------------------------------------

---> Les 10 dernières critiques :
OTEC de Tereza Nvotová

L'ŒUVRE INVISIBLE de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret
LES RAYONS ET LES OMBRES de Xavier Giannoli
A PIED D'ŒUVRE de Valérie Donzelli
ADIEU MONSIEUR HAFFMANN de Fred Cavayé
EASY A de Will Gluck
LARA de Jan-Ole Gerster

THE ART OF SELF-DEFENSE de Riley Stearns
YESTERDAY de Danny Boyle
GREEN BOOK de Peter Farrelly

 

 

 

- Consultez les règles de la LANTERNE MAGIQUE en cliquant ici.

 

- Consultez les règles du QUIZZ en cliquant ici.

 

SI VOUS VOULEZ CREER VOTRE BLOG, NE CHOISISSEZ PAS OVER-BLOG. DES BUGS TOUS LES JOURS !!!
------------------------------------

CELINE FAIT SON CINEMA

LES AUTRES INCONTOURNABLES DE CELINE

LA SAGA DES ETOILES FILANTES

D'AUTRES ETOILES FILANTES

LE VIEUX MONDE QUI N'EN FINIT PAS

LE BLOG DE D&D

MATIERE FOCALE

ARRET SUR IMAGES

WORLD COMMUNITY GRID

FREAKOSOPHY

AUJOURD'HUI J'AI APPRIS...

LA VIE ROCAMBOLESQUE ET INSIGNIFIANTE DE BRAD PITT DEUCHFALH

ART OF THE TITLE

LE TRIBUNAL DES BUREAUX

L'ETRANGE FESTIVAL

IMDB
 

 
 
 
Join the Blue Ribbon Online Free Speech Campaign
 
 
 
 
24 juin 2007 7 24 /06 /juin /2007 15:36

            Cette semaine sort sur nos beaux écrans (futurement mouchetés par le prochain Jean-Jacques Annaud ; et le premier qui me dit que « futurement » n’existe pas se prend un salto de babouches dans sa face) THE HILLS HAVE EYES II de Martin Weisz. Second long métrage de celui dont nous attendons toujours la sortie française de son ROHTENBURG qui avait défrayé la chronique l’année dernière, mais dont le piètre niveau (et non pas une quelconque censure) laisse craindre la relégation en division d’honneur. Je n’irai pas voir cette suite de la revanche du retour de l’ultime chapitre final, pour la simple et bonne raison que rien que de penser à l’inanité du premier volet, j’en ai encore les litchis qui collent au plastique.

            Ca, c’est fait, comme dirait Terry Kevin.THE HILLS HAVE EYES II

Outre l’énorme avantage que THE HILLS HAVE EYES II soit à mourir de rire, c'est-à-dire désopilant au point d’égorger son voisin de palier qui s’habille chez Décathlon, il y a encore plus drôle cette semaine, non pas au cinéma mais dans la presse. Si nous rapprochons presse et comique troupier cela nous conduit inévitablement au domaine politique, réceptacle de béotiens alanguis qui n’ont d’autre but que de se grattecouiller (traduction en termes décents et qui ne décrédibilisent pas un article jusqu’ici pourtant impeccable : musarder au nom de la France). En témoigne Nicolas Sarkozy qui a juré :

Nicolas Sarkozy : Euh… Qu’est-ce que je pourrais dire ? Ah tiens ! Si je disais qu’en fait je n’étais pas soûl mais que j’étais très en retard parce que mon attention a été attirée par un immeuble en flammes. Je m’y suis alors précipité pour essayer de sauver cette pauvre famille qui avait enfermé son enfant dans le placard et qui risquait de se faire griller parce que ses parents avaient perdu la clé. Lorsque j’eus libéré l’enfant et éteint le brasier, j’étais vraiment très en retard, alors, en arrivant à la conférence de presse, j’ai dû monter les escaliers en 4X4.

Un conseiller en communication : J’ai peur que la tour infernale ça fasse un peu too much. Garde le coup des escaliers, y’a un côté très populaire, très Jean-Luc Reichmann, on fera passer l’info au moment du déjeuner, ça le fera très bien. Et dis aussi « quatre à quatre » à la place de « 4X4 ». L’important c’est de nier. Toujours nier les faits. Rappelle-toi quand tu as battu ta femme…

Nicolas Sarkozy : Ah non ! J’ai interdit les médias d’en parler alors ça suffit avec cette histoire !

Sarkozy retardé ? Dis comme cela, ça paraît crédible.

Par cette affirmation, Petit Chef nous avoue donc qu’il n’a jamais été à l’école, ce qui ne nous avait pas échappé jusqu’ici mais qui n’était officiel que pour une poignée de sherpas. Quiconque est arrivé en cours passablement éméché sait parfaitement que le coup des escaliers n’est pas crédible une seule seconde. Surtout s’il n’y a pas d’escaliers ! Mais il faut dire qu’il en tenait une bonne, Petit Chef. Il lui a quand même fallu une bonne semaine pour la balancer, son explication. Moralité : avoir dessoûlé avant de chercher une excuse.

La vraie bonne nouvelle au milieu de tout cela, c’est qu’à sa manière de se défendre, Petit Chef expose un aspect vulnérable et chancelant de sa prise de pouvoir. Toujours nier ? En êtes-vous bien sûrs ? Lorsque François Mitterand fut interrogé au sujet de Mazarine, l’affaire eut l’effet d’un ballon de baudruche car il avoua tout de go l’existence de sa fille. En acceptant de faire en sorte de ne plus être attaquable sur cette question il légitima l’existence d’une personne qui ne l’était pas. Dès lors, où pouvait donc se loger l’Inquisition ? Prenons l’exemple contraire. Au début de l’affaire Lewinsky, le président Bill Clinton commit l’erreur de déclarer sous serment qu’il n’avait jamais eu de relations sexuelles avec Monica Lewinsky. C’est trop gros, ça ne passera jamais, comme me disait alors la jeune mariée et que le jeune geek rajoutait : « CMB ». Effectivement, c’est à ce moment que l’affaire prit un tournant surdimensionné. Pas que l’aveu de Bill Clinton ait eu le même effet de ballon de baudruche mais, au moins, il n’aurait peut-être pas préparé l’invasion républicaine. De la responsabilité de Monica Lewinsky sur la guerre en Irak…

            Entendu dans la rue une jeune fille qui parlait du dernier film qu’elle venait d’aller voir au cinéma. En l’occurrence : DEATH PROOF de Quentin Tarantino QUENTIN TARANTINO(prononcé « Quintine », avec cet air de pédante satisfaction que seuls les happy few connaissent). Là où cette personne était particulièrement dithyrambique concernait les discussions entre les héroïnes. A l’écoute de ce panégyrique, je devais comprendre que Tarantino est un réalisateur de génie parce qu’au sein de son écriture il a parfaitement retranscrit ce dont parlent les femmes entre elles. Comment une jeune fille à peine sevrée peut discourir des spécificités féminines sans avoir le premier quart de l’entendement nécessaire pour cela ? Tarantino révélateur de la psyché féminine ? Alors là, certainement pas ! Autant je suis un inconditionnel de ce cinéaste autant ce sont des extrapolations qui conduisent à une déviation et à une interprétation erronée de son art. Bientôt nous lirons que Tarantino c’est le nouveau Bergman ! Qu’il se rapproche plus de Marguerite Duras, là, la théorie n’est pas de moi mais je veux bien y souscrire à 127,83%. Alors Tarantino, d’accord, vous pourrez toujours dire qu’il nous prend par les sentiments, mais moi j’ai toujours préféré ça que par derrière. Chacun son truc.

Non, Quentin Tarantino n’est pas celui qui sait le mieux comprendre les femmes. Cela supposerait qu’il fasse un cinéma réaliste et cela n’en a jamais été le cas. Non, les filles ne parlent pas comme ça. C’est faux. Les héroïnes de DEATH PROOF ne sont que des visions masculines de la représentation féminine. Alors pourquoi ces personnages plaisent-ils autant aux hommes mais surtout aux femmes ? Rattachées au brio avec lequel Tarantino les fait parler, bouger ou s’habiller, elles font partie de cette émergence du cool et de la définition du populaire. Pour les hommes, c’est très simple. Elles répondent directement à l’assouvissement d’une pulsion de satisfaction des sens. C’est pour cela qu’elles misent tant sur la mise en avant de leurs atouts physiques. Pour les femmes, l’attirance est édictée par le fait de vouloir leur ressembler, de pouvoir façonner cet objet de désir qu’elles croient pouvoir être pour un homme. Ces personnages ne sont qu’une relation fantasmée des hommes qui croient ou qui voudraient que les filles parlent comme cela. Il n’y a rien de féminin là-dedans. Pas plus qu’il n’y a du vrai. Du moins si nous excluons la notion d’artifice, la couche de superficiel. Car, dans un contexte de pure décharge pulsionnelle, la crudité est avérée. Nous ne disons pas que cela n’existe pas, juste que c’est spécifique.

Non, les femmes ne parlent pas de bagnoles entre elles, et non, les femmes n’ont pas une relation au sexe complètement décharnée.

Et je suis là, moi, et j’écoute cette jeune fille qui déblatère des kilolitres de gerbe pakistanaise précuite, j’enrage secrètement, je piétine, je m’emballe et ce n’est pas pour offrir. Je décide alors de m’éloigner sinon je vais rentrer dans le cercle de ces jeunes filles (une réplique du jeune marié que j’aime bien reprendre à l’occasion) et ça va darder sévère du loukick. Je me déstresse en communiquant par téléphone mes nouvelles adresses mails à mes amis. Un jeu fort amusant surtout si vos adresses ressemblent à cela :

cgtelle@cegetel.net

igrecahache2o@yahoo.fr

un.1.arobase.1point@gmail.com

wanadoodouxsansx@wanadoo.fr

9neufenchiffresromainsIX@neuf.fr

rzbrghjkzqswxkrysqwkzysk@noos.fr

acommealain.tcommefabien.wcommeçaseprononce.kkomk@hotmail.com

            Dans la grande famille du cinéma, je demande le cinéma bis et je pioche Hervé P. Gustave. Pour ceux qui ne le sauraient pas, Hervé P. Gustave est un acteur qui ne rechigne pas à s’aventurer sur des sentiers obscurs. Membre incontournable de la planète X, il a osé faire ce qui ne se fait pas : jouer au missionnaire qui entreprendrait de découvrir le chaînon manquant entre le cinéma traditionnel et le cinéma pornographique. Cul à cul, donc. Car si la nuance s’établit ce n’est que parce que le cinéma traditionnel se définit en tant que tel et parce que, se sentant rabaissé par cet ostracisme d’identité nationale, le porno la relève pour témoigner sa différence, donc son existence, et par-là même continuer à se dissocier du mouvement. Rappelons que c’est le cinéma dit classique qui a contribué à reléguer le porno dans des circuits spécialisés, à le taxer jusqu’à la vente à perte, à le ghettoïser et finalement à le tuer purement et simplement (puisque concrètement le cinéma pornographique n’existe plus). Mais, à l’origine, le porno n’était qu’un genre qui ne demandait qu’à exploiter les mêmes ressources que n’importe quel autre genre, avec la possibilité de livrer des chefs-d’œuvre autant que des navets. Définition encore contemporaine du cinéma classique qui ne cesse de nous offrir chaque année plus de sodomies oculaires que de chefs-d’œuvre.

ON NE DEVRAIT PAS EXISTEREn réalisant ON NE DEVRAIT PAS EXISTER, Hervé P. Gustave déboule dans le cinéma qui l’a toujours rejeté et esquive le cul pour n’en garder que le rapport qualité/prix. Autant le dire franchement, niveau cinéma c’est le degré zéro de la racine carrée de toute fraction nanométrique. Aucune force narrative, pour les cadres vous repasserez par la case départ sans toucher aux 20 000 francs que Bernard Tapie est en train d’enterrer dans le jardin de son yacht, lumières sans intuition, touches du montage trouvées par hasard etc. J’en passe des vierges et des pas mûres. Hervé P. Gustave n’est pas un réalisateur harassé par les affres de la technique, cela se voit dès le premier coup d’œil. Mais qu’importe, il n’y a pas que l’innovation qui marque les esprits. Malgré toutes ces approximations, ON NE DEVRAIT PAS EXISTER déroule une force de conviction qui rend le film supportable et, surtout, bien plus touchante que son manquement esthétique. Les raisons d’un tel piquant sont assez troubles (c’est comme double mais en triple, c’est ça ?) et sont presque invariablement dues au sujet du film. Si nous le comparons à toutes ces orgies filmiques qui se contentent d’épouser leur sujet uniquement dans leur dossier de presse, ON NE DEVRAIT PAS EXISTER possède l’avantage indéniable d’être focalisé sur son sujet du début à la fin, de le respecter et d’en faire le modus vivendi de l’articulation susmentionnée.

Hervé P. Gustave met en branle tout un processus de questionnement et de recherche. Leitmotiv salvateur. Poussée vers l’avant ; 3 G dans sa face. Comme le film est un mélange entre scènes écrites et véritables improvisations, il est assez inégal. Hervé P. Gustave est lui-même assez faux lorsque les scènes demandent un tant soit peu de technique. C’est invariablement le cas pour chaque scène qui a fait le cas d’un travail préalable (et encore plus dans celles où se mêle Elsa Steyaert, qui adopte du coup la même position). Par contre, lorsque l’improvisation montre le bout de sa queue (ou de son nez, suivant où il est placé), c’est toujours pour explorer toutes les pistes que le cinéaste cherche à découvrir. Hervé P. Gustave se place en véritable explorateur des données essentielles à tout art. Il touche ainsi du bout des doigts (tout dépend là aussi où on les place) tout ce dogme inconscient qui bâtit le bien-fondé de l’artiste par rapport à son art. Sous prétexte de chercher la modération, il s’interroge sur ce qui fait la différence entre le classique et ce qui ne devrait pas exister, et surtout sur la légitimité de ceux qui imposent ces définitions. Le plus souvent, il part du principe qu’il ne sait rien (bien bel exemple de valeur cinématographique pour nos amis cinéastes, soit dit en passant ; CITIZEN KANE ayant été réalisé intégralement de manière didactique). Comme lorsqu’il se laisse emporter par les délires de ces acteurs de bazar, lorsqu’il se trouve en pleine crise identitaire face à Bertrand Bonello et surtout lorsqu’il se retrouve sur la scène d’un théâtre face à des apprentis comédiens venus passer un casting. L’une des scènes les plus drôles du film se résume à la possessivité d’un groupe de comédiens incapables d’expliquer ce qu’ils font dans leur métier autrement que par des lieux communs. Alors c’est sûr que lorsqu’on débute en tant qu’apprenti comédien, la plupart du temps c’est pour des raisons qui nous sont encore inconnues, par quelque chose de plus instinctif que raisonné. Là n’est de toute façon pas où le réalisateur veut en venir, mais la résultante directe de toute cette cacophonie c’est l’éviction pure et simple de ceux qui ne pensent pas comme, qui ne rentrent pas dans la norme, qui sont en décalage, qui sont juste classifiés Bizarre comme l’on classe X certains films.

Hervé P. Gustave a en fait démontré que ces artistes sont aussi les moins créatifs du marché.

C’est surtout après cette scène que le film se fait de plus en plus attachant. Il ne continue pas moins à revendiquer son caractère désordonné, brouillon et foutraque. Mais ce sont des termes insuffisamment précis. ON NE DEVRAIT PAS EXISTER est surtout et avant tout effervescent. Lié à son côté désemparé, c’est là où HPG nous convertit. Oui, une conversion qui s’inscrit dans la réflexion par la différence. Remarquez comment nous classifions très vite de « mauvais » les acteurs que le personnage du film prend dans un premier temps pour de géniaux interprètes méconnus. Ce que le film nous dit c’est que « mauvais » n’a plus aucun sens à partir du moment où notre part d’ouverture permet la réception d’une forme non classique. Et s’il est vrai qu’il y a dans ce film quelques-uns des plus mauvais acteurs vus au cinéma (qui a dit Samy Naceri ?), il est tout aussi vrai de constater que de là naît une faculté d’émouvoir qui n’a rien à voir avec les cours d’art dramatique.

A noter qu’Elsa Steyaert à un charme unique, une vraie beauté délicieuse et qu’elle est formidable dans la scène de sexe avec Hervé P. Gustave. Et c’est quand « délicieux » devient synonyme de « bizarre » que l’on se dit que le pari du film est gagné.

ADAMS AEBLER            Réputation surfaite en ce qui concerne ADAMS AEBLER. J’y allais déjà avec l’arrière-train qui sifflait plus de trois fois car je restais sur la dernière bûcheronnerie (je ne comprends pas pourquoi Word tire la gueule quand je tape ce mot) d’Anders Thomas Jensen (DE GRONNE SLAGTERE), qui était une colossale escroquerie. Dans ADAMS AEBLER il reprend les mêmes épices pour nous concocter une bonne grosse sauce qui sent très bon et qui a l’air fort appétissante, mais qui laisse comme un arrière goût d’aliments pas très naturels.

C’est une entreprise très malhonnête que de mettre en avant l’originalité d’une idée pour finalement masquer tout ce qu’un scénario a de conventionnel et de plus bête. C’est ce qu’Anders Thomas Jensen établit comme des critères de renouveau cinématographique. Il prétend aller plus loin, raconter des histoires moins politiquement correctes et travailler avec une prise de risque maximum sur des sujets trop décalés pour le cinéma commercial. Faux. Pour ce qui est du commercial, ça déboîte sévère. Et sans s’assumer, dit-il en montrant du doigt ce réalisateur qui croit qu’il n’est pas vieux parce qu’il a 35 ans. L’âge ne fait rien à l’affaire. Ni le temps.

Dès le début d’ADAMS AEBLER nous est présenté Ulrich Tomsen, néo-nazi à qui il vaut mieux s’abstenir de présenter sa collection de kippot. Faut dire que notre bon Ulrich n’est pas un tendre. La mise en scène de présentation nous évoque tout le pire qu’il faudra attendre de cet adepte du nombre 18. Et là, Ulrich Tomsen n’y va pas avec le dos de la main morte. Larmes sensibles s’abstenir. A peine descendu du bus qui l’amène à l’église où il doit effectuer des travaux d’intérêts généraux, Ulrich Tomsen sort un objet contondant (c’est une clé, espèce d’imbibé) et raie tout le bus lorsque celui-ci redémarre. Là c’est clair, net et précis : il ne vient pas pour faire de la figuration dans le prochain Brigitte Roüan. Ca va distribuer du frontal et de la balayette version ADSL. Nous voilà bien au cœur du problème. Car si je plaisante avec ce qu’ADAMS AEBLER nous donne à voir, je me prenais pourtant à rêver qu’un film puisse enfin aller jusqu’au bout d’une démarche qui traiterait d’un sujet au lieu de s’en servir. Au lieu de cela, nous retournons dans ce que le cinéma commercial sait faire de mieux : vendre un produit pas trop choquant, bien pensant, à un public lamentablement bourgeois (et une fois de plus l’âge ne fait rien à l’affaire) venu s’encanailler pour 8 euros et 84 cents. Ca donne l’impression de faire un peu partie de ce monde, de croire que nous ne sommes pas si propres que cela à l’intérieur, de penser que les gens biens, les néo-nazis, les directeurs du théâtre de la Clarté à Boulogne-Billancourt, les schtroumpfs, finalement nous sommes tous pareils. Non, évidemment. Il y a ceux qui vont au cinéma avec l’impression de faire leur bonne action quotidienne (ce qui leur permettra pour un temps de se sortir de la tête néo-nazis et autres monstres que la Terre cache ; décharge facile d’un poids culpabilisant), et puis il y a les autres qui vont au cinéma pour regarder les premiers se rassasier de leur nouvelle bonne conscience.

Et question conscience, Anders Thomas Jensen s’en rachète une belle avec guirlande qui clignote quand on l’insulte.

Traduction de l’ambiance germano-danoise : dans un premier temps, c’est en faisant de Mads Mikkelsen (que l’on avait déjà beaucoup apprécié dans le plus qu’appréciable EFTER BRYLLUPPET de l’appréciablement douée Susanne Bier) un prêtre aux méthodes non conventionnelles qu’il déstabilise en même temps Ulrich Tomsen et son public. C’est très adroit et même fort drôle. Preuve à l’appui : ce qui suit la scène où la chemise brune retourne deux-trois queclas et une extra-balle en plein tarbouif du pontife. C’est le meilleur moment du film. Celui où nous nous réjouissons de la vraie part d’audace et de ce qu’elle laisse présager. Malheureusement, elle ne concrétise pas tout ce qu’elle aurait pu engendrer d’amoral ou de vicieux. Elle n’est qu’un prétexte au retournement de situation puisque le néo-nazi prouvera que les croix celtiques c’est pas vraiment son truc et qu’au fond de son cœur il s’est aperçu qu’il était sensible. Comme les schtroumpfs. Pour les autres, nous ne sommes définitivement pas semblables. Une bonne leçon de morale, la sortie dominicale des violons et, inévitablement, une happy end à peine sentie venir (mais non, rassurez-vous, il ne va pas mourir le cureton que la science avait donné non partant à cause de la tumeur qui lui harcelait le cerveau).

Parfois, la symbolique alourdit considérablement le propos (lorsqu’Ulrich Tomsen remplace le crucifix par le portrait d’Adolf Hitler). Parfois, la quête mystique devient d’une crétinerie tellement gauche qu’il est difficile de se raccrocher aux trognons de pommes. Mais toujours Anders Thomas Jensen n’abdique dans la conception de ses plans, avec des cadres souvent intéressants et des lumières assez belles. C’est un appel : le cinéma n’est plus ce qu’il était. Car, en comparant ADAMS AEBLER et ON NE DEVRAIT PAS EXISTER, nous finissons par démontrer qu’il n’existe pas de règles. Chaque règle n’est valable qu’à moment donné et pour un film donné.

C’est la règle.

            En ce qui concerne CONVERSATIONS WITH OTHER WOMEN, la règle est de filmer Helena Bonham Carter et Aaron Eckhart en split screen. Chic ! (Eh oui, le freak c’est chic !!!) Moi, j’adore ça, le split screen ! Et moi, le Chamois d’or. Hans Canosa divise l’écran en deux et grâce à deux caméras qui filmaient en même temps, nous avons la femme d’un côté et l’homme de l’autre. Suffit juste que chacun soit tourné du bon côté et le jeu des cubes qui s’emboîtent peu débuter. Dès le début, le tigre dans le moteur rugit plutôt pas mal. Le parti pris est épatant. Cet isolement de deux personnes qui entretiennent une conversation se marie très bien avec le split screen. Mais passé son intérêt premier, il se contente de rester systématique. En accord avec son sujet, certes, mais sans aucun souffle lyrique. Besoin de vues d’ensemble, de focales différentes, de perspectives plus torturées que celles proposées, de mouvements etc. CONVERSATIONS WITH OTHER WOMEN n’est juste qu’un petit film très paresseux, qui part d’une envie prégnante de faire du cinéma, puis s’y love, s’en repaît et finit par s’atrophier par manque d’aération. Et pourtant, les atouts sont nombreux. A commencer par les dialogues qui sont d’une fine justesse, mis en valeur par un rythme de mise en scène très à-propos. Mais s’engluer dans un split screen qui ne se renouvelle pas, c’est lutter contre le champ/contrechamp (ce qui peut être une belle réussite) en voulant avoir le beurre, l’argent du beurre, le lait, la vache, la crémière et son œil de verre. C’est refuser un montage qui donne du souffle et de l’espace. Tout montrer pour ne rien laisser échapper. Le spectateur n’aura qu’à regarder où sa propre vision du film le portera. C’est assez juste si l’on prend la peine de varier ce qui rentre dans le cadre. D’ailleurs, les seules fois où le procédé redevient pertinent c’est lors des flashbacks instantanés. Beaux et incisifs. Gourmandises un peu trop éparses pour égayer un film intelligent à l’allure fort sympathique. Et par l’étang quiBENOIT FORGEARDcourt c’est déjà beaucoup.

            Benoit Forgeard, lui, est étranger. Les signes ne trompent pas, ce sont toujours les maris. En France, un comique rit à ses blagues pour montrer au public où il doit s’esclaffer. Eh oui ! Sinon comment voulez-vous qu’il le sache ? Il ne peut pas savoir. Le public français ne sait pas ! Il ne sait déjà pas où il doit s’asseoir quand il va voir le comique sur scène… C’est pour cela qu’ils ont mis des ouvreuses à l’entrée des théâtres. Elles s’occupent de lui dire où il doit s’asseoir tandis que le comique lui dit où il doit rire. Et comme le système marchait vraiment bien, ils l’ont étendu à la politique. Ils ont créé les impôts, pour qu’il sache quand il doit se faire boxer le ver solitaire. Il y a même une légende qui dit que c’est l’inverse. Que ce sont les impôts qui ont été créés en premier. C’est la fameuse théorie conspiratrice du « tu te fais baiser, et pour éviter que tu gueules, tu vas t’asseoir et tu te marres ».

En tout cas, c’est de cette manière que se définit un comique dans nos contrées. Et pour le faire rire, ce public, il utilise une panoplie où se côtoient Stabilo, gyrophare et string à paillettes. Il ne recule devant rien. Mais Benoit Forgeard n’appuie jamais ses effets. Il n’est donc pas français. CQFD. Dans sa trousse à panoplie ne réside qu’une moustache qu’il arbore ostensiblement en plein milieu du visage, pour mieux nous provoquer de sa distinction. Il existe pourtant tellement d’autres moyens de rendre hommage à cette étoile jaune filante de Guy Môquet ! Mais il n’était pas moustachu Guy Môquet ! Et alors ? Benoit Forgeard, lui, n’est pas juif ! Mais s’il n’est ni français ni juif, qu’est-il exactement ? Benoit Forgeard est un jeune réalisateur très doué. Et comme il est aussi très singulier, ses films son tout à son image. Moustachus ? Son dernier en date est un moyen métrage qui a pour titre BELLE-ILE-EN-MER et qui nous était projeté mardi dernier, dans ce toujours très accueillant Cinéma des cinéastes.

Nouvel exemple de son humour si fin qui s’appuie sur tout ce qu’il y a d’étranger chez lui.

C’est la théorie de l’anti-gyrophare. Au lieu de diriger ses comédiens avec l’intonation adéquate (vous savez, celle qui fait dire au public que c’est ici qu’il doit rire pour oublier ses larmes), Benoit Forgeard préfère la qualité de l’écriture et de la mise en scène. Souvent, il marque ses effets par un léger temps. Un léger silence. Le temps de réalisation. Le gyrophare ne s’allume ni ne tourne. Le spectateur face à lui-même. De ces petits moments subtils, BELLE-ILE-EN-MER en est rempli.

Le film affiche aussi sa très grande qualité d’ingéniosité à travers le personnage d’Alain Souchon (rien à voir avec le cycliste Jan Ullrich). Très belle idée que de ne pas avoir proposé le rôle au chanteur homonyme très connu, ni à Jeanne Mas. Encore plus belle idée d’avoir choisi un comédien au physique antipodique. Moi, ça m’a toujours exaspéré ces metteurs en scène qui recherche la ressemblance physique plus que le personnage. Et je pense tout particulièrement à Robert Hossein et à son Charles de Gaulle qui faisait plus du Gérald Dahan que du théâtre. Tu le vois bien là, le gyrophare ?

Autre chose qui se voit un peu trop dans BELLE-ILE-EN-MER, c’est cette mauvaise qualité d’image puisque filmé en numérique. Et là je m’interroge, car s’il existe dans ce film une réelle qualité d’exigence et de cinéma iconoclaste, elle est en partie gâchée par ce choix que nous espérons plus financier qu’artistique. Je préfère me souvenir du prestigieux déroulé de cadres en totale symbiose avec le rythme de la mise en scène. La petite cerise sur le gâteau étant que, si BELLE-ILE-EN-MER est franchement porté sur la comédie dans sa première partie, il ose une belle pirouette vers ses deux tiers en métamorphosant la machine narrative. Un flashback vient compléter l’histoire principale pour prendre sa place petit à petit. Permutation qui évite l’excès. D’une comédie au profil poétique, BELLE-ILE-EN-MER évite de partir dans une surenchère de délire comique (qui aurait pu s’exiler jusque dans l’absurde tout en restant aussi drôle) pour exploiter les petites touches que le film esquisse de-ci de-là. Ce flashback permet de varier les plaisirs et d’inverser les rôles en portant la poésie au premier plan, nourrie en fond sonore par les facéties que la plume de Benoit Forgeard dicte à son papier granuleux. Inversion des personnages à la fois belle et tragique, Sylvain Dieuaide qui devient au fur et à mesure le personnage qu’il admire. Le vampire vampirisé. Mais tout cela, ce n’est que l’influence de Belle-île-en-mer…

Comme nous, à « La lumière vient du fond », nous l’aimons bien, Benoît Forgeard, tout ce que nous lui souhaitons c’est de pouvoir vite passer au long, pour ne pas être étiqueté « réalisateur de courts ». Mais à ce qu’il se murmure dans les couloirs du Cinéma des cinéastes…

Nous en reparlerons avec des mots.

            Dans la série « mes neurones sont de sortie », aujourd’hui Casterman (label KSTR) fait des siennes. Suite à la sortie de leur album « Vilebrequin », le dessinateur Obion et son scénariste Arnaud Le Gouëfflec se retrouvent dans une situation d’impuissance face à un ouvrage qu’ils ne reconnaissent pas comme le leur et qu’ils refusent de dédicacer. La cause de tout cela provient d’une erreur d’impression qui a occasionné une perte de qualité impardonnable. Alors que l’emploi du noir et blanc servait à créer de la profondeur, il a été remplacé par des niveaux de gris qui ne témoignent pas de la véritable grâce visuelle recherchée. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, une erreur a décalé d’une page toutes les planches. Ce qui aurait pu ne pas être très gênant pour de nombreuses autres bandes dessinées, rompt ici tout le charme d’une recherche graphique qui s’attarde sur la symétrie des vis-à-vis. Ce qui aurait dû donner cela : 

VILEBREQUIN  

VILEBREQUIN

Dans un communiqué officiel, Didier Borg (directeur du label, et qui n’a rien à voir avec le jouer de badminton) promet qu’une nouvelle impression vient d’être lancée et que les albums seront remplacés au plus tard à la fin du mois de juillet. Oui, mais « on ne corrige pas une bêtise en en faisant une autre » comme disait François Mitterand à Vittel. Car, si l’album va sûrement être respecté dans sa version d’origine (mais niveau qualité d’impression le doute demeure), la première version défectueuse va jusque-là rester disponible à la vente. C’est pourtant son retrait que réclamaient ses auteurs, sachant en connaissance de cause que la vie d’un album se joue dès ses premières semaines d’existence. Or, pire que tout, Didier Borg affiche sa non-compréhensite aiguë, ne souhaite pas cette sortie des rayons, trouve que l’album « présente dans cette première édition une pagination qui, sans empêcher la lecture de celui-ci, n’est pas pour autant optimale » (!!!), essaie de faire signer un papier aux auteurs pour ne pas qu'ils ébruitent l'affaire et exhorte à s’en procurer un exemplaire avant de se faire son opinion.

Du bon travail de gougnafier bien installé dans son fauteuil en rotin, et qui ne se préoccupe que de tresser des gypsophiles. Jean Goret Productions. Car le cœur du problème se trouve bien ici. Le manquement de symétrie de l’album est inversement proportionnel à celle qui rapproche les éditeurs de bande dessinée des producteurs de cinéma (et je ne dis pas qu’ils sont tous comme cela, heureusement !). Et qui qui l’a signé le bon de tirage de « Vilebrequin » ?

D’autant plus dommage que « Vilebrequin » allie un dessin particulièrement agréable à un scénario plutôt réussi. Cette histoire d’un as du cambriolage de haut vol (et un gyrophare qui souligne le jeu de mots, un !) bénéficie pourtant de cadrages chiadés et d’un souci du détail très réjouissant. En temps normal, ça vaut largement son prix. En temps normal, chacun fait bien son boulot. En temps normal, on ne dit plus « en temps normal ».

18 juin 2007 1 18 /06 /juin /2007 16:48

            « Moi, quand je serai grand, je serai Jean-Pierre Dionnet » qu’il m’avait lancé le gamin. Moi, ça m’avait propulsé le mélangeur en serpentin parce qu’à 6 ans, normalement, tous les moujingues veulent être soit policier, soit pompier, soit astronaute, soit concepteur de sprays nasaux. Mais pas Jean-Pierre Dionnet !!! « T’es bien sûr de ta petite affaire ? » que je lui ai rétorqué en pensant qu’il vaut mieux être sourd que de rien entendre.

- Tu sais, Jean-Pierre Dionnet c’est un métier complètement bouché. Y’a qu’une place pour des milliers de postulants. En plus elle est occupée depuis de nombreuses années et elle n’est pas près de se libérer. Et puis tu te rends compte du travail que c’est ? Tu te sens capable de nous faire croire qu’un film fait en carton pâte et avec des figurants qui se cassent la gueule est passé à deux doigts d’être le nouveau CITIZEN KANE ? Tu penses que tu arriverais à mentionner Barbara Steele toutes les deux phrases trois quarts ? Et d’abord qu’est-ce qu’il en pense ton père de toute cette gasconnade ?... Comment ?... Mais non ce n’est pas moi !... Mais je te dis que ce n’est pas moi, ça ne peut pas être moi, ton père !... Comment pourquoi ? Mais parce que… Parce que je n’ai pas pu faire un morveux comme toi, ce n’est pas possible !... Eh bien regarde ta tronche, tu comprendras… Ta mère à la limite, d’accord. Mais moi, si je faisais un gosse il ne ressemblerait certainement pas à ça !... Ouais, c’est ça, chiale. T’auras peut-être un oscar… Quoi, « y’a des preuves » ? Fais voir ces papiers… Alors… Alors ça expliquerait pourquoi t’es toujours dans nos basques depuis 6 ans…

            Si je parle aujourd’hui de Jean-Pierre Dionnet, c’est parce qu’une grande partie du cinéma contemporain semble être faite dans l’unique but de lui faire plaisir. Jean-Pierre Dionnet comme le parangon médiatique d’une population émergée de la culture télévision, magnétoscope puis peer to peer. Car le cinéma contemporain est un terrain balisé par des références illustratives transcendantales. C’est un cinéma qui est fabriqué par des personnes abreuvées de culture cinéphilique et la plupart du temps cinéphages.

DEATH PROOFC’est à cela que nous renvoie le DEATH PROOF de Quentin Tarantino. Film ultra-colligé qui replace le cinéma dans un contexte métaphysique lourd de structures et de champs lexicaux. Il est vrai que, depuis RESERVOIR DOGS, Tarantino nous abreuve du cinéma qu’il a connu en tant que spectateur et qui lui a donné tant d’émotions. Chacun de ses films est une expression d’un pan du cinéma dans sa plus large définition. Avec DEATH PROOF, il nous flatte une nouvelle fois par la voie du contre-pied. Regarder à gauche du gardien pour tirer en pleine lucarne, à droite. Avec toute notre bénédiction, il entreprend de prouver que le cinéma n’a nullement besoin d’un scénario machiavéliquement ficelé pour tenir en haleine le spectateur (comme le pensent les producteurs) ou, plus simplement, pour émerveiller les principaux concernés par les réactions qu’il arrive à créer en eux. Acceptons d’articuler une nouvelle fois notre réflexion. Jamais (même si l’on nous obligeait à lire du Guy des Cars) nous ne ferons l’apologie du cinéma sans scénario, mais nous continuerons à brandir un pavé levé bien haut à l’encontre du scénario à qui l’on inocule couronne, sceptre, fleur de lys, Légion d’Honneur et haut débit (haut débit de conneries). Continuer à croire que le scénario fait le film et que l’on va au cinéma pour voir une bonne histoire, c’est s’enfermer dans la cage dorée du vieux jeu, de celui qui ne voit que ce qu’on lui montre et qui n’apprend à réfléchir qu’à partir de ce qu’il connaît.

Bon, jusqu’ici pour placer ne serait-ce qu’un seul Barbara Steele faut déjà avoir loupé son bac avec mention très bien…

Au moins, Quentin Tarantino a cette qualité d’honnête artisan qui peut parler des sources de son métier. Culture assimilée et refondée selon sa propre vision. C’est parce qu’il déstructure tout son rapport au cinéma que Tarantino est passionnant. C’est ici qu’il convient de préciser un air repris en chœur par la plupart des critiques à l’occasion de la sortie de DEATH PROOF, et qui s’avère une erreur d’incompréhension totale de son cinéma. Idée reçue. Il est faux de dire que Quentin Tarantino nous a donné un film comme on les faisait dans les années 70. Dès le début, lorsque Sydney Tamiia Poitier s’allonge sur son divan, elle reproduit à peu de choses près la posture de Brigitte Bardot (dans LES BIJOUTIERS AU CLAIR DE LUNE) qui se trouve sur le poster la surplombant. Il ne s’agit absolument pas de mimétisme. La position est clairement inspirée mais nullement copiée et nous passons du noir et blanc à la couleur, du passif à l’actif. Et la suite du métrage prouve exactement ce que l’intention dicte. Tarantino ne se contente pas de refaire exactement comme dans les années 70 mais, comme il connaît ce cinéma sur le bout des doigts, il en a extrait sa substance pour nous la resservir dans ce qu’elle a de plus jubilatoire. Il n’est jamais question de duplicata. Indice essentiel : le second degré que le réalisateur place tout au long de son film. Tout ce qui faisait le charme de ces projections d’antan est ici récupéré et fondu au sein d’une connivence complice et tendre. Mauvaise qualité de la pellicule, image qui saute, faux raccords, anachronismes, montage désastreusement risible etc. Personnellement, j’ai un petit faible (tiens ! Moi c’est le contraire, j’ai une grosse dure) pour les images qui défilent par les fenêtres de la voiture lors de la première virée automobile. C’est pour cela que je parle de déstructuration puisque nous assistons à une refonte des codes, qui ne sont plus vécus comme inhérents à la construction matérialiste du film mais comme la recherche d’un impact non prévu. Ce n'est donc pas un film comme, mais un film à la manière de. Tarantino, cinéaste du décalage.

Ce décalage se retrouve dans son obsession à toujours vouloir surprendre scénaristiquement (et c’est là où le scénario est habile puisqu’il s’articule autour d’un seul postulat : un homme qui veut faire la peau à des jeunes femmes. Rappelons que FULL METAL JACKET c’est un jeune homme qui part à la guerre et puis basta). C’est très net avec la formidable mise en scène de l’accident et avec le retournement de situation de la deuxième partie. Lorsque le carton (maladroit) elliptique apparaît, le film mute. Débarrassé d’une image sale et cahoteuse, le film va bénéficier de toute la première histoire pour préparer le terrain d’un revirement aussi violent et frénétique qu’inattendu. Cette conversion témoigne d’un vrai changement dans la manière d’appréhender le rapport homme/femme. A l’image de la plupart des films de Tarantino, la première partie est assez intemporelle. Même si elle est très contemporaine, elle fait clairement référence aux années 70 de par sa forme, nous l’avons vu ; alors que cette deuxième partie est ouvertement inscrite de nos jours. Excitant mélange des temps ! Et ce changement (qui est avant tout sociétal, mais ce n’est pas développé car Tarantino n’est ni un cinéaste réaliste ni un cinéaste préoccupé par le monde qui l’entoure) se reflète d'abord dans les textes. C’est dans cette seconde partie qu’il faut saluer la qualité rythmique de Quentin Tarantino. Pour créer la tension, il utilise le dialogue. Evidemment, son écriture est très attrayante par les expressions qu’il emploie (ou qu’il crée), mais aussi par les réactions que chaque personnage peut avoir. Mauvais point : je ne saurais vous conseiller la version française (car le niveau de doublage en France est d’une telle médiocrité qu’il flingue tous les films post-synchronisés) ni même les sous-titres français de la version originale qui n’apportent pas toutes les couleurs des mots de Tarantino. Difficile parfois de saisir toutes les subtilités du langage.

SYDNEY TAMIIA POITIER ET BRIGITTE BARDOT DANS DEATH PROOFTrouver DEATH PROOF bavard serait se tromper sur les ingrédients du cinéma tarantinien. Ce serait n’y chercher qu’action et « coolitude », se fourvoyer sur des principes qui utilisent ces artifices. Dans leur emploi, ils ont été tellement restructurés qu’ils ont imposé de nouvelles normes, tant et si bien que l’on a pu résumer ses précédents films à ces vues réductrices et simplistes. Le cinéma de Tarantino est extrêmement plus riche, même si DEATH PROOF est son film aux dimensions les plus ténues. Si ces discussions sont si développées c’est parce qu’il prend le temps de peindre les arrière-plans et les interactions des personnages. Le mystérieux moteur de tout cela est de se placer en contrepoint (de l’action, cela va sans dire). Alors pourquoi tu le dis, dégénéré chromosomique ? Cela ressort d’une manière particulièrement efficace dans toute la première partie. Vous noterez au passage la scène sous le porche, qui va conditionner bien évidemment l'accident-viol. Scène sublimement écrite où les va-et-vients incessants, les moments où l'on accepte de faire le premier pas, de reculer, de revenir etc. font de DEATH PROOF une oeuvre de suspense terrifiante et ouvertement sexuelle. La grande idée c’est d’avoir mêlé Kurt Russell aux jeunes filles. Chacune de ses approches fonctionne comme un mode d’autodéfense naturelle. Les scènes de dialogue l'entourent d'une aura assez malsaine. Le spectateur lui confère donc une ascendance très forte sur cette gent féminine. C’est ce qui fait le plus défaut dans la seconde partie puisque Tarantino se focalise plus sur le petit groupe d’amies. Manque de renouvellement ? Pas sûr. Le procédé semblait encore être en action lorsque Kurt Russell s’approche de leur voiture et « frôle » les pieds de l’une d’entre elles. C’est donc un problème de rythme et non pas de bavardage. Il manque un vrai lien entre les victimes qui gambadent follement et l’oiseau de proie qui attend sagement de fondre sur ces dernières. Comme ce jeu du chat et de la souris n’existe plus, le texte (aussi pertinent soit-il) ne fonctionne plus que de manière illustrative. Prenons l’exemple de PULP FICTION. La discussion à propos des hamburgers a plus d’une utilité, mais la principale est de montrer en sous-texte que les hommes de main sont sérieux et ne sont pas venus ici pour écouter du Dolly Parton. Comme ils embrayent sur ce qui peut passer pour des futilités (au lieu d’annoncer clairement qu’ils sont venus récupérer la valise de Marsellus Wallace), cela crée une atmosphère étrange où les jeunes se demandent à quelle sauce ils vont bien pouvoir être mangés. A ce titre, notez comme la mise en scène est explicite lorsque Samuel L. Jackson mord dans le cheeseburger et boit du Sprite. Eh oui ! Tout cela n’est rien d’autre que de la mise en scène ! C’est encore le cas pour DEATH PROOF, à la différence près que le discours s’étire un poil trop. Sans la présence de Kurt Russell, le rythme se relâche. C’est pour cela que si vous ramenez la comparaison avec cet épisode de PULP FICTION, vous constaterez que le rythme s'établissait au sein même de l’affrontement verbal. Dont acte.

Ca y est, j’ai définitivement capitulé à l’idée d’insérer le moindre Barbara Steele. Je crois que je vais commencer à noyer mon désespoir dans une boisson d’homme. L’alcool ne résout pas les problèmes. Mais l’eau non plus. « Je ne parlerai qu’en présence de ma vodka » comme disait Nicolas Sarkozy à la conférence du G8.

Ne continuons pas à médire sur ce film qui reste néanmoins l’un des plus intéressants de ce premier semestre 2007 et admonestons plutôt ces pauvres distributeurs qui ont osé scinder GRINDHOUSE en deux. Honteux que de pouvoir encore aujourd’hui laisser des producteurs tripatouiller les films des réalisateurs. Le véritable intérêt de GRINDHOUSE était de nous faire revivre ces fameuses doubles séances dont la France a jugé ses spectateurs imperméables à cette érudition. Déjà, cela ne nous plaisait pas trop. Pour information, le segment PLANET TERROR, réalisé par Robert Rodriguez, sortira le 15 août 2007. Ce qui est étonnant c’est qu’à chaque fois que Tarantino et Rodriguez s’accouplent, ce dernier se trouve sublimé par cette collaboration. Ce fut le cas pour FROM DUSK TILL DAWN et SIN CITY. Là encore, Rodriguez nous a concocté un film qui sort les kalaschs et qui claque la face de sa mère. Agissant comme un bulldozer qui passe et repasse sur des plants de violettes et de giroflées, j’ai toujours considéré Rodriguez comme un rustre adorateur du terreau de l’à peu près. Avec PLANET TERROR il réussit pourtant un très bon film au rythme très soutenu et au comique fièrement bis et politiquement incorrect. Un film où l’on n’hésite pas à tuer chiens et enfants ne peut pas être foncièrement mauvais.

Mais pour en revenir à mes amis les distributeurs, ces délicieux félons dont le travail consiste à créer les catafalques de leurs clients, ils nous ont une nouvelle fois montré toute la déclivité de leurs écholalies cérébrales. Ainsi, DEATH PROOF est devenu BOULEVARD DE LA MORT. Oui, vous avez bien lu : BOULEVARD DE LA MORT. Tarantino c’est l’exemple même de l’originalité et ils vont nous coller un titre on ne peut plus commun sur une affiche aussi retouchée. Déjà qu’ils nous vendent Tarantino sur des critères de cinéma Kleenex comme nous le dénoncions précédemment, voilà qu’ils arborent ostensiblement un simulacre d’affinité envers les séries B. Mais il n’y a rien de plus quelconque que BOULEVARD DE LA MORT !!! Faut avoir fait des études pour être con à ce point !

Le résultat parle toujours plus que la petite histoire. Reste la grande liberté avec laquelle Tarantino brise le joug du cinéma académique et refait souffler l’ouragan du tout-est-possible-pourvu-que-ce-soit-le-pire standardisé par les années 70, reste ce fétichisme du pied omniprésent et l’extrême sensualité avec laquelle il filme les corps (parce que DEATH PROOF est aussi un film puissamment érotique avant d'être sexuel), reste ces starpoufs complètement superficielles aux réflexions cacochymes, modèles parfaits des bimbos qui lisent « Elle » et qui achètent « Vogue » (grande intelligence de Tarantino d'avoir choisi des femmes qui ont toutes un petit quelque chose d'imparfait dans leur visage, leurs attitudes ou leurs expressions. Ce ne sont absolument pas des canons comme il a pu être écrit. Tarantino a cherché la spécificité qui contraste avec la beauté trop aseptisée, le canon irréel car trop parfait), reste cet amour des cascades qui ont plus de personnalité que des câbles effacés en post-production, reste une esthétique de la violence sublime car choquante (c’est la scène de l’accident, explicitement freudienne), reste une énorme dédicace à VANISHING POINT (autre exemple d’un scénario aussi épais qu’un sandwich éthiopien), reste le grand Kurt Russell, reste une belle leçon de cinéma.

CAGED HEAT            « Ca, c’est exactement le genre de films que je pourrais présenter quand je serai Jean-Pierre Dionnet » qu’il m’objecta d’un ton intrépide avec toute sa superbe. C’est à ce moment précis que je me rendis compte à quel point les films de Tarantino nous révélaient à nos instincts les plus réprimés. Apologie de la vengeance, humour noir, méchanceté jouissive, délectation de la brutalité qui donne la mort…

Quand j’étais petit, ma grand-mère gardait des bébés. Ce que j’adorais par-dessus tout, c’était les frapper sur le dessus du crâne avec leurs jouets. Je choisissais en général une sorte de lapin en plastique assez mou, suffisamment rigide pour provoquer la désagréable sensation du choc crânien, mais avec juste ce qu’il faut de souplesse pour ne pas laisser de traces. Ce n’était évidemment pas le plaisir de la souffrance qui était le plus satisfaisant, mais le fait d’entendre ces pleurs de bébés, qui s’inscrivaient dans mes tympans comme autant d’assises de mon pouvoir.

Ce genre de récréation ressurgit subitement en moi, et je déplorais de ne plus pouvoir me disculper derrière le prétexte de mon jeune âge, lorsqu’il reprit : « Cela donnerait quelque chose comme ceci : « Vous allez voir DEATH PROOF, hommage appuyé au slasher movie, genre qui prit ses sources au début des années 60 avec des films comme PSYCHO d’Alfred Hitchcock ou encore SEI DONNE PER L’ASSASSINO de Mario Bava, ce grand réalisateur italien qui dirigea Barbara Steele dans le formidable LA MASCHERA DEL DEMONIO en 1960. Le slasher deviendra définitivement un sous-genre du film d’horreur lorsqu’il sera popularisé par les séries HALLOWEEN, FRIDAY THE 13TH et A NIGHTMARE ON ELM STREET. Les Grindhouse étaient des cinémas de quartier particulièrement vivaces aux Etats-Unis, qui se spécialisaient dans la diffusion de films d’exploitation. Comme certaines compagnies produisaient un double programme pour l’occasion, DEATH PROOF faisait à l’origine partie du diptyque GRINDHOUSE, dans une version raccourcie. Ces films se définissaient la plupart du temps par une affiche bien plus alléchante que le long métrage lui-même. C’est le cas du CAGED HEAT de Jonathan Demme, production cormanienne dans laquelle nous retrouvons la flamboyante Barbara Steele. Par contre, cela ne concerne absolument pas GOLDENEYE, premier James Bond incarné par Pierce Brosnan, le héros de la série télévisée « Remington Steele ». Une série qui n’a rien à voir avec Barbara Steele. Ni avec Catherine Keener, qui a pourtant 3 « e » dans son nom, tout comme Barbara Steele. » Alors ? J’ai bon ? »

P’tit con.

Les enfants, c’est une M.S.T. ?

3 juin 2007 7 03 /06 /juin /2007 23:10
LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON

 

 

 

            Vous le savez, l’idée d’aller voir un film au Pathé Wépler est une occupation qui me rebute autant que le simple fait de trier des lentilles. J’ai un ami qui aime beaucoup trier des lentilles. Comme je suis un être supérieur (enfin, c’est mon coiffeur qui le dit), c’est ce que j’ai pu en conclure, lorsqu’un jour il m’a dit : « Moi, j’aime beaucoup trier des lentilles. » Je lui ai bien évidemment demandé s’il se rendait compte de la vacuité de l’empreinte culturelle qu’il allait laisser sur ce monde, ce à quoi il a rétorqué : « Figure-toi que la plus petite part

 

Pourtant, je me suis à nouveau rendu dans ce complexe où je n’avais pas mis les pieds depuis bien longtemps. D’abord, parce que je suis un vrai fainéant (c’est le cinéma le plus proche de chez moi) ; je fais donc partie de cette France qui se lève tard et qui vous emmerde. Il y en a qui trient des lentilles, moi j’aime me lever tard et bouffer des tympans de chevreuils. Et puis j’aime bien vérifier si le Pathé Wépler continue sa politique anti-cinématographique de gros complexe peu chaleureux et qui se plaît à faire des doigts d’honneur en pleine face de ceux qui lui donnent leur pécule. Sans plus attendre, voici ma réponse : oui !!! Petit changement : dès l’entrée, j’ai eu droit à ce genre de grand sourire préfabriqué suivi d’un « Bonjour » bien trop commerçant pour être honnête. L’apparence du tout-agréable. Le Pathé Wépler se perfectionne. « La carte à puce remplace le Remington » comme dirait le poète. En tout cas, pendant la projection, j’ai eu droit à l’inévitable employé qui entre (bruits des portes proéminent, votre honneur) et vient mater la fin du film. Enfin, je me plains mais d’habitude ils sont armés de walkies-talkies qui émettent des bruits rageurs contraignant tout spectateur à leur adresser un regard foudroyant. Or, point de cela cette fois-ci. Autre coup de chance que je ne peux passer sous silence : j’ai été affecté en salle 11. Juste à côté de la salle 10 ! Encore une expérience qui vient alimenter ma théorie de l’ouvrier polonais qui a conçu ces salles. Heureusement, j’avais prévu le coup et m’étais affublé d’un bon pull et d’un blouson pour la projection (oh, non, c’est dégueulasse, j’en ai partout sur moi !). Cela n’a pas empêché ma méchanceté de ressortir et de s’exprimer par de multiples gloussements sardoniques lorsque j’entendais certains individus non prévenus éternuer par salve. Après la séance, je sors. Je songe au film tandis que le soleil commence à me darder de rais acerbes. Nous sommes en juin et je suis habillé comme en décembre. J’éternue.

 

            Je suis allé voir LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON de Julian Schnabel, récemment prix de la mise en scène au festival de Cannes. Dire que ce prix n’a pas été usurpé serait sûrement se risquer à une affirmation indécente et malhonnête, nous qui n’avons vu aucun autre film en compétition, hormis ZODIAC de David Fincher (très bon film où son réalisateur montre qu’il sait désormais réussir ses fins). Il n’empêche que la mise en scène du film de Julian Schnabel est vraiment très intéressante formellement et idéologiquement. Lorsque Mathieu Amalric se réveille, nous entrons brutalement dans un style âpre et peu glamour qui annonce une exigence d’éradication des artifices. Les cadres sont très travaillés. C’est joliment décadré et agrémenté de flous étranges très inspirés. Eux-mêmes sont très millimétrés et s’évanouissent progressivement pour laisser place à la vie extérieure qui émerge. Ce qui est particulièrement beau c’est l’emploi du point au sein même de l’image. Là où précédemment certains faisaient le point sur l’image entière, Julian Schnabel décide de préciser certains endroits de l’image, reléguant le reste à des brumes qui resteront très isolatrices tout au long du film. La photo est très crûe, presque fade. Pas complètement. C’est la mise en relief qui la sauve. Exemple : le plan en gare de Berck-sur-mer où la perspective relève la fatalité qui semble peser sur ce plan. L’un des plus drôles du film d’ailleurs car, soit dit en pensant, bien que LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON aborde une histoire très dure, il n’en est pas moins rempli de passages vraiment drôles. C’est l’un des points qui permettent de fuir la complaisance (même si elle n’est jamais totalement absente, nous allons y revenir). Cette « mise au point » de départ est vraiment très excitante et nous nous disons que nous sommes partis pour un long voyage iconoclaste. A ce titre, le rythme suit la même ligne de conduite. Le film a du mal à démarrer (c’est archifaux, mais c’est le beau montage de Juliette Welfling qui nous le donne à penser) et paraît comme grippé, avec des moments de rien. Vides assez brefs. Et belle reconquête soudaine du sujet. Là-dessus, vient se placer l’idée de la voix off de Mathieu Amalric qui amène encore plus de décalage lorsqu’elle prend conscience de sa non-existence. Tout cela part vraiment très bien d’autant que le cadre, encore une fois, ne fixe par forcément celui qui parle, il le décadre volontairement pour se consacrer à des regards qui expriment plus que la fausse désinvolture de ceux qui les arborent, ou à des lieux, voire des objets qui symbolisent la réappropriation (premier grand thème du film). Et puis, la caméra va commencer à s’intéresser à Mathieu Amalric et c’est là, malheureusement,

 

Si vous ne pouviez plus vivre qu’avec un seul de vos cinq sens, lequel choisiriez-vous ? Le sens interdit ! Non ! Le toucher, forcément. C’est le seul qui soit véritablement vital. Jean-Dominique Bauby en a perdu l’usage et LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON nous raconte son calvaire, emmuré vivant dans le jardin de ses sentiments. Douloureuse impossibilité de témoigner l’échange. Et c’est bien là ce qui me gratouille dans la plupart de ces films qui nous montrent cancéreux, sidaïques et autres malades affublés de toute notre pitié et j’irai même jusqu’à déposer des fleurs sur ta tombe un soir d’orage. Car qu’y-a-t-il de plus démagogue que de provoquer la compassion du spectateur ? Evidemment qu’un malade en phase terminale c’est quelque chose de terrible. Evidemment qu’un couple qui perd son seul enfant c’est une tragédie. Evidemment qu’un tsunami qui détruit toute une région c’est effroyablement douloureux. Moi, je me suis cassé un ongle, ce matin. Ca compte ? Evidemment que si vous montrez tout cela, il faut être le dernier des insensibles pour ne pas être affecté. Là où le procédé devient abject c’est lorsqu’il est utilisé uniquement dans le but de provoquer ces larmes qui, de compassion, feront avouer au spectateur que ce film est tellement essentiel parce que tellement triste ! Je ne suis pas en train d’élaborer un projet de loi visant à faire disparaître ce genre de sujets car, au contraire, je pense, tout comme Stanley Kubrick, que « dans le cinéma, il n’y a jamais d’idées stupides ». Toute proposition est recevable à condition qu’elle s’accompagne de cet élément capital que l’on nomme « mise en scène ». Je sais que cela pourra paraîtredu charabia si Alexandre Arcady nous lit. Vous pouvez ainsi comparer la bassesse d’un film putassier comme LA STANZA DEL FIGLIO de Nanni Moretti (Palme d’or au festival de Cannes 2001, je vous le rappelle ; on croît rêver !) et la rareté avec laquelle Michael Winterbottom délaissait le sel lacrymal pour nous conter GO NOW, histoire d’un homme atteint de sclérose en plaques. Julian Schnabel participe à la même perception de la douleur. Ce qui l’intéresse ce sont les univers intérieurs, les détresses solitaires. Dans LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON, à chaque fois qu’il utilise la mise en scène pour s’échapper du carcan des larmes, il touche au but. Pour cela, il utilise les deux derniers alliés de Jean-Dominique Bauby : sa mémoire et son imagination. Le premier intervient moralement, pour notifier tout le recul qu’il aura sur la manière dont il juge sa vie. C’est le foisonnement de son esprit qui vagabonde, qui se rattache à ce qu’il ne pourra plus connaître (partie très délicate puisqu’elle peut aussi être sujette à tirer quelques larmes), et de sa réflexion qui s’organise. Et le second, sûrement le plus intéressant, qui rend formellement compte des dérélictions de son monde intérieur, où tout s’entremêle, Nijinsky et l’hôpital, son enfance et Emmanuelle Seigner en gare de Berck-sur-mer, un dîner luxueux en compagnie de la rayonnante Anne Consigny au moment de la perfusion etc. Lorsque Schnabel est entièrement dans son sujet, lorsqu’il figure le paradoxe du scaphandre et du papillon, il crée l’émotion. Lorsqu’il la cherche, il déroule le fil de la facilité et perd en crédibilité. Cela se retrouve notamment avec la scène où son père lui téléphone, conversation à sens unique qui ne fait que s’apitoyer sur le sort de Jean-Dominique Bauby. A ce moment-là, pourquoi ne pas filmer une petite fille dans la Nièvre qui déciderait de lui écrire une lettre d’encouragement parce qu’elle a lu son histoire dans le journal et qu’elle a été durement émue par cette leçon de courage et de vie ? Ou comment foncer droit dans un platane en pleine ligne droite alors que les pièges d’une route parsemée de chicanes furent jusqu’à présent évités. Sensation assez

 

Marie-Josée Croze est une nouvelle fois excellente. Dans la scène où Jean-Dominique Bauby lui apprend qu’il veut mourir, elle est sublimement évocatrice. Ce qu’elle joue est d’une telle richesse qu’elle passe de l’incompréhension au dégoût, à la colère rentrée, à l’impuissance, puis à la déception, au fait de prendre sur elle, se reprendre, reprendre le cours de son travail, remotiver son patient, ne pas montrer qu’elle se trouve affectée… Chacune de ses présences sont autant d’apparitions judicieuses et de fraîcheurs érotiques. D’une manière générale, la direction des acteurs recherche la vérité du geste et du regard, d’où découle la justesse de ton. Anne Consigny est aussi formidable et Niels Arestrup laisse encore entrevoir le grand comédien qu’il est. Par contre, j’ai toujours beaucoup de mal avec Emma de Caunes, toujours dans l’envie de

 

 

 

BAMAKO

 

 

 

            Sur le même mode du fallacieux prétexte d’affirmation de la misère humaine, la manipulation sait aussi se faire propagande. BAMAKO d’Abderrahmane Sissako. Déjà l’affiche annonçait clairement que nous allions chialer notre race. Tout est fait dans BAMAKO pour traduire l’inégalité avec laquelle la dette des pays du tiers monde s’impose à eux comme un système ordurier qui ne prend pas en compte la réalité économique, mais bien l’application stricto sensu du prêt. Alors voilà, le monde est cruel, les riches s’enrichissent, le réchauffement climatique aura notre peau et Vincent Delerm sort un nouvel album. Oui, c’est la désolation à Bamako et ce film ne prétend que rendre un peu plus compte du caractère compatissant que nous devrions exhiber. Montrer du doigt les pays qui ne cherchent qu’à asseoir leur domination. Faire ressurgir un sentiment naturel qui consiste à prendre la défense du plus faible face à l’ennemi diabolisé. La bonne cause et le bon dos. Mais quand le discours est suivi par la caméra qui s’attarde sur un petit malien, pour souligner que l’avenir de l’Afrique est en question et que l’on ne peut plus continuer à laisser ces personnes dans la pauvreté, le film fait du hors sujet caractérisé. Piste noire et nous croisons les doigts pour un cassage de gueule violent et sans rémission. Coup de sifflet du

 

A part ça, Abderrahmane Sissako ne fait jamais du cinéma. Il pense pouvoir rallier suffisamment de personnes à sa cause pour porter inconsidérément cette belle idée de justice au pinacle. Mais BAMAKO ne se réduit qu’à un simple débat à peine démocratique car attaque et défense ne sont pas évoquées avec la même partialité. D’ailleurs, nous ne sommes même pas en terrain neutre. Ce n’est qu’une fausse bonne idée de mise en scène, puisque l’on ne voit que cela et qu’elle n’arrive pas à se fondre dans le discours. Enfin, les inserts entre les séquences de tribunal ne sont même pas 

 

 

 

IDIOCRACY

 

 

 

            Savoir s’éloigner des réalités du monde rapproche parfois plus de ce qui nous entoure que les théories fumeuses qui prétendent nous éclairer. Ainsi, l’imagination de certains scénaristes est parfois plus proche de la vérité que certains politiques. Et puis j’aime bien les sujets complètement improbables, voire abracadabrantesques. Nous y trouvons parfois plus de liberté (en tout cas, plus de folie, ça c’est sûr) que dans la plupart des films à la conception scénaristique dite « classique ». C’est

 

IDIOCRACY de Mike Judge avait donc tout pour me plaire. Le film est basé sur le principe assez jubilatoire qu’un employé de l’armée participe à une expérience hibernatusienne qui le réveillera un an plus tard. Là-dessus, il se passe forcément tellement de choses dans notre société que l’expérience sort de la mémoire des militaires (si, si ! Je vous jure que les scénaristes ont osé) et qu’il sort de sa capsule de protection 500 ans plus tard. Années pendant lesquelles le quotient intellectuel de la population s’est considérablement abaissé si bien qu’il flirte avec le zéro barthezien. Bon, jusque-là faut sacrément s’accrocher pour ne pas en vouloir à la cohésion fictive du réalisateur au public d’être complètement décousue et d’effracter en tous sens. « Dans un vrai film tout doit être convaincant », citation de Jacques Becker qui semble avoir été jetée aux oubliettes. Comme le film est plus tourné vers le délire que vers la critique satirique de nos sociétés contemporaines, nous parvenons étrangement à passer outre ces différents petits défauts et à nous focaliser sur les avalanches de rire qui vont s’ensuivre. Car IDIOCRACY joue énormément avec tous les délires imaginatifs qu’il peut se permettre dans une société postérieure de 500 années à la nôtre. Et, pour le coup, le décalage est vraiment très très drôle. A hurler comme nous est présenté le futur président des Etats-Unis d’Amérique, superstar de porno et champion de fessée ultime ! La société est devenue une société de l’instant, du plaisir immédiat. Tout est énoncé selon le principe de plaisir. Quoi que vous cherchez (ou ne cherchez pas) à acheter, c’est une superbe jeune femme très déshabillée qui en vantera les mérites. Les marques ont envahi tous les recoins, même les plus intimes. L’espace public s’est désocialisé au profit d’un espace privé prosaïque. L’absurde a été poussé à son comble puisque toutes les cultures sont arrosées au Gatorade, suite au procès gagné par la marque qui s’était aperçue de la concurrence déloyale que l’eau entretenait. Sa fonction s’est alors réduite à devenir « ce truc dans les toilettes ». Tout comme Luke Wilson est souvent traité de « pédé » à cause de sa manière de parler, tout est devenu réducteur du fait de l’appauvrissement du langage. On emploie un maximum de « cul » dans une phrase, par exemple. La comparaison peut être très

 

Côté mise en scène, c’est assez gentil. On taille un peu les rosiers, on élimine les mauvaises herbes et on admire les fleurs qui poussent. Pas d’excès dans la conception des plans, pas de véritables surprises sinon scénaristiques (et dans le jeu des comédiens aussi). Le film est plutôt bien monté, surtout dans les chutes des gags, et est suffisamment entraînant pour capter notre attention jusqu’à la fin, ce qui est déjà plutôt pas mal comparé à la majorité des films actuels. Par contre, il faudra huer une fois de plus l’utilisation catastrophique des images de synthèse. Elles sont d’une disgrâce totale. Même s’il était difficile

 

Le film n’a pas la profondeur d’un « 1984 » mais il s’approche parfois d’une évidente relation à notre situation. Mais, tout comme 99,37% des scénarii qui projettent l’avenir, celui d’IDIOCRACY a trop tendance à s’appuyer sur des éléments relatifs à nos comportements actuels sans en anticiper les évolutions. C’est comme si le monde s’arrêtait aujourd’hui et que l’on s’engageait sur la pente du toujours pire. C’est pour cela que cette cohésion fictive ne fonctionne jamais tout du long, mais elle n’est que très secondaire car IDIOCRACY n’est qu’un pur film de divertissement (la preuve qu’il n’y a pas de profondeur c’est la morale très succincte que Luke Wilson adresse à Maya Rudolph, la manière de se comporter au cas où elle parviendrait à rejoindre l’année 2005. Cela est digne d’un épisode de série télévisée et c’est d’ailleurs une vraie erreur que d’avoir conservé cette scène antipoétique). Tout cela prouve que les deux vitesses du

 

 

 

LUCKY YOU

 

 

 

            LUCKY YOU est un petit film pour petits joueurs. Curtis Hanson est pourtant un cinéaste qui arrive quelquefois à nous surprendre (se référer au magnifique THE HAND THAT ROCKS THE CRADLE ou encore à WONDER BOYS) quand il n’est pas en manque d’inspiration (IN HER SHOES, 8 MILE). Pour LUCKY YOU, il fallait cocher la seconde option. Le film s’adresse aux novices ainsi qu’à ceux qui n’y entendent rien. Toute notion explicative vient alors très vite exaspérer le joueur plus expérimenté. Quiconque aura déjà fréquenté une table de poker parviendra très vite à relever les nombreuses erreurs du scénario. Il devient alors très vite conventionnel avec une intrigue un peu forcée, pas vraiment passionnante, et un déroulement téléphoné. Qui peut encore croire qu’Eric Bana va gagner le tournoi ? L’histoire d’amour avec

 

 

 

BEE SEASON

 

 

 

            Très beau film. Sortie sans succès. Probablement peu d’écrans. Film tout de même assez obscur. Mais c’est étonnant car si l’on compare IDIOCRACY à BEE SEASON, le premier renferme un potentiel très populaire qui aurait pu assurer son succès s’il avait eu plus de salles, alors que le second qui est bien plus fignolé, plus recherché et faisant appel à un travail beaucoup moins passif (même si ce mot n’est pas tout à fait juste (car, pour moi, le spectateur doit par essence être actif) il a au moins le mérite d’être parfaitement compréhensible) du spectateur, n’aurait sûrement pas rencontré un public très conséquent de toute manière. Et pourtant, comment ne pas être touché par un film aussi beau et intelligent ? Réalisé par Scott McGehee et David Siegel, dont je n’ai pas vu leurs précédents films : THE DEEP END et SUTURE (je téléchargerai ça comme un goret un de ces quatre). BEE SEASON, il me tardait de le voir parce que je me souviens qu’à l’époque de sa sortie, le peu de critiques à avoir fait leur boulot l’avaient étrillé. Et là, il va falloir que l’on m’explique comment l’on peut passer à côté d’un film aussi juste et qui a la grosse qualité d’être au-dessus du lot au niveau technique. BEE SEASON est monté par Lauren Zuckerman et devrait être étudié dans toutes les bonnes écoles de cinéma tellement ce montage est parfait. Il jongle avec les différences de rythmes, les ellipses flamboyantes, les choix de porter à l’écran toujours le plan le plus judicieux etc. C’est une merveille. On est même soufflé par tant de virtuosité, si bien que le film passe très vite. Aucun temps mort, uniquement quelques précipitations judicieuses. La photographie est classieuse et les cadres sont à vendre sa mère-grand sur Ebay. Ca n’arrête pas ! Toujours une idée au minimum dans le plan. C’est la grand-messe des talentueuses ressources visuelles du

 

BEE SEASON est un film qui explore la perception mystique dans ce qu’elle a de plus ésotérique. Il définit la cellule familiale comme le point de départ de cette éclosion. Les liens entre les quatre membres de la famille sont intensément illustrés par le scénario qui les nourrit de toutes les ramifications que cette expérience engendrera sur chacun. C’est foisonnant, juste et imparable. La dimension spirituelle qui imprègne le film est parfois un peu trop abstraite. L’attention se déporte. Mais tout est lié et nous ramène inévitablement au cœur du problème. Cette approche du mysticisme comme une problématique du rayonnement intérieur trouve sa résolution dans le dernier mot que Flora Cross parvient à épeler correctement. C’est l’aboutissement de son état d’être décisionnaire qu’elle est capable d’intégrer désormais (c’est ce que signifie la scène précédente où elle entre en transe). En épelant « origami », elle comprend donc les enjeux familiaux qu’elle avait jusqu’à présent subits (d’où la culpabilité lorsque sa mère intègre l’hôpital psychiatrique) et peut ainsi choisir, de manière non équivoque, l’essentiel comme utilitaire de son bonheur. Et c’est avec beaucoup de délicatesse que Scott McGehee et David Siegel composent cette histoire comme un poème. Parfois uniquement adressé à ceux qui seront concernés, parfois délivrant un message universel, mais toujours fonctionnant comme une soudure qui viendrait réunifier des chaînons mal imbriqués. Ce film n’a évidemment pas été assez vu et c’est pour cela

 

La question qui se pose aujourd’hui est donc bien : « Le spectateur peut-il, à juste titre, prétendre qu’un film qui le frustre entièrement (et de manière consciente) n’est pas intéressant, ou bien ce même film est-il réussi quand il atteint l’émotion qu’il voulait faire naître, aussi répugnante soit-elle ? »

 

28 mai 2007 1 28 /05 /mai /2007 19:27

DANCING AT THE BLUE IGUANA            Ce n’est quand même pas grand-chose de demander à un réalisateur qu’il nous raconte une histoire ! Moi, ce que j’aime bien au cinéma c’est que l’on me raconte une histoire. Ah bon ? Moi, j’aime les culs qui s’emboîtent. Mais quand j’écris « histoire », je ne vois pas obligatoirement de relation de cause à effet avec le scénario. Le scénario n’est qu’une béquille, une assistance technique qui permet de dégripper des rouages qui nécessitent plus de fluidité, de surprise et de souffle épique (gardons le lyrisme pour la mise en scène). Or, le scénario n’est pas la panacée universelle, de quelque manière que puissent se fourvoyer les producteurs. Il est néanmoins considéré comme l’élément déclencheur de la mise en production d’un film. On lui réserve un trône un peu trop proéminent à mon goût. Et pourquoi pas mille vierges garanties à celui qui livrera le meilleur scénario, tant qu’on y est ?

Un scénario n’est pas une fin en soi.

C’est pour cela d’ailleurs qu’on ne les publie jamais, à quelques rares exceptions près (et toujours après que le film ait été exploité ; ce qui prouve bien qu’un scénario n’est qu’une partie intégrante d’un tout et non pas une œuvre à part entière). Ce n’est qu’une suite d’indications qui ne prendront forme qu’une fois que d’autres éléments visuels ou sous-jacents s’y additionneront. Il n’est donc pas question d’en faire le symbole déiforme du tout-succès.

Rester fidèle à un scénario n’est donc pas raconter une histoire. Ce qui prend sens se trouve plus dans la matière transmise que dans la matière figurée. Le vecteur de tout cela, évidemment, c’est la mise en scène. C'est-à-dire comment un cinéaste fait passer des émotions à travers ce qu’il montre, ce qu’il raconte. Marre de la dictature du scénario traditionnel qui se déroule en phases. Le scénario traditionnel, c’est le développement d’une intrigue que l’on expose, des indices qui l’étoffent et de son dénouement qui la clôt. Thèse. Antithèse. Synthèse. Et foutaise, donc. Les principes narratifs sont, une nouvelle fois, de la mise en scène pure et dure, qui peut toutefois naître dès l’écriture. Mais ils ne nécessitent pas forcément un point de mire pour bâtir un scénario dense et profond. Il est tout à fait possible de faire un bon film en décrivant un univers, en transposant un sentiment ou en avançant une réflexion, par exemple. Nous entrons là dans des milieux extrêmement créatifs.

De nos jours, trop peu de films nous racontent quelque chose.

Encore moins quelque chose d’intéressant. Je veux voir du travail, je veux sentir le mystère de la création, je veux être surpris, je veux m’interroger (donc apprendre), je veux être déstabilisé et je veux être victime d’arythmie cardiaque. Je ne connais que ça. Alors je cherche, mais peu de cinéastes savent parler.

            Dans la trilogie GINGER SNAPS, vous pourrez voir tout ce qui fait la déliquescence du cinéma en général et du film de genre en particulier. C’est d’autant plus regrettable que GINGER SNAPS s’ouvre sur un délicieux générique qui croustille sous la dent. D’abord une idée tout ce qu’il y a de plus régalicieux : la mise en scène des meurtres que les deux sœurs reconstituent. Originalité des compositions photographiques et joli montage qui alterne noir et blanc et couleurs retravaillées. Du grain, des changements d’échelle qui varient le rythme et une musique intimiste agréablement mélancolique. C’est assez beau et l’on se dit que le film a sûrement plus à dire que la pseudo histoire de loup-garou que John Fawcett va tenter de mettre en place. Grandiose idée scénaristique que ces deux sœurs qui aiment à se photographier dans des scènes de meurtres. Bel esprit d’humour noir qui nous ferait applaudir des deux mains si cela en était vraiment, mais la séquence post-générique vient nous apprendre qu’il s’agit d’une présentation de leurs œuvres à leur classe. Par de gros plans appuyés sur les deux héroïnes (très bonne idée que d’avoir engagé des comédiennes hors du critère « glamour et compagnie »), John Fawcett suggère qu’il s’agit moins d’une plaisanterie que d’une véritable fascination que les adolescentes ont pour les affaires sanglantes. Ce que le film va venir étayer par la suite, notamment dans l’une des premières scènes où Katharine Isabelle offrira à sa sœur de tuer sa pire ennemie. Paroles lancées sans réfléchir ? Défi d’adolescentes ? Véritable proposition ? Et puis le film va s’enrichir de la métaphore de la transformation. Difficulté du passage au monde adulte. Selon la vision de John Fawcett, ce passage est une mort. C’est la perte de la pureté (celle de l’enfant, bien évidemment). Toute cette symbolique est assénée avec une telle lourdeur (les menstruations tardives, le sang comme autant de rapports à la vie et à la mort, le père muet, vocabulaire explicite etc.) que GINGER SNAPS perd toute la poésie sur laquelle il pourrait se reposer.

Sur le même thème nous préférons, et de très loin, le sublime INNOCENCE de Lucile Hadzihalilovic, subtil et impeccable.

Encore plus gauches sont les interprétations des deux comédiennes qui jonglent avec le grand guignol et le bulldozer pour composer leurs expressions faciales. A ce jeu, Emily Perkins est la plus forte, insupportable en adolescente renfrognée qui passe tout le film la tête baissée à faire des yeux de cocker soumis. Trait caractéristique de ceux qui passent leur temps à se plaindre que le monde entier est contre eux. Encore une douce philosophie !

FUNNY GAMESEt pour notre plus grand malheur, une suite à été donné à cet insipide premier opus : GINGER SNAPS : UNLEASHED. Katharine Isabelle n’a plus qu’un rôle anecdotique et Emily Perkins, toujours aussi peu dirigée (cette fois-ci le fautif se nomme Brett Sullivan), peut s’en donner à cœur joie. Elle en fait des patatonnes et le film perd toute sa profondeur pour ne devenir qu’une suite quelconque d’une énième histoire de loup-garou. Les scènes se traînent en longueur, le montage est inexpressif, le scénario grotesque, les maquillages risibles et la photographie sans énergie. Reste encore une belle idée de générique. Des parties du corps éclairées qui semblent surgir d’une pénombre inquiétante, de très beaux zooms sur des images arrêtées, du sang qui amène le malaise, un malaise renforcé par une bande sonore qui traduit déraillement et désabusement, le tout gâché par des extraits de dialogues issus du premier volet uniquement pour faire comprendre à ceux qui ne l’auraient pas vu, la teneur de GINGER SNAPS. Notons que nous n’aurons même pas droit à cette petite gâterie pour GINGER SNAPS BACK : THE BEGINNING de Grant Harvey. Le générique est tout ce qu’il y a de plus commun, tout comme cette histoire d’un autre siècle qui prétend expliquer les origines du mal, mais qui n’est en fait qu’un nouveau rejeton qui exploite une lignée en pleine déclivité.

Voilà comment l’on génocide le film d’horreur.

            Le genre recèle pourtant tellement mieux ! Prenons l’exemple de CANDYMAN. Réalisé en 1992 par Bernard Rose (très bon réalisateur dont on parle trop peu), il témoigne toujours, 15 ans plus tard, des ingrédients qui font la majesté d’une telle entreprise. Ce film est empreint d’une force lyrique inextinguible. Ca serait possible d’employer des mots que tout le monde comprend, pour une fois ? D’accord. N’ayons pas peur des mots, CANDYMAN est un chef-d’œuvre, un vrai. Un de ceux qui vous aguichent de leur parfum céleste et finissent de vous enivrer par les réminiscences lancinantes qu’ils ont su distiller. A ce petit jeu, CANDYMAN bénéficie d’une composition musicale signée Philip Glass, absolument admirable sur tous les morceaux. Ils ne se contentent pas d’être figuratif par rapport aux scènes où ils sont insérés, mais fonctionnent plutôt comme un contrepoint à l’action. Ainsi, orgues, synthétiseurs et surtout chœurs particulièrement éthérés se dévoilent comme des thèmes religieux, qui ont un double emploi : une opposition ainsi qu’une combinaison avec le romantisme macabre du film. Car CANDYMAN n’est absolument pas l’histoire d’une jeune femme (Virginia Madsen) qui lutte face à un être surnaturel qui veut la faire sienne et non pas la tuer. C’est toute la complexité du scénario. « Pourquoi Candyman ne tue-t-il pas Virginia Madsen dès qu’il en a l’occasion ? » Telle est la véritable question qu’il faut se poser. Car il pourrait très bien l’entraîner dans la mort dès qu’elle prononce son nom pour la cinquième fois devant le miroir, ou même la première fois qu’il lui apparaît de visu dans le parking. Moi, je l’aurais violée d’abord. Non, finalement, je l’aurais fait après. Alors quel est le sens de ce renoncement ? La réponse se trouve dans la première scène du film où l’on nous raconte cette histoire des deux adolescents qui avaient prononcé le nom de Candyman devant un miroir. La jeune fille et le bébé dont elle s’occupait trouvèrent la mort alors que le jeune garçon fut épargné. En fait, Candyman a besoin qu’une personne survive pour prolonger sa légende, mais il n’hésite pas à tuer toutes les autres personnes présentes sur les lieux au moment de son appel. Virginia Madsen ne meure pas car c’est à travers elle qu’il revoit la personne qu’il a aimé. Bien que ce soit elle qui l’ait appelé, Candyman l’a choisie pour être sa douce. Ce sera donc sa collègue de travail, Kasi Lemmons, qui mourra, alors que Candyman et Virginia Madsen vont se chercher à travers le dédale qui isole la fiction (c'est-à-dire la légende urbaine) de la réalité. C’est ainsi que Candyman se téléporte du monde fantasmé à la réalité quand Virginia Madsen l’appelle, alors que celle-ci passe de l’autre côté du miroir pour pénétrer l’univers du tueur au crochet (deux symboles très nets qui se produisent lorsque les deux étudiantes vont à Cabrini Green pour la première fois). C’est aussi la figure labyrinthique que l’on retrouvera dans la scène du bûcher. Candyman cherche ainsi à faire d’elle une légende.

Reparlons un peu de cette scène du début avec les deux adolescents. C’est la première grande scène du film et elle nous oriente dès lors vers une fausse piste. En effet, c’est un peu comme si Bernard Rose nous conviait à un film d’horreur pour adolescents qui ne réclament qu’une débauche d’actions sanguinolentes et de scènes gores. A l’époque où sort CANDYMAN, les slashers sont devenus une véritable industrie. Nous dénombrons 8 FRIDAY THE 13TH, 6 A NIGHTMARE ON ELM STREET et 5 HALLOWEEN. Bernard Rose va alors s’amuser à singer cette kyrielle de films réservés à une certaine partie de la population : les adolescents adeptes du cinéma pop-corn. Or, CANDYMAN est tout sauf un énième slasher (même si le phénomène fut récupéré et que deux suites désastreuses lui ont été données).

Qui plus est, c’est un film pour adultes, sur des préoccupations d’adultes.

MICHAEL RADFORDCar ce genre de fausses pistes, de faux semblants, de vérités cachées et de préjugés sont au cœur du film. Lorsque CANDYMAN s’axe sur les légendes urbaines, il énonce en sous-texte les disparités sociales d’une société qui crée les monstres dont elle veut avoir peur. Selon Bernard Rose (qu’il ne faudrait cependant pas dissocier de Clive Barker qui a signé la nouvelle originale), les légendes urbaines sont une expression déguisée des disparités sociales. Il oppose ainsi un milieu bourgeois à une banlieue très défavorisée, mais ne manque pas de figurer qu’il n’y a pas vraiment de différence entre les personnes qui les peuplent. C’est ce que semble signifier l’opposition des coupures de journaux que Virginia Madsen montre à Kasi Lemmons. Nous allons apprendre qu’il s’agit plutôt d’une apparence trompeuse, d’une opinion préconçue. Car, en fouillant un peu, on trouve toujours quelque chose derrière le miroir de sa salle de bains, en faisant le point sur son projecteur de diapositives on trouve toujours quelqu’un qui se tapit dans l’ombre, ou encore en essayant de passer outre le fait que quelqu’un tient un couteau devant une scène de meurtre, la réalité est peut-être toute autre. Elle n’est pas toujours non plus celle que l’on souhaite voir (comme Virginia Madsen sera la dernière au courant que son mari la trompe). En poursuivant ses recherches, ce à quoi Virginia Madsen va se heurter est la violence concrète et la misère qui sont autant de réalités tangibles pour ceux qui les vivent au quotidien (c’est le terrain parfait pour l’élaboration de légendes faites d’atrocités mais surtout de peurs). Pour Virginia Madsen qui vit dans le monde du confort, cela n’a presque qu’une valeur de mythe. Mais lorsqu’elle va se rendre compte de sa méconnaissance, c’est sa propre peur qu’elle va affronter.

Attention il va nous dire qu’il a tout compris : CANDYMAN est avant tout une interrogation sur nos peurs contemporaines et la manière dont elles se développent.

Au niveau de la mise en scène, félicitons-nous du merveilleux travail accompli par Bernard Rose, car il a énormément développé et enrichi la nouvelle de Clive Barker. Tout d’abord, il faut bien se rendre compte que CANDYMAN est un grand film social. Un grand film sur la fracture sociale, plus précisément. Dès le début, Bernard Rose nous y convie avec cette magnifique vue d’avion qui capte l’essence même du mélange social. On part du général pour arriver au particulier. Ensuite, il établit une relation directe avec les peuples défavorisés et plus précisément avec la ghettoïsation des Noirs américains (car, dans la nouvelle, Candyman n’était pas Noir). Et c’est là où je me pâme devant tant d’intelligence et d’à-propos. Car Bernard Rose va étayer son parti pris d’une manière absolument prodigieuse. Dans la façon dont il va développer son scénario, il va placer l’origine de la légende de Candyman au sein d’un fait divers raciste. Il entre ici en rapport avec la peur du Noir comme phénomène d’identification d’une population (les abeilles la symbolisent comme si Candyman en était la reine), mais aussi avec l’entretien de la peur née d’une rumeur (comme une sorte de contrôle différé). C’est là où toute la richesse du scénario nous excite car elle prétend montrer du doigt la peur tout en l’admettant comme une nécessité naturelle. Et c’est d’ailleurs là où tout sonne juste car l’être humain n’est schématiquement sujet qu’à deux grands sentiments : l’amour et la peur. Tout le reste ne découle que de l’un ou de l’autre, mais les deux sont amenés à cohabiter. Nouvelles preuves dans la mise en scène de Bernard Rose : la scène des adolescents (dont nous avons parlé plus haut) où le désir sexuel cherche à naître de la peur qu’il pourrait y avoir à prononcer le nom de Candyman devant un miroir, ou encore la scène dans l’antre de CandymanINNOCENCE, lorsqu’il porte Virginia Madsen comme une jeune mariée et qu’il s’apprêter à la déposer sur son autel. Tout l’effet romantique qui naît trouve son apogée au moment où Candyman passe son crochet de boucher entre les cuisses de Virginia Madsen et que celle-ci lui avoue sa peur. Une peur qui l’excite terriblement. Et Virginia Madsen, elle n'est pas excitante, un peu ?

Un des grands talents de Bernard Rose (qui a aussi réalisé deux autres magnifiques films : PAPERHOUSE et IMMORTAL BELOVED) est qu’il arrive à nous faire balancer entre fiction et réalité sans qu’aucune piste ne soit décisive. Il faudra aller jusqu’à la scène de fin pour être finalement certain que la légende urbaine est devenue un fait divers. Jusque-là, il est tout à fait plausible que Virginia Madsen soit en proie à des problèmes psychologiques graves. Un de ses autres grands talents est qu’il a réussi à faire un film social sans que cette thématique ait pris l’ascendance sur le fantastique, ce qui est parfois irritant chez des cinéastes comme Bertrand Tavernier et Ken Loach, que nous aimons bien, mais qui s’érigent un peu trop en donneurs de leçons.

Le film ne cesse pas d’être passionnant à chaque instant, même s’il devient de plus en plus triste (mais romantique). Remarquez comme Virginia Madsen arbore de nombreux sourires dans les premiers temps du film, alors que plus sa vie se désagrège et qu’elle se trouve piégée dans un cercle infernal, plus son visage perd de sa joie de vivre, devient sérieux et désenchanté. L’extrême variété de son jeu ira jusqu’à la mener dans des expressions qui ne sont plus les siennes, comme si elle était possédée par un démon intérieur (cela est particulièrement flagrant dans la scène où elle revient chez elle et découvre Carolyn Lowery (remarquez au passage que son chemisier dans la scène finale est un délice !) en train de repeindre les murs en rose). Il faut dire que Virginia Madsen est époustouflante. C’est son meilleur rôle et probablement l’un des plus touchants de tout le cinéma de genre. Ce qu'elle fait est énorme. Cmb. La multiplicité des états par lesquels elle passe ne sont jamais surjoués, mais à chaque fois pleins de sensibilité et d’énergie. Elle arrive à faire évoluer son personnage de telle sorte qu’il n’est absolument plus le même qu’au début, le scénario aidant, bien sûr. Même avec un seul œil, sa colère et son envie de justice transpirent.

L’interprétation de ce rôle est une des choses les plus délicieuses qu’il m’ait été de ressentir au vu du panel des réactions qu’elle arrive à nous transmettre.

Enfin, CANDYMAN regorge de petites perles qui font son charme un peu morbide, un peu poétique, un peu romantique, un peu malsain… Bernard Rose a eu la chouette idée de ne faire apparaître Tony Todd qu’à la moitié du film. De plus, sa première apparition est une mise en scène fabuleuse. Très flamboyante, très dionysiaque, très rock n’ roll. Et puis, il y a aussi la manière dont Bernard Rose crée l’angoisse. D’abord, il annonce au spectateur qu’une menace plane sur le protagoniste, qui n’en sait rien. Et puis, il installe le climat très lentement, à l’image de ce plan dans les toilettes publiques où la caméra se détourne doucement de Virginia Madsen pour fixer l’entrée d’où trois voyous vont surgir. Les effets de surprise sont aussi présents, ils permettent de varier le rythme. Il y a aussi un chien et des enfants que l’on n’hésite pas à trucider (même un gamin que l’on émascule), comme un joli pied de nez au politiquement correct (cela était aussi magnifiquement dit dans FUNNY GAMESCHARLOTTE AYANNA). On y trouve une esthétique riche, méticuleuse et classieuse. Cela passe par un travail sur la misère, la saleté, les immondices, absolument parfait et par une photographie qui utilise beaucoup les effets lumineux (avec alternance de flashes, d’effets stroboscopiques, d’images subliminales ou de projections sur les visages, comme lorsque Virginia Madsen discute avec DeJuan Guy et que la lumière transperce le grillage derrière elle et vient figer des ombres sur son joli minois, symbolisant la prison dans laquelle elle est en train de s’enfermer ; c’est tellement beau que je pourrais décider d’aller vendre des beignets à Saint-Jean-de-Monts avec des tongs, pour ma repentance). Et nous mentionnerons Dan Rae, le monteur, qui a su brouiller les pistes par des coupes sèches, des raccords en pleine action ou encore des ellipses anticipées (comme celle où l’on raconte la véritable histoire de Candyman à Virginia Madsen, qui se retrouve de suite après dans son antre. Je fonds ! Je me liquéfie !)

Pour CANDYMAN, j’aurais toujours une longueur d’avance sur la plupart d’entre vous car, lors de sa sortie en salles, j’ai eu l’immense satisfaction d’assister à une de ses projections et en pleine nuit, à 05 heures du matin, s’il vous plaît ! Comme un film d’horreur se regarde uniquement en pleine nuit et dans le noir, ce fut une belle expérience d’appréhension de sa peur car, finalement, le sujet du film crée un troublant renvoi du spectateur à son état de voyeur. Là où CANDYMAN nous convie à une société régie par les peurs, il nous convainc que nos préjugés nous empêchent de les affronter. Or, il est normal que l’homme ait peur. Celui qui n’a pas peur, c’est le fanatique, celui qui se fait exploser sans crainte du châtiment de Dieu. Il n’est pas souhaitable non plus que l’homme vive dans la peur. Il doit donc apprendre à l’affronter au lieu de la rejeter comme on rejette des populations en périphérie des grandes villes. C’est comme un écho qui répondrait à la question cinéphilique : « Pourquoi aller voir des films qui vont nous faire peur ? »

Clôturons le chapitre des trilogies. La boucherie SAW ne m’inspire que peu de choses. Nous tombons une nouvelle fois dans le cinéma de l’excès qui cherche toujours plus. Cette fois-ci par le scénario : toujours plus de perversité dans le domaine de la torture. Il faut reconnaître une qualité à ce scénario. Chaque épisode se suffit à lui-même alors que les trois films rassemblés forment un tout extrêmement cohérent. Je parle de cohérence et non pas de crédibilité car le machiavélisme avec lequel les tueurs ont concocté leurs plans repose sur tellement de données qu’ils ne maîtrisent pas, qu’il est absolument impossible que tout se déroule comme ils l’avaient prévu. Et pourtant cela arrive, ce qui arrange bien les affaires des scénaristes.

Pour le reste, la mise en scène ne fait pas dans la dentelle non plus. On ne s’appuie pas sur le scénario mais sur de l’effet. Montage extrêmement serré pour les scènes d’action, tortures abominables, scénario où les révélations doivent exprimer une surenchère constante… C’est du cinéma à impact immédiat, sans profondeur et sans éclat.

La vulgarité qui s’exprime, quoi.

            Pour en finir avec le cinéma d’horreur, si vous voulez voir une très mauvaise adaptation d’une bande dessinée culte, je vous conseille GROS DEGUEULASSE de Bruno Zincone. Cet homme qui n’a aucune exigence artistique (il a aussi signé EMMANUELLE 6 et puis s’est mis hors circuit), s’est contenté de faire un copier-coller de l’album sans essayer d’en extraire son véritable propos. Car la bande dessinée de Reiser en a un, et des plus intéressants. Si elle a connu un véritable succès c’est qu’elle se permettait, à l’époque où elle sortit, de faire une critique particulièrement CANDYMANacerbe d’une société, à travers un personnage qui en cerne parfaitement les rouages mais préfère exiler sa réflexion dans un absurde salvateur. C’est un humour cruel, à l’image d’une société qui ne mélange pas ceux qui la font et ceux qui la subissent. Pour une part d’entre eux, la violence du quotidien est tangible, quelque chose contre laquelle ils sont obligés de composer et qui s’éloigne toujours plus de la logique de ceux qui la regardent. C’est aussi un thème de CANDYMAN, où les Noirs se servent d’une légende pour éviter de se retrouver uniquement face à leur misère. Gros dégueulasse, lui aussi, la connaît la misère. Son arme c’est la poésie absurde du quotidien. Une arme un peu grasse, complètement rabelaisienne. La profondeur naît du désespoir chez ce personnage. Il est au bas de l’échelle et sait que son avenir n’est pas de s’élever. Il adopte alors un comportement de philosophe, avec des opinions sur tout et sur tout le monde (il préfigure notamment les « Brèves de comptoir »). C’est cette vision du monde, irrationnelle, démesurée et complètement décalée qui irrigue les chemins de l’humour dont tout le talent revient à Reiser. Car Bruno Zincone ne doit pas rire tous les jours. Le film qu’il nous a donné en est particulièrement dénué. C’est un comble pour une bande dessinée qui avait amené un nouvel effort du rire, une nouvelle dimension de la farce (ou plutôt qui renouait avec une ancienne tradition française, puisque Molière s’en servait déjà dans ses premières œuvres). C’est un peu comme si le film se servait des personnages du livre sans chercher à les inscrire dans les revendications de Reiser. Le défi, lorsque l’on adapte un roman au cinéma, est d’en faire autre chose que ce qu’est l’original. Le meilleur moyen pour le cinéaste est alors de faire en sorte que le livre devienne sien. Pour une bande dessinée, cela se complique car l’univers visuel est déjà imprimé et c’est une part majeure dans la réussite de l’ouvrage. La grande idée était donc d’adapter Reiser et non « Gros dégueulasse ». Le livre de Reiser est une plaisante idée d’approximation graphique, d’un monde en mouvement, de corps imprécis, d’une imagerie aux antipodes des critères soigneux et chiadés. Or, faire passer l’incompétence cinématographique de Bruno Zincone pour une corrélation justificative du monde de Reiser serait se tromper sur le sens même de l’approximation. Même si Gros dégueulasse se trouve au milieu d’un monde un peu foutraque, un peu mal foutu, c’est le monde tel qu’il le vit. Les différents manques cinématographiques du film ne sont que des pertes de ce même monde. Parce que la retranscription, cela se travaille. L’univers de Reiser est un critère artistique. Celui de Zincone est tout le contraire.

Le montage est le plus nul qu’il m’ait été donné de voir.

Il aurait au moins pu sauver quelques gags mais, au contraire, il ne fait que les enfoncer en ne donnant aucun relief au texte de Reiser (dont l’intégralité a été conservée). Quant à la photographie, c’est à se demander si le film a été éclairé. A mon avis, une seule source (comme la plupart des films français, me direz-vous) et puis basta. Mais le plus hallucinant revient à la direction d’acteurs. Regroupement exceptionnel des plus mauvais comédiens au mètre carré. Et surtout des comédiennes. Elles ont probablement été choisies en fonction des critères de beauté des années 80, ou du réalisateur, mais n’ont aucune notion d’art dramatique. Je parle des petits rôles. Pour ce qui est de Jackie Sardou, Valérie Mairesse ou Pascale Roberts, elles peuvent au moins s’appuyer sur leur expérience même si c’est la roue libre du Critérium du Dauphiné Libéré. Les acteurs masculins en sont réduits à la même chose. Justes, mais sans aucune velléité de labeur. Ils font ce qu’ils savent faire, cela convient à Bruno Zincone (les jeux de mots sont tentants, c’est pour cela que je n’en ferai pas). Maurice Risch est évidemment le rôle, même s’il était possible de le confier à un grand acteur (s’il y avait eu des moyens et un projet artistique viable), et je pense même que c’est un rôle qui se prête à un immense numéro d’acteur. Un autre acteur nous avait déjà mis sur la piste : Rodney Dangerfield. Rappelez-vous ce qu’il faisait quand il composait le père de Juliette Lewis dans NATURAL BORN KILLERS. C’était plutôt une exquise esquisse de Gros dégueulasse. Avec son ventre proéminent, son air mal réveillé et sa démarche maladive, Maurice Risch est en état de décomposition avancée. C’est ce qu’il essaie d’annoncer avant la fin (nous y reviendrons) sans que le réalisateur n’ait capté toute la signification de cette boule de graisse et de saleté. Il a néanmoins évité de le souligner au Stabilo Boss.

Le film est pénible, poussif et exécrable sur quasiment tous les points de vue. Les costumes sont éblouissants de nullité, tant et si bien que l’on a parfois l’impression d’être dans un film futuriste à 2 euros 27. Même le texte de Reiser semble vulgaire et stupide alors qu’il en est tout le contraire. C’est filmé avec une platitude totale. Les acteurs sont à l’écran et parlent quand c’est leur tour. Ca ne va pas plus loin que ça ! Et, comme nous l’avons dit plus haut, MAURICE RISCHle scénario ne se borne qu’à reprendre la suite de sketches qu’est la bande dessinée. Tout devient rébarbatif et extrêmement agressif. Et puis, tout à coup, c’est l’inattendu. Le virage à 180 degrés. Les quelques minutes du lever de soleil que l’on a attendu toute la nuit. L’After Eight qui clôt le repas. La fin de GROS DEGUEULASSE est inattendue. En accord total avec le personnage de Reiser et en complète contradiction avec l’humour qu’il assène. Un moment très fort car il exploite tout ce que la vie de ce personnage a d’inéluctable. Ca reste érotiquement poétique et complètement désespérant. C’est une envolée lyrique roborative à laquelle Bruno Zincone ne peut rien car c’est encore du Reiser !

            Dernier exemple de mouvance scénaristique. J’avais jadis vu au plus que sympathique festival du film de Paris (dont la disparition est salement scandaleuse), un film que j’avais trouvé remarquable sans véritablement en comprendre la portée. Dès lors, ce film venait me hanter régulièrement, vaporisant ses images acidulées, distillant sa douce sensibilité, ancrant profondément en moi une histoire somme toute banale. Ce que nous pourrions qualifier de banals (- On ne dit pas « banaux » ? - Non, ça c'est quand il y en a plusieurs !), ce sont les simples parcours de vie que le cinéaste suit, escorte très intime de personnes liées par leur milieu professionnel, et ce jusque dans leur vie privée. Ce qui l’est moins c’est la richesse avec laquelle chaque histoire personnelle se compose et interagit plus qu’on ne le croit sur l’ensemble du groupe. Pour encore plus banal pourrait passer le scénario si l’on s’arrêtait brutalement au constat qu’il ne raconte rien de particulier.

Et c’est justement parce qu’il ne raconte rien de particulier qu’il raconte plus que ce qui est dit.

A la relecture, ce film est un immense chef-d’œuvre. Il s’intitule DANCING AT THE BLUE IGUANA et est signé Michael Radford (qui nous avait notamment donné IL POSTINO, que je déteste). Sa grande et géniale idée est d’être parti sans scénario. Le film a commencé à prendre forme par un vague synopsis et surtout des improvisations. Les personnages incarnés se sont développés aux contacts que les comédiens ont pu avoir avec des personnes évoluant dans le même milieu. Du coup, ce qui devient intéressant n’est pas que l’on donne une intrigue au spectateur, mais qu’on lui fasse part d’une chronique, de tranches de vie, de points de départ qui ne trouveront pas forcément de résolution finale. Un accompagnement. L’impulsion va donc obligatoirement être donnée par les comédiens. Ils ont tous été dirigés d’une main de maître par Michael Radford, les menant vers des rapports profondément intimes du rôle à eux-mêmes, les aiguillant dans une recherche toujours plus accrûe du sentiment qui sonne vrai. Nous sommes là dans un cinéma qui flirte avec celui de John Cassavetes. Jusque dans la manière de filmer les scènes. Alors là, préparez-vous à être mystifiés car pour oser, l’équipe technique a pris de sacrés risques sur ce film. La quasi-totalité des scènes sont filmées caméra à l’épaule. Pas pour donner un semblant de mouvement mais comme pour saisir une réalité où tout serait instable et chaque instant une possibilité de voir surgir les actes les plus fous ou les paroles les plus inattendues. C’est ainsi que les bagarres entre filles démarrent au quart de tour, sans que personne ne les sente venir. C’est aussi ce qui fait que rien n’est installé et que le spectateur se tient en état de vigilance. Le film semble ainsi avancer sans trop savoir vers où. Il existe une sensation d’indéfinition très agréable, parfois bohème, parfois frénétique. L’improvisation est très souvent à l’origine de cet effet flottant. Comme le caméraman ne savait absolument pas qui allait dire quoi et à quel moment (tout au plus savait-il quelles seraient leurs places), il a dû composer avec ce qu’offraient ceux qui jouaient la scène. Et du cadre il y en a ! Ce n’est absolument pas incompatible, chose qu’il faudrait dire et redire aux militants du Dogme !

VIRGINIA MADSENDANCING AT THE BLUE IGUANA est l’un des films les beaux et les plus touchants au monde.

Il faut spécialement mentionner les actrices de ce film qui ont toutes accompli un travail prodigieux. Elles sont toutes délicieuses d’originalité. Elles utilisent la simplicité, l’expression des regards et l’accord de la tête et du pied. Elles sont magnifiées par les nombreux gros plans que nous retrouvons tout au long du film. Idée très intelligente (quoique terriblement casse-gueule car, aujourd’hui, les cinéastes utilisent les gros plans comme le fait la télévision, c’est-à-dire uniquement pour éviter au spectateur de zapper) puisque le film garde un côté très théâtral, du fait du travail d’improvisation par scènes. Mais cela ne se voit absolument pas à la caméra, car la logique du naturel et du geste non téléphoné devance toujours le côté un peu gelé dû aux répétitions. Et comme le plus important de ce film (plus que dans n’importe quel autre) est le triomphe du jeu scénique, nous voulons entrer en contact avec ce qu’éprouvent les comédiens, avec ce qui fait leur vie intérieure. Applaudimètre élevé pour ces gros plans.

Daryl Hannah est la plus surprenante. Elle campe une femme-enfant juste à la limite de la caricature. C’est son plus grand rôle. Elle prouvait avant les deux volumes de KILL BILL qu’elle est une actrice complète, très sous-estimée et toujours partante pour une prise de risques maximum. Sheila Kelley, à l’origine du film, est sûrement celle qui enfouit le plus sa beauté. Elle porte sur son visage une sorte de masque qui exprime l’état de vie dans lequel elle s’est arrêtée, des années plus tôt. C’est une femme qui a énormément de mal à se défaire de son passé, et sa vie de tous les jours est un combat qu’elle redoute. C’est le plus beau rôle. Le plus triste aussi. La plus belle de toutes les actrices se nomme Charlotte Ayanna et est un poème séraphique rien qu’à la voir bouger. Son visage angélique contraste avec l’immuable force qu’elle met à se détruire, et qui donne naissance à un sentiment de pitié assez effroyable. Kristin Bauer, elle, est aussi une comédienne qui se cantonne aux séries télévisées alors qu’elle est suffisamment remarquable pour se voir confier de grands rôles. Rien que par sa présence elle parvient à imposer un personnage à l’aura démesuré, challenge difficile en si peu de scènes. Enfin, Sarah Oh et Jennifer Tilly campent des personnages un peu aux antipodes. La première est très réservée et se sert beaucoup de son regard pour faire passer ses émotions, la seconde est plus exubérante, souvent comique (tout comme l’est Daryl Hannah, mais sur un autre mode) et très inventive.

S’il y a un film que j’aurais bien voulu réaliser c’est forcément celui-là.

Le film de Michael Radford est une belle manière de donner raison à Jean-Luc Godard lorsqu’il dit que « le cinéma est un mélange entre le documentaire et la fiction ». C’est aussi un film extrêmement créatif et cela fait plaisir du fait de la rareté de ces entreprises. D’un scénario non conventionnel, Michael Radford a bâti une trame qui permet de raconter une histoire d’une manière différente de Stanley Kubrick ou David Lean, mais toute aussi efficace. Il suffit parfois de quelques mots.

15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 23:54

Il y a des jours comme ça où j’aime bien commencer mes articles par « il y a des jours comme ça ». Il y a aussi l’expression « il y a » que je déteste plus que tout (à part, bien sûr, la semaine sainte à Séville). Et puis il y a des jours où vous vous levez et tout vous pose question. Thé ou café ? Thé ! Chaud ou glacé ? Bouillant ! Earl Grey ou Darjeeling ? Earl Grey ! C’est pénible cette voix qui parle en italique sans arrêt dans ma tête et qui me force à boire ce jus de pistil (oserai-je une réponse ?), moi qui aime tant un bon café le matin, quand je me lève, vers 15 heures 30. Ce genre de journée charrie toujours une cohorte passablement seyante de controverses métaphysiques ou d’apories tristement rétives. LE MUR DE BERLINLe mur de Berlin avait-il des oreilles ? Pourquoi n‘y a-t-il pas de hamburgers au canard alors que ça s'appelle McDonald’s ? Où s’arrête l’infini ? Que mangent les cannibales qui deviennent végétariens ? Arthur ou Cauet ? L’insignifiance ou l’inconsistance ? Exécrables lendemains qui déchantent d’un esprit trop subtil pour éviter l’affrontement. Car, sans cesse, chaque questionnement entre en profonde corrélation avec notre environnement cinématographique. Tout est lié. Pas de hasard. De toute façon, nous en arriverons à la même conclusion : « Quel nautonier suis-je donc pour exposer délibérément mon opinion ? » Et : « Qui êtes-vous pour lire toutes ces pédanteries et vous esclaffer comme d’occultes philistins ? » Pour exprimer un avis, il faut au minimum un avis de référence. En général, il y a un mec un peu moins con que les autres qui arrive à imposer son opinion, pas parce que c’est la plus intéressante, mais parce que si les autres ne s’y rangent pas il leur pète la gueule (ou il vire le directeur de « Paris-Match » s’il est haut comme trois bites à genoux). La raison du plus fort étant toujours l’avis de référence puisqu’il ne faut jamais dire Jean de la Fontaine. Oui, mais pour les goûts et les couleurs, comment qu’on se débrouille ? Comment peut-on affirmer que tel film est bon et que ceux de Xavier Beauvois sont mauvais ? Qui a le monopole du bon goût ? Eh bien, c’est très simple. Pour le savoir, il suffit de venir me le demander et je vous répondrai avec des phrases contenant des mots formés de lettres que l’on différencie en consonnes et voyelles. Parce qu’en l’occurrence, je sais, moi, qui détient le monopole du bon goût. Et comme « La lumière vient du fond » vous aime beaucoup (oui, c’est bien à vous que je parle, mes trois lecteurs) et ne recule devant rien, je vais même vous dire de qui il s’agit. Oui, oui. Je suis tout à fait sérieux. J’ai effectivement découvert qui sont ces personnes qui dictent les règles en matière de suprématie dans la hiérarchie gustative. Ces tout-puissants ont pignon sur rue et affichent ostensiblement à la vue de tous les enfants en bas âge leur arrogante pédanterie. Ces gens-là existent et vous les connaissez puisque vous vous rendez chez eux régulièrement, ce sont les coiffeurs. Plus que les armes blanches qu’ils arborent lorsqu’ils travaillent, le danger de ces personnes provient de leur dextérité à trouver des noms toujours plus farfelus à leurs boutiques. N’avez-vous jamais remarqué avec quel raffinement la plupart d’entre eux renomment leurs échoppes ? Si cela vous a échappé, je vous prierais de bien vouloir regarder avec insistance les devantures desdits professionnels, vous remarquerez qu’ils se sont tous donnés le mot et que rares sont les salons qui ne sont pas affublés de noms évocateurs. A proportion, un pharmacien a moins de bon goût qu’un coiffeur puisqu’il ne surnomme jamais sa pharmacie. Le cordonnier, lui aussi, sur l’échelle mondiale de l’aptitude au tact et à la délicatesse, se trouve bassement classé. Il n’en est pas moins artisan. Non, c’est véritablement notre ami coiffeur qui s’autoproclame chantre urbain du bon ton (et de la bonne touffe). Cela m’a toujours fait rire (la preuve qu’ils sont les gardiens du bon goût puisque c’est le but recherché, non ?) de constater qu’aucun coiffeur n’avait honte d’exhiber autant de prosaïsme grammatical. Et pour vous prouver qu’il n’y a rien de moins comique qu’un calembour, j’ai relevé moi-même les noms des salons de coiffure parisiens les plus symboliques :

A LA TETE DU CLIENT

VISION HAIR

LE DEMELOIR

REFLET D’UN ART

ACT’TIF

EVOLU’TIF

ROCK-HAIR

BLEU COMME BLEU

DIMINU-TIFS

TANT QU’IL Y AURA DES CHEVEUX

AHAIROSTYLE

J’VAIS COIFFURE

L’AQUA’FURE

ON HAIR

THE HAND OF GOD

HE DIS

JO TOO COURT

L’DE LA COLOMBE

INSTINC’TIF COIFFURE

KARACT HAIR

POST-HAIR

LA FRANGE’IN

SUR UN COU DE TETE

COMMENT’HAIR

COUP’A CŒUR

HAIRIC

IMAGIN’HAIR

MARC ET SOPHIE (sic !)

CIZOR’S

LE SALOON

RECUP‘HAIR

BESOIN D’HAIR

MECHE EN L’HAIR

MAD MOD

FM HAIR

L’AME DU RASOIR

LA TETE AU CARRE

GRAM’HAIR

MY HAIR LADY

RACINE CARRE

LES INTONDABLES

TANGOPIUM

CA DECOIFFE

L’EMILE ET UNE COUPE

INFINI-TIF

COIFFINOSAURE

Des trésors d’imagination. Vous venez enfin de comprendre pourquoi un plateau de cinéma ne peut se passer d’un coiffeur.

En matière de référence, il est pourtant un jugement qui prévaut sur tous. Alors, qui décide ? C’est je. Je dicte les lois. J’exprime mon opinion. J’explique pourquoi j’aime et pourquoi je déteste. Il n’est pas question de savoir qui a raison ou qui a tort, mais ce qui est important c’est le sens du propos.

Passons aux cas pratiques. Malheureusement, peu de films à mon actif cette semaine. Fait étonnant : c’est de livres dont je vais vous parler. Je dis « étonnant » car il se trouve que le nombre de livres que j’ai lus égale à peu de choses près le Q.I. de mon facteur. Et là, il se trouve que je finis deux livres en une semaine. Du coup, je ne désespère pas que mon facteur puisse me comprendre avant la fin de sa vie.

ROBERT SILVERBERG« The book of skulls » de Robert Silverberg. Ecrit en 1971, ce livre nous raconte l’histoire de quatre étudiants qui traversent une partie de l’Amérique. Ils cherchent à se rendre dans un monastère où des moines possèdent le secret de la vie éternelle. Pour que deux d’entre eux puissent y avoir accès, les deux autres devront périr. C’est du moins ce que raconte « Le livre des crânes »… Voilà l’ambiance plantée assez vite. Premièrement, il est tout à fait légitime de reprocher à Silverberg de nous en dire un peu trop dès le début. Il utilise bien sûr le principe du McGuffin cher à notre bon vieil Alfred. Nous avons connaissance assez tôt d’un livre qui les informe sur l’existence de moines vivant dans un monastère et la possibilité de connaître l’immortalité (le McGuffin en lui-même). Le danger d’employer un tel vecteur est de trop attiser la curiosité du spectateur-lecteur. C’est exactement le piège dans lequel tombe Silverberg puisqu’il révèle trop vite l’enjeu du trajet automobile, et surtout parce qu’il le rappelle constamment à la mémoire du lecteur. Dans les films d’Hitchcock, chaque McGuffin est utilisé avec parcimonie ; il lui arrive même souvent de l’abandonner assez vite pour laisser place à la véritable histoire (c’est le cas dans PSYCHO où l’intérêt développé par le vol des 40 000 dollars s’évanouit dès lors que Janet Leigh est assassinée). Or, dans « The book of skulls » l’attrait de l’immortalité, faux McGuffin (notez ici la complexité retorse du processus puisqu'un McGuffin est par essence quelque chose de complètement faux !), est conservé jusqu’à la fin. Ce qu’il y a de fâcheux dans cette manière de faire, c’est qu’elle provoque une attente qui tend à sous-considérer tout ce qui nous est exposé d’ici-là. Si l’auteur cherche à nous faire comprendre que le cœur de l’action se situe dans la résolution d’un mystère, nous sommes constamment portés à parvenir au plus vite à ce mystère (à moins que cela ne serve un retournement de situation prévu, ce qui est le véritable usage d’un McGuffin). Sinon naît une frustration qui perdure tant que l’auteur ne nous parle pas véritablement de ce qu’il nous fait miroiter depuis le début. Je crois que la narration aurait beaucoup gagné à retarder une telle annonce. Par exemple, la placer en fin de traversée, à l’approche du monastère, ce qui la situe à peu près à la moitié du livre. Et comme nous parlons de narration, restons-y mes amis car c’est une petite merveille à laquelle nous fait participer Silverberg. Il a construit son approche des faits comme une course de relais, chacun se passant le témoin, matérialisant une convergence des buts de chacun des personnages vers un seul et même point de fuite. Pour être plus explicite, chacun des chapitres est raconté sous l’angle de vue d’un des quatre étudiants. En cela, il n’y a pas véritablement un seul héros. Ils sont quatre, même s’il est vrai qu’Elie est celui qui bénéficie au fil des pages d’une sympathie plus loquace puisque c’est lui qui ouvre l’aventure (il a trouvé « Le livre des crânes »). Donner la parole à un personnage différent à chaque fois, voilà qui est un véritable défi scénaristique et en même temps une manière avantageuse de faire progresser l’histoire au vu de leurs différentes réactions, que chacun n’est pas censé connaître. C’est aussi donner une place privilégiée au lecteur afin de le soustraire à l’écrasant poids de la recherche de la vérité. Et c’est extrêmement plaisant à lire puisque chaque chapitre est une nouvelle reconstruction de l’histoire. On appelle ça du relief. Cela ressemble beaucoup à RASHOMON RASHOMONme direz-vous. « Cela ressemble beaucoup à RASHOMON. » C’est vrai. Robert Silverberg emprunte beaucoup à la culture contemporaine, qu’il marie avec de nombreuses références anciennes, notamment mythologiques. Cela crée une langue raffinée, parfois trop pédante, qui se savoure sans pour autant être obligé de connaître tous les repères dont il est question. Ce choix contribue à sortir le récit de science-fiction (même si « The book of skulls » n’en est pas totalement un) du phénomène de genre, voix de garage où échouent tous les romans qui ne se préoccupent pas de sujets considérés comme classiques. Ce qui, bien évidemment, est absolument grotesque et entièrement faux, puisque la qualité d’une œuvre ne dépend pas de son sujet. Que voulez-vous ? Une poignée d’imbéciles se sont érigés comme les maîtres du bon goût et ont constitué des règles très strictes qui ont débouché sur des avis de références qu’il faut suivre pour être considéré comme un écrivain à part entière. Eh bien, Robert Silverberg, lui, ne suit pas ces règles, ce qui ne l’empêche pas d’avoir du goût. Et du bon. Comme l’agneau français. Ca vous rappelle un truc, ça ? Peu importe. Peu importe parce que tout cela est à moitié vrai, donc à moitié faux. En effet, « The book of skulls » est un cas à part dans la bibliographie de Silverberg. C’est le roman qui se rapproche le plus d’un roman dit classique. Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas tout à fait un roman de science-fiction. Il pose un postulat de départ selon lequel la vie éternelle serait possible, et puis le reste du bouquin, il se contente de traduire les relations entre une bande de copains. Point de science-fiction là-dedans. D’ailleurs, si Silverberg l’affrontait, elle commencerait là où le bouquin s’arrête : sur une fin ouverte où le véritable mystère va enfin être révélé. En fait, le cœur de l’action ne se situe pas ici (retour au McGuffin). Comme nous parlions de RASHOMON, il serait bon de préciser que si le film reprenait une seule et même histoire racontée différemment selon le point de vue de chacun, « The book of skulls » est un peu plus complexe puisque l’histoire est racontée chronologiquement, mais chacun des amis la fait progresser par fragments. « The book of skulls » n’est pas vraiment porté sur la question de la vie éternelle. Ce dont il est question est bien plus l’histoire de quatre amis qui parviennent à l’âge où chacun part décider de ce que sera la vie qu’il tentera de construire. C’est la fin d’une amitié et Silverberg les fait s’interroger sur ce qu’elle aura vraiment été pour chacun. Le fait qu’il s’agisse d’adolescents est extrêmement important. D’abord parce qu’il conditionne le fait que chacun puisse s’investir dans cette histoire et être assez inconscient pour y croire. Et puis parce que l’un des thèmes abordés est le passage de l’adolescent assisté à celui de jeune homme qui prend des initiatives et qui se heurte aux concessions que toute responsabilité impose. En profondeur, tous les quatre sont amenés à s’interroger sur la véritable nature d’une amitié. A l’adolescence, les jeunes garçons partagent leurs centres d’intérêts. « The book of skulls » montre qu’il manque une part importante à la relation amicale. Passer tout son temps avec une personne n’en fait pas son meilleur ami. Comment faire pour savoir qui est véritablement la personne que l’on conçoit comme son ami ? Ces jeunes s’aperçoivent vers la fin qu’ils ne se connaissent pas. Les révélations qu’ils se font sonnent comme le bruit de leur masque qui vient heurter le sol. Ces aveux qui devraient les rapprocher les éloignent plus que prévu. Les moines s’appellent tous frater Antony, frater Miklos, frater Javier, frater Quelquechose. C’est sans appel quant à la signification ultime du pacte qui les lie. Malheureusement, la fraternité n’est pas le ciment qui unit les quatre membres venus chercher le défilé des années. C’est flagrant chez Timothy qui parle de se sauver du monastère, mettant la vie des autres en péril. Sa mort sera donc logique. Celle d’Oliver le sera moins. Cela aurait dû être le lot d’Eli, qui avait divulgué son secret. Elle sera le signe indéfectible qu’Oliver n’était pas son ami. Après tout, personne n’avait dit à ceux qui survivraient que chaque mort serait juste.

JACQUES ATTALI            Sachez que ce blog a aujourd’hui deux ans. Sa création m’amena à découvrir ceux des autres internautes et ceux qui préfiguraient le mouvement bien avant l’heure. Celui de Jacques Attali s’intitule « Verbatim » et fut publié en janvier 1996. Il compile au jour le jour, et depuis mai 1981, les années Mitterand au sein de trois volumes. Difficile d’être objectif lorsque l’on a été aussi proche du pouvoir et que l’on y a pris part comme lui. Mais Jacques Attali ne cherche pas à l’être. Il essaie de coller au plus près de ce qu’il a vécu durant cette période. Témoin.

Retour sur les années que je n’ai pas vécues.

Avant toutes choses, c’est un ouvrage très instructif. Nous y apprenons la difficulté d’exercer le pouvoir par l’héritage laissé, l’absolue nullité de Ronald Reagan (qui n’a jamais rien fait d’autre que lire sur des fiches), les luttes intestines, les Etats-Unis qui cherchaient déjà à conserver leur hégémonie mondiale (avec déjà un président qui fait office d’instrument), la Dame de Fer qui va presque jusqu’à pleurer pour obtenir gain de cause etc.

Dès le début, le climat d’euphorie socialiste est presque palpable tant l’élection de François Mitterrand semble une délivrance. Une illusion qui déchantera très vite.

Mitterrand, homme très complexe. Sa fidélité. Son intransigeance sur l’entrée des communistes au gouvernement. Sa quête égalitaire. Sa véritable conviction d’œuvrer dans le sens du peuple. Son immense culture. On en arrive à se demander comment, avec toutes les occupations que le pouvoir requiert, cet homme trouve encore le moment pour lire du Lamartine et cultiver son intérêt pour les belles reliures. Un président très occupé, très sollicité et étrangement seul. Il apparaît confiné dans le rôle qu’il a souhaité avec peu de proches capables de faire jeu égal avec lui sur beaucoup de terrains. De la compréhension du slogan : « La force tranquille ».

Le style « journal intime » peut parfois paraître rébarbatif vu la longueur des trois tomes, mais reste toujours beaucoup plus juste qu’un style emphatique qui pourrait biaiser la réalité de Jacques Attali.

Et puis, il y a ces trésors patronymiques qui nous font revivre un temps une époque que je n’avais pas vécue sous cet angle. Vous savez, ces noms qui reviennent s’entrechoquer dans l’amas de vos souvenirs faisant ressurgir des réminiscences que l’on croyait condamnées. Ai-je rêvé ou Claude Cheysson a bien existé un jour ? D’où est-ce que je ne me rappelais plus d’Hissène Habré ? La claque de la consonance qui résonne comme un électrochoc rétroactif.

Quelques secondes de bonheur : Charles Fiterman, Georgina Dufoix, Hosni Moubarak, Robert MacNamara, les accords de Bretton Woods, Félix Houphouët-Boigny, Jean Poperen, Javier Perez de Cuellar, le général Jaruzelski, Yvon Gattaz, Jean-Marie Tjibaou, André Lajoinie, Hienghène, Charles Hernu, CLAUDE CHEYSSONDesmond Tutu…

Voici quelques morceaux choisis du premier tome :

- Le président part pour l’Hôtel de Ville. Reçu par Jacques Chirac, il lui parle de son idée d’une Exposition universelle à Paris pour 1989. Il me dira en revenant : « L’Etat doit toujours se méfier du maire de Paris. N’oubliez jamais Etienne Marcel ! »

- Avoir du pouvoir c’est user du droit d’influer sur le destin des hommes : par la guerre, par la justice sociale, par le travail. Toujours la trilogie de Dumézil : Mars, Jupiter, Quirinus.

- François Mitterand : « Les conditions de la sécurité nous obligent à un seuil minimal de crédibilité. C’est la suffisance nucléaire. On ne va pas se lancer dans la course nucléaire, on ne va pas jouer au jeu dangereux des Russes et des Américains, à voir qui va s’essouffler le premier. Les Russes ne pensent qu’à dépasser les Américains. Ce surarmement russe et américain n’est pas sage. Il n’est pas raisonnable de pousser les Russes au désespoir. En Union Soviétique, on constate que chez les dirigeants, la qualité qui l’emporte, c’est la force. Avec les Etats-Unis, le droit ne triomphe jamais sans la force : dans la mémoire collective américaine, la lumière du juste n’existe pas seule ; le juste doit mettre la force à son service. Dire le droit n’a pas la même signification pour les deux Grands et pour nous. »

- En politique, on peut vraiment dire n’importe quoi. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ce métier discrédite les meilleurs et exalte les plus médiocres.

- François Mitterand : « […] tout changement de mot, tout changement de virgule est considéré comme un changement de fond. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je parle le moins possible, afin de ne pas entrer dans l’engrenage, afin de ne pas donner prise aux accusations de renversement de politique ! C’est une matière délicate qui exige qu’on ne parle pas, ou qu’on parle le moins possible. Nos interlocuteurs doivent apprécier notre politique d’après les faits, d’après nos actes, et non d’après ce que nous disons. »

- […] Dick Allen me dit à haute voix : « Tu sais, ce type [Ronald Reagan] est nul. Tu l’as vu ? Il ne fait que lire à haute voix les projets de discours qu’on lui prépare, sans faire aucun commentaire, ni avant ni après. J’en ai assez de travailler pour lui ! En ce moment je rédige son discours de politique étrangère devant le Congrès. J’ai bien envie de lui faire un coup : je lui donnerais un discours qui dirait quelque chose comme ça… (Et il se met à déclamer, à deux mètres du Président américain). « Mesdames et Messieurs les Membres du Congrès, je voudrais vous parler du Moyen-Orient. J’ai voulu réfléchir profondément sur ce sujet et, pour cela, je me suis isolé tout un week-end à Camp David. Et je dois vous dire que j’ai eu une illumination : je suis revenu avec une solution à tous ces problèmes. Pas seulement ceux d’Israël, mais aussi ceux de la Palestine, de l’Irak, de la Jordanie, de l’Egypte, de la Syrie, du Liban… » Là, le Président commencera à s’intéresser à ce qu’il lit et continuera : « Cette solution est simple, si aveuglante que je me demande pourquoi nul n’y a pensé avant moi. Elle tient en fait dans les trois principes suivants… » Là, devant une salle soudain très attentive, il tournera la page et lira : « Et maintenant, fils de pute, tu te démerdes tout seul ! »

- Impolitesse : Haig se plaint de la chaleur régnant dans l’Orangerie : « Ces Français, au lieu de parler de haute technologie, ils feraient mieux d’apprendre à installer la climatisation ! » Climatiser l’Orangerie ? Sommet de la civilisation…

- Première fête de la Musique. Grand succès. « Fête de la musique, Faites de la musique » avait dit Jack Lang. La culture n’est pas un divertissement ; elle exige un apprentissage. Sa pratique ne saurait se substituer à son enseignement. Ne pas l’oublier…

- « Je vous l’avais bien dit, sourit François Mitterand, sans léninisme, on ne change rien. »

- François Mitterand : « Quand y a-t-il eu, dans l’histoire de l’humanité, plus de vivants présents sur la planète que de morts accumulés dans le passé ? » Joli sophisme, la réponse évidente (« A l’aube des temps ») ne le convainc pas.

- […] A la fin du dîner, Mme Ross, l’ambassadrice, fait chanter une Marseillaise approximative à son perroquet. Lors de mon dernier passage, j’avais déjà subi la performance éraillée de l’oiseau. Debout, nous écoutons le massacre, vaguement amusés, vaguement furieux. A la fin, Indira Gandhi applaudit et murmure en français : « Mais c’est très bien ! »

La politesse est exquise. Gênés, nous avançons vers le salon quand Claude Cheysson, se tournant vers Mme Ross, s’écrie : « C’est magnifique. Et, en plus, il a exactement la même voix que vous. » Gaffeur impénitent !

- Jean-Pierre Chevènement […] : « Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne... » Bien vu.

- François Mitterand […] : « J’ai eu une enfance heureuse. Mon enfance a illuminé ma vie. Mes parents étaient attentifs et libres. Ils ne nous imposaient pas une pensée, mais une discipline de vie. »

- Andreï Grmyko : « […] En Amérique centrale, les droits de l’homme sont bafoués et c’est un cas typique d’impérialisme et d’oppression. Cela fait plusieurs années que Washington exploite cette thèse des droits de l’homme. En réalité, ils ne sont nulle part ailleurs aussi bafoués qu’aux Etats-Unis mêmes. »

INDIRA GANDHI- François Mitterrand : « S’il est imaginable en effet que les cinq puissances nucléaires débattent ensemble, le jour venu, d’une limitation durable de leurs systèmes stratégiques, il convient, une fois de plus, d’en mesurer clairement les conditions préalables.

La première, je l’ai déjà dit, tient à la différence fondamentale de nature et de quantité qui sépare les armes à la fois offensives et défensives des armes purement défensives, à la différence qui sépare les pays qui les détiennent, les uns pouvant s’en servir pour asseoir leur puissance, les autres le devant pour assurer leur survie. »

- « Quasi-sommet » de Mme Gandhi dans une salle de réunion reculée de l’ONU. Minable. On entre, on sort. François Mitterrand est le seul à rester toute la journée. Insulte des riches aux trois quarts de l’humanité.

- A Vittel, François Mitterrand s’assied à sa place et grogne contre la disposition des chaises : ses deux ministres sont avec lui à la table alors que les chefs d’Etat africains, eux, y sont sans leurs ministres. Comme les micros sont ouverts, on l’entend demander à Cheysson et à Nucci de se placer derrière lui. Le chef du protocole se précipite pour fermer les micros. Le président l’arrête : « On ne corrige pas une bêtise en en faisant une autre. »

- François Mitterrand […] : « Le courage consiste à dominer sa peur. Pas à ne pas avoir peur… »

- L’émigration juive d’URSS pour les deux premières semaines d’avril 1985 est plus élevée qu’à aucun moment des trois dernières années : 92 personnes ont pu quitter l’Union soviétique, au lieu d’une moyenne habituelle de 30 par mois. M. Arkhipov a en outre indiqué à l’homme d’affaires américain Armand Hammer, lors de sa dernière visite à Moscou, que si le commerce soviético-américain revenait à son rythme passé, et si l’Union soviétique bénéficiait de la clause de la nation la plus favorisée, l’émigration pourrait se monter à 50 000 personnes par an. L’échange est explicite. L’Union soviétique vend des Juifs comme le faisaient les nazis.

- 1985 :

Margaret Thatcher : « […] La stratégie nucléaire ne sera jamais dépassée et l’arme nucléaire n’est pas immorale. Les Américains sont très forts. Le clonage, par exemple, est notre idée, mais les Japonais et les Américains l’ont utilisée avant nous… »

- Helmut Kohl m’explique qu’il y eut de nombreux allemands antinazis et que la Suisse […] coopéra en fait très activement avec le régime nazi.

- François Mitterrand : « J’ai voulu personnellement et contre l’avis de beaucoup d’entre vous, casser le monopole de la télévision et de la radio. Je l’ai fait pour une raison de principe et pour deux raisons pratiques. Le principe, c’est qu’il n’est pas heureux que l’expression audiovisuelle soit réservée aux chaînes publiques. L’idéologie dont je m’inspire rejoint celle des journalistes et des intérêts capitalistes. Mais ce n’est pas parce qu’il y a cette jonction, sans qu’on s’inspire de mes principes, qu’il faut renoncer à la liberté. Le pouvoir de la presse qui s’affirme aujourd’hui est sans règles, sans déontologie. Il n’a aucune institution, sinon de s’abriter derrière la bannière de la liberté de la presse, qui cache souvent le pouvoir de l’argent. Sommes-nous contre cette liberté ? Non. Il s’agit par conséquent de trouver des solutions.

Sur le plan pratique, pendant que nous parlons se posent des câbles, se préparent des satellites. La France, demain, recevra des images, des dizaines, des centaines d’émissions en provenance de l’étranger (…). Voilà la réalité, on n’y échappera pas. Pour sauver le service public, il faut le faire cohabiter avec la télévision privée. Il n’y a pas de regrets à avoir devant cette évolution, pas plus qu’il n’y a de regrets à avoir devant la vie et devant la FERNAND BRAUDELmort. Ainsi vont les choses, personne n’arrêtera cette marée (…). Le gouvernement actuel n’est pas éternel. Si vous ne le faites pas maintenant, d’autres le feront. Le feront-ils avec les mêmes précautions et avec les mêmes garanties ? Les choses se feront de toute façon, la technique l’impose et la politique nous y conduit. Je sais qu’en prenant cette décision, j’ai froissé des convictions et des intérêts très proches. Nous sommes obligés de tenir compte du pouvoir de l’argent. Il y a une petite chance qu’il laisse place à l’idéologie que vous représentez. Le pouvoir de l’argent est déjà en place, il ne ratera pas l’occasion de faire échouer ce qui ne lui plaît pas. Armons-nous. »

- François Mitterrand me parle des camps : « J’ai assisté à la libération de Dachau et de Lansberg. J’avais été envoyé par de Gaulle pour accompagner le général Lewis. On a trouvé des morts brûlés au lance-flammes. Tous les déportés avaient été assassinés ainsi. J’ai pris en pleine figure la réalité d’une histoire que j’avais vécue comme acteur… Je savais qu’il y avait des camps. Mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’extermination systématique. Je ne me représentais pas la réalité d’Auschwitz. Cette dimension-là m’était inconnue… »

- Vendredi 20 septembre 1985 :

Silvio Berlusconi dîne chez Jérôme Seydoux. La Cinq avance. Je m’inquiète de ce que j’entends dire des futurs programmes.

- Dîner avec deux de mes amis qui ne se connaissent pas : Fernand Braudel et Michel Colucci. Etonnante rencontre. Merveilleux moment passé avec deux hommes intelligents, généreux, modestes, qui savent écouter l’autre. Rare.

- Michel Colucci vient me dire qu’il a l’idée d’ouvrir des restaurants à l’intention des gens sans ressources.

Naturellement, je l’aiderai. On lui trouve une banque : le Crédit Agricole. Son conseiller autodidacte Jean-Michel Vaguelsy fait des merveilles, il se montre plus imaginatif que bien des inspecteurs des finances.

Où va l’Etat qui laisse un saltimbanque, peut-être un des derniers véritables hommes de gauche de ce pays, avoir le monopole de l’indignation ?

- […] les choses se passent comme elles se sont toujours passées entre les Etats-Unis et les autres : les Américains gardent pour eux les technologies vraiment de pointe et ne laissent personne influencer la conception d’ensemble de l’éventuel nouveau système. A leur place, on en ferait autant. L’Europe n’a qu’à s’en prendre à elle-même de sa faiblesse.

- François Mitterrand : « Les immigrés, ou bien on les garde, ou bien on les expulse. Si on les garde, il n’y a que deux systèmes : l’intégration ou l’apartheid. L’opposition ne pourra pas s’en tirer en se contentant de dire qu’elle n’est pas d’accord avec Le Pen, tout en reprenant ses idées. »

- […] je demande à François Mitterrand quelle est, à son avis, la principale qualité de l’homme politique. Il répond : « J’aurais aimé répondre : la sincérité ; en réalité, c’est l’indifférence. »

GIULIO ANDREOTTI- Margaret Thatcher : « Vous allez tuer les entreprises avec votre réglementation ! Moi qui ai travaillé dans une entreprise de trois personnes, je peux vous le dire… »

Giulio Andreotti : « Que sont devenues les deux autres ? Elles sont mortes de maladie professionnelle, sans doute ? »

Margaret Thatcher : « Cela devient très discourtois ! »

- François Mitterrand : « […] Les plus petites de nos bombes représentent quatre fois Hiroshima. »

- François Mitterrand : « […] La conscience est essentielle à la vie. La vie sans conscience n’a pas de sens. L’homme  a choisi la conscience et continue à rêver à ce qu’il n’a pas. Dès qu’on a fait un choix, on rêve aux délices qu’on éprouverait à ne pas l’avoir fait…»

- François Mitterrand : « Vivre est absurde. Nous sommes comme les passagers d’un avion - avec plusieurs classes - qui boivent du champagne alors qu’ils savent que l’avion va s’écraser sur une montagne. »

- Bilan de la législature : de 1980 à 1985, la croissance française aura été en moyenne de 1,2 % par an, soit autant que celle constatée dans la CEE. Mais, au contraire de chacun des autres pays, nous n’avons jamais connu de diminution du PIB pendant cette période. L’écart d’inflation avec la moyenne de la CEE a été annulé ; l’écart d’inflation avec la RFA est tombé de 8,1 points à la fin de 1980 à 3,1 points en septembre 1985. Et ces résultats ont été obtenus malgré un dollar élevé et une libération progressive des prix. Le déficit du commerce extérieur en 1984 et 1985 est quatre fois moins important que celui de 1980, dernière année de la gestion de M. Barre ; le solde des transactions courantes est pratiquement équilibré en 1984 et excédentaire en 1985, alors qu’il était négatif en 1980. Un déficit global du secteur public (Etat, Sécurité sociale, collectivités locales) inférieur au déficit moyen des pays industrialisés. Un endettement de l’Etat parmi les plus faibles du monde occidental. L’Etat a d’ailleurs remboursé par anticipation, en août 1985, une partie de sa dette extérieure (15 %). L’effort de recherche a connu un très sensible accroissement : de 1,8 % du PIB en 1980 à 2,25 % du PIB en 1985. Les résultats des entreprises se redressent : tombé à 23,1 % à l’issue de six années de dégradation, le taux de marge des entreprises dépasse 25 % en 1985. Les entreprises industrielles nationalisées en 1982 sortent du rouge ; déficitaires de 1,7 milliards de francs en 1981, elles sont bénéficiaires avec plus de 5 milliards de francs de résultat positif en 1985.

8 mai 2007 2 08 /05 /mai /2007 00:34

LES 400 COUPS            A ce moment de l’article, il convient de prévenir le lecteur de l’état actuel dans lequel ces premiers mots l’auront retranché. Cher ami internaute, spationaute et tout individu avec des menottes, toi aussi tu es en droit de prendre part à la grande aventure des secrets des dessous de l’affaire et non pas seulement t’abreuver de la lecture revigorante de ces quelques lignes quotidiennement jubilatoires. Toi aussi tu as le droit d’être mêlé à la singulière expédition qu’est la rédaction des folles idées qui peuplent mon subconscient. Toi aussi tu as le droit d’exiger d’être considéré comme autre chose qu’un simple quidam qui baguenaude au gré de ces pages, une espèce de parasite qui se nourrit de mon dur labeur, un saltimbanque repu au banquet des généreux chantres du bon goût et des parélies délicates, bref, un sale con qui fait partie de la France qui se lève tard. Il n’empêche que tu as le droit d’exiger plus de transparence sur la trame qui sous-tend la genèse de mes contentions, le droit d’avoir une explication officielle sur la raréfaction de l’emploi du mot « chandail », le droit d’exiger des poumons artificiels passé un certain âge et le droit d’exiger l’ouverture de centres spécialisés dans l’épilation de cactus. Tout cela je suis en mesure de te l’apporter. C’est pour cela que tu ne t’es pas trompé en surfant en ces lieux. Oui, je suis en mesure de te l’apporter si je suis élu Président de la République aux élections présidentielles de 2012. Malheureusement, je ne compte pas me présenter. C’est con. Enfin, surtout pour toi, moi je n’ai pas de cactus.

Cher ami, donc, pour que tout cela soit clair, net et précis, je me vois dans l’obligation de te situer par rapport à toi-même. Tu te trouves ici-même. Enfin, au moment où tu lis ces mots tu es un peu plus loin que précédemment, mais juste un peu avant ce qui va suivre. En ce qui me concerne, je n’ai pas encore commencé à rédiger les quelques points de vue dont j’ai prévu de t’abreuver une nouvelle fois, au sein d’un article interminable (parce que j’aime bien que tu regardes à chaque fois jusqu’où l’article se termine et que tu te dises : « ‘Tain, encore tout ça. Il commence à me baver sur les rouleaux, sérieux ! »), mais cela tu en as l’habitude, je t’ai bien éduqué. Sourire de fierté. J’ai juste prévu de te parler des derniers films que j’ai vus, à savoir : LES 400 COUPS et GHOST DOG : THE WAY OF THE SAMURAI.

 

            L’auteur n’a pas envie d’écrire. L’auteur se souvient qu’Astrid lui a brisé le cœur. L’auteur se contorsionne de douleur.

Il songe à reprendre une activité sexuelle normale. Ca tombien, Marine lui a laissé son numéro de téléphone. Il ne fallait pas penser à elle. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle vienne refleurir la libido de ma dialectique ? La rédaction de cet article va s’en trouver ralentie. Il ne peut oublier qu’ils se pressaient l’un contre l’autre au rythme déhanché de prétextes musicaux. Ils ont dansé ensemble. Non. Ils ont gracieusement marié leurs corps portés par le flot de leur désir. Lui ne cherchait qu’à lui divulguer sa fascination. Elle se demandait s’il avait remarqué les bretelles de son soutien-gorge qui se tendaient à chaque fois qu’elle penchait la tête en arrière. Et en hauteur, leurs mains se stylisaient comme celles des danseurs de tango. Le geste. Souvenir figé sur un moment passé.

Et puis tout s’enchaîne. Frénétique diaporama de celles qui lui sont associées.

Magali comme une étoile filante.

Laëtitia rien que par l’odeur, alléché.

Hélène encore et toujours présente malgré le temps qui passe.

Clémentine, des avalanches dans le cou.

Morena mais sans rancune.

Angèle a besoin de silence le matin.

Marine qui va prendre copieux (ah bon ? Pas ailleurs ?)

Pauline sans trop savoir ce que demain réserve.

Géraldine qui prend des poses.

Tatiana, chaude et humide qui… (ah non, merde ! C’est un film, ça !)

Et JaneJane, l’étincelle au fond de la poitrine. Jane qui espère, Jane qui esquive. Je n’ai pas envie de me mettre en colère, alors il faut me promettre une chose, Jane

Les femmes. Le cinéma et les femmes. Les femmes quand même. GHOST DOG : THE WAY OF THE SAMURAI. Rester concentré, même si Astrid reste impossible à oublier. 

 

            Relecture. J’ai l’impression de constamment vivre avec les films de Jarmusch. Celui-ci n’est pas celui qui m’a le plus impressionné. J’ai toujours trouvé que son charme était plus diffus à cause de la complexité du personnage de Forest Whitaker et des multiples connexions que Jarmusch manque d’établir avec la plupart des personnages. Je trouve qu’il exploite moins leurs interactions que dans tous ses autres films. Du coup, il enferme au maximum chacun de ses personnages dans ses propres justifications intrinsèques. Chaque personnage est beaucoup plus confronté à réfléchir par lui-même plutôt que par l’influence qu’un proche peut avoir sur lui (c’est ainsi qu’il isole Forest Whitaker et son commanditaire par un intermédiaire, Forest Whitaker et Isaach de Bankolé par la barrière de la langue, Forest Whitaker et Camille Winbush par la différence d’âge ou encore Forest Whitaker du reste du monde puisqu’il habite au-dessus de tous, sur un toit). Or, cela caractérise tous les films de Jarmusch. Composante majeure. Il est à chaque fois question de personnages qui semblent être en dehors de toute réalité physique. Ils vivent comme projetés à l’extérieur du cercle social ou dans un continuum spatio-temporel (cela est extrêmement net dans DEAD MAN, son chef-d’œuvre). C’est ce qui ressort de ce parti pris de mise en scène de toujours accorder plus d’importance au monde intérieur qu’au monde extérieur. Les personnages de Jarmusch semblent coupés de tout ce qui imbibe le concret de l’extra-territorialité. Il est le cinéaste de l’errance par excellence. A ce titre, nous pouvons considérer NIGHT ON EARTH comme un vrai road movie. Jarmusch prend toujours un grand soin à installer une ambiance plutôt qu’à bâtir une histoire qui se doit de passer par le point G pour aller du point A au point C. Enfin, vous me comprenez. Cela reste secondaire. 

 

            L’auteur a le rhume. Ca le fait chier. Moi, ça me fait éternuer ; chacun ses symptômes.

 

Dans GHOST DOG : THE WAY OF THE SAMURAI, Jarmusch attache beaucoup d’importance à la transmission des codes et à leur réappropriation, sous les termes de savoir, culture ou encore patrimoine collectif. Il le montre notamment par l’usage de la langue, qui se transmet de génération en génération, mais aussi par la connaissance que les uns ont et dont ils font profiter les autres. C’est de cette façon qu’Isaach de Bankolé apprendra les mots qui le feront se faire comprendre de Forest Whitaker. Transmission encore, tout au long du film, de ce livre « Rashômon », qui figure la philosophie que chacun fera sienne. Aucune interprétation n’est donnée par celui qui montre la voie, mais il confie le savoir à celui ou celle qui est capable d’en faire un bon usage. C’est aussi de cette manière que Forest Whitaker a acquis les règles du code de l’honneur des samouraïs. C’est encore dans le même esprit que Jarmusch s’amuse du mélange des races au sein de la société américaine. D’ailleurs, il s’implique lui-même dans cette refonte des codes collectifs lorsqu’il met en scène le duel final façon HIGH NOON. Il ne s’agit pas ici de marquer un hommage appuyé au film de Fred Zinnemann mais bien plus de confirmer une continuité de mise en scène qui nous montre bien que nous sommes tous tributaires d’un patrimoine commun et que nous ne refaisons jamais que ce qui a déjà été édicté. La voie du samouraï égrène ses commandements au fil du film mais jamais ils ne se trouvent reformulés. Adaptation.

Et puis il faut aussi parler de l’humour qui parcourt le film de bout en bout. Remarquez comme l’humour chez Jarmusch est fin et gracieux. Poésie surdimensionnée dans cet oiseau qui vient se planter devant la lunette du fusil qui va éliminer un homme ! Dialogues troublants de ces mafieux ridicules qui se trompent d’homme ! Incongruité des postures lors du duel de fin (humour directement dans la lignée de celui de Sergio Leone, ou Jean Girault, j’ai un doute, tout à coup) ! La classe est décelable sous plusieurs formes à l’intérieur du film. C’est grâce à ce singulier mélange des formes, des genres et des points de vue que GHOST DOG : THE WAY OF THE SAMURAI diffuse les essences de cette jonction de l’universalité entre l’ancien et le contemporain, le délicieux apprentissage des différences et la constitution des ces quelques données qui donnent une entière cohérence aux vagabondages de nos vies. Les films de Jim Jarmusch sont comme des chemins.

Mais ce qui est le plus flamboyant c’est la fluidité avec laquelle son récit progresse, à grands renforts de fondus enchaînés, d’images superposées et d’une bande son céleste, poétique et perspicace. C’est beau, c’est commerçant et il y a l’amour du geste. GHOST DOG : THE WAY OF THE SAMURAI est un film beaucoup plus profond que sa première vision ne me l’avait fait apercevoir. Encore très juste sur la société américaine, toujours aussi sensible sur le capital humain, une nouvelle fois un grand Jarmusch.

 

GHOST DOG - THE WAY OF THE SAMURAI            D’un trait, l’auteur semble avoir fait abstraction des différents fantômes qui venaient encore le perturber quelques minutes plus tôt. Il veut prendre le temps. « Dummy » signé Portishead en fond sonore. Ecrire sur un film est une gymnastique parfois soviétique. Ses pensées vont désormais se désaltérer vers l’oasis honteux des films qu’il vénérait adolescent. C’est tout ce que lui inspire ce chef-d’œuvre de Jim Jarmusch ? Faut-il qu’il s’interroge sur les connexions qu’il établit entre ce qu’il a vu et ce que cela lui rappelle ? La décontraction de l’esprit l’invite à ne jamais sombrer. Il note et colle un post-it dans les recoins de son cerveau. Ce ne sont, en fait, que quelques minutes de vacances. Souvent il franchit les frontières du curseur. Ce curseur qui clignote et qui attend d’être déplacé par ces nouvelles lettres ânonnées. Ce curseur dressé comme la barrière entre ce qui a pris corps, a pris le corps d’Astrid, est devenu logique substantielle, et les embruns de l’exercice spirituel, lunatique et pudibond.

           Alors, le lecteur ne sait plus ce qu’il advient des références cinématographiques, des notes autobiographiques, de l’italique et de cette troisième personne du singulier qui conclut à une première personne du même nombre, qui ne lui a toujours pas été présentée. Perdu. Quelques écrits sous des rapports cinématographiques qui trouvent toujours un écho au sein de ma propre existence. Le cinéma comme une cascade d’inductions. Mon raisonnement sur un fil. Je perds toute ma concentration. Je regarde LES 400 COUPS et j’en conclus que j’adore les femmes en marcel. 

 

            Reprenons. LES 400 COUPS est un film réalisé par François Truffaut. Ca, nous le savons. Qu’y a-t-il que nous ne sachions pas encore ? Qu’un escargot peut dormir durant 3 ans ? Ce qui est important ce n’est pas ce que nous savons mais ce dont tout le monde se fout.

 

            Il est utile de préciser que l’auteur se remémore sa première vision du film de Truffaut. Début des années 90. 04 heures du matin. Le son très faible. L’extraordinaire sensation d’avoir vécu un peu de la vie d’Antoine Doinel. François Truffaut qui a su capter le regard de l’enfant sur le monde qui l’entoure et cette universalité de l’enfant qui est en faute quoi qu’il fasse.

 

            Il me restait des larmes de mon enfance, finalement. LES 400 COUPS me touche car c’est une partie de ma vie, et cependant réalisé avant ma naissance ! Réalisé aussi bien avant le documentaire AN INCONVENIENT TRUTH, film dont il semble pourtant dénoncer les travers. Car, si Antoine Doinel déteste tant l’école c’est avant tout plus à cause de l’enseignement qu’à cause de l’apprentissage. Car il apprend tout autant sinon plus lorsqu’il fait l’école buissonnière. LES 400 COUPS est un film qui dénonce l’emprise d’un monde qui se considère supérieur sur celui des enfants, et qui entend lui montrer comment se ranger dans cet univers selon ses propres règles. Il pose très justement la question : « Mais qui peut se prévaloir de savoir écouter ce qu’ont à dire les enfants et non d’interpréter la vérité qui sort de leur bouche ? » Si la scène avec la psychanalyste fut tant remarquée, c’est peut-être parce que c’est véritablement la première qui fait cas de la manière dont Antoine Doinel se raconte. Malheureusement quand il est trop tard.

Ce qui me gêne dans le film de Davis Guggenheim c’est qu’il reprend exactement toute la dialectique exécrée dans LES 400 COUPS. Aussi intéressant que soit le sujet, nous sommes dans une salle de classe et Al Gore s’échine à nous prémâcher le travail afin que l’importance de ce qu’il raconte nous rentre bien dans le crâne. Nous sommes revenus au temps du film de Truffaut où la toute-puissance du maître lui confère une assise qui lui laisse regarder ses élèves de haut. « Prenez. Ceci est l’éducation. » « Prenez. Ceci fera de vous des personnes intelligentes. » Mais comment faire pour réfléchir par soi-même ? C’est comme si, tant qu’il n’est pas adulte et responsable, l’enfant n’est destiné qu’à être d’accord avec ce qu’on lui impose de vérité. Moi, je crois au contraire que les enfants aiment qu’on leur parle comme à des adultes. Se frotter au monde des adultes tout en profitant des parts d’enfance qui disparaissent au jour le jour. D’ailleurs, Antoine Doinel vit parmi les adultes lorsqu’il sèche les cours. C’est à leur contact qu’il choisit d’éduquer son esprit. Antoine Doinel est un jeune homme qui a décidé de se donner le choix. Il faut croire que les adultes n’aiment pas que certains puissent posséder ce à quoi ils ne veulent pas prétendre.

 

            Intervient alors l’emploi du réalisateur comme identité marquante d’une progression de la connaissance cinématographique. L’auteur ne peut passer sous silence la relation étroite qu’il a entretenu avec les films de François Truffaut (et quelques photos d’Alyssa Milano, accessoirement). La révélation Truffaut et la compulsion d’en savourer l’œuvre l’intégrale. Le procédé se répètera avec Sacha Guitry, et bien d’autres. D’autres, parce que…

 

            Pour moi, François Truffaut est complètement dépassé. C’est étonnant comme un cinéaste a tellement pu compter pour vous et puis un jour, plus rien. Quand j’étais adolescent je trouvais que les films de Sacha Guitry étaient les plus savoureux. Charme et joie de vivre. D’aimer. Un jour, tout cela disparaît. Ces cinéastes comptent moins. Leurs films vous paraissent plus fades qu’avant. Vous allez jusqu’à oublier l’importance qu’ils ont eu sur vous. Ce n’est pas les discréditer que de passer à autre chose, mais juste un brin de nostalgie en songeant à ce qu’ils vous ont apporté.

C’est fou parce qu’en m’attachant de nouveau à la personnalité de François Truffaut et à ses films, j’arrive à percevoir le poids qu’il exerce encore sur notre patrimoine culturel. Et pourtant, il ne m’influence plus. Il y a une appartenance qui s’opère. Comme si l’acquis devenait l’inné. François Truffaut fut un maître pour moi. Mais un maître reste un maître. Car il sera tôt ou tard dépassé.

 

 

P.S. : Dans LES 400 COUPS, François Truffaut filme le Gaumont Palace, notre gloire nationale. Et ça, ça vaut tous les baisers d’Astrid.

 

            Au moment où cette phrase est censée conclure l’article, l’auteur la relit et constate douloureusement son erreur. Il se souvient alors de l’amour qui naît du geste.

4 mai 2007 5 04 /05 /mai /2007 16:31

JEAN-LUC GODARD            La désintégration du cinéma français post-moderne se prépare lentement mais sûrement. Une révolution tire son nom du fait qu’elle vous revient toujours en pleine gueule. Là où la Nouvelle Vague est elle-même devenue aujourd’hui engoncée dans ces petits principes qu’elle montrait du doigt naguère, force est de constater que :

1. La Nouvelle Vague n’a jamais complètement disparu. Elle est devenue une source continue de revendications de la plupart des cinéastes français, prouvant par ailleurs qu’ils n’y ont jamais rien compris.

2. Le cinéma français n’est qu’un cinéma de classes et aucune révolution ne pourra jamais rien y changer.

3. En moyenne, 100 personnes chaque année s'étouffent à mort avec leurs stylos. Je ne l’invente pas, c’est statistique. Et jamais un réalisateur n’en fait partie. Que n’avez-vous jamais rêvé de lire : « Il croyait enfin détenir la recette miracle pour faire un bon film, mais la Grande Faucheuse en a décidé autrement. Hier soir, Jean-Jacques Annaud est décédé dans d’atroces souffrances, en gobant le capuchon de son Bic, sur un coup de tête » ? (C’est surtout « dans d’atroces souffrances » qui fait rêver !)

Non, la Nouvelle Vague n’a pas été un écho de la voix du grand Démiurge rédempteur et mesuré.

Ce ne fut que le dogme tyrannique d’une mode qui a laissé une empreinte indélébile, devenue sacrée à partir du moment où ses bienfaits ont commencé à se faire sentir. Et cette sacralisation a mené tout droit à l’envelopper d’un suaire liturgique, érigé comme le sont tous ceux que l’on recoupe sous la dénomination de « classiques ». Comme le font ceux qui croient que le respect dû à Molière se trouve dans l’icône glorifiée du classique qu’il est devenu. Ce sont les mêmes qui ne peuvent souffrir qu’une mise en scène figée, dans des costumes forcément d’époque. Quelle bêtise ! Molière faisait jouer ses pièces dans ces costumes parce que c’était la manière de s’habiller à cette époque. (Dis papa, c’est vrai que Brigitte Lahaie elle a toujours tourné en costume d’époque ?) Ce qui serait plus intéressant serait de savoir comment ses personnages s’habilleraient aujourd’hui.

Finalement, la Nouvelle Vague est au cinéma français ce que Sigmund Freud est à la psychanalyse.

JACQUES RIVETTEUn apport indéniable qui contraint au respect, une vision novatrice et transcendantale, mais une certaine idéologie constamment rattrapée par ses propres limites : les œillères de la réciprocité. Car le cinéma n’a jamais pu être la Nouvelle Vague, comme la psychanalyse n’a jamais pu être Sigmund Freud. C’est, une fois que chacun eut vécu son heure de gloire, ce que le phénomène de mode nous révéla. Sorti de sa période d’exposition mondiale, la Nouvelle Vague peina terriblement à se renouveler. Toutes ses idées furent reprises les unes après les autres sous forme d’alibi déculpabilisant, mais aucune ne fut garante du nouvel ordre qu’elles étaient censées authentifier. C’est ce qui nous amène aujourd’hui à parler d’un cinéma français ultra-nombriliste, princier, vide de toute idée, décharné, vivant de ses reliques, miséreux. Chaque année nous avons droit au même quota de films pré-momifiés ou lyophilisés. Nous vivons une sorte de compromis entre un cinéma qui se considère comme le paternel de la Nouvelle Vague et qui cherche à se justifier par un morcellement composite de son esprit créatif. De cette manière, un semblant d’héritage se retrouve dans l’idée de filmer en dehors des studios, dans la longueur des plans ou dans un jeu en rupture avec la théâtralité d’avant la Nouvelle Vague. Malheureusement, l’essence même de ces procédés a été perdue chemin faisant. Tourner dans la rue n’a aujourd’hui plus aucune signification si ce n’est de respecter basiquement ce qui remplit les pages du script. La longueur de plans est peut-être ce qui a le plus fait de mal au cinéma français. Combien de fois nous arrive-t-il de crier à l’escroquerie d’un montage utilitaire ?! Dans les films de la Nouvelle Vague, si un plan dure ce n’est pas forcément parce que la production n’avait pas d’argent pour payer un monteur. Au contraire, même. C’est sûrement parce que le film fonctionnait sur plusieurs rythmes que, par exemple, BANDE A PART pouvait se prévaloir d'une scène en totale rupture avec sa quête, pour permettre au trio de danser sur une chanson. Uniquement danser ! Vous rendez-vous compte du luxe que s’est payé Godard ? Puisque nous parlons de BANDE A PART, il est étonnant de voir que c’est paradoxalement chez les cinéastes étrangers que la Nouvelle Vague a eu la plus belle répercussion. Chez Michael Bay ? Non, abruti d’italique ! Chez Tarantino, qui a repris exactement le procédé de Godard dans PULP FICTION, en faisant s’arrêter l’action et permettre ainsi à ses comédiens de danser. Je ne l’invente pas, tout le monde peut le vérifier.

JACQUES ROZIERDe nos jours, qu’avons-nous à nous mettre sous la dent ? Il faut bien l’avouer : pas grand-chose. Seule une poignée de films méritent d’être loués. Pour le reste, ce n’est que la sempiternelle rengaine du peu d’effort parce que peu d’idées. C’est constamment la même lumière terne, délavée, sans élégance. Aucun relief. La même valeur partout. Gris. Tout est gris. Et même pas de nuances dans le gris. Pourtant, c’est faisable. François Catonné nous avait bien épaté dans COMBIEN TU M’AIMES ? ou, encore plus récemment, Eric Gautier dans CŒURS. Et je ne vous parle par de la photographie de Benoît Debie dans INNOCENCE, qui a dynamité la valeur patron de la photographie pour un bon nombre d’années !

Nous pourrions continuer à établir une liste exhaustive, point par point, mais il vaut mieux s’appuyer sur un exemple précis pour étayer tant de médiocrité.

Je crois que J’INVENTE RIEN est le film qui symptomatise le mieux cette carence qualité. Ce n’est pas le pire qu’il nous ait été donné à voir, mais il se marie très bien à l’apathie française, syndrome post-Nouvelle Vague. Il représente l’idée préconçue que des producteurs entendent imposer à un public, le leur, celui qu’ils ont fabriqué. Une idée ancienne qui doit désormais composer avec l’héritage interprété de la Nouvelle Vague.

J’INVENTE RIEN c’est l’histoire d’un couple de citadins qui vivent dans une certaine idée de libéralisme libertaire. Sous couvert de la grande idée de liberté promise à celui qui désire vivre selon ses propres désirs, le couple nous offre un bel exemple scénaristique de démagogie uniforme. Là où la Nouvelle Vague s’interrogeait sur ladite liberté, elle est aujourd’hui devenue un complexe narcissique dénué d’approche métaphysique. Considérations héroïques des préoccupations standards de la vie quotidienne. Ce n’est ni plus ni moins que la continuité d’un cinéma bourgeois, fait par des bourgeois et pour des bourgeois. Dixit François Truffaut. Le cinéma français, ce n’est que ça. De petits retours sur des récits personnels d’origines variées, certes, mais diablement peu lyriques. Tout est petit et contemplatif. Tout sonne faux. Pas de place pour les accents toniques. Tout est calqué sur un mode d’appréciation, un barème selon lequel le public est sommé de réagir. En fait, écrire des scénarii, en France, c’est dessiner des personnages tels que nous croyons qu’ils sont. La justesse n’a aucune place dans ce cinéma.

Nous en étions déjà là avant la Nouvelle Vague et nous vérifions une nouvelle fois la précieuse vision du sage au long manteau blanc et à la barbe laineuse : « L’Histoire n’est qu’un éternel retour ».

PIERRE KASTScénaristiquement, les histoires ne se contente que de reprendre des schémas éprouvés, éculés, édentés. L’année dernière, VERS LE SUD, JEAN-PHILIPPE, CHANGEMENT D’ADRESSE, LA MAISON DU BONHEUR, FAUTEUILS D’ORCHESTRE, HORS DE PRIX, OUBLIER CHEYENNE, LA DOUBLURE, JE VOUS TROUVE TRES BEAU, CAMPING, ESSAYE-MOI, RIVIERA, HELL, CELIBATAIRES, etc. ont été maculés d’histoires d’amour contrariées, avec des personnes qui veulent toujours plus et toujours mieux, et ce indépendamment des genres abordés. L’idée n’est pas de diaboliser les sujets, loin de là. J’ai toujours dit ici qu’aucun sujet n’est indigne d’être traité cinématographiquement. Je constate juste qu’il n’y a tout simplement aucune velléité de se démarquer, jusque dans la forme. Le scénario reste encore la pièce maîtresse de l’élaboration d’un film. En France, 99,37% des films sont des films de scénario. Et ils sont invariablement tous construits selon la règle des 3 unités : thèse, antithèse, synthèse. Qui s’accompagne généralement de l’épiloque « foutaise ». Dans J’INVENTE RIEN, c’est :

Thèse : je t’aime.

Antithèse : je ne t’aime plus, y’a un énorme problème (ton cul ?)

Synthèse : non, finalement je t’aime de nouveau. En fait, je n’avais pas bien réfléchi.

Foutaise : Putain, mais on ne peut pas s’aimer tranquillement dans ce monde de merde où tout le monde vient nous faire chier toutes les cinq minutes ?

Affligeante banalité d’une histoire rabâchée mainte fois. Vous remarquerez l’emploi de termes grossiers genre « merde » ou « chier », censés illustrer le réalisme poétique. Et comme le film est complètement bourgeois mais ne veut pas laisser paraître son appartenance (eh oui, il faut bien que la Nouvelle Vague ait servi à quelque chose !), il est de bon ton de tenir un discours radicalement bobo, qui ratisse un maximum dans les grandes idées utopiques de gauche. Et nous sommes repartis pour un couplet sur le fascisme de ceux qui montrent du doigt toute personne qui ne rentre pas dans les cases de la norme sociétale. Et c’est bien connu, ce sont tous des enculés, ceux qui profitent du capitalisme. Babillage. Pourquoi ce besoin d’imposer son personnage principal comme une victime du monde moderne en constante rébellion avec ce monde si cruel et si déshumanisant qui n’a qu’une idée : la perte du protagoniste ? Cela pourrait se résumer au simple slogan : « Mais pourquoi sont-ils si méchants ? » Vous l’aurez compris, c’est là une vision du monde simpliste et caricaturale.

Et c’est bien ici que se joue le cœur du problème, car si nous avons à faire à un film de scénario, nous sommes quand même en droit d’attendre un calque en complète harmonie avec la vie réelle dont on prétend nous dresser le cadre.

FRANCOIS TRUFFAUTC’est au niveau de la mise en scène que nous pouvons repérer le manque total d’aisance artistique. Comme le cinéma français est un cinéma de scénario, il ne peut en être autrement que de metteurs en scène qui se contentent de remplir un cadre. Evidemment, puisque le scénario est la clef de voûte de toute l’organisation ! Et tout à coup, c’est le drame. Parce que si la Nouvelle Vague obéissait à certaines règles fondamentales, les années ont passé en balisant le terrain d’un sillon assez profond pour que subsiste encore l’idée d’une révolution. Mais, à l’heure actuelle, s’est transmise l’idée d’un acquis sans source intelligible ; tout comme l’on se dispute et à force l’on oublie le sujet de la dispute. Rappelez-vous les beaux efforts que Godard et consorts avaient mis en branle (comme disait la jeune mariée) en ce qui concerne la continuité narrative. Tout cela semble passéiste et dénué d’intérêt. Ils sont pourtant quelques-uns à déconstruire la forme conformiste de la plupart des scénarii. Mais 99,37% des scénaristes sont revenus aux 3 unités précitées. Quel académisme rébarbatif et installé dans le confort d’une idée de la France ! Je crois que c’est cela le pire. Ce stéréotype de personnages conçus dans des bureaux. Mais les vraies personnes que nous croisons chaque jour sont tout de même plus proches de ceux que nous croisions naguère dans LA MAMAN ET LA PUTAIN ou LA GUEULE OUVERTE (tiens, un cinéaste qui ne s’est jamais réclamé du mouvement ! Comme quoi, c’est faisable !) C’est une conception hypocrite et mensongère, complètement en dehors de la réalité. Dur à avaler pour des personnes qui n’ont que « réalisme » ou « naturalisme » à la bouche.

Dès le début de J’INVENTE RIEN, ce qui nous frappe c’est cette musique sans envergure, petit phénomène révélateur de la comédie légère qui s’annonce. L’art de nous vendre un film sans foi. Tendance exacerbée du pensum cinématographique. Et tout est du même acabit. Pas un seul plan qui révèle une consistance de mise en scène. La caméra se contente de délimiter les zones nécessaires à l’action. Vous repasserez pour la cerise sur le gâteau. Being weird isn’t enough. Michel Leclerc s’est embourbé dès sa première réalisation dans les méandres apocalyptiques du Consortium des Laxatifs du Cinéma. J’ai lu quelque part que le C.L.C. allait mener des expériences de laboratoire sur Alexandre Arcady, Lars Von Trier et Ridley Scott. Enfin des réalisateurs qui vont pouvoir servir à quelque chose ! Avec J’INVENTE RIEN, jamais un titre n’aura été aussi proche de l’analyse comportementale du cinéma français.

Sclérose administrative et lourdeur de l’enveloppe spirituelle.

Et si certains succès reposent sur des développements scénaristiques, J’INVENTE RIEN ne peut s’appuyer que sur l’interprétation d’Elsa Zylberstein, l’une de nos plus grandes actrices. Elle exploite tout son côté sensible, tiraillée par ses questionnements. Elle est à l’origine de nombreuses modulations de jeu qui restent à la fois extrêmement naturelles et sublimement convaincantes. JEAN ROUCHChaque regard en dit bien plus que la banalité des phrases qui lui ont été écrites. Son jeu est fluide, précis, charismatique et enjôleur. Elle sait créer une intimité de couple dans les mots qu’elle susurre, les phrases qu’elle ironise, les sourires sous forme de jeux et une multitude de facettes dont elle enrichit son personnage, faute de pouvoir être perçues dans le scénario. Chacune de ses apparitions est un moment de détente et d’apaisement des tensions cinématographiques. Face à elle, Kad Merad ne parvient pas à sublimer son peu de technique. Exemple type du comédien qui essaie de paraître naturel pour rentabiliser le parti pris « comme dans la vie ». Il manque de charisme (mais ça, ce n’est pas quelque chose qui lui est imputable) et de technique (quelle horreur que la mollesse de cette prononciation tant chérie par nous, français ; des finales qui tombent comme giboulées en mars ; une uniformité dans l’interprétation du personnage qui enlève toute complexité, donc toute richesse du rôle…).

Des films comme J’INVENTE RIEN, il en sort des dizaines chaque année. Mais comme l’Histoire est un éternel recommencement, il est aisé de dire qu’un phénomène comme la Nouvelle Vague resurgira à un moment ou à un autre, afin de rudoyer cette malheureuse solennité. Reste à savoir quelle forme cela prendra. De toute façon, il y a toujours eu des résistants, et même si l’on a voulu imposer une nouvelle Nouvelle Vague dès la fin des années 80, elle n’a jamais répondu qu’à une attente qui grossit d’année en année, et non pas à un quelconque critère cinématographique. Il faudra d’abord passer par une réorganisation complète des systèmes de production. C’est avec quoi chaque déviant a dû composer pour mener à bien une œuvre en décalage complet. Cependant, les clans sont présents. Il suffit de regarder les films qui ont bousculé le paysage cinématographique français des 10 dernières années. IRREVERSIBLE et ASSASSIN(S) (le dernier grand film ambitieux français) en sont les meilleurs exemples. Des films qui n’auraient jamais dû exister, et pourtant… Il suffit aussi de fouiner sur Internet et de s’apercevoir de la rupture qui est en train de s’opérer entre les tenants de l’ancien cinéma et ceux qui sont actuellement en phase de recherche, dans le désir le plus fervent de dynamiter ce conformisme (critiques, cinéastes et spectateurs).

L’émulation au service de l’imagination artistique.

Plus diffus ? Plus agressif ? Plus définitif ? Plus long que prévu à émerger ?… Il est trop matin pour se prononcer. Et peu importe, la véritable question ne se situe pas ici. Elle se réduit à un constat implacable : « Ne sommes-nous pas assez érudits pour ne pas avoir de réalisateurs en réaction ? »

Vous voyez bien, tout reste à inventer.

26 avril 2007 4 26 /04 /avril /2007 16:20


            La démocratie n’existe plus. L’Histoire retiendra que ce sont les élections présidentielles de 2007 qui y ont mis définitivement fin. Ce qui fut le plus désespérant pendant cette campagne ne fut ni le peu de choix que nous offrirent les candidats ni les jours sombres que les deux grands leaders annonçaient, mais le manque d’élégance avec lequel furent implantées les ordinateurs de vote (déjà expérimentés depuis la précédente élection de 2002).

La démocratie avait émis cette grande idée (complètement chimérique) que le peuple serait le souverain. Or, plus personne ne peut désormais suivre son vote du moment où la machine l’enregistre jusqu’à celui où le résultat s’officialise. Avec le bon vieux bulletin en papier [relents de Maître Vieux Con MODE ON], quiconque le souhaite peut suivre le parcours d’une urne jusqu’à son dépouillement. Mais la machine est créée par l’Homme et (c’est bien là le plus triste) pour l’Homme. En France, certains votes ont déjà été falsifiés, me direz-vous, et bien avant l’arrivée de ces ordinateurs. Certes. Ce qui est plus étonnant aujourd’hui, c’est la manière d’annoncer ouvertement que les élections seront truquées. Avant, chacun faisait ses petites affaires dans son coin. On faisait voter des personnes officiellement enterrées, on inscrivait sur les listes moins d’habitants que de votants, les votants pouvaient s’appeler Luke Skywalker, Leroy Merlin ou Uncle Ben’s. Maintenant, cela va être plus simple. Nous irons voter tout en sachant que cela ne sert à rien. Je croyais que le doigt d’honneur des politiciens était plus long que je ne le pensais, mais c’est plutôt l’orifice qu’il comble qui est plus profond qu’on ne le sait. La raison du plus fort est toujours la meilleure puisqu’il ne faut jamais dire fontaine.

Un site est dédié à la propagation de ce fléau :

http://www.ordinateurs-de-vote.org

Enfin voilà. Ca, c’est fait, comme dirait Terry Kevin. On nous a bel et bien passé sous silence cette lente colonisation. Bientôt nous voterons par Internet, avec Paypal, par SMS, sur MSN ou grâce à la puce qui sera implantée dans notre cerveau et qui enverra automatiquement notre opinion politique au serveur approprié. Corollaire : rappelons une nouvelle fois que l’immonde loi Gayssot de 1992 est toujours en application !

Décidément, le progrès n’est pas synonyme d’innovation.

Ou plutôt pas toujours. Car l’une des plus belles formes en termes d’innovation technologique de ces dernières années est le happy slapping. Un téléphone portable, une caméra intégrée et hop ! Voici venu le temps des rires et des chants… Quoi de plus magnifique que ces images parkinsoniennes et délavées où la sauvagerie l’emporte face aux velléités cinématographiques ? Comme dirait Ovidie : « Le porno c’est le seul endroit où on peut avoir un orgasme sur son lieu de travail. » Cela n‘a évidemment rien à voir mais je m’étais dit qu’un jour je citerai celle qui, manifestement, n’a jamais connu la délicieuse angoisse de se faire prendre. Hmmm… A la relecture, un doute m’habite.

Pour en revenir au happy slapping, cette performance live requiert un intérêt cinématographique évident parce qu’elle est avant tout préméditée. Psychanalytiquement, ce n’est pas tant l’expression de la part d’ombre de chacun que le vecteur qui permet cette expression. En cela, le résultat est particulièrement original puisqu’il permet de montrer sans aucun élagage, une forme brute de violence et d’exhibitionnisme. Et c’est en France que le happy slapping aura sûrement le plus contribué à bouleverser le paysage cinématographique à cause d’un élément majeur qui engendre la misère de cet art susmentionné : l’absence éhontée de films de lycée. Et FOON ? C’est pas du bon film de lycée, ça ? C’est vrai. Il y eut FOON l’année dernière. Belle tentative de faire un film de lycée comme à l’américaine. Belle tentative aussi d’afficher son incompétence cinématographique. Le seul qui a vraiment su tirer son épingle du jeu, c’est Cédric Klapisch avec le sublime LE PERIL JEUNE. Mais, que voulez-vous, c’est culturel chez nous. A quelques exceptions près qui ne formulent aucune règle, pas de films de lycée, pas de films de science-fiction, pas de films où un coach reprend en main une équipe de sport, pas de films de karaté, pas de westerns, pas de films avec des extra-terrestres (à part LE FABULEUX DESTIN DE MADAME PETLET et QUE LA LUMIERE SOIT, deux films avec Maïté), plus de films érotiques etc. La liste est longue et s’allonge de jour en jour tant il n’existe aucune diversité dans notre production hexagonale. Eh bien la parade à tout cela c’est le happy slapping ! Cette belle révolution c’est l’avènement de la captation au sein même du lycée, là où l’imagination est sans limite. C’est celle des jeunes qui est la moins sujette à l’autocensure car elle est à la fois vivace (elle est sublimée par la nouveauté de l’expérimentation), foisonnante (elle se renouvelle à un rythme effréné), subversive (le manquement (et non l’absence) à la morale permet d’aborder tous les thèmes en les laissant s’exprimer dans ce qu’ils ont de plus basiques) et supposée gratuite (c’est pour cela qu’ils ne vivent pas cette expérience comme une opposition du bien au mal). Le plus beau des cinémas a 15 ans. Après, il n’est plus qu’un arrangement avec soi-même car, comme le disait Cavanna : « La liberté consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne. » Et puis la jeunesse c’est quand même la force vive de la nation. C’est pour cela que ce sont eux qui font le plus peur aux politiques. Ce sont les seuls à pouvoir les ébranler. Sa fougue irraisonnée peut parfois l’aider à surpasser ses propres enjeux. En l’occurrence, la jeunesse associée au happy slapping crée un cocktail détonnant du fait qu’elle devient plus qu’un simple jeu, une manière concrète d’affirmer sa nature brute.

L’idée que ce phénomène envahisse les lycées, c’est l’idée de l’épanchement sans fin de la créativité. Les lycéens comme arme du pouvoir révolutionnaire. Enfin du nouveau du côté des scénaristes français ! Quand nous voyons l’indigence des productions françaises, nous nous disons que certains producteurs ont dû financer la popularité de ce phénomène afin de créer un engouement pour cette nouvelle culture en train d’éclore. Le happy slapping va bouleverser tout l’univers du cinéma français. Cette génération jette les bases d’un nouveau cinéma français enfin non bourgeois, enfin éclectique, enfin surprenant, enfin immoral, enfin politique, enfin exubérant, enfin pour le meilleur et pour le pire, enfin libre.

Enfin dionysiaque !

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore le happy slapping, je vous livre son plus gros succès :
 


            La preuve par l’image que le happy slapping est très en avance sur le cinéma commercial actuel : MADEA’S FAMILY REUNION. Tyler Perry nous a concocté ici un film idiot, qui colle aux dents et vote Sarkozy tout en pérorant comme Ségolène Royal. Gentiment donneur de leçons, il a ponctué son film de réflexions complètement réactionnaires (le film dilue constamment cette idéologie jusque dans l’un des personnages qui l’avoue frontalement !) comme les explications stupides qui justifient l’emploi d’armes à feu par son personnage principal. C’est beau de tenter. Malheureusement, « la connaissance de l’Homme ne saurait s’étendre au-delà de sa propre expérience ». Ca, c’est du John Locke. Oui, c’est surtout que ça le fait bien de citer du John Locke !

MADEA’S FAMILY REUNION est avant tout un film de mama, genre très peu respectable qui a au moins le mérite de ne pas imposer l’étalage de graisse comme une valeur étalon de l’esthétique physique. D’habitude c’est Eddie Murphy qui joue tous les rôles dans ce genre de films. Ici, c’est Tyler Perry. A moins que ce ne soit Eddie Murphy qui soit allé jusqu’à déguiser son nom.

Bien évidemment, le film se ghettoïse sans compter, reléguant les blancs aux rôles de sous-fifres ou à la figuration. Mais nous évitons le couplet racial, c’est déjà ça de pris, car nous nous demandons ce qu’il va bien pouvoir y avoir à sauver d’un peu constituant. Les personnages sont caricaturaux, les dialogues insignifiants (– Un œuf, c’est un fruit ? – Ca dépend… La poule c’est un arbre ? Je l’invente, bien sûr !), les axes de caméra indéfinis, la lumière exercée à l’interrupteur etc. Bref, quand il y a une idée c’est pour faire passer un quelconque message bien pensant, la plupart du temps édicté par la mama qui est censée être une réincarnation de la Sagesse Humaine. On humilie, on insulte, on frappe les enfants, on fait culpabiliser. La bonne panoplie du film judéo-chrétien qui dispense conseils réactionnaires à nous, hauts dignitaires qui avons le recul nécessaire et qui croyions que nous n’en étions plus là en 2007 ! Toute cette guimauve phosphorescente est principalement due à ce personnage de Madea, incarné par Eddie Murphy, que le réalisateur et scénariste souhaite à tout prix nous faire passer pour une personne sévère mais juste, aimable, bienveillante et équilibrée puisqu’elle bénéficie toujours de circonstances atténuantes même dans l’illégalité.

Finalement, MADEA’S FAMILY REUNION n’échappe pas au vieil adage qui dit que l’on peut très bien être sympa et complètement con.

            Dans la famille des films qui ont le charisme d’Arlette Chabot, je demande MISSING IN AMERICA de Gabrielle Savage Dockterman. Depuis, elle s’est arrêtée là ; c’est beau l’esprit de sacrifice ! Ca commence comme COMMANDO : Danny Glover s’est exilé dans les montagnes parce qu’il ne supporte plus ces réminiscences de la guerre du Viet Nam qui l’empêchent d’avoir une sexualité autre qu’avec des séquoias. Ca se poursuit comme RAMBO : FIRST BLOOD PART II : un ancien camarade de jeu du Viet Nam vient lui proposer un contrat qu’il ne peut pas refuser mais il refuse quand même parce qu’il n’a pas lu le scénario, et quand il le lit, il accepte finalement parce qu’il ne se rappelle plus trop bien pourquoi il ne voulait pas au début, mais c’est surtout que la veille il avait bouffé un truc pas cool qui lui avait retourné le pancréas et donné des envies de vote républicain. Donc, le lendemain tout redevient normal, Danny Glover accepte la mission qu’on lui confie (il doit garder une petite fille avec lui, dans les montagnes, au cas où des Viets attaqueraient, et là il est quasiment serein le Danny parce que, finalement, il s’aperçoit que sa mission ne va pas être aussi compliquée que ça, quoique le Viet devient fourbe à la vue de branchages), le vote démocrate est préservé et les séquoias ruissellent toujours d’un liquide non identifié. Le reste du film se déroule comme un épisode de « Little house on the prairie » : lorsqu’il s’ennuie, au lieu de se grattecouiller, notre bon Danny coupe du bois et attend que la jeune fille vienne l’interrompre à cause d’un truc super grave, comme par exemple Ron Perlman qui s’est planté une flèche dans le corps en expérimentant un piège à animaux qu’il avait confectionné. Bon, ne cherchez pas trop à comprendre, c’est des gens qui vivent dans les bois, alors… Pourraient très bien jouer du banjo que le film n’en paraîtrait pas moins normal. Car MISSING IN AMERICA ce n’est que cela : une continuité de séquences attendues, sans intérêt et d’un formalisme conventionnel à chialer comme un adulte qui apprend que, malgré toutes les interprétations possibles, il n’y a aucune raison logique à ce qu’Actarus effectue deux demi-tours successifs en passant de la soucoupe à la tête de Goldorak. Dès que le film s’amorce, la quête est connue. Nous nous disons qu’il n’y a plus qu’à attendre le dénouement en espérant quelques gâteries incongrues qui ne viendront jamais. Les scénaristes Nancy L. Babine (j’ai entendu dire que c’est une femme qui aime bien se lécher les, si quelqu’un a des infos…), Ken Miller et Gabrielle Savage Dockterman se contentent de combler l’entre-deux par de petites scènes où notre héros au prénom de yaourt au chocolat, nous montre qu’il l’aime bien, tout compte fait, cette petite fille. Ca se veut dégoulinant de sentiments et ça ne cherche qu’à tirer la larme du spectateur, à défaut de lui subtiliser son argent. A ce titre, il faut saluer messieurs les distributeurs qui ont, pour une fois, oublié de ne pas faire leur travail puisque MISSING IN AMERICA n’a jamais été distribué en France. Et pour cause !

Dernier détail par lequel nous reconnaissons la médiocrité de cette œuvre. Ron Perlman, immense acteur s’il en est, a quelquefois eu la chance d’exploiter son talent en interprétant de magnifiques rôles (HELLBOY, THE LAST SUPPER…) mais il est ici, une fois de plus, utilisé uniquement pour son physique inquiétant et menaçant. C’est triste. Stéréotype de l’attardé (parfois congénital) vivant dans les bois, redneck de toute sa splendeur. C’est la maestria de l’arrogante vision de l’urbain sur le rural. Ils n'ont pas de bol ceux qui vivent dans les bois ! Ca doit être chiant pour le café !

            Coïncidence. Il se trouve que la fois dernière, j’avais fait le choix de vous parler du HITCHER de Robert Harmon, sans savoir que j’allais voir le remake de Dave Meyers, qui sortira en France le 9 mai prochain. Ce dernier nous vient du vidéo-clip, et ça, « La lumière vient du fond » est un des rares lieux à le glorifier. Cet exercice est loin d’être aussi peu noble que la plupart des critiques veulent bien nous le faire croire. Nous avons beaucoup trop d’estime pour ceux qui se frottent à la difficulté de raconter en 4 minutes ce que d’autres ont 30 fois plus de temps pour raconter. Nous n’allons pas non plus porter aux nues cet exercice de style, car nous pouvons y déceler autant d’imposteurs et d’artistes qui cherchent à faire quelque chose de louable. Comme dans le cinéma pur et dur, donc. Mais le vidéo-clip c’est quand même une vision dérivée du cinéma, avec les mêmes codes, et c’est pour cela que je reste persuadé que le meilleur clip restant à réaliser serait un clip sans musique. Et puis, ils sont tout de même légion ceux qui ont développé dans le vidéo-clip une forme d’expression recherchée voire expérimentale. Du visuel avant tout. Tout le monde a en tête le fabuleux clip de Kylie Minogue (« Come into my world ») réalisé par Michel Gondry, ou du bien bel univers de THE CELL de Tarsem Singh, film malgré tout complètement illusoire. C’est le principe du sitcom. Il ne faut jamais décourager un comédien de jouer dans ce type de serial car, au vu de la médiocrité du genre, un bon comédien se fera toujours remarquer face à d’autres moins intéressants. Dont acte des réalisateurs de clips vidéo.

Le problème avec Dave Meyers c’est qu’il n’a rien compris au film de Robert Harmon.

THE HITCHER version 2007 n’est plus qu’une version dégrossie, même pas générique. Tout cela renifle fortement le fennec pris dans le piège de l’opération commerciale. On reprend grosso merdo l’histoire de la version 1986, avec un John Ryder prêt à terrorifier n’importe quel conducteur (et non pas –trice, j’insiste, vous allez comprendre pourquoi). On amène une nouvelle direction du personnage féminin, sinon le repompage de scénario serait trop flagrant. Au lieu d’être une employée de snack, elle devient la petite amie du conducteur. C’est à ce moment-là que nous nous disons que si l’adaptation ne consiste qu’à décaler des détails scénaristiques, le film va vite se délaver. Et ça ne manque pas. L’histoire suit quasiment point par point l’original sans jamais nous affoler le palpitant. L’une des principales raisons étant qu’ils ont remplacé Rutger Hauer par Arlette Chabot. Oui, oui, c’est bien elle qui incarne John Ryder. En tout cas, si ce n’est pas elle c’est quelqu’un qui a autant de charisme que notre débatteuse politique parce que j’y ai vraiment cru. On a beau blâmer Rutger Hauer après tous les mauvais films dans lesquels il a tourné, quand on regarde THE HITCHER, il se pose là (non, pas là, juste un peu plus loin) niveau présence !

Le film de Dave Meyers se résume à une seule et unique chose : le recopiage comme palliatif à l’ingérence. Et comme les producteurs sentent le bon coup, ils font pression sur lui pour mettre le paquet sur les scènes d’action (cela se mesure par le peu de soin avec lequel les scènes de dialogues sont traitées). Et alors là c’est complètement raté. Pas vraiment de quoi nous en mettre plein la vue. Qui plus est, nous sommes encore dans le plagiat éhonté jusque dans la scène d’écartelage, qui aurait gagné à nous surprendre par une pratique encore plus vicieuse. Mais l’un des deux hémisphères du cerveau de Dave Meyers court-circuite l’autre… Si bien qu’il commet dans cette scène l’erreur qui révèle l’essence même du sujet à côté duquel il est passé. C’est en mettant Arlette Chabot à la place de Jennifer Jason Leigh dans le rôle de la démembrée, que Dave Meyers trahit ses véritables intentions. En effet, là où la chasse était vécue dans THE HITCHER de Harmon comme l’affrontement du double chez le mâle, aujourd’hui ce thème n’existe absolument plus. C’est pourtant le seul fil qui sous-tend le film de bout en bout. Car si l’on y regarde de plus près, avec Rutger Hauer, THE HITCHER est un film qui prend plaisir dans la dualité complémentaire (il est basé sur le désir d’unité). C’est pour cela que notre bon hollandais ne tue pas C. Thomas Howell dès qu’il le peut. Tout n’est qu’une question de virilité. Affrontement du chat et de la souris où chacun a sa chance. C’est là où le personnage de John Ryder est diaboliquement retors puisqu’il force sa proie à admettre que rien ne peut les différencier que la force ou la faiblesse, mais qu’à la fin tous deux ont les mêmes instincts. Ce faisant, il manque dans la nouvelle version cette scène clé où Rutger Haurer faisait face à C. Thomas Howell dans le restaurant tenu par Jennifer Jason Leigh. Tout le film est expliqué dans cette scène. Ne même pas l’avoir retenu prouve une nouvelle fois que le réalisateur a privilégié l’action et est donc passé à côté de son sujet.

Nous pouvons préférer nous en tartiner l’œil avec du beurre demi-sel.

            L’exposition « The air is on fire » consacrée à David Lynch se tient à la fondation Cartier, et ce jusqu’au 27 mai 2007. C’est l’occasion de s’apercevoir à quel point le monde de cet artiste est riche et absolument cohérent de bout en bout. Que ce soit dans ses peintures, ses films, ses photographies ou ses dessins, il est intéressant de constater à quel point Lynch arrive à extraire de son inconscient des formes brutes sensées, là où d’autres auraient essayé de représenter leur ressenti du tumulte. Que du bonheur.

Mais cette exposition est aussi l’occasion de rendre compte de l’ascendant des post-jungiens sur les post-freudiens. « The air is on fire » rend bien compte du schéma légèrement caricatural qui oppose les seconds (qui croient que tout est dépendant de tout, c'est-à-dire que chaque représentation artistique peut s’expliquer par la trace du vécu) aux premiers (qui croient plutôt que tout art définit une personne). De ce point de vue jungien, David Lynch me ramène à ma situation de simple citoyen. Il est l’une des personnes qui ont contribué, dans mon enfance et encore plus dans mon adolescence, à faire de ma vie ce qu’elle est aujourd’hui. Ma reconnaissance est éternelle envers David Lynch, Stanley Kubrick, Steve McQueen, Bertrand Blier, Louis de Funès et de nombreux d’autres. Ce sont pour moi des personnes plus importantes que Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy. Voilà pourquoi je ne voterai pas le 6 mai 2007. « La décision appartient au réel. » Euh… Louis Jouvet ? Non. Franck Provost !

6 avril 2007 5 06 /04 /avril /2007 00:26

            Mon facteur est con. Il vient sonner chez moi en pleine nuit.

Repère de tous les sans amis, La Poste emploie régulièrement des esprits émaciés qui aiment s’assurer assidûment du bon fonctionnement de mon interphone. « J’ai un message pour vous ! » Un message ? Mais de quel monde viens-tu, petit béjaune convulsionné par l’irrespect du droit au sommeil ? Quel siècle est donc le tien pour te sentir envahi de cette infatuation exécrable qui te fait te croire au-dessus de toute loi, pour oser ainsi m’extirper de ma moelleusité ? Cette privauté me plonge dans un abîme insondable de perplexité quant à la pitié que suscite ce genre de préposé. Je précise, bien sûr, que toutes les personnes qui travaillent à La Poste ne sont pas comme cela. Non, non. Ils ont bien fait les choses, ils les ont toutes réunies dans une seule et même Poste : celle de mon quartier. Je mentionne ce point pour éviter que tous les postiers qui lisent ces lignes me harcèlent de messages afin d’obtenir réparation. Ils sont cons, ces postiers !

Un message, donc. Voilà bien la preuve qui révèle tout l’archaïsme d’une administration qui se croit encore au temps des destriers et des palefrois.

JE SAIS RIEN MAIS JE DIRAI TOUTLe preux chevalier s’aventure donc chez moi pour me remettre une missive. Ca tombe mal, je déteste tous ceux qui délivrent des messages. Les messages et les publicités pour les sprays auditifs, je déteste, c’est comme ça. Le temps de revêtir ma côte de maille et je suis à lui. Le pauvre ne sait pas encore combien il risque de se faire trouduculer. Commence à tresser ta corde, fonctionnaire délavé haut comme trois bites à genoux. Attention, j’suis un fou, moi ! J’suis un grand malade, un déglingué de la tête, un psychopathe viral. Je suis même capable de porter un blouson en sky avec des tongs, s’il le faut. Quand je commence à balancer du service 5 étoiles, j’aime autant vous dire que vous avez intérêt à avoir gardé votre mode d’emploi parce que plus rien n’est reconnaissable après. Lorsque j’arrive, ce jeune page s’est volatilisé. Il a senti que ça allait dérouiller dans ses post-it. Faut dire que j’ai un peu tardé aussi. C’est long à enfiler une côte de maille. C’est sûrement pour cela qu’ils n’en fabriquent plus. C’est dommage parce qu’en temps de guerre postale c’est drôlement utile. Mais cela ne peut marcher que si l’on respecte les accords de Genève. Et les fourbes de La Poste attaquent en pleine nuit !

            A défaut de message postal, j’ai revu le message cinématographique de Pierre Richard : JE SAIS RIEN MAIS JE DIRAI TOUT. J’ai toujours pensé que le cinéma n’était pas là pour faire passer un message. Bah oui, c’est le boulot de La Poste ! Du moins ce n’est pas son but premier. Comme tout art, il permet de véhiculer des idées et de les exposer à un public qui les confronte aux siennes. Si l’on part du principe que l’art est un échange, il doit être possible de faire réfléchir en faisant ressentir. Mais ce qui me dérange profondément c’est le film de propagande, celui qui essaie de proposer une version inique de ce qui est montré, c'est-à-dire qui cherche à imposer sa réalité au spectateur comme une forme tangible de véracité. A part cela, les messages au sein des films ne sont jamais qu’insupportables lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de mise en scène. Nous nous apercevons donc bien que ce n’est pas une question de nature mais de style. L’abstraction de ces deux termes serait atténuée si nous regardions de plus près ceux qui font le cinéma et les outils qu’ils emploient. L’esprit et le corps sont totalement indissociables. Comme un film est la forme d’un propos. L’esprit est ce qui permet de mettre en forme, de sculpter la matière. Et un film est inlassablement la quête du dosage le plus équilibré entre l’esprit et la matière. C’est pour cela que je considère que celui qui fait des films pour faire passer des messages doit soit écrire un essai, soit se faire embaucher à La Poste. Pour ceux qui ne savent pas écrire.

Dans le film de Pierre Richard, le mélange est assez satisfaisant. Surtout parce qu’il évite d’exposer la moindre thèse. Il part du constat que la France vend des armes aux pays qui se font la guerre, et l’expose avec un ton satirique. Il est l’exemple même que le cinéma bénéficie de la possibilité de propager des idées et des messages, ce qui n’est pas le cas de tous les arts. D’autant plus habile que, dans ce film, rien ne viendra tracer un sillon que l’on recommandera de suivre plus tard sous peine de ne pas se sentir aussi intelligents et pleins de bonnes intentions que nous sommes en droit d’exiger de nous-mêmes. Non. Cela est essentiellement dû au fait que le grand blond s’échine du début à la fin à veiller à ce que son film garde bien le cap du divertissement, quitte à s’échapper de son sujet. En témoigne la scène où il donne autant de coups de pinceau à la cuve qu’il est censé repeindre, qu’à son ami Louis la brocante. BERNARD HALLERLa scène est d’une simplicité assommante et fonctionne à merveille. Elle a pourtant du mal à faire la blague d’être autre chose qu’un simple sketch qui s’insère au milieu d’une histoire disparate. Car JE SAIS RIEN MAIS JE DIRAI TOUT est surtout l’occasion de filmer des sketches absolument hilarants. Premier du lot, la scène qui se déroule à la sécurité sociale. Un monument d’écriture qui joue sur la sonorité des mots, la mauvaise foi, le comique de répétition et un crescendo infernal qui se termine par l’excellentissime « On ferme ! », asséné par l’un des Frères Ennemis. Son sourire lumineux et son air prude en font l’une des répliques les plus drôles du film. Sans oublier de mentionner Bernard Haller, absolument fabuleux dans ce rôle de fonctionnaire complètement dépassé, fatigué par le peu de vigueur de ses clients et peu enclin à faire le moindre effort de compréhension. Son jeu est en recherche de naturel. Il joue l’étonnement avec des regards (perdus ou en recherche d’appui) et des temps qui marquent les connexions que son cerveau essaie d’établir. Sa colère est tout aussi prodigieuse car remplie d’une précipitation prête à accepter toute imprécision afin de la rendre plus juste (cela donne l’impression de ne pas avoir été écrit, à l’image des films d’Alexandre Arcady).

La manière qu’a Pierre Richard de se rebeller face à son père, imprime au film la marque d’un souffle libertaire propre à exhaler une folie humoristique. Elle permet de faire quelque chose de typiquement français : s’attaquer à un sujet sérieux avec humour. Marque très hexagonale que de désamorcer par le rire. Par forcément ce que nous savons faire de mieux lorsque cela devient un refuge.

            Exemple contraire : l’évangile selon Lars Von Trier. Le bonhomme m’insupporte. Ses films me désespèrent. Toujours le cas à part de BREAKING THE WAVES, film au romantisme transcendant. Sombre mais flamboyant. Rien d’autre à sauver. Pire : le tout au bûcher. Voilà bien un réalisateur à la réputation surfaite. Nous pouvons régulièrement distinguer chez lui quelques brefs éclairs de talent (1 minute et 32 secondes en moyenne dans chacun de ses films), mais jamais de génie, comme beaucoup se plaisent à déclamer. D’ordinaire, ses expérimentations gâchent sa facilité à nous raconter des histoires. Tout se trouve dans l’esbroufe qu’il emploie pour marginaliser ses films. Son truc c’est de penser pouvoir révolutionner le cinéma. Autant dire que Lars Von Trier fait continuellement figure d’éternel adolescent en proie à de sévères chimères qui le conduisent inéluctablement sur le chemin des procédés. Le cinéma de Lars Von Trier en est jonché. Parfois dégueulasses, toujours abruptes, souvent éphémères. Dans MANDERLAY, il continue l’exercice qu’il avait commencé dans DOGVILLE. BREAKING THE WAVESCette fois-ci, sa plus grosse erreur a été de faire une trilogie puisque cela révèle bien que l’effet de mode sur lequel il joue à chaque fois ne passe pas le cap de la suite. D’ailleurs, même les journalistes ne l’ont pas suivi puisque le film ne fut pas très médiatisé à Cannes. Les critiques furent même peu convaincues. Il n’en fallait pas moins pour révéler au grand jour l’escroquerie Lars Von Trier. Ces mêmes personnes qui s’enthousiasmaient sur la nouveauté du traitement dans DOGVILLE, n’avaient plus rien à dire pour MANDERLAY puisque, une fois la médiatisation écartée, il ne leur restait plus qu’à parler cinéma. Et là, une fois de plus, ce fut un peu court, jeune homme. Comme disait la jeune mariée dans « Cyrano de Bergerac ». Ou l’inverse. En cela, Lars Von Trier se rapproche beaucoup de Claude Lelouch qui, lui aussi, prétend renouveler le cinéma. La Nouvelle Vague étant passée de mode (même si c’est elle qui continue encore à influencer les cinéastes français ; merci du cadeau !), sa chute s’amorça. Il s’échina alors à faire un maximum de coups médiatiques, comme l’insipide HOMMES, FEMMES, MODE D’EMPLOI. Parce qu’il employait Bernard Tapie, le film fut très attendu, mais se cassa la gueule dès qu’il entamait sa seconde semaine d’exploitation. Un peu plus récemment, il fut obligé de payer une séance de sa propre poche pour essayer de faire parler de lui. Mais le talent ne s’achète pas. Je me demande fréquemment si Claude Lelouch n’aimerait pas être un PC ; pour pouvoir redémarrer sa vie en mode sans échec…

MANDERLAY est passé complètement inaperçu et cela se comprend aisément. Pour de mauvaises raisons cependant. Car il s’agit du film le moins rentre-dedans de Lars Von Trier. Au niveau scénaristique, il cherche moins à descendre dans la misère et évite bon nombre d’abominations qu’il aurait pu faire subir à ses personnages. La caméra est toujours prompte à rendre grossière l’impudeur qu’elle partage avec les comédiens, notamment par des plans serrés abusifs. Les cadres sont cependant assez jolis même si l’on peut reprocher quelques flous qui empêchent l’adhésion totale du public. C’est un peu comme si Lars Von Trier ne souhaitait pas que le spectateur rentre dans son film, qu’il voit juste par l’embrasure de la porte ce qu’il se passe à l’intérieur. C’est le gros problème de ce formalisme qui assimile MANDERLAY plus à du théâtre filmé qu’à une véritable fiction cinématographique. Nous nous heurtons constamment à cet aspect décharné qui nous fait sortir de l’histoire. Combien de fois nous surprenons-nous à nous dire : « Tiens, cet objet en moins… Tiens, il y a un râteau mais pas de terre… Tiens, les ombres traversent les murs mais pas les personnages… Tiens, j’ai perdu 2 heures de ma vie. » Ce qui est dommage, car il existe de véritables efforts de mise en scène (comme toujours chez Lars Von Trier, par ailleurs), en témoigne cette scène où Bryce Dallas Howard oblige les blancs à se peinturlurer le visage en noir. Comment se fait-il qu’aucun des comédiens n’ait eu l’idée de peindre de la même façon l’objectif de la caméra ?

BRYCE DALLAS HOWARDEt puis il y a cette abominable voix off qui commente tout ce qui se passe à l’écran. C’est vraiment cela le plus insupportable. Avec les ongles qui crissent sur un tableau, ça c’est vraiment insupportable ! Pourtant c’est un piège très connu. La voix off uniquement pour compléter le récit, bon sang !!! Le réalisateur a énormément peur du vide et du manque de rythme si bien qu’il cherche à remplir chacun de ces moments par des explications de texte absolument inutiles. Il n’y a qu’à couper le son pour s’apercevoir que tout ce qui se passe (y compris sur les visages) est entièrement compréhensible, et bien plus gratifiant en tant que spectateur d’arriver là où le film veut nous amener, plutôt que de sentir un metteur en scène qui ne fait pas confiance à son public au point de souligner tout ce que la pellicule nous dévoile.

Enfin, et c’est sûrement là où le film est le plus répugnant, c’est lorsqu’il commence à imposer au spectateur sa propre vision de l’esclavagisme. Réécrire l’Histoire. Bien que son propos soit juste mais assez prosaïque, MANDERLAY avait eu, jusqu’à la fin, la décence de nous épargner la leçon de morale. Et attachez-vous bien (attachez-vous mieux) car ce n’est pas la petite lecture en filigrane qui s’échappe presque involontairement du caractère général du film. Non, non ! Il s’agit carrément de la voix off qui revient clore le film en nous prenant à partie pour mieux nous convaincre que les gentils c’est les bons, qu’être méchant ce n’est vraiment pas cool, que l’esclavagisme ce n’est pas classe du tout, qu’il faut traverser avant de regarder la route, que les carottes ça rend aimables et que regarder du Lars Von Trier renforce nos défenses naturelles. Là, c’est clair, pas de doute, ça balance allègrement du message et ça termine sur une morale digne d’un épisode de la série « Full house » : « Celui qui refuse de voir une main secourable ne peut vraiment s’en prendre qu’à lui-même. » Sic ! Merde, alors ! Je vais m’en prendre à moi-même. Je suis bon pour me purifier avec des bains de bouche aux orties fraîches ! Je jure que l’on ne m’y reprendra plus. Pardon, pardon ! Vive les mains secourables ! Ca va ? J’ai bon ? Et pour faire encore pire, le générique de fin accompagne un défilé de photos sur le rapport des Etats-Unis aux noirs, qui n’est pas sans rappeler le populisme du défilé de fin de SCHINDLER’S LIST. Quand on pense que ce type a reçu une Palme d’or !!! Quand on pense surtout que Will Smith a reçu un César d’honneur…

            Il m’arrive régulièrement d’oublier pourquoi je ne regarde plus la télévision. Outre le fait qu’elle meuble la vie de ceux qui n’ont pas d’amis d’un point de vue général, et des facteurs en particuliers (eh oui, quand ils ont fini d’emmerder les personnes de mon quartier le matin, il faut bien qu’ils passent le reste de leur journée devant la télévision à se demander pourquoi les chiens aiment tant leur courir après !), l’univers télévisuel m’en soulève une sans bouger l’autre.

THE HITCHERComme je n’étais pas chez moi, me voilà condamné à errer via la centaine de chaînes mises à ma disposition. Guet-apens de la pléthore. Plus de temps passé à éplucher les programmes qu’à les regarder. Je me rappelle maintenant que la télévision est une perte de temps. Je me réfugie donc vers les valeurs sûres. Cinématographiques. Pour me divertir, j’ai beaucoup de films à portée de main, mais finalement très peu de choix.

Découvrir SCUM d’Alan Clarke, abrupt et radical. L’enfer de la prison où l’espoir fait place à la déchéance lorsque l’on se retrouve seul, mis à l’écart du reste du monde et que l’on n’existe plus en tant qu’être humain participant au grand projet terrestre. Comme Jean-Claude Dague le montrera dix ans plus tard avec LE DENOMME, Alan Clarke filme la prison comme un cocon qui révèle petit à petit la mutation ultime : l’homme en tant qu’enveloppe corporelle. Rien de plus. S’émouvoir c’est montrer sa faiblesse (autant pour les détenus que pour les matons). L’homme se referme donc dans son propre corps puisqu’il ne lui reste plus que cela. Le cocon dans le cocon. L’homme désensibilisé. C’est à la fois poignant et révoltant. C’est impitoyable, glacial, à la morale implacable et ça finit mal. Que je rigole doucement devant la trop démagogique série « Prison break », petite machinerie commerciale qui escomptait populariser le mythe du voyou incarcéré, parce qu’en prison ce n’est pas toujours juste ce que l’on fait subir aux prisonniers. Populisme, hypocrisie, bien sûr. Du bon gros message (comme dans la plupart des séries télévisées) bien Stabilo Bossé, avec écrans lumineux et grosses guirlandes clignotantes. On vulgarise un maximum en enlevant toute crudité et autres légumes en fauteuils roulants (il existe des quotas, mais les handicapés faut quand même pas abuser !), et on rend le méchant un peu sympathique voire carrément innocent, sinon comment voulez-vous que le public s’identifie ?! C’est encore du boulot de facteur, tout ça ! Et qui plus est, effrontément plagié puisque la trame n’est qu’un vulgaire recopiage de la série « Oz », qui avait autrement quelque chose à déclarer et pas qu’au niveau du contenu, car elle avait su faire passer au nez et à la barbe de tous (j’aime bien ces expressions bien désuètes, je trouve que cela donne enfin du caractère à ce blog) un réalisme éprouvant, sophistiqué et surtout violent.

Revoir THE HITCHER, petit film bien gaulé qui laissait présager une belle carrière pour Robert Harmon. Là encore, petit remake et grosse influence de ce que l’on pourrait appeler ni plus ni moins que « DUEL avec un conducteur ». Beaucoup de style, c'est-à-dire de matière, notamment des plans avec beaucoup de relief. Une photographie soignée et loin d’être complaisante avec les scènes de nuit, ce qui est toujours appréciable. L’histoire réussit le tour de force de s’affranchir de la comparaison avec le film de Spielberg. Elle reste fidèle au postulat de départ : un jeune homme pourchassé par un psychopathe qui joue avec lui, tout en campant une atmosphère oppressante et paranoïaque. Le sceau est très personnel, voilà de quoi se réjouir. Ca n’appuie pas trop sur le spectaculaire, un poil quand même sur la viabilité de certains détails, et, surtout, ça a l’honnêteté d’être cohérent du début à la fin. Et puis une grosse présence de Rutger Hauer qui crée le mystère par l’économie de moyens, alors que C. Thomas Howell est clairement dans un grand guignol très souvent JENNIFER JASON LEIGHénervant. N’oublions pas Jennifer Jason Leigh, la plus talentueuse actrice encore vivante, même si elle est ici complètement sous-employée (comme dans beaucoup trop de ses films d’ailleurs). Ca claque encore bien sa race, 21 ans plus tard.

Se remémorer THE SEVENTH SIGN de Carl Schultz. Film oubliable et oublié car sans charme ni accords majeurs. Nous sentons un peu trop que seule l’histoire revêt une importance aux yeux de Carl Schultz. Très peu d’efforts pour rendre compte d’un quelconque effort de mise en scène. Il s’en tient au script et basta. Pas de développement en arrière plan pour étoffer le lyrisme du film et les personnages sont quasiment tous inintéressants, à part celui de Jürgen Prochnow, malheureusement très mal dirigé (un seul état psychologique pour tout le film, ce qui est quand même mieux que pour Paris Hilton qui en a aussi un seul, mais pour toute sa vie).

Se délecter de la saveur inégalée des films des années 70, ce son magnifiquement sourd et ce Technicolor régalicieux ! ROLLERBALL c’est tout le vertige d’extravagances frénétiques propres à cette époque qui savait composer avec une imagination et une folie sans limites. Quelle idée formidablement délirante que ce sport ultra-violent pouvant se jouer sans règles ! Du pur divertissement allié à une vraie forme artistique. Et ROLLERBALL n’en est pas le seul exemple. Nous pouvons citer de la même manière BULLITT, vrai film d’auteur. Et le public était au rendez-vous ! L’hégémonie du spectaculaire n’est qu’une mode. N’empêche qu’avec sa piste circulaire, ses gradins en forme d’arène et ses supporters venus s’abreuver de sang, ROLLERBALL est une transposition moderne des combats de gladiateurs. Une foule qui se définit par son bruit. Des hommes de pouvoir qui disent vouloir satisfaire le peuple au nom du bruit. Et, à la fin, un seul survivant. Un film de pédés, en somme. Bah, quoi ? Ce n’est quand même pas moi qui l’invente. Les sportifs sont tous des pédérastes, c’est historique. Ces combats étaient avant tout l’occasion de faire admirer les corps de ses mignons. NORMAN JEWISONC’est pour cela qu’ils passaient leur temps à travailler leur musculature, chose que nous voyons très bien lors de l’entraînement des joueurs dans le film de Norman Jewison. Et aujourd’hui c’est encore la même eau gazeuse : lorsque vous regardez un match de football, de rugby, de tennis ou de basket, c’est toujours à celui ou celle qui exhibera le plus de muscles. Tout cet étalage de viande testostéronée, et eux, tous à s’admirer le croupion, moi, ça me fait quand même plus penser à du pédé antique qu’à l’esprit du baron.

De ces quatre films diffusés à la télévision, savez-vous quel est le point commun ? Tous ont écopé d’une interdiction à une partie du public. Je me suis donc tapé le petit sigle -12 ou -16 tout au long de chaque film. Je me souviens, maintenant. Mais qui sont donc ces personnes qui se permettent encore de mutiler des œuvres cinématographiques comme si elles leur appartenaient ? Ces gens-là devraient être enfermés pour vandalisme d’œuvre d’art. Quelle honte de défigurer ainsi des films qui n’ont jamais demandé à se distinguer de la sorte ! Si le réalisateur avait voulu ajouter quelque chose à son film, il aurait eu toute la période de post-production pour le faire. Au lieu de cela, il existe encore aujourd’hui des personnes qui peuvent décider de modifier un film, indépendamment du réalisateur ou du producteur. A la télévision, la signalétique est apposée sur des films comme l’on badgait autrefois les Juifs avec des étoiles jaunes. C’est un doigt dirigé vers des œuvres que l’on met au pilori pour leur faire clairement comprendre qu’elles ne sont pas comme les autres, celles qui font partie de la norme. Organiser et étiqueter, voilà ce qui importe aujourd’hui dans l’administration télévisuelle totalitaire française.

Oui, je me rappelle maintenant pourquoi je ne regarde plus la télé : c’est parce que je ne l’ai plus.

            Allez, je ne vais pas rester sur cette sombre note, je termine en vous offrant la chanson que j’écoute le plus en ce moment. Qui c’est qui est très gentil ?

BLACK MOUNTAIN
Faulty times
 
19 mars 2007 1 19 /03 /mars /2007 18:54

            Ce serait une nouvelle phrase, faite de mots nouveaux, jamais employés. Quelque chose qui sonnerait en dehors des clichés. Il y aurait beaucoup de monde pour y assister. Les chrysanthèmes de MAN CHENG JIN DAI HUANG JIN JIA. Un show définitif qui n’aurait sa place nulle part si ce n’est sous les couverts de mon cœur.

Les mots sont toujours posthumes.

Nous ne les employons que trop tard ; nous ne les comprenons qu’à moitié.

Ce serait une nouveauté universelle. Née des cicatrices du passé. Plus qu’une sensation de déjà vu, la formidable conviction qu’il s’agirait de moi dont on serait en train de parler. Difficile distanciation.

Ce serait une rencontre sur une chanson triste qui ressasserait ton prénom toutes les cinq secondes. La douleur ferait ressurgir les bouteilles à la mer de mes jeunes années. Je me serais enfui en espérant que quelqu’un parte à ma recherche. A cette différence près qu’il n’y a qu’au cinéma que l’on prête attention aux délaissés.

La cocaïne n’est qu’une béquille.

Ce serait assez beau pour vouloir continuer à pleurer. Assez nostalgique pour raviver ce qui s’était éteint. Dans chaque silence, dans chaque mot, dans chaque regard, il y aurait une interprétation possible sur le sens de ma vie. Nous parlerions d’idéal. Et cette jeune fille serait blonde, juste assez fine pour que son corps épouse la forme de mes bras qui l’enserrent. Sa froideur m’éblouirait puisque je l’assimilerais à de l’assurance. Je me laisserais dériver par la solitude de ses coups d’œil. La musique aurait poursuivi son refrain lancinant jusqu’à ce moment. Le rythme se serait élevé, exaltant tout sentiment affectif, me propulsant physiquement à la verticale, face au ciel, le dos courbé en arrière, 15 G dans ma face. Heureusement qu’elle sauverait pas mal de choses de sa simple présence. Une réaction à propos, des yeux qui en disent plus qu’il n’est nécessaire d’en rajouter, une présence toute en émoi. Beaucoup d’émotion dans les pleurs, beaucoup de rage, beaucoup de rigueur pour ne pas laisser paraître plus qu’il n’en faut, beaucoup de talent. Au contraire de son père, pourtant distingué lui aussi et qui fera, sans aucun doute, l’objet de poursuites de la part de la C.V.R. Jamais il ne lui arrivera à la hauteur car il ne possède ni l’instinct ni la technique nécessaires à la charge du rôle. Pourtant le plus intéressant. Celui-ci n’aura jamais attiré la suspicion sur lui, encore aurait-il fallu que ce soit par le masque du mensonge et non pas par son inconsistance. Il ne saurait être plus qu’effacé, convenu, superficiel pour toute motivation d’ordre émotionnel et même complètement faux (lors de la scène du repas où sa fille se serait mise à fondre en larmes). Dénonciation de tous ces commentaires qui le porteraient au pinacle. Syndrome apparemment inévitable de celui que l’on loue parce qu’il change de registre et ne fait plus ce que l’on était en droit d’attendre de lui. Encore faudrait-il qu’il le fasse bien. La mère est toute aussi effacée mais vous aurez alors tout le temps de regarder la vraie différence entre celui qui compose et celle qui ressent.

Ce serait une histoire pas tout à fait crédible. Une qui oublierait la cohésion fictive du réalisateur au public. Une de celles dont nous serions en droit d’attendre des réponses qui jamais ne viendraient. Uniquement celles choisies par ce metteur en scène. Ce que je détesterais serait la trop grande liberté de tout expliquer.

- Pourquoi cette fille serait-elle si attachée à son frère ?

- Mais parce qu’ils seraient jumeaux !

- Et pourquoi n’auraient pas pu se joindre par téléphone alors qu’elle était en vacances ?

- Mais parce qu’elle serait partie à l’étranger !

- Et pourquoi qu’aucun des amis de son frère ou de sa famille ne lui aurait dit la vérité ?

- Mais parce qu’on dirait que sa famille serait très loin et qu’elle ne côtoierait pas les amis de son frère !

- Oui, mais alors à quoi rimerait son histoire d’amour avec ce garçon qu’elle rencontre ?

- Mais parce qu’un film sans histoire d’amour cela n’aurait aucune chance de marcher !

- D’accord, mais pourquoi tout expliquer à la fin ?

- Mais parce qu’il n’est pas question de frustrer le public si l’on veut profiter du bouche à oreille !

- Si tu veux, mais alors donc pourquoi elle trouverait des mois plus tard la guitare de son frère dans la voiture de ses parents, qui auraient donc oublié de la cacher des mois durant ?

- C’est bon, tu m’as saoulé !

- Oui, mais…

- Ta gueule, j’te dis. Je peux plus te saquer !

Etrange impression que démentirait paradoxalement la sincérité des personnages.

Ce serait un film un peu mal foutu, sublime dans son premier jet et affreux dans ses pires concessions.

Ce serait une rhapsodie rassemblant des cadres très travaillés, avec une insistance sur la profondeur de champs particulièrement voluptueuse. Ce serait une jolie promenade parfois un peu longue, un peu caricaturale (avec le personnel hospitalier), souvent prête à jouer la carte de l’émotion facile, mais toujours scrupuleuse d’acuité lorsqu’elle s’attache aux dimensions schizophrènes des deux personnages principaux, voire au désespoir non épanché du petit ami.

Ce serait une parenthèse qui s’approprie nos vies comme l’on pourrait s’approprier la phrase d’un auteur. Ce serait un souvenir qui nous rappelle tout l’amour que l’on nous porte, ce serait une caresse pendant que nous dormons, ce serait un chemin parallèle à la fois surréaliste et suicidaire. Lorsque le bon se mélange avec le mauvais… Je rouvre un instant le rideau de mes yeux. C’est tout pareil dehors ; tout n’est qu’amalgame. A part ça, JE VAIS BIEN, NE T’EN FAIS PAS.

            C’était le mardi 13 mars 2007 à 18 heures 30, au théâtre du Rond-Point. Il était question du spectacle de François Morel et Jean-Michel Ribes : « Collection particulière ». Je n’avais rien à perdre. De toute façon, un théâtre dont la mascotte est une bite qui marche ne pouvait m’apparaître que foncièrement sympathique.

Le lieu était absolument formidable. Accueillant. Spacieux. Classe. Confortable. La scène de la salle Renaud-Barrault était énorme. Enfin de la démesure ! Accompagné au piano par Reinhardt Wagner (compositeur de toutes les musiques sauf deux), François Morel chantait et nous faisait rire sans discontinuer. Il avait évité le piège du récital, qui eut donné au spectacle un côté cérémonieux et guindé, toujours source d’ennui. C’est, en fait, grâce à un subtil mélange de chansons et d’intermèdes loufoques ou absurdes écrits par Jean-Michel Ribes, que ce moment cherchait constamment la surprise comique par effet de rupture. Une vraie poésie émanait de ces textes et de l’œil malicieux de ces deux hommes en scène.

Le rire ce n’est que de la rupture. Soit vous anticipez soit vous optez pour le non conventionnel.

C’était beau dès le début avec cette scène plongée dans le noir et ce piano dont les contours se dessinaient peu à peu par une guirlande lumineuse. Nous nous serions crus au générique de début de PREPAREZ VOS MOUCHOIRS. C’était parti pour 80 minutes toniques et colorées. Les textes, écrits par François Morel, étaient délicieux de poésie et d’humour mêlés. Ils taquinaient l’élégance des mots et la douce désinvolture du comédien dans un ballet à peine forcé de folie douce. C’était tout le temps à la limite. A la limite d’être trop explicite, à la limite du cabotinage, à la limite de la cruauté. Et c’était pour cela que ça marchait. Le respect de l’esprit. Intelligence de la petite note. Vous savez, celle qui décrit la justesse de ton. Une veste de costume pour situer, un éclairage pour renforcer une ambiance, un petit pas de côté pour figurer. Rien de plus. C’était de la simplicité que se forgeait le monde décalé et un peu paradoxal dans lequel ils évoluaient.

C’était jusqu’au 14 avril 2007.

 

CHRYSANTHEMES

PORTE

MICHAEL NYMAN NOTE


            WONDERLAND de Michael Winterbottom est un film avec lequel je vis. Toujours nous accompagnent de brefs instants de films qui nous ont marqués. Encore aujourd’hui je me sens investi par cette dernière scène de DONNIE DARKO où Jena Malone et Scotty Leavenworth font un signe de la main à la famille de Jake Gyllenhaal. L’une des scènes les plus émouvantes de tout le cinéma mondial. Quelque chose de terriblement universel et quasiment viscéral me rappelle aux relations de mon quotidien. Sûrement la scène qui en dit le plus sur nos liens tacites. Nous sommes secrètement liés. Vérité qui vient conforter l’affirmation de Christian Slater, qui constate dans PUMP UP THE VOLUME que nous sommes seuls. Tout le temps seuls. Nous vivons et nous mourons seuls. So be it.

WONDERLAND est le huitième film de Michael Winterbottom. Il se situe donc pile poil au milieu de sa filmographie actuelle. Voici vraiment un cinéaste que j’aime suivre, oublier, retrouver, redécouvrir tant son éclectisme est une marque formelle de son esprit d’initiative. Il ose donc énormément de choses et c’est toujours agréable de se laisser surprendre par ses axes de mise en scène. A part ses deux premiers films, j’ai vu tous ses longs métrages et tous (à part WITH OR WITHOUT YOU) sont dignes d’intérêt. Mais il reste tout de même le réalisateur de deux chefs-d’œuvre : ce WONDERLAND, donc, et surtout GO NOW qui date déjà de 1995 et encore scandaleusement introuvable en DVD. Pour WONDERLAND, comme souvent, Winterbottom réunit des éléments qui me feraient faire une syncope venant de n’importe quel autre réalisateur. Et cela marche à chaque fois. Comme quoi, dogmatisme et cinématographie ne sont que des archétypes de marketing. Eh oui, il est tout à fait possible de faire un bon film avec de la vidéo ! Parce que le talent c’est aussi ne pas se foutre de la gueule de ses clients. Et le Winterbottom, s’il y a bien une chose qu’il ne méprise pas c’est son public. Alors il la soigne, son image. Il prend du temps sur son étalonnage pour qu’il ne soit pas trop alambiqué. Il ne rechigne pas à retravailler son image pour éviter un aspect brut de décoffrage. C’est ici que se joue toute la différence avec pépé qui fait son petit film bien tranquille dans son garage et le talentueux artiste qui signe son œuvre. Ce n’est pas parce que l’on peut assimiler l’image vidéo à une cassette de vacances que Winterbottom laisse son image telle quelle. Non, il y a toujours une idée derrière. Même pour 9 SONGS c’est travaillé ! Et niveau taf, accrochez-vous. Parce que ça vous balance d’entrée un beau grain bien présent qui donne de la profondeur à l’image et même une gravité à l’ensemble. C’est cru et enjôleur. C’est la description frontale de son WONDERLAND. Le pays des merveilles assimilé au quotidien grotesque ou futile, mais jamais sordide. Parce que celui d’Alice c’est le même. C’est celui qui est cruel, incompréhensible, qui vous pourchasse, vous malmène, vous abîme, qui est injuste, qui se trompe, mais qui est plein de rêves. Plein de rêves prêts à être cueillis. Parce qu’au travers du miroir, quand la réalité s’inverse, vos désirs restent les mêmes : réalisables.

Finalement, personne n’avait dit que tout serait facile.

Et puis j’entends ce son. Magnifique !!! Absolument pas chargé comme les sons de la vie réelle. C’est sec. Parfois légèrement étouffé. Mais toujours limpide et précis. Là, je ne sais pas comment s’est effectuée la prise de son mais, putain, comment sa claque sa race, comme dit le poète.

Mentionnons enfin que WONDERLAND est un film choral. Oui, je sais, moi-même je ne sais pas comment Winterbottom fait pour accumuler tout ça et finir par faire un chef-d’œuvre organique. Je n’aime pas ce genre-là, mais ne disons pas trop de mal car, dans le tas, il faut tout de même sauver le soldat Ryan. Non, ce n’est pas du tout ce que je voulais écrire ! Je voulais dire qu’il faut sauver SHORT CUTS et, bien évidemment, THE SAFETY OF OBJECTS. WONDERLAND est nettement le plus réussi du genre. Michael Winterbottom comprend une chose essentielle : le film n’œuvre pas pour la résolution de chaque petite histoires (c’est d’ailleurs pour cela que certaines problématiques resteront en suspend à la fin), mais c’est chaque épisode qui confère une valeur au film. Partant de là, il devient évident que le rythme doit acquérir une dynamique globale et non interne. Ce n’est pas parce que chaque scène fonctionne séparément que l’unité du film se bâtit. Evidemment, le but est plus compliqué car il faut avoir une vision d’ensemble, beaucoup plus difficile à obtenir que la preuve du moniteur sur lequel le réalisateur constate si la scène fonctionne ou non. Pour s’aider, Winterbottom a recours à la musique. Ce n’est plus ou moins qu’une partition. D’ailleurs, cela ne change pas véritablement des autres films, qui doivent être montés de la même manière. Grâce au talent de Michael Nyman, il fait varier les modes en soulignant les drames intérieurs, en étirant les tensions, en donnant d’autres sens aux indices scéniques etc. La musique sert de lien. Elle sédimente des actions qui pourraient paraître indépendantes les unes des autres. Finalement, WONDERLAND tend vers une ouverture du monde de chacun. La découverte de l’autre face du Wonderland. Comment trouver les merveilles au milieu de ce monde trompeur et désorganisant ? WONDERLAND est un film qui décèle et valorise plus qu’aucun autre film les qualités et les défauts de ses personnages.

 

FRANCOIS MOREL

NAZIS
WONDERLAND JEAN-CLAUDE BRISSEAU


            Eussiez-vous connu Debbie Isitt que je ne vous aurais pas conseillé son dernier film : CONFETTI. L’histoire ne saurait être autre que d’une platitude prémâchée. Le niveau des dialogues ne pourra se définir que par une déclivité constante. Que je soulignasse l’honnêteté avec laquelle la nudité est filmée, c'est-à-dire des naturistes filmés comme s’ils étaient habillés, sans trésors de mise en scène pour cacher ce qui est inconvenant, et il ne me resterait rien à défendre. Attendu. Sans originalité. Fadeur de la construction sous toutes ses formes. Mais pourquoi parlent-ils tous dans le vide ?

            Jean-Claude Brisseau n’est certainement pas le cinéaste français qui m’impressionne le plus.

Je m’ennuie même assez fermement devant L’ANGE NOIR, CELINE ou CHOSES SECRETES. Seuls NOCE BLANCHE et DE BRUIT ET DE FUREUR sont, pour moi, scellés du sceau de la réussite du début à la fin. Sa manière de fuir l’ostentatoire m’a toujours freiné lorsqu’elle devenait un continuum ascétique sur la difficulté d’être cinéaste en France. C’est par son refus de faire du cinéma bourgeois qu’il m’attirait et c’est par sa complaisance à souffrir à la tâche qu’il me rebutait. La pauvreté financière n’a pas de prise sur moi. Surtout quand l’on veut me faire croire qu’elle est à l’origine du succès ou de l’échec d’un film. Qu’elle soit cantonnée à l’arrière-plan ne me gêne pas, mais qu’elle surgisse dans ce qu’elle a de plus stupide, cela en devient très discourtois. Remarquez comme ses films sont bourrés de faux raccords plus que visibles. Risibles. Nous avons tous en tête cette scène de NOCE BLANCHE ou Vanessa Paradis sort de sa maison et ferme la porte, puis revient par la même porte grande ouverte. Dans LES ANGES EXTERMINATEURS nous pouvons aussi trouver une scène du même acabit où l’une des jeunes castées joue avec le vêtement qu’elle a sur les épaules. C’est plus que du flagrant délit, c’est de la provocation. A ce degré, ce ne peut plus être une erreur, c’est de l’ingérence manifeste. Mais il y a une chose sur laquelle Brisseau ne pourra jamais tromper personne, c’est sur la direction d’acteurs. LES ANGES EXTERMINATEURS prouve une fois de plus qu’il n’a jamais été doué pour cela (pas plus qu’il n’a jamais su utiliser la profondeur de champs). Pour moi, nous sommes très proches de la pesanteur bressonienne. Il faut sûrement y voir là l’une de ses influences.

Mis à part tout cela, LES ANGES EXTERMINATEURS est l’un de ses films les plus réussis. Les plus audacieux aussi. Pas au niveau de ce qu’il montre, plutôt au niveau de son principe artistique. Pour commencer, l’emploi des anges au sein de la réalité est extrêmement troublant. D’abord parce que la jeune Raphaële Godin est celle dont Brisseau a su le mieux rendre l’ambiguïté de sa présence et la puissance de son regard. Et ensuite parce ces apparitions apportent une insidieuse sensation de déstabilisation entre les véritables enjeux du film. Il existe une incertitude permanente autant chez Frédéric Van Den Driessche que chez les jeunes filles qui passent les essais avec lui. Qui plus est, renforcée par ces messages radiophoniques superflus. C’est étrange car nous pouvons remarquer que cet aspect non définitif est caractéristique de tout le cinéma de Brisseau. Je trouve cela énormément intéressant parce que très juste. Le doute n’intervient plus quand nous sommes certains de bien vouloir donner une signification aux choses, aux écrits, aux actes. Mais rien n’est définitif. Tout peut être contrebalancé par une autre vérité. C’est ici que se situe pour moi la vraie force de son cinéma, aux antipodes du manichéisme hollywoodien.

LES ANGES EXTERMINATEURS est un film dont le thème principal est le doute, l’indéfinition.

Un peu éparses, de jolies choses viennent égayer le film. La photographie est souvent bien au-delà des normales saisonnières auxquelles Brisseau nous avait habitués. Quelques plans larges pas cons du tout. Des plans-séquences judicieux. Et puis au milieu, bien sûr, des scènes catastrophiques comme celle dans le parc. Pas d’écriture, pas de mise en scène, pas de montage, pas de lumière, pas de jeu. Là, ça fait beaucoup !

LES ANGES EXTERMINATEURS est un film très intelligent. Il mêle un métier où la vérité des rapports est toujours difficile à dépister, à une trop subtile émotion sexuelle. C’est en y incorporant des éléments de poésie pure que Jean-Claude Brisseau crée quelque chose de différent. Il cherche considérablement à élargir les possibilités émotives au sein d’un seul et même film. Sa réflexion est particulièrement à même de l’aider. C’est raté et réussi en même temps. Mais c’est beaucoup plus attrayant que nous avons pu l’entendre.

 

HOPITAL

JEAN-MICHEL RIBES

FRANCE

GERBILLES


            La nazixploitation est un mouvement cinématographique à tendance majoritairement italienne, qui prit naissance dans les années 70 pour n’acquérir qu’un statut anecdotique de nos jours. Son origine se situationne dans LA CADUTA DEGLI DEI de Luchino Visconti, film qui n’avions alors rien à se reprocher de la philosophie malsaine qu’il allait engendrer. En fait, ce fut ILSA, SHE WOLF OF THE SS de Don Edmond, le premier à s’en réclamer et à définitivement lancer la mode. Toutes ces productions vont alors abondamment s’inspirer de trois grands films : SALO O LE 120 GIRONATE DI SODOMA de Pier Paolo Pasolini, SALON KITTY de Tinto Brass et IL PORTIERE DI NOTTE de Liliana Cavani. Il n’en fallait pas plus pour décomplexer ces œuvres nauséabondes qui ne chercheraient qu’à légitimer leurs intérêts dans une pseudo accusation du nazisme, mais qui ne souhaiterassaient réellement que surfer sur cet élan de sadisme, de provocation et de sexe. Mauvais goût avant tout. Le principe fûtes simple : il suffisait de mettre en scène des nazis, de préférence dans des camps de concentration, et de les laisser s’amuser avec ceux que le scénario désigna ouvertement comme étant leurs esclaves. La plupart du temps ils assouvissurent leurs fantasmes et leur barbarie avec des femmes prévues à cet effet. Les scénaristes se sont alors été laissés aller aux pires exactions et aux perversions les plus débridées.

Parmi ces objets filmiques, L’ULTIMA ORGIA DEL III REICH de Cesare Canevari arrivationne souvent en bonne position des meilleurs films du genre. Pauvre histoire d’un groupe d’officiers SS qui assouvitent leurs fantasmes et leur bestialité dans ce que l’on appelé une joy division. Rien de vraiment très choquant (femme jetée aux dobermans, pendue au milieu des rats mais qui sont en fait des gerbilles) dans cette mise en scène qui hévite de montrer trop d’atrocités. Seul un montage alerte et une bande son enlevée permiteraient de rendre le tout regardable. Mais rien ne peut faire oublier la vulgarité du propos.