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6 novembre 2008 4 06 /11 /novembre /2008 23:59

ROCKNROLLA            Dieu est un fumeur de lavande. C’est même pas les paroles ! Si, c’est lui-même qui m’a dit !

Voilà.

Voilà, voilà…

Va trouver quelque chose d’intelligent à dire après cela ! Peut-être poser une question qui fera s’interroger le lecteur sur la médiocrité de son existence en même temps qu’il nous vénèrera quand il s’imaginera que nous en détenons la réponse. Allons-y : « Où se posaient les hirondelles avant l’invention du téléphone ? »

Mmouais…

Esprit Canal.

Re-mmouais et pas glop. L’œil noir vous guette et l’humour est mort.

Parlons plutôt amour du geste.

            Si je vous dis Guy Ritchie (à vos souhaits !), vous me répondez : « Say you say me », et là je vous arrête car vous confondez avec Lionel Richie. Non, il fallait bien entendu répondre soit Madonna soit « prénom à la con » car il n’y a qu’aux Etats-Unis que Guy est un prénom qui ne fait pas plombier moustachu en bleu de travail.

Guy Ritchie (à vos souhaits !) nous le connaissons bien ici pour avoir déjà parlé de son REVOLVER sorti en 2005 et qui nous avait laissé une belle impression quant à sa dynamique et son audace. De loin son meilleur film.

Le 19 novembre 2008, Guy Ritchie (à vos souhaits !) nous revient avec son ROCKNROLLA. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il frappe fort d’entrée. Une introduction sèche, ultra-rapide, avec beaucoup de montage et d’une fulgurance que peu de cinéastes atteignent. Puis, il nous aiguille sur un générique d’une beauté à faire pleurer La Vache Qui Rit. Mélange entre pochoir et bande dessinée. Un joli caviar à cinq manches qu’il nous claque sur la joue. Entre amis, ça se fait ! Nous nous disons alors que s’il continue à se la jouer à la Cosaque jusqu’à la fin, c’est probablement à l’un des grands films de l’année que nous assistons.

Malheureusement, le film s’arrête de faire du cinéma et se lance très vite dans la politique puisqu’il ne tient pas toutes ses promesses.

A vrai dire, nous exagérons un peu puisque, du cinéma, vous en trouverez quand même beaucoup dans ROCKNROLLA. Evidemment, il aurait été quasiment impossible de tenir le rythme effréné du début pendant tout le métrage, mais le vrai problème c’est qu’il manque d’un rythme un poil soutenu pendant toute sa première partie. Du coup, l’attente qu’il crée paraît longue, très longue. Le film s’embourbe dans de longues scènes d’exposition dues au nombre important de personnages et de sous-intrigues. Pourtant, nous aimons bien cela à « La lumière vient du fond », les films riches sous toutes leurs formes ou qui partent dans tous les sens selon un fil directeur qui n’est pas forcément le fil narratif (comme chez Bertrand Blier). Dans ROCKNROLLA, tout est narratif. Il s’ensuit donc que le spectateur doit faire connaissance avec nombre de personnages qui ont parfois des histoires trop longues à défendre. Guy Ritchie (à vos souhaits !) tombe ici dans le verbeux.

Ces personnages sont extrêmement travaillés. Ils ont chacun leurs spécificités à tel point qu’ils en deviennent trop voyants. Guy Ritchie (à vos souhaits !) retrouve ici ses vieux démons de minuit dont SNATCH est l’emblème (c’est aussi l’un des défauts majeurs chez les frères Coen). C’est-à-dire qu’il s’agit d’un défilé de personnages hauts en couleurs, prétexte à des numéros d’acteurs parfois excellents mais qui parasitent très vite les enjeux du film. Comme il existe des films de scénario, ROCKNROLLA devient un film d’acteurs.

Mais ce n’est pas tout. Ce qui frappe très vite c’est aussi la photographie que Guy Ritchie (à vos souhaits !) et David Higgs ont mis au point. Elle est assez surprenante car en contradiction complète avec le titre du film et sa définition : la grande vie, le clinquant, le bling bling, le beurre, l’argent du beurre, la fermière, la vache, le lait et un carré de Kiri, ça c’est pour moi, c’est cadeau. La photographie est uniformément désaturée, pas forcément ma came mais cela donne un petit cachet « en devenir » plutôt pas bégueule si l’on songe à ce que nous laisse miroiter le titre. Son côté fané contraste directement avec ces visées de luxe, misère ultime de la star du rock qui espère ce qu’il y a de mieux sans se rendre compte qu’elle vit dans la misère la plus totale. Dans le même genre de prouesses stylistiques, ROCKNROLLA joue un maximum sur les effets de mode. Et c’est d’ailleurs très bien fait. Beaucoup de montage. Des cadres parfois recherchés mais sans rapport avec la mise en scène. Un cheveu sur la soupe et un rendu vain. Et cela tout du long. ROCKNROLLA s’échine, dépense son énergie, nous offre quelques belles friandises mais uniquement pour le plaisir d’offrir, se traîne, finit par s’essouffler et ne parvient qu’à être un film fashion. Décoratif.

ROCKNROLLA est bourré d’humour, certaines scènes sont très réussies (notamment cette poursuite interminable où l’adversaire semble ne jamais vouloir mourir ; une refonte des codes qui rappelle les idées du très doué Christopher McQuarrie). Il fait montre de qualités de réalisation indéniables et nous avons souvent envie de l’aimer. Encore eut-il fallu que Guy Ritchie (à vos souhaits !) ait quelque chose à dire ! Nous sommes loin de l’hystérie annoncée.

ROCKNROLLA c’est un peu comme l’odeur de l’essence.

C’est fort, c’est prégnant, c’est même très agréable au passage, mais à force de l’humer cela devient lourd jusqu’à nous rendre indisposés.

            Il ne faut pas croire Antoine de Maximy. Son film J’IRAI DORMIR A HOLLYWOOD est bel et bien un documentaire. Un documentaire qui s’occupe plus de sa petite personne que du continent américain. Le principe est simple : Antoine débarque aux Etats-Unis dans le but de passer une nuit chez une star de cinéma. Il va donc traverser le pays d’une côte à l’autre selon le même principe. Il rencontrera beaucoup de personnes, dormira chez certaines, discutera de son caméscope avec de jeunes Noirs férus de haute technologie, essaiera de pervertir quelques Amish, deviendra baby-sitter pour chat, jouera à cache-cache avec George Clooney, sera le passager de l’homme le plus dangereux au volant d’une voiture, nous montrera concrètement l’un de ses fantasmes automobiles les plus pervers à base de bas nylons etc.

J'IRAI DORMIR A HOLLYWOODComme Antoine se taille un bout de brousse tout seul, il se trouve bien obligé de faire face à toute la partie technique de son film. Il s’est donc équipé de plusieurs caméras. Ce système se trouve harnaché sur son propre corps. Au bout d’un bras mécanique une caméra le filme en permanence, une autre est censée filmer ce qu’il voit, et son dernier œil il le porte à la main : un petit caméscope qui lui permet d’être plus précis dans ce qu’il souhaite capter. Antoine de Maximy étant l’épicentre de son sujet, J’IRAI DORMIR A HOLLYWOOD débouche sur un film narcissique, documentaire sur quelqu’un qui choisit de partir à la rencontre des américains et non documentaire sur les américains. Outre ce dispositif de caméras qui oriente le film en ce sens, il est aussi post-produit dans le même ordre d’idée. Petite démonstration classieuse sans être ostentatoire : lorsqu’il arrive à la Nouvelle-Orléans, Antoine de Maximy discute avec un des autochtones qui lui déconseille fortement d’aller visiter un certain quartier de la ville. C’était évidemment ce qu’il ne fallait pas lui dire puisqu’il va s’y aventurer derechef. La ville est désolée après le passage de l’ouragan Katrina. Rares sont les personnes dans les rues. La première qu’il croise est un homme qui hésite entre la pose affligée ou le désarroi stellaire. Visiblement, il n’est pas au mieux. Question vivacité il ne doit pas faire des étincelles aux Hippos Gloutons. Accroupi, la queue qui pendouille et la tête entre les jambes (ou l’inverse), il peine à la relever (la tête) lorsqu’Antoine de Maximy passe devant lui. Son teint blafard nous renseigne sur la dose de substances illicites qui transitent dans son corps. Dès lors qu’Antoine de Maximy s’assoit à côté de lui et que l’homme se met à parler en code, une musique tendue vient souligner une anxiété grandissante jusqu’au moment où l’homme se lève et met la main à sa poche. Antoine de Maximy décide de s’éloigner et nous ne saurons jamais si l’homme s’apprêtait à quelque action nuisible. Mais la musique nous signale très nettement que l’angoisse monte peu à peu en notre ami Antoine jusqu’au moment où il se sent clairement menacé par ce climax de la main à la poche. Et c’est parce qu’il ne souhaite pas atteindre le point de non-retour qu’il fuit la discussion. Mais, dans les faits, l’homme ne s’est jamais montré hostile ni menaçant. Il a simplement engagé la conversation. Vu son état, rien ne peut nous dire s’il souhaite plus que quelqu’un lui vienne en aide ou si toute situation est un prétexte pour agresser les gens et leur extirper leur argent. Toute l’orientation que prend la scène naît du montage (Antoine de Maximy a précédemment pris soin de mentionner que l’endroit est loin d’être sûr) et par la musique qu’il a voulu anxiogène.

Il existe un autre exemple encore plus parlant.

