dans un village qui s’étendait sur plusieurs centaines de mètres.

            J’acquis le statut de tueur cet été-là, un jour où nous tombâmes sur une sale embuscade tout près de l’océan, aux abords d’un village. Nous avions perdu notre lieutenant et notre sergent, ainsi que notre chien de détection et de pistage, un berger allemand auquel je m’étais attaché. C’était un de ces drôles de combats qui commençaient par quelques tirs isolés, et se transformaient soudain en un orage de balles. Deux de nos pelotons étaient déployés sur une centaine de mètres, déstabilisés par les rapports contradictoires à la radio, quand soudain on releva de nouveaux coups de feu au sein même de nos positions, ce qui ajouta encore à la confusion. La situation était extrêmement périlleuse : nous risquions d’être pris entre deux feux, celui de l’ennemi et le nôtre : les Viêt-cong tendaient souvent des embuscades avec cet objectif bien précis en tête. Je n’avais d’autre obligation que de rester à couvert où je me trouvais en attendant que la situation se résolve d’elle-même. Pourtant, j’avais la très ferme conviction que je me devais de la résoudre, parce que personne ne s’en chargerait, et qu’elle risquait de tourner au désastre. Je me devais de faire quelque chose. Peut-être était-ce la mort de ce chien qui m’avait mis dans une colère sans nom, peut-être était-ce la futilité de tout ce cirque sinistre, ou pour paraphraser Camus, peut-être avais-je mal à la tête et le soleil me brûlait-il les yeux. Qui peut savoir ce qui nous pousse à ce genre de conneries ? Ce que je savais en revanche, c’était que le temps était venu pour moi d’agir, et que si je ne faisais rien…

            M’exposant aux tirs, je repérai un trou de souris où j’avais l’impression que quelqu’un s’était caché après avoir ouvert le feu. Sans réfléchir, je lançai ma grenade à une quinzaine de mètres du minuscule orifice. Ce geste était plus que risqué : si je l’avais lancée trop fort, elle aurait sans doute blessé ou tué plusieurs de nos hommes qui, accroupis dix mètres plus loin, hésitaient encore sur la marche à suivre. Mais le tir fut parfait, et la grenade tomba dans le trou sans toucher les bords, juste avant que son explosion ne fasse trembler le sol.

            Wow. J’avais réussi ! Avec méfiance, je m’approchai, me disant que l’ennemi était peut-être toujours en vie, mais en jetant un coup d’œil au fond du trou, je constatai qu’il était réduit en bouillie. J’éprouvai un contentement certain. J’avais vu l’homme que j’avais tué, ce qui était extrêmement rare dans cette guerre au beau milieu de la jungle. J’étais fier. Barnes aurait été fier de moi, lui aussi, s’il avait été présent. J’avais enfin atteint son niveau d’efficacité. Les dix ou douze hommes qui avaient assisté à la scène étaient stupéfaits, et terriblement reconnaissants. L’histoire dut circuler dans nos rangs, car une semaine plus tard, j’eus la surprise d’apprendre de mon lieutenant que j’allais être décoré de la Bronze Star. Pourquoi au juste ? Pour avoir fait ce que j’étais censé faire au front, et qu’en vérité, peu d’hommes se risquaient à accomplir dans le feu de l’action.

            Il n’empêche que j’avais empêché que l’affrontement tourne au bain de sang. Le récit que je viens d’en faire peut paraître monstrueux, mais il n’en est rien : ce moment restera à tout jamais au fond de moi. Il me revient souvent en mémoire. Pourquoi ? Je l’ignore. Je ne ressens aucune culpabilité. Il est mort. Je suis en vie. C’est ainsi que ça fonctionne. Chacun son tour, que ce soit dans cette vie ou dans une autre.

            On peut s’en sortir avec les morts par « tirs amis », on peut noyer le poisson sur les massacres de civils, mais le troisième et dernier mensonge – celui consistant à faire passer notre défaite pour une victoire – était bien trop gros pour passer inaperçu. Je me souviens à ce titre de l’offensive ennemie, cette nuit du 1er janvier 1968. Même à notre niveau, celui de l’infanterie, nous avions compris qu’il s’agissait d’une poussée sur quelques kilomètres d’un régiment de l’armée du Nord-Vietnam (composé de deux mille à trois mille hommes) à travers la frontière cambodgienne en direction de Saïgon. Cette poussée, selon le rapport officiel du Pentagone, se déroula en trois vagues : d’abord une attaque au mortier à 23 heures 30, puis une infiltration du périmètre à 1 heure, et une dernière vague qui se termina à 5 heures 15. Comme je l’ai déjà dit, on ne vous dit jamais rien dans l’infanterie, mais j’ai vu tout cela de mes propres yeux. Nous avons compté quelque quatre cents morts du côté vietnamien, que nous avons inhumés dans des charniers. C’était un événement sans précédent : jusque-là, l’armée du Nord-Vietnam n’avait que très rarement envoyé des hommes se faire massacrer dans le cadre d’une attaque frontale de cette ampleur, contre un bataillon américain lourdement armé.

