Les différentes apparitions de Marilyn Monroe ont fini par convaincre les responsables de la Twentieth Century-Fox sur ses capacités à tenir un rôle important. Mais ils ont aussi bien compris la fascination qu’elle exerce sur les foules et comptent bien exploiter cette ferveur populaire. Alors ils vont lui confier un rôle qui lui permettra de capitaliser sur tout cela, et c’est celui qui fera d’elle une star : celui de Rose Loomis dans NIAGARA.
Le film possède d’indéniables atouts, mais c’est surtout le fait d’avoir placé Henry Hathaway à la réalisation qui est en grande partie à l’origine de son succès. C’est encore et toujours la mise en scène qui fait la différence !
NIAGARA est un film d’une autre époque. L’intrigue est assez simple, aisément compréhensible en tout cas, et se dénoue sans grande course effrénée, sans bagarre éclatante, sans fusillade et sans rebondissements infinis comme ceux qui finirent par tuer le genre des années plus tard, à force de vouloir le réinventer. C’est peut-être pour cela que les jeunes générations trouveront que le film manque de spectaculaire. Et pourtant le film n'en manque pas. Pas plus que de morceaux de bravoure. Henry Hathaway ne s’embarrasse pas du folklore. Pour lui, les chutes du Niagara sont déjà du spectaculaire. Il les expose sous différents angles pour structurer le décor. Elles innervent tout le film. Leur présence est constante, comme un personnage à part entière de l’histoire. En fait, pour être tout à fait précis, il couple le phénomène naturel avec un autre phénomène naturel : Marilyn Monroe. Les rapprochements entre les chutes du Niagara et Marilyn Monre sont incessants. D’ailleurs, dans NIAGARA, beaucoup de choses s’appréhendent sous le prisme de la dualité. Les chutes du Niagara ce sont donc Marilyn Monroe. La beauté du site naturel, ce débit continuel avec toute cette eau qui semble jaillir d’on ne sait où, cette force, cette puissance qui s’en dégage, tout cela fascine et attire. Il y a quelque chose d’extrêmement satisfaisant à vouloir fusionner avec, ou à se laisser mouiller par son crachin continuel que le vent fait s’écraser sur les cirés des visiteurs. S’exprime aussi cette impression de pouvoir dominer la Nature. Mais aussi de se sentir vivre, car c’est une épreuve physique de monter les escaliers en bois sous une pluie battante, d’avoir le cœur qui bat, d’être haletant face à l’effort que cela demande, pour finalement se sentir victorieux d’avoir franchi tous les obstacles et avoir la satisfaction d’avoir dompté les éléments naturels. C’est la jouissance du défi relevé. Mais le défi n’en est pas vraiment un puisque les visiteurs ne vont jamais dans la zone de danger. Le parcours est balisé. Car aussi attirante que peuvent être ces chutes, plus on s’en approche plus le danger augmente. Et là encore il y a une dualité, celle du désir d’amour et de mort. La lutte classique entre Eros et Thanatos. C’est ce qui se trame sous les aspects du thriller que NIAGARA nous raconte.
Marilyn est une femme un peu bizarre. Quelque chose ne va pas chez elle. C’est suffisamment choquant pour que cela nous marque dès les premières secondes où elle apparaît à l’écran : elle se maquille pour dormir !!! On ne voit que ça. En plus, c’est le grand jeu : fond de teint, eye liner, rouge à lèvres éclatant etc. Effectivement, les personnes qui font cela sont de grandes déséquilibrées. Le film vend la mèche un peu tôt, certes. Hitchcock disait bien qu’on lisait le sexe sur son visage, donc pourquoi pas. Après tout, les choses sont clairement annoncées dès le départ, ce n’est pas plus mal. Marilyn est donc déséquilibrée, mais elle a la classe. La grande classe, même. Parce qu’en vous tartinant le visage de la sorte avant d’aller au lit, il y a de grandes chances que vous vous leviez le lendemain matin avec le visage qui ressemble à celui du Joker dans THE DARK KNIGHT. Pas Marilyn. Elle reste impeccable au coucher comme au lever. Et ça, c’est la marque des grandes actrices.
