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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 13:00

ARMES

            La forme était là. Pas que le narrateur l’imposa en décidant d’un état arbitraire, non, la forme existait en tant que telle et se contentait de traverser le temps. Son objectivité matérielle n’était affiliée à aucune espèce de création. Elle précédait tout ce qu’il y avait de connu. Aucune issue culturelle possible. Juste était-elle là et n’avait-elle d’autre préoccupation que de rester mystérieuse à jamais. C’était un défi de toutes parts. Un mythe élevé au rang de l’allégorie narrative. Son existence avait forcément une origine. Des théories il y en avait, mais elles sont le fruit d’une autre histoire.

La forme était posée sur un sol meuble mais son équilibre n’était garanti que par elle-même. Gigantesque, imposante, massive, colossale. Sa grandeur modifiait les angles de vision et, à travers son potentiel monumental, sa stature laissait deviner une puissance qui ne s’exprimait pas. Tout était démesuré. Elle était à l’image du nom que lui donnèrent les Fondateurs : le Titan. Ses reliefs étaient colossaux. Pas de parties saillantes, beaucoup de souplesse dans les arrondis. Quasiment cotonneux. Impossible pourtant de se jeter dessus sans ressentir un choc violent, en complète opposition avec l’image précédente. Le Titan était un roc. Un gigantesque bloc tout aussi dur que de la pierre, bien qu’il ne faisait aucun doute qu’il était organique. Il bougeait. Jamais de grands gestes, jamais brusques, plutôt des réajustements comme on change de position en cherchant celle qui nous conviendra le mieux pour s’endormir. Le Titan n’avait rien d’agressif. N’importe qui pouvait s’approcher de lui, lui monter dessus, essayer de le blesser avec la plus puissante des armes, il n’y réagissait jamais. Rien ne troublait sa concentration. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait. Le Titan avait beau désigner une forme, celle que nous avions sous les yeux, il était pourtant deux. Une composition habile de deux êtres blottis l’un contre l’autre. Deux êtres à nuls autres pareils, uniques au monde, sublimes dans leur inscription génétique et qui ne se reproduiraient jamais. Chacun ressemblait légèrement à l’autre, avec ce souci de stabilité précédemment évoqué, d’où le Titan tirait son originalité. Chacune des parties était attirée. Ou plutôt elles répondaient à des lois physiques auxquelles aucune ne pouvait se soustraire. Non pas qu’elles se repoussaient, il n’y avait aucunement répulsion, mais la première subissait les effets de la pesanteur et d’elle-même semblait vouloir constamment s’écraser sur le sol. Par opposition, la seconde paraissait vouloir s’enfuir vers le ciel et son infini. Avec ce qui pouvait s’apparenter à des bras, chacune s’agrippait à l’autre, se serrant comme font les amants quand ils s’étreignent, pour finir par ne plus former qu’une seule et même silhouette. Le Titan symbolisait pour beaucoup l’incapacité de vivre sans l’autre, mais il était avant tout un indéfectible témoignage d’une nécessité vitale commune. Comme personne ne pouvait dire comment les deux parties avaient bien pu s’unifier, les Fondateurs disaient que la forme était là.

 

Premier axiome : la République n’appartient pas à Nicolas Sarkozy, c’est lui qui appartient à la République.

 

            Il y aura toujours un contre-pouvoir ou une sorte d’organisation parallèle qui sera attentif(ve) aux moindres coups portés aux libertés individuelles et, plus généralement, aux injustices de tous ordres. Ces groupes seront toujours virulents mais soumis aux injonctions de leurs époques respectives. Rien n’est indéfiniment contrôlable. Les milices s’arment en silence et, à défaut de prendre le pouvoir, le font vaciller en rétablissant les vérités dissoutes (et dix soutes, ça en fait des bagages ! Aïe !!! J’ai mal à mon humour aujourd’hui !) D’accord, mais la vie c’est maintenant et le monde c’est en ce moment qu’il se structure. Prendre ce que nous voulons et le prendre maintenant ! Le signe de l’apocalypse.

C’est l’histoire de millions d’entre nous mais aujourd’hui ce sera l’histoire de Richard Kelly.

Présenté le 21 mai 2006 au festival de Cannes, SOUTHLAND TALES marquait le retour de Richard Kelly après son premier coup de maître : DONNIE DARKO. Son second film fut très mal accueilli et repartit en post-production pour tenter de faire de l’œil aux distributeurs. Quand ça démarre de la sorte, pour qui souhaite s’engager sur des sentiers non balisés cela sent forcément très bon. C’est en général de cette manière que l’on découvre de petites perles. Quand la critique n’a pas fait son travail, quand le public ne s’est pas déplacé, quand un film a subi l’ostracisme de la loi du talion, quand personne n’a prêté attention au film que tout le monde a déjà rejeté, alors, très souvent, vous comprenez qu’il existe de bonnes raisons à cela. Mais si vous êtes curieux, si vous aimez fouiner dans les bacs de DVD (et souvent dans les DVD à prix cassés pour moins de 5 euros), vous finirez par tomber sur un film qui est complètement passé inaperçu et qui vaut mieux que la totalité des autres DVD où il se trouve perdu. Je pense notamment à l’excellent MAY de Lucky McKee, vu dernièrement, et qui se monnaie sur internet pour moins de 3 euros !!! Malgré ses bonnes critiques, le film s’est vautré le museau dans le gazon de nos salles et est loin d’être aussi médiatique que certains blockbusters qui s’achèteront en DVD pour 20 euros voire plus (ce qui est proprement de l’arnaque). MAY étant réservé à un public averti (comme on dit quand on ne sait pas comment qualifier les gens que l’on traite de pervers ; je reste quant à moi persuadé qu’il ne faut surtout pas avertir les gens de ce qu’ils vont voir quand ils tombent sur un film comme MAY), ce genre de DVD à prix réduit ne fait pas que les affaires des cinéphiles spécialisés, il est aussi possible de dénicher de bonnes surprises tout en ménageant les susceptibilités de toute la famille. AMERICAN DREAMZ, DES NOUVELLES DU BON DIEU ou LORENZO'S OIL sont des films très populaires qui seront du plus bel effet dans votre vidéothèque. Merci qui ?

Et donc, nous désespérions de voir un jour SOUTHLAND TALES en France. Beaucoup de protestations fusèrent d’un peu partout, comme en témoignent ces manifestations tout au long du parcours de la flamme olympique, les F.A.R.C. qui refusent de libérer Ingrid Bétancourt tant que le film ne bénéficiera pas d’une date de sortie, ou encore cet acte désespéré mais tellement solidaire de Katoucha Niane se jetant en plein dans la Seine. Et toujours pas de sortie prévue alors que Richard Kelly est déjà en post-production de son troisième opus : THE BOX. Heureusement, le DVD est sorti en zone 1 le 18 mars dernier !

Avant sa vision, le film est forcément assujetti aux rares critiques qui avaient bien voulu s’y risquer après Cannes. Si bien qu’à les croire je m’attendais à voir un film complètement sinueux, un délire de tous les instants, foisonnant de trouvailles visuelles, avec dix mille idées à la minute dans un style où le rythme se heurtent à la précipitation des actions, où tout n’est que chaos généralisé, une grande fresque grandiosement foutraque, aussi brouillonne qu’un film d’Emir Kusturica, aussi déjanté qu’un spectacle de Django Ewards, aussi perturbé que Jean-Claude Van Damme, aussi malade qu’une chanson de Charles Trenet, aussi dévoyé qu’un film de John Waters, un tourbillon incessant de fausses pistes, d’indices essentiels, de numéros d’acteurs flamboyants et de mouvements de caméra virtuoses, un manifeste virulent et subversif où tout entre en contradiction avec tout, et où le sens naît de l’incompréhension, une gigantesque machine monstrueuse et infernale gavée de symboles, de références, de violence, de beauté, d’intelligence, de putasserie, de culture pop, de trivialités, épices, phacochères, roulements de tambours, shaker qui s’ouvre en pleine action, décapitations, 10000 tours/minute, dentiers rafistolés, jets d’urine, crapauds, délirium tremens et vomir ses tripes jusqu’au coma apoplectique.

SOUTHLAND TALES est bien plus sage que tout cela. Il apparaît bien plus maîtrisé que ne l’ont dit ces odieux qui n’y ont vu qu’un capharnaüm orgiaque dédié à la jeunesse délavée par la sous-culture. Le film de Richard Kelly est d’apparence plutôt calme. Il suit son cours de manière très sereine, les scènes prennent le temps de construire les intrigues, les personnages développent leurs ambiguïtés, et le réalisateur monte un film qui se veut patient, quasiment indéhiscent. Il faut lui reconnaître sa grande valeur scénaristique. C’est fouillé, dense et diaboliquement précis. Richard Kelly n’hésite pas à faire s’entrecroiser intrigues et sous-intrigues qui convergent vers le même point quitte à abreuver le spectateur de formules et de récépissés. Un film qui ne s’embarrasse pas de la perte éventuelle de son auditoire ne peut forcément pas être un mauvais film.

 

Second axiome : la jouissance sans compensation est le crime économique suprême.

 

            Les Brehmis étaient des êtres chétifs, petits et sans défense. Ils étaient constamment soumis aux excès de ceux qui venaient leur chercher querelle. Ils avaient cela de commun avec le Titan qu’ils ne cherchaient pas à entrer en contact avec le monde environnant, et n’avaient pour seul dessein que l’entreprise de longue haleine qui les occupait chaque jour. Lorsque le Titan bougeait c’était toujours en vue d’un ajustement physique. Les deux parties avaient leur vie propre et si elles s’oppressaient de la sorte c’est parce qu’elles trouvaient ainsi leur appui et que c’était pour elles le meilleur moyen de pallier à tout mouvement. Que le Titan se fige était impossible. Ses deux moitiés devaient plusieurs fois par jour trouver de légères modifications. Plus le geste était ample, plus il propageait une onde de choc vibrante et difficile maîtriser. Lors de ces modifications chaque être se frottait à l’autre et libérait de minuscules particules qui venaient joncher le sol. Comme du sable fin légèrement translucide. Dénommé « kercium », il était acheminé par les Brehmis dans de vastes entrées souterraines. Pendant la saison sèche, une partie d’entre eux effectuait une transhumance vers la Terre des Vapeurs. Il s’agissait de vastes étendues où la chaleur atteignait un niveau difficilement supportable. Le danger faisait partie intégrante du travail des Brehmis. En acceptant ce sacerdoce, ils acceptaient d’y consacrer leur vie et d’y mourir d’une manière ou d’une autre. La Terre des Vapeurs était une gigantesque plaine où de vastes enclos circulaires délimitaient des parcelles de terrains visqueux. En surface, le sol ressemblait à des muqueuses de forme circulaire qui fonctionnaient tels des bouillonnements de lave en fusion. Arrivés sur la Terre des Vapeurs, les Brehmis séjournaient jusqu’à ce qu’ils aient recouvert de kercium chaque parcelle. La terre allait absorber petit à petit le sable, le modifier, et, par un processus de transformation interne, le rejeter dans l’air sous forme de vapeur. La terre s’ouvrait par de petits orifices qui s’étiraient verticalement et laisser s’échapper cette vapeur dans des sifflements libérateurs. C’était très bref et nous pouvions voir scintiller dans l’air cette vapeur qui allait se perdre, emportée par les courants d’air. La Terre des Vapeurs aurait pu ne pas avoir de fin. Elle se mariait à l’horizon de tous côtés. Si la forêt Amazonienne est le poumon de notre planète, la Terre des Vapeurs était la matrice d’un monde complexe qu’elle régulait. Mélangée à l’air, la vapeur qu’elle rejetait créait un environnement propice à l’éclosion des Entités. Ces dernières ne pouvaient pas se définir comme des êtres spécifiques à l’enveloppe corporelle classique, puisqu’elles n’en avaient pas. Elles erraient plutôt comme des esprits ou des âmes. Personne ne pouvait les voir mais rien ne leur échappait. Elles n’avaient aucun effet contre tout ce qui était matériel. Elles traversaient tout ce qui avait une apparence. En outre, elles possédaient le don d’ubiquité et pouvaient se retrouver à différents endroits dès qu’elles le souhaitaient. Comme les Entités n’avaient d’emprise que sur peu de choses, elles n’étaient pas animées d’intentions belliqueuses et étaient même profondément inoffensives. Elles n’attaquaient que si elles étaient provoquées. Les Fondateurs allaient l’apprendre à leurs dépens.

 

Troisième axiome : savoir écouter sans apporter de solutions.

 

            La virtuosité est indéniable. En si peu d'existence cinématographique, Richard Kelly fait déjà partie des cinéastes contemporains majeurs. Cela se décèle. SOUTHLAND TALES est imprégné de tout ce qui vous fait vibrer quand vous vous enfermez dans le noir avec d'autres personnes. Visuellement, le film éclate. Angles recherchés, étalonnage de malade, effets numériques de grande classe (et ce n'est vraiment pas ma came !), principes narratifs jusqu'au boutistes, choix osés des comédiens... Tout est hors pair et en constant effet de surprise.

SOUTHLAND TALES est un film qui voit les choses en grand. D'abord parce qu'il est ambitieux. Et cela fait du bien de se trouver face à des oeuvres qui choisissent la visée lointaine, qui cherchent à sortir des problèmes petits-bourgeois et de la difficulté de se trouver en milieu autocratique. C'est Richard Kelly qui a raison et qui les écrase tous. Donnons de la confiture aux cochons et réglons la dette du tiers monde avec les scores faramineux de BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS. Un peu d'envergure ! Soyons dionysiaques ! C'est très rare les films qui s'enhardissent d'autant d'aspiration voire de prétention. Le génie c'est le risque. C'est pour cela que la plupart ont raté quelques films.

Merci, donc, à Richard Kelly pour le Nouveau Monde. Or, SOUTHLAND TALES n’a rien d’utopique ni de subversif. L’interrogation revient souvent en cours de film mais, finalement, il n’en est rien. Parce que Richard Kelly n’est pas quelqu’un qui prêche pour sa propre paroisse. Il a assez d’apporter son univers au film (cela ne peut échapper à personne, nous y retrouvons la rédemption par le sacrifice, la même obsession des mondes parallèles ou encore le même désoeuvrement des âmes solitaires) sans insuffler un sens moral au film. C’est tout à fait clair à partir du moment où nous comprenons qu’il s’agit d’une adaptation de « La Bible » (je vous avais promis de l’ambitieux !) et plus particulièrement de « L’Apocalypse ». Rien que pour cela le film vaut la peine. Evidemment le film est américain. Imaginez-vous une seule seconde qu’en France, avec tous les problèmes de laïcité que nous rencontrons, un producteur puisse accepter une telle gageure ? De toute façon, ceux qui créent le scandale ne se focalisent qu’à hauteur de l’événement. Rappelez-vous la campagne de l’affiche pour THE PEOPLE VS. LARRY FLYNT, organisée comme un écho médiatique stratégique, ou de THE LAST TEMPTATION OF CHRIST qui offrait une vitrine exceptionnelle aux extrémistes. Bizarrement, il se passait des choses bien moins catholiques dans THE LAIR OF THE WHITE WORM de Ken Russell, sans que personne ne trouve rien à y redire ! (Il faudra bien s’insurger un jour de la quarantaine dont ce réalisateur est victime puisque ses films n’arrivent plus par chez nous. Aucun distributeur ne veut des films de celui qui était pourtant considéré comme l’avenir du cinéma anglais, le petit chouchou de tout le monde il y a quelques années et limace répugnante aujourd’hui. Il est là le scandale !)

Donc, SOUTHLAND TALES est une transposition contemporaine de « L’Apocalypse », disais-je. A ce titre, Richard Kelly a su conserver tout ce qui fait la diversité des prédictions en établissant une vitrine foisonnante de personnages interdépendants. Il montre ainsi que les transformations les plus profondes ne sont pas le fruit d’actes isolés et de groupuscules maniérés, mais d’organisations plus puissantes, machiavéliques, et soutenues par d’autres organisations qui comptent aussi tirer parti des prochains bouleversements.

Intervient alors le problème de la compréhension. Je crois qu’il ne faut pas s’y attaquer sous l’angle de sa totalité. Le cinéma n’est pas une activité psychologique. Il doit être ressenti et vécu avant tout. L’intellect peut servir de vecteur. Il n’est jamais un aboutissement. Or, la compréhension de l’action est parfois malaisée dans SOUTHLAND TALES. Dès le début, il faut accepter de s’en remettre à un film comme LOST HIGHWAY. Dans le film de Lynch, tout est troublant et la seule forme de compréhension qui finira par s’en rapprocher sera la forme du rêve. Une expérience sensuelle, s’il en est ! Le film de Richard Kelly démarre sur le même principe, à l’exception près que tous ses éléments s’assembleront à la fin et formeront un tout cohérent selon notre propre logique (LOST HIGHWAY est aussi très cohérent mais fonctionne sur un autre mode). Il faut accepter de laisser de côté certains éléments. Ceux qui ne connaissent pas « L’Apocalypse » ne verront peut-être pas que Sarah Michelle Gellar incarne Babylone la Grande. Cela n’affectera en rien leur lecture du film. Mais s’ils manquent qu’elle symbolise le vice, la corruption, la fêlure que le pouvoir en place a laissé se creuser, ils passeront à côté des enjeux qui la mettent au cœur de l’intrigue principale. Il est bien plus agréable de laisser les personnages nous parler et de trouver leurs profondes motivations pour connaître ce qu’ils sont capables de nous apprendre. C’est en cela que SOUTHLAND TALES est très shakespearien. Lorsque vous lisez « Richard III », si vous êtes calé en Histoire vous comprendrez tous les tenants et les aboutissants des références qui peuplent le texte. Par exemple, si la guerre des Deux-Roses vous dit quelque chose, vous comprendrez un certain jeu de mots au début du texte. Mais la pièce ne s’arrête pas pour autant pour ceux qui n’y verront qu’une simple exposition des faits. Pour brouiller un peu plus les pistes (et donner accessoirement un peu plus de charme à son film), Richard Kelly a rajouté une petite malice à son scénario : les faits se déroulent sous nos yeux et ne nous seront expliqués que tard dans le film. Cela ajoute un certain flottement qui nous met au même niveau que Dwayne Johnson et Sean William Scott (qui ont été enlevés et qui ne se rappellent de rien pendant un laps de temps de 69 minutes). Nous apprendrons en même temps qu’eux de qui et de quoi ils ont été les jouets.

 

Quatrième axiome : il est impossible d’obtenir quelque chose de grand sans souffrance.

 

            D'allure humaine, les Fondateurs étaient ceux qui avaient élaboré le monde selon leurs propres règles. Bien qu’ils ne les voyaient pas, ils vivaient aux côtés des Entités. Elles ne pouvaient être d’accord avec toutes les lois mais comme elles ne perturbaient pas leur identité, elles n’eurent jamais à intervenir. Les Fondateurs contrôlaient tout. Leur société était extrêmement hiérarchisée et n’admettait pas la dissidence. Le Titan, les Entités et les Brehmis étaient perçus comme des exemples séditieux, des rebelles à la cause. Mais c’était inexact. Car, s’ils ne servaient pas les intérêts des Fondateurs, ils ne cherchaient pas non plus à remettre en cause leur domination. Dans un souci d’exemple, les Fondateurs entreprirent de forcer ceux qui vivaient à leurs côtés à se soumettre à leurs injonctions. Soit ils obéiraient soit ils disparaîtraient. Les Brehmis ne leur répondirent même pas. Ils continuèrent leur récolte de kercium comme si de rien n’était. Il faut dire que le Brehmi est taciturne. Il ne parle qu’à sa congrégation et toujours dans un souci d’aide au Titan. Il n’accorde aucune importance au reste. Il ne cesse de travailler, même lorsqu’il s’accouple. Lorsque le Brehmi naît, il a déjà sa taille adulte et se met tout de suite au travail. Les Brehmis n’existaient qu’en cette partie du monde. Il fut donc facile pour les Fondateurs de concentrer leurs troupes en ce lieu et de les éliminer un par un. Ce fut leur plus grosse erreur. Au bout de quelques heures le massacre était total. Le peuple des Brehmis disparut à jamais et le kercium commençait petit à petit à s’amonceler aux pieds du Titan. Les Entités n’eurent pas besoin de se concerter pour savoir à quel point la situation devenait préoccupante pour elles. Elles comprenaient que leurs jours étaient comptés. Mais la situation n’était pas irrémédiable. Tous les Fondateurs n’avaient pas les mêmes vues. En secret s’organisaient des groupes d’insoumis qui entendaient faire valoir leur parole malgré la répression environnante. Ils se devaient d’être discrets car, déjà, les plus hautes autorités venaient de créer une cellule spéciale d’éradication de ceux que l’on appelait maintenant les Scissionnistes.

Les Entités menèrent une guerre impitoyable à tous les Fondateurs armés. Ils chassèrent tous ceux qui faisaient partie des Forces Fondatrices ainsi que tous les militants déclarés. Comme leur emprise matérielle était nulle, ils les attaquaient en créant des champs de forces tels qu’ils créaient un évanouissement généralisé de toutes les fonctions cérébrales. Les victimes étaient encore en vie mais ne ressentaient plus d’émotions, ne comprenaient plus rien, n’étaient plus capables d’apprendre et ne cherchaient plus à s’alimenter. Elles n’étaient plus que des corps inertes qui allaient égrener ainsi les derniers jours de leur vie jusqu’à ce que la mort vienne les chercher par affaiblissement total. Lorsqu’on leur portait secours, certains étaient maintenus en vie artificiellement. Ce qui était pire. La traque avait lieu en plein jour. Les Entités étant assujetties à la lumière du jour, elles étaient obligées de suivre le coté ensoleillé de la planète pendant les nuits de leurs futures victimes. N’ayant pas besoin de dormir, la traque ne connaissait pas de fin pour elles. Par leur don d’ubiquité, elles sillonnaient les pays en fonction des fuseaux horaires. Les Fondateurs se savaient épiés. Ils ne les voyaient pas mais savaient qu’à tout moment les Entités pouvaient se trouver à côté d’eux et qu’au moindre doute ils se retrouveraient à l’état de légume. Mais les Scissionnistes veillaient aussi et surveillaient secrètement les Fondateurs les plus radicaux. Un scientifique à la solde des Scissionnistes avait mis au point une pastille d’un diamètre égal à celui d’une montre gousset et qui, une fois posée à plat et l’obturateur enlevé, dégageait un rayon extrêmement noir qui s’élevait verticalement et finissait par s’évanouir dans le ciel à des hauteurs stratosphériques. Le rayon pouvait traverser n’importe quelle matière sans déperdition et sans causer de dégâts. Même les yeux ne subissaient pas les effets d’une exposition à des luminosités trop fortes. La durée de vie de la pastille était de 30 secondes. En plein jour, cela était du plus bel effet mais servait surtout à prévenir les Entités de la présence d’un militant. Leur don d’ubiquité leur permettait d’être instantanément là, parfois à plusieurs. 30 secondes, c’était bien plus qu’il n’en fallait et c’était juste assez pour ne pas alerter les Fondateurs qui auraient voulu connaître l’identité des traîtres. Cela arrivait parfois. Ils se cachaient ou faisaient semblant d’être des voisins curieux, mais n’oubliaient pas de noter soigneusement les informations collectées sur le Scissionniste délateur.

La zone du Titan avait été jugée trop dangereuse pour les Fondateurs. Ils avaient même abandonné l’idée de la surveiller. Ils devaient avant tout penser à leur sécurité. La nuit, quelques Scissionnistes et autres sympathisants venaient poursuivre le travail colossal des Brehmis. Le kercium serait toujours acheminé mais sûrement pas en quantité suffisante. Les Fondateurs devaient faire vite s’ils ne voulaient pas que les rangs de ces nouveaux travailleurs s’étoffent. Ils eurent alors l’idée de résoudre le problème par son origine : le Titan. Si les deux êtres venaient à se séparer, le kercium n’existerait plus et par-là même les Entités.

 

Cinquième axiome : fais comme chez toi, mais n’oublie pas que c’est chez moi.

 

            L'autre grand critère de satisfaction de SOUTHLAND TALES provient de sa distribution. Contrairement à ce que l’on a pu lire, Richard Kelly n’a pas choisi une équipe de bras cassés. Certains ont une image un peu ringarde, d’autres sont confinés à des emplois secondaires, d’autres encore ont peu de crédit quant à leur talent devant une caméra, il n’empêche que tous ces choix ne sont pas si hasardeux. L’ensemble forme une composition plus étonnante. Sean William Scott est tout simplement fabuleux. Mais son talent était indéniable dans toutes les comédies potaches où nous avions pu le voir. Ce n’est pas vraiment une révélation. Il est très bien dirigé, canalise ses effets et apporte juste ce qu’il faut d’un personnage qui subit l’action et se trouve désarmé de ne rien comprendre et d’être manipulé. Voir Dwayne Johnson aussi juste est une vraie bonne stupéfaction. Il prouve notre grande théorie qui sera reprise dans des années, à savoir qu’il n’existe pas de mauvais comédiens mais uniquement de mauvais metteurs en scène. Et puis, nous retrouvons aussi de vraies valeurs sûres : nous avions déjà vu Jon Lovitz faire des choses extrêmement compliquées chez Todd Solondz, Miranda Richardson n’a pas grand-chose à jouer mais est bourrée de talent comme chacun a déjà pu le vérifier, Christophe Lambert peut être très crédible quand il est bien dirigé (et s’il était vraiment question de prendre des insuffisants notoires pourquoi ne pas s’y risquer avec une vraie star du X pour le rôle de Sarah Michelle Gellar ?), Mandy Moore a déjà été encensée ici-même pour sa prestation dans AMERICAN DREAMZ, Justin Timberlake est une bête de présence et de sensualité, et Sarah Michelle Gellar est absolument explosive en star de porno sans caricature et avec ce qu’il faut d’excentricité (ses poses sont effrayantes de domination et sous ses airs de fausse libertaire elle sait cacher une affamée du pouvoir). Tous ont des nuances et tous sont dirigés de manière à apporter autant d’ambiguïté. Nous sentons qu’une des idées prépondérantes de Richard Kelly était d’essayer de nous faire penser que chaque personnage pourrait être le contraire de ce qu’il laisse entrevoir. Ah si ! J’ai un petit bémol a apporter : Bai Ling fait un peut trop à mon goût le quota d’asiatique perverse et déjantée, et elle joue très mal l’alcoolisme (c’est fugace mais probant).

Alors pourquoi un tel choix ? Il faut croire qu’une liste de noms connus a été sérieusement envisagée pour rendre le projet plus sûr. Ils avaient le grand avantage de bénéficier d’un rapport notoriété/prix très avantageux. Mais cela n’a certainement pas été un critère de premier ordre. Comme je l’ai démontré précédemment, ceux qui ont finalement été choisis possèdent tous des qualités de jeu que Richard Kelly recherchait. Et je pense qu’avoir deux ou trois grands noms bankables et des seconds couteaux n’était de toute façon pas envisageable. Pour moi, Richard Kelly avait envie d’aller au bout de son idée en prouvant par le choix des comédiens que si son adaptation pouvait porter à controverse, sa viabilité serait entérinée par sa capacité à rendre ses acteurs crédibles. Il choisit donc des comédiens connus mais issus de formes considérées (à tort) comme mineures et reléguées au statut péjoratif de sous-culture. Chaque représentation du script est une émanation de ce que le monde a rejeté et c’est notamment parce qu’il se focalise uniquement sur ses propres intérêts qu’il oublie ceux qui vont le renverser et créer sur ses cendres un nouvel ordre. En fait, Richard Kelly utilise le talent de ses comédiens et, en plus, organise la justification de son film par le processus d’identification de l’acteur au personnage. Par exemple, il est absolument évident qu’une star parmi les plus bankables d’Hollywood à la place de Sean William Scott focaliserait l’attention et tuerait le dénouement final. C’est une manière de dire qu’il n’existe aucune différence de nature entre les comédiens, tout comme les différences de pouvoir ne sont que des idoles. C’est comme si les acteurs restaient des symboles en dehors du film. Ils incarnent les compromis dont s’accommodent les différents partis, ces mêmes compromis qui deviendront plus tard des dissensions et marqueront le début de l’Apocalypse. Pour être plus synthétique, je pense que c’est tout simplement une manière empirique de dire à une majorité de personnes qu’ils se trompent en jugeant des comédiens en fonction de la piètre qualité des œuvres où ils s’exposent.

La diversité de cette petite troupe forme donc un ensemble parfaitement harmonieux. Leur affiliation à l’art populaire rend le film plus intime qu’il n’y paraît. Comme ils représentent tous des éléments d’une culture abordable, leur présence délivre une invitation à un événement exceptionnel. Le film est construit comme une célébration. Autour de cette fin du monde qui se prépare, ces personnages nous convient à une énorme surboum, une bacchanale exquise, une dernière communion où se trament de lugubres promesses mais où rien n’est grave. SOUTHLAND TALES est conçu comme une grande éclate universelle des dernières heures de notre monde. Ce point qui vient contrebalancer une vision très sombre de nos destinées, est mis en scène par un humour omniprésent. Le film est souvent très drôle ! La pire issue à notre monde est en train d’avoir lieu sous nos yeux et Richard Kelly ne choisit pas d’en alourdir l’horreur étouffante, mais de la prendre à contre-pied comme s’il s’agissait d’une solution inéluctable. Nous savions que le monde allait se désintégrer mais nous en avons profité jusqu'à la dernière minute ! C’est aussi le sens que prennent les parties musicales du film : the show must go on ! Elles sont un prolongement festif à la grande sauterie finale, mais aussi des parenthèses spectrales qui débordent du film comme des éléments externes de la réalité. Des moments qui n’appartiennent qu’à nous au milieu de cette orgie pluriethnique.

 

Sixième axiome : on ne peut supprimer l’oppression qu’en brisant l’organisation sociale.