Plus tard dans le film, Antoine rencontre un autre gars nommé Charly qui n’a pas non plus l’air d’avoir la lumière à tous les étages. Ce dernier lui demande de l’amener à l’hôpital, puis, il lui parle de sa mère avec qui il vit et de tout un tas d’autres choses qui n’ont ni queue ni tête. Antoine accepte de le véhiculer. Charly s’installe sur le siège du mort et, en fin de compte, demande à son pilote de le ramener chez lui, à quelques mètres de là. Une fois arrivé, il l’exhorte à venir dans sa maison. Antoine hésite et se laisse finalement convaincre lorsque Charly lui assène sèchement qu’il veut lui montrer ce qu’il a fait. Antoine se retrouve devant la porte d’entrée, Charly est déjà à l’intérieur et hésite de nouveau. Notre névrosé insiste toujours pour qu’il rentre. Celui-ci ressort et juste à ce moment-là son chat en profite pour rentrer dans la maison. Charly saute sur l'occasion et demande à Antoine de faire sortir le chat. Antoine lui réplique qu’il peut très bien le faire tout seul. Mais à ce que prétend Charly il en est incapable, c’est au-dessus de ses moyens. Notre homme est dans un délire psychotique qui le montre très ramolli moralement et, de fait, physiquement. Nous ne connaîtrons jamais le pourquoi de la chose. Peut-être vient-il de se faire larguer par ses drôles de dames… En tout cas, il est dans l’incapacité d’user de la force. Mais comme aux Etats-Unis une arme peut surgir de nulle part, Antoine continue à flipper sa maman et rentre dans cette maison douteuse en essayant de se rassurer comme il peut. La musique est alors revenue depuis un bon moment. Il se passe à ce moment-là une petite merveille cinématographique. La mise en scène nous aiguille vers un danger imminent (il n’en est rien puisque Charly est incapable de violence et paraît facilement maîtrisable si Antoine reste vigilant), mais ce danger reste relatif puisque la caméra se focalise sur Charly. Sauf que, pour faire sortir le chat, il faut rentrer dans la maison et donc tourner le dos à Charly. Je vous laisse le plaisir de découvrir le dénouement par vous-mêmes… Rien que par ce procédé, Antoine de Maximy crée une tension digne d’un film d’épouvante. Une vraie belle scène de genre un peu malgré elle. Encore une fois, le ton de la scène est nettement orienté vers ce qu’Antoine a ressenti et non pas une version objective des faits. Jamais il n’utilisera le même procédé pour des personnes chez qui il ne sentira pas d’ondes négatives et pourtant, qu’est-ce qui lui prouve que des tueurs en série ne se cachent pas derrière l’apparence de gens tout ce qu’il y a de plus respectables ? C’est, à mon avis, une vision du danger plus terrifiante, si l’on se réfère à divers faits divers et aux personnes interviewées qui avouent régulièrement : « C’était quelqu’un de tout à fait normal, discret, sans histoires » ou encore « Jamais on aurait pu soupçonner que… »

C’est bien pour cela que J’IRAI DORMIR A HOLLYWOOD est l’aventure d’Antoine de Maximy aux Etats-Unis et non pas un document qui cherche à retracer les comportements de nos voisins d’outre-Atlantique.

Et puisque nous en sommes à parler de problématiques personnelles, je vous dirai que je m’interroge fortement sur la finalité si chère à Antoine de Maximy. Autant j’arrive à concevoir la recherche que constitue la rencontre humaine et qui débouche souvent sur des confessions très touchantes par leur caractère spontané, autant le fait de coucher chez les personnes apparaît comme un argument inutile uniquement censé faire passer l’idée du concept qui n’est ni plus ni moins que de rencontrer des gens. Antoine de Maximy filme ces rencontres mais jamais les nuits qu’il passe en leur compagnie. Jamais cette intimité inconnue ne l’intéresse bien qu’il avoue ouvertement que c’est son but. Et c’est vrai que cette interrogation est intéressante parce que nous ne savons pas comment dorment les gens. Ma question est donc la suivante : est-ce que cela lui apporte vraiment quelque chose de dormir chez eux et, le cas échéant, pourquoi n’en fait-il pas état ?

Si on vous dit que vous allez voir un film français et qui plus est d’espionnage, il est hautement probable que le vertige des sens est chez vous une activité qui confine au suicide cérébral.

Et pourtant, quelqu’un a su profiter de la faille jamesbondienne (héros qui a depuis longtemps délaissé l’espionnage, je me demande même s’il a jamais su ce que c’est) pour en revenir à ses lettres de noblesse en nous livrant un film très proche des méthodes employées par les services secrets. Cet homme s’appelle Philippe Haïm et avec SECRET DEFENSE il nous livre un excellent film, à la fois passionnant, intelligent, palpitant, ambigu, sombre et gourmand.

SECRET DEFENSE nous parle de la D.G.S.E., des manières dont ils recrutent et des différentes techniques qu’ils emploient (jusqu’à l’illégalité) pour parvenir à s’approcher de leurs ennemis (ici des extrémistes islamistes qui préparent un attentat terroriste). Alors là, cela tombe très bien parce qu’étant donné que je bosse pour la D.G.S.E. je vais pouvoir enfin parler de ce que je connais (sans vous en délivrer les secrets, vous pensez bien !) Le fait est que j’ai été assez surpris par la manière dont Philippe Haïm aborde ce milieu. D’abord parce qu’il cherche à coller au plus près de leurs méthodes. L’écho est juste. C’est en grande partie ce qui fait le succès du film. Je dis bien en grande partie parce que cela n’est pas une étape obligatoire. Un film d’espionnage n’a pas besoin de suivre la grand-route du réalisme pour fonctionner. En ce qui concerne SECRET DEFENSE c’est quand même son atout majeur. D’une manière formelle, le film ne s’ancre pas dans cette catégorie « cinéma du réel » avec sa panoplie qui va du style documentaire aux acteurs livrés à l’improvisation. SECRET DEFENSE est autrement construit. Il est très écrit et suit des rails scénaristiques très précis. C’est véritablement son approche de la D.G.S.E. qui est prenante. Nous sentons que Philippe Haïm s’est extrêmement documenté et s’est entouré de consultants particulièrement solides. Le film diffère donc de productions comme AGENTS SECRETS de Frédéric Schoendoerffer qui montrait de grosses lacunes dans sa façon d’appréhender le métier-titre. Evidemment, tout n’est pas plausible (certaines opérations sont bien plus déléguées qu’il n’apparaît) car Philippe Haïm fait face à des exigences cinématographiques auxquelles il ne compte pas déroger. C’est sa grande force : du vrai cinéma dans sa conception, qui n’hésite pas à se foutre du consensuel et à montrer la violence sans rajouter de grandiloquence, et surtout qui est capable de rassembler un large panel du public.

SECRET DEFENSESi SECRET DEFENSE ne peut se targuer d’être un chef-d’œuvre, il est un grand film qui sait de quoi il parle, qui en parle très bien et qui sait respecter son sujet. Son fil conducteur reste ainsi visible malgré toutes les autres voies que le film emprunte. Il ne sacrifie rien à un cahier des charges qui lui imposerait un brin d’émotion ici, un zeste d’humour dans le coin là-bas au fond, une pointe de violence pas trop violente en sous-couche, un soupçon d’érotisme en vue de la bande-annonce etc. Nous pouvons toujours trouver à redire sur la photographie mais elle reste soignée. A défaut d’être employé dans la mise en scène, le son est joliment travaillé, avec beaucoup de relief, ce qui change un peu de tous ces films français où l’on entend sur le même niveau tout ce qui se passe à un kilomètre à la ronde. Vous trouverez quelques très jolis plans. Le découpage est très ingénieux. Le montage l’accompagne. Bref, rien d’exceptionnel mais rappelons-nous qu’il n’y a pas que l’innovation qui marque les esprits. Sans quoi Dany Boon serait pauvre à l’heure actuelle.

SECRET DEFENSE est délicieusement haletant.

Sa vraie gageure provient de sa construction. Si J’IRAI DORMIR A HOLLYWOOD était un miroir qui renvoyait sa propre image à Antoine de Maximy, SECRET DEFENSE est aussi bâti selon un principe de réflexion, mais plus complexe. Selon son réalisateur le film est bâti en miroir avec d’un côté la D.G.S.E. et de l’autre l’organisation terroriste. Parce que s’il essaie de s’immiscer sur le mode opératoire d’un camp, il considère l’autre tout autant. Chacun renvoie sa propre image à l’autre dans le but de présenter un face à face où se confondent leurs méthodes. Mais leurs finalités sont différentes. C’est pour cela que j’y porterais une précision en parlant plutôt de reflet sur eau. L’eau reflète une image proche de l’originale ou, plus précisément, elles ont cela de différent que l’une peut exister sans l’autre.

Une autre grande satisfaction que nous retirons du film est cet axe qui vise la force obscure de la D.G.S.E. Philippe Haïm oriente son film vers les tréfonds d’une organisation qui travaille sur l’humain, mais où toute aseptisation des sentiments devient une force de travail. C’est la face sombre, le sens caché, la part d’ombre qui intéresse Philippe Haïm. Outre la mission et son procédé scénaristique qui nous tient en haleine, il en profite pour révéler ce qui innerve les enjeux des deux camps, à savoir la manipulation des personnes qu’ils recrutent. Les destins de Vahina Giocante et de Nicolas Duvauchelle sont alors très révélateurs du produit de leur investissement dans l’opération, généralement divisé par leur véritable fonction. Le pion n’avance que d’une seule case. Et c’est là où le film n’est plus aussi clair qu’il le laisse présumer. L’importance qu’il donne aux deux interprètes cités précédemment devient de plus en plus floue jusqu’à dévoiler tout son machiavélisme. Ces jeunes ne sont que des objets qui servent à attaquer l’ennemi par ses failles. Ils sont utilisés comme des armes qui, lorsqu’elles se déclenchent, propulsent des balles qui détruisent irrémédiablement leurs vies lors de l’impact.