            Au fil des semaines qui suivirent, nous trouvâmes au gré de nos patrouilles un bon nombre de réserves de riz, des caches d’armes, et même des plans de bataille sous forme de cartes qui laissaient entendre qu’une opération était en cours. Cette information fut transmise par des officiers du renseignement américain au quartier général du MACV (Commandement pour l’assistance militaire au Vietnam) dirigé par le général Westmoreland. Qui a eu ces informations plus que sensibles sous les yeux ? Des interprètes ? Des traducteurs ? Qui avait véritablement une vue d’ensemble de tout cela ? Certainement pas la CIA qui, dans les faits, transmettait ses ordres aux généraux. Plutôt que de nous préparer comme il se devait à ce qui quatre semaines plus tard se révélerait être une gigantesque offensive sur l’ensemble des capitales de province du pays, que fîmes-nous ? Eh bien, on raconte que Westmoreland se rendit sur les lieux de l’offensive du Premier de l’an quelques jours seulement après le retour de ma compagnie au camp de base.

            Westmoreland était un militaire imposant, un mètre quatre-vingt-dix, à l’uniforme toujours impeccable et aux cheveux poivre et sel parfaitement coiffés : il n’aurait sans doute eu aucun mal à se présenter aux présidentielles. Mais seigneur tout-puissant, il n’avait pas les yeux en face des trous, comme beaucoup de généraux dont j’entendis parler. Il était charismatique, c’est un fait, il savait s’exprimer à merveille, mais que déclara-t-il en arrivant sur le périmètre ? Westmoreland, qui avait aussi peu de suite dans les idées que les généraux français de la Première Guerre mondiale, ne s’intéressait manifestement pas du tout aux conclusions qu’on aurait pu tirer de la bataille du premier jour de 1968, et s’inquiéta plutôt de l’état déplorable des uniformes et des coupes de cheveux des soldats présents. La 25e division avait alors une réputation de laisser aller parce que nous comptions dans nos rangs un bon nombre d’appelés chargés de remplacer les départs, comme c’était également le cas des 1re et 4e divisions d’infanterie. Mais la vérité, c’est que cela faisait longtemps que nous étions dans la jungle (pour beaucoup, depuis septembre), et les mouvements de troupes ennemies en direction du sud et de l’est n’avaient cessé de s’intensifier. Pourquoi cela n’avait-il pas mis la puce à l’oreille de Westmoreland ? Pourquoi les médias américains se focalisaient-ils sur le siège de Khe Sanh, au nord, qui tout tragique qu’il fût, n’était en réalité qu’une diversion ? L’armée du Nord-Vietnam n’y mena pas une seule attaque frontale. Le coup fatal fut porté à Saïgon, dans le sud. Le coup classique : feinter du gauche pour frapper du droit. Le général Giap, le brillant commandant des forces du Nord-Vietnam, devait le confirmer plus tard. Son objectif était de scinder le pays en deux au niveau de la capitale du Vietnam du Sud.

            Quoi qu’il en soit, lorsque leurs troupes se matérialisèrent une première fois par divisions entières pour l’offensive du Têt, en janvier 1968, en nombre bien plus important qu’escompté, puis une deuxième fois, plus modestement, en avril, tout le contingent américain comprit que nos chefs nous mentaient, et pas à moitié.

            Toutes leurs informations n’étaient qu’un ramassis de conneries, les « pertes de l’ennemi » gonflées, la foi absolue dans le fait que notre suprématie technologique nous vaudrait de triompher, tout cela, c’était de la merde. Tous ces bombardements pour rien ! Nous étions en train de perdre la guerre, tout simplement parce que nous n’étions pas en train de l’emporter : on ne peut pas relocaliser toute une population de paysans sur de nouvelles terres, dans des villages artificiels sans respect aucun ni pour les traditions, ni pour l’histoire de ce peuple. Pas plus qu’on ne saurait construire des bases militaires grosses comme Las Vegas, avec tous les biens de consommation de luxe et toute la richesse qu’elles renfermaient, au cœur d’une nation rongée par la misère, sans bouleverser le code de valeurs de nos soi-disant « collaborateurs » vietnamiens. Comment ne pas faire semblant d’aimer les Américains et leurs si précieux dollars ? « GI numéro un ! Viêt-cong numéro dix ! »

            Combien de putes croisais-je qui me servaient ce genre de foutaises, alors qu’on savait pertinemment que la pire des prostituées des bas-fonds, la plus égoïste, la plus méchante, celle qui par vengeance détestait le plus la gent masculine, gardait en dépit de tout une place intacte dans son cœur pour son pays et pour Hô Chi Minh, incarnation de leur lutte pour l’indépendance. Certes, beaucoup cherchaient à se faire de l’argent sur notre dos, voire à épouser un Américain, mais toutes savaient que les GI finiraient par quitter le Vietnam : les Vietnamiens, eux, resteraient. L’heure de rendre des comptes sonnerait un jour, et les Américains ne seraient plus là pour les sauver. Il en irait de même plus tard en Irak, en Afghanistan, partout où nous partirions guerroyer. Personne ne se fiait à nous, et qu’est-ce qui aurait pu amener qui que ce soit à le faire ?