 

            Toutes les actions qui avaient été tentées contre le Titan s’étaient avérées vaines. On ne pouvait ni exercer de pression ni essayer de séparer les deux êtres en les tirant de chaque côté. Les Fondateurs optèrent alors pour la secousse sismique.

Ils créèrent artificiellement des vagues successives de tremblements de terre toujours plus importantes. Le Titan se sentait perturbé. Il bougeait plus qu’à l’accoutumée. Les deux êtres faisaient des efforts incommensurables pour rester agrippés l’un à l’autre. Le déséquilibre était de plus en plus flagrant. Tout autour le paysage se trouvait dévasté et complètement modifié. Une secousse un peu plus longue réussit à perturber une stabilité devenue précaire. Il faisait nuit mais d’énormes projecteurs en suspension dans l’air éclairaient le Titan. Quand la lumière passa entre les corps des deux êtres tous comprirent que c’était la fin. La voûte céleste semblait aspirer le premier et l’autre commençait déjà à fondre sur la terre. Ils se tenaient maintenant à bout de bras et la détresse pouvait se lire sur leurs visages équarris. Les Fondateurs n’avaient plus qu’à admirer le résultat. Ce qui pouvait s’assimiler à des mains chez les deux silhouettes, glissait toujours un peu plus, les « doigts » s’échappaient. Jusqu’au bout ils essayèrent de maintenir le contact mais ils finirent par s’enfuirent chacun de leur côté dans un râle tonitruant qui semblait sortir de nulle part. Ce fut un cri effroyable. Tristesse et rancœur. Le Titan n’existait déjà plus.

Un autre grondement se fit entendre. Il était empli de joie et d’allégresse. Les Fondateurs fêtaient l’avènement de leur civilisation. Leur succès était total. Mais de courte durée. Alertées, les Entités commirent un geste suicidaire qui attestait de leur supériorité. Grâce à leur don d’ubiquité, elles prirent possession de tous les coins de la planète. Elles empiétaient sur chaque centimètre carré. Et tous les Fondateurs qu’elles dénichèrent finirent dans l’état le plus apathique qu’elles pouvaient les rendre. Elles ne firent aucune distinction entre les Scissionnistes et les Forces Fondatrices. Les Entités qui ne subissaient pas les effets du Soleil commencèrent à perdre leurs forces petit à petit et se virent désintégrées en moins de 2 minutes. Les autres savaient ce qui les attendait.

 

Septième axiome : nous arrivons et nous allons faire des dégâts.

 

            Au-delà de l’insignifiant cliché qui consiste à dire que rien n’a changé, Richard Kelly nous offre un poème visuel désenchanté, plein d’énergie, flamboyant et secrètement visionnaire. Il faut bien voir que SOUTHLAND TALES n’est pas seulement un duplicata de prédications. C’est surtout un film couillu qui s’ancre dans le présent et qui se conjugue aux considérations des temps actuels et de l’actualité la plus immédiate. Un indice important nous est donné par la séquence d’ouverture qui est une scène du passé. L’analogie avec le World Trade Center est évidente mais elle est un rajout de niveau supérieur au traumatisme américain. Cette scène est importante car, sans elle, le film pourrait tomber dans l’art divinatoire ou la prophétie symbolique. En la rattachant à un phénomène antérieur de cette ampleur, Richard Kelly part du principe que les attentats n’étaient qu’un avertissement à la chute prochaine d’un empire.

SOUTHLAND TALES est fait de peurs, de traumatismes, de rêveries, de vaticinations et de déductions méthodiques. Il trouve ses racines profondes dans les attentats du 11 septembre 2001. Ce choc est le point de départ. Comme la société américaine a souvent besoin d’évacuer ses blessures par le cinéma (la guerre du Viet Nam en est un excellent exemple ; à quand un grand film sur mai 68 en France ?), SOUTHLAND TALES est un nouvel exutoire après bon nombre d’œuvres qui n’auront servi qu’à cautériser des plaies. Du bondage de cauchemars. Outre que le film est en réaction dans son fondement, il est surtout en introspection. Il est l’occasion pour Richard Kelly de s’interroger sur le rôle des Etats-Unis et de quoi le 11 septembre a sonné le glas.

CLOVERFIELD est une autre manifestation post-11 septembre 2001. C’est aussi une énième variation des franchises fantastiques qui marchent si bien. Les producteurs aiment bien investir dans ce cinéma de genre qui a le vent en poupe. Le monstre, la maison hantée ou les légendes urbaines sont très prisés des studios de production surtout quand il y a un petit côté indépendant. Et nous allons voir que CLOVERFIELD est exactement calibré comme prévu.

Donc, c’est la Paramount qui se charge de l’affaire. Surtout qu’avec un budget de 30 millions de dollars, ils ont facilement flairé le gros coup. Film à la mode, cible jeune public, caution indépendante, gros buzz à la récré, ça klaxonne ! Et ils auront vu juste puisque le film aura engrangé presque 80 millions de dollars rien qu’aux Etats-Unis. Côté scénario, rien de nouveau, c’est du remake effronté de GOJIRA. Chacun son enfer. Le film d’Inoshirô Honda était clairement une conséquence du traumatisme lié aux bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki, et voici que, cinquante ans plus tard, c’est le New York saccagé par les attentats qui retranscrit ses peurs avec le même type d’animal dévastateur. Les mêmes séquelles.

L’idée principale de CLOVERFIELD est de faire un déroulé en caméra numérique comme si un témoin filmait avec son caméscope. C’était très réussi dans THE BLAIR WITCH PROJECT et PARDONNEZ-MOI. Il s’agit là d’un procédé qui fonctionne en étroite corrélation avec son sujet ; il est voué à l’échec dès qu’il est employé en vue de faire du cinéma de look ou de réduire les coûts par l’image. Il faut qu’il soit responsable d’une nécessité.

            CLOVERFIELD a cela de différent que le témoin ne participe pas à l’action. Les personnages ne cherchent pas à y participer mais à la fuir. L’action c’est le monstre. Dans un style plus hollywoodien, ce serait l’armée qui défendrait les citoyens, les hélicoptères qui tenteraient d’intervenir, peut-être l’arme nucléaire (pourquoi pas ? Il est quand même question de détruire la ville dans CLOVERFIELD !), les héros, les tentatives de capture, les différents plans échafaudés etc. Le monstre serait le point de mire vers lequel poindraient les différents éléments du scénario. C’est GODZILLA, KING KONG ou INDEPENDENCE DAY. Les personnages de CLOVERFIELD ne participent pas à cette action, ou alors malgré eux. Il est uniquement question de leur positionnement face à l’événement qu’ils reçoivent, qu’ils ne peuvent expliquer et auquel ils sont obligés de réagir (par la fuite). Il s’agit donc d’une démission de l’action par obligation de sûreté. Le film se fera sans héros (au sens cinématographique). Nous pouvons voir CLOVERFIELD comme un refus de l’action, une distance réglementaire face à la réalité qui impose un bon sens et des réflexes de survie (ce qui n’est pas totalement vrai puisque le film s’éloigne une seule fois de cette règle, lorsque les deux jeunes cherchent à sauver leur amie et s’aventurent dans un immeuble que le monstre a fait basculer et qui ne tient plus qu’appuyé contre l’immeuble adjacent (une référence aux thèses non officielles du 11 septembre selon lesquelles les tours du World Trade Center n’auraient pas dû s’effondrer de cette manière ?)

Matt Reeves ne cherche pas à polariser l’attention sur le monstre. Il décentralise constamment l’action. C’est très plaisant. Il traite CLOVERFIELD comme une action contiguë à la principale, celle vers laquelle sont tournés les projecteurs, à savoir la destruction de la ville par un monstre venu d’on ne sait où. Par son caractère exceptionnel, il aurait été normal de s’y attarder. Point de cela ici. C’est au contraire si extraordinaire que le réalisateur préfère se diriger vers les centres de tension. Ce sont les personnes qui sont attaquées qui sont en stress et en vigilance. Et elles subissent aussi les conséquences du monstre qu’ils recroisent sur leur route bien qu’ils essaient de lui échapper. De ce fait, la mort peut surgir à n’importe quel moment et pourquoi pas au moment le plus banal. D’une manière très premier degré, la caméra qui bouge sans discontinuer rend très bien cet effet de mise en scène hystérique. En général je n’aime pas trop ces mouvements à la FESTEN, qui ne cherchent qu’à donner une couche arty au film. Mais, tout comme l’image vidéo, dans CLOVERFIELD c’est en parfaite adéquation avec le style et la nature du propos. Cela reste un parti pris mais il fonctionne à 100%. D’ailleurs, je voudrais revenir sur la vidéo. Parce que nous sommes très loin des couleurs qui bavent, des blancs qui éclatent et des traînées spécifiques à ce support. Dans l’idée, c’est quand même l’histoire d’un adolescent qui se balade avec son caméscope. Son but n’est que de retranscrire ce qui est, ce qu’il voit. C’est le film de vacances à La Plagne, c’est l’anniversaire de mamie Simone, c’est les premières neiges de l’hiver etc. Un point de vue tout ce qu’il y a de plus objectif. Mais le film ne l’est pas ! L’image a été retravaillée. Elle a été débarrassée de cette qualité vidéo si peu probante (nous voyons bien ici que DANCER IN THE DARK n’aura rien influencé du tout puisque que c’est justement ce genre de films qu’il espérait pouvoir rallier à ses grandes idées visuelles !), il y a des filtres, la photo est aussi très élaborée par moments… Juste ce qu’il faut pour que ce soit présentable. C’est surprenant qu’un film prenne cet égard, et tout à fait louable. Le réalisme peut aussi être esthétisant ! Mais CLOVERFIELD est encore plus bluffant lorsque la mise en scène s’ingénie à créer l’ambiance par le cadrage. Evidemment, lors des scènes de poursuite ou de mouvements de foule, l’image bringuebalée ressemble à une pâte informe, en ébullition, hypernévrotique, et n’est pas très intéressante alors. Mais le cadreur ne filme vraiment pas comme devrait le faire un adolescent pour qui ce qui rentre dans le champ et rien que ce qui rentre dans le champ n’a d’importance. Il joue quelquefois avec la profondeur de champ, décadre légèrement personnages et action, met souvent sa caméra en travers pour nous faire croire à une certaine indifférence du caméraman (le plus souvent à des moments où un tel observateur aurait essayé de faire une image stable puisqu’il n’est soumis à aucune précipitation). Très souvent, il se passe quelque chose d’assez beau et de très anxiogène, qui a souvent été employé dans des films du même genre. Alors que la caméra se trouve prise dans la tourmente de la bousculade ou de la soudaineté, le cadrage ne cherche surtout pas à se figer et continue son papillonnage. Mais il y a toujours une ou deux secondes où il s’arrange pour être plus ou moins focalisé sur un endroit, une chose ou un personnage. Bizarrement, c’est à ce moment précis que se passe la chose la plus intéressante de l’action. C’est notamment le cas la première fois où la caméra cherche le monstre. Elle se concentre sur l’espace entre deux immeubles au même moment où le monstre passe par cet entrebâillement (le genre de scène qui a dû être beaucoup répétée, et qui a peut-être aussi connu beaucoup de prises). C’est comme cela que nous comprenons que tous les éléments nécessaires à l’action sont captés par la caméra, l’air de rien. Cela me fait dire que, malgré ses grands airs tumultueux, la mise en scène de Matt Reeves est extraordinairement humble car millimétrée. C’est une des plus ingénieuses depuis longtemps, et même si le film s’épuise très vite, elle reste toujours très étonnante par son incroyable attachement à ne pas se mettre en valeur.

Alors que CLOVERFIELD accumule toute une technique qui pourrait l’amener à se faciliter la tâche, le film ne recule jamais à exploiter chaque élément comme un défi qu’il doit relever. Il trouve sa liberté par la contrainte. Malgré cette énorme envie de chercher à faire du cinéma sans en avoir l’air, CLOVERFIELD s’embourbe un peu dans son cloisonnement et parvient difficilement à faire décoller toute son histoire. Les personnages sont un peu trop lisses et, une fois que la fuite s’organise, rien ne progresse plus vraiment. Les intrigues secondaires ne sont que de vaines nouvelles accroches destinées à rompre la monotonie. Elles ne peuvent y parvenir car elles n’influent jamais sur la situation. Ce ne sont que des épreuves supplémentaires, comme on en rajoute à Fort Boyard. Mais l’intérêt du jeu n’est pas dans le nombre d’épreuves. La fuite ne restera qu’une fuite.

            Il est très étrange de voir simultanément SOUTHLAND TALES et CLOVERFIELD, car s’ils ont l’apparence d’une essence commune, ils différent sur bien des points. Le film de Matt Reeves aurait nécessité quelques minutes de moins alors que celui de Richard Kelly perd beaucoup par les raccourcis et les scènes qui manquent de temps. Cette fresque aurait énormément gagné par toute l’ampleur qu’elle aurait pu s’octroyer. Après Cannes, Richard Kelly est reparti en salle de montage et a coupé plusieurs minutes au film initial. C’est, à mon sens, une énorme erreur. Si le public trouvait le film trop long c’est parce qu’il ne préparait pas assez le terrain de sa résolution. Sa richesse est son plus grand atout. Je pense qu’il n’aurait pas dû descendre en dessous de quatre heures. Parfois il m’a fait pensé au fabuleux gâchis de THE FOUTAIN.

Si SOUTHLAND TALES est une tentative de redémarrer la vie en mode sans échec, CLOVERFIELD est beaucoup plus noir, nihiliste et sans rédemption. Deux bombes malicieusement cachées et qui attendent. Qui attendent…

ARMES

8 avril 2008 2 08 /04 /avril /2008 01:45

PAUL SCOFIELDEVA DAHLBECK            Le piratage tue les artistes. C’est avec ce genre de théorème que vous mesurez le fossé qui sépare ceux qui instaurent ce règne de la peur (car, encore une fois, c’est avec l’étendard de la culpabilité que les attaques verbales font le siège de nos consciences) de ceux dont les armes tirent des balles virtuelles. D’habitude, le pirate c’est celui qui est en dehors de la société et, en bon français que vous êtes (sans aller jusqu’à consulter ce site : http://www.fdesouche.com), vous avez forcément un faible pour ceux qui prônent autre chose que les valeurs morales du cahier des charges de la République. Le pirate possède forcément une arme et l’utilise pour perpétrer les actions les plus infâmes. Drôle de diabolisation d’un utilisateur lambda qui n’a pour but qu’un partage communautaire, même s’il est vrai qu’il pense d’abord à sa consommation personnelle. Sublime déclaration de guerre, me direz-vous, envers ceux qui essaient de se soustraire au dernier rendez-vous des ogres économiques. Une réaction tout à fait normale et saine, somme toute. Chacun essaie de protéger ses acquis et de défendre sa mauvaise foi en dénonçant celle des partis adverses. Oui, mais cette fois-ci le partage des richesses n’aura pas lieu. Le faible ne sera pas élevé et le puissant rigolera de toutes ses cordes vocales enrhumées par la fumée d’un énorme Cohiba. Pas de rédemption. Les superhéros ne sont pas laïques.

La bataille est perdue d’avance car il n’y a pas de bataille. Nous serons désinvoltes un autre jour. L’heure est aux ombres portées tant elles sont lourdes d’obscurité. Oui, le piratage tue les artistes. Moi-même je ne voulais pas en convenir mais il faut bien, un jour, revenir à la raison et s’apercevoir que François Hollande ne pouvait pas être CLAUDE FARALDOPrésident de la France. Hollande… La France… Non ? Bon, tant pis pour vous ! En tout cas, le piratage tue les artistes, ça c’est sûr. Au mois de février, je télécharge l’intégrale d’Henri Salvador et hop, parti rejoindre son copain Carlos (sûrement téléchargé par un inconscient le mois précédent ; je peux vous dire que La Bande à Basile ne la ramène pas trop en ce moment !) Difficile d’y voir un lien de cause à effet, me direz-vous (dites-donc, vous êtes bavards aujourd’hui !), je rallume Emule et j’enquille BEN-HUR histoire de revoir ce… Même pas le temps de finir le téléchargement, Charlton Heston garde son arme à gauche dans sa tombe selon ses dernières volontés. KON ICHIKAWAJ’ai toujours dit que l’instinct de mort en pleine de vie était une hérésie ! Pendant ce temps, Jean Chalopin est mort dans l’indifférence générale… En ce qui me concerne, c’en est fini une bonne fois pour toutes, j’ai débranché violemment mon ordinateur et démembré mon clavier en tâchant de garder les lettres si l’envie me prend de tricher au Scrabble prochainement. Je connais trop bien le pouvoir qui m’étreint ! C’est très jouissif d’avoir la carrière de Louis Garrel ou de Jean-Louis Murat entre les mains. Mais j'y pense... Elle n'a pas tourné dans des films, Margaret Thatcher ?

5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 02:27

BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS            Si seulement ils savaient ce qu’ils loupent, alors ils ne le louperaient pas. Voici en substance ce qui ressort des rayons solaires artistiques tournés vers l’équateur de nos décharges émotionnelles. Nos destinations sont programmées à l’avance. Elles sont culturelles avant d’être fonctionnelles.

Qui est-ce qui fonde le primat actuel de l’humour ? Certainement pas le véritable désir du public, mais bien plus son accointance avec les différents rites dont l’Histoire de ses passés a réussi à instaurer le diktat. La moustache et la mèche de l’humour, pour être plus clair. La moustache est la mèche de l’humour, pour être moins clair.

            Ma logique euclidienne requiert non pas le consentement universel mais la démonstration scientifique que nous ne répondons pas exclusivement de nos désirs, mais que ceux-ci, les vrais, les véritables, ceux qui fondent notre nature propre, sont ensevelis et donnent ainsi raison à Sigmund Freud. Ah, ce cher Sigmund ! Jamais le dernier à faire tourner des serviettes au-dessus de sa tête !

Je ne serais donc jamais allé voir de mon plein gré BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS de Dany Boon. Mais, par ses déclarations, ce dernier semblait me regarder d’un œil bienveillant, si bien que les voix dans ma tête m’empêchaient de dormir. Je reprenais deux fois du kouglof pour m’éviter d’y penser, je passais mes journées à la chambre intersyndicale des amis du jacana à poitrine dorée, j’oeuvrais pour la réhabilitation du tergal dans les défilés de haute couture, je m’interrogeais quant à savoir s’il faut tolérer l’intolérance, je mourrais un peu chaque jour pour m’éviter de le faire tout d’un seul coup... Rien n’y faisait. Toujours ces intonations douces-heureuses venues de nulle part qui me susurraient : « Viens, je te ne ferai aucun mal. » Comme la sorcière tente Blanche-Neige avec une pomme, comme l’homme politique promet d’éblouissantes copulations déculpabilisées avant de rire des plus crédules, comme le renard flatte le corbeau dans le seul but d’obtenir son fromage, le plus grand succès du cinéma français m’a pris la main dans ses filets. Je n’allais point tant faire mon springbok effarouché (des fois, on se demande si ce n’est pas un jeu et qu’on l’a défié de placer « springbok » dans son prochain article ! Pour être tout à fait honnête : non ! Que le grand cric me croque si cela fut jamais avéré. « Springbok » est un nom d’animal que je trouve merveilleux et dont la sonorité correspond exactement à l’expression que je voulais créer au moment où je l’ai employée. Voilà, vous savez tout. Je me suis mis à nu. Appelez-moi : « Le beau noiseux »).

BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS marque le renouveau du fantastique à la française. L’évident plagiat du film de Joe Dante n’aura dupé personne mais comme il est impossible d’en faire une démonstration scientifique avec éprouvettes et stérilets, certains diront qu’il ne faut rien y voir d’autre qu’une simple envie de faire rire. Une simple envie ? Attendez un peu. Attendez encore. Attendez toujours… Voilà… Non ? Toujours rien ? M’enfin ! Qui peut croire qu’un film puisse être digne de ce nom sur le simple retentissement de l’écho de son dilettantisme ? Un film humoristique doit-il se réduire aux simples rires qu’il génère ? Selon les lois sacrées des dix commandements cinématographiques (érigés sur des tables retrouvées non pas à Hollywood, comme on le croit, mais à Mirepoix, petite commune de l’Ariège, célèbre pour sa bastide médiévale aux pieds des Pyrénées), la réponse est non ! Tout comme les films de genre, les films expérimentaux et tout ce qui est considéré comme film (à part les films plastiques), chaque œuvre est soumise aux lois du travail cinématographique, c'est-à-dire son vocabulaire issu des différentes qualités agencées par ceux qui en sont à l’origine. Une comédie ne peut se contenter d’être drôle. Une blague, oui. Une chanson de François Feldman, oui. Parce qu’avant d’être assujetti à une catégorie, c'est-à-dire à un principe esthétique, tout film est subordonné à une entreprise de construction qui n’a de limite que le savoir-faire de ses différents architectes.

Le film de Dany Boon nous promet donc la rencontre avec des créatures d’un type un peu spécial. D’abord il les appelle les ch’tis. Terme barbare et très flou qui ne nous renseigne pas beaucoup sur ces étranges créatures qui vivent dans le Nord. Kad Merad va partir à leur rencontre et apprendre à ses dépens qu’elles ne sont pas tout à fait comme nous, mais qu’en fait nous sommes pareils. Le film plonge alors dans un fantastique irrémédiable dès l’arrivée en territoire étranger. En apparence, les créatures sont comme nous, mais très vite nous apprenons qu’elles sont allergiques à la lumière du soleil, ce qui explique que le ciel soit toujours gris et nuageux en ces contrées. De plus, elles se multiplient à chaque fois qu’elles mangent à la baraque à frites, et au contact de l’eau elles se transforment en adoptant un étrange dialecte où aucun mot n’a de signification (c’est notamment la scène d’arrivée où Kad Merad renverse Dany Boon avec sa voiture). En général, ces petits êtres extrêmement vicieux (ils vont quand même jusqu’à forcer Kad Merad à tremper une tartine de maroilles dans son café !) sont parfaitement organisés, et la plupart du temps obéissent aux ordres d’un chef qui symbolise la somme de leurs perversions. Pour qu’on le reconnaisse bien, il arbore le plus souvent une mèche blanche. Dans BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS c’est Line Renaud. Je convie déjà la C.V.R. à se pencher sur son dossier car elle va à coup sûr être nominée pour la quatrième fois dans la catégorie du César de la meilleure actrice dans un second rôle, et va obligatoirement le remporter ! Ce n’est pas tellement elle qu’il faut blâmer. C’est plutôt son rôle. Avec son ton péremptoire et ses objections autoritaires, elle incarne un personnage garant d’une certaine droiture morale et d’une honnêteté toujours vigilante. Elle se pose en tant que sage parmi la tribu des ch’tis. C’est la gardienne des valeurs, celle qui veille au bon ordre des choses, la maman attentionnée qui organise sa vie en fonction de l’apaisement qu’elle apporte à la colonie. Sauf qu’encore une fois, c’est faux. C’est un semblant de vérité que les scénaristes veulent nous représenter, mais qui sonne le glas de leurs espérances dès que nous y regardons de plus près. Les vertus ici ASTERIX AUX JEUX OLYMPIQUESdépeintes s’affirment comme des principes inviolables car définis pour le bien des personnes. Il n’incite pourtant pas à autre chose qu’au viol tant le manque de respect, de considération, d’humanité et de liberté dont faire preuve Line Renaud sont des facteurs accablants (oui, je sais, Olivier Besancenot, lui-aussi, est accablant !) Dans sa composition, son autoritarisme lui confère l’aura de l’obéissance. C’est un guide, en quelque sorte. C’est surtout une preuve du cloisonnement extrême dans lequel se trouvent les personnes qui sont confrontées à elle. Leur liberté s’arrête lorsqu’elle impose ses décisions. Pour exemple, je vous rappelle que le maroilles dans le café c’est elle. Al-Qaida à côté c’est Flanders. Et les scénaristes vont encore plus loin lorsqu’ils essaient d’imposer ses idées réactionnaires. Cela se passe au moment où elle surprend Kad Merad devant une vitrine de lingerie féminine. Par son regard et le fait qu’elle lui dise qu’elle le gardera pour elle mais qu’elle n’en pense pas moins, elle fait tomber sur lui la chape de plomb de la culpabilité face au sexe et à une pseudo déviance. Et le film n’est que ça. Du début à la fin. Il ne fait que se rattacher constamment à des idées bien pensantes, à des règles dictées pour le bonheur de chacun, à faire en sorte d’aimer son prochain parce que l’intolérance on la montre du doigt, la méchanceté c’est pas bien, les préjugés c’est pas beau non plus et comme cela nous vivrons tous dans le meilleur des mondes. Et que même si on n’y arrive pas, pas de quoi s’angoisser : pour tout le reste il y a Mastercard.

Quand un film est aussi populiste et démagogue, il est normal qu’une immense majorité des français aillent se reconnaître parmi les critères qu’on leur impose au quotidien. Et c’est très bien s’ils passent un bon moment. Et c’est encore mieux s’ils ne sont pas dupes. Parce que la réalité du Nord n’est pas celle que revendique le film et avec laquelle les critiques sont d’accord. C’est une réalité de fiction. Biaisée. Non, ce n’est pas vrai qu’un rideau de trombes d’eaux s’abat sur nous dès que nous franchissons les limites de la région. Non, ce n’est pas vrai qu’il est obligatoire d’apprécier les us et coutumes de chacun pour les estimer. Non, ce n’est pas vrai que les ch’tis détiennent le monopole du bon goût. Après tout, Kad Merad vient d’une région qui pourrait être tout autant caricaturée. Alors pourquoi les ch’tis rient de son apparente inadaptation alors que lorsque c’est Kad Merad qui les prend pour des inadaptés ses réactions sont toujours grotesques ? C’est uniquement une vision biaisée par le prisme de l’humour. Drôle (le film l’est quand même à de rares occasions) car biaisée. Et bien biaisée !

            Si c’est donc cela qui fait notre fierté, cette sacro-sainte exception culturelle, cette qualité française, ce label si prisé, alors force est de constater que BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS est l’art extrême du consensus moite. C’est la bannière de la France qui n’est pas glorieuse. La France qui bande mou.

Ca y est ! Il va encore nous dire qu’il ne faut pas y aller, que ce n’est pas du cinéma, qu’il faut être plus exigeant etc. Mais ces millions de spectateurs ? Qu’ils se fassent donc plaisir, c’est très bien. Moi, je crois qu’il ne faut pas se préoccuper du public quand on fait un film. Que si on cherche à lui plaire, c’est le meilleur moyen pour ne pas y parvenir (ASTERIX AUX JEUX OLYMPIQUES en est un exemple très récent). Galilée, lui, était seul contre tous. Et il avait pourtant raison ! Parfois je mène un peu le même combat quand je m’emporte contre le scénario, pestant contre sa domination hégémonique alors qu’il n’est qu’un élément parmi tant d’autres. Et j’aime les films qui ne cherchent pas forcément à se désigner comme les plus malins, ou reléguant son emploi à un rôle subalterne. Eh bien, le croirez-vous ? BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS n’est pas un film de scénario. Les acteurs ne comprenant rien à ce qu’ils devaient dire, ils ont eu la bonne idée de supprimer une grande partie du script. Le problème c’est que c’est devenu un film de gags. Exactement ce qui accompagnait les pubs, le Bébête Show, les Cocogirls et Collaro…

Et puis, un film qui nous fait des leçons de morale pour nous apprendre qu’en fait nous sommes tous pareils, que nous sommes tous frères, que personne dans le monde ne marche du même pas, je trouve cela suspect de la part de son réalisateur. Je me demande d’entrée ce qu’il peut bien avoir à se reprocher. Et je l’invite à réfléchir avec moi. Allez, prends un Dany. Ca ira mieux ! Désolé. Il fallait que je la fasse. Car de quoi s’agit-il, enfin ? D’une ode à la tolérance ? D’une sérieuse déflagration prête à ébranler nos a priori ? Quelle ambition ! Le secret de notre devise française (« Liberté, égalité, fraternité ») se cachait donc dans un film de Dany Boon ?!

C’est la course au bonheur. Malheur à ceux qui ne graviront pas l’échelle sociale, à ceux qui n’auront pas leur crédit, à ceux qui n’auront pas le wi-fi et à ceux qui ne trouveront pas la virgule dans leurs enfants. Pensez positif, triez vos déchets, partez en vacances au soleil et militez pour la libération d'Ingrid Bétancourt. « Laissez passer les sans-papiers » comme disait la chanson courtisane de Régine.  

Dany Boon ne filme pas les effets, il filme l’écriture de l’effet. Ce qui est écrit dans le scénario est ce qui est visible à la caméra. Pas de mise en scène, aucune exploitation de l’espace avec effets de dynamisme visuel, cadres hideux, lumière sans intérêt et j’en déverse jusqu’à obtenir une qualité téléfilm. Juste un cil au-dessus tout de même, parce que c’est au cinéma, alors on a choisi le CinémaScope sinon tout le monde aurait bien vu que c’était ambiance télé ! Vous remarquerez à quel point les champs/contrechamps sont dénués d’intelligence. Luc Barnier, le monteur, suit celui qui parle. Le dialogue fait le montage. C’est d’une platitude qui dessert inévitablement les enjeux de chaque scène, réduit les personnages à leurs réactions raisonnées et asphyxie toute possibilité de rythme. C’est d’un ennui charcutier !

MICHEL GALABRUQue la réalisation de Dany Boon soit complètement impersonnelle, à vrai dire, en 2006, LA MAISON DU BONHEUR nous avait déjà tracé la voie. Son premier film répondait au même besoin de rentrer dans des cases. Gageons qu’à l’ère de « L’académie des 9 », il eut aisément remplacé Patrick Topaloff. Même si LA MAISON DU BONHEUR pesait de tout son poids sur un parquet qui n’arrêtait pas de rétrécir, il y avait quand même une volonté affichée de développer une intrigue, selon une trame classique, certes, mais qui avait le mérite d’exister. Dans BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS la moindre velléité de cet ordre s’est volatilisée. Le scénario se réduit à un manuel de survie en contrée ch’tie. Ce n’est qu’une succession de saynètes où la culture ch’tie s’oppose à celle de Kad Merad. Du sketch à sketch. Kad Merad découvre la langue ch’tie et s’en étonne. Kad Merad découvre la nourriture ch’tie et s’en étonne. Kad Merad découvre les habitudes ch’ties et s’en étonne. Kad Merad découvre qu’il en a une ch’tite et s’en étonne. Et caetera. Inutile de dire que les gags n’ont aucune incidence entre eux et ne viennent jamais nourrir une quelconque trame scénaristique. Au même titre, les personnages restent confinés au seul rôle qu’ils jouent au sein des gags. Chaque comédien n’est qu’un faire valoir. C’est quand même un comble ! Jamais les scénaristes (que je vais maintenant nommer : Dany Boon, Alexandre Charlot et Franck Magnier) ne se préoccupent d’étoffer les psychologies de leurs personnages afin de leur permettre une vie en dehors des effets comiques. La lâcheté de Kad Merad, constamment évoquée, n’est jamais envisagée du point de vue de son entourage : comment sa femme la perçoit-elle ? Comment les ch’tis lui apprennent à l’assumer ? Et lui-même, comment s’en accommode-t-il ? L’alcoolisme de Dany Boon est fonctionnel. La présence de Zoé Félix toute utilitaire (pourquoi ne nous parle-t-on pas de l’absence de discussion au sein de leur couple ? Pourquoi est-ce toujours elle qui impose son bon vouloir et lui qui obéit ? Quelque chose ne fonctionne pas entre eux et pourtant les scénaristes vont finir par en faire une famille modèle sans résoudre tous ces points obscurs. Un peu facile, non ?)

Du coup, avec ce peu d’informations, les comédiens ont beaucoup de mal à retranscrire des personnages forts. Le scénario ne l’exige pas !!! Kad Merad est toujours aussi scolaire. Moins scandaleux que dans JE VAIS BIEN, NE T’EN FAIS PAS, il manque d’intériorité et d’énergie. Zoé Félix mérite bien son titre de Miss Fadasse. Dany Boon est moins exécrable que nous pouvions le craindre. Il est étrangement canalisé, mais perd toute crédibilité dès qu’il s’aventure dans la grimace ou l’expérience vocale. Stéphane Freiss est insupportable comme il l’a souvent été dans les années 80 et 90. Jeu en force, sans fluidité, cherchant plus le numéro d’acteur que la virtuosité désinvolte. Les sueurs m’en reviennent. Je passe. Les seconds rôles s’en sortent bien mieux. A commencer par Patrick Bosso qui m’exaspère continuellement, et là il est correct parce que plus sobre qu’à l’accoutumé. L’apparition de Michel Galabru tient plus à de l’exhibition comme valeur ajoutée du film qu’à une quelconque idée de mise en scène. Histoire de dire : « Mais si ! Rappelez-vous quel grand acteur il a été et continue d’être ce Michel Galabru. Mais si ! Nous on le sait et on vous le montre ! » Alors, certes, il fut une époque où Galabru fut parmi nos plus talentueux comédiens, mais à partir du moment où il n’a plus voulu se laisser diriger il s’est sabordé lui-même. Nous pouvons oser ici un parallèle avec Gérard Depardieu, à l’exception près que ce dernier est encore capable d’interprétations talentueuses, à défaut de traits de génie. Perte de Mojo et fuite à l’ombre des cerisiers en fleurs…

FRANCIS VEBER            Quels fracas organiques que ces sacrifices sur l’autel du jeu dramatique ! Quand ne demeure plus que l’expression cynique de la complaisance émotionnelle, le contrôle totalitaire de nos esprits devient le sceptre idéologique de notre négation. Pas de coups bas, s’il vous plaît ! Avant ce succès, Dany Boon était déjà le collabo de cette entreprise d’asservissement. Dans « Le dîner de cons » mis en scène par Francis Veber au théâtre de la Porte Saint-Martin, il joue à la balle au prisonnier, répond à ses mails, émet des hypothèses foireuses sur le 11 septembre, donne deux ou trois ordonnances et tout le monde est content. Le multiple du rire. Mais il y a pire. Dany Boon n’est que l’agneau se désaltérant dans le courant d’une onde pure. Arthur guette…

Voilà maintenant 13 années que je fréquente les théâtres parisiens et c’est l’une des choses les plus impardonnables qu’il m’ait été données de voir. Là encore, critiques de cinéma et critiques de théâtre, même combat. « Le dîner de cons » n’est absolument pas la réussite qu’ils décrivent. En 1995, j’avais vu la pièce à sa création avec Michel Roux (qui reprenait le rôle de Claude Brasseur), Jacques Villeret et Gérard Hernandez, dans une mise en scène de Pierre Mondy, si ma mémoire ne me fait pas des fautes à mon souvenir. Villeret et Hernandez atteignaient un niveau de jeu exceptionnel, et Michel Roux, quels que soient les travers du mauvais théâtre de boulevard que nous pouvions lui imputer, était très bon. Et les rôles secondaires étaient aussi au diapason de ce que nous pouvions appeler un succès.

Dans cette reprise, pas un seul comédien ne vient rattraper l’autre. Dans toute démocratie digne de ce nom, ce serait à la justice d’intervenir. Je suis sûr qu’il doit bien exister une loi pour ce genre de tortures. Sauf si nous ne sommes plus en démocratie…

Arthur n’est pas un comédien. Il suffit de savoir discerner le peu d’engagement qu’il met dans les situations à jouer pour s’en rendre compte. Chaque geste sonne faux, chaque posture semble être une indication arbitraire de placement, chaque parole est si faible que des micros sont installés sur le rebord de la scène, chaque intonation est en différé par rapport au sens de la phrase, aucune écoute avec ses partenaires... J’avais déjà remarqué ce manque d’écoute dans certaines de ses émissions où il pose des questions à ses invités, leur laisse un temps de réponse et pense à ce qu’il va dire pour enchaîner, comme s’il formatait lui-même la réponse de ses invités. Il passe ainsi à côté d’informations majeures sur lesquelles rebondir. Si bien que, dans « Le dîner de cons », il semble étrangement absent quand il n’a rien à dire. Il ne fait plus rien et regarde Dany Boon faire son comédien de brasserie. Il inverse les rôles, prend celui du public avec son pécule par la même manœuvre. Il devient spectateur sur scène. La preuve en sont les nombreux fous rires qui rayent la pièce toutes les cinq minutes. Et là, le manque de professionnalisme est impardonnable. En tant qu’art vivant, le fou rire au théâtre est un impondérable avec lequel les spectateurs peuvent trouver une certaine complicité. Il faut au préalable que le public sache ce qui amuse ceux qui sont sur scène (sinon il croit que l’on se moque de lui) et que ce rire puisse intervenir dans des situations bien particulières (la comédie s’y prête mieux que la tragédie, par exemple. Il m’est arrivé de voir un gag de dernière dans « Phèdre » au Théâtre 14, c’était aussi approprié qu’une lettre de Patrick Poivre d’Arvor à Carla Bruni). Mais de là à ne pouvoir s’empêcher de s’amuser et de se faire rire entre « comédiens » du début à la fin, il faut vraiment être sacrément blasé par le texte ! Or, c’est un véritable bijou. Francis Veber a écrit l’une de nos comédies françaises les plus intéressantes. C’est ce qu’il y a de mieux à sauver et le principe de certaines répliques est tellement efficace qu’il est normal qu’il fasse mouche même lorsque les comédiens sont mal dirigés. C’est le dénominateur commun aux grands auteurs tels que Molière ou Georges Feydeau. Le texte ne ment jamais, toute lecture peut vous en amener la justification.

C’est donc à un massacre en bande organisée auquel se livre la nouvelle production du « Dîner de cons ». Bien qu’Arthur croit être à l’orée d’une carrière prometteuse, il n’est qu’un parangon de Bernard Tapie, qui avait compris avant lui l’intérêt d’exploiter son image. Monter une entreprise dans le but d’engranger les recettes (ce n’est pas le seul, Arthur pense aussi pouvoir montrer qu’il a un véritable talent d’artiste, dans le but de faire taire les critiques qui lui reprochent incessamment sa vacuité intellectuelle) est un choix et chacun n’a qu’à s’arranger avec sa morale. C’est notre réalité économique. Mais ne pas assumer son choix en se prétendant comédien, c’estLAURENT GAMELON être en dehors de cette même réalité et dans la réfutation de son Moi. Arthur se met délibérément derrière des barreaux. Il forge sa propre prison et remet les clés à Dany Boon en gage de sa bonne foi. Bah voyons ! Il montre par là qu’il est extrêmement nocif envers les vrais comédiens, ceux dont c’est le métier. Car un comédien qui mérite cette dénomination est avant tout quelqu’un qui ne cherche pas à prouver. C’est incompatible. Mais Arthur mange entre les repas et se gargarise de sa contagion machiavélique. Il est tellement inexpressif et insipide qu’en face de lui Dany Boon est obligé de surcharger la mule comme par effet de compensation. Idem pour Laurent Gamelon (une technique, du talent, l’eau, l’air, la vie) qui ne s’amuse réellement qu’avec Dany Boon. Mais toujours dans l’excès. Et c’est là qu’intervient le rôle du metteur en scène, chargé d’homogénéiser une distribution. Francis Veber semble ne jamais avoir pris part à quoi que ce soit de cette mise en scène. La disposition des comédiens est très statique, organisée dans la seule optique qu’ils soient bien visibles par tous, certains déplacements ne semblent destinés qu’à donner un dynamisme à des scènes de discussion installées, aucune option sur les différents plans, lumières basiques et puis surtout une direction d’acteurs inexistante. Francis Veber aurait-il renoncé vu l’ampleur de la tâche ? Il y a comme un double sens, là, non ? Alors chacun fait sa polenta dans son parc à thème. Dany Boon opte pour le débile complet à consonance mongoloïde (ce qui est un parfait contresens du texte) avec fortes déformations visuelles et vocales. Laurent Gamelon sort les gros yeux, l’imposante masse corporelle et la grosse voix du monsieur pas content et à qui on ne la lui raconte pas. C’est forcé, outré, souligné, Stabilo Bossé et re-Stabilo Bossé jusqu’à ce que l’encre des mots bave et se confonde avec le surlignage. C’est tout le problème des acteurs généreux. Si le metteur en scène ne sait pas les canaliser, ils abusent de leur confiance en eux et finissent par mettre la pièce à leur service. Il faut se méfier des comédiens. Laissez-leur la parole, ils la prendront et jamais ne vous la rendront.

2 mars 2008 7 02 /03 /mars /2008 20:04

            La beauté du geste ce serait de n’agir qu’en fonction d’une seule et unique prospection. Tenter de conquérir le terrain de la difficulté. N’avoir qu’un seul but et déployer des trésors d’inventivité pour y parvenir. Elaborer des mondes nébuleux et enchevêtrés autour d’une occurrence si simple et si banale qu’elle en deviendrait ridicule. Axer les alentours sur tout un amas de sens, de contradictions et de vies organiques si riches qu’elles en deviennent le sujet même qui focalise l’attention du spectateur, et rompre tout cela pour quelques secondes de pur bonheur instable et frustrant.

Louons cette idée grande, belle, généreuse et ambitieuse qui va à l’encontre de la moindre conscience économique. Un soubresaut artistique. L’élégance de la folie. Le tiraillement forcené des agrégats monomaniaques.

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour faire le plus de bruit possible, créer les écosystèmes les plus élaborés, brasser le plus grand nombre de vies et de problèmes, pour parvenir à la plus éclatante de mes victoires, celle où tous ces composants déboucheront sur du vent, du vide, le rien, le néant, mais laisseront leur place à la plus ridicule des conclusions : la concentration sépulcrale des sommes du bonheur dans ce que le monde a de plus insignifiant et anecdotique.

Et si toute la folie du monde n’avait aucune signification ? Si toutes les histoires insensées se terminaient de la même manière ? Si les plus belles images partaient en flammes au moindre rayon de soleil ? Si toute la beauté du monde était réduite dès demain à un amas de cendres fumantes qu’un travailleur immigré balaierait d’un coup sec et magistral ? Si notre monde narcissique ne se résumait qu’à un bref instant passé sous des arbres en fleurs, à une automobile qui ne souhaite plus démarrer, à une caresse donnée à la mauvaise personne, au mauvais temps et au mauvais mode, à une aiguille universelle qui avance plus vite que mon horloge interne, à une jeune fille poursuivie par la malchance et à cette fleur blanche délicatement offerte par l’embrasure d’une porte ? Je vous parle du merveilleux qui nous entoure et qui ne se trouve jamais, bien que nous espérons le contraire, dans ce qu’il y a de plus magnifique, grandiose et dionysiaque.

Nos vies sont des chemins d’espérance qui mènent du total au particulier.

            Si l’on en croit William Friedkin (et je me plais à le croire plus qu’Yves Rocher, par exemple), toute personne est un démon capable de se transformer aussi bien en pierre précieuse qu’en grain de sable offert à tous vents. Un de ses films symbolise à lui tout seul cet étendard minéralogique. Rien que son titre mesure tout ce qu’une œuvre pourrait renfermer de recherché et d’inestimable.

JADEJADE est sorti sur nos écrans français le 29 novembre 1995. En son temps, j’étais allé le visiter au cinéma et en avait passablement regretté les quelques francs que j’avais alors investis. Je retins surtout la brutalité chère à Friedkin, peu prolixe pour le coup, nous gratifiant uniquement de la scène désormais très connue où Angie Everhart se fait soudainement rayer le parquet par la Thunderbird noire (une mort assez singulière quand on sait qu’à l’âge de 19 ans un accident de voiture lui a foudroyé le dos). 12 ans plus tard, revoir JADE ne permet pas de déceler un autre film que celui que nous avions vu. La scène de l’accident ne m’apparaît même plus très intéressante dans son contexte narratif et dans son découpage. Car il faut bien dire que le montage reste en accord avec ce que nous savons et aimons de Friedkin. Il fait partie sans aucun doute de ces cinéastes qui font leur film au montage (ce qui devrait être une règle d’or). C’est de cette phase que provient la brutalité mentionnée précédemment. Dans ses films, Friedkin crée du cinéma en façonnant des ellipses et donne généralement à voir un enchaînement d’images qui deviennent le support de sa vision de la réalité. Mise en équation de ce que nous rappelons depuis toujours : le cinéma n’est pas la réalité, mais une représentation de la réalité.

Ce qui fait la beauté du geste chez Friedkin, c’est que nous avons constamment l’impression qu’il a un temps d’avance sur nous. Montage encore. Même la scène de la poursuite en voiture dans JADE, bénéficie d’une puissance électrisante qui scotche le spectateur dans son fauteuil et le forcerait à garder les yeux rivés sur l’écran même par 40 de fièvre. Or, il faut bien avouer que cette course poursuite, malgré toutes ses qualités cinématographiques, n’a pas la classe que l’on trouve dans BULLITT, ou même dans un autre film de Friedkin : THE FRENCH CONNECTION. Dans ce dernier, la réussite de la scène vient en grande partie des distances qu’elle prend avec le susnommé film de Peter Yates, qui venait de faire date 3 ans plus tôt. Pour s’en démarquer, Friedkin a eu la somptueuse idée de ne pas faire se poursuivre deux voitures, mais de plutôt mettre en scène une voiture cherchant à rattraper une rame de métro. Dans JADE, Friedkin revient à un banal affrontement de plaques minéralogiques, mais si l’on prête attention à la musicalité de cette scène, sa performance grammaticale l’emporte sur les prétentions du film. Tout est basé sur les sons qu’une telle scène se permet de promouvoir. Dès lors, un simple crissement de pneu devient intéressant. Un cinéaste qui joue avec les sons. Ils sont assez rares pour que cela soit noté. D’ailleurs, tout au long de sa filmographie, vous pouvez remarquer comment Friedkin préfère l’emploi de sons à toute musique linéaire ou fluorescente. C’est pour cela que nous parlons de musicalité. Cet engagement dans l’audio relève du merveilleux, du magique et surtout du signifiant. Parfois quelque chose de métallique, souvent quelque chose d’industriel, mais toujours une symphonie qui s’extrait d’une masse protéiforme dont sa sublimation donnera naissance à une pierre aussi précieuse que du jade. C’est avec les mêmes velléités d’orchestre artisanal que, tout récemment, un film américain est parvenu à redonner de l’allure à une poursuite de voitures. C’était WE OWN THE NIGHT avec son anthologique séquence sous la pluie et ses essuie-glaces qui crissent métronomiquement sur le pare-brise.

N’ayons pas peur des mots (et surtout pas de ceux-ci : électrode, nomenclature, débiteur et parabellum, malgré leur potentiel horrifique un soir de septembre en milieu sombre et humide), JADE est un film raté sur toute la ligne. Et si la scène de la Thunderbird avait tatoué notre vision du passé, l’encre s’est effacée, révélant un téléfilm de niveau technique supérieur d’où peut toujours s’extraire une scène où résonne l’écho vrombissant de la Thunderbird. Il est encore question de carrosserie, de grosse cylindrée et d’airbag. Comme souvent chez Friedkin, un flashback vient éclaircir les agissements de certains de ses personnages. Dans JADE, il intervient alors que l’intrigue se concentre sur le personnage de Jade, et se resserre dans le même temps autour de Linda Fiorentino, à savoir :

- Linda Fiorentino a-t-elle quelque chose à voir avec Jade ?

- Qui conduisait la Thunderbird qui a maltraité Angie Everhart ?

- Ce titre de film, que peut-il bien vouloir dire ?

- Et si les genoux se pliaient dans l’autre sens, à quoi ressembleraient les chaises ?

Friedkin n’aime pas répondre aux questions que se pose le spectateur, mais il aime y ajouter des correspondances. Il va alors éclairer certaines zones d’ombre et nous révéler ce que Linda Fiorentino cherche à cacher (du moins à son mari puisqu’à nous elle nous dévoile son côté sombre, comme dirait le poète). Là encore, Friedkin prend de l’avance sur nous. En pleine enquête, alors que le film semble s’orienter vers une intrigue qui débouchera inévitablement sur la révélation de la véritable identité du personnage-titre, Friedkin lâche le morceau (ce qui le différencie de Linda Fiorentino, dans cette scène) et déporte l’intérêt majeur du film. En décontenançant le spectateur, il l’oblige à innerver d’autres enjeux, comme si le film reprenait à zéro. En clair, il avoue tout simplement que l’intrigue scénaristique n’a aucun intérêt. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il est entré en conflit avec Joe Ezsterhas. William Friedkin ayant adapté sa mise en scène au scénario original, il y a fort à parier qu’au tout début l’histoire devait se terminer sur cette révélation, comme dans BASIC INSTINCT. Cela ne fait que prouver définitivement que ce scénariste a été très surcoté au moment du succès de BASIC INSTINCT, qu’il ne faut conjuguer qu’avec la merveilleuse mise en scène de Paul Verhoeven. D’ailleurs, si nous regardons bien la filmographie de Joe Ezsterhas, après ce film mettant en vedette Michael Douglas et Sharon Stone, il est promis à un brillant avenir de scénariste (il avait même déclaré que la décennie à venir serait celle de l’avènement du scénario, c’est dire la pastèque du gars !), mais les échecs cumulés, trois ans plus tard, de JADE et surtout de SHOWGIRLS, lui ont fait perdre toute crédibilité. Il ne s’en relèvera pas puisqu’un trou de six années de friche littéraire auront raison de sa carrière. Il ne refera surface qu’avec le scénario de BASIC INSTINCT 2 (vous noterez au passage les progrès que lui ont permis ces années d’austère réflexion !)

JADECela nous amène à nous interroger aussi sur la carrière de Linda Fiorentino. Alors que Sharon Stone devient le sex-symbol de toute une génération grâce au BASIC INSTINCT dont nous venons de parler, deux ans plus tard, la presse voit en notre Linda son pendant brun, suite au succès d’un film un peu trop maniéré : THE LAST SEDUCTION. Et elle récidive donc dans JADE, avec cette scène très bestiale dont sera issue l’icône que nous présentera l’affiche originale, cette main tendue qui prend appui sur un mur, symbolisant l’énergie d’une libido inflexible. Rythmée par un montage en flashes, la scène prend aussi une autre dimension grâce à l’accord parfait qu’elle trouve avec la chanson de Loreena McKennitt : « The mystic’s dream ». Rêverie astreignante où la représentation mentale du vice court-circuite l’évasion érotique. Linda Fiorentino montre ici qu’elle est aussi une comédienne qui sait jouer autre chose que l’ambiguïté lorsqu’elle est bien dirigée. Sans texte, son personnage perd son masque et laisse apparaître toute sa frustration, son inaccomplissement refoulé, son fragile dédoublement pervers. Au centre de cette scène est le personnage de Jade. C’est d’ailleurs le plus intéressant du film, mais il n’est qu’esquissé ou raconté par le prisme de ceux qui l’ont croisé. Pourtant, il est extrêmement riche, comme le laisse voir et Linda Fiorentino dans sa perte de persona et William Friedkin dans sa représentation de la sexualité. On y trouve une décadence et un avilissement (le bas sur le visage est une idée de mise en scène horriblement dégradante, qui assimile la souffrance psychologique à toute blessure corporelle ; et si l’on s’en tient à ce qui se passe derrière elle c’est bien de chaires meurtries dont il s’agit) dans un stupre inconfortable qui témoignent d’une douloureuse insatisfaction dans sa vie maritale.

Voici comment l’on construit l’une des séquences charnières d’un film, comment ce qui n’est pas dit parvient jusqu’au spectateur, lui donnant plus à déduire que n’en feraient des explications finales. Au sein d’un film dont quelques cadres peuvent être sauvés mais dont le reste est hideux, cette scène surgit comme une bénédiction inespérée. Comme un joyau qui n’a pas sa place parmi des bijoux qui font illusion sur leur valeur.

Une scène lourdement émouvante, l’une des plus érotiques du cinéma mondial et tout simplement l’une des plus réussies.

J’en viens à soupçonner Friedkin de n’avoir fait le film que pour elle.

Pour en revenir à Linda Fiorentino, il est surprenant de constater qu’elle n’a plus rien tourné depuis 2002 et ce trouble LIBERTY STANDS STILL de Kari Skogland. Très souvent, certaines actrices sont portées au pinacle pendant quelques années et puis disparaissent étrangement. Cela correspond en règle générale à la priorité qu’elles donnent à leur privée, leur mariage ou principalement leur(s) bébé(s). Linda Fiorentino est divorcée depuis 1993, n’a pas d’enfants et aura 50 ans dans une semaine. Si quelqu’un a de ses nouvelles…

Pour en finir avec JADE, le film se contente d’être un remake peu glorieux de BASIC INSTINCT, du moins se valorise-t-il par son principe réducteur de personnage machiavélique impossible à définir et impossible à intercepter (c’est ici que se cachait le véritable attrait du film car, si le jade définit le principe de rareté, donc de concupiscence, il symbolise avant tout le pouvoir absolu). Seulement dans le film de Verhoeven, les personnages étaient beaucoup plus fouillés que ce qui nous est présenté ici. Dans JADE, ce ne sont que des profils vulgairement équarris, dont la densité ne sera jamais portée à ébullition. Souvenez-vous du nombre de patronymes et de surnoms avec lesquels jouait BASIC INSTINCT. Pratiquement tous les personnages principaux en sont affublés. Et sans en faire un artifice ornemental. Non. Du signifiant ! Celui qui révèle et donne à contrebalancer ce que nous pensons du personnage par rapport à ce qu’en pensent ceux qui le côtoient. JADE est fondamentalement un film qui manque d’objections.

Si nous nous référons une fois de plus à BASIC INSTINCT, cette abondance de noms jouait avec les apparences en trompe-l’œil et en trompe-moi du film. Dans JADE, le but du jeu est exactement le même. Or, le personnage principal ne bénéficiera quasiment pas du même traitement de faveur que Catherine Tramell. C’était bien là un caractère atypique qui aurait pu multiplier les tenants d’un scénario qui se contente de jouer au plus malin. C’est dans son dépouillement (et Friedkin est un cinéaste qui aime les mises en scène épurées, plus que Verhoeven) que ses déficiences se trouvent mises en exergue. Prenons RAISING CAIN de Brian de Palma. Le sujet conditionne l’exploration psychologique du personnage interprété par John Lithgow. Par ce développement, le film n’est plus assujetti au scénario. Nous parlons ici uniquement de l’intérêt de contraster un personnage et d’apporter de quoi le nourrir, car RAISING CAIN est loin d’être un film réussi, à cause notamment de l’interprétation exécrable de John Lithgow. De toute façon, ce comédien ne m’a jamais convaincu mais je trouve qu’ici il est en surjeu tout le temps, comme s’il avait pris le film de de Palma pour une vidéo d’exercices d’expressions faciales. D’autant plus que ses compositions sont constamment téléphonées. (Allô ! Maman est près de toi ?...) Ce qui incombe surtout à de Palma comme étant un très mauvais choix d’interprétation. Pour exemple, dans son côté démoniaque, Lithgow joue exactement tout ce qui relève de ce que nous pouvions attendre d’un être perfide et sournois. Lunettes de soleil, sourire en coin, voix plus grave, intonations inquiétantes etc. Bref, tout ce qui annonce clairement la couleur.

Et le pouvoir de l’imagination chez le comédien, dans tout ça ?

Difficile de croire qu’une carte ancienne pourrait nous indiquer un trésor menant jusqu’à RAISING CAIN. Toutes les branches de fabrication semblent infectées. Brian de Palma se permet même, pour l’occasion, de devenir un cinéaste malhonnête, comme en témoigne la dernière scène d’action où la flèche n’a aucune raison d’être si ce n’est de relancer une RICHARD FLEISCHERdernière fois un suspense artificiel auquel plus personne ne croit. Voilà ce qui fait la différence entre la mise en scène et l’apparat le plus futile. Le film ne finira pas de s’enfoncer dans des abîmes de maladresses avec cette dernière séquence où les deux femmes, dans un parc, donnent des explications censées éclaircir tout ce que le scénario cherchait à dissimuler. Accessoirement, c’est aussi un joli doigt d’honneur au spectateur, lui crachant à la face son incapacité la plus profonde à tirer des conclusions de ce qu’il voit. Belle mentalité monsieur de Palma ! Mais il n’est pas le seul des grands réalisateurs à avoir agi de la sorte. Nous pouvons également citer Alfred Hitchcock qui vandalisait la fin de son PSYCHO en introduisant quelques éclaircissements psychanalytiques chargés de désigner un coupable, d’en expliquer ses mobiles et de rassurer l’opinion publique sur de tels agissements.

Je préfère, de loin, THE BOSTON STRANGLER de Richard Fleischer qui œuvre dans le sens de la définition humaine du coupable et contrecarre la vision univoque qui pourrait nous en être dressée. Fleischer a choisi un angle tout à fait particulier pour élaborer son film. Il a décidé de faire parler son coupable, au propre comme au figuré. Si bien que seule sa vision va permettre de prendre en compte sa véracité de prédateur et sa légitimité en tant qu’être humain. Voici un film bien plus à l’écoute de son coupable que ceux du même genre. L’assassin, connu de tous dès le milieu du film, est entendu dans sa propre vérité. C’est la meilleure des solutions pour essayer de cerner ses pulsions, ses motivations, sa mécanique pathologique et la vision qu’il a de lui-même. Par l’élaboration de ce portrait et des multiples connections qui s’y heurtent, le film devient touchant, complexe dans son appréhension d’un sujet aussi délicat, et surtout moins manichéen sur les sens que l’on prête aux actes sans tenir compte de leur contexte. Toute cette démonstration, c’est ce qui fait que les actes d’un meurtrier ne peuvent pas se limiter à quelques phrases d’explication en fin de film, qu’il faut plus que cinq minutes pour les évoquer et que tout cela est beaucoup plus riche et complexe qu’une explication logique et bien ficelée.

            C'est pour cela que les réalisateurs se classent en :

- reproducteurs dociles et fidèles

- partisans du moindre effort

- classiques de l’ancien régime

- dictateurs

- défenseurs de la veuve et de l’orphelin

- à la recherche d’une heure de gloire bien lointaine

- chauves, borgnes ou valétudinaires

- à la poursuite de l’oscar

- en délicatesse avec la technique

- se réclamant de la Nouvelle Vague

- peut mieux faire

- sans enfants à la ville comme à l’écran

- ne s’y attendant pas du tout

- renifleurs

- portant la cravate.

            Inclassable car il n’est pas réalisateur, j’aimerais toutefois décerner une mention spéciale à un personnage que je ne connais pas mais qui milite activement contre tout diktat de domination culturelle. Les squatteurs de logiciels peer-to-peer ont pu remarquer depuis quelques mois l’explosion de films en version originale sous-titrée en français signés Toutatix. EL ORFANATOUne simple recherche en tapant ce pseudo corroborera la profusion dont je fais état. Proposer de tels films sur des réseaux illégaux n’est pas une nouveauté en soi. Ce qui fait la particularité de ce Toutatix (qui n'est que le nom d'une team) est qu’il propose des films pas encore ou à peine sortis dans nos salles, dotés d’une traduction classieuse et d’une qualité vidéo remarquable. Mettre à la disposition du public des œuvres qui ne devraient se regarder qu’en version originale n’est pas tant ce qui fait crépiter mille feux d’artifices dans nos yeux, que leur mise en ligne avant même la version française ! La beauté du geste devient alors politique, conspuant cette emprise des post-synchronisations de piètre niveau. La précipitation avec laquelle ce public se jette sur les dernières nouveautés leur permettra dès lors d’additionner leurs avides recherches avec une nouvelle promotion du respect des œuvres et d’apprentissage de la version originale sous-titrée. Il n’existe pas d’équations, ni de récompenses pour cela, mais la gratitude de certains vaut de l’or pour toute une communauté.

            Dans mon « Dictionnaire incontestable des mots hermaphrodites », j’accordais une place importante au mot « après-midi », eu égard à ces longues périodes où je parcourais les rues de Paris, et pendant lesquelles je pouvais m’interroger sur l’utilité d’avoir deux sexes pour un mot de la langue française. Encore récemment, je déambulais de la même manière, mais cette fois-ci l’esprit vagabondant dans des lieux plus lointains. J’en arrivais à m’interviewer sur les constructions les plus poétiques qui n’ont jamais vu le jour. Est-ce pour une question de phonétique qu’aucun journaliste ne se risque à parler du Bouddha Bar d’Abou Dabi ? Et pourquoi la Seine n’est-elle pas affublée d’un pont qui porterait le nom du président de la République : Georges Pompidou ? De peur que sur les Bateaux Mouches les guides ne disent : « Nous passons maintenant sous le pont Pompidou », et qu’un touriste ne rajoute « Pouh ! » ?

Je tombais sur une affiche d’EL ORFANATO de Juan Antonio Bayona, film qui sortira le 05 mars 2008. Gros coup publicitaire puisque les affiches ont recouvert la ville et il devient quasiment impossible de ne pas savoir que le film est « le plus gros succès espagnol de tous les temps ». Alors d’abord, en termes de succès, moi qui ai eu la chance de voir le film il y a déjà quelques temps, je peux vous garantir que le succès n’est absolument pas au rendez-vous. Il ne s’agit que d’un film aux effets sonores lourdingues, bourré de ficelles plus ou moins visibles et qui ne fait jamais peur (encore une question de montage ! Tant que les réalisateurs ne le comprendront pas…) C’est après que je me suis dit qu’il devait être question de succès financier. Et c’est là où cette ambition dévorante des publicitaires à vouloir toujours tout exagérer rejoignait un film que l’on nous vend comme n’étant pas ce qu’il est. En effet, en précisant « de tous les temps », ils m’évitèrent une recherche approfondie à l’âge du Mésozoïque où, comme chacun sait, les films espagnols battaient alors même les films américains. BE KIND REWINDEh bien, finalement, pour être totalement précis et discourtois, puisque c’est bien de cela dont il est question, le plus gros succès espagnol de tous les temps n’a jamais été EL ORFANATO, mais est toujours détenu par THE OTHERS, le film d’Alejandro Amenabar. Un film de moins à aller voir mercredi prochain, et c’est tant mieux car ce jour-là sortira le nouveau Michel Gondry : BE KIND REWIND. Et là, qu’est-ce que j’apprends ? Crime de lèse-majesté et atteinte à peine déguisés aux cinéphiles de bon goût, le film a été rebaptisé en cette immonde sommation : SOYEZ SYMPAS, REMBOBINEZ. Cela me rappelle les heures de sinistre mémoire qui virent un film de Steven Spielberg s’appeler : CATCH ME IF YOU CAN (déjà !!!) pour devenir chez nous : ARRETE-MOI SI TU PEUX. Comment peut-on être aussi dénué de bon sens pour ne pas arriver à déceler la poésie qui manque à ce genre de retitrage ? Il suffirait juste de ne même pas y penser pour que cette option ne vienne plus ternir un art que les français ont abandonné depuis longtemps. D’ailleurs, certains films gardent leur titre originel sans pour autant se condamner au box-office, comme en témoigne récemment le magnifique film de Sean Penn : INTO THE WILD.

            Mais tout cela ne vaut pas l’employée de la semaine, qui débite à tout va des perles et des pas mûres, j’ai nommée : [prénom et nom retirés le 04 octobre 2011 sur demande de l'intéressée, mais cependant disponibles en M.P. pour ceux qui en feraient la demande], proclamée critique quelque part sur la Toile par l’Amicale du Fromage de Tête de Saint-Jean de Monts. Je l’ai entendue essayer de convaincre un public potentiel d’aller voir THE SAVAGES de Tamara Jenkins, en leur assurant qu’on n’en sort pas en pleurant !!! Cela résume assez bien où en est la critique cinématographique actuelle. Au lieu de mettre en avant les qualités intrinsèques d’un film et de chercher à convaincre son public que l’important est ce que le réalisateur fait passer, elle adopte la stratégie du public tout-puissant qui ne juge qu’en fonction de ce qu’il estime positif. Pleurer au cinéma serait donc une ouverture sur l’autoroute de ses propres malheurs ? Moi, je crois au contraire qu’il n’y a rien de plus agréable qu’un film qui vous fait rire, avoir peur, pleurer, se révolter etc. Quelle est donc cette dictature du bonheur ? Il ne faudrait aller au cinéma que pour en ressortir baigné de positivisme et d’entrain énergique ? Accepter les larmes qui roulent sur vos joues c’est admettre la tristesse qui vous est intime et agir en conséquence.

Le cinéma n’a pas à véhiculer la toute-puissance de l’espoir.

Cette anecdote peut prêter à rire et vous pouvez trouver que cela n’est pas grave, mais je la trouve très significative d’une grande partie de cette critique qui perd pied tout en continuant à marcher. Votre rire est aussi innocent que celui de ceux qui se moquaient de George W. Bush quand il a investi la Maison Blanche et qu’il a commencé ses veuleries. Jusqu’au 11 septembre 2001. Ce moment où nous comprîmes que son inconscience était dangereuse. TAMARA JENKINSEn France, certains plaisantent du même rire devant les actuelles pitreries de notre président de la République. Ne vous ai-je pas déjà dit que l’Histoire n’est qu’un éternel retour ?

En conséquence de quoi j’affirme que la critique est une vanité superfétatoire autant qu’un contre-pouvoir précieux et primordial. Elle a une valeur pédagogique. Etonnant que l’Education Nationale enseigne le dessin alors que le cinéma ne s’apprend pas, en dépit de sa forte popularité. Et s’il n’est personne pour en extraire la vérité, c’est la critique qui hérite de ce lourd fardeau d’aide au spectateur dans sa rencontre sensuelle et intellectuelle avec le film. La critique permet de révéler à un public minoritaire ce qui l’avait frappé mais ne l’avait pas encore ébloui. Sans critique, aucune transmission possible. La critique est un discours sans fin. Elle permet d’opposer des points de vue, de prouver par des faits objectifs, de nourrir des réflexions artistiques et des facultés morales. Elle se confond parfois avec l’expérience mystique de la transsubstantiation. Si la théophagie n’accepte que le catholicisme comme unique religion théophage, la critique semble en accumuler les mêmes principes. La transsubstantiation est un dogme au cours duquel le prêtre transforme le vin et le pain. Après qu’il ait prononcé la formule magique, ils deviennent réellement le corps et le sang du seigneur Jésus-Christ. Les fidèles sont alors conviés à se repaître d’une partie de leur dieu.

La critique tolère une forme de théophagie quand ses mots sont ingérés comme des parties avérées de la Vérité révélée. La communion permet de guider des spectateurs vers une certaine philosophie du cinéma, celle où ils peuvent enfin le considérer comme un art car ils en décryptent les modi operandi. C’est en assimilant ce qu’un spectateur avait ressenti mais n’avait pu exprimer par des mots, qu’il acquiert la possibilité de devenir lui aussi un dieu (élévation qui n’est accordée qu’avec parcimonie). La critique devient ainsi déification à but non lucratif.

Bon, je vous laisse, j’ai une prise d’otages.

14 février 2008 4 14 /02 /février /2008 23:22

FIRST BLOOD            J’aimerais savoir écrire des chansons. Pas que les titres et les paroles. Non, non. Les composer, trouver l’habile harmonie qui sert de balance entre la musique et l’idéologie. La résonance qui traduit mes propres états d’âmes. Avez-vous remarqué que chaque moment de votre vie correspond à une chanson des Beatles ? Pour ceux que cela intéresse, là maintenant tout de suite, c’est « When my guitar gently weeps ». Pour les autres, je ne saurais que trop leur conseiller le magnifique film de Julie Taymor : ACROSS THE UNIVERSE. Film musical qui réorchestre plusieurs grandes chansons des quatre garçons aux cheveux fous, le tout mis en scène de manière grandiose et flamboyante, assaisonné de chorégraphies ingénieuses. Quelques grammes d’intelligence pour une œuvre musicale qui comprend parfaitement que les scènes chantées ne viennent pas en illustration d’un propos mais comme un recours du scénario sur la mise en scène. Ce qui distingue très nettement ce film de la soupe populaire qu’est SWEENEY TODD : THE DEMON BARBER OF FLEET STREET, qui n’a de sombre que l’apparence. Ah ! Ecrire une chanson tellement sombre, tellement noire, tellement sans issue et vouée au pessimisme le plus inquiétant ! Savoir écrire. Voilà vraiment un talent que j’aurais aimé avoir. Bon, d’accord, je sais toucher le bout de mon nez avec ma langue. On ne peut pas tout avoir ! En même temps, cela n’est pas grand-chose quand on sait que les mouches goûtent avec leurs pieds…

De l’or entre les mains.

Savoir exactement retranscrire ce qui innerve nos moments foudroyés, nos doutes ésotériques, nos humilités oniriques… Par une chanson, j’aurais aimé prononcer ma propre excommunication, sauver la vie ce celle qui lance des appels dans la nuit, exorciser ma peur du noir, dire avec élégance ce que les discours du quotidien ne m’offrent pas, oser affronter la dilection d’une jeune fille blonde, courir vers l’infini, dire avec emphase les choses les plus simples du monde et la trouver au petit matin toute nue dans mes grands souliers... Ah non, on me signale que quelqu’un t’a déjà piqué l’idée ! Savoir s’exprimer c’est savoir maniérer le concret. Et lorsque vos pulsions de vie ne peuvent s’épancher, même douloureusement, vous n’avez plus rien en commun avec le monde qui vous entoure.

            Staline a dit un jour à Churchill : « Un mort c’est une tragédie, après c’est de l’arithmétique ». C’est la problématique de l’excès que dessine cette philosophie de la guerre ô combien terrible mais juste. Sylvester Stallone n’a réalisé RAMBO que sous la contrainte. Le film ne l’intéressait pas. On pourra gloser sur la détermination à clore les chapitres d’un boxeur et d’un vétéran du Viet Nam, il n’en est rien, si ce n’est de donner une autre dimension à chacun des personnages.

Pour ceux qui me lisent pour la première fois, sachez que RAMBO n’est pas le premier de la saga, mais le quatrième. Le premier se nommant FIRST BLOOD, mais rebaptisé comme le quatrième dans nos contrées réactionnaires, c’est-à-dire RAMBO (sous-entendu le premier). Le troisième opus s’intitulant clairement RAMBO III, ne prête pas à confusion. La fourberie consiste à placer chronologiquement RAMBO III avant RAMBO, alors qu’en temps normal ROCKY III vient après ROCKY. Pour faire simple, le premier chez nous, c’est le quatrième chez eux. Et je n’ose même pas penser au titre d’une future préquelle ! Ce qu’il y a de bien avec John Rambo c’est que nous avons un énorme plaisir à le retrouver, parce qu’il est devenu une sorte d’icône qui jouit d’un capital sympathie démesuré. Cela provient plus de la vision qui a été donnée de cet homme blessé, meurtri par l’asservissement à un pays ou à une cause, par sa soif de grands idéaux que sont la justice et la liberté, que de sa promptitude à dégommer du niakwé. Et nous, nous ne les aimons pas, les niakwés. Ce sont eux que l’on nous a montrés du doigt, érigés comme la grande menace du monde occidental. Nous nous sommes tellement focalisés sur la menace jaune que tout cela a profité aux extrémistes musulmans. La faute aux niakwés, encore ! La dernière rasade ne leur a pas suffi, il faut que Rambo ressorte les kalaschs une quatrième fois ! Et ça ne va pas être du Papy Brossard parce qu’en guise de kalasch il ne lui reste plus que son couteau et son arc. Une chance que les scénaristes se soient relus parce qu’au début ils avaient écrit « son tourteau et sa harpe », et là il aurait été bien emmerdé. Par contre, ils se sont bien gaufrés sur les niaks. Ils les ont situés en Birmanie. Et ce n’est pas vraiment leur fief. Si on ne le sait pas, on peut croire que le birman c’est du niakwé mal déguisé, mais c’est lorsque Rambo va passer à l’action que l’on s’apercevra que le birman c’est bien plus cool à faire exploser qu’un niakwé de base. Le birman, c’est fun, ça fout du sang partout, ça salope la jungle, ça vole en éclat, ça se disloque avec force bruits etc. Rien à voir avec le niakwé qui se contente de prendre une balle en plein front avec un petit trou rouge d’où coule un trait de sang, et qui se laisse tomber mollement comme une feuille de platane.

RAMBO : FIRST BLOOD PART TWOPlaisir donc de retrouver John Rambo et son ambivalent cri de guerre : « Mwaaaaaargh ! » Je le fais bien, n’est-ce pas ? Je ne sais pas écrire de chansons mais j’assure ma race en imitations. D’ailleurs, vous êtes ici sur le seul et unique blog au monde qui vous fait des imitations. Par exemple, j’imite très bien Joe Dassin : « On ira… ou tu voudras, quand tu voudras ». Ou le général de Gaulle : « Je vous ai compris ! » Il y en a une aussi que j’aime bien mais qui n’est pas facile, c’est Jean Roucas qui imite Pierre Douglas qui imite Georges Marchais : « Hé, j’m’excuse Elkabbach, mais c’est un véritable scandale ! » Et puis, il y a toutes celles qui ont fait mon succès, ce sont les imitations que personne ne fait ni sur un blog ni sur une scène ni sur un plateau de télévision, à savoir :

- François Truffaut : « Je suis François Truffaut »

- Fadela Amara : « Je suis Fadela Amara »

- Sarah Bernhardt : « Je suis Sarah Bernhardt »

- Louison Bobet : « Je suis Louison Bobet »

- Klaus Barbie : « Ich bin Klaus Barbie ».

Donc, bonne idée que d’avoir reversé notre vétéran en Birmanie, région du monde où la guerre civile est une matière première foisonnante. Nous sommes partis pour un petit périple où nous ne nous attendons pas à être dépaysés par la faune et la flore locales, puisque nous voulons de la baston, du sang, des explosions et de la virilité primitive. En tout cas, c’est la bestialité qui nous a conduits jusqu’ici. Parce que John Rambo est une bête, c’est pour cela qu’il vit dans la forêt. Forêt ou jungle, nous ne savons pas trop, nous ne venons pas pour un cours de botanique. Ce qui est sûr c’est que les arbres sont en bois et que tout ce vert pue trop la photosynthèse pour être honnête. Voilà de quoi plaire à la bête. Vous savez, celle qui traquait ou était traquée dans les épisodes précédents. La forêt est le seul élément qui soit commun aux quatre épisodes. « A part Rambo » me répondrait le plus naïf des internautes. « Non, même lui, répondrais-je, n’est plus là. » Je vais y revenir plus tard, pour l’instant je suis sur le feu. Nous en étions donc à la forêt, le repaire de celui qui semble ne plus avoir de foyer. A cela, il faut opposer la scène de fin, véritable imbécillité du scénario, qui fait revenir John Rambo aux Etats-Unis, contredisant son axe de pensée. J’utilise ici une expression qui pourrait apparaître contradictoire avec le caractère de ce personnage, mais il convient de préciser que Rambo n’est devenu un décérébré que par les caricatures qui ont été faites de lui. Si nous nous en tenons à ce qui est montré dans chaque film, nous nous apercevons que Rambo ne cesse pas de réfléchir et ne cesse aussi de mettre à profit son imagination pour se sortir des traquenards qui l’entourent. Certes, c’est un homme qui est peut-être restreint dans ses axes de délimitation des choix qui s’imposent à lui, il n’empêche qu’il agit toujours après. C’est aussi un personnage sensible, ce que démontre la toute première scène de FIRST BLOOD, qui n’a scénaristiquement pas d’autre intérêt. Il agit avec les moyens qui sont à sa disposition et qui lui ont été inculqués. Il agit en termes de ce qu’il connaît et de ce qu’il sait faire.

C’est le principe même de la bête.

En milieu hostile, elle ne peut répondre que par l’annihilation, la destruction, l’anéantissement. En cela, FIRST BLOOD était aussi un survival (genre généralement très porteur et qui explique en partie ce succès) ce qu’aucun des épisodes suivants ne sera. La particularité de Rambo est qu’il vit dans la surenchère. Il rend tout au centuple. Il dit d’ailleurs à Brian Dennehy dans le premier (ou le quatrième, je ne sais plus avec ces conneries mathématiques et leur système métrique à la con !) qu’il vaut mieux qu’il arrête tout de suite de lui chercher des anguilles dans une botte de foin sinon il va lui faire une guerre comme il n’en a jamais vue. C’est une manière très maladroite de rappeler à Brian Dennehy qu’il n’a pas fait le Viet Nam. Une façon peu courtoise de le rabaisser à sa condition culpabilisante de planqué. Nous voyons ici les proportions que prend un acte en apparence anodin, puisqu’il eut suffi qu’il rajoute : « S’il le plaît » pour que le policier s’excusât et que le film fut tout autre ! C’est tout cet affrontement qui fait aussi le charme et le caractère de ce premier film, de très loin le meilleur et que je tiens même pour être un très bon film. Nous y trouvons avant tout une donnée extrêmement importante qui manque à ceux qui suivront : une force d’opposition (en la personne de Brian Dennehy, formidable) capable d’illustrer un relief scénaristique riche et pertinent. Parce qu’il établit une hiérarchie officielle, parce qu’il outrepasse son pouvoir, parce qu’il est de mauvaise foi, parce qu’il est aussi tenace que son adversaire etc. Dans les autres épisodes, les méchants ne sont définis qu’en tant que tels et ne doivent être exterminés que parce qu’ils sont méchants. Pas de nuance. Pas de place pour la psychologie. Du gibier, une chasse. D’ailleurs, dans RAMBO, la psychologie est déportée. Comme il ne peut y avoir d’échange avec les birmans, elle ne peut trouver sa place qu’entre les membres que Rambo décide d’escorter et lui-même. Soulignons qu’il s’agit d’une psychologie très succincte, et rageusement peu fouillée puisqu’il suffit que Julie Benz vienne ragnagnasser un soir de pluie et terminer sa logorrhée par un : « Réfléchissez » (vous avez vu ? Je l’imite bien aussi, non ?) pour que Stallone se dise : « Ah mais oui, c’est vrai ! J’avais oublié de réfléchir ! Alors voyons… Ah oui ! Maintenant la vérité m’apparaît et je dois les aider à traverser cette rivière qui pue l’eau croupie et cette forêt qui pue la photosynthèse. » Psychanalyse de comptoir, philosophie à 1 euro 50, comme il vous plaira, en tout cas, cinématographiquement, les dialogues les plus grotesques qu’il nous ait été donnés à entendre depuis bien longtemps. J’ai comme l’impression que le dialoguiste des films de Chuck Norris se baladait en Birmanie, qu’ils sont tombés sur lui et qu’ils lui ont demandé si cela le tenterait de venir leur donner un petit coup de main. « Dans la gueule ? » aurait-il répondu de source sûre. C’est vous dire le niveau !

RAMBO n’est pas un film compliqué, bien au contraire, mais c’est un film plus complexe qu’il n’y paraît.

Sylvester Stallone a voulu approfondir son personnage, donner des raisons a ses actes, les légitimer en quelque sorte, trouver des éléments suffisamment engageants pour lui donner envie de faire une nouvelle suite qui ne l’enchantait guère. Malheureusement, comme nous le savons, les bonnes intentions ne font pas nécessairement les bons films. En ouvrant son long métrage sur des images d’actualités qui situent le conflit birman, pas dans toute son horreur car c’est nettement en deçà, mais dans une grande volonté de porter l’attention sur une guerre qui ne diffère des autres que par sa misère médiatique, le réalisateur trouve son axe d’attaque. Les images sont extrêmement manipulatrices puisque, comme nous l’avons dit plus haut, elles ne servent qu’à identifier l’archétype qu’il conviendra d’éradiquer. Pour bien enfoncer le clou, il choisit même de rajouter dans son scénario un paramètre indiscutable, l’ultime élément qui ralliera le spectateur à sa cause et le fera abhorrer l’abominable ordure désignée. En faisant du chef de la junte un pédophile, il l’accuse des pires méfaits du monde en faisant tomber sur lui le pire chef d’inculpation qui soit. La pédophilie est le recours définitif, celui qui attendrira toujours la ménagère de moins de 50 neurones, le seul motif qui fera dire aux rétifs à la peine de mort : « sauf en cas de viol sur un enfant ». Dans le film, cet ajout n’est absolument pas nécessaire et ne servira ni la mise en scène ni le scénario. En fait, son existence n’est là que pour dissuader tout discours visant à faire de RAMBO un éloge de la guerre et de la puissance de feu américaine. Bien sûr que le principal intérêt de voir John Rambo sur un écran n’est pas de cet ordre. RAMBO IIICependant, ce serait se voiler la face que de passer sous silence son discours politique. Rappelons que le premier film était une diatribe contre l’instrumentalisation humaine, qui n’hésitait pas à prouver que les fruits de la guerre sont à l’image de la pomme empoisonnée dans SNOW WHITE AND THE SEVEN DWARFS. C’était tout sauf un éloge du pouvoir militaire puisqu’il critiquait ouvertement l’utilisation de toute intervention armée. Tout acte guerrier détruit bien plus qu’aucun acte de création. C’est ici que se trouve transposé le caractère excessif de ce guerrier hors pair, capable de laisser derrière lui un paysage comme dévasté par une horde de jeunes adolescentes en furie. La récupération de l’image première de ce nouveau mythe a contribué à instaurer une légende qui a symbolisé les années Reagan. Politique d’ailleurs toujours en vigueur et assumée par Sylvester Stallone qui ne cache pas son attachement au camp républicain. Et c’est vers cette dérive que je veux en venir. Au départ, John Rambo est un personnage issu d’un roman. Il n’est pas l’œuvre de Stallone comme l’est Rocky (même si ce dernier est inspiré de Rocky Marciano). Ce n’est qu’avec les suites qui lui ont été promises que Rambo est devenu le monstre de Stallone (au même sens que le baron Frankenstein convoque sa créature). Ce qu’il veut faire dans ce quatrième volet nous apparaît donc clairement puisqu’il cherche à s’approprier un personnage propre à véhiculer toute son idéologie de la guerre et du bien fondé de la puissance militaire. Dans ce dernier chapitre, lorsque les traits de Rambo s’éclaircissent pour lui autant que pour le spectateur, c’est en totale inadéquation avec le personnage de FIRST BLOOD, un être brisé, certes, mais qui ne croit plus aux utopies guerrières. C’est-à-dire exactement l’inverse de ce qu’est devenu John Rambo de nos jours, un homme qui ne croit plus qu’à sa nature guerrière et qui pense que cet instinct est génétique (c’est dit textuellement). Cela revient à valider la fameuse théorie sarkozyenne selon laquelle la délinquance pourrait être repérable dès son plus jeune âge. Dérive fumeuse qui en dit long sur les atteintes à la démocratie. D’un point de vue idéologique sous-jacent, RAMBO ce n’est que ça.

Heureusement que le film est constitué d’autres choses bien plus amusantes. Même si cela rejoint le point que nous venons de soulever, le déchaînement de violence est ce qui m’a le plus réjoui. D’abord parce que vous connaissez mon attachement à défendre la violence au cinéma. Je ne vois pas pourquoi elle n’aurait pas sa place puisqu’elle n’est qu’un critère esthétique, comme la comédie, la peur, la tristesse ou même la représentation sexuelle. Tout comme certains vont au cinéma pour rire, pourquoi n’aurais-je pas le droit d’y aller pour me satisfaire de violence ? Et ensuite parce que ce genre de cinéma n’a jamais pris le contrôle d’un corps pour lui ordonner tortures et carnages. Si les comédies rendaient les gens plus gais, le Prozac ferait faillite. Si les westerns étaient du dernier chic, bonjour les prochains défilés printemps-été ! Si les films à suspense rendaient les spectateurs apeurés à chaque coin de rue nous démolirions les immeubles et nous vivrions encore dans des grottes. Si les films comme FIRST BLOOD rendent violent comment se fait-il que les chiffres de la délinquance ne soient pas proportionnels à chaque sortie de ce genre de films ? Notre société aime à trouver des coupables. Laissons-là s’arranger avec ses propres mises en examen. De notre côté, savourons la frénésie avec laquelle John Rambo massacre ces niakwés qui n’en sont pas. Le seul niakwé est du côté des alliés de Rambo. Heureusement, il va se faire dessouder par un birman ! Joie dans la salle. Alors Rambo ça l’énerve passablement et pas besoin de lui promettre 70 vierges pour qu’il noue son bandeau autour de sa tête. Non, lui, il tue pour l’amour de l’art. Et ce qui va s’ensuivre sera une véritable extermination de tout ce qui bouge, parle avec des mots sans consonnes et pue la photosynthèse. Cette pléthore de tripes, de membres arrachés, de sang qui éclabousse, d’explosions en tous genres, leur impétuosité, leur diversité, leur incongruité, tout cela est un ravissement qui pousse à l’étourdissement. C’est brutal et barbare. On se plaît à l’idée que John Rambo devient cet haruspice que le côté pseudo philosophique du film semble dégager, l’imaginant déjà en train de se baigner dans ce lac pourpre prêt à laver ses péchés. Le seul et grand inconvénient est que tout cela est très mal fait. Tous ces effets sont rajoutés numériquement et ne fonctionnent jamais. Leur addition sur l’image filmée dénote constamment. Comme Sylvester Stallone avait essayé avec ses moyens de recréer une ambiance de moiteur, de lieu inhospitalier, que la photographie (totalement laide à mon goût) voulait se démarquer par son ton fané d’une esthétique agréable qui aurait pu glorifier toute la filmique létale, ces deux mondes ne parviennent pas à fusionner. Pas étonnant si l’on a la curiosité de rester pendant le générique de fin (qui vous fera savourer la partition quasiment parfaite de Brian Tyler et cependant inécoutable), puisque si vous vous amusez à souligner l’exotisme des noms birmans ayant participé au film, vous allez vite remarquer que toute une partie de l’équipe possède une dénomination civile à forte consonance russe. Il s’agit de toute la partie consacrée aux effets spéciaux qui, sûrement pour des coûts de production, sinon je ne m’explique pas la faible qualité de ce rendu, a été confiée à des russes ou autres européens de l’Est.

Putains de niakwés ! Ils sont partout !

Vous la voyez donc venir la grande interrogation de fin ? Si John Rambo découvre enfin ce pour quoi il est fait, sa fonction première, pourquoi revient-il dans sa campagne ? En bouclant symboliquement ces 26 années à l’écart du monde, Sylvester Stallone nie tout son développement précédent et ne sert qu’un instant l’image qui cherche à apaiser le repos du guerrier ou à clore un film qui n’a pas de fin. Car, si Stallone a perverti l’image de Rambo, il en a fait un monstre d’irrésolution qui ne demandait qu’une seule chose depuis le début : retrouver le calme de son foyer originel. C’est parce que Stallone a tué, il y a bien longtemps, ce qui rendait ce personnage attachant, que Rambo a pu devenir cette bête féroce complètement en dehors des réalités de la guerre puisqu’immortel.

            L’idée d’être capable d’écrire des chansons peut paraître moins saugrenue lorsque l’on a conscience de traverser sa vie dans une barque, comme Johnny Depp traverse la sienne dans DEAD MAN. Amorphe, contemplatif et rêveur. Dur constat que celui d’un corps sans vie qui continue à coexister avec le monde des vivants. Celui qui peut ressentir a la chance de pouvoir s’exprimer. Si la jeune fille blonde me dit que mon cœur est vide parce que je ne sais pas m’exprimer, je prendrai cela comme une balle en plein cœur. Parfois l’on croit qu’une chanson ne sert qu’à faire passer plus agréablement l’instant présent, et puis l’on se rend compte que rien n’a plus d’importance et ne saura jamais mieux retranscrire ce que l’on est incapable de dire avec des mots simples. Elle dit que je traverse les mots. Je lui réponds ce que je ne peux pas répéter ici…

RAMBO            Et si je n’étais pas mort, j’aurais sûrement cette propension à passer des heures pour trouver un titre enjôleur. Je serais même du style à aller voir un film ou acheter un album rien que pour son titre. Après tout, cela n’a rien de très mystique comme expérience, c’est une façon sûrement moins idiote qu’une autre de faire un choix. Dire que le public actuel va voir les films en fonction des comédiens ! Ca b’donne enbie d’bobir !!!

Je me précipite donc pour aller voir « Quand je serai grande j’aurai des chaussures rouges… », pestacle (sic !) de et avec Valentine Féau et Sandrine Jouanin au théâtre des Blancs Manteaux. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les horaires et l’adresse du théâtre, il y a des sites spécialisés. Je ne vais quand même pas non plus faire un résumé à chaque fois que je vous parle d’un film ! D’autant plus qu’il s’agit d’une pièce de théâtre ! Ce que les critiques peuvent être cons ! Bon, je vous donne le nom du metteur en scène : Yann Pradal, autant dire personne, comme vous le constaterez par vous-même lorsque vous irez vous apercevoir que j’ai toujours raison.

Le titre est succulent et l‘affiche très soignée, ce qui change un peu de toutes les pièces parisiennes. Je fais une généralité car, sur plus d’un millier de spectacles par an, les bonnes affiches se comptent sur les doigts d’une main. Et je ne parle que d’affiches qui méritent ce nom, pas obligatoirement celles qui dégagent quelque chose d’exceptionnel, celles-là relèvent de probabilités proches de celles de l’apparition de la Vierge nue et en couleurs. Bref, affiche et titre sympas ne signifient pas pour autant gage de qualité.

Les Blancs Manteaux est une petite salle de spectacles enfouie sous terre et plutôt sympathique de prime abord (enfin, c'est surtout celle où je vais parce qu'il en existe une autre en haut) même si elle fait attendre ses spectateurs sur le trottoir. La salle où se produisent Valentine et Sandrine est assez grande malgré un plateau peu agréable pour les comédiennes. Sa surface ne permet pas de jeux de scène trop physiques et il manque d’entrées latérales. A droite, en fond de scène, un pandrillon aménagé fait office d’ouverture. Pour les spectateurs, le confort n’est pas non plus de mise puisque les banquettes sont très étroites et Monsieur Longues Jambes passera sa soirée à se déhancher pour finalement ne pas trouver de position adéquate. C’est dommage, la salle possède un vrai charme. Mais son grand défaut est un manque de dénivellation qui vous fera haïr la coupe afro placée juste devant vous. Cela nous rappelle les grandes heures du Petit Gymnase. Notons au passage que cette dernière salle a fait des efforts pour élever chaque rangée. Je me réjouis que les conseils prodigués sur ce blog trouvent écho par le biais d’honnêtes travailleurs qui s’en vont colporter toute la sagesse de ces quelques lignes.

« Quand je serai grande j’aurai des chaussures rouges… » est un duo qui nous refait le coup d’asséner ses propres considérations sur la définition de la femme. Voilà à quoi s’attachent nos deux comédiennes.

Essayer de répondre à la question : « Qu’est-ce qu’une femme ? » est d’une ambition telle que je ne peux qu’approuver cette prise de risque et cette démesure dans la prétention rhétorique.

Le souci c’est que le texte n’est pas à la hauteur de cette question simple. Il ne fait que tomber dans des écueils que nous ressert hebdomadairement le magazine « Elle ». Des considérations petites-bourgeoises, quelques situations qui semblent avoir été vécues et des réflexions de comptoir qui n’apportent aucune réponse. Nos deux vedettes nous resservent le couplet des femmes bien mais pas top qui prennent en grippe celles dont les hommes préfèrent admirer le corps. Il y en a aussi pour la difficulté de s’amuser en tant que trentenaire célibataire, de la libéralisation de la femme sur la question de la sexualité en essayant de provoquer la gêne dans la salle, les relations familiales rétrogrades, et bien évidemment un rapport avec le titre uniquement anecdotique. Tout ce que l’on traite abondamment dans les médias, en somme. Niveau humour, les fées ont oublié de se pencher sur le berceau. C’est d’une lourdeur jusqu’à l’indigeste, passablement potache, et même si le texte ne s’engage pas sur des histoires porteuses, les gags qui les ponctuent ne ravivent pas l’éclat d’une production peu brillante. Finalement, ce spectacle stigmatise bien les problèmes des histoires cinématographiques françaises : parlez-nous de vos propres soucis personnels et vous aurez de grandes chances de n’intéresser personne.

            Allez, une dernière petite imitation avant de nous quitter. Cette fois-ci je ne vous dit pas de qui il s’agit, je l’imite tellement bien que c’est aisément reconnaissable : « Je suis Jeanne Moreau ».

C’est ce que l’on appelle de l’art comptant pour rien.

4 février 2008 1 04 /02 /février /2008 03:32


            Attendre un enfant comme une réplique de soi-même. Une œuvre artistique en quelque sorte. Mais une création qui nous échappe. Sommes-nous en droit de considérer les allocations familiales comme des droits d’auteur ?

Perpétuer l’espèce. Passage de témoin. Déclinaison.
 


JUNO (qui n’est pas un biopic sur l’un des comédiens de la troupe du Splendid) est une déesse américaine qui répond au doux pseudonyme d’Ellen Page, et très connue pour les symboles de mariage et de fécondité qu’elle entoure de son aura. Exactement le contraire de ce qu’elle faisait circuler sous le manteau du film de David Slade : HARD CANDY (qui n’est pas un biopic sur une héroïne de dessin animé reconvertie dans le cinéma de genre). Très aguichant comme elle joue ces opposés d’une manière aussi résolument dégagée, la seconde étant plus calculée mais tout aussi désinvolte. C’est une marque de son immense talent que nous dévoile cette toute jeune comédienne que nous n’avions pas manqué de célébrer à l’époque.
 

 

Si nous trouvons de quoi s’extasier sur JUNO c’est qu’il propose des angles d’attaque non conventionnels. Là où toute autre petite production biodégradable nous aurait conté l’histoire d’un couple qui va apprendre à vivre avec l’arrivée d’un bébé, la scénariste a préféré aborder le problème en désaxant les postulats de départ. En fait, le film évoque d’autres enjeux que les soucis de la maternité.
 

 

Ici, Michael Cera (au jeu très téléguidé, un peu synonyme de ce qu’il nous avait déjà montré dans le navrant SUPERBAD, et pourtant il s’agit là de l’une des coqueluches du moment ; de la même génération, je préfère très nettement Shia LaBeouf, vu dans le distrayant DISTURBIA et dans le moins mauvais qu’il n’y paraissait TRANSFORMERS) et Ellen Page font l’amour pour la première fois ensemble, et la jeune fille tombe enceinte (des suites de ses blessures). Or, il s’agit d’un couple qui n’en est pas vraiment un. Deux jeunes peu expérimentés qui ont saisi l’occasion quand elle s’est présentée. Il n’est pas question d’amour entre eux. Ils ne relèvent donc pas de cette image du couple qui attend de nouer une relation amoureuse sérieuse avant de songer à la conception d’un enfant. Tiens, tiens ! Cela ne nous rappelle-t-il pas un film assez récent réalisé par Judd Apatow et répondant au doux titre de KNOCKED UP ? Là, tout était moins complexe : les deux personnes en cause décidaient d’affronter ensemble le principe de maternité et c’est ainsi qu’ils allaient apprendre à s’aimer. Il y a décidément quelque chose de pourri dans le royaume d’Amérique !
 

 

Dans JUNO, Michael Cera est beaucoup plus indécis et ne sait pas trop quelle position adopter. Tout le contraire d’Ellen Page qui, elle, est déterminée à trouver une famille d’accueil à son enfant. Notez tout ce qui fait la richesse d’un personnage, comme cette paradoxale maturité dont elle fait preuve, associée aux comportements d’une enfant un peu paumée (comme c’est trognon !) encore sous la dépendance de ses parents, et à la provocation ouverte d’une adolescente mal dans son âge plus que dans sa peau. Cela nous change de ces personnages à une seule couleur. Généralement délavée.

Elle se nomme Diablo Cody et c’est son premier scénario.
 

 

Sensible et délicieusement envoûtant, le film de Jason Reitman flirte avec la même mélancolie qui se dégage d’un GARDEN STATE. Si JUNO est une vraie comédie (et, puisque l’opération marketing consiste à le comparer à LITTLE MISS SUNSHINE, précisons qu’il est plus fouillé et moins premier degré) c’est aussi un film parfois un peu triste. Et ça tombien, ici nous adorons les films tristes. Une atmosphère lancinante sur ces personnes à part, qui n’ont d’autre compagnie que leur originalité. D’ailleurs, dans la mise en scène, Ellen Page est très souvent isolée.
 

 

C’est très bien dit lorsqu’elle parle de ce garçon très populaire qui la rabaisse mais ne désire en fait qu’une seule chose : se retrouver seul avec elle (dans la même logique où « seul » fait référence à un concept d’enclave hermétique). Cette impression d’être seul(e) au monde que véhicule le film, se voit renforcée par cette petite forme qu’Ellen Page porte pourtant en elle. Comme quoi nous pouvons bien être deux, mais seul. Nous sommes tous seuls. Tout le temps. La vie est dure. C’est tout.
 

 

Dans la manière d’affronter ces neuf mois de gestation, nous l’avons dit, ce n’est pas le devenir d’une mère qui interroge le réalisateur. C’est bien plus une interrogation métaphysique. Non pas le sens de la vie. Plutôt le sens de ce qu’est « donner la vie ». Et c’est là que nous retrouvons le lien avec les dieux, en l’occurrence la déesse Junon. Ce sont eux qui donnent la vie et ce miracle est au centre des différentes approches psychologiques que le film tente de révéler. Par le rapport avec le couple Jennifer Garner / Jason Bateman, Ellen Page interfère de manière à rééquilibrer le mariage (par le divorce ! Belle idée à laquelle nous ne pouvons que souscrire).
 

 

Ce faisant elle redonne leur liberté naturelle aux deux époux. C’est ce que l’on appelle « donner la vie ». Voilà bien le thème principal du film. S’il est vrai que l’actrice principale va donner naissance à son premier enfant, par ses déambulations elle est tout simplement en train de donner vie autour d’elle. Il en est de même en ce qui concerne Michael Cera. C’est en faisant la part des choses (et là encore merci la scénariste, puisqu’Ellen Page finit aussi par se rendre compte de sa part de responsabilité dans sa relation avec celui qu’elle découvre aimer) que tout prend une forme d’espoir, seule fin possible pour cette ode qui distribue la vie.
 

 

            Drôle de philosophie qui semble totalement étrangère au HITMAN de Xavier Gens. Petite chose anonyme, assez laide à regarder et intégralement malhonnête. Toute l’action n’est qu’esbroufe, et les actes physiques ne semblent pas avoir d’incidences sur les corps engagés. Traverser une porte vitrée paraît aussi simple que décrocher un téléphone ou s’ouvrir une Vache Qui Rit. Toute est dans la débauche de surenchère et ne semble pas se soucier de toutes les incohérences scénaristiques dressées éhontément à la vue du spectateur. Aucune psychologie, pas de relief, pas de rythme et beaucoup de bruit. Xavier Gens fait une entrée fracassante dans le Consortium des Laxatifs du Cinéma grâce à un savoir faire où tout n’est qu’enjolivure, comme une prostituée abuse du maquillage pour appâter le client. C’est un cinéma de pornographie technique, c’est-à-dire que Xavier Gens utilise les mêmes procédés que ce genre de cinéma. Montrer d’une manière ostentatoire ce qu’il ne peut pas raconter autrement. Satisfaction primaire.
 

 

Mais ce qui est encore plus dégueulasse de sa part c’est d’essayer d’enrober le tout dans un habillage prétendument artistique. En fait, cela ne fait que corroborer une tendance actuelle d’un cinéma qui se vend par l’apparence qu’il cherche à se donner. Ce n’est pas une allure qui accompagne le sens du scénario et de la mise en scène, qui est dans la ligne droite de ce que le réalisateur cherche à raconter, mais juste un élément plastique supplémentaire qu’il colle sur le film pour lui donner un côté plus tendance. Une certaine idée d’être dans la mouvance cinéma. Finalement, le manque de sensibilité est le principal élément d’une grande majorité de la nouvelle génération de cinéastes.
 

 

            S’il est des choses à ne pas faire, comme jouer à saute-mouton avec une licorne ou chercher « furoncle » dans Google Images, on peut aussi très bien se passer de films comme 30 DAYS OF NIGHT, dernier en date du David Slade dont nous avons parlé plus haut. Le réalisateur semble bien loin de ce qu’il nous avait proposé dans HARD CANDY. La mise en scène est sans relief. Seul le scénario a été filmé et les plans sont tellement peu construits que l’on se croirait dans un téléfilm. Les dialogues y mènent tout droit et l’histoire est soumise à la rectitude du genre. C’est énorme, mal dégrossi et peu convaincant. En témoigne la fin du film où le chef des vampires se jette sur Josh Hartnett la tête en avant, mais ce dernier est plus prompt et lui enfonce son poing par la bouche et lui traverse la tête de cette manière. Ca, c’est fait. Comme dirait Terry Kevin.
 

 

            J’ai été très agréablement surpris par le nouveau film de Joe Wright, tout comme je l’avais été par son premier : PRIDE & PREJUDICE. Si je trouve qu'ATONEMENT est beaucoup plus bancal, force est de constater que la première partie est proprement éblouisssante.
 

 

Joe Wright utilise avec beaucoup de goût un processus narratif que l’on pourrait assimiler à du flashback. Je dirais qu’il s’agit d’un compromis avec le montage parallèle. Sa volonté est de nous raconter ATONEMENT selon des points de vue. Exemple : lorsque Saoirse Ronan voit Keira Knightley plonger dans la fontaine et en ressortir, nous comprenons ce qu’elle ressent et nous en déduisons ce qu’elle comprend de cette action. Précisons qu’elle la voit de derrière une fenêtre et qu’elle n’entend pas ce que James McAvoy et Keira Knightley se disent devant la fontaine. La brillante idée est de nous dévoiler cette scène un peu plus tard, où la caméra sera cette fois-ci proche des deux comédiens et nous dévoilera la nature de leur échange. Evidemment, l’intérêt demeure sur ces éclaircissements qui apportent un jour nouveau sur ce que nous croyions savoir, et nourrit l’écheveau des actes de ces trois personnages.
 

 

ATONEMENT est basé sur ce trio. Quelle belle forme, le triangle ! Scénaristiquement la plus intéressante. Joe Wright décide même de découper son film en trois parties, en dédiant chacune d’elles à un des personnages. La première pour Keira Knightley, la seconde pour James McAvoy et la dernière pour Saoirse Ronan. Chose plus troublante : la place que tient cette dernière au sein de cette histoire. Dès le début nous comprenons assez vite que les deux adultes vont être les protagonistes (et ne serait-ce que, si on a vu l’affiche, on le sait même avant que le film commence !) C’est aussi une belle trouvaille (qui vient du roman ?) que de ne pas commencer au début de leur relation mais en plein milieu, lorsque le temps a déjà permis aux cœurs de s’envoyer des wizzs et aux problèmes de s’installer. Par contre, nous sentons bien que Saoirse Ronan va jouer un rôle important mais il va nous falloir attendre la fin pour comprendre que son personnage n’a pas seulement un rôle d’incidence mais aussi un rôle de complémentarité. Nous sommes bel et bien là dans le ménage à trois, où chacun ne peut être dissocié des deux autres.
 

 

D’un point de vue scénaristique, l’ensemble est parfois très excitant même si le dénouement peut nous paraître naïf. Comme il n’existe pas d’idée stupide au cinéma, ce qui me chiffonne le plus vient en fait de la mise en scène. Autant elle est prodigieuse dans la première partie (avec un montage exquis par endroits ; notez les relances de rythme notamment quand nous retrouvons Saoirse Ronan derrière la fenêtre après la scène de la fontaine. Voilà ce qu’est le cinéma ! Des plans qui ne figurent même pas dans le scénario et qui nous en apprennent bien plus que tout ce qui est prononcé), autant elle se perd jusqu’à disparaître dans la troisième partie. Et c’est là que je revêts ma polaire pour crier bien fort : « Je suis en polaire ! » Etant données toutes les belles figures de style dont nous avait faire part Joe Wright jusque-là, nous sommes forcément déçus de le voir se désengager si abruptement. Cela se résume à un gros plan sur Vanessa Redgrave qui nous livre l’origine du titre du film, entrecoupé de flashbacks où nous revenons sur les actions de l’époque. Tout cela est tellement maigre que tout le souffle épique du film s’étiole et se retourne contre lui. Ou comment faire pipi contre le vent.
 

 

Parmi toutes les jolies choses que le film nous propose dans cette première partie, je tenais à souligner la beauté particulière d’un plan, la pétillance d’une telle mise en scène. Cela se passe dans la pièce où James McAvoy et Keira Knightley font l’amour. Lorsque l’étreinte commence, Joe Wright nous livre le plus beau plan du film : le pied de la jeune femme qui sort de sa chaussure et s’élève lentement. A travers un plan extrêmement bref, le réalisateur esquisse l’érotisme sous-jacent retenu jusqu’ici et qui s’exprime enfin dans une folle ardeur. Persistance rétinienne. Le pied qui se libère de son enveloppe c’est l’image de la souplesse, du lâcher prise où le sentiment l’emporte sur la raison. C’est aussi une belle leçon de tendresse, où la délicatesse des corps s’exprime dans ce moment où l’homme (et donc la femme) est le plus vulnérable.
 

 

Nous parlerons aussi des décors et des costumes d’ATONEMENT puisqu’il s’agit tout de même de ce que certains nomment : un film à costumes. Une magnifique harmonie se dégage de tous ces ensembles, orchestrés sans fausse note et sans délire ostentatoire. En général, c’est le plus gros défaut. Ces comédiens qui semblent porter leur costume pour la première fois ! Cela concorde avec un côté ampoulé que le film à costumes croit judicieux d’adopter. C’est alors l’occasion de s’exercer plus à un défilé de mode qu’à un exercice cinématographique (et même pour des catégories sociales qui ne requièrent pas forcément d’étiquette. C’était le cas dans le OLIVER TWIST de Roman Polanski). Cet état de fait correspond à l’image que l’on se fait d’une époque plus qu’à un réel souci d’acquérir la fluidité des mouvements qu’à n’importe quelle époque chaque individu a recherché. Vous pouvez faire l’expérience en comparant THE HONEYMOON KILLERS de Leonard Kastle et LONELY HEARTS de Todd Robinson, deux versions d’un même fait divers dont la première ferait croire qu’elle a été tournée au moment des faits alors que la seconde semble tout droit sortie d’années 40-50 complètement factices.
 

 

Mais en ce qui concerne ATONEMENT, il y a une concordance vraiment sublime, quasiment virtuose, entre l’époque et l’insertion des personnages dans les costumes et les décors. Finalement, cela reste encore la même chose que le sujet abordé à propos de HITMAN. Costumes et décors sont trop souvent un look que l’on donne au film, un maquillage un peu trop prononcé.
 

 

Enfin, parmi les quelques gâteries qui parsèment le film, Joe Wright utilise les sons d’une manière musicalement inattendue. Je pense ici précisément aux frappes sur la machine à écrire qui servent de transition. Le futur métier de Bryoni Tallis nous est délicatement annoncé dès le début puisqu’à 13 ans elle écrit déjà beaucoup. Cela la tiendra tout le film, jusqu’à la fin où nous apprenons son métier d’écrivain. Annoncé sans nous être imposé, le lien se fait par ces petites frappes qui suivent les ellipses comme la mélodie des secondes rythme le temps.
 

 

            Théâtre. Au Petit Montparnasse, Ged Marlon joue jusqu’au 29 février 2008 dans son one man show : « Solo ».
 

 

Pour ceux qui ne se rappelleraient pas de lui, Ged Marlon faisait le barman dans « Palace ». Mais c’est surtout un auteur de talent et un comédien hors pair. Il a souvent fait de petits rôles au cinéma et fait partie de ces acteurs sous-employés qui apportent tout de suite un bonus incontestable aux films qu’ils traversent. Il y a 30 ou 40 ans il aurait été un second rôle incontestable du cinéma français. En Angleterre, il aurait sûrement éclaté. Son univers est assez proche du non-sens des Monty Python. Absurde, délicatesse, de l’esprit, raffinement, décalage, finesse, comique silencieux, burlesque etc.
 

 

« Solo » révèle tous les aspects de son comique de la plus belle des manières. C’est-à-dire que le comédien sert le texte et l’approfondi de toute sa folie. Car cet homme est fou, il faut le savoir ! C’est un personnage vraiment à part, ce qui explique le peu de projets (au vu de son immense talent) qui lui ont été proposés. La plupart des personnes ne savent pas comment le classifier ou que faire de lui. C’est toujours la même rengaine : un grand avantage passe pour un inconvénient majeur pour ceux qui n’ont pas d’imagination.
 

 

L’univers de Ged Marlon est constitué de jeux sur les mots, d’absurde a logique interne, de simplicité dans l’approche des situations et d’une vraie poésie qui enrobe le tout. Bénéficiant d’un immense capital sympathie, Ged Marlon n’a pas besoin de forcer les choses dès son entrée en scène. Il laisse libre cours à sa fantaisie gestuelle, souvent inattendue mais sans cesse désopilante. Cela crée donc un spectacle qui ne ressemble à rien d’autre et c’est pour cela qu’il nous est absolument essentiel.
 

 

Un de ses grands avantages est de se démarquer des autres one man show qui cherchent le rire, qui appuient les effets et avec des auteurs qui rient à leurs blagues. Surtout, il évite la facilité. Là où des Danny Boon, des Florence Foresti, des Jamel Debbouze et autres Eric & Ramzy caricaturent des individus en chute de vitesse neuronale, Ged Marlon préfère l’intelligence du texte. Recourir à un rire de complaisance et faire du comique avec des personnages demeurés est une activité que j’ai toujours trouvée facile et à laquelle je n’accorde que très peu de crédit (il y en a qui se donnent tout de même la peine d’être assez bons dans ce domaine). Mais considérer le public comme quelqu’un d’actif, chose que nous prônons depuis l’ouverture de cet espace, et le faire accéder à un rire de compréhension, ça, ça n’a pas de prix. Comme dirait Jérôme Kerviel.
 

22 janvier 2008 2 22 /01 /janvier /2008 00:17

            Dans ma classe, il y a une fille qui s’appelle Blanche et elle est belle. Enfin, je dis « dans ma classe » mais cela va bientôt faire 10 ans que j’ai quitté l’école. C’est bizarre parce que le métier que je fais me ramène à ces années-là. Que je le veuille ou non, je suis encore en classe. Une sorte de classe évoluée. Le Père Lachaise dit que c’est le concept qui est évolué, pas les données. Comme au lycée, le parterre est toujours constitué d’yeux qui convergent dans la même direction. Mais on les a plongés dans le noir pour qu’ils y voient mieux. C’est physiologique il paraît. Le Père Lachaise dit qu’il faudrait qu’il en soit de même pour les cours, que si les élèves étaient dans le noir ils seraient plus concentrés sur ce qu’ils apprennent, que la France aurait un peu plus de cerveaux et de Prix Nobel et qu’il y aurait des arbitres français en Coupe d’Europe de football. C’est vrai qu’il y a une certaine pertinence dans sa logique où tout n’est qu’une question de degré. Moi, il m’amuse. Le Père Lachaise, c’est mon patron. Enfin, mon patron parce qu’il faut un niveau hiérarchique sinon il fait partie du groupe. Le groupe, c’est nous. Tous ceux qu’on est à travailler ensemble. Comme à l’école donc : nous nous retrouvons pour passer du bon temps. Et les jours sans boulot, nous nous retrouvons pour la même raison.

            C’est moi qui ai trouvé le surnom du Père Lachaise. Dans la classe on a tous un surnom qui évoque une station de métro. Et Père Lachaise c’était dur à trouver parce qu’au début on l’appelait par son vrai prénom, à cause de la hiérarchie évoquée et tout et tout. On n’osait pas trop le toiser, et puis c’est lui-même qui a très vite fait tomber les barrières. Comme on était tout le temps ensemble, il devait se sentir un peu à l’écart de pas avoir de surnom. Alors, un jour, il est venu trouver Monceau pour lui demander quelle station il serait si on devait lui en attribuer une. Et comme son surnom l’indique, Monceau il est pas très futfut puisqu’il est venu nous le répéter tout de suite après. C’était exactement ce que voulait le Père Lachaise. On a tous immédiatement pensé à son côté paternel qu’il a avec nous. Pourtant il a pas d’enfants le Père Lachaise et il dit même qu’il veut pas en avoir. La Fourche dit qu’il pense à sa carrière et pas à sa femme. C’est vrai que ça expliquerait beaucoup de choses et notamment pourquoi sa femme était en pleurs une fois quand on a débarqué chez eux à l’improviste avec La Fourche, même qu’elle a fait semblant qu’elle supporte pas ses nouvelles lentilles de contact. Toujours est-il que j’ai enchaîné sur le fait qu’il a toujours besoin de prendre une chaise et de s’asseoir face à nous quand il a quelque chose à nous dire. La Fourche dit qu’il a des problèmes de dos, mais moi je préfère penser qu’il a une maladie honteuse qui démange en position debout. Son surnom était tout trouvé.

NO COUNTRY FOR OLD MEN            Mardi dernier, comme on n’avait pas cours, on avait décidé d’aller à l’aquarium avec Opéra et Ternes. Opéra et moi on s’entend bien même si on n’aime pas les mêmes films. Faut juste pas qu’il chante. Opéra il croit qu’un jour il sera star du rock. Nous on sait bien que non mais on lui dit pas parce qu’il voudrait sûrement nous chanter une chanson pour nous prouver le contraire. Devant les poissons, Opéra il a commencé à chanter du Johnny Hallyday. Il disait que Johnny c’est tellement universel que même les poissons le comprennent. Avec Ternes, on se regardait du coin de l’œil et on se comprenait sans rien dire. Vous savez, le genre de regard qui ne signifie pas grand-chose, mais qui veut juste dire que vous avez un ami. Ternes, c’est mon pote depuis toujours. On l’a surnommé comme ça parce qu’il fait tout le temps des rêves ennuyeux. Par exemple, la dernière fois il nous a raconté qu’il avait rêvé qu’il était à l’église pour le mariage de sa sœur. C’était la quête et il avait très envie de faire pipi. Quand la corbeille arrivait à lui, il cherchait dans ses poches, mais il ne trouvait plus de pièces. Alors la jeune bénédictine lui disait que ce n’était pas grave et partait. Et son envie de faire pipi aussi. En général c’est plus court. Comme la fois où il était au McDo et ne savait pas quel sandwich choisir. Alors il achetait une bouteille d’eau.

Mais ce jour-là il n’avait pas fait de rêves.

            Les poissons c’est vraiment des cons. Sur les descriptions, ils ont l’air super beaux avec plein de couleurs et quand on s’approche de l’aquarium pour les voir ils restent tapis dans l’obscurité des rochers. Alors on a un peu regardé les algues qui dansent dans les courants marins et puis on est partis. Ca s’est passé à l’aquarium du Trocadéro. N’empêche qu’à 19 euros et 50 centimes la place, elle nous est restée en travers de la gorge. En y réfléchissant, c’est un peu de notre faute, on aurait dû la mettre dans notre poche ! Rien à voir donc avec l’aquarium de La Rochelle, qui est le plus beau que j’ai jamais vu. Bien plus grand et avec bien plus d’espèces qu’ici. Là-bas, il y a même un poisson qui a avalé une scie, mais les employés osent pas lui enlever parce qu’il est tellement dangereux qu’il peut mordre même quand il dort. Il paraît.

            L’embêtant avec cette histoire d’aquarium c’est que j’avais complètement oublié notre rendez-vous avec Nationale. Nationale, c’est ma copine. Je dis ça mais c’est surtout pour ne pas dire que je suis seul parce que ce que nous partageons n’a rien à voir avec l’intimité d’une relation. Nationale, je l’ai rencontré dans un cinéma. Elle arrêtait pas de discuter avec ses copines pendant le film. Plus tard, je les surnommerai les Filles du Calvaire. Elles n’ont ni l’inné ni l’acquis. Je me demande comment Nationale peut être amie avec elles. Les filles ont parfois de drôles de goûts. Elles fantasment toutes sur Vincent Gallo « parce qu’il a un côté cracra » soi-disant. Et à côté de ça elles nous engueulent quand on fait pipi à côté de la cuvette. Toujours est-il que vous trouverez sûrement bizarre d’avoir donné un surnom à Nationale alors qu’elle ne fait pas partie du groupe. C’est vrai qu’il n’y avait pas vraiment de raison mais j’aime bien l’énerver avec ce genre de futilités qu’elle juge de toute son arrogance. Elle lève les yeux au ciel et je sens bien qu’elle se demande pourquoi elle continue à discuter avec moi. Nationale, ça lui va comme un gant. Ca fait ressortir son côté autoritaire, sa façon qu’elle a de vouloir tout diriger, que tout soit comme elle veut et que tout le monde pense comme elle. Parfois je trouve étrange d’être avec elle. En même temps ça me correspond assez bien. On n’a pas du tout ce rapport imbriqué d’attention de l’un à l’autre et sa personnalité complexe me séduit plus que tout. Même les Golden Grahams je les aime pas autant. J’ai toujours été attiré par les femmes à problèmes. Si c’est trop simple, ça ne m’intéresse pas. J’aime la difficulté ; une fois j’ai passé 5 ans à draguer une fille. Qu’aucun de mes amis ne connaisse Nationale m’a charmé. Qu’elle ne souhaite pas les connaître m’a entièrement séduit. Et puis j’aime bien l’idée de cette double vie dont aucun membre du groupe n’est au courant. Je crois que Nationale est folle. Elle prend beaucoup d’initiatives. Elle me fait faire des trucs immatures et stupides. Parfois on passe des soirées sur Meetic à contacter des gens irresponsables. La nature humaine est perverse. C’est avec Nationale que j’ai vécu les trucs les plus dingues de ma vie. Sexuellement parlant aussi. Des trucs pas légaux, même. Je dois être un peu inconscient car je suis très fier de tout ça. Fier d’être passé à côté du pire. Fier d’avoir connu ce que peu de personnes connaîtront. Ca me rappelle la fois où j’ai tué un homme. La même vibration. Nationale m’écoute quand je lui en parle mais elle ne répond pas. J’ai l’impression qu’elle ne m’a jamais cru. Son truc à elle c’est d’aller faire l’amour dans les cinémas paumés de Paris. Elle adore quand je l’étrangle doucement au moment de l’orgasme. Elle dit qu’elle ressent les choses plus fort. Parfois, elle me le fait mais je dirais pas pareil qu’elle. Je crois que j’aime pas trop. La Fourche dit que c’est mon instinct de survie. Elle a promis de chercher dans des bouquins pour m’expliquer plus en détail.

Nationale avait acheté du poppers et on devait aller au MK2 Parnasse. Elle avait choisi une séance en plein après-midi pour qu’il y ait quasiment personne. Du coup, il devait pas y avoir grand monde puisque nous même on n’était pas là. Alors on est revenus le soir. Là, on n’a rien fait, c’était bondé. Elle a voulu ressortir de suite pour aller « baiser comme des pit-bulls » dans les poubelles dans l’impasse à côté, mais moi j’ai dit qu’on avait payé pour voir le film alors je comptais bien rester. Je lui ai dit qu’on pourrait le refaire le lendemain. Je savais très bien qu’elle dirait non parce que si l’idée vient pas d’elle il faut qu’elle soit sacrément originale pour qu’elle accepte ! Ce qui l’intéressait au MK2 Parnasse c’est le côté désuet, presqu'en délabrement. Je sais pas trop d’où elle sortait ça parce qu’il est pas vraiment dans cet état-là. N’empêche j’étais jamais venu et même si je m’attendais à pire, c’est quand même l’un des cinémas les moins glamours que j’ai vus. C’est vieillot. Très mal entretenu. Un peu sale. Tout espace est rentabilisé. C’est étroit. Très peu de confort. Ecran tâché à trois reprises. En plus, ils ont mis une lumière de service sous ce dernier. Comme celui-ci est un peu décollé du mur (normal, pour les haut-parleurs), la lumière se voit derrière l’écran et gâche toute la partie inférieure droite. Sympa les conditions de projection ! Je commence à revivre le cauchemar du Pathé Wépler. Peut-être que c’est le même polonais qui fait toutes les installations cinématographiques parisiennes. Cela ne vaut tout de même pas l’Archipel Paris-ciné, que je ne connaissais pas jusqu’à récemment. Là, c’est pire : lumières des deux côtés de l’écran et donc projection calamiteuse. Tout cela ne m’amuse même pas. Et les élucubrations de Nationale ne me distraient plus. C’est bizarre, il y a encore une semaine je me demandais ce que l’on pouvait encore rêver de mieux qu’un plan avec deux mineures consentantes sous l’effet de drogues dures. J’ai aimé voir Nationale leur faire mal. Maintenant j’ai l’impression de devenir comme tout le monde. J’espère que je ne suis pas en train de tomber amoureux. J’étais persuadé qu’après Astrid ce serait fini. Avec Nationale je suis allé tellement loin que je ne peux plus être sauvé. En tout cas, il y a bel et bien quelque chose de changé en moi. Nationale me parle mais c’est à Blanche que j’ai envie de répondre.

            Blanche est très belle. Je vous l’ai déjà dit, non ? On dit souvent qu’il faut souffrir pour être beau. Et Blanche elle a dû souffrir pendant longtemps ! Moi, la souffrance, ça finit toujours par m’émouvoir. En plus de ça elle a tout plein de petits gestes que n’importe qui trouverait quelconques mais que moi je trouve exceptionnels parce que c’est elle qui les fait. Des fois je la regarde en cachette et je détaille toutes les parties de son corps. J’ai envie de les comparer avec autant de jolies choses mais j’arrête très vite parce que je suis pas poète. De toute façon, je finis par croiser son regard et alors je fais comme si j’étais perdu dans mes pensées pour pas qu’elle sache que c’est elle que je dévisageais. La Fourche dit que c’est stupide parce que si elle ne le sait pas elle ne saura pas non plus que je la trouve belle, et que je ferais bien mieux de lui dire. Elle dit aussi qu’aimer chacun dans son coin c’est tellement facile mais que le véritable amour il n’a pas de coins parce que c’est un cercle et c’est pour cela que l’alliance en est le symbole. Elle m’énerve, La Fourche. Elle croit qu’elle a toujours quelque chose d’intéressant à dire. Ce qui m’énerve encore plus c’est qu’elle n’arrive jamais à prononcer un mot correctement.

            C’est pas parce que je trouve Blanche belle que je suis amoureux d’elle. C’est juste que je ressens des choses que je n’avais plus connues depuis longtemps. J’ai tout le temps envie d’être avec elle. J’aimerais danser avec elle sur « Fear and love » de Morcheeba. Si je savais faire des phrases comme dans les textes qui s’étudient en cours de français, je lui enverrais des poèmes et des romans où elle aurait le plus beau rôle. Opéra dit que j’ai qu’à lui envoyer une chanson de Johnny Hallyday et dire que c’est moi qui l’ai écrite. J’ai failli me laisser convaincre et puis je me suis dit qu’elle aurait quelques doutes sur la phrase : « Quand tu n’te sens plus chatte / Et que tu deviens chienne… »

            Je pense à elle. Pas tout le temps, mais à intervalles réguliers. Comme une blessure lancinante. Comme une blessure à effet contraire : qui envahirait mon corps non pas pour meurtrir mes chairs mais pour y ajouter de la vie. Je suis comme un adolescent de 15 ans. « Bienvenue dans l’âge ingrat » m’a rétorqué Goldwyn-Mayer, un des autres qui font partie du groupe. Goldwyn-Mayer c’est pas une station mais on a pensé que Métro Goldwyn-Mayer ça irait vachement bien à un mec aussi passionné de cinéma. A tel point qu’il ne parle plus que par titre de film. Hier, on était en train de discuter quand il s’est écrié : « Autant en emporte le vent ! ». C’est à l’odeur qu’on a compris qu’il venait de lâcher un petit écureuil. Sur le coup, Duroc a armé son poing. On a tous cru qu’il allait lui coller une golden. Duroc, c’est le plus balèze de nous tous et faut pas le chercher. C’est un impulsif de base. Une seule personne a osé le traiter. C’est République. Ils discutaient de politique et ils étaient tellement pas d’accord que République a lâché un : « Ta mère la pute, bassine à foutre ! » et Duroc s’est jeté sur lui. Depuis ce jour-là, République on l’appelle Invalides.

FRERES COEN            C’est drôle parce que quand j’y pense, Blanche c’est pas du tout mon type de femme. Et pourtant je pense à elle. Quelqu’un peut m’aider à comprendre ? Quelqu’un peut me dire pourquoi ses cheveux blonds sont plus blonds que ceux des autres femmes blondes ? Pourquoi son rire est plus agréable à entendre que tous les autres rires ? Pourquoi sa bague est plus jolie sur sa main que sur toutes les autres mains ? Pourquoi elle dit toujours des choses plus intelligentes que les personnes que j’admirais avant que je la rencontre ? Et surtout pourquoi Glacière a toujours froid quelle que soit la saison et même quand il fait 26 degrés dans la pièce ?

            Blanche, elle est toute seule. Ca fait plusieurs mois que son copain a déposé le bilan et depuis elle est en faillite émotionnelle. Moi je vois bien que quand on a les yeux grands ouverts comme ça c’est qu’on regarde un peu plus que la seule couleur des choses qui nous entourent. Elle et moi on a vécu tellement de choses différentes qu’on navigue peut-être dans les mêmes eaux, mais pas à bord du même navire. Je suis parti trop loin. C’est l’histoire d’un sauveur, d’un sauvé, d’une bouée de sauvetage et d’une station de métro. Quand l’histoire ne sait pas s’écrire… La jeune fille attend. Je l’ai invitée, c’est déjà bien. J’aurais pu la prendre par la main et l’emmener sur des îles qui n’existent que dans les rêves. Au lieu de ça, j’ai regardé NO COUNTRY FOR OLD MEN avec Nationale. C’est elle qui a insisté. Moi, j’aurais pu m’en passer, les frères Coen c’est vraiment pas ma came. Finalement, c’est moi qui ai passé la meilleure soirée. Les frères Coen, je les préfère comme ça. Simples, directs, sans surjeu, sans situations abracadabrantesques, sur le même ton du début à la fin et avec une grande envie de faire du cinéma plus qu’une bonne farce entre copains. Nationale dit qu’ils sont chiants, qu’il ne se passe rien et qu’à défaut d’humour leur mise en perspective de la vie est très déprimante. Elle voit souvent les avantages comme des défauts. Drôle de personnalité. C’est étonnant parce que je ne m’attendais pas à ce qu’ils refassent un bon film. 16 ans, quand même ! BARTON FINK, ndlr. Et NO COUNTRY FOR OLD MEN c’est tout simplement ce qu’ils ont fait de mieux. Voilà, je l’ai dit. D’abord parce que c’est du cinéma, du vrai. Il valait mieux d’ailleurs parce qu’avec d’aussi longs passages sans dialogues, si la mise en scène n’est pas à l’heure, c’est le museau direct dans les graviers. La photo est signée Roger Deakins et est sublime de A à Z. Presque aussi belle que Blanche. Voici donc le grand film de ce début d’année 2008. Remarquable. Un film qui pose très bien la question de la place que chaque personnage occupe. C’est l’équation douloureuse du temps qui change, du rôle que chacun veut s’octroyer, du rêve que nous fait miroiter une société où tout devient possible pour tous. Il faut de bons yeux pour s’apercevoir que les espaces de la vie sont immenses et qu’il arrive un moment où nous ne percevons plus que la place que nous occupons n’est plus la nôtre.

J’étais si fier d’avoir compris ça que je l’ai raconté dès le lendemain à tout le groupe. C’est à ce moment-là que Goldwyn-Mayer éructa : « Il faut sauver le soldat Ryan ! » Lorsqu’il s’est précipité vers les toilettes, on a tous compris qu’il avait la taupe en haut du toboggan et qu’elle allait pas tarder à lâcher les mains. La Fourche préfère dire qu’il a un Boeing en bout de piste. N’empêche qu’il avait raison sans le savoir, Goldwyn-Mayer. Il était bel et bien question de sauver quelqu’un. Et j’ai regardé Blanche droit dans les yeux. Cette fois-ci, on pouvait lire plein de choses dans ce regard, et notamment qu’on cherche tous quelqu’un qui vienne nous chercher.

7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 02:14

            Dans un futur proche et indéfini.

Après avoir revisionné les images de la finale de la Coupe du Monde de football 2006, les dirigeants de la F.I.F.A. estiment que Zinédine Zidane a été provoqué tout au long du match par le défenseur central Marco Materazzi. Le carton rouge du français est donc annulé et Materazzi interdit de compétition pendant 4 ans. L’Italie est destituée et la Coupe du Monde revient à la France. De nombreuses déclarations émanant du monde entier saluent ce geste comme le triomphe universel du bon sens. Le monde du sport s’en trouve bouleversé. L’expression « bon sens » fait la une de tous les journaux et devient un vrai label de qualité, succédant à « bling-bling », expression jusqu’alors la plus normative. Tous les domaines sportifs sont soumis au bon sens et nombre de rectifications sont effectuées par les instances les plus compétentes. Ainsi, l’équipe des Etats-Unis surnommée « la Dream Team », perd son titre de championne aux Jeux Olympiques de 1992 à Barcelone pour avoir refusé de se soumettre aux contrôles antidopage. La médaille d’or est pour la Croatie. Lance Armstrong perd ses sept titres de vainqueur du Tour de France, toujours sous le prétexte du bon sens. Pour tricherie, l’Argentine est aussi déchue de son titre de championne de la Coupe du Monde de football 1986 au Mexique. La « main de Dieu » de Diego Armando Maradona en est évidemment la cause.

Pendant ce temps, en France, c’est l’euphorie. Le pays ne vit plus que dans la fierté de ce second titre. La télévision consacre régulièrement des émissions aux différents joueurs de l’équipe nationale 2006. En Italie, c’est la soupe à la grimace. Marco Materazzi a été obligé de fuir le pays sous les menaces des supporters qui ont promis de lui faire de nouveaux tatouages. Les relations diplomatiques entre les deux pays se détériorent. Dans les grands médias, les quolibets et les insultes les plus imagés fleurissent de tous côtés tant et si bien qu’une loi est votée en vitesse pour dépénaliser les contrevenants. Chacun peut désormais invectiver n’importe qui sans risquer de poursuites. L’insulte devient une liberté d’expression reconnue. Mais les tensions entre la France et l’Italie s’enveniment de plus en plus. Pour essayer d’apaiser ce contexte, Nicolas Sarkozy et son homologue italien prévoient un grand sommet télévisé, arbitré par Puff Daddy. L’entrevue tourne mal. Ne pouvant supporter de se faire traiter « de sale petit nain qui baise une pute au rabais », notre président de la République déclare la guerre à l’Italie. Le lendemain, de nombreux avions entrent irrégulièrement en Italie et ont pour ordre de bombarder les plus grandes villes. L’un des bombardiers se trompe et largue Carla Bruni. Dès lors une querelle d’intellectuels éclate pour essayer de savoir si Carla Bruni est réellement une bombe ou pas…

Voici les 15 premières minutes du scénario que je viens de terminer. Ami producteur, si tu viens ici par hasard, choisis ton camp ! Aujourd’hui les films ne se vendent plus que sur des scénarii. Qu’à cela ne tienne ! Je me vends au plus offrant et te permets d’empocher le pactole en participant au futur plus gros carton du box-office.

            Ce message n’est pas destiné à Claude Berri, qui vient encore d’être salué comme un producteur qui n’en avait finalement pas fini d’avoir le nez creux. Bravo donc à Claude Berri qui a pris le risque de produire :


LA GRAINE ET LE MULET


Si je comprends bien la logique des critiques, le seul succès (financier ou artistique) d’un film suffirait à féliciter l’acuité des producteurs à dénicher des films prétendument non bankables. Attendez. Claude Berri est encore un producteur qui sait débusquer ce genre de petites perles ? Il me semble que vous avez mal regardé les derniers films qu’il a produits. ENSEMBLE, C’EST TOUT a très bien marché au box-office en 2007, il est vrai. Et le succès d’ASTERIX & OBELIX : MISSION CLEOPATRE n’était-il pas facilement prévisible ? Mais la prise de risques, la vraie, celle qui part d’un film exigeant, au scénario peu attractif, au casting inconnu, aux qualités de mise en scène ardues, où la trouve-t-on dans ses productions ? L’ENFANCE NUE et TESS datent déjà des années 60-70. Récemment, AMEN. pourrait rentrer dans cette catégorie (et encore c’est grandement discutable), et puis pas grand-chose d’autre. Les risques ont toujours été très limités dans les productions Berri. N’oublions pas qu’il a continuellement financé des films qui n’avaient d’autre but que de rapporter de l’argent. Et que penser de MOOKIE, ARLETTE, LES ROIS MAGES et autres SAN ANTONIO ? Non, Claude Berri n’est pas ce grand chantre du cinéma d’auteur, catégorie dans laquelle tomberait LA GRAINE ET LE MULET. Quand les critiques en parlent, ils l’associent à une forme de cinéma qui se veut indépendant, véhiculant une forme d’expression non conditionnée par les diktats des majors. Donc non académique. D’abord, c’est faux. Cette dichotomie entre cinéma d’auteur et cinéma de blockbusters est totalement invalide. Changez à Opéra. Le premier peut très bien se fondre dans l’autre. Comme disait la jeune mariée. Bertrand Blier (qui est sûrement notre auteur cinématographique le plus important à l’heure actuelle et dont tous attendent sa mort pour s’apercevoir de son importance), c’est quand même de la grosse machine si nous nous référons à des titres comme TROP BELLE POUR TOI, MERCI LA VIE ou même son dernier film COMBIEN TU M’AIMES ? Idem chez les étrangers pour Steven Spielberg ou Martin Scorsese. Alors LA GRAINE ET LE MULET serait un de ces films d’auteur, partie émergeante du cinéma d’art et essai, quintessence du cinéma indépendant par opposition aux grosses productions françaises ? Il me semble qu’il a plutôt eu la vie belle pour avoir été produit avec un joli budget de 6,14 millions d’euros, et qu’il s’oppose plutôt à ces vrais films indépendants qui se font dans une galère de démarches et une réduction des coûts, comme en témoignent les films de René Féret. C’est un peu comme la Warner et sa firme Warner Independent Pictures. La Warner faisant dans l’indépendant ? Il y a là comme un oxymore assez cynique, puisque le véritable dessein n’est que de prendre des parts de marché dans des domaines où ils n’avaient pas l’habitude de répondre présent.

Les canines qui poussent, quoi !

Toujours est-il que, dès sa sortie en salles, LA GRAINE ET LE MULET a très bien marché, relayé par une critique dithyrambique et un bouche à oreille quasiment viral. Je ne fais jamais cela mais une à deux fois l’an je me dis qu’il est foncièrement très probable qu’un tel film m’ait échappé et heureusement que l’engouement universel est là pour me le rappeler. Ma curiosité est alors plus forte que tout et je me laisse convaincre d’aller vérifier cette supposition en milieu obscur (qui n’a rien à voir avec celui auquel vous pensez !) Je paie donc mes 8,70 euros au Cinéma des Cinéastes que j’aime beaucoup (le lieu est très chaleureux et les salles plus que confortables), et je m’installe en salle 2. J’en ressortirai le premier, chose qui ne m’était jamais arrivée. D’habitude j’attends toujours la fin du générique (c’est dire si je me termine tout seul !) Qu’y a-t-il de plus beau qu’un générique qui défile lentement en vous laissant savourer l’évanescence des dernières notes d’un plaisir qui s’est fait intense pendant deux heures et dont l’atmosphère va vous imprégner en fonction de votre degré d’approbation ? Plus la descente est raide plus le petit tarpé est le bienvenu. En 2007, j’ai vu une sortie de film belle à en pleurer des larmes grosses comme des Mentos. C’était à l’occasion de PARANOID PARK. 16 personnes dans la salle et seulement 2 à s’être enfuies à la fin du générique ! Dans certaines salles, le geste n’aurait pas eu autant d’importance, mais c’était au Pathé Wépler et cela vaut bien plus qu’une salve d’applaudissements. C’est pourtant bien ce que j’ai cru qu’il allait se produire (une salve d’applaudissements pour cette transition facile) à la fin de LA GRAINE ET LE MULET tant je semblais bien être le seul élément dépareillé. Et non pas « avec des bas rayés » pour faire une mauvaise blague, et ça ne me fait même pas rire, et la porte s’ouvre toute seule, et je la prends vite fait.

Troisième film d’Abdel Kechiche.

J’avais passablement oublié son premier (LA FAUTE A VOLTAIRE) et L’ESQUIVE (petit film assez laid et très surcoté) m’avait surtout surpris par sa vigueur, sa direction d’acteurs d’une richesse étonnante et par les découvertes Sara Forestier et Sabrina Ouazani. « Non, non rien n’a changé » comme le chantaient si bien Les Popples, ces petits chanteurs en peluche capables de se mettre en boule. Dans LA GRAINE ET LE MULET nous sommes toujours en compagnie de ces créatures magiques et poilues, êtres étranges venus d’ailleurs qui font tant pour leur intégration que leur pays d’accueil les a aussi vite oubliés que la mort de Raymond Barre. Le grand message d’Abdel Kechiche est qu’il veut nous prouver qu’il s’agit d’une race intellectuellement supérieure. Il y arrive d’ailleurs parfaitement en nous rapportant l’exemple d’une famille qui a très vite compris la vacuité des émissions de Michel Drucker, et qui préfère mettre ses dimanches à profit en mangeant du couscous en famille. S’attaquer à Michel Drucker, là, nous nous disons qu’il n’y va quand même pas avec le dos de la main morte, notre ami Kechiche ! Et ce n’est pas fini. Ca balance sec sur le prix des couches culottes pour bébé, et ce jusqu’à l’insoutenable. Ca va très loin. Mais nous le savions. Dès le début, la première scène nous annonçait clairement que nous allions être menés en bateau. Que tout cela soit premier degré ou non, chez Kechiche tout rapport humain est conçu avant tout comme un rapport d’expression. De langage, pour être précis. C’était aussi la grande thématique qui teintait la pellicule de L’ESQUIVE. Hommes et femmes s’affrontent, s’amusent à se croiser, à se dévoiler, à se connaître, à se juger à travers le rapport à leur langue et à leur façon de s’exprimer. Procédé très intéressant car il bâtit les personnages. « Les personnages sont bien bâtis » me murmure Clara Morgane à l’oreille. Que ce soit la mère de famille qui n’arrête pas de houspiller sa gamine à grands renforts d’insultes, de mots criés, répétés inlassablement, l’employée de banque qui utilise un vocabulaire pointu, raisonné et doucement rabaissant, ou cette jeune Hafsia Herzi au franc-parler ininterrompu, empli de fautes de français, amalgame de langues, de grossièretés, d’élans du cœur etc. C’est en faisant s’affronter tous ces microcosmes que le choc des cultures naît dans une danse touchante, étourdissante, rageuse, vivifiante, parfois grotesque, mais toujours riche de pulsations de vie. C’est à travers un jeu d’acteurs brillant que ces différentes synergies trouvent leur point d’ancrage. Hafsia Herzi est sublime. Un regard à la Sylvie Vartan jeune. Un érotisme sous-jacent. Une poigne d’enfer. Pas de gestes en trop, pas de regards non nourris. Par contre, il paraît qu’elle se resservait à la cantine. Un jeu moderne, un ton d’une justesse rare. L’héritage de Maurice Pialat dont je parlais récemment. En face d’elle, Habib Boufares (non professionnel) est l’exception qui confirme la règle. Si chacun se définit par son propre langage, lui se caractérise par son peu de présence vocale. Hommage à Pierre Bachelet. Il ne sait pas exprimer, il sait faire. Tout n’est qu’une question d’expression et de compréhension. Ce qui ne peut s’exprimer par les mots doit s’exprimer par le corps (« Il est des choses de faire et de ne pas dire » disait l’un des personnages dans MANON DES SOURCES de Marcel Pagnol). C’est le lien fédérateur de la première histoire, celle qui se passe sur le bateau (expression des yeux, compréhension des corps) et puis, surtout, de cette danse du ventre, comme un écho symétrique, qui rassemble et agrandit la famille qui partage la nourriture (que ce soit pour le S.D.F. ou pour les pouvoirs décisionnaires, l’essentiel c’est la mise en relation, le partage et la transmission).

Ah, la grande et belle idée de la fraternité retrouvée !

Si l’on en croit « Libération », LA GRAINE ET LE MULET est le grand film politique qui nous manquait. Cela ne nous surprend plus vraiment. Nous sommes habitués à ce que les critiques ne fassent plus leur travail si l’on songe à la quasi-unanimité du film. Politique !!! N’importe quoi ! Le film se préoccupe de bien d’autres choses plus artistiques que de ces querelles futiles. A peine est-il légèrement social. Et certainement pas parce qu’il aborde de front les problèmes de racisme, de rassemblement communautaire ou de niveaux de vie. Je vous conseille de voir COWBOY de Benoît Mariage, un film bien plus social que ceux que l’on prétend imposer en tant que tels, puisqu'attaché aux conditions plus qu’aux causes et aux revendications. Bien sûr, le film s’est fait descendre par la plupart des critiques qui n’y ont rien compris ! Si encore tous les films étaient traités sur le même pied d’égalité... Comment peut-on vilipender le cinéma de Benoît Mariage et encenser celui d’Abdel Kechiche ? Parce que, soyons fous, si nous parlons de cinéma comme d’une technique d’expression artistique, le film d’Abdel Kechiche, c’est le degré zéro des nourritures terrestres. J’ai comme l’impression que cette expression n’est pas de lui… Sous prétexte de modernité dans le jeu des comédiens, d’un discours en phase avec la bonne conscience collective, d’effets de mode stylistiques et d’apologie du cinéma du réel, le réalisateur renie l’art et sert la soupe. Il fait deux des choses qui m’insupportent le plus dans le cinéma contemporain : les gros plans et la caméra flottante. Les gros plans, évidemment, c’est l’estampille télévision, le règne de l’acteur au plus près, de la recherche constante de l’émotion. C’est du tout faux sur la ligne. Et d’un, ce n’est pas comme cela que naît une émotion. Et de deux, de la manière dont sont fabriqués ces films de télévision, chacun sait qu’aucun des réalisateurs ne prend le temps pour aller la chercher. D’où ces béquilles. Quant à la caméra bercée par le doux fracas des vagues, il semble que la trimballer pour donner un style documentaire et accentuer le côté « pris sur le vif » soit une règle sacrée qui érige le cinéma vérité. Une marque de fabrique, si vous préférez. Artifices que tout cela. Il est une seule et même règle à laquelle vous ne pouvez pas déroger quand vous réalisez un film : faire de la mise en scène. Et dans LA GRAINE ET LE MULET, des gros plans pendant 2 heures et 31 minutes, moi je n’appelle pas cela de la mise en scène. Abdel Kechiche n’a aucun champ lexical. C’est d’une monotonie hivernale. Aucun jeu sur les axes, une photographie terne, des cadres complètement accessoires, un son quelconque (bien que la prise de son soit assez joliment étouffée pour un film français ; faite avec des micros HF ?) Où commence le lyrisme ? Quelle est la part de beauté ? Comment se définit la poésie visuelle ? A quoi cela sert-il d’enseigner dans les écoles de cinéma la profondeur de champ, l’échelle des plans, le rythme, les relances de l’action, la pertinence du dialogue ? L'enseigne-t-on seulement ? En termes de narration, il est vrai qu’Abdel Kechiche nous sert quelques ellipses savoureuses qui élaguent certaines questions que nous pourrions nous poser sur le développement de l’action, mais qui ne sont pas essentielles au film, puisqu’il traite de bien d’autres choses que de la simple intrigue primaire qui est de savoir si Habib Boufares arrivera finalement à monter son restaurant ou non. Mais diverses maladresses empêchent l’harmonie totale du film. Par exemple, la scène où les musiciens discutent en terrasse de bar n’apporte rien de scénaristiquement fondamental et, pire, annule les effets des précédentes ellipses puisqu’il s’agit d’une scène d’exposition ! Et puis d’autres scènes manquent de dynamisme. Certains ont pu dire qu’elles sont trop longues, mais la longueur n’est jamais un défaut au cinéma. D’ailleurs, Kechiche joue avec cet étirement. Il essaie de faire traîner les choses pour aboutir à une sorte de litanie, étrange par ses répétitions verbales ou carrément magique par ses rituels. Dans leur composition, chaque scène semble marcher de manière totalement indépendante, mais couplées elles tendent à effacer le fil rouge du film et ralentissent considérablement l’effort fourni dès lors qu’une nouvelle scène se profile.


LA GRAINE ET LE MULET LA GRAINE ET LE MULET


Revenons-en au dialogue. Nous avons précédemment parlé de l’intérêt que leur portait Kechiche. Les mots n’ont pas tant d’importance intellectuelle que leur propre rythme, leur déformation, leur répétition ou leur tonalité. Malheureusement cela ne fonctionne pas toujours. Il y a quelques mois nous avons eu un magnifique exemple où le dialogue était magnifié de la plus belle des manières. Il s’agissait du DEATH PROOF de Quentin Tarantino. Les séquences de discussion y sont abordées comme des points de vue précis sur l’action. Le mot participe à l’action. Chez Kechiche c’est assez fabuleux de dis-narration, mais à chaque fois en interruption de l’action principale. En fait, chaque intervention des personnages a exactement la même valeur dans LA GRAINE ET LE MULET.

Qui plus est, la vision des français de souche est assez malheureuse dans son exploitation. Chacun est pourvu de tares, affublé de clichés indissolubles, plein de défauts. Symboles de la bêtise humaine. Qu’il soit question de l’employée de banque aux sarcasmes sourds et à l’arrogance hiérarchique, du patron qui oblige Habib Boufares à abaisser sa durée de travail alors qu’il sait parfaitement qu’il n’en a pas le droit ou des notables qui jouent au Petit Raciste Illustré en attendant le couscous. Et tout ce qui concerne l’administration française a tellement été vu et revu (avec brio de la part de Courteline, notamment) que cela n’étonne plus personne aujourd’hui.

Ce sont tous ces indices qui nous amènent à vérifier la pertinence du scénario.

Car, finalement, il est loin d’être exceptionnel. Il ne s’agit que de parvenir à un finale bien délimité en faisant surgir une sous-intrigue annoncée dès le départ qui fera échec à toute l’entreprise. Mais l’histoire se joue elle-même des tours lorsqu'Abdelhamid Aktouche s’enfuit de la soirée. Pour quelle raison ? Son amante est venue en couple ! Voilà une décision bien arbitraire. Les notables se trouvent alors dépendants d’un plat qui ne vient pas et ne peuvent jouer que le mauvais rôle qui reste à distribuer. Et c’est parti pour un nouveau dîner de cons ! Ca, c’est vraiment dégueulasse. Quoi qu’en dise Aristote et toute la philosophie, ce film est le problème et non la solution. Il se sclérose lui-même en délimitant une communauté et « les autres », comme il est dit ostensiblement lors du rendez-vous avec la conseillère financière. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises puisque le meilleur reste à venir. La fin que nous réserve Abdel Kechiche intervient de manière brutale, sans être issue d’un quelconque élément du scénario. La mort d’Habib Boufares est un élément indépendant de tout principe narratif, c’est-à-dire qu’elle ne découle de rien. Elle n’a pour but que de faire un effet et de conclure une histoire qui se cherchait une fin percutante. C’est ce que l’on appelle un deus ex machina. Ca ou autre chose, de toute façon le spectateur est pris en otage. L’histoire s’affranchit de son propre contexte et s’éloigne de ses enjeux. Le film ne se respecte plus. Les spectateurs sont sacrifiés. La recette familiale se termine en véritable boucherie. Vous me donnerez la recette de la queue de poisson cuite dans de l’eau de boudin.

Voilà donc sur quels critères la presse cinématographique élit chaque année ses chouchous qu’elle va porter aux nues pendant quelques temps.

Généralement, le phénomène lasse très vite et le réalisateur devient éternellement le grand talent du cinéma français qui n’a jamais concrétisé tous les espoirs que l’on plaçait en lui. Rappelez-vous Xavier Beauvois et les critiques qui ont encensé son bien insipide PETIT LIEUTENANT. Eh bien il se trouve justement que l’actualité rattrape cet ancien membre de l’élite française. Suite à une annonce passée sur Ebay, il se promettait d’offrir un rôle dans son prochain film à celui ou celle qui remporterait l’enchère. L’argent serait reversé à « La Mie de Pain », association qui lutte contre l’exclusion et la pauvreté en accueillant les personnes les plus démunies et sans domicile fixe. Après 53 enchères, l’heureux veinard a déboursé 457 euros pour acquérir le droit de travailler. Voilà comment se porte le cinéma français, engageant le premier venu et arguant que le métier de comédien n’en est pas vraiment un puisqu’à la portée de n’importe qui. Quelle grandeur d’âme et quelle belle idée du cinéma ! Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, aucune rémunération n’est évidemment promise. La grande classe, Xavier. Ca c’est Palace !

30 décembre 2007 7 30 /12 /décembre /2007 03:03

MAITRE VERGES            Reprenons depuis le début.

            Au commencement, il n’y avait rien. Non, peut-être pas jusque-là quand même !

            D’abord, je n’aime pas le personnage. Une sorte d’improbable Maître Vergès (même si j’adore Maître Vergès ; lui et moi nous cachons derrière le même sourire) à l’allure rogue et aux intonations perfides. Et puis, que voulez-vous, c’est plus fort que moi, je ne supporte pas que l’on emploie l’expression « forces de progrès » comme Pascal Sevran parlerait de « la bite des nègres ». Il n’est plus temps de discuter de ses prises d’opinion, même de la valeur de ces idées. Au-delà de la question morale, c’est son élévation d’icône théophage qui scelle la discrimination à l’appartenance. Qu’elle soit partagée ou non. Son principe doctrinal l’en empêche. Tout comme, chez les néoplatoniciens et les gnostiques, l’éon est « l’ensemble des puissances éternelles émanées de l’être et rendant possible son action sur les choses » dixit le petit Robert ou la grande Larousse.

J’en reviens donc à ce qui fait débat.

C’est comme d’affirmer que le briquet a été inventé avant les allumettes. J’ai trop saigné sur les Gibson pour perdre mon temps à fureter avec mon ami Google sur des sites où d’obscurs texans mettent en ligne des photographies de prothèses corporelles, ou encore ce site de Russie septentrionale où chaque internaute échafaude toute une série de théories pour essayer de répondre à l’angoissante question : « Pourquoi dit-on que les murs ont des oreilles alors que c’est aux portes qu’on écoute ? »

            Tout part d’une banale observation, d’une simple déduction factuelle, d’une maïeutique bien huilée qui masque cet esprit cacologique dont il est question. Car, au fond, de quoi parlons-nous ? Saurait-on y répondre définitivement, de manière convaincante et sans exposé rébarbatif ? Si je me permets de prendre ce longcourci c’est justement pour vous sensibiliser au peu de malléabilité dont font preuve ce genre de considérations. Cela peut paraître quelque peu obscur, mais le fond du problème est plus grave et les mots tendent à gommer les turpitudes qu’ils servent. Les mots ne sont que des mots et seules les actions sont répréhensibles, mais j’en connais qui se sont faits Benazirbhutter pour moins que ça. C’est pour cela que je ne peux laisser passer. Ca tombien, j’ai la priorité.

            Premièrement, pour être un bon réalisateur français, il faut :

- ne faire aucun travail sur la photographie (et essayer au maximum de tourner quand il y a des nuages)

- faire un film sur l’adultère (ou accessoirement sur une relation à trois mal vécue, si vous avez un producteur qui aime les risques)

- toujours écrire un dialogue avec cette phrase : « Putain, mais c’est la faute à cette société de merde ! »

- faire un film avec Clovis Cornillac

- citer Godard à chaque interview (ou Alexandre Arcady)

- filmer une jeune actrice qui court dans les rues de Paris (c’est sympa Paris. Ils ont mis des arbres pour faire comme en province. Et en province ils ont mis des connards pour faire comme à Paris)

- dire que George W. Bush est un président idiot

- faire un film sur l’homosexualité, les sans-papiers, les trentenaires, le racisme, la banlieue, les contrôles intempestifs dans le métro, le SIDA, la difficulté de faire ses courses au BHV, les fromages de France, l’ouverture de la pêche et ma connexion internet qui ne fonctionne plus.

            Eh oui ! Comme dirait l’autre, on maîtrise les choses jusqu’à ce qu’elles nous maîtrisent. Et aujourd’hui, la mainmise de la comédie sur le cinéma français ressemble fortement à l’ordonnance qu’un certain docteur Diafoirus vous donnerait pour guérir votre tumeur cancéreuse. La mécanique humoristique comme des écrits sacrés. En France, on ne touche pas à la comédie. Or, vous le savez, sur « La lumière vient du fond » rien n’est sacré. Ah, cette comédie à la française ! Ce petit je-ne-sais-quoi (avec l’accent) de typique. Tellement allègre, tellement pimpante, tellement joie de vivre, tellement béret et baguette, tellement NF ! Le fleuron de notre production cinématographique. Le moins que l’on puisse dire c’est que nous ne faisons pas toujours dans la légèreté, alors quand une moutarde un peu plus fine vient à nous piquer le nez, nous regardons notre assiette comme si nous la découvrions pour la première fois.

            Dès le départ nous avions senti le principe d’opposition. Une première scène absolument pas primordiale au reste du film. Un gag pour s’en payer une bonne tranche. Et puis une déconstruction d’entrée du grand principe dogmatique de l’humour. Le réalisateur freine des quatre pieds toute velléité d’emballement. Là où le cahier des charges des comédies prévoit situations désopilantes, répliques qui fusent et gags en rafales pour donner le ton, le film dont nous parlons s’y refuse. Un élément souligne parfaitement cette indéhiscence : l’absence de musique sur le générique de début. Toute bonne comédie qui se respecte aurait saucissonné l’affaire par une bande originale au tempo enlevé et guilleret. Ici, c’est très clair. Nous allons prendre notre temps. Et pas le temps de s’ennuyer mais celui qui nécessite l’émulsion. Le temps de latence où la préparation devient aussi essentielle que son résultat (d’ailleurs le film n’a pas non plus de fin, du moins selon la définition qu’en donne « Le Guide de la Bonne Petite Comédie Franchouillarde »). ,

            Le premier point que je voulais énoncer n’est pas nouveau.

Juste redire que le rire vient de la rupture.

Alors pour les barres de rire vous repasserez, chacun voit midi à 14 heures. Attendez-vous plutôt à quelque chose de beaucoup plus subtil et nuancé. D’ailleurs, je ne suis moi-même pas fan du tout des précédents films du tandem vedette. Mais comme il y a nuance sur le parti pris, c’est avec un réel plaisir que l’on peut s’apercevoir que la direction d’acteurs s’est mise au diapason. Les deux compères font dans la sobriété : le texte est bien plus mis en avant que lorsque chacun essayait de paraître drôle et amenait les effets à grands renforts de gyrophares et autres panneaux de signalisation. Du coup, la scène dans la voiture, à la sortie de prison est l’une des plus réussies, et surtout drôle de bout en bout. Cette scène est une véritable charnière. Jusqu’ici nous nous attendions à nous en payer une bonne tranche, mais il faut dire quePHIL COLLINSnous étions finalement plus perdus qu’en train de suivre des petits cailloux blancs. L’un raconte une blague à l’autre. Et puis tout dérape. Par ses interventions, le second rompt la dynamique de l’histoire et grippe le rouage. Celui qui raconte s’énerve et, ivre de dépit décide de ne pas dévoiler la chute, s’enfermant dans sa propre beuverie. Cela est parfaitement à l’image du film. Quelque chose se joue. L’enjeu semble énoncé, le but du spectateur semble tracé, les desseins du réalisateur complètement balisés et, en fait, pas du tout. La cause devient rupture en lieu et place de la conséquence. Voici la grande idée, belle à se pâmer, de ce film. Du grand décalage donc, avec le style d’humour qui se prête le plus à cet exercice : le non-sens. Tout se déporte en dehors des conceptions premières. Vous pensiez qu’il s’agissait de retrouvailles de deux anciens amis et que le contact essayait de se renouer au travers de petites blagues, mais vous découvrez avec délice que l’humour est capable de plus de profondeur. Voire de noirceur. En guise de comédie voilà un film complètement désarçonnant, qui vous emmène très agréablement sur une voie atypique mais constamment fuligineuse. On y parle bien de quelque chose, mais de quoi exactement ? Ici, nous nous éloignons tout de même des grands messages que tente de nous faire passer le cinéma français. Récemment, dans TRES BIEN, MERCI (fabuleux titre au charisme aussi aguichant qu’une supportrice de l’O.M. à la buvette) ça dénonçait sec et sans préliminaires les petits travers de nos sociétés où l’appel à la mobilisation, à la revendication et à la révolte flattaient le spectateur dans sa propre affirmation d’être humain. Avoir des choses à dire (déjà, j’ai du mal à concevoir ce point de départ comme envie de faire un film) et ne jamais affronter les thèmes de plain-pied, toujours en loucedé, en faisant croire qu’il s’agit de quelque chose de perspicace. L’éternel problème de ceux qui nous vendent des cachous pour du caviar. Comme c’est beau toutes ces personnes qui prônent la dissidence pour un film qui n’a finalement rien à dire puisque dénué d’une seule once de mise en scène ! Ce qui n’effraie plus personne évidemment puisque nous sommes en terrain connu. Fiez-vous ne serait-ce qu’à la photographie de ce film et vous en déduirez forcément qu’il s’agit soit d’un supplice soit d’art contemporain. Problème épineux, contagion affolante. Mêmes symptômes pour TEL PERE TELLE FILLE d’Olivier De Plas. Il faut voir Vincent Elbaz en rockeur totalement azimuté ! C’est très Roxy Music !!! Ni la dégaine, ni l’attitude. Ni l’inné, ni l’acquis. La scène ne ment pas. Jamais. Et, là encore, c’est l’éternelle rengaine de cet homme qui découvre qu’il a une fille parce Léa Drucker le lui avait caché pour lui faire une farce et pan ! 13 ans plus tard le voilà bien mouché lorsqu’il l’apprend et sa vie va changer tout d’un coup et il va se mettre à découvrir sa fille et à l’aimer parce que peut-être qu’au fond de son cœur il y a ce petit quelque chose de Tennessee qui ne demande qu’à donner de l’amour et c’est ce qu’il va faire et alors il va s’apercevoir qu’il peut devenir un bon père et tout cela va l’aider à devenir responsable, à arrêter de jouer à la Playstation toute la nuit, à ne plus s’angoisser sur quel nœud de cravate choisir lors d’un entretien d’embauche, à stopper sa collection de vignettes Malabar, à ne plus traverser en dehors des passages piétons et à trouver que le dernier album de Phil Collins n’est pas si dégueu quand même. Le réalisateur ne cherche même pas à nous dire quelque chose qu’on ne comprendrait pas. C’est de la leçon de morale à 2 euros 53, où tout finit pour le mieux, chacun règle sa névrose, le bien triomphe, Dominique Strauss-Kahn retrouve sa cassette, Ariel Sharon meurt dans d’atroces souffrances et ma connexion internet est rétablie. S’il en était de certains films comme d’un Ctrl+Alt+Suppr !

Maintenant que nous en savons un petit peu plus, passons aux choses sérieuses.

            Petit intermède de qualité :

 


            Reprenons nos ébats.

Pour ceux qui sont ravis de ces fêtes de fin d’année où le bolduc et le rafia s’offrent jusqu’à l’écoeurement, le bon gros cadeau qui va claquer sa mère, avec rosette en plus, vous sera fait par France 2 pour fêter dignement 2008. Le 1ier janvier à 01 heure 25 du matin, la chaîne de télévision rediffusera pour la troisième fois (enfin, disons plutôt la seconde puisque la première avait été amputée d’une partie en août 2006) l’émission « Visu » dont je vous ai longuement parlé. C’était dans le froid de Gand, par là-bas :

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Je serais vous, je garderais le champagne et retarderais d’une soirée le nouvel an.

Une soirée où vous pourriez ne pas regarder ET TOI, T’ES SUR QUI ? par exemple. Premier film de Lola Doillon, qui avait signé précédemment quelques courts métrages que je n’ai point vus. C’est aussi une nouvelle preuve à charge quant à la thèse que nous tentons d’élaborer depuis le début de cet article. Chassés-croisés amoureux, non-dits, je t’aime je ne t’aime plus, machin m’a dit que, et encore plein de circonvolutions chères à notre norme française édictée plus haut. Le tout joué par de jeunes pousses sans justesse ni conviction (à part la scène de dépucelage, ce qui se comprend fort logiquement). Triste constat d’une politique du néant, où le cinéma ne se résume plus qu’à une logique de dialogues et à une note d’intention très sommaire. Pour ceux qui aiment se faire mal, donc. Mouais… Autant se faire Hara-kiri avec une cuillère en bois.

            Et lorsque la surprise survient sans papier cadeau ?

Très honnêtement, François Morel dans « Les diablogues » de Roland Dubillard, il fallait travailler à La poste pour ne pas se l’imposer comme une évidence. Dans la mise en scène d’Anne Bourgeois au théâtre du Rond-Point, il est tout simplement ROLAND DUBILLARDparfait. L’animal ne force pas trop son talent et nous ressert quelques tics et mimiques bien connus, en accord total avec la douce folie du texte. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Roland Dubillard, il s’agit tout simplement d’un des trois plus grands auteurs français de théâtre du siècle dernier. « Les diablogues » est son joyau le plus accessible et il fallait bien un comédien de la trempe de François Morel pour arriver à en saisir les subtilités comiques aussi bien que les vérités assénées par l’auteur. Enfin un rire populaire (même si je doute qu’à l’époque de sa création la pièce ait remporté un franc succès) mâtiné d’un sens conceptuel de la logique jusqu’à l’abstrait ! En face, Jacques Gamblin est un choix plus ébaubissant. Il ne nous a jamais convaincu au cinéma. Je le trouve faiseur malhabile et sans présence aucune. Sur scène, il assure la transcription, n’est jamais convaincant quand il cherche la prise de pouvoir ou l’autorité et m’a paru constamment en train de donner la réplique. Malgré tout, il s’agit d’un spectacle de haute qualité qui montre bien la possibilité d’une union entre la finesse de raisonnement artistique et la satisfaction des masses laborieuses (notion très ironique comme je l’emploie ici).

            Comme par hasard, l’actualité cinématographique nous a fait l’honneur d’étayer nos arguments avec un grand article manquant : le creux de la vague. J’hésite encore entre le manque de consistance ou le contre-pied non assumé. En général, c’est un peu des deux dans ces cas-là. GONE BABY GONE est un drôle de film assez mal foutu, dans la même logique de grossièreté masculine qui impose brutalement de tels jugements sur la gent féminine. La première partie est assez insupportable de déversements en sucreries et autres poncifs inadéquats à un traitement tout en pudeur. Nous nous disons que nous sommes partis pour un film destiné à la ménagère (quel horrible terme sexiste !) de moins de 52 ans et que, la pauvre, si nous la connaissions nous lui conseillerions sûrement un téléfilm digne de ce nom, là au moins où les choses sont clairement énoncées. Dans GONE BABY GONE, ça tourne, ça vire, ça essaie de se démarquer d’une façon originale d’atteindre son but, mais le résultat est le même : attendrir par le chantage aux sentiments et finir en climax par la petite larme sur le gâteau. Le réalisateur ne semble pas encadrer son équipe, comme s’il écoutait les (bonnes) indications des personnes qui l’entourent afin de rendre une copie bien propre et bien intelligible. Nous sommes en plein travail scolaire, quoi ! Tout est téléphoné. Nous comprenons très vite que si le corps de la petite Madeline O’Brien n’a pas été retrouvé c’est tout simplement qu’elle n’est pas morte. Et là-dessus le scénario est impardonnable car il creuse sa tombe tout seul en annonçant sa propre résolution sans que nous ne lui ayons rien demandé. Procédé qui ne sonne en rien moderne puisque de nombreux exemples jalonnent l’histoire du cinéma et que l’un des plus célèbres est le début de THE SIXTH SENSE qui annonçait son propre coup de théâtre ! Ce n’est ni plus ni moins que de la bêtise. A trop vouloir chercher l’originalité, la base se perd et l’essentiel ne devient plus qu’artifice. Le pire c’est que GONE BABY GONE ne s’arrête pas là. La seconde partie, bien plus intéressante, commence par sombrer dans un abîme d’immoralité qui n’est pas sans rappeler le très nauséabond THE BRAVE ONE de Neil Jordan, auquel nous avons eu droit cette année. Ces apologies de vigilante sont effroyables surtout dans leur résolution. Dans GONE BABY GONE, un petit discours de « c’est pas bien ce que j’ai fait » et le tour est joué, passons à la suite de l’action. Mais ça ne va pas bien Ben Affleck et Aaron Stockard ? Pas étonnant du coup que la fin du couple Casey Affleck / Michelle Monaghan prenne l’allure d’une queue de poisson. Même discours intellectuel et définitif dès son énoncé. Aucune profondeur. Aucune complexité psychologique. Du travail vite dégainé. De l’esquisse. Et pas franchement ragoûtante.

ROFUTO            Dans ce grand capharnaüm ubuesque, la perle se laisse gentiment apercevoir, pour peu que l’on se donne la peine de se munir d’un pied de Bambi. Kiyoshi Kurosawa va celer toute dissension avec son gracieux ROFUTO. Une œuvre qui est donnée gagnante dès le départ ne serait-ce que par son travail sur le son. Kurosawa en fait un élément de mise en scène très puissant, notamment en plein air, où le vent et les feuillages exécutent une mélopée qui guide nos réactions de la même manière que le font les fréquences vocales. Son emploi du silence nous terrifie aussi très souvent. Il utilise le même registre. D’abord effacé, il le fait surgir petit à petit comme un personnage en fond de scène s’avancerait tout doucement pour finalement monopoliser l’espace et l’attention sans que personne n’ait rien soupçonné (vous remarquerez avec quelle maestria Kurosawa manie la profondeur de champ). Quand on voit tout mais qu’on ne voit rien, cela porte un nom : la prestidigitation. Des personnages sortis de la distribution et non du générique. Il en est d’autres encore. Ces immeubles, constante de son œuvre, miroir éhonté de ces âmes en perte toujours soumises au poids des ans et du grand fracas de l’aboutissement humain. Au lieu de chercher à réinventer un style surchargé d’effets, Kiyoshi Kurosawa, en cinéaste intelligent, délaisse l’envie de faire peur à son spectateur et cherche plutôt à s’immiscer en lui par cette atmosphère diffuse. Apparemment tranquille mais diablement perturbée. C’est exactement ce schéma que reprend à son compte Quentin Dupieux. Comme chez Claudel ou Giraudoux, il faut savoir lire entre les lignes. Un futur assez proche pour pouvoir être identique au présent. Une société très américanisée, mais ce n’est pas franchement les Etats-Unis non plus. Un humour qui ne sert pas uniquement les vannes d’un duo qui n’a plus grand-chose à prouver. Une vision assez primaire qui plonge à chaque scène dans des méandres amphigouriques. Nous sommes près d’être perdus pour de bon. Quelque chose nous retient pourtant. Quelque chose veille sur nous. Rien ne nous est totalement inconnu. Juste le film ne se fait pas remarquer. Et il suit son chemin. Il est finalement plus maîtrisé qu’il ne le laisse paraître. De nombreux détails dénoncent l’affiliation à A CLOCKWORK ORANGE mais, à bien y regarder, le réalisateur ne s’en est pas tant inspiré qu’il cherche à en dresser un négatif. Il s’agirait donc bien d’un A CLOCKWORK ORANGE inversé, en témoigne cette fin qui met à mal les dernières illusions et fait sombrer l’individu dans une forme d’espoir déchu. Il ne retrouvera jamais celui de Malcolm McDowell. Quentin Dupieux est encore plus pessimiste que ne l’était Kubrick. Aucune récupération n’est possible. Nés pour perdre ou pour gagner, c’est la société qui décidera ce qu’elle fera de vous. L’Homme est destiné à perdre ses libertés individuelles. Il n’est plus maître de sa volonté (l’a-t-il déjà été ?), et qu’il se muscle dans des salles de sport ou qu’il se fasse charcuter en chirurgie esthétique, il n’est plus qu’un produit de consommation, une viande qui se façonne et qui finit par s’éloigner de son état naturel. C’était donc là l’origine du titre du film (puisqu'il ne signifie rien il a donc la valeur que je lui octroie) et de cet étrange sentiment d’amalgame entre rire et neurasthénie. Un drôle de mélange où l’humour n’admet plus seulement la joie de vivre comme norme mais peut aussi s’allier à la déprime ambiante, à l’impossibilité de s’accomplir et au spleen indéfinissable que nous procure la lente dérive de nos corps. Rien n’est incompatible, donc tout l’est. Cela ne réconcilie peut-être personne, mais en tout cas ça vaut un bon STEAK.

16 décembre 2007 7 16 /12 /décembre /2007 19:57

            Le monde va mal.

Ce n’est pas une découverte. Juste une resucée quotidienne du constat d’abandon des forces célestes. « Tout fout l’camp ! » disait encore le jeune marié au terme d’une nuit de noce vigoureuse et débridée. Toi-même, lecteur, tu auras remarqué qu’aucun jeu de mots à consonance asiatique n’aura été tenté présentement, c’est dire l’état de déliquescence que charrie la vague contemporaine de nos affres ! Et c’est vrai, ma p’tite dame, qu’ils sont légions les griefs ostentatoires de décadence régionale. Le réchauffement climatique, le massacre des moines bouddhistes, la visite de Kadhafi, le mécontentement des pêcheurs envers un président incapable de garder une morue, les gros cons qui restent à gauche sur l’escalator, ceux qui ne supportent pas que l’on écrive en langage SMS sur leur site internet pourtant bourré de fautes d’orthographe, ce match de tennis encore perdu 6-3 6-1 et moi qui n’ai rien pu trouver d’autre que cette pauvre excuse : « J’ai cette douleur qui me lance ! » Le monde court à sa perte, c’est sûr. Savez-vous qu’en moyenne les droitiers vivent 9 ans de plus que les gauchers ? Que le briquet a été inventé avant les allumettes ? Que 3000 kilomètres de poils poussent dans la vie d’un homme ? Rien qu’à l’évocation de ces faits je peine à sortir du lit le matin. Je préfère rester allongé à me gaver de considérations métaphysiques sur l’inachèvement du pont d’Avignon ou à me demander quand sera enfin voté la peine de mort pour tous ces falots qui cuisinent à la margarine. Et Hitler ? Croyez-vous qu’il avait tendance à rajouter de l’huile sur le feuj ? De toute façon, à quoi bon se lever ? J’ai tellement pas d’amis que je ne reçois même pas de spam !

C’est avec humour que nous présentons notre lucide désappointement, mais n’y voyez pas le ferme désir de vivre dans un monde baigné par le chaos du bonheur et la douce liqueur des sourires à chaque coin de rues, juste que le monde ne serait pas forcément meilleur mais ô combien plus drôle si Arlette Chabot s’était appelé Arlette Chabite.

Et maintenant ? Où allons-nous porter nos différences ? Entendrons-nous encore ce vieil homme à la voix si émouvante ce matin à la radio ?

            Le monde va mal.

Assurément. La dernière fois que je suis allé au cinéma… Disons plutôt que ma phrase serait plus directe si je la commençais par : « Laissez-moi vous conter une nouvelle aventure du Pathé Wépler ». EASTERN PROMISES de David Cronenberg. D’entrée l’image est désanamorphosée. Comment vous expliquer ? Vous voyez Guy Carlier ? Eh bien vous voyez… Elle le restera pendant un bon moment, le temps de trouver le projectionniste (qui n’était bien évidemment pas dans sa cabine !) et qu’il opère le changement idoine. Manque de chance, au moment où il exécute l’opération, l’image quitte l’écran pendant quelques secondes, le temps de rétablir le bon format, mais aussi celui pendant lequel se déroule le premier meurtre du film. Le son, oui, mais rien à voir !!! Voyez à quel point ce monde est injuste. Si Cronenberg avait volontairement monté son film de cette manière, nous nous serions écriés : « Cette fois-ci, il va quand même loin dans le conceptuel ! » Mais comme c’était le Pathé Wépler, les spectateurs pensaient très fort : « Cette fois-ci, ils vont quand même loin dans la connerie ! » Rebelote quelques minutes plus tard, mais le projectionniste était resté et a pu pallier cette nouvelle bévue. Et enfin 10 de der puisque tout le générique de fin défila dans les mêmes atroces conditions, la cabine de projection ayant été désertée.

Voilà pour les faits, madame le juge.

Fin du film. Je me dirige calmement vers l’accueil pour leur demander un compte rendu en quatre exemplaires, sur quoi l’un des employés me tend d’une manière tout aussi vulgaire que gracieuse, une invitation pour le film de mon choix. Evidemment, je repousse dédaigneusement cette tentative de corruption déguisée pour lui expliquer que la seule chose que je désire c’est avoir des explications sur la désastreuse projection à laquelle j’ai assisté (en vérité, j’aurais trouvé des excuses plus adéquates). J’attends un quart d’heure que le projectionniste veuille bien arriver. Il faut dire qu’il est tout seul (avec un autre acolyte, mais dans le second bâtiment car, comme vous ne le savez pas, le Pathé Wépler est coupé en deux) pour s’occuper d’un réseau de 12 salles ! C’est lui qui va m’expliquer comment il est possible d’arriver à une telle détérioration des qualités de projection. En fait, les copies leur arrivant en début de semaine ils n’ont que très peu de temps pour les monter et donc quasiment pas de temps pour vérifier les défauts qui pourraient survenir.EASTERN PROMISES Ce seront les séances du mercredi matin qui joueront le rôle de révélateur. A ce moment, la technique entre en jeu et tous les problèmes vont forcément montrer le bout de leur langue à peu près au même moment puisque les séances commencent à peu près dans le même laps de temps. La scène où tous les clignotants rouges s’allument en même temps sur le plan de Paris, dans DOBERMANN. Ce qui s’est passé pendant EASTERN PROMISES est un défaut relatif au format du film qui fait basculer la projection en CinémaScope lorsque certains scotches entrent en contact avec… (c’est à ce moment-là que j’ai moi-même coupé le son du projectionniste pour n’en garder que l’image tant l’explication devenait pointue et qu’il faisait comme si je connaissais tous les termes qu’il employait, à moins qu’il me parlât en wolof…) et c’est pour cela qu’il s’est produit ce problème ! Tu m’en diras tant ! La véritable réalité c’est qu’un projectionniste n’a pas à quitter sa cabine quand un film est lancé. Vous imaginez un conducteur de train qui lance la machine et s’endort pour ne se réveiller qu’au prochain arrêt ? Vous avez déjà vu un entraîneur souhaiter bonne chance à ses joueurs, rentrer chez lui pour regarder le match et revenir à la fin pour faire le bilan de la rencontre ? Arrivez-vous seulement à concevoir qu’un candidat à la Présidence de la République promette lors de sa campagne qu’il interdira les parachutes dorés dès qu’il sera élu, et qu’une fois en place il abandonne cette idée à peine deux mois plus tard ? Euh… Non, là c’est un mauvais exemple.

Le client n’est plus roi. Il ne l’a jamais été d’ailleurs. C’est une élucubration tout aussi fantasque que celle qui donne à penser que le crime ne paie pas. Et comme on ne travaille qu’avec ce que l’on nous donne, aucun projectionniste n’est à incriminer dans l’affaire qui nous concerne. Tout cela n’est qu’un choix patenté des dirigeants du Pathé Wépler de réduire au maximum les coûts de fonctionnement. Car enfin quoi ? Le Pathé Wépler serait-il à ce point au bord de la faillite qu’il ne puisse embaucher d’autres projectionnistes afin que chaque séance se déroule dans des conditions correctes ? Bien au contraire, le cinéma se porte bien et même plutôt très bien. Qui plus est, les projectionnistes se sont déjà plaints auprès de leurs supérieurs pour les informer de la catastrophe toujours permanente qui hante le terrain. Mais ces revendications sont restées sans réponse. Ce n’est donc pas un problème de communication puisque chaque partie est au courant de ce qui se joue. C’est donc une politique purement mercantile qui anime les directeurs. Seul l’argent qui rentre dans leurs caisses les intéresse et peu importe les conditions qui se dégradent. Ce qui se trouve corroboré par toutes les remarques que « La lumière vient du fond » a régulièrement archivées depuis à peu près deux ans et demi. Nouvelle vilenie des nababs indolents.

            Le monde va mal.

Là, c’est David Cronenberg qui le dit dans EASTERN PROMISES. Alors, c’est vrai qu’avec un tel réalisateur aux commandes la mise en scène à toujours quelque chose à dire et que, même si le film se trouve limité au même inaboutissement que nous avions rencontré dans son précédent (A HISTORY OF VIOLENCE), il faut quand même souligner l’extraordinaire solidité de toutes ses parties. C’est accrocheur, endiablé, taciturne et faussement belliqueux. La scène dans les bains est absolument magnifique ! La forme enlace le fond. Et malgré tout, je me suis plus attaché aux comédiens qu’à tout le reste. La direction d’acteurs est ici très étonnante. Surprenante, je dirais. D’un côté, l’inévitable Viggo Mortensen qui allie sobriété et efficacité dans un cocktail démentiel de fulgurance gestuelle et d’intensité du regard. De l’autre, le parodique Vincent Cassel qui déménage à coups de tractopelle et de bulldozer tant sa composition se définit par une logique de chantier, comprenez de gros œuvre. Et c’est normal !!! Il ne nous a jamais habitués à broder les napperons de Tata Jacqueline, certes, et le garçon est capable du pire (LE PACTE DES LOUPS, LES RIVIERES POURPRES, SHEITAN, ah oui, il y a SHEITAN ! Finalement, EASTERN PROMISES n’est pas son plus mauvais rôle vu qu’ici il est presque aussi mauvais que Lou Doillon dans BLANCHE) comme du passable (SUR MES LEVRES ou SA MAJESTE MINOR, en même temps c’est facile vu le niveau de jeu lamentablement bas du film). Allons-y franchement : il surjoue tout à coups frelatés de regard prétentieux, de sourcils renfrognés, de visage baissé en signe de défiance et de texte où il appuie chaque consonne pour qu’il n’y ait pas de doute : le méchant c’est lui. Tout cela n’est que l’attirail de la petite frappe conventionnelle qui se croit au dessus du pavé, le petit nerveux qui se prend pour le caïd et qui défie à tour de bras. Or, dans le film de David Cronenberg, cela ne colle pas. Associé aux autres personnages, celui de Vincent Cassel est incroyablement cliché, vulgaire et sans complexités. En fait, il est bien évidemment en contrepoint du personnage de Viggo Mortensen, mais je doute fortement que Cronenberg l’ait dirigé dans cette voie de simple racaille. Je crois bien plus aux limites de l’acteur qui l’ont poussé à se retrancher dans une forme convenue, déjà vue, là où il n’est pas possible de se tromper. En fait, Kirill est un homme à la troublante relation paternelle qu’il entretient avec Armin Mueller-Stahl. Là, d’accord, c’est juste effleuré. N’y aurait-il pas eu d’autres scènes coupées au montage à cause de cette impossibilité casselienne à rendre cet affrontement ? Et puis c’est un chien fou, mais il est tout aussi dangereux que Viggo Mortensen. Or, le danger n’est jamais palpable car Vincent Cassel ne sait pas où le prendre pour le développer. Mortensen l’a trouvé dans le silence, Cassel croit que c’est dans le bruit et l’exubérance. S’agite et se pavane… Prestation qui alourdit considérablement le film. Tout comme le spectateur a mal pour le comique qu’il voit se ridiculiser à la télévision lors d’une émission en direct où personne ne rigole, il souffre tout autant pour Vincent Cassel à chaque fois qu’il vient défendre ce qu’il croit être juste. En tout cas, cela me fait bien rire quand je l’entends se faire mousser en train de dire qu’il est régulièrement contacté par les américains mais qu’il refuse à chaque fois parce qu’il devrait jouer le méchant français de service ! Pas très fair-play pour nos amis russes, tout ça… Américains, russes, français, c’est le concours de celui qui aura le président le plus affligeant ? Rappelons aussi pour les âmes sensibles que Vincent Cassel clame haut et fort que son nom ne l’a pas aidé et qu’il ne doit qu’à son talent la place qu’il s’est bâtie tout seul dans le cinéma. Tiens, quelqu’un qui ne remerciera personne à part lui-même quand il recevra un César, je veux voir ça !

VIGGO MORTENSEND’un côté, le charismatique Armin Mueller-Stahl, glacial par le sang-froid qu’il dégage de tant de maîtrise et cette incapacité à le prendre en traître. L’expérience qui parle. La force tranquille. L’allure respectable et le masque du démon. Un rôle schizophrénique servit par une constance dans la révélation de ces deux faces. Jamais l’une ne trahit l’autre. Quand la seconde prend le dessus, c’est encore avec l’apparence de la première. Et vice versa. Jamais tout blanc. Pareil avec le noir. Mélangez les couleurs, vous enrichirez votre palette et n’aurez rien de superficiel à rajouter. De l’autre côté, la bien plus sage Naomi Watts, belle comme toujours, je dirais même flamboyante dans son rapport à la beauté. Au contraire d’une Angelina Jolie sans charme, elle ne joue pas avec et c’est grâce à cela qu’elle dégage autant de sex-appeal. Bonne idée la moto, le casque. C’est l’ajout de ces éléments quotidiens qui l’ancrent dans un désir proche du nôtre. Personnage moins percutant que ceux des mâles, elle tire néanmoins son épingle du jeu par les contrastes intérieurs que révèlent des gros plans ou des plans plus appuyés. Tout en subtilité. Pastels et finitions en dorures. Un peu ingrat pour la comédienne et pourtant c’est là aussi du grand art !

Ce que le cinéma français vient de se prendre en pleine chetron ! Leçon de direction d’acteurs et confrontation directe avec ce que nous avons à opposer à l’international : Vincent Cassel. 2 à 0. Une balade de santé. Ce qui est terrible dans tout cela ce n’est pas tant que la supériorité américaine soit une nouvelle fois démontrée, c’est surtout de se rendre compte à quel point ils restent encore innovants et foisonnants sur tous les fronts. Rappelez-vous ce que David Cronenberg tentait de nous dire lorsqu’il avait attribué, en 1999, les prix d’interprétation du festival de Cannes à Séverine Caneele et Emmanuel Scotté pour l’ignoble L’HUMANITE. Des non professionnels ! L’ambiguïté venait sûrement du mot « prix » car, après tout, la relance du jeu professionnel n’a-t-elle pas aussi à s’intéresser aux diverses formes d’expression, et tant qu’à faire dans les bases mêmes où les professionnels de la profession puisent leur inspiration ? C’est ainsi que nous sommes aujourd’hui en train de prendre en compte petit à petit l’importance majeure du cinéma de Maurice Pialat, notamment dans sa première époque moins ambitieuse. Le cinéma restera toujours un art du semblant. A ce titre, il aura toujours besoin d‘acteurs. Mais le travail de ces comédiens, de quoi s’enrichit-il ? Cette année, quasiment en même temps sortirent PARANOID PARK de Gus Van Sant et SA MAJESTE MINOR de Jean-Jacques Annaud. Acteurs non professionnels pour le premier et vieux de la vieille (c’est aussi valable pour les jeunes que nous y voyons) dans le second. Il en ressort un film américain bien plus convaincant que cet autre petit étron français où chacun théâtralise son interprétation, joue, cabriole, cabotine, déclame, beugle, truque, récite, et encore tout un tas de combinaisons qui pouvaient passer à la dernière période glaciaire mais ne satisfont plus aujourd’hui les exigences du cinéma moderne. A côté, PARANOID PARK trouve un second souffle dans son incarnation. Et peu importe si elle n’est pas composée. Elle ne sent pas le vieux, c’est déjà ça.

Premier gros enjeu de l’art dramatique français : l’impossibilité de se renouveler. Le cinéma en lui-même se repose sur la Nouvelle Vague depuis son avènement et peine à se dépêtrer de son ancienne gloire. J’en veux pour preuve toujours les mêmes têtes d’affiches et le manque d’appel des nouveaux talents. Chez les hommes, qui peut me citer un excellent comédien de moins de 30 ans ? Aux Etats-Unis, à 30 ans, Johnny Depp, Sean Penn et Leonardo DiCaprio étaient déjà consacrés. D’abord, la formation est sensiblement différente des deux côtés de l’Atlantique. Et surtout, les occasions de faire ses premières armes sont légions chez les massacreurs d’Indiens. Leurs séries télévisées ont nettement plus de cachet que les insipides productions qui défilent sur nos chaînes. Et puis les films pour adolescents sont un véritablement marché toujours inexploité ici. Quand on sait que PUMP UP THE VOLUME date déjà de 1990, on se demande pourquoi aucun producteur ne s’est encore penché sur la question. C’est en jouant dans A NIGHTMARE ON ELM STREET que Johnny Depp a commencé ! Là-bas, l’adolescence est décomplexée du système parental. Dans nos films, le jeune est toujours envisagé sous l’égide d’un tuteur et sa vie n’a d’existence que par l’histoire de son représentant légal. D’ailleurs, bien souvent, le scénario sert le parent et non l’enfant. Jamais l’adolescent ne fait le film (les exemples contraires : LE PERIL JEUNE, LA HAINE etc. restent anecdotiques). C’est à cela que ressemble un cinéma vieux fait par des vieux. Une vision unilatérale de la jeunesse, qui est comme certains se la figurent et comme les mêmes s’étonnent des voitures qui brûlent soudainement. Il n’est pas étonnant que la nouvelle génération se sente attirée par le dernier cinéaste français à l’avoir touchée au plus près : Maurice Pialat.

            Le monde va mal.

Et moi aussi. Quelque chose s’est déréglé en moi. Je ne dois plus être tout à fait normal, je ne dois plus être tout à fait sain d’esprit. Ce qui m’arrive est exceptionnel et ne répond à aucune logique, même pas au fameux théorème de Pythagore. Je me sens fiévreux et nauséeux rien qu’à savoir que je m’en vais écrire cet oxymore appréciatif : j’ai aimé le dernier Lars Von Trier. Ca y est, nous le perdons. Vérifiez l’encéphalogramme ! Rassurez-vous, quand je dis que j’ai aimé, nous sommes très loin d’être face à un chef-d’œuvre, mais comparé à l’ensemble de ses films, nous pouvons fanfaronner à qui voudra l’entendre (et surtout le croire) que Lars Von Trier a fait un film intéressant à plus d’un titre. C’est son deuxième. Etrange accident de parcours qu’était BREAKING THE WAVES, film délicieux de bout en bout, œuvre majeure du romantisme moderne et petit bijou cinématographiquement transcendant. Nous nous demandons encore comment le danois a pu sombrer alors que tout ne pouvait que lui sourire après une telle réussite. En fait, il faut l’envisager comme un expérimentateur, un chercheur de laboratoire, sinon il n’existe pas. Il n’a de définition que par son instabilité à reproduire les formes qu’il exploite. Voilà bien le seul côté sympathique que nous pouvons lui reconnaître, car s’il est bien une idée qu’un véritable artiste doit se faire de son art, c’est qu’il ne peut lui être dicté par n’importe qui ou n’importe quoi. Et Lars Von Trier a continuellement été un réalisateur en phase de recherche. Cela n’a pas commencé avec le Dogme. Avant BREAKING THE WAVES, il nous a donné (encombrants présents) les œuvres aussi expérimentales qu’inutiles que sont EPIDEMIC et THE ELEMENT OF CRIME. C’est pour cela que BREAKING THE WAVES n’est pas exactement un accident de parcours de la manière dont Lars Von Trier considère l’expérimentation. L’expérimentation ne me dérange pas quand elle est vécue comme un facteur venant fondre les règles préétablies et annoncer l’avènement d’une informité qu’il nous faudra apprivoiser. Mais il n’y a pas que l’innovation qui marque les esprits. Lars Von Trier l’a bien compris. Il est alors devenu le fer de lance de tout un mouvement qui s’ancre dans un certain désoeuvrement face aux piétinements cinématographiques mondiaux. Nous parlions plus haut de vision artistique. Chercher les vecteurs qui permettent d’accéder à une expression cinématographique. En voici une. Lorsque vous vous demandez comment faire du bon cinéma, là vous êtes dans le vrai. Quand vous vous posez la question de savoir comment révolutionner la machine cinématographique, là vous devenez froidement calculateur et tendez à soulevez le couvercle de la marmite où balbutie le compromis entre votre sens artistique et le coup médiatique. Comme je considère Lars Von Trier comme quelqu’un d’éminemment intelligent, je dois avouer que sa tactique est fort bien vue et ne pouvait forcément que fonctionner. Mais sujette à des fluctuations puisqu’elle jongle avec les effets de mode (c’est pour cela que je ne lui pardonnerai jamais la vidéo pour DANCER IN THE DARK, même si le film est abominable sur bien d’autres points). Il a parfaitement compris le pouvoir médiatique que représente la moindre idéologie arty aux yeux de ceux qui ont peur de passer à côté de la nouvelle Nouvelle Vague. Or, cela n’est valable qu’un moment. Personne ne s’intéresse indéfiniment aux histoires écrites sur du vent. Comme l’extra-terrestre de Roswell n’a plus intéressé personne quand la supercherie fut découverte (alors que c'est à partir de ce moment qu'il devenait intéressant), Lars Von Trier, et plus encore le Dogme, a progressivement déserté les rubriques cinéma. C’est aujourd’hui que l’on disserte enfin sur les espaces confinés où sont relégués les lamentables articles du Dogme (quasiment pas suivi, d’ailleurs). Lars Von Trier lui-même n’est plus en odeur de sainteté. C’en estLE DIREKTORpresque de l’ostracisme. MANDERLAY est passé complètement inaperçu à Cannes. A juste titre. Et DIREKTOREN FOR DET HELE s’est formidablement gaufré la chapelure dans le peu de salles qui lui ont été attribuées. Lars Von Trier n’est plus à la mode. C’est bête ! Juste au moment où il redevenait intéressant ! Du coup, il rajoute un article au Dogme : l’Automavision. Tout cela me fait terriblement penser à Claude Lelouch qui ne peut s’empêcher de faire ses films en fonction du relais médiatique. HOMMES, FEMMES, MODE D’EMPLOI nous a été vendu sur le nom de Bernard Tapie. ROMAN DE GARE par le pseudonyme dont il fut obligé de s’affubler, amenant ainsi la référence aux critiques qui flinguent à chaque fois ses films et toute la victimisation de sa personne qui en a découlé. J’vous jure, m’sieur, c’est pas ma faute si mon film il est mauvais. C’est la faute aux critiques ! La malhonnêteté incarnée. Voilà ce qui m’énerve le plus dans cette idée qu’on ne nous vend plus de cinéma ! Le rapprochement entre ces deux énergumènes n’est pas si innocent que cela. Rappelez-vous 2004. Que de grands événements ! Abu Grahib, le tsunami, le premier mariage homosexuel, la mort de Ticky Holgado et… LE GENRE HUMAIN !!! Ca vous dit quelque chose, la grande trilogie inachevée de Claude Lelouch ? Ce qui devait être sa « Comédie Humaine », sa « Tour sombre », son STAR WARS urbain ? Un flop monumental dès la première semaine d’exploitation et deux suites qui ne virent jamais le jour ! La faute aux critiques, aux terroristes, à l’abbé Pierre, la Vache Qui Rit, tout ça quoi ! Eh bien, notre ami danois il a eu vachement peur ! Sa trilogie commencée avec DOGVILLE tapait très fort médiatiquement mais mettait aussi en lumière toute les limites de son esbroufe. Les critiques commençaient à se désengager et le mouvement à s’essouffler sérieusement. Il ne le savait pas encore et devait attendre MANDERLAY (un peu moins mauvais mais tout aussi nerveusement insupportable) pour faire les frais de son outrecuidance. Plus personne n’était avec lui. Indifférence générale à Cannes. Vous imaginez le troisième opus dans lequel personne ne voudrait mettre une caillasse ou aucun distributeur ne voulant prendre le risque de le sortir ? Notre bon fourbe décide donc qu’il fera une pause histoire de redorer son blason, et quoi de mieux qu’une bonne vieille comédie pour se racheter auprès du public ? Bien vu ! Voici donc : DIREKTOREN FOR DET HELE.

Mais quand est-ce que ce genre de cuistre comprendra que l’on ne peut plus rien apporter au cinéma depuis l’avènement du parlant ? L’expérimentation, la vraie, c’est encore et avant tout de la mise scène. Depuis le temps que je vous le rabâche ! Or donc, Lars Von Trier aime la mise en scène mais il aime encore plus que l’on parle de lui et encore encore plus parler de lui (je vais y revenir). Alors il se propose de faire un film par Automavision. Pour ceux qui n’y entendent rien, sachez dans un premier temps qu’il s’agit d’un procédé au nom fort laid qui permet à un ordinateur de choisir de manière complètement aléatoire tout un tas de critères comme le cadre, le travelling, l’exposition ou même la longueur focale. Dans un second temps, Google est votre ami. Attendez, attendez… De manière complètement aléatoire ? Oui, vous avez bien lu ce que j’ai bien écrit ! Le cadre ne répond plus à une question de cohérence et de rendu émotionnel pour Lars Von Trier. Remarquez, c’était déjà convenu lorsqu’il utilisait une caméra à l’épaule et déjà, à l’époque, ses films éprouvaient le même problème d’impossibilité à restituer chaque impression. Et DIREKTOREN FOR DET HELE souffre de ces obligations contractuelles. Avec un grand dépit de notre part. Car, tout comme FESTEN (nettement plus fort cependant), nous nous disons que Lars Von Trier s’est piègé lui-même et qu’il est passé très près de faire un chef-d’œuvre. Du gâchis. Finalement, le danois ne change pas. C’est bien ce que nous disions : un peu de poudre aux yeux pour masquer le fait qu’il recommence ad vitam aeternam le même film. Mais que cherche-t-il véritablement à faire ? C’est entendu, il a trouvé un nouveau moyen d’attirer les feux sur lui, mais côté artistique (puisque c’est d’amalgame dont il s’agit, nous l’avons dit plus haut, et Lars Von Trier a quand même une âme d’artiste, qu’il vend, certes, mais qu’il cherche surtout à faire s’exprimer), quelle est sa visée avec l’élaboration de cet Automavision ? C’est une réponse assez simple que nous allons donner, assez simple dans le sens où il ne refait que le même film donc il ne recherche que le même rendu désengagé de toute appartenance cinématographique. Par ce côté un peu foutraque de valeur de plans, de saccades, de désoptimisation de l’image et du son, il essaie de créer une nouvelle morphologie qui ne souffrirait aucune allusion, aucune familiarité avec le commun, le déjà vu. Créer le monstre. Lars Von Trier est aussi génial (avez-vous remarqué la fréquence à laquelle il emploie ce mot ?) que peut l’être le docteur Frankenstein. Le but est avoué : déstructurer pour effacer l’idéologie. Euh… Ce n’est pas déjà de l’idéologie, ça ?

Voilà pour le premier abord, ce qui nous vient premièrement à l’esprit lorsque le faire-part nous arrive. Mais comme nous sommes des spectateurs ravis de pouvoir expérimenter (après tout, il n’y a pas que le réalisateur qui est dans ce cas-là !), oublions ce premier jugement succinct qui n’est rien d’autre qu’intellectualisé, et essayons d’être réceptif pour savoir comment le processus nous parvient. Dès les premières images, le sol se dérobe sous nos pieds, nos sens sont en apesanteur, nos gourmettes se décollent. Nous ne sommes pas en terrain connu, c’est sûr. Mais qu’est-ce qui semble si sûr ? Que le travail de sape de Lars Von Trier vient de frapper un grand coup ou que nous sommes submergés par une approche totalement déboussolée de notre ressenti ? A vrai dire, toute cette machinerie est d’une lourdeur que l’on peut qualifier de « peine à jouir ». Ou, pour reprendre un cliché très lelouchien (je le fais exprès, vous l’aurez compris) : TOUT CA… POUR CA ! La machine choisit les cadres de manière aléatoire, mais il faut savoir qu’ils ont été préalablement composés par le chef opérateur. Et il y en a qui sont tout simplement sublimes ! Des larmes jusqu’à se déshydrater ! Oui, mais voilà, les cadres ne font pas le film. Tout comme le scénario ne fait pas le film, les acteurs ne font pas le film et les voyages forment la jeunesse. Ce montage épileptique rompt constamment toute conjecture due à la mise en scène que met en place le réalisateur. Au lieu d’éjecter l’idéologie, c’est le spectateur qui se trouve éjecté à tout bout de champ. Jusque-là c’est parfait, c’est exactement là où voulait en venir Lars Von Trier. Il le dit d’ailleurs ouvertement lorsqu’il filme dès le début une vitre où son reflet habilite très pachydermiquement le spectateur à comprendre qu’il va pouvoir rire un peu de lui-même. En fait, lorsque les plans se succèdent sans repère géographique, le temps de réadaptation suffit à briser la continuité de l’action. Mais le pire ce sont ces plans sublimissimes dont je parlais à l’instant, qui interviennent comme un cheveu sur la soupe alors qu’ils ont été conçus comme des cerises sur un gâteau. Alors qu’ils sont censés se comporter comme des valeurs ajoutées, c’est-à-dire produire un impact émotionnel bien précis à des endroits bien précis, ils sont disséminés de manière illogique et n’ont donc aucune valeur puisqu’ils ne sont rattachés à aucun enjeu de récit. Du signifiant vide de contenu en quelque sorte. Ca porte un nom ça, et c’est pas joli-joli ! Car, une fois de plus, si un plan est si singulier qu’il n’impacte aucun réflexe émotionnel, il extrait le spectateur du film car il le soumet à un acte gratuit qui, s’il est normalement constitué, ne peut que l’interroger.

Empiriquement, l’Automavision n’est jamais pertinent. Ce n’est que conceptuel et raisonné (vous comprenez l’intelligence de Lars Von Trier maintenant ?) Ce procédé ne reste viable que dans l’absolu. Une idée de liberté totale, de consécration de l’artiste au sein de son épanouissement illimité, de recherche permanente et de refus de s’accommoder des techniques préexistantes. Toute la panoplie qui consiste à faire s’extasier de joie les critiques avides de militantisme concernant une nouvelle vision du cinéma, les mêmes un peu bobos qui se pâment d’admiration sur toute nouveauté en en revendiquant la paternité (c’est bien connu que chacun veut être le premier à écrire sur la dernière petite bombe à la mode). A n’en pas douter nous en trouvons une forme un peu primaire dans toutes les bonnes écoles de cinéma. Alors qu’avons-nous là ? Ni plus ni moins qu’une nouvelle forme d’écriture cinématographique dont les critiques ont voulu s’emparer mais de manière totalement intellectuelle. Comme ils font la plupart du temps. Pour eux, le taux d’intérêt des films ne varie qu’en fonction des déductions cérébrales qu’ils seront capables de solutionner. Et sur le papier l’Automavision peut paraître pertinent selon les projections de certainsLARS VON TRIERd’entre eux. Mais combien ont passé le seuil de l’écrit pour nous parler de ce qu’ils ont perçu en face de l’écran ? Comme jamais, aucun ne nous parle de lui ! Nous en arrivons donc à la conclusion que DIREKTOREN FOR DET HELE est un film de critiques ! Et en même temps il a été fait pour le public. Nous voilà donc bien face à cette « opération rachat » dont nous parlions. Dites donc, cela ne vous fait-il pas penser à du gros cinéma commercial ? Nous parlons de cinéma expérimental, mais il est très étonnant que le sujet d’étude de Lars Von Trier correspond étrangement à une attente spécifique du public. Au lieu de choisir un cinéma plus introspectif ou plus sombre, il tape directement dans le rythme. C’était donc cela : comment faire en sorte de garder son public le plus longtemps possible dans la salle. Lars Von Trier sacrifie tout son sens de l’autocritique à un artifice contemporain très horripilant : changement de plan toutes les 2,3 secondes. Et cela ne vous fait pas penser au laborieux BATMAN BEGINS avec son insupportable montage survitaminé ? Bravo le cinéma d’auteur !  Froidement calculateur. Mais c’est aussi dans cette ambiguïté que s’exprime Lars Von Trier. Il n’y a pas à choisir entre un vulgaire manipulateur qui ne cherche qu’à s’attirer tous les regards, et une sorte de génie incompris. D’abord, c’est très réducteur et, en plus, ce ne serait pas totalement vrai. Le danois est un manipulateur, ça c’est certain, nous venons de le démontrer. Mais il est aussi un artiste qui a une vision toute particulière dont il revendique la très grande liberté au rythme de son Dogme et autre Automadébilevision. Or, en s’emprisonnant derrière un certain nombre de règles (il paraît qu’il va tourner son prochain film en se bandant les yeux et en ne filmant que la nuque de ses comédiens), il biaise son propre sens artistique pour faire naître une légende déviée de la sienne. On peut toujours dire que c’est une autre façon d’engendrer l’art. Faux. C’est une manière de l’étouffer. De l’art réprimé restera tout de même de l’art. Seulement il y aura toujours quelque chose d’inaccompli, quelque chose qui ne sera pas pris en compte, un manque organique. Voilà une idéologie de la répression très sarkozyenne ! Et c’est sous un prétexte bien-pensant que Lars Von Trier nous revient sans cesse avec une nouvelle manière d’appréhender le cinéma. D’accord, c’est toujours du cinéma. Mais ce n’est pas parce que cela ne répond à aucune règle que c’est forcément porteur d’éclairs de génie. Comme les critiques restent dans le théorique, ils ont vite fait de porter aux nues tous ces artifices de création. La théorie a cela de magnifique qu’elle peut mener à tout et son contraire. Leur vision de l’expérimentation ne pourrait pas revêtir un quelconque caractère négatif du fait même de son agencement supposé à définir l’artiste. Non ! L’expérimentation c’est aussi laisser la place à l’erreur, aux essais infructueux, aux marches arrière nourries de leurs insuccès.

Le décor planté, attachons-nous à ce que DIREKTOREN FOR DET HELE a de plus intéressant à nous offrir. Dès le début, le pire est à craindre. Je m’enfonce dans mon fauteuil en espérant que personne ne me remarque. Je vais laisser mon fauteuil me dévorer. C’est qu’il n’attend pas 5 minutes pour nous énerver, le danois. C’est direct, sans finesse et toujours aussi manipulateur. Le réalisateur qui nous parle directement. Quelques mots pour nous prévenir que le film est un peu étrange mais qu’il ne s’agit que d’une comédie sans prétention. Il va nous falloir apprendre à passer outre cet avertissement (et l’Automavision, mais nous avons déjà expliqué pourquoi) si nous voulons apprécier le film. En grand menteur qu’il est, cette introduction n’est pas vraie. L’histoire se déroule dans le milieu de l’entreprise et est bien plus féroce qu’elle ne veut l’avouer. Et puis, cette lumière crûe et souvent bleutée (pas ma tasse de verveine, mais bon) donne le la en matière de comédie : ce sera cruel ou ce ne sera pas. Toutes ces interventions de Lars Von Trier seront bien évidemment inutiles et inopérantes. Leur vrai dessein étant de dissocier le spectateur du film dès le départ, l’Automavision s’en chargera assez par la suite. Et puis, cette constante volonté de nous orienter, de vouloir nous prendre par la main pour nous dire la façon dont il faut envisager le film, ce qu’il faut en attendre et ce qu’il faut y comprendre !!! Dis Lars, tu viens me tenir la main la prochaine fois que je traverse les passages piétons ? Et ce n’est pas fini puisqu’il nous a gardé le meilleur pour la fin : « Je tiens à m’excuser auprès de ceux qui en attendaient plus et auprès de ceux qui en attendaient moins. Quant à ceux qui ont eu ce qu’ils voulaient, c’est qu’ils le méritaient. » Propos primaire asséné avec beaucoup de conviction. Grande naïveté pédante d’une ironie insipide. Une synthèse qui reste superficielle puisqu’il n’y avait rien à rajouter. Difficulté de flirter avec l’intensité des grands auteurs scandinaves.

Et c’est dommage car DIREKTOREN FOR DET HELE est riche d’attaches sociales sur les comportements entre dirigeants et dirigés. Du social, enfin ! Et du point de vue contraire à celui qui semble chaque fois nous importer. Eh oui ! Ce ne sont pas les opprimés que suit Von Trier, mais plutôt celui de qui proviennent les directives. C’est tout le rapport hiérarchique qu’il va ici mettre à mal avec les différentes réactions avérées. A ce titre, le coup de poing de Casper Christensen est absolument délicieux dans sa conception puisqu’il n’est pas amené. Von Trier ne prépare pas le terrain. Il installe juste le malaise et c’est lorsque la situation explose que tout le vécu de l’entreprise nous saute aux yeux. Très bon point. Il met en exergue cette grande idée que chaque personne est assujettie à un rôle. C’est celui que les autres attendent qu’elle joue, mais c’est aussi le seul qu’elle est capable d’effectuer. Le système aliène et enferme progressivement l’individu dans son rôle prédéfini. C’est contre cela que lutte Jean Albinus : essayer de modifier l’image que les employés ont de leur patron tout en conservant ses principales caractéristiques. Grand film sur l’actorat (qui déploie donc cette merveilleuse idée que nous sommes tous les acteurs de notre propre vie, mais que nous ne décidons que très peu du rôle que nous y jouons) et sur les acteurs. La direction d’acteurs est impeccable. Ils sont tous d’un niveau exceptionnel. Bien sûr, leurs rôles sont aussi très dessinés. CLAUDE LELOUCHEtiquetés plutôt. C’est ici qu’il faut relativiser l’importance que prend l’entreprise. DIREKTOREN FOR DET HELE n’est pas un film sur l’entreprise. Jamais l’action ne s’y attarde. Qui plus est, la vision de Lars Von Trier serait complètement avilissante et grossière envers cette équipe de piètres employés. Pas bien plus que cette vision du grand patron menteur et hypocrite. Il se trouve que le milieu du travail était le plus à même à rendre les oppositions entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent (la politique pouvait aussi servir de modèle, d’une manière un peu trop Stabilo Bossée à mon goût). Nous comprenons alors l’utilité que revêt pour Lars Von Trier l’avertissement du début. Une façon de se préserver de toute attaque en brandissant la carte de la bonne foi : « Oh ! Mais ce n’est juste qu’une comédie, j’avais prévenu ! » Pas si inoffensive que cela, mais une comédie quand même, il est vrai. Car nous nous amusons beaucoup. C’est même son atout majeur. Des répliques inattendues. Des situations qui nous décontenancent. Un jeu qui ne cherche jamais le rire. Le gimmick au sujet des danois et des islandais est tordant. Et la scène de baise avec Iben Hjejle (voilà une vraie beauté !) est sûrement ce qu’il y a eu de plus drôle sur nos écrans cette année. Un rythme comique entretenu jusqu’à la fin. C’est très souvent subtil, plein de trouvailles et follement rafraîchissant !

Et dans le contenu, Lars Von Trier ne lésine pas sur les moyens non plus. Sa charge est sévère et, évidemment, il s’est réservé le plus beau rôle. Parce qu’il faut bien le dire, DIREKTOREN FOR DET HELE est un film tout ce qu’il y a de plus autobiographique. Lars Von trier ne fait que parler de lui. Il règle ses comptes avec Björk et Nicole Kidman, valorise l’âme du décisionnaire et surtout ne manque pas d’exposer les deux faces de sa personnalité à travers Jean Albinus et Peter Gantzler. C’est tout son rapport au cinéma et à la critique qui s’en trouve dévoilé. Car la grande question qu’il pose c’est : « Qui dirige qui ? » Belle réflexion sur le devenir de nos actes, sur les forces de l’ombre qui sont les seules à véritablement tirer les ficelles. Il livre enfin un peu de ses origines manipulatrices tout en acceptant bien d’affronter le revers de la médaille lorsque son jeu ne convainc pas ou plus. Ainsi, lorsque Lars Von Trier avoue lui-même se considérer comme un réalisateur très surfait il le met au service de son génie. Géométrie variable.

C’est bien ça le monde : on nous dit que tout va bien et on nous montre le contraire. Heureusement qu’il restera toujours quelques irréductibles gaulois pour ne pas se laisser englober par ce « on ».

In « La Lumière Vient Du Fond » we trust.