Finement joué monsieur Philippe Haïm !

Saluons pour terminer un fort beau casting qui épice le film de toute sa diversité. Simon Abkarian et Rachida Brakni sont les vrais grands comédiens qui sont d’immenses bouffées d’oxygène à chacune de leurs apparitions. Le premier dégage de sa tranquillité une intensité qui peut exploser à tout moment. C’est dans la sobriété qu’il enregistre la classe de son personnage ainsi que sa dangerosité. Sa précision dans sa voix et ses gestes rendent compte de sa préciosité et de sa hiérarchie. Rachida Brakni, elle, dégage une puissance dans son regard qui révèle tout le côté lapidaire de son personnage. Elle est intense et affûtée. Nous ne pouvons évidemment pas ne pas parler de Gérard Lanvin, comédien que nous aimons beaucoup sauf quand il essaie de faire du Lino Ventura. Ici, D.G.S.E. oblige, dans les locaux chacun prend un air sévère et fermé. On se la joue personnage important qui n’est pas là pour raconter des histoires de Toto. On sent qu’il ne faut pas jouer au con avec des personnes imbattables à « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Même si nous avons l’impression que Gérard Lanvin force un peu le trait à nous dire : « Je fais vachement bien le mec qu’on peut rien lire sur son visage », la prouesse est difficilement jouissive. Le parti pris l’isole et arrive à dévoiler toutes ses finesses lorsque la fin du film nous montrera un homme brisé, en complète dérive dans son rapport à l’autre. Je serai plus modéré en ce qui concerne Nicolas Duvauchelle et Vahina Giocante, comédiens que je n’ai jamais appréciés mais pas détestés non plus. Je campe tout de même sur mes positions car nous pouvons très vite ressentir leurs limites lorsqu’ils ont à jouer des situations plus profondes (lorsque Vahina Giocante pleure ou lorsque Nicolas Duvauchelle implore qu’on ne le tue pas). Ils sont néanmoins très investis et témoignent d’une force de conviction impeccable qui en fait des personnages friables particulièrement convaincants. Ils prouvent ainsi notre grande théorie selon laquelle il n’existe pas de mauvais comédiens mais que de mauvais metteurs en scène. Théorie devenue pour nous une évidence comme lorsqu’après avoir fouillé votre narine vous vous écriez : « Des fois tu sors des crottes de nez tu te demandes comment tu faisais pour respirer avec ! »

Terminer sur une telle phrase, ça le fait, non ?

Ca, c’est sûr, si on n’aime pas la poésie…

30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 19:07

            On peut très bien s’appeler Marie-Anne Chazel et nourrir une passion dévorante pour l’œuvre d’Ingmar Bergman.

MARC DUTROUXVoici donc résumée ma conception globale du cinéma : un genre n’est pas plus noble qu’un autre ; il y a autant de bons et de mauvais films (à part pour les films X puisque leur genre a très vite été sacrifié en place publique, mais disons qu’originellement ils en avaient le même potentiel) dans chaque division que l’on peut faire des oeuvres, c’est-à-dire selon les genres (western, guerre, drame, fantastique, pinku eiga, films à la con dits « de Lars Von Trier »…), les influences (Nouvelle Vague, cinéma novo, expressionnisme allemand…), les époques (cinéma primitif, cinéma contemporain…), leur classification (diverses interdictions) ou leur niveau de production (série B, série Z, blaxploitation, art et essai…), c’est pour cela qu’ici nous parlons tantôt d’un film français en noir et blanc où les jeunes ne font que de fumer et de se poser des questions existentielles que même dans la vraie vie ils se saouleraient mutuellement mais pas là, tantôt d’un film iranien qu’ils font tous semblant de trouver ça génial mais, franchement, à part donner des points C.N.C. et des subventions aux producteurs ce nouveau CITIZEN KANE n’a aucune ambition, tantôt d’un blockbuster qui prône la tolérance en détruisant tout à coups d’effets spéciaux tout pourris, oui, mais à la fin rien ne sera comme avant (tu m’étonnes !) car maintenant le héros il a un soleil dans son coeur, tantôt d’un film métulvévien qui dure 3 heures 57 et qui alterne en un effet stroboscopique un écran noir et des gens qui hurlent à 2 centimètres du micro parce que « sinon », comme dit le réalisateur : « leur souffrance ne peut pas s’entendre », tantôt d’un film de niakwés qui parlent avec des lettres qu’on ne sait même pas comment leur alphabet a pu sortir d’un cerveau évolué, mais qu’en fait on apprend en lisant des bouquins que leur civilisation a tout inventé avant la nôtre et qu’elle est bien plus en avance sur nous alors c’est pour ça qu’on ne peut pas la comprendre, tantôt d’un film fait par mon voisin avec son téléphone portable mais c’est son chien qui est censé filmer or là je crois reconnaître, ah non, en fait c’est, oui c’est ça, c’est bien le chien qui est en train de le manger et là c’est l’intérieur du chien, puis il y a la digestion, puis la défécation et enfin la consécration dudit film décoré de récompenses pour son audace, et, finalement, j’en viens à la conclusion que les films cons ne rendent pas les gens cons sans quoi les films intelligents rendraient les gens intelligents, or ce n’est pas le cas, donc les films cons révèlent les gens à leur connerie, ils les flattent et ils se croient obligés de montrer à quel point ils sont atteints en décernant tout un tas de médailles et d’objets plus biscornus les uns que les autres, et en créant du talent là où il n’y en a pas, normal, faut bien que la connerie serve à quelque chose.

Bref, nous passons de l’un à l’autre sans se soucier de quoi que ce soit et avec une facilité déconcertante, tout comme Marc Dutroux le faisait avec des petites filles durant cet âge d’or où une telle blague faisait encore rire (et même la petite Marion) - ah oui, parce que je ne vous ai pas dit mais l’humour est mort, aujourd’hui pour faire de l’humour il faut tomber dans le vulgaire, signe que plus les libertés individuelles se rétractent plus ce qui nous paraissait trivial (parce que acquis) devient la nouvelle norme du rire et nous replonge 40 ans en arrière, comme si les Monty Python et Les Nuls n’avaient pas existé, mais je n’en dis pas plus car nous verrons cela ainsi que beaucoup d’autres films tous aussi éloignés les uns que les autres parce que le cinéma c’est la diversité (putain, c’est beau ce que je viens de dire, je vais siffloter « La ballade des gens heureux » pendant 1 minute 24 pour témoigner mon bonheur !)

Commençons par dire du mal de Claude Chabrol.

Et vérifions le postulat déjà démontré (lorsque j’avais parlé de MADEA’S FAMILY REUNION, c’était le jeudi 26 avril 2007 dernier) qui prouve qu’on peut être sympa et complètement con, mais, attention, je ne dis pas que Claude Chabrol est un con (non, il ne le dit pas, il l’écrit), je dis que MADEA’S FAMILY REUNION l’est sans sourciller et son personnage principal par-dessus tout, mais pour Claude Chabrol l’adverbe complètement est un peu excessif, je le reconnais, sauf que dans ma bouche c’est amical et affectueux, parce que nous aimons bien l’écouter parler le vieux bonhomme, il émane de lui une chaleureuse impression d’insoumission à toute forme de contrariété qui ne peut que nous le rendre cordial et fraternel mais cela s’arrête là, car au bal des cinéastes de brasserie il ferait l’ouverture et n’arrêterait sûrement pas de guincher toute la soirée ; et c’est par le cou que nous le prendrions à la buvette de ladite soirée pour lui dire, passablement éméché : « Bon, Claude, ça suffit maintenant les conneries ! Qu’est-ce que t’as encore fait avec LA FILLE COUPEE EN DEUX ? Tu te rends compte que tes spectateurs vivent en dessous du seuil de pauvreté cinématographique ? »

MARIE-CHANTAL CONTRE LE DOCTEUR KHAChabrol, c’est la disette du cinématographe, or, rendons-lui quand même justice, le pauvre bougre a tout de même quelques petites choses intéressantes en 50 films et des poussières et nous pouvons citer L’ENFER qui aurait dû valoir un César à François Cluzet (mais que fait la C.V.R. ?), LA CEREMONIE (son dernier bon film), BETTY (décidément, ce début des années 90 et véritablement l’époque où il a été le plus intéressant), ALICE OU LA DERNIERE FUGUE (film très (d)étonnant dans sa carrière) ou encore QUE LA BETE MEURE, mais je vous fais grâce de tous ces petits films anonymes qu’il nous a pondus par-ci par-là juste parce qu’il avait la possibilité et l’argent pour monter des projets sur son nom, ce qui est très certainement ce qui me débecte le plus lorsque je songe à tous ces réalisateurs moins connus qui se voient claquer les portes au nez et à leur barbe parce qu’ils ne sont pas les amis de, recommandés par, parce que leur projet est trop original, parce que ce n’est pas ce qu’attend le public, parce qu’il faudrait Garou dans le rôle principal ou tout simplement parce qu’on avait dit pas de baskets, à ce petit jeu là les puissants gagneront toujours car la raison du plus fort est toujours la meilleure puisqu’il ne faut jamais dire Jean de La Fontaine, alors bien sûr cela fait peur mais il faut se placer au-dessus parce que le produit de ta peur est un frein.

Le problème c’est que lorsque Claude Chabrol a cette immense chance que de pouvoir tourner son film, il en profite pour faire son petit réalisateur de brasserie, c’est honteux / Petit slash, ça change des parenthèses, pour spécifier à ceux qui ne connaissent pas cette expression qu’un cinéaste de brasserie est un dérivé de l’expression « comédien de brasserie », entendue il y a maintenant quelques années par un metteur en scène faisant passer une audition à un comédien, le metteur en scène le questionnant s’il avait un texte de présentation, quelque chose de drôle et le comédien demandant s’il comprenait bien qu’il lui demandait de le faire rire et que dans ce cas-là c’est non parce qu’il n’est pas un comédien de brasserie, eh bien réalisateur de brasserie même combat, c’est un exécutant, celui à qui l’on demande de faire ce qu’il sait faire et s’il y a plus c’est pas la peine de laisser c’est toujours plus cher et ça c’est sûr c’est la logique des chinois faut toujours qu’ils vous rajoutent de la sauce à ras bord ça pèse plus sur la balance, en l’occurrence vous ne voyez pas le rapport pourtant je l’affirme bien haut : le Claude Chabrol tel que vendu dans le commerce est bel et bien bridé /

Comment vous dire ce qu’a été le visionnage de LA FILLE COUPEE EN DEUX ? Disons que si je pouvais matérialiser mon ennui, je pense qu’il pleuvrait des parpaings. Claude Chabrol a définitivement fait son entrée dans le Consortium des Laxatifs du Cinéma où nous retrouvons tout un tas d’autres retraités du cinéma tels Woody Allen ou Francis Ford Coppola car, à en juger leur anomie cinématographique, ou la routine s’est installée ou les pensions à payer sont plus importantes que prévues ou encore l’envie libidinale de faire sens s’est considérablement affaiblie, bref ils n’ont plus grand-chose à dire (et nous sommes obligés de nous les coltiner jusqu’à leur extinction), c’est exactement là où je voulais en venir car LA FILLE COUPEE EN DEUX est vide, vide, vide, pas un iota de mise en scène, un film qui a moins d’idée que l’opposition française (une opposition française, ça existe ça ?), c’est bête à manger du foin, c’est la sempiternelle histoire d’adultère made in France et même si cela aurait pu faire un très beau film (je continue à croire et à militer pour faire comprendre qu’il n’existe aucun sujet stupide au cinéma et même ceux qui ont déjà été usités jusqu’à plus soif peuvent encore donner de magnifiques œuvres car c’est la mise en scène et uniquement la mise en scène qui fera toujours la différence) nous n’y trouvons pas assez de tout et un peu trop de rien ; je ne saurais détailler tout ce que nous pouvons trouver d’indigent à l’intérieur de cette gloriole sans gloire, mais pour vous donner une idée de ce qu’est le rythme du film et de l’acuité névralgique du monteur (une monteuse plus précisément : Monique Fardoulis, égérie émorfilée du Claude depuis MARIE-CHANTAL CONTRE LE DOCTEUR KHA (très étonnant lui aussi) et qui n’a jamais travaillé pour quelqu’un d’autre vous vous en doutez bien), je vous résumerais LA FILLE COUPEE EN DEUX comme un film étouffant dû à son suspense au rythme d’une course en déambulateur [il est temps que Claude Chabrol s’inspire de l’exemple donné par Patrick Poivre d’Arvor et qu’il laisse sa place à la jeunesse, je lui préfère mille fois ceux qui sifflent la Marseillaise, eux qui ont des choses à dire à défaut d’en avoir à revendiquer].

Faut-il terroriser les terroristes ?

UWE BOLLAngoissante question à laquelle tente de réponde Uwe Boll dans POSTAL qu’il présente comme son meilleur film (en même temps ce n’était pas très compliqué), mais même comparé à un film de Lars Von Trier, « meilleur » est un adjectif contre-indiqué et ne pensez pas que j’en profite au passage pour lancer un as de pique au réalisateur danois car si on y réfléchit de plus près on peut trouver plein d’avantages à s’appeler Lars Von Trier, à savoir notamment la possibilité de se garer sur les places pour handicapés, Lars, si tu nous lis tu peux peut-être nous aider à résoudre cette mystérieuse énigme : pourquoi y a-t-il un stationnement pour handicapés en face de ma piscine ?...

Pour en revenir à POSTAL voilà un film qui part dans tous les sens mais jamais le bon, le moins que l’on puisse dire c’est que le film ne manque pas de folie, il ose sans cesse, il dépasse les limites même du bon goût, il rebondit constamment sur des idées scénaristiques, il part complètement dans la folie jusqu’à l’abstraction, jusqu’à avouer qu’il n’est rien d’autre qu’une farce, c’est ce que dit le gag du chat empalé sur une arme à feu, le coup part et l’on ressort le chat qui n’est pas mort, alors de deux choses l’une ou le réalisateur n’a pas voulu aller jusqu’à nous faire croire que le personnage tuait le pauvre animal rien que pour un gag ou il hésite entre la grosse farce et le film engagé qui a besoin d’une certaine tenue pour être crédible et là j’opte pour cette solution qui me paraît plus probable au vu de la couleur que prend petit à petit POSTAL, ce qui prouve que c’est un film bien raté car si Uwe Boll avait persisté dans le registre de la farce il aurait sûrement plus respecté la folie de son sujet, oui mais voilà, il a d’autres ambitions et notamment celle de faire passer des messages, intention peu honnête au cinéma comme nous l’avons toujours pensé, d’autant qu’ici le petit papier à glisser apparaît presque naïf tellement la vision d’Oussama Ben Laden et George W. Bush batifolant main dans la main pour bien nous faire comprendre que l’un vaut l’autre et vice versa est une interprétation bassement populiste et un raccourci opportuniste, ce qui n’est d’ailleurs pas très étonnant si l’on s’attarde aussi sur cette scène complètement mélo lorsque le héros expose sa vision d’un monde meilleur, nous avons affaire ici avec exactement les mêmes méthodes que l’on utilisait dans les films de propagande, sans parler de ce symbole de l’anarchie tatouée sur le bras d’un des personnages qui est certes un rebelle mais il ne prône jamais l’anarchie à aucun moment, maintenant j’en suis persuadé : Uwe Boll manipule des notions qu’il ne connaît pas, il amalgame bon nombre de choses sans précaution et ses petites provocations seraient autrement bandantes si quelque chose d’un peu plus réfléchi se cachait derrière tout cela.

JUDD APATOWTout cela ne serait rien si le film était au moins drôle mais à part le porno dans la caravane, tout est raté, tombe à plat ou peut-être n’a jamais vraiment décollé et l’humour du film reste simplement au ras des pâquerettes comme le gag du landau, belle idée vue et revue et il n’y a rien qui fasse plus de mal à un spectateur qu’un effet qui se veut drôle et qui ne parvient qu’à singer le bruit d’un pétard mouillé, parce que l’humour est mort, parce qu’Uwe Boll n’a pas le sens de la rupture, parce que FORGETTING SARAH MARSHALL est animé des meilleures intentions, que parfois le sourire vous prend et puis il y a obligatoirement un événement inutile qui vous l’efface, et c’est vrai qu’en matière de rupture la bande à Judd Apatow nous avait habitué à mieux, jetez un œil du côté de KNOCKED UP ou de la série « Freaks and geeks » vous serez très agréablement surpris, en oubliant d’ignorer une bonne part de ses productions comme SUPERBAD ou THE 40 YEAR OLD VIRGIN qui confirment ce que je vous disais plus haut : aujourd’hui l’humour est vulgaire ou n’est pas, et FORGETTING SARAH MARSHALL ne déroge pas à la règle (dans une moindre mesure), premier scénario de Jason Segel (qui ne me convainc jamais en tant que comédien, je le trouve mou, peu inspiré, falot et veule) qui manque un peu de relief car dès qu’il débarque à Hawaï la pastorale débute et si vous avez l’habitude de vivre au grand air vous n’avez plus qu’à patienter et même si la mise en scène nous offre quelques petites audaces bienvenues +++ comme la nudité frontale de Jason Segel +++ elles ne sont toujours qu’en réaction à une pruderie qui nous ramène quelques années en arrière et moi je préfère un style d’humour plus fin, plus racé même s’il convient de dire que ce genre de production est à mettre nettement au-dessus du panier (c’est ça ! Et dites à César que j’ai la Gaule), ce qui rend l’humour encore plus triste, révélateur d’une pudibonderie qui gangrène bien des aspects de notre société actuelle et qui muselle de plus en plus les comiques, ce qui m’amène à rebondir sur COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC réalisé par Antoine de Caunes précédemment auteur de 3 longs métrages insipides et maintenant cela en fait 4, l’humour ne renaît toujours pas de ses cendres, les zygomatiques sont tristes et le spectateur se fait voler 8,60 euros, même s’il n’y avait pas grand-chose à attendre avec un tel énergumène derrière la caméra, cette fois-ci on abuse vraiment de votre crédulité, la mise en scène d’Antoine de Caunes est totalement artificielle, il essaie de nous montrer qu’il sait faire bouger une caméra, m’enfin mon arrière grand-père aussi avec son Parkinson, mais pour créer la moindre émotion vous repasserez par la case départ et vous ne toucherez pas les 20 000 francs réservés aux banques en faillite, parce que COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC est un film bêtement didactique qui s’occupe plus de son histoire que de son impact sur le spectateur, ce qui, finalement, nous fait sortir de la salle en étant resté complètement étranger au métrage, qui n’est pas généreux comme pouvait l’être l’homme en question, et qui plus est nous le présente dans tout ce que sa candidature a eu de plus néfaste sur lui jusqu’à lui enlever son humour intérieur, à ce titre une scène est très révélatrice de cette orientation : celle où Coluche annonce avec un air subséquemment désappointé qu’il n’a pas les COLUCHE, L'HISTOIRE D'UN MEC500 signatures, dis, tu crois que tu la sens pas venir l’émotion qui monte qui monte là ? Oui, sauf que tout cela c’est de la fiction pour assombrir le personnage parce que Coluche n’a jamais recherché à obtenir ces petits griffes si prisées pour la bonne raison qu’il avait annoncé dès le début qu’il ne souhaitait que foutre la merde, que cette campagne n’était qu’une joke (awesome, en l’occurrence) ce qui est pourtant clairement dit dans le film (comment faire autrement), alors pourquoi rendre son propos aussi bancal si ce n’est pour répondre à des logiques scénaristiques hypothéquées par ce postulat de base en trois parties : thèse, antithèse, synthèse, auxquelles j’en rajoute évidemment une quatrième : foutaise, du coup le film esquive de plus en plus la grosse plaisanterie chère au comique et s’enfonce dans des lourdeurs que la mise en scène ne peut alléger car, que voulez-vous, quand un réalisateur vous met du reggae pendant la scène où son personnage principal fume de la beu, je crois que tout est dit sur sa faible propension à nous régaler de gourmandises cinématographiques, ce qui fait qu’il nous livre un film qui reste en surface, à l’image de son rythme extrêmement monotone, sans fulgurances, mais aussi en surface de son sujet car il y avait beaucoup à dire selon les vues de Coluche à propos de la politique qu’il défend et de son rapport notamment social aux personnes qu’il a alpaguées dans son exhortation désormais célèbre, mais non, COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC n’est qu’un film anecdotique, qu’un film informatif sur ce que nous savions déjà, comme en témoigne (là encore, bêtement) les repères chronologiques disséminés tout au long du film, parfois jusqu’à regrouper les faits en dépit de la vérité historique [nous sentons bien que la petite énumération des unes de journaux et des réactions médiatiques sont un condensé de ce qui s’est passé sur plusieurs semaines alors que, dans le film, tout surgit à peu près au même moment, après tout LA HAINE était aussi un condensé d’événements censés se dérouler sur plusieurs mois au lieu d’une seule journée et cela marche très bien, sauf que nous parlons ici de faits historiques qui ont bel et bien eu lieu à un instant I, ce qui est toujours très troublant lorsqu’ils sont passés sous le joug d’un révisionnisme aveugle et irresponsable, mais le film n’est pas à cela près car, plus grave, il joue aussi avec les chiffres des sondages lorsque l’on entend dire que Coluche est désormais à 16 % d’intentions de vote, or c’est une contre-vérité historique puisqu’il n’a jamais atteint ce chiffre, le seul sondage ayant mentionné ce chiffre demandait simplement aux personnes interrogées si elles avaient eu envie, à un moment ou à un autre, de voter pour Coluche, ce qui est tout de même très différent], finalement COLUCHE, L’HISTOIRE D’UN MEC est au cinéma ce que la course en sac est au 110 mètres haies.