Marilyn, donc, est dans son lit et elle songe. Et elle fume. Et elle est nue sous les draps. Son mari rentre. Elle écrase sa cigarette et fait semblant de dormir. Pas besoin de texte. Tout est dit sur leur relation de couple. Leçon de scénario. Son mari, c’est Joseph Cotten. Acteur prodigieux. Son souci à lui c’est qu’il n’arrive pas à dormir. Il se réveille régulièrement très tôt le matin. Ce sont les chutes d’eau qui l’attirent. Il ne sait pas pourquoi mais il va se promener en bas des chutes. Il a visiblement un complexe d’infériorité face à elles qui ont obtenu leur indépendance au bout de 10000 ans. Il pense qu’il pourrait le devenir lui aussi, indépendant, mais que cela lui prendrait un peu plus de temps. Bon, alors là, effectivement voilà un personnage face à une lourde problématique. Mais vous l’aurez compris, ce ne sont là que les prémices d’un discours sur la pulsion sexuelle, la jalousie et la frustration. Tout cela provient de son couple. Il est marié à une femme très belle. C’est Marilyn. Le problème n’est pas tellement qu’elle soit très belle, extrêmement belle, le problème c’est qu’elle aime afficher sa beauté et que tous les hommes la regardent. Et ça, ça rend Joseph fou de jalousie. Ses crises de jalousie ont le don d’horripiler Marilyn et le couple s’étiole de la sorte à coups de reproches et de remontrances réciproques. Peu importe qui est à l’origine de tout cela. Est-ce Joseph qui traîne une jalousie pathologique ou Marilyn qui cherche ouvertement à allumer la gent masculine ? Nous ne le serons jamais. Toujours est-il que la beauté de Marilyn est probablement ce qui a attiré Joseph (et qui l’a mis sous sa dépendance), mais c’est aussi ce qui est cause de ses tourments actuels. Marilyn, elle, n’aime clairement plus son mari. L’a-t-elle jamais aimé ? Sa jeunesse fait aussi que son appétit de vivre n’est pas tout à fait le même que celui de Joseph. C’est pourtant ce qui l’attire et le fascine. La source de la vie c’est l’eau, et Marilyn est le pendant de ces torrents d’eau qui se déversent fougueusement non loin de là. Est-ce parce que le code Hays proscrit toute référence aux difficultés d’un mari à subvenir aux pulsions sexuelles de son épouse, que l’origine de cette problématique n’est jamais abordée ? Bien que ce code soit est assez idiot dans les grandes largeurs et les petites longueurs, il a néanmoins permis à certains réalisateurs d’exprimer certaines choses de manière détournée, et NIAGARA en est un très bon exemple.
Mais Marilyn, c’est aussi une femme libre, en contradiction avec la société dans laquelle elle vit. En s’opposant à son mari, nous pouvons dire qu’elle refuse d’être le type même de la femme soumise. Normalement, au cinéma, un tel goût pour l’affranchissement n’est pas bien vu. Ou alors cette femme ne peut être qu’une figure comique (celle dont on rit, s’entend) ou celle qu’on appelle « femme fatale ». Dans NIAGARA, Marilyn sera donc une femme fatale. Séductrice, manipulatrice, sournoise, vénéneuse. Aujourd’hui, certains diraient toxique. Elle va donc planifier le meurtre de son époux. Bien sûr, il faut que cela ait l’air d’un accident. Et ça tombien parce qu’elle a un amant. Il accepte même de se charger de la basse besogne. L’amant doit pousser le mari dans les chutes du Niagara. Après, ils se retrouveront à Chicago et ils auront la belle vie. Sauf que le plan ne se déroule pas comme prévu…
Ça donne envie, n’est-ce pas ? Bon, on ne va pas se mentir, Marilyn est l’argument choc du film. Magnifiquement photographiée, magnifiquement mise en valeur et magnifique tout simplement. Grâce à ses capacités de composition dont nous avons déjà parlé, elle est désormais capable de donner corps à une femme qui est à la fois émouvante, envoûtante, fourbe et perfide. Elle est forte et faible à la fois. Forte dans sa détermination à aller au bout du plan qu’elle a mis au point, et faible car elle suscite beaucoup d’empathie lorsqu’elle n’est qu’une femme qui vit comme une injustice l'obstruction à sa liberté de danser, d’écouter de la musique ou de faire ce qu’elle veut avec son corps. C’est ce qui peut se lire lors de la soirée où elle va passer son disque et rejoindre les deux jeunes époux. Beaucoup de voies sont envisageables, et parmi elles il est possible de se demander si ce n’est pas son mari qui lui rend la vie difficile de sorte qu’elle ne voit pas d’autre solution que de se libérer ainsi d’une vie dans laquelle elle s’est laissée enfermer.