            Cette même année, la guerre de Westmoreland s’enlisa irrémédiablement. En mars, le président Lyndon Johnson déclara qu’il ne se représenterait pas, façon comme une autre d’éluder sa responsabilité dans ce déplorable fiasco. Personne ne pouvait croire un seul instant que les soldats mobilisés étaient assez bêtes pour risquer leur vie alors que le chef des armées en personne préférait prendre la fuite. En avril, moins d’un mois plus tard, Martin Luther King était abattu à Memphis, et les Noirs américains laissèrent éclater leur colère envers les Blancs, que ce soit chez nous, sur le territoire national, ou au sein de nos pelotons, au front. Tout juste deux mois après cela, Robert Kennedy fut assassiné, victime d’un dispositif de sécurité pitoyable et d’un enchaînement de mensonges et d’écrans de fumée improbables. L’Amérique s’enflamma. L’été 1968 fut ponctué d’émeutes, les flics matraquaient des gamins et des Noirs conformément à la politique punitive du law and order : le pays était en pleine implosion. Et dans le même temps, une nouvelle vague réactionnaire naissait du dégoût de certains pour ces nouvelles libertés revendiquées par la génération des années soixante, engendrant à son tour la mentalité résumée par la formule « L’Amérique, aimez-la ou quittez-la ». Là encore, la même dichotomie qu’entre Barnes et Elias. La guerre civile que nous avions contribué à semer au Vietnam, nous la récoltions à présent chez nous.

            Le mensonge qui se trouve au cœur de notre culture était la cause première de notre échec. Peut-être est-ce l’amour que nous portons à l’exagération. Dans les rapports de guerre comme dans les films, nous grossissions tout : les pertes civiles étaient prises en compte comme des morts de soldats ennemis, les comptes rendus opérationnels faisaient passer des réactions ordinaires pour des actes héroïques. Je ne dis pas que le Vietnam ne fut pas le théâtre d’actes héroïques de notre part, mais ils furent beaucoup moins nombreux que ce que nos médias et les chargés de communication du Pentagone voulaient nous faire croire. N’ayant jamais subi, de près comme de loin, les pertes humaines des Allemands, des Russes et des Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, nous ignorons tout de la portée d’un véritable désastre. La plupart des généraux qui ont su grimper les échelons du Pentagone jusqu’à son pinacle sont des durs, aucun doute là-dessus, avec d’énormes ego et un esprit de compétition hors du commun, mais c’est le genre de voie professionnelle qui valorise et encourage l’obéissance et la pensée conventionnelle : il est beaucoup plus simple de rester dans le rang que de remettre en question nos actes, et les raisons de nos actes. Ces professionnels de l’armée, assoiffés de promotions et de coups d’éclat, prennent l’habitude de gonfler un simple danger en une « menace d’ordre majeur » contre notre nation. Qui n’a jamais exagéré positivement son rôle, en particulier lorsqu’il s’agissait de justifier sa paye ? Mais c’est grâce à ce genre d’exagérations personnelles qu’a prospéré notre folle acception de « sécurité nationale », avec des budgets de 700 milliards de dollars, voire plus, pour l’armée, afin qu’elle empêche quoi que ce soit de « mauvais » de nous arriver. Pourtant, chacun sait que dans la vie, les choses ne se passent jamais comme ça. Vous ne pouvez pas vous assurer contre ce que vous redoutez, parce que plus vous le faites, plus votre peur et votre sentiment d’insécurité augmentent. Il en résulte une forme d’aliénation généralisée, une quête forcenée de sécurité absolue dans un monde où la sécurité de chacun ne peut être garantie. L’hypocrisie (et pire encore : la corruption) m’a toujours rendu malade, et c’est entre autres pour cette raison que je me suis attiré beaucoup d’inimitié par la suite en critiquant notre façon de vivre. Parce que nous nous mentons à nous-mêmes, et que nous avons plongé le citoyen lambda dans un état de confusion permanent qui le pousse à redouter que des terroristes se cachent quelque part derrière son barbecue, ou que la Russie soit en train de miner notre « démocratie » par des biais insidieux et des formes de guerre atypiques, ou encore que l’économie chinoise soit en train de nous bouffer tout cru – avec des baguettes, ça va de soi. Tout au long des années qui se sont écoulées pour moi depuis 1946, le concert de conneries anxiogènes n’a jamais cessé : pire encore, il n’a fait que gagner en clameur. En définitive, c’est nous, les dindons de la farce. Les clowns. Et ça n’a vraiment rien de très amusant.

 

Oliver Stone, A LA RECHERCHE DE LA LUMIERE, L'observatoire, 07 octobre 2020.

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