Les bons films, c’est pour quand ?

N’en jetez plus, nous y voici : PHANTASM est un film rude et abrupt, réalisé en 1979, il est devenu un joli petit classique du genre que les années ne parviennent pas à éroder et à la revoyure et à la revoyure et à la revoyure et encore à la revoyure c’est toujours étonnant de constater à quel point le film est prenant (tout comme l’était le jeune marié) par son étrangeté diffuse, son atmosphère qui s’installe dans une grande mise en scène baroque (merci à Don Coscarelli) où se mêlent des friandises acidulées comme celle d’Angus Scrimm qui marche au ralenti et tourne son regard vers A. Michael Baldwin (un de plus, tiens, à quand un Baldwin président des Etats-Unis ou de l’Association des unijambistes contre les voitures à pédales ?) DON COSCARELLIeffrayé, ça tombien c’est justement de peur qu’il est question dans ce premier d’une longue série dont on annonce le numéro V pour l’année prochaine, cette peur où se placent nos grands conflits thétiques c’est-à-dire toute conception élaborée par notre imagination et qui n’existe que dans un espace symbolique que nous avons créé de toutes pièces, c’est pour cela que, dans PHANTASM lorsque l’on recommande à notre Baldwin de service de ne pas avoir peur, c’est son imagination qu’on lui demande d’annihiler car la peur n’existe que par la projection que l’on fait de soi, par toute altération de notre intégrité personnelle et Angus Scrimm est une menace pour notre jeune ami, une menace qui n’a pas de nom, c’est dire la puissance du symbolisme qu’il dégage et la force du phantasme de ce jeune homme qui, suite à la mort de ses parents et maintenant de son frère, se trouve brutalement confrontée à elle dans tout ce qu’elle a d’incompréhensible pour un jeune être que l’âge monopolise habituellement à davantage se préoccuper de la vie et de tout ce qu’elle a à lui offrir, et pourtant il se met à la souhaiter inconsciemment cette mort (c’est ce qui rend le film trouble, donc intéressant), à l’appeler de toutes ses forces, à faire en sorte que ce cri détourne l’attention d’Angus Scrimm sur lui et, en même temps, il éprouve sa confrontation à la mort dont il a peur, cette chose terrifiante complètement inconnue et abstraite, car l’angoisse, c’est bien connue, se tapisse dans l’ombre, elle est partout et nulle part à la fois, c’est exactement le sujet principal du film HALLOWEEN de John Carpenter, sorti 5 mois plus tôt, et cela nous interpelle singulièrement à quel point les deux films tissent les mêmes thèmes et développent la même crainte : que ce qu’ils ont imaginé de pire puisse effectivement exister, idée qui atteint un stade ultime lorsque ces films témoignent d’un degré encore supérieur, un niveau où Michael Myers et le croque-mort n’existe même plus (rappelez-vous à la fin d’HALLOWEEN quand le corps disparaît un peu trop vite pour que ce soit crédible, et la fin de PHANTASM où l’on apprend au coin du feu que tout ceci n’était qu’un rêve, mais à partir de quel moment exactement ? Le croque-mort n’a-t-il vraiment pas existé ?), par leur désintégration ces figures emblématiques perdent leur caractère de produit (le produit d’une peur), ils ne sont plus une menace ils sont LA menace, celle qui synthétise la somme des appréhensions et des terreurs que les enfants voient en toutes choses, les dangers qui leurs sont exposés, les affres qu’on leur transmet et qui s’ancrent au plus profond d’eux-mêmes en d’inextricables angoisses que l’on déguise sous le nom de croque-mort, de croquemitaine, de Michael Myers ou de Tall Man mais qui n’ont qu’une seule dénomination commune : le Mal, la peur primale qui œuvre dans l’ombre, symbolisée par Angus Scrimm (figure indissociable de la série comme l’est Robert Englund pour A NIGHTMARE ON ELM STREET) qui n’est peut-être qu’un phantasme, qu’une vue de l’esprit mais le produit de ta peur n’existe pas… à moins que le chemin de ton anxiété ne te conduise (ne te persuade ?) à lui donner une forme réelle (comme certains menteurs finissent eux-mêmes par croire à leurs histoires) et que par une nuit noire et opaque, le croquemitaine ne surgisse d’un miroir où il t’emportera, un miroir dont les contours simuleront le plus sombre des cercueils.

4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 21:18

            Tu sais que tu es devenu un autre homme le jour où tes amis arrêtent de te dire : « Ta mère c’est Renée Zellweger », le jour où tu peux répondre à cette question parue dans un grand quotidien : « Quand on étrangle un schtroumpf, de quelle couleur devient-il ? », le jour où tu t’aperçois qu’un chinois n’est pas un restaurant et que c’est pour cela qu’on ne peut pas manger dedans, et enfin le jour où tu n’éprouves plus aucune émotion à l’idée de te séparer de ta petite chienne qui est si mignonne quand elle se met en boule comme ça dans sa panière, oui, c’est certain, mais voilà maintenant 2 ans qu’elle est morte. Ce jour-là, tu sais que ta vie va changer. Tu te précipites alors sur ta boîte mail et tu découvres que tes interlocuteurs ont pour toi une forme de respect tout à fait nouvelle.

En témoigne ce mail reçu de la part d’Allociné qui te contacte personnellement en tant qu’expert du cinéma. Là, tu vois défiler ta vie en gros plan. Ce qui m’amène toujours à me demander si, juste avant de mourir, tout le film de notre vie défile devant nos yeux, est-ce que, pour les aveugles, ce n’est pas plutôt la bande sonore ? Donc, tu vois défiler ta vie en gros plan. Ton ancienne vie, car maintenant tu es devenu Expert du cinéma. A toi la vie de luxe, les projections privées, les honneurs lors de ta venue, les cocktails où le caviar coule à flots et les putes s’allongent sur des canapés chauds et dorés, ou le contraire peut-être… Bref, c’est la grande vie qui s’ouvre à toi : champagne, strip-teaseuses, cordillères de coke, soirées jet-set et virées en Fiat Punto. Tu réponds donc derechef au bienveillant Allociné que tu es très content de ta nomination en tant qu’Expert par lui-même, que c’est bien la moindre des reconnaissances à laquelle tu pouvais t’attendre, que tu avais déjà préparé un discours de remerciement où tu ne remercies que toi parce que cette victoire c’est TA victoire, que son site est bien pourri mais que tu prendrais volontiers les invitations aux projections qu’il pourrait te proposer et que s’il lui reste, par la même occasion, un petit sachet de coke dans un coin tu es preneur. Comme l’était le jeune marié. Et ça marche ! Bien évidemment puisque tu es Expert du cinéma ! Il ne peut rien te refuser et t’invite donc à sa deuxième soirée « Family and friends » à l’Elysées Biarritz. Alors là, les choses se compliquent. Au vu de la dénomination de cette soirée il va sûrement s’agir d’une grande fête internationale avec une dominante d’anglophones. Qu’à cela ne tienne ! Tu as une semaine pour perfectionner ton anglais et c’est bien plus qu’il ne t’en faut. Tu débarques donc le soir indiqué sur ton petit carton d’invitation (qui est en fait le mail imprimé sur du papier A4) et tu commences par te présenter dans cette jolie langue d’outre-Manche. Personne ne te comprend ! Tout ça pour ça, comme dirait le poète sans talent. Tu sens déjà que cela ne va pas être facile pour se faire des amis dans cette soirée ! Tu t’installes tranquillement dans ton fauteuil et tu essaies de trouver une explication plausible à cette formulation : « Family and friends » Qu’a-t-elle donc de plus que « Famille et amis » ? Et d’ailleurs pourquoi ta famille et tes amis ne sont pas invités ? Peut-être vont-ils surgir pendant la soirée pour te faire une surprise. Ce serait stupide puisque c’est annoncé dans le titre ! Heureusement, le film commence et empêche ta surchauffe neuronale. Putain, il est en français et même pas sous-titré en anglais !... Ensuite, c’est l’heure du cocktail. Et c’est là que tu te félicites d’avoir persévéré dans l’apprentissage de cette langue débile où « famous » veut dire « célèbre » et « journey » signifie « voyage ». Les rosbifs, il faut vraiment qu’ils ne comprennent rien à leur langue pour faire des contresens pareils ! Donc, c’est jour de chance puisque tu t’approches du bar où tu t’exprimes avec ce flegme typiquement britannique : « Do you have some Coke please ? » Et là, le serveur t’a compris. Véridique. Il t’entraîne vers les cuisines et te refile en cachette un petit sachet à prendre à dose homéopathique en cas de baisse de tension. Merci Allociné ! Juste le temps de passer par les toilettes où tu entends que d’autres ont aussi eu accès au mot de passe et te revoilà dans la salle de cinéma pour le second film. A la fin on te file un bouquin intitulé « Secrets de tournage » et tu te casses sans que personne n’ait une nouvelle fois compris ton petit mot de remerciement. On a beau dire ce qu’on veut sur les rosbifs, cela ne se serait sûrement pas passé de la même façon chez eux ! Bon, sinon, pour ne pas oublier de faire celui qui n’aime jamais rien, pendant la projection il y a des vigiles sur le côté qui circulent pour s’assurer que tu ne pirates pas le film et, franchement, le mec qui déambule à côté de toi pendant toute la séance, même au Pathé Wépler ils n’avaient pas encore osé ! Et puis, tu as aussi eu droit aux visites de Vincent Cassel (acteur qui n’a rien à dire) et de Thomas Langmann (producteur qui parle comme un producteur, et qui n’a donc rien à dire non plus), bien évidemment puisque l’on t’a projeté le diptyque MESRINE :

L’INSTINCT DE MORT - L’ENNEMI PUBLIC N°1


MESRINE - L'INSTINCT DE MORTMESRINE - L'ENNEMI PUBLIC N°1 

          

            Beau programme citoyen en perspective ! Mais avant tout, parlons un peu de la production. C’est Thomas Langmann qui s’y colle via sa société La Petite Reine. Il était notamment à l’origine d’un film qui n’a jamais aussi bien porté son nom : LE BOULET (Bill), du prophétique ASTERIX AUX JEUX OLYMPIQUES dont la débâcle artistique annonçait celle qui allait suivre en Chine, du mystérieux BLUEBERRY qui a failli être un film très réussi, et puis surtout de l’excellent STEAK dont tu as déjà parlé ici et qui ne méritait pas un tel dédain du public. Tu l’auras compris, lorsque le fils de Claude Berri sort l’artillerie lourde, c’est généralement du blockbuster ultra-formaté, inepte, qui rate tout ce qu’il entreprend et dont le seul titre de noblesse est d’arriver parfois à faire du chiffre d’affaire, ce qui ne garantit pas le succès d’un film comme tu le sais si bien.

Alors, Thomas Langman, tu as envie de lui dire deux mots, quand même. Tout d’abord, pour toi qui aimes le cinéma, il fait un peu figure d’ennemi. Il te donne l’impression d’une grosse boîte de production qui ne cherche qu’à faire du fric, un entrepreneur dans le plus mauvais sens du terme puisqu’il ne voit que le côté business sans se préoccuper du show. Finalement, tu pourrais en découdre en concluant que Thomas Langmann est au cinéma ce que William Saurin est au cassoulet. Si tu t’approches de plus près, tu verras que cela n’est pas tout à fait vrai. En fait, Thomas Langmann paie très cher l’arrogance qu’il a mise dans un projet comme ASTERIX AUX JEUX OLYMPIQUES (dont il n’a toujours pas conscience du ratage, soit dit en passant), arrogance qui était déjà palpable pour LE BOULET (Bill) et BLUEBERRY. Eh bien, toi, Thomas Langmann tu ne le détestes pas autant que cela. Attention, pas le gars en lui-même qui est humainement insupportable avec ses employés, non, tu t’attaches uniquement à ce qu’il entreprend en tant que producteur. Et tu irais même jusqu’à le féliciter et boire un coup avec lui au cours d’une grande fête médiévale dans la vallée du Dropt. Ou pas. Ce qu’il y a d’attachant avec lui c’est qu’il se donne les moyens de sa réussite. Thomas Langmann produit des films ambitieux. Enfin de la démesure dans le cinéma français ! Tu le préfères à un Luc Besson, par exemple. Finalement, chez ce dernier, un film d’action n’est jamais qu’un énième film d’action. Avec Thomas Langmann, c’est aujourd’hui non pas un mais deux films sur celui qui fut l’un des criminels français parmi les plus fascinants. Alors il y a de la débauche d’énergie, une vraie recherche de qualité (même si l’on ne sait pas très bien ce que cela veut dire), des investissements énormes, des plans de travail immodérés, Florence Thomassin au casting etc. C’est dionysiaque et tu aimes cela ! Tu aimes cette audace excessive et stakhanoviste, ce trop plein de volontarisme, cet océan d’exigences narcissiques. Le revers du décor c’est une dépense d’argent conséquente qui débouche inévitablement sur un gaspillage monstrueux. Et ce n’est pas forcément un compliment venant de ta part, puisque tu as toujours pensé que 50 personnes sur un plateau c’était déjà 49 personnes de trop. Tu exagères, mais il fallait vraiment le voir pour le croire à quel point le plateau de tournage était encombré de personnes qui ne servaient qu’à tenir un manteau, à prendre les commandes du repas de midi puisqu’il fallait choisir entre les menus 1, 2 ou 3, à numéroter tout et n’importe quoi même les numéros déjà numérotés, à faire la danse de la pluie pour le tournage du lendemain, et je ne compte pas les quelques clodos qui s’étaient glissés dans cette petite ville et qui passaient inaperçus. Bref, retour gagnant des années 80 et glorification de la politique de Ronald Reagan. Beurk !

Et si tu nous parlais de cinéma maintenant ? Cela va être corsé mais lançons-nous. Pas trop loin quand même. Ce diptyque est plutôt une bonne surprise vu que tu ne t’attendais à rien de pittoresque. C’est même légèrement au-dessus de la moyenne nationale, sans éviter certains grands pièges, comme nous l’allons voir.

JEAN-FRANCOIS RICHETLe plus gros défaut vient d’avoir choisi Jean-François Richet comme réalisateur. Fièrement décoré par le C.L.C. pour ses immondes ETAT DES LIEUX, MA 6T VA CRACK-ER, DE L’AMOUR et ASSAULT ON PRECINCT 13, voici quelqu’un qui ne fait que répéter ce qu’il a entendu et sans en dégorger la substantifique moelle. Cela va de ses premiers films où il essaie de se la jouer porte-parole de la banlieue, mais n’évite aucun cliché, lorgne du côté de LA HAINE (film très réussi, lui), délaisse le sujet social pour profiter de l’engouement pour la violence des banlieues et la peur qu’elle inspire (c’est le milieu des années 90, rappelons-le), jusqu’au remake d’un film de John Carpenter qui achève de nous prouver la vacuité cinématographique de ce jeune homme. Il fait ce que l’on appelle du cinéma de mode, c’est-à-dire qu’il jongle avec les sujets des journaux ou avec des effets stylistiques qui donnent une certaine allure à un film, un côté un peu fashion, je fais du cinéma dans le mouv'. Allure factice puisqu’elle n’est faite que pour masquer son peu de lyrisme. Laissons-lui du temps, te souffle-t-on dans ton oreillette, il vient juste de comprendre la signification du logo Carrefour. Malheureusement, le temps ne fait rien à l’affaire, c’est exactement la même chose pour ce diptyque.

Le film aurait énormément gagné s’il avait réussi à conserver Barbet Schroeder, cinéaste inégal, certes, mais qui se donne la peine de se réfugier dans un univers qui lui est propre (et toujours intéressant) même lors d’une commande.

C’est donc Jean-François Richet qui nous fera mal sur ce coup-là, et ça commence d’entrée lorsqu’il nous fait le coup de la fin qui est en fait le début du film et pourtant c’est bien la fin mais on l’a placé au début parce que… parce que… Mais parce que c’est du maniérisme, voilà tout ! Tu as beau ressortir cet exemple à tout bout de champ, lorsque Brian de Palma fait cela au début de CARLITO’S WAY c’est qu’il y a une idée derrière cet effet. Cela présente un intérêt de connaître le dénouement alors que tout ce qui va suivre est une lutte contre cette fin. En plus, dans le diptyque c’est absolument le contraire. C’est même dit dans le film, Vincent Cassel sait parfaitement que sa seule issue possible n’est autre que son exécution par les brigades de la mort. Oui, d’accord, la police si vous préférez. C’est fou de devoir rabâcher sans cesse cela ! C’est à croire que Jean-François Richet ne te lis pas ! Voilà donc une première scène complètement absurde d’autant plus que tout le monde sait que Mesrine est mort depuis bien longtemps et qu’il a été assassiné par les brigades de la mort. Outre cette considération, cette scène est très mal amenée puisqu’au travers de la tension qu’elle crée dès ses premières secondes, elle annonce immédiatement que quelque chose de grave va arriver. Et pour ceux dont tu fais partie, qui avaient déjà vu le film d’André Génovès (MESRINE, plutôt regardable d’ailleurs), l’affaire se plie plus vite qu’une petite culotte de jeune fille. Sûrement eut-il mieux valu tourner la séquence sans appuyer sur le nerf dramatique pour que le choc arrivant à la fin fasse plus l’effet d’une surprise que d’une mort annoncée et libératrice.

Ce qui fait la différence dans ce diptyque c’est le montage. C’est Hervé Schneid, le monteur attitré de Jean-Pierre Jeunet, qui recolle les morceaux, et il y a à faire vu le nombre de prises et d’angles différents choisis par Jean-François Richet, quasiment tout le temps en dépit du bon sens, sans cohérence. Autant l’avouer tout de suite, ce n’est pas dans le signifiant que travail ici Schneid (on lui doit pourtant DELICATESSEN, sûrement ce qu’il a fait de mieux, et le très beau ZIDANE, UN PORTRAIT DU 21ème SIECLE), mais plutôt dans le vivifiant, l’eau qui coule de source. Son montage est fluide et alerte. Cette célérité rend le film regardable d’un bout à l’autre sans trop d’ennui. Il y a beaucoup de rythme et le film garde une continuité qui ne faiblit qu’à de rares moments. Parce qu’il faut bien dire qu’au détour technique, le film apparaît plus que faiblard et extrêmement tiré par les cheveux. A commencer par les scènes d’action, toutes filmées au vibromasseur. A moment donné tu vois un truc qui bouge, après il y a quelqu’un qui fait quelque chose à quelqu’un d’autre, tu entends des coups de feu sans savoir qui vise qui, il y a des formes qui se tranforment, tiens un supporter du Real Madrid, ah non, c’est un setter irlandais qui traverse la route etc. Si ça ce n’est pas de l’effet de mode ! C’est tout ce que je déteste dans ce genre de scène. Je me suis d’ailleurs longtemps demandé pourquoi les réalisateurs utilisaient cette manière de faire qui obstrue toute visibilité. C’est très net dans ce diptyque. C’est un code qui va permettre au public de ne pas être dépaysé dans l’approche esthétique de l’action (ça tombe mal, je préfère exactement le contraire : être dépaysé, surpris, soumis à des émotions), cela permet de gagner énormément de temps sur un tournage (quel technicien ne sait pas balancer une caméra dans tous les sens ?), c’est aussi une manière de faire passer toutes les incohérences du script qui pourraient se voir dans un découpage plus classique (d’ailleurs, certains raccords sont un peu douteux dans certaines scènes), et surtout c’est un signe ostentatoire d’incompétence en matière de mise en scène (si le réalisateur savait un temps soit peu mettre en scène il n’aurait pas recours à cette solution de facilité, oui, seulement créer une atmosphère d’action c’est bien plus difficile que de faire passer le moindre mouvement pour de l’action !)

Passons sur une lumière sans invention, terne et poussiéreuse, ou encore sur des cadrages qui essaient parfois de se démarquer (si, si, il faut le reconnaître) mais toujours sans idée (encore cette logique de décorum artificiel). Rien de follement régalicieux à se mettre sous la langue. Peut-être au niveau du scénario tout de même. Tu ne sais pas trop quelle est la teneur exacte des éléments qui ont été gardés, mais s’il faut en croire Thomas Langmann, ils ont essayé de rester au plus proche du livre de Jacques Mesrine. Partons donc du principe que rien n’a été changé lors de son évasion de la prison canadienne. Et c’est assez formidable car cette évasion est tellement simple et peu complexe que, dans un autre film, tout spectateur dirait qu’il ne peut pas croire à une évasion aussi peu spectaculaire. Voilà qui nous ramène à ce que tu dis toujours : « Lis Le Parisien et tu verras que la réalité est bien plus extraordinaire que la fiction ! » En tout cas, cette scène est sûrement la plus réussie du diptyque.

THOMAS LANGMANNPas de quoi casser 3 briques à canard non plus en ce qui concerne la direction d’acteurs. Les bons comédiens restent bons, Florence Thomassin en tête qui est sublime même si trop peu présente, mais chacune de ses apparitions est une extase suprême. Ludivine Sagnier minaude comme à son habitude et tu commences maintenant à te demander si elle sait faire autre chose. Gérard Lanvin est ridicule avec son accent risible. Tu n’y as pas cru une seule seconde. Quand il a commencé à parler tu as pensé qu’il s’agissait d’une caricature, d’où ton rire mal à propos. Mathieu Amalric (comédien qui te plaît de plus en plus), Myriam Boyer, Michel Duchaussoy et Anne Consigny sont très bien même si tu étais en droit d’attendre un peu plus d’eux, mais vu que le réalisateur ne leur donne que des bribes d’états à défendre…

Et puis : Vincent Cassel. Tu les vois les néons qui clignotent pour attirer le spectateur ? Il y a fort à parier qu’il soit encensé après sa composition si « juste », si « c’est exactement ça », si « c’est tellement lui ! », si « j’avais l’impression de voir le vrai ». Un rôle qui va sûrement lui rapporter le César du meilleur comédien et là il faudra convoquer au plus vite le Bureau de Vérification des Récompenses, d’autant plus que ce n’est pas après coup mais bien avant que le film ne sorte que « La lumière vient du fond » vous révèle l’imposture. Pour commencer, ils t’ont épargné le travestissement des cours de récré où le comédien se grime jusqu’à ressembler physiquement au personnage. Genre LA MOME. Bon point. En général, cela te fait beaucoup plus penser à Patrick Sébastien qui « s’est fait la tête de… » qu’à autre chose. Et puis cela te fait bien rire dans ta fausse barbe quand on te parle de performance car, si performance il y a, elle est due aux maquilleurs et non pas au comédien. Ici, Vincent Cassel se contente surtout de se laisser pousser le ventre. Tu parles d’une performance ! Pour toi, le travail du comédien serait plutôt la transformation corporelle, trouver une attitude qui soit le reflet d’une personnalité, à la manière de ce que savait très bien faire Alec Guiness (je parle de lui mais ils sont très nombreux, jusqu’à Daniel Day Lewis actuellement). Le problème c’est qu’à l’écran Vincent Cassel reste Vincent Cassel. Pour t’en assurer il te suffit de le regarder marcher lorsqu’il est filmé de dos, c’est imparable : c’est exactement le même comédien que tu as déjà vu dans tous les films qu’il a tournés ! Vincent Cassel fait du Vincent Cassel et tu m’étonnes qu’il soit convaincant : il est le seul à le faire aussi bien ! Mais être comédien c’est avant tout la construction d’un personnage. Pour cela, il faut en avoir compris les aspirations et les divers antagonismes qui le forgent. Un personnage ne va jamais dans une seule et même direction. S’il est manichéen c’est soit qu’il est mal écrit, soit que l’auteur travaille sur un registre non réaliste. Mais Jacques Mesrine est un homme qui a existé. Alors pourquoi Vincent Cassel se contente de deux ou trois expressions au cours des deux films pour définir son personnage ? Il est là le point épineux du casting. Parce que Vincent Cassel n’a jamais été un grand acteur, profond et diversifié. Il passe très bien à la caméra, il a une forte présence, il est très à l’aise avec l’arrogance (le comédien l’est dans la vie réelle), mais il joue tout en force, dans une tension extrême. Ce comédien t’épuise. Il manque de simplicité. En le regardant, tu as constamment l’impression qu’il cherche à prouver sa légitimité en tant que comédien. Ce qui n’est pas faux d’ailleurs car, contrairement à ce qu’il peut dire en interview, évidemment qu’il a bénéficié de la carrière de son père pour en arriver là où il est. Quel manque d’humilité faut-il avoir pour prêcher le contraire ! Et surtout quel irrespect envers les comédiens qui ne sont pas aussi connus que lui et qui galèrent parce que les portes ne s’ouvrent pas aussi facilement pour eux ! Tout cela pour dire que Vincent Cassel est ici très souvent en train de jouer au mec couillu, qui prend des risques, qui va de l’avant, qui impose son point de vue, ses idées et qui ne fait pas dans la dentelle. C’est donc un jeu très apparent puisque le personnage de Mesrine était très extérieur. Mais dès qu’il s’agit de rentrer dans quelque chose de plus nuancé, le personnage s’efface et le comédien réapparaît. Et cela est pourtant la base paradoxale du théâtre et du cinéma : on ne doit jamais voir le comédien ! Toujours le personnage. Tu ne vois là qu’un jeu très brut, qui ne te touche que rarement et qui sent très fort le Drakkar. D’ailleurs, le personnage de Jacques Mesrine est beaucoup plus mystérieux que cet homme acariâtre, vaguement nihiliste, qui tance ses proches sans arrêt. C’est pour cela qu’il est fascinant. Parce qu’il persiste en lui quelque chose que personne n’a décelé, un comportement inexplicable pour beaucoup et donc une personnalité plus riche que la composition de Vincent Cassel. De toute façon, je crois instinctivement qu’il n’était pas un bon choix pour le rôle, qu’il aurait fallu un comédien quasiment pas connu, un peu comme ce que pouvait créer face à la caméra Stefano Cassetti, le ROBERTO SUCCO de Cédric Kahn. Parce que Mesrine c’est avant tout un homme qui a su enrôler des personnes dans son sillage grâce à cette chose indéfinissable que l’on appelle du charisme. A ce titre, Nicolas Silberg, le Jacques MESRINE d’André Génovès prouve que l’original était bien plus qu’un gros bonhomme rentre-dedans. C’est aussi pour cela qu’il séduisait énormément les femmes, un des axes non exploités du film. Elles n’ont qu’une présence informative (cette profusion d’informations est sûrement le défaut majeur de la conception de ce diptyque) alors qu’il y avait quelque chose de plus fouillé à en extraire selon le principe qu’une femme conquise n’est pas une femme acquise.

Ce diptyque réalisé par Jean-François Richet est étroitement lié au film de vigilante en temps que genre. Si l’on parle souvent des théories fumeuses de Charles Bronson dans la série du justicier, force est de constater que Jacques Mesrine n’a rien à lui envier. Charles Bronson se faisait justice lui-même. C’est exactement les mêmes relents qui nous arrivent via ce diptyque. Mesrine ne connaît qu’une loi : la sienne. T’es sûr que ce n’est pas plutôt un film avec Chuck Norris ? Notons au passage que le fascisme que l’on montre du doigt dans les films de Bronson a déjà trouvé son équivalent chez nous. Regardez LE MARGINAL de Jacques Deray où un flic tue pour des raisons personnelles et vous comprendrez que cela n’est pas l’apanage des Etats-Unis. Mais comme c’est Belmondo, on n’y touche pas…

L’histoire de Mesrine ne sent pas très bon, elle non plus. Dans ce qu’elle a eu de véridique, mais aussi, et c’est cela qui nous intéresse aujourd’hui, dans ce qu’elle met en avant tout au long de ce diptyque. Traitée par Jean-François Richet, elle manque de point de vue personnel. Il ne s’agit pas de changer les événements (quoique cela pourrait être rigolo, mais ce serait un autre film) mais de donner un ton aux métrages (tu mets depuis le début les deux dans le même panier car la critique va les trouver très différents, en fait il n’en est rien, ils ont simplement des enjeux scénaristiques qui ne sont pas les mêmes, mais la réalisation affiche la même (in)cohérence. Il s’agit tout bêtement du même film coupé en son milieu), quelque chose de subjectif qui démontre que le réalisateur a voulu nous montrer sa vision plutôt que de filmer banalement (tu disais informativement tout à l’heure) la vie de Jacques Mesrine. Or, il ne s’attache jamais à explorer la personnalité de Mesrine. Ses rapports avec les femmes, sa famille, ses enfants, ses amis, avec lui-même, avec ses opinions, tout cela est passé en revue mais expédié une fois l’allusion faite. Nous ne rentrons jamais dans le détail. Du coup, le réalisateur s’attarde sur les scènes d’action et le côté bad boy du personnage pour ne montrer que ce côté « grand bandit » du personnage, le seul que les médias ont bien voulu retenir. C’est en cela que le film est racoleur car il ne flatte le spectateur que par ce qu’il attend de celui qui fut considéré comme l’ennemi public numéro 1. Tout comme le jeune fan de Tony Montana ne retient que cette image d’un homme qui se terre derrière une montagne de cocaïne et qui tire avec une mitraillette sur tout ce qui bouge. Ce n’est finalement que le clinquant qui intéresse Jean-François Richet, le superficiel, la légende telle qu’on la connaît et que l’on veut qu’elle soit. Mais quelle est sa part en tant qu’artiste à l’intérieur du diptyque ? Il ne veut pas prendre parti. C’est dit par un carton (au tout débute du film) qui indique qu’il appartient à chacun de voir ce qui se cache derrière chaque individu. En gros, le film ne cherche pas à dire si ce qu’a fait Mesrine est bien ou mauvais, mais suivons-le pas à pas et tu pourras te faire une idée par toi-même. Seulement c’est faux car Thomas Langmann a fini par avouer qu’ils ont cherché à rester au plus près du livre de Jacques Mesrine, en tout cas pour le premier film. Et c’est là où il y a bien un problème. Car ce livre est forcément orienté. Il ne présente pas une réalité objective mais subjective puisqu’écrite pas Jacques Mesrine. Ce n’est donc pas LA vérité mais SA vérité. Ce n’est ni plus ni moins que du catéchisme. C’est un Expert qui te le dit.

7 septembre 2008 7 07 /09 /septembre /2008 14:53

LES CHUTES DU NIAGARA            Lorsque je serai riche et célèbre (ce qui devrait survenir en 2013, le 09 novembre plus précisément, comme me l’a prédit ce marabout africain que j’ai récemment consulté), évidemment je serai un réalisateur réputé, adulé et inaccessible, hautain et plein de mépris pour ceux qui ne partageront pas ma vision du monde. Evidemment, je nierai votre existence, vous qui m’aurez bâti de toutes pièces, je vous cracherai au visage quand vous viendrez protester sur les plateaux pour révéler le vrai Moi-Même à ce monde entier rempli d’ignares, de fainéants de tous bords et de consanguins du Nord de la France. J’irai même jusqu’à réfuter l’idéologie de ces quelques lignes écrites sous la menace d’une arme à feu et sous l’emprise d’hallucinogènes dont je ferai l’apologie puisqu’ils seront devenus mes sponsors officiels. Je serai le premier réalisateur sponsorisé non pas par Coke mais par Cocaïne Corp. Le monde n’aura pas changé, c’est moi qui l’aurais fait changer !

Oui, mais voilà, je mettrai tout le monde d’accord parce que je serai un réalisateur talentueux et suprême chouchou des médias. Mes budgets seront colossaux. Ils me serviront à payer une misère mes comédiens et à constituer des plateaux régie à base de caviar, foie gras, champagne, truffes et montagnes de cocaïne en dessert, car il n’y a que cela qui mérite de coûter très cher sur un long métrage. Mes films seront beaux à pleurer et porteront la larme (dans son aspect symbolique) au rang d’icône mondiale du bon goût et du luxe ultime. Tout cela pour aboutir à mon chef-d’œuvre absolu, celui pour lequel j’aurai vécu jusqu’alors : un plan, un seul plan. Le plus abouti, le plus émouvant, le plus enivrant, le plus excitant, le plus démesuré, le plus dionysiaque, le plus lalumièrevientdufondesque. Je filmerai les chutes du Niagara comme personne ne les a jamais filmées : sans eau. Pas d’effets spéciaux. Je ferai détourner le cours de la rivière et je filmerai ce panorama apocalyptique et désolé. La Nature contrariée. Et pour réduire à néant tous ces efforts, j’apposerai sur ce film un titre ridicule, trivial, arty déco, et aussi glamour qu’une pochette de disque de François Valéry, un jeu de mots à trois euros vingt-sept, cela s’appellera : CHUT !

            Toute ressemblance avec une personne ayant existé ne serait bien entendu que le fruit du hasard. Pourtant, c’est l’occasion toute trouvée de s’interroger sur les titres de certains films sortis dans nos salles. Aujourd’hui, les distributeurs ne font plus que rarement preuve d’imagination. Nous en avions déjà parlé ici même, mais cela était avant de voir : HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE. Tu l’entends comme il raisonne ce titre ? Il se perd dans le brouillard matinal. Il ne promet rien, évoque encore moins et se perd dans la foule déchaînée qui en redemande. L’hameçon n’intrigue même pas le poisson. A cette époque où la poésie annonçait souvent un film, nous pensions pouvoir nous rattraper sur la version française. C’était sans compter sur un fonctionnaire un peu obtus (après tout, c’est un fonctionnaire ! Et allons-y pour les lieux communs !!!) qui opta pour une traduction mot à mot. D’où ce chuintant CHUT… CHUT… CHERE CHARLOTTE, exercice de prononciation fort délicat pour notre Sophie Favier nationale.

HUSH... HUSH, SWEET CHARLOTTEEh bien malgré ce titre peu avenant, pas régalicieux pour 3 euros vingt-sept (décidément cet article va finir par me coûter cher !), il fallait toute notre astuce et notre espièglerie pour s’y pencher et vous révéler que passer à côté serait vous priver d’un film important du septième art. Une fois de plus « La lumière vient du fond » vous gâte et rétablit les injustices du passé ! Le seul site d’envergure mondiale qui ose faire côtoyer Roland Emmerich, Federico Fellini, Jane Campion, Im Kwon-Taek, Richard Balducci, Leo McCarey, Denys Arcand, Emile Couzinet, Charles Chaplin, Bela Tarr, Gérard Jugnot, Walter Salles ou encore Aleksandr Sokurov et les traite d’égal à égal. Parce que le cinéma c’est avant tout les cinémas.

Finies, donc, les vacances. Vous avez eu tout le temps nécessaire pour vous demander s’il y a marqué « Made in China » au dos des médailles distribuées à Pékin. Retour aux affaires courantes. Bruit de chasse d’eau.

Je tombe sur ce CHUT… CHUT… CHERE CHARLOTTE qui m’est totalement méconnu et… Ce titre ! Je le sens… C’est sûr ! Quelqu’un m’a volé mon idée fabuleusement génialissime sur les chutes du Niagara et en a fait un film. Et tout cela avant même que l’idée germe en mon esprit si doué ! Putain, ils sont vachement forts !!! C’est sûr, ce ne peut être que cela. On ne peut pas nommer ainsi un film sans rapport avec ces chutes américaines. En plus, ces fourbes sont vraiment fourbes. Ils ne font mention nulle part sur le DVD de cette histoire de chutes d’eau, au cas où je viendrais à tomber dessus et leur ferais un procès que je perdrais car je n’ai pas protégé mes écrits. Ca y est ! J’ai le digestif en tourbillon. