
La forme était là. Pas que le narrateur l’imposa en décidant d’un état arbitraire, non, la forme existait en tant que telle et se contentait de traverser le temps. Son objectivité matérielle n’était affiliée à aucune espèce de création. Elle précédait tout ce qu’il y avait de connu. Aucune issue culturelle possible. Juste était-elle là et n’avait-elle d’autre préoccupation que de rester mystérieuse à jamais. C’était un défi de toutes parts. Un mythe élevé au rang de l’allégorie narrative. Son existence avait forcément une origine. Des théories il y en avait, mais elles sont le fruit d’une autre histoire.
La forme était posée sur un sol meuble mais son équilibre n’était garanti que par elle-même. Gigantesque, imposante, massive, colossale. Sa grandeur modifiait les angles de vision et, à travers son potentiel monumental, sa stature laissait deviner une puissance qui ne s’exprimait pas. Tout était démesuré. Elle était à l’image du nom que lui donnèrent les Fondateurs : le Titan. Ses reliefs étaient colossaux. Pas de parties saillantes, beaucoup de souplesse dans les arrondis. Quasiment cotonneux. Impossible pourtant de se jeter dessus sans ressentir un choc violent, en complète opposition avec l’image précédente. Le Titan était un roc. Un gigantesque bloc tout aussi dur que de la pierre, bien qu’il ne faisait aucun doute qu’il était organique. Il bougeait. Jamais de grands gestes, jamais brusques, plutôt des réajustements comme on change de position en cherchant celle qui nous conviendra le mieux pour s’endormir. Le Titan n’avait rien d’agressif. N’importe qui pouvait s’approcher de lui, lui monter dessus, essayer de le blesser avec la plus puissante des armes, il n’y réagissait jamais. Rien ne troublait sa concentration. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait. Le Titan avait beau désigner une forme, celle que nous avions sous les yeux, il était pourtant deux. Une composition habile de deux êtres blottis l’un contre l’autre. Deux êtres à nuls autres pareils, uniques au monde, sublimes dans leur inscription génétique et qui ne se reproduiraient jamais. Chacun ressemblait légèrement à l’autre, avec ce souci de stabilité précédemment évoqué, d’où le Titan tirait son originalité. Chacune des parties était attirée. Ou plutôt elles répondaient à des lois physiques auxquelles aucune ne pouvait se soustraire. Non pas qu’elles se repoussaient, il n’y avait aucunement répulsion, mais la première subissait les effets de la pesanteur et d’elle-même semblait vouloir constamment s’écraser sur le sol. Par opposition, la seconde paraissait vouloir s’enfuir vers le ciel et son infini. Avec ce qui pouvait s’apparenter à des bras, chacune s’agrippait à l’autre, se serrant comme font les amants quand ils s’étreignent, pour finir par ne plus former qu’une seule et même silhouette. Le Titan symbolisait pour beaucoup l’incapacité de vivre sans l’autre, mais il était avant tout un indéfectible témoignage d’une nécessité vitale commune. Comme personne ne pouvait dire comment les deux parties avaient bien pu s’unifier, les Fondateurs disaient que la forme était là.
Premier axiome : la République n’appartient pas à Nicolas Sarkozy, c’est lui qui appartient à la République.
Il y aura toujours un contre-pouvoir ou une sorte d’organisation parallèle qui sera attentif(ve) aux moindres coups portés aux libertés individuelles et, plus généralement, aux injustices de tous ordres. Ces groupes seront toujours virulents mais soumis aux injonctions de leurs époques respectives. Rien n’est indéfiniment contrôlable. Les milices s’arment en silence et, à défaut de prendre le pouvoir, le font vaciller en rétablissant les vérités dissoutes (et dix soutes, ça en fait des bagages ! Aïe !!! J’ai mal à mon humour aujourd’hui !) D’accord, mais la vie c’est maintenant et le monde c’est en ce moment qu’il se structure. Prendre ce que nous voulons et le prendre maintenant ! Le signe de l’apocalypse.
C’est l’histoire de millions d’entre nous mais aujourd’hui ce sera l’histoire de Richard Kelly.
Présenté le 21 mai 2006 au festival de Cannes, SOUTHLAND TALES marquait le retour de Richard Kelly après son premier coup de maître : DONNIE DARKO. Son second film fut très mal accueilli et repartit en post-production pour tenter de faire de l’œil aux distributeurs. Quand ça démarre de la sorte, pour qui souhaite s’engager sur des sentiers non balisés cela sent forcément très bon. C’est en général de cette manière que l’on découvre de petites perles. Quand la critique n’a pas fait son travail, quand le public ne s’est pas déplacé, quand un film a subi l’ostracisme de la loi du talion, quand personne n’a prêté attention au film que tout le monde a déjà rejeté, alors, très souvent, vous comprenez qu’il existe de bonnes raisons à cela. Mais si vous êtes curieux, si vous aimez fouiner dans les bacs de DVD (et souvent dans les DVD à prix cassés pour moins de 5 euros), vous finirez par tomber sur un film qui est complètement passé inaperçu et qui vaut mieux que la totalité des autres DVD où il se trouve perdu. Je pense notamment à l’excellent MAY de Lucky McKee, vu dernièrement, et qui se monnaie sur internet pour moins de 3 euros !!! Malgré ses bonnes critiques, le film s’est vautré le museau dans le gazon de nos salles et est loin d’être aussi médiatique que certains blockbusters qui s’achèteront en DVD pour 20 euros voire plus (ce qui est proprement de l’arnaque). MAY étant réservé à un public averti (comme on dit quand on ne sait pas comment qualifier les gens que l’on traite de pervers ; je reste quant à moi persuadé qu’il ne faut surtout pas avertir les gens de ce qu’ils vont voir quand ils tombent sur un film comme MAY), ce genre de DVD à prix réduit ne fait pas que les affaires des cinéphiles spécialisés, il est aussi possible de dénicher de bonnes surprises tout en ménageant les susceptibilités de toute la famille. AMERICAN DREAMZ, DES NOUVELLES DU BON DIEU ou LORENZO'S OIL sont des films très populaires qui seront du plus bel effet dans votre vidéothèque. Merci qui ?
Et donc, nous désespérions de voir un jour SOUTHLAND TALES en France. Beaucoup de protestations fusèrent d’un peu partout, comme en témoignent ces manifestations tout au long du parcours de la flamme olympique, les F.A.R.C. qui refusent de libérer Ingrid Bétancourt tant que le film ne bénéficiera pas d’une date de sortie, ou encore cet acte désespéré mais tellement solidaire de Katoucha Niane se jetant en plein dans la Seine. Et toujours pas de sortie prévue alors que Richard Kelly est déjà en post-production de son troisième opus : THE BOX. Heureusement, le DVD est sorti en zone 1 le 18 mars dernier !
Avant sa vision, le film est forcément assujetti aux rares critiques qui avaient bien voulu s’y risquer après Cannes. Si bien qu’à les croire je m’attendais à voir un film complètement sinueux, un délire de tous les instants, foisonnant de trouvailles visuelles, avec dix mille idées à la minute dans un style où le rythme se heurtent à la précipitation des actions, où tout n’est que chaos généralisé, une grande fresque grandiosement foutraque, aussi brouillonne qu’un film d’Emir Kusturica, aussi déjanté qu’un spectacle de Django Ewards, aussi perturbé que Jean-Claude Van Damme, aussi malade qu’une chanson de Charles Trenet, aussi dévoyé qu’un film de John Waters, un tourbillon incessant de fausses pistes, d’indices essentiels, de numéros d’acteurs flamboyants et de mouvements de caméra virtuoses, un manifeste virulent et subversif où tout entre en contradiction avec tout, et où le sens naît de l’incompréhension, une gigantesque machine monstrueuse et infernale gavée de symboles, de références, de violence, de beauté, d’intelligence, de putasserie, de culture pop, de trivialités, épices, phacochères, roulements de tambours, shaker qui s’ouvre en pleine action, décapitations, 10000 tours/minute, dentiers rafistolés, jets d’urine, crapauds, délirium tremens et vomir ses tripes jusqu’au coma apoplectique.
SOUTHLAND TALES est bien plus sage que tout cela. Il apparaît bien plus maîtrisé que ne l’ont dit ces odieux qui n’y ont vu qu’un capharnaüm orgiaque dédié à la jeunesse délavée par la sous-culture. Le film de Richard Kelly est d’apparence plutôt calme. Il suit son cours de manière très sereine, les scènes prennent le temps de construire les intrigues, les personnages développent leurs ambiguïtés, et le réalisateur monte un film qui se veut patient, quasiment indéhiscent. Il faut lui reconnaître sa grande valeur scénaristique. C’est fouillé, dense et diaboliquement précis. Richard Kelly n’hésite pas à faire s’entrecroiser intrigues et sous-intrigues qui convergent vers le même point quitte à abreuver le spectateur de formules et de récépissés. Un film qui ne s’embarrasse pas de la perte éventuelle de son auditoire ne peut forcément pas être un mauvais film.
Second axiome : la jouissance sans compensation est le crime économique suprême.
Les Brehmis étaient des êtres chétifs, petits et sans défense. Ils étaient constamment soumis aux excès de ceux qui venaient leur chercher querelle. Ils avaient cela de commun avec le Titan qu’ils ne cherchaient pas à entrer en contact avec le monde environnant, et n’avaient pour seul dessein que l’entreprise de longue haleine qui les occupait chaque jour. Lorsque le Titan bougeait c’était toujours en vue d’un ajustement physique. Les deux parties avaient leur vie propre et si elles s’oppressaient de la sorte c’est parce qu’elles trouvaient ainsi leur appui et que c’était pour elles le meilleur moyen de pallier à tout mouvement. Que le Titan se fige était impossible. Ses deux moitiés devaient plusieurs fois par jour trouver de légères modifications. Plus le geste était ample, plus il propageait une onde de choc vibrante et difficile maîtriser. Lors de ces modifications chaque être se frottait à l’autre et libérait de minuscules particules qui venaient joncher le sol. Comme du sable fin légèrement translucide. Dénommé « kercium », il était acheminé par les Brehmis dans de vastes entrées souterraines. Pendant la saison sèche, une partie d’entre eux effectuait une transhumance vers la Terre des Vapeurs. Il s’agissait de vastes étendues où la chaleur atteignait un niveau difficilement supportable. Le danger faisait partie intégrante du travail des Brehmis. En acceptant ce sacerdoce, ils acceptaient d’y consacrer leur vie et d’y mourir d’une manière ou d’une autre. La Terre des Vapeurs était une gigantesque plaine où de vastes enclos circulaires délimitaient des parcelles de terrains visqueux. En surface, le sol ressemblait à des muqueuses de forme circulaire qui fonctionnaient tels des bouillonnements de lave en fusion. Arrivés sur la Terre des Vapeurs, les Brehmis séjournaient jusqu’à ce qu’ils aient recouvert de kercium chaque parcelle. La terre allait absorber petit à petit le sable, le modifier, et, par un processus de transformation interne, le rejeter dans l’air sous forme de vapeur. La terre s’ouvrait par de petits orifices qui s’étiraient verticalement et laisser s’échapper cette vapeur dans des sifflements libérateurs. C’était très bref et nous pouvions voir scintiller dans l’air cette vapeur qui allait se perdre, emportée par les courants d’air. La Terre des Vapeurs aurait pu ne pas avoir de fin. Elle se mariait à l’horizon de tous côtés. Si la forêt Amazonienne est le poumon de notre planète, la Terre des Vapeurs était la matrice d’un monde complexe qu’elle régulait. Mélangée à l’air, la vapeur qu’elle rejetait créait un environnement propice à l’éclosion des Entités. Ces dernières ne pouvaient pas se définir comme des êtres spécifiques à l’enveloppe corporelle classique, puisqu’elles n’en avaient pas. Elles erraient plutôt comme des esprits ou des âmes. Personne ne pouvait les voir mais rien ne leur échappait. Elles n’avaient aucun effet contre tout ce qui était matériel. Elles traversaient tout ce qui avait une apparence. En outre, elles possédaient le don d’ubiquité et pouvaient se retrouver à différents endroits dès qu’elles le souhaitaient. Comme les Entités n’avaient d’emprise que sur peu de choses, elles n’étaient pas animées d’intentions belliqueuses et étaient même profondément inoffensives. Elles n’attaquaient que si elles étaient provoquées. Les Fondateurs allaient l’apprendre à leurs dépens.
Troisième axiome : savoir écouter sans apporter de solutions.
La virtuosité est indéniable. En si peu d'existence cinématographique, Richard Kelly fait déjà partie des cinéastes contemporains majeurs. Cela se décèle. SOUTHLAND TALES est imprégné de tout ce qui vous fait vibrer quand vous vous enfermez dans le noir avec d'autres personnes. Visuellement, le film éclate. Angles recherchés, étalonnage de malade, effets numériques de grande classe (et ce n'est vraiment pas ma came !), principes narratifs jusqu'au boutistes, choix osés des comédiens... Tout est hors pair et en constant effet de surprise.
SOUTHLAND TALES est un film qui voit les choses en grand. D'abord parce qu'il est ambitieux. Et cela fait du bien de se trouver face à des oeuvres qui choisissent la visée lointaine, qui cherchent à sortir des problèmes petits-bourgeois et de la difficulté de se trouver en milieu autocratique. C'est Richard Kelly qui a raison et qui les écrase tous. Donnons de la confiture aux cochons et réglons la dette du tiers monde avec les scores faramineux de BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS. Un peu d'envergure ! Soyons dionysiaques ! C'est très rare les films qui s'enhardissent d'autant d'aspiration voire de prétention. Le génie c'est le risque. C'est pour cela que la plupart ont raté quelques films.
Merci, donc, à Richard Kelly pour le Nouveau Monde. Or, SOUTHLAND TALES n’a rien d’utopique ni de subversif. L’interrogation revient souvent en cours de film mais, finalement, il n’en est rien. Parce que Richard Kelly n’est pas quelqu’un qui prêche pour sa propre paroisse. Il a assez d’apporter son univers au film (cela ne peut échapper à personne, nous y retrouvons la rédemption par le sacrifice, la même obsession des mondes parallèles ou encore le même désoeuvrement des âmes solitaires) sans insuffler un sens moral au film. C’est tout à fait clair à partir du moment où nous comprenons qu’il s’agit d’une adaptation de « La Bible » (je vous avais promis de l’ambitieux !) et plus particulièrement de « L’Apocalypse ». Rien que pour cela le film vaut la peine. Evidemment le film est américain. Imaginez-vous une seule seconde qu’en France, avec tous les problèmes de laïcité que nous rencontrons, un producteur puisse accepter une telle gageure ? De toute façon, ceux qui créent le scandale ne se focalisent qu’à hauteur de l’événement. Rappelez-vous la campagne de l’affiche pour THE PEOPLE VS. LARRY FLYNT, organisée comme un écho médiatique stratégique, ou de THE LAST TEMPTATION OF CHRIST qui offrait une vitrine exceptionnelle aux extrémistes. Bizarrement, il se passait des choses bien moins catholiques dans THE LAIR OF THE WHITE WORM de Ken Russell, sans que personne ne trouve rien à y redire ! (Il faudra bien s’insurger un jour de la quarantaine dont ce réalisateur est victime puisque ses films n’arrivent plus par chez nous. Aucun distributeur ne veut des films de celui qui était pourtant considéré comme l’avenir du cinéma anglais, le petit chouchou de tout le monde il y a quelques années et limace répugnante aujourd’hui. Il est là le scandale !)
Donc, SOUTHLAND TALES est une transposition contemporaine de « L’Apocalypse », disais-je. A ce titre, Richard Kelly a su conserver tout ce qui fait la diversité des prédictions en établissant une vitrine foisonnante de personnages interdépendants. Il montre ainsi que les transformations les plus profondes ne sont pas le fruit d’actes isolés et de groupuscules maniérés, mais d’organisations plus puissantes, machiavéliques, et soutenues par d’autres organisations qui comptent aussi tirer parti des prochains bouleversements.
Intervient alors le problème de la compréhension. Je crois qu’il ne faut pas s’y attaquer sous l’angle de sa totalité. Le cinéma n’est pas une activité psychologique. Il doit être ressenti et vécu avant tout. L’intellect peut servir de vecteur. Il n’est jamais un aboutissement. Or, la compréhension de l’action est parfois malaisée dans SOUTHLAND TALES. Dès le début, il faut accepter de s’en remettre à un film comme LOST HIGHWAY. Dans le film de Lynch, tout est troublant et la seule forme de compréhension qui finira par s’en rapprocher sera la forme du rêve. Une expérience sensuelle, s’il en est ! Le film de Richard Kelly démarre sur le même principe, à l’exception près que tous ses éléments s’assembleront à la fin et formeront un tout cohérent selon notre propre logique (LOST HIGHWAY est aussi très cohérent mais fonctionne sur un autre mode). Il faut accepter de laisser de côté certains éléments. Ceux qui ne connaissent pas « L’Apocalypse » ne verront peut-être pas que Sarah Michelle Gellar incarne Babylone la Grande. Cela n’affectera en rien leur lecture du film. Mais s’ils manquent qu’elle symbolise le vice, la corruption, la fêlure que le pouvoir en place a laissé se creuser, ils passeront à côté des enjeux qui la mettent au cœur de l’intrigue principale. Il est bien plus agréable de laisser les personnages nous parler et de trouver leurs profondes motivations pour connaître ce qu’ils sont capables de nous apprendre. C’est en cela que SOUTHLAND TALES est très shakespearien. Lorsque vous lisez « Richard III », si vous êtes calé en Histoire vous comprendrez tous les tenants et les aboutissants des références qui peuplent le texte. Par exemple, si la guerre des Deux-Roses vous dit quelque chose, vous comprendrez un certain jeu de mots au début du texte. Mais la pièce ne s’arrête pas pour autant pour ceux qui n’y verront qu’une simple exposition des faits. Pour brouiller un peu plus les pistes (et donner accessoirement un peu plus de charme à son film), Richard Kelly a rajouté une petite malice à son scénario : les faits se déroulent sous nos yeux et ne nous seront expliqués que tard dans le film. Cela ajoute un certain flottement qui nous met au même niveau que Dwayne Johnson et Sean William Scott (qui ont été enlevés et qui ne se rappellent de rien pendant un laps de temps de 69 minutes). Nous apprendrons en même temps qu’eux de qui et de quoi ils ont été les jouets.
Quatrième axiome : il est impossible d’obtenir quelque chose de grand sans souffrance.
D'allure humaine, les Fondateurs étaient ceux qui avaient élaboré le monde selon leurs propres règles. Bien qu’ils ne les voyaient pas, ils vivaient aux côtés des Entités. Elles ne pouvaient être d’accord avec toutes les lois mais comme elles ne perturbaient pas leur identité, elles n’eurent jamais à intervenir. Les Fondateurs contrôlaient tout. Leur société était extrêmement hiérarchisée et n’admettait pas la dissidence. Le Titan, les Entités et les Brehmis étaient perçus comme des exemples séditieux, des rebelles à la cause. Mais c’était inexact. Car, s’ils ne servaient pas les intérêts des Fondateurs, ils ne cherchaient pas non plus à remettre en cause leur domination. Dans un souci d’exemple, les Fondateurs entreprirent de forcer ceux qui vivaient à leurs côtés à se soumettre à leurs injonctions. Soit ils obéiraient soit ils disparaîtraient. Les Brehmis ne leur répondirent même pas. Ils continuèrent leur récolte de kercium comme si de rien n’était. Il faut dire que le Brehmi est taciturne. Il ne parle qu’à sa congrégation et toujours dans un souci d’aide au Titan. Il n’accorde aucune importance au reste. Il ne cesse de travailler, même lorsqu’il s’accouple. Lorsque le Brehmi naît, il a déjà sa taille adulte et se met tout de suite au travail. Les Brehmis n’existaient qu’en cette partie du monde. Il fut donc facile pour les Fondateurs de concentrer leurs troupes en ce lieu et de les éliminer un par un. Ce fut leur plus grosse erreur. Au bout de quelques heures le massacre était total. Le peuple des Brehmis disparut à jamais et le kercium commençait petit à petit à s’amonceler aux pieds du Titan. Les Entités n’eurent pas besoin de se concerter pour savoir à quel point la situation devenait préoccupante pour elles. Elles comprenaient que leurs jours étaient comptés. Mais la situation n’était pas irrémédiable. Tous les Fondateurs n’avaient pas les mêmes vues. En secret s’organisaient des groupes d’insoumis qui entendaient faire valoir leur parole malgré la répression environnante. Ils se devaient d’être discrets car, déjà, les plus hautes autorités venaient de créer une cellule spéciale d’éradication de ceux que l’on appelait maintenant les Scissionnistes.
Les Entités menèrent une guerre impitoyable à tous les Fondateurs armés. Ils chassèrent tous ceux qui faisaient partie des Forces Fondatrices ainsi que tous les militants déclarés. Comme leur emprise matérielle était nulle, ils les attaquaient en créant des champs de forces tels qu’ils créaient un évanouissement généralisé de toutes les fonctions cérébrales. Les victimes étaient encore en vie mais ne ressentaient plus d’émotions, ne comprenaient plus rien, n’étaient plus capables d’apprendre et ne cherchaient plus à s’alimenter. Elles n’étaient plus que des corps inertes qui allaient égrener ainsi les derniers jours de leur vie jusqu’à ce que la mort vienne les chercher par affaiblissement total. Lorsqu’on leur portait secours, certains étaient maintenus en vie artificiellement. Ce qui était pire. La traque avait lieu en plein jour. Les Entités étant assujetties à la lumière du jour, elles étaient obligées de suivre le coté ensoleillé de la planète pendant les nuits de leurs futures victimes. N’ayant pas besoin de dormir, la traque ne connaissait pas de fin pour elles. Par leur don d’ubiquité, elles sillonnaient les pays en fonction des fuseaux horaires. Les Fondateurs se savaient épiés. Ils ne les voyaient pas mais savaient qu’à tout moment les Entités pouvaient se trouver à côté d’eux et qu’au moindre doute ils se retrouveraient à l’état de légume. Mais les Scissionnistes veillaient aussi et surveillaient secrètement les Fondateurs les plus radicaux. Un scientifique à la solde des Scissionnistes avait mis au point une pastille d’un diamètre égal à celui d’une montre gousset et qui, une fois posée à plat et l’obturateur enlevé, dégageait un rayon extrêmement noir qui s’élevait verticalement et finissait par s’évanouir dans le ciel à des hauteurs stratosphériques. Le rayon pouvait traverser n’importe quelle matière sans déperdition et sans causer de dégâts. Même les yeux ne subissaient pas les effets d’une exposition à des luminosités trop fortes. La durée de vie de la pastille était de 30 secondes. En plein jour, cela était du plus bel effet mais servait surtout à prévenir les Entités de la présence d’un militant. Leur don d’ubiquité leur permettait d’être instantanément là, parfois à plusieurs. 30 secondes, c’était bien plus qu’il n’en fallait et c’était juste assez pour ne pas alerter les Fondateurs qui auraient voulu connaître l’identité des traîtres. Cela arrivait parfois. Ils se cachaient ou faisaient semblant d’être des voisins curieux, mais n’oubliaient pas de noter soigneusement les informations collectées sur le Scissionniste délateur.
La zone du Titan avait été jugée trop dangereuse pour les Fondateurs. Ils avaient même abandonné l’idée de la surveiller. Ils devaient avant tout penser à leur sécurité. La nuit, quelques Scissionnistes et autres sympathisants venaient poursuivre le travail colossal des Brehmis. Le kercium serait toujours acheminé mais sûrement pas en quantité suffisante. Les Fondateurs devaient faire vite s’ils ne voulaient pas que les rangs de ces nouveaux travailleurs s’étoffent. Ils eurent alors l’idée de résoudre le problème par son origine : le Titan. Si les deux êtres venaient à se séparer, le kercium n’existerait plus et par-là même les Entités.
Cinquième axiome : fais comme chez toi, mais n’oublie pas que c’est chez moi.
L'autre grand critère de satisfaction de SOUTHLAND TALES provient de sa distribution. Contrairement à ce que l’on a pu lire, Richard Kelly n’a pas choisi une équipe de bras cassés. Certains ont une image un peu ringarde, d’autres sont confinés à des emplois secondaires, d’autres encore ont peu de crédit quant à leur talent devant une caméra, il n’empêche que tous ces choix ne sont pas si hasardeux. L’ensemble forme une composition plus étonnante. Sean William Scott est tout simplement fabuleux. Mais son talent était indéniable dans toutes les comédies potaches où nous avions pu le voir. Ce n’est pas vraiment une révélation. Il est très bien dirigé, canalise ses effets et apporte juste ce qu’il faut d’un personnage qui subit l’action et se trouve désarmé de ne rien comprendre et d’être manipulé. Voir Dwayne Johnson aussi juste est une vraie bonne stupéfaction. Il prouve notre grande théorie qui sera reprise dans des années, à savoir qu’il n’existe pas de mauvais comédiens mais uniquement de mauvais metteurs en scène. Et puis, nous retrouvons aussi de vraies valeurs sûres : nous avions déjà vu Jon Lovitz faire des choses extrêmement compliquées chez Todd Solondz, Miranda Richardson n’a pas grand-chose à jouer mais est bourrée de talent comme chacun a déjà pu le vérifier, Christophe Lambert peut être très crédible quand il est bien dirigé (et s’il était vraiment question de prendre des insuffisants notoires pourquoi ne pas s’y risquer avec une vraie star du X pour le rôle de Sarah Michelle Gellar ?), Mandy Moore a déjà été encensée ici-même pour sa prestation dans AMERICAN DREAMZ, Justin Timberlake est une bête de présence et de sensualité, et Sarah Michelle Gellar est absolument explosive en star de porno sans caricature et avec ce qu’il faut d’excentricité (ses poses sont effrayantes de domination et sous ses airs de fausse libertaire elle sait cacher une affamée du pouvoir). Tous ont des nuances et tous sont dirigés de manière à apporter autant d’ambiguïté. Nous sentons qu’une des idées prépondérantes de Richard Kelly était d’essayer de nous faire penser que chaque personnage pourrait être le contraire de ce qu’il laisse entrevoir. Ah si ! J’ai un petit bémol a apporter : Bai Ling fait un peut trop à mon goût le quota d’asiatique perverse et déjantée, et elle joue très mal l’alcoolisme (c’est fugace mais probant).
Alors pourquoi un tel choix ? Il faut croire qu’une liste de noms connus a été sérieusement envisagée pour rendre le projet plus sûr. Ils avaient le grand avantage de bénéficier d’un rapport notoriété/prix très avantageux. Mais cela n’a certainement pas été un critère de premier ordre. Comme je l’ai démontré précédemment, ceux qui ont finalement été choisis possèdent tous des qualités de jeu que Richard Kelly recherchait. Et je pense qu’avoir deux ou trois grands noms bankables et des seconds couteaux n’était de toute façon pas envisageable. Pour moi, Richard Kelly avait envie d’aller au bout de son idée en prouvant par le choix des comédiens que si son adaptation pouvait porter à controverse, sa viabilité serait entérinée par sa capacité à rendre ses acteurs crédibles. Il choisit donc des comédiens connus mais issus de formes considérées (à tort) comme mineures et reléguées au statut péjoratif de sous-culture. Chaque représentation du script est une émanation de ce que le monde a rejeté et c’est notamment parce qu’il se focalise uniquement sur ses propres intérêts qu’il oublie ceux qui vont le renverser et créer sur ses cendres un nouvel ordre. En fait, Richard Kelly utilise le talent de ses comédiens et, en plus, organise la justification de son film par le processus d’identification de l’acteur au personnage. Par exemple, il est absolument évident qu’une star parmi les plus bankables d’Hollywood à la place de Sean William Scott focaliserait l’attention et tuerait le dénouement final. C’est une manière de dire qu’il n’existe aucune différence de nature entre les comédiens, tout comme les différences de pouvoir ne sont que des idoles. C’est comme si les acteurs restaient des symboles en dehors du film. Ils incarnent les compromis dont s’accommodent les différents partis, ces mêmes compromis qui deviendront plus tard des dissensions et marqueront le début de l’Apocalypse. Pour être plus synthétique, je pense que c’est tout simplement une manière empirique de dire à une majorité de personnes qu’ils se trompent en jugeant des comédiens en fonction de la piètre qualité des œuvres où ils s’exposent.
La diversité de cette petite troupe forme donc un ensemble parfaitement harmonieux. Leur affiliation à l’art populaire rend le film plus intime qu’il n’y paraît. Comme ils représentent tous des éléments d’une culture abordable, leur présence délivre une invitation à un événement exceptionnel. Le film est construit comme une célébration. Autour de cette fin du monde qui se prépare, ces personnages nous convient à une énorme surboum, une bacchanale exquise, une dernière communion où se trament de lugubres promesses mais où rien n’est grave. SOUTHLAND TALES est conçu comme une grande éclate universelle des dernières heures de notre monde. Ce point qui vient contrebalancer une vision très sombre de nos destinées, est mis en scène par un humour omniprésent. Le film est souvent très drôle ! La pire issue à notre monde est en train d’avoir lieu sous nos yeux et Richard Kelly ne choisit pas d’en alourdir l’horreur étouffante, mais de la prendre à contre-pied comme s’il s’agissait d’une solution inéluctable. Nous savions que le monde allait se désintégrer mais nous en avons profité jusqu'à la dernière minute ! C’est aussi le sens que prennent les parties musicales du film : the show must go on ! Elles sont un prolongement festif à la grande sauterie finale, mais aussi des parenthèses spectrales qui débordent du film comme des éléments externes de la réalité. Des moments qui n’appartiennent qu’à nous au milieu de cette orgie pluriethnique.
Sixième axiome : on ne peut supprimer l’oppression qu’en brisant l’organisation sociale.
Toutes les actions qui avaient été tentées contre le Titan s’étaient avérées vaines. On ne pouvait ni exercer de pression ni essayer de séparer les deux êtres en les tirant de chaque côté. Les Fondateurs optèrent alors pour la secousse sismique.
Ils créèrent artificiellement des vagues successives de tremblements de terre toujours plus importantes. Le Titan se sentait perturbé. Il bougeait plus qu’à l’accoutumée. Les deux êtres faisaient des efforts incommensurables pour rester agrippés l’un à l’autre. Le déséquilibre était de plus en plus flagrant. Tout autour le paysage se trouvait dévasté et complètement modifié. Une secousse un peu plus longue réussit à perturber une stabilité devenue précaire. Il faisait nuit mais d’énormes projecteurs en suspension dans l’air éclairaient le Titan. Quand la lumière passa entre les corps des deux êtres tous comprirent que c’était la fin. La voûte céleste semblait aspirer le premier et l’autre commençait déjà à fondre sur la terre. Ils se tenaient maintenant à bout de bras et la détresse pouvait se lire sur leurs visages équarris. Les Fondateurs n’avaient plus qu’à admirer le résultat. Ce qui pouvait s’assimiler à des mains chez les deux silhouettes, glissait toujours un peu plus, les « doigts » s’échappaient. Jusqu’au bout ils essayèrent de maintenir le contact mais ils finirent par s’enfuirent chacun de leur côté dans un râle tonitruant qui semblait sortir de nulle part. Ce fut un cri effroyable. Tristesse et rancœur. Le Titan n’existait déjà plus.
Un autre grondement se fit entendre. Il était empli de joie et d’allégresse. Les Fondateurs fêtaient l’avènement de leur civilisation. Leur succès était total. Mais de courte durée. Alertées, les Entités commirent un geste suicidaire qui attestait de leur supériorité. Grâce à leur don d’ubiquité, elles prirent possession de tous les coins de la planète. Elles empiétaient sur chaque centimètre carré. Et tous les Fondateurs qu’elles dénichèrent finirent dans l’état le plus apathique qu’elles pouvaient les rendre. Elles ne firent aucune distinction entre les Scissionnistes et les Forces Fondatrices. Les Entités qui ne subissaient pas les effets du Soleil commencèrent à perdre leurs forces petit à petit et se virent désintégrées en moins de 2 minutes. Les autres savaient ce qui les attendait.
Septième axiome : nous arrivons et nous allons faire des dégâts.
Au-delà de l’insignifiant cliché qui consiste à dire que rien n’a changé, Richard Kelly nous offre un poème visuel désenchanté, plein d’énergie, flamboyant et secrètement visionnaire. Il faut bien voir que SOUTHLAND TALES n’est pas seulement un duplicata de prédications. C’est surtout un film couillu qui s’ancre dans le présent et qui se conjugue aux considérations des temps actuels et de l’actualité la plus immédiate. Un indice important nous est donné par la séquence d’ouverture qui est une scène du passé. L’analogie avec le World Trade Center est évidente mais elle est un rajout de niveau supérieur au traumatisme américain. Cette scène est importante car, sans elle, le film pourrait tomber dans l’art divinatoire ou la prophétie symbolique. En la rattachant à un phénomène antérieur de cette ampleur, Richard Kelly part du principe que les attentats n’étaient qu’un avertissement à la chute prochaine d’un empire.
SOUTHLAND TALES est fait de peurs, de traumatismes, de rêveries, de vaticinations et de déductions méthodiques. Il trouve ses racines profondes dans les attentats du 11 septembre 2001. Ce choc est le point de départ. Comme la société américaine a souvent besoin d’évacuer ses blessures par le cinéma (la guerre du Viet Nam en est un excellent exemple ; à quand un grand film sur mai 68 en France ?), SOUTHLAND TALES est un nouvel exutoire après bon nombre d’œuvres qui n’auront servi qu’à cautériser des plaies. Du bondage de cauchemars. Outre que le film est en réaction dans son fondement, il est surtout en introspection. Il est l’occasion pour Richard Kelly de s’interroger sur le rôle des Etats-Unis et de quoi le 11 septembre a sonné le glas.
CLOVERFIELD est une autre manifestation post-11 septembre 2001. C’est aussi une énième variation des franchises fantastiques qui marchent si bien. Les producteurs aiment bien investir dans ce cinéma de genre qui a le vent en poupe. Le monstre, la maison hantée ou les légendes urbaines sont très prisés des studios de production surtout quand il y a un petit côté indépendant. Et nous allons voir que CLOVERFIELD est exactement calibré comme prévu.
Donc, c’est la Paramount qui se charge de l’affaire. Surtout qu’avec un budget de 30 millions de dollars, ils ont facilement flairé le gros coup. Film à la mode, cible jeune public, caution indépendante, gros buzz à la récré, ça klaxonne ! Et ils auront vu juste puisque le film aura engrangé presque 80 millions de dollars rien qu’aux Etats-Unis. Côté scénario, rien de nouveau, c’est du remake effronté de GOJIRA. Chacun son enfer. Le film d’Inoshirô Honda était clairement une conséquence du traumatisme lié aux bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki, et voici que, cinquante ans plus tard, c’est le New York saccagé par les attentats qui retranscrit ses peurs avec le même type d’animal dévastateur. Les mêmes séquelles.
L’idée principale de CLOVERFIELD est de faire un déroulé en caméra numérique comme si un témoin filmait avec son caméscope. C’était très réussi dans THE BLAIR WITCH PROJECT et PARDONNEZ-MOI. Il s’agit là d’un procédé qui fonctionne en étroite corrélation avec son sujet ; il est voué à l’échec dès qu’il est employé en vue de faire du cinéma de look ou de réduire les coûts par l’image. Il faut qu’il soit responsable d’une nécessité.
CLOVERFIELD a cela de différent que le témoin ne participe pas à l’action. Les personnages ne cherchent pas à y participer mais à la fuir. L’action c’est le monstre. Dans un style plus hollywoodien, ce serait l’armée qui défendrait les citoyens, les hélicoptères qui tenteraient d’intervenir, peut-être l’arme nucléaire (pourquoi pas ? Il est quand même question de détruire la ville dans CLOVERFIELD !), les héros, les tentatives de capture, les différents plans échafaudés etc. Le monstre serait le point de mire vers lequel poindraient les différents éléments du scénario. C’est GODZILLA, KING KONG ou INDEPENDENCE DAY. Les personnages de CLOVERFIELD ne participent pas à cette action, ou alors malgré eux. Il est uniquement question de leur positionnement face à l’événement qu’ils reçoivent, qu’ils ne peuvent expliquer et auquel ils sont obligés de réagir (par la fuite). Il s’agit donc d’une démission de l’action par obligation de sûreté. Le film se fera sans héros (au sens cinématographique). Nous pouvons voir CLOVERFIELD comme un refus de l’action, une distance réglementaire face à la réalité qui impose un bon sens et des réflexes de survie (ce qui n’est pas totalement vrai puisque le film s’éloigne une seule fois de cette règle, lorsque les deux jeunes cherchent à sauver leur amie et s’aventurent dans un immeuble que le monstre a fait basculer et qui ne tient plus qu’appuyé contre l’immeuble adjacent (une référence aux thèses non officielles du 11 septembre selon lesquelles les tours du World Trade Center n’auraient pas dû s’effondrer de cette manière ?)
Matt Reeves ne cherche pas à polariser l’attention sur le monstre. Il décentralise constamment l’action. C’est très plaisant. Il traite CLOVERFIELD comme une action contiguë à la principale, celle vers laquelle sont tournés les projecteurs, à savoir la destruction de la ville par un monstre venu d’on ne sait où. Par son caractère exceptionnel, il aurait été normal de s’y attarder. Point de cela ici. C’est au contraire si extraordinaire que le réalisateur préfère se diriger vers les centres de tension. Ce sont les personnes qui sont attaquées qui sont en stress et en vigilance. Et elles subissent aussi les conséquences du monstre qu’ils recroisent sur leur route bien qu’ils essaient de lui échapper. De ce fait, la mort peut surgir à n’importe quel moment et pourquoi pas au moment le plus banal. D’une manière très premier degré, la caméra qui bouge sans discontinuer rend très bien cet effet de mise en scène hystérique. En général je n’aime pas trop ces mouvements à la FESTEN, qui ne cherchent qu’à donner une couche arty au film. Mais, tout comme l’image vidéo, dans CLOVERFIELD c’est en parfaite adéquation avec le style et la nature du propos. Cela reste un parti pris mais il fonctionne à 100%. D’ailleurs, je voudrais revenir sur la vidéo. Parce que nous sommes très loin des couleurs qui bavent, des blancs qui éclatent et des traînées spécifiques à ce support. Dans l’idée, c’est quand même l’histoire d’un adolescent qui se balade avec son caméscope. Son but n’est que de retranscrire ce qui est, ce qu’il voit. C’est le film de vacances à La Plagne, c’est l’anniversaire de mamie Simone, c’est les premières neiges de l’hiver etc. Un point de vue tout ce qu’il y a de plus objectif. Mais le film ne l’est pas ! L’image a été retravaillée. Elle a été débarrassée de cette qualité vidéo si peu probante (nous voyons bien ici que DANCER IN THE DARK n’aura rien influencé du tout puisque que c’est justement ce genre de films qu’il espérait pouvoir rallier à ses grandes idées visuelles !), il y a des filtres, la photo est aussi très élaborée par moments… Juste ce qu’il faut pour que ce soit présentable. C’est surprenant qu’un film prenne cet égard, et tout à fait louable. Le réalisme peut aussi être esthétisant ! Mais CLOVERFIELD est encore plus bluffant lorsque la mise en scène s’ingénie à créer l’ambiance par le cadrage. Evidemment, lors des scènes de poursuite ou de mouvements de foule, l’image bringuebalée ressemble à une pâte informe, en ébullition, hypernévrotique, et n’est pas très intéressante alors. Mais le cadreur ne filme vraiment pas comme devrait le faire un adolescent pour qui ce qui rentre dans le champ et rien que ce qui rentre dans le champ n’a d’importance. Il joue quelquefois avec la profondeur de champ, décadre légèrement personnages et action, met souvent sa caméra en travers pour nous faire croire à une certaine indifférence du caméraman (le plus souvent à des moments où un tel observateur aurait essayé de faire une image stable puisqu’il n’est soumis à aucune précipitation). Très souvent, il se passe quelque chose d’assez beau et de très anxiogène, qui a souvent été employé dans des films du même genre. Alors que la caméra se trouve prise dans la tourmente de la bousculade ou de la soudaineté, le cadrage ne cherche surtout pas à se figer et continue son papillonnage. Mais il y a toujours une ou deux secondes où il s’arrange pour être plus ou moins focalisé sur un endroit, une chose ou un personnage. Bizarrement, c’est à ce moment précis que se passe la chose la plus intéressante de l’action. C’est notamment le cas la première fois où la caméra cherche le monstre. Elle se concentre sur l’espace entre deux immeubles au même moment où le monstre passe par cet entrebâillement (le genre de scène qui a dû être beaucoup répétée, et qui a peut-être aussi connu beaucoup de prises). C’est comme cela que nous comprenons que tous les éléments nécessaires à l’action sont captés par la caméra, l’air de rien. Cela me fait dire que, malgré ses grands airs tumultueux, la mise en scène de Matt Reeves est extraordinairement humble car millimétrée. C’est une des plus ingénieuses depuis longtemps, et même si le film s’épuise très vite, elle reste toujours très étonnante par son incroyable attachement à ne pas se mettre en valeur.
Alors que CLOVERFIELD accumule toute une technique qui pourrait l’amener à se faciliter la tâche, le film ne recule jamais à exploiter chaque élément comme un défi qu’il doit relever. Il trouve sa liberté par la contrainte. Malgré cette énorme envie de chercher à faire du cinéma sans en avoir l’air, CLOVERFIELD s’embourbe un peu dans son cloisonnement et parvient difficilement à faire décoller toute son histoire. Les personnages sont un peu trop lisses et, une fois que la fuite s’organise, rien ne progresse plus vraiment. Les intrigues secondaires ne sont que de vaines nouvelles accroches destinées à rompre la monotonie. Elles ne peuvent y parvenir car elles n’influent jamais sur la situation. Ce ne sont que des épreuves supplémentaires, comme on en rajoute à Fort Boyard. Mais l’intérêt du jeu n’est pas dans le nombre d’épreuves. La fuite ne restera qu’une fuite.
Il est très étrange de voir simultanément SOUTHLAND TALES et CLOVERFIELD, car s’ils ont l’apparence d’une essence commune, ils différent sur bien des points. Le film de Matt Reeves aurait nécessité quelques minutes de moins alors que celui de Richard Kelly perd beaucoup par les raccourcis et les scènes qui manquent de temps. Cette fresque aurait énormément gagné par toute l’ampleur qu’elle aurait pu s’octroyer. Après Cannes, Richard Kelly est reparti en salle de montage et a coupé plusieurs minutes au film initial. C’est, à mon sens, une énorme erreur. Si le public trouvait le film trop long c’est parce qu’il ne préparait pas assez le terrain de sa résolution. Sa richesse est son plus grand atout. Je pense qu’il n’aurait pas dû descendre en dessous de quatre heures. Parfois il m’a fait pensé au fabuleux gâchis de THE FOUTAIN.
Si SOUTHLAND TALES est une tentative de redémarrer la vie en mode sans échec, CLOVERFIELD est beaucoup plus noir, nihiliste et sans rédemption. Deux bombes malicieusement cachées et qui attendent. Qui attendent…






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Président de la France. Hollande… La France… Non ? Bon, tant pis pour vous ! En tout cas, le piratage tue les artistes, ça c’est sûr. Au mois de février, je télécharge l’intégrale d’Henri Salvador et hop, parti rejoindre son copain Carlos (sûrement téléchargé par un inconscient le mois précédent ; je peux vous dire que La Bande à Basile ne la ramène pas trop en ce moment !) Difficile d’y voir un lien de cause à effet, me direz-vous (dites-donc, vous êtes bavards aujourd’hui !), je rallume Emule et j’enquille BEN-HUR histoire de revoir ce
J’ai toujours dit que l’instinct de mort en pleine de vie était une hérésie ! Pendant ce temps, Jean Chalopin est mort dans l’indifférence générale… En ce qui me concerne, c’en est fini une bonne fois pour toutes, j’ai débranché violemment mon ordinateur et démembré mon clavier en tâchant de garder les lettres si l’envie me prend de tricher au Scrabble prochainement. Je connais trop bien le pouvoir qui m’étreint ! C’est très jouissif d’avoir la carrière de Louis Garrel ou de Jean-Louis Murat entre les mains. Mais j'y pense... Elle n'a pas tourné dans des films, Margaret Thatcher ?


être en dehors de cette même réalité et dans la réfutation de son Moi. Arthur se met délibérément derrière des barreaux. Il forge sa propre prison et remet les clés à Dany Boon en gage de sa bonne foi. Bah voyons ! Il montre par là qu’il est extrêmement nocif envers les vrais comédiens, ceux dont c’est le métier. Car un comédien qui mérite cette dénomination est avant tout quelqu’un qui ne cherche pas à prouver. C’est incompatible. Mais Arthur mange entre les repas et se gargarise de sa contagion machiavélique. Il est tellement inexpressif et insipide qu’en face de lui Dany Boon est obligé de surcharger la mule comme par effet de compensation. Idem pour 
Cela nous amène à nous interroger aussi sur la carrière de Linda Fiorentino. Alors que Sharon Stone devient le sex-symbol de toute une génération grâce au BASIC INSTINCT dont nous venons de parler, deux ans plus tard, la presse voit en notre Linda son pendant brun, suite au succès d’un film un peu trop maniéré : THE LAST SEDUCTION. Et elle récidive donc dans JADE, avec cette scène très bestiale dont sera issue l’icône que nous présentera l’affiche originale, cette main tendue qui prend appui sur un mur, symbolisant l’énergie d’une libido inflexible. Rythmée par un montage en flashes, la scène prend aussi une autre dimension grâce à l’accord parfait qu’elle trouve avec la chanson de Loreena McKennitt : « The mystic’s dream ». Rêverie astreignante où la représentation mentale du vice court-circuite l’évasion érotique. Linda Fiorentino montre ici qu’elle est aussi une comédienne qui sait jouer autre chose que l’ambiguïté lorsqu’elle est bien dirigée. Sans texte, son personnage perd son masque et laisse apparaître toute sa frustration, son inaccomplissement refoulé, son fragile dédoublement pervers. Au centre de cette scène est le personnage de Jade. C’est d’ailleurs le plus intéressant du film, mais il n’est qu’esquissé ou raconté par le prisme de ceux qui l’ont croisé. Pourtant, il est extrêmement riche, comme le laisse voir et Linda Fiorentino dans sa perte de persona et William Friedkin dans sa représentation de la sexualité. On y trouve une décadence et un avilissement (le bas sur le visage est une idée de mise en scène horriblement dégradante, qui assimile la souffrance psychologique à toute blessure corporelle ; et si l’on s’en tient à ce qui se passe derrière elle c’est bien de chaires meurtries dont il s’agit) dans un stupre inconfortable qui témoignent d’une douloureuse insatisfaction dans sa vie maritale.
dernière fois un suspense artificiel auquel plus personne ne croit. Voilà ce qui fait la différence entre la mise en scène et l’apparat le plus futile. Le film ne finira pas de s’enfoncer dans des abîmes de maladresses avec cette dernière séquence où les deux femmes, dans un parc, donnent des explications censées éclaircir tout ce que le scénario cherchait à dissimuler. Accessoirement, c’est aussi un joli doigt d’honneur au spectateur, lui crachant à la face son incapacité la plus profonde à tirer des conclusions de ce qu’il voit. Belle mentalité monsieur de Palma ! Mais il n’est pas le seul des grands réalisateurs à avoir agi de la sorte. Nous pouvons également citer Alfred Hitchcock qui vandalisait la fin de son PSYCHO en introduisant quelques éclaircissements psychanalytiques chargés de désigner un coupable, d’en expliquer ses mobiles et de rassurer l’opinion publique sur de tels agissements.

En France, certains plaisantent du même rire devant les actuelles pitreries de notre président de la République. Ne vous ai-je pas déjà dit que l’Histoire n’est qu’un éternel retour ?

Cependant, ce serait se voiler la face que de passer sous silence son discours politique. Rappelons que le premier film était une diatribe contre l’instrumentalisation humaine, qui n’hésitait pas à prouver que les fruits de la guerre sont à l’image de la pomme empoisonnée dans SNOW WHITE AND THE SEVEN DWARFS. C’était tout sauf un éloge du pouvoir militaire puisqu’il critiquait ouvertement l’utilisation de toute intervention armée. Tout acte guerrier détruit bien plus qu’aucun acte de création. C’est ici que se trouve transposé le caractère excessif de ce guerrier hors pair, capable de laisser derrière lui un paysage comme dévasté par une horde de jeunes adolescentes en furie. La récupération de l’image première de ce nouveau mythe a contribué à instaurer une légende qui a symbolisé les années Reagan. Politique d’ailleurs toujours en vigueur et assumée par Sylvester Stallone qui ne cache pas son attachement au camp républicain. Et c’est vers cette dérive que je veux en venir. Au départ, John Rambo est un personnage issu d’un roman. Il n’est pas l’œuvre de Stallone comme l’est Rocky (même si ce dernier est inspiré de Rocky Marciano). Ce n’est qu’avec les suites qui lui ont été promises que Rambo est devenu le monstre de Stallone (au même sens que le baron Frankenstein convoque sa créature). Ce qu’il veut faire dans ce quatrième volet nous apparaît donc clairement puisqu’il cherche à s’approprier un personnage propre à véhiculer toute son idéologie de la guerre et du bien fondé de la puissance militaire. Dans ce dernier chapitre, lorsque les traits de Rambo s’éclaircissent pour lui autant que pour le spectateur, c’est en totale inadéquation avec le personnage de FIRST BLOOD, un être brisé, certes, mais qui ne croit plus aux utopies guerrières. C’est-à-dire exactement l’inverse de ce qu’est devenu John Rambo de nos jours, un homme qui ne croit plus qu’à sa nature guerrière et qui pense que cet instinct est génétique (c’est dit textuellement). Cela revient à valider la fameuse théorie sarkozyenne selon laquelle la délinquance pourrait être repérable dès son plus jeune âge. Dérive fumeuse qui en dit long sur les atteintes à la démocratie. D’un point de vue idéologique sous-jacent, RAMBO ce n’est que ça.





parfait. L’animal ne force pas trop son talent et nous ressert quelques tics et mimiques bien connus, en accord total avec la douce folie du texte. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Roland Dubillard, il s’agit tout simplement d’un des trois plus grands auteurs français de théâtre du siècle dernier. « Les diablogues » est son joyau le plus accessible et il fallait bien un comédien de la trempe de François Morel pour arriver à en saisir les subtilités comiques aussi bien que les vérités assénées par l’auteur. Enfin un rire populaire (même si je doute qu’à l’époque de sa création la pièce ait remporté un franc succès) mâtiné d’un sens conceptuel de la logique jusqu’à l’abstrait ! En face, Jacques Gamblin est un choix plus ébaubissant. Il ne nous a jamais convaincu au cinéma. Je le trouve faiseur malhabile et sans présence aucune. Sur scène, il assure la transcription, n’est jamais convaincant quand il cherche la prise de pouvoir ou l’autorité et m’a paru constamment en train de donner la réplique. Malgré tout, il s’agit d’un spectacle de haute qualité qui montre bien la possibilité d’une union entre la finesse de raisonnement artistique et la satisfaction des masses laborieuses (notion très ironique comme je l’emploie ici).

D’un côté, le charismatique Armin Mueller-Stahl, glacial par le sang-froid qu’il dégage de tant de maîtrise et cette incapacité à le prendre en traître. L’expérience qui parle. La force tranquille. L’allure respectable et le masque du démon. Un rôle schizophrénique servit par une constance dans la révélation de ces deux faces. Jamais l’une ne trahit l’autre. Quand la seconde prend le dessus, c’est encore avec l’apparence de la première. Et vice versa. Jamais tout blanc. Pareil avec le noir. Mélangez les couleurs, vous enrichirez votre palette et n’aurez rien de superficiel à rajouter. De l’autre côté, la bien plus sage Naomi Watts, belle comme toujours, je dirais même flamboyante dans son rapport à la beauté. Au contraire d’une Angelina Jolie sans charme, elle ne joue pas avec et c’est grâce à cela qu’elle dégage autant de sex-appeal. Bonne idée la moto, le casque. C’est l’ajout de ces éléments quotidiens qui l’ancrent dans un désir proche du nôtre. Personnage moins percutant que ceux des mâles, elle tire néanmoins son épingle du jeu par les contrastes intérieurs que révèlent des gros plans ou des plans plus appuyés. Tout en subtilité. Pastels et finitions en dorures. Un peu ingrat pour la comédienne et pourtant c’est là aussi du grand art !
d’entre eux. Mais combien ont passé le seuil de l’écrit pour nous parler de ce qu’ils ont perçu en face de l’écran ? Comme jamais, aucun ne nous parle de lui ! Nous en arrivons donc à la conclusion que DIREKTOREN FOR DET HELE est un film de critiques ! Et en même temps il a été fait pour le public. Nous voilà donc bien face à cette « opération rachat » dont nous parlions. Dites donc, cela ne vous fait-il pas penser à du gros cinéma commercial ? Nous parlons de cinéma expérimental, mais il est très étonnant que le sujet d’étude de Lars Von Trier correspond étrangement à une attente spécifique du public. Au lieu de choisir un cinéma plus introspectif ou plus sombre, il tape directement dans le rythme. C’était donc cela : comment faire en sorte de garder son public le plus longtemps possible dans la salle. Lars Von Trier sacrifie tout son sens de l’autocritique à un artifice contemporain très horripilant : changement de plan toutes les 2,3 secondes. Et cela ne vous fait pas penser au laborieux BATMAN BEGINS avec son insupportable montage survitaminé ? Bravo le cinéma d’auteur !
Etiquetés plutôt. C’est ici qu’il faut relativiser l’importance que prend l’entreprise. DIREKTOREN FOR DET HELE n’est pas un film sur l’entreprise. Jamais l’action ne s’y attarde. Qui plus est, la vision de Lars Von Trier serait complètement avilissante et grossière envers cette équipe de piètres employés. Pas bien plus que cette vision du grand patron menteur et hypocrite. Il se trouve que le milieu du travail était le plus à même à rendre les oppositions entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent (la politique pouvait aussi servir de modèle, d’une manière un peu trop Stabilo Bossée à mon goût). Nous comprenons alors l’utilité que revêt pour Lars Von Trier l’avertissement du début. Une façon de se préserver de toute attaque en brandissant la carte de la bonne foi : « Oh ! Mais ce n’est juste qu’une comédie, j’avais prévenu ! » Pas si inoffensive que cela, mais une comédie quand même, il est vrai. Car nous nous amusons beaucoup. C’est même son atout majeur. Des répliques inattendues. Des situations qui nous décontenancent. Un jeu qui ne cherche jamais le rire. Le gimmick au sujet des danois et des islandais est tordant. Et la scène de baise avec Iben Hjejle (voilà une vraie beauté !) est sûrement ce qu’il y a eu de plus drôle sur nos écrans cette année. Un rythme comique entretenu jusqu’à la fin. C’est très souvent subtil, plein de trouvailles et follement rafraîchissant !