Les moments où Marilyn se laisse filmer par la caméra sans rien dire sont absolument fabuleux. Je trouve toujours que ces moments-là sont plus difficiles à jouer et qu’ils révèlent véritablement qui sont les vrais comédiens. Quand on a du texte, c’est plus facile. Attention, ce n’est pas facile en soi, ce n’est pas ce que je veux dire. C’est juste plus facile parce que le texte donne une direction. Mais quand on n’a rien… Dans ces moments-là, Marilyn est bluffante. D’abord, parce que son magnétisme est éclatant. Elle a naturellement ce sex-appeal et ce charisme qui posent un personnage. Et ensuite, sa composition rajoute les différentes couches nécessaires à la complexité de Rose Loomis. Marilyn a intégralement compris le personnage. Elle ne joue pas à la femme fatale. Premier bon point. Tout ce qu’elle propose part de la vérité intérieure de Rose Loomis. A aucun moment elle ne la juge. Elle sait être délicieuse ou machiavélique selon les situations. En connivence avec son réalisateur, ils jouent la carte du monstre. C’est un peu comme cela qu’Hathaway la traite dans sa mise en scène. Elle est le personnage central du film sans en être le personnage principal. Et Hathaway réduit ses apparitions au strict nécessaire. Elle préfigure en quelque sorte les figures monstrueuses du cinéma que vont être dans les années 70, le requin de JAWS et l’ALIEN. Ses costumes aussi sont comme des secondes peaux qui font toute la spécificité d’un monstre. Tant de beauté à quelque chose de monstrueux. Et le grand art de Marilyn dans ce film, c’est d’appuyer sur ce ressort selon une certaine subtilité, pour paraître parfois monstrueusement belle ou monstrueusement détestable. Nous pourrions dire qu’elle a un jeu presque a minima, mais je préfère dire qu’elle est pleine de finesse. D’ailleurs Hathaway l’a compris puisqu’il n’hésite pas à la filmer en gros plans, ceux qui révèlent le mieux son intériorité de tout le film.
Du début à la fin, c’est Marilyn qui attire notre œil. Elle vole la vedette à tout le monde, y compris aux chutes du Niagara. Tous ses actes, tous ses mouvements, le son de sa voix, tout a un tel impact chez elle qu’elle vampirise le film. Même quand elle n’est pas à l’écran, sa présence est telle qu’elle demeure encore quelque part dans le cadre. Un peu à la manière des chutes du Niagara. Hathaway les traite de la même manière, pour établir une analogie entre elles, nous l’avons dit au début. A l’écran, les chutes sont imposantes, monumentales, écrasantes. Mais même quand la caméra s’en détourne, tout tend à rappeler qu’il y a une puissance tellurique qui nous domine malgré nous. Hathaway renforce cette impression grâce aux effets sonores. Le grondement des chutes est leur manière de se rappeler aux personnages quand ceux-ci ne les voient plus. Et pour Marilyn, c’est pareil. Une fois le personnage posé, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’une force invisible est à l’œuvre. Est-elle en train de nous manipuler avec son phrasé enjôleur ? Sa puissance évocatrice est telle que même quand elle n’est plus là, les personnages ne peuvent s’empêcher de penser à elle.
NIAGARA est un thriller qui emprunte beaucoup aux codes du film noir. Mais Henry Hathaway cherche à s’en démarquer car il sait que le film ne pourrait que décevoir de telles attentes. Pour commencer, il fait le choix d’éliminer le noir et blanc. Pas juste par souci d’originalité. Il va se servir de la couleur comme une donnée essentielle de mise en scène (comme le noir et le blanc le sont pour le film noir). Le choix du Technicolor est primordial. Les couleurs sont exacerbées. Le rouge à lèvres de Marilyn envahit l’écran. Sa robe fuchsia dynamite le microcosme où elle se trouve. Le rouge est clairement la couleur qui lui est dévolue. Elle symbolise à la fois le caractère sexuel et létal du personnage. Le sexe et la mort. La dualité, encore une fois. La couleur est aussi un élément qui permet à Hathaway de porter une critique sur la société qu’il dépeint. C’est l’occasion pour lui de parler de cette soif de vivre réprimée par une société petite bourgeoise qui enferme les gens dans des conventions sociales, et notamment celle du mariage. Ce n’est pas pour rien si le couple de jeunes époux vient faire ici sa lune miel. Au passage, le mari (Max Showalter) dit qu’il compte bien en profiter en lisant des livres. Sur ce point-là, la vision d’Hathaway du mariage ne vaut pas mieux que celle d’Howard Hawks ! Et Hathaway continue son travail de sape en bannissant les couleurs chaudes. Elles peuvent alors mieux contraster avec l’environnement lorsque c’est Marilyn qui les porte. Tous les adultes portent des vêtements avec des couleurs froides ou ternes. Seuls les jeunes portent quelques touches de couleurs chaudes, comme s’il ne leur restait que quelques années avant qu’elles ne disparaissent. Même les jeunes mariés sont déjà ternes. A son arrivée, la jeune femme (Jean Peters) porte une veste rose pâle, ou peut-être est-ce un rouge qui est déjà en train de se faner.
Mais ce n’est pas tout, Hathaway travaille aussi sur les contre-jours, les ombres ou le manque de lumière (il ne laisse pas totalement de côté le film noir). Il crée ainsi des ambiances qui mettent le spectateur dans des conditions qui l’amènent à comprendre certaines situations ou le caractère de tel personnage dans telle scène (songez pourquoi il laisse le visage de Marilyn dans l’ombre quand elle se lève de son lit). Parfois sa mise en scène relève de l’expressionnisme, par exemple quand des reflets de store ou des ombres portées donnent l’impression que les personnages sont derrière les barreaux d’une prison ou qu’une menace pèse sur eux. Il n’hésite pas non plus à s’épargner des champs/contrechamps en ne montrant pas volontairement certaines personnes qui parlent. Il travaille aussi beaucoup sur l’échelle des plans pour dynamiser son récit. A ce titre, le montage est époustouflant du point de vue du rythme. L’une des premières choses qui frappe, c’est la tenue du film. En une heure et demie la messe est dite. Il se passe toujours quelque chose, il n’y a aucun temps mort, le film avance continuellement, pas le temps de souffler. La courbe est ascensionnelle. C’est une mise en scène millimétrée. Tout est pensé, calculé, échafaudé. Et le film est visuellement très beau. La composition des plans de la scène d’étranglement est magistrale. Sans jamais que cela soit gratuit. Un (sublime) plan d’ensemble vu d’avion amène une terrible impression de désolation ! Et comme Hathaway sait ménager ses effets, ceux-ci n’ont que plus de poids quand ils interviennent ! Quand on sort de MONKEY BUSINESS, on se dit qu’Hawks aurait bien fait d’en prendre de la graine !
Comme toutes les grandes œuvres bénéficient de plusieurs niveaux lectures, NIAGARA n’échappe pas à la règle. Nous avons dit précédemment que le code Hays avait permis de reléguer au second plan tout le discours sexuel du film, alors qu'en fait c'est le sujet principal (c’est la libido de Joseph Cotten qui le travaille à 5 heures du matin, pas l’envie irrépressible d’aller voir de l’eau tomber). Et si le personnage de Marilyn n’est pas si archétypal qu’il y paraît, il cache peut-être aussi une autre réalité plus difficilement discernable. C’est ainsi qu’il est tout à fait possible de voir NIAGARA comme un thriller qui devient un film fantastique dans sa deuxième partie. Et cela rejoint la grande vérité qui dit qu’un film fantastique est avant tout un film psychologique.
Quand Marilyn va reconnaître son mari à la morgue, le réalisateur ne nous montre pas le corps. Tout comme il ne nous montre pas la réalisation du plan machiavélique. Parce qu’il souhaite que plusieurs niveaux de lecture de la suite soient possibles. Il aimerait bien nous faire croire que le plan a échoué et que c’est l’amant qui est mort à la place du mari. C’est une théorie tout aussi crédible que de penser que Marilyn s’évanouit en voyant le corps de son mari car elle prend conscience qu’il est vraiment mort et que ce qu’elle a fait est épouvantable. Et ce n’est pas son mari qui resurgit mais son fantôme ! Les traces du fantastique nous sont livrées dans la scène où Marilyn cherche à prendre un taxi. Elle doit renoncer car il y a des contrôles de police partout. Alors, elle choisit de partir à pied. Au bout d’un chemin, le fantôme de son mari se tient droit debout comme s’il l’attendait. Or, quelques secondes avant Marilyn ne savait pas qu’elle allait emprunter ce chemin puisqu’elle comptait prendre un taxi (et même un bus, avant). Cela valide bien le jaillissement du fantastique dans l’esprit tourmenté d’une femme hantée par les conséquences de ses actes. Cela explique aussi pourquoi elle revend le deuxième billet pour Chicago : elle ne pourrait supporter d’y vivre avec un assassin.
A part Marilyn, il n’y a que Jean Peters qui voit le fantôme. Et Jean, c’est la protagoniste de l’histoire. C'est à elle que le spectateur est censé s’identifier. Le fait de côtoyer Marilyn a éveillé Jean sur le futur qui va être le sien, et qui est en bonne voie de tristitude avec un mari qui prévoit des livres pour sa lune de miel ! Ce faisant, l’exemple de Marilyn montre à Jean ce qu’elle ne veut pas être. Et cette menace prend la forme de ce fantôme. La première fois qu’elle le voit, elle prend conscience de sa situation et c’est ce qui la tétanise. Plusieurs personnes viennent lui demander d’ouvrir la porte après l’avoir entendu crier. Elle met beaucoup de temps à réagir alors qu’à priori ouvrir la porte lui permettrait d’obtenir l’aide de ces personnes. Mais ce n’est pas ce qu’elle fait, car elle est terrifiée par ce qu’elle vient de comprendre. Et cette vision va la poursuivre encore pendant quelques temps jusqu’à ce qu’elle se décide à agir. Elle va agir, pourquoi ? Parce qu’elle va être confortée par deux choses. D’abord, son mari refuse de la croire, c’est bien la preuve qu’il souhaite une femme docile et conciliante au sein d’un ménage conventionnel et normalisé. Ensuite, parce que le fantôme va réussir à la rattraper et il va lui montrer qu’il ne lui veut pas de mal. Il tient bien le discours de son mari : il ne lui veut pas de mal, il veut juste qu’elle participe avec lui à sa petite vie bien rangée. L’équilibre psychologique de Jean est maintenant aussi perturbé que celui de Marilyn ou de Joseph. Alors Jean va fuir en bateau. Même si elle croit que c’est le fantôme qui est à l’origine de cette fuite, aucun fait ne peut corroborer cela : personne n’a vu Joseph Cotten démarrer le bateau. Et pourtant, il fait du bruit avec le gardien en train de lire juste à côté ! En fait, c’est Jean qui fuit avec le bateau, loin de cette vie misérable qui lui est promise. Elle fuit sans trop savoir où elle va et elle se dirige vers… les chutes du Niagara. Elle fuit vers le sexe, vers la liberté, vers une vie épanouie. Mais nous avons dit plus haut qu’il ne faut pas trop s’en approcher au risque de courir un grave danger. Et c’est ce qui la guette. Elle est obligée de saboter le bateau et de finir sur un rocher si elle ne veut pas finir dans les chutes avec le bateau. Les sauveteurs la récupèrent, et elle retourne ainsi à sa vie rangée. Et c’est pour cela que le film se termine sur des allures de happy end, tout en pointant du doigt la triste vie promise à Jean Peters. Triste mais en sécurité. Dualité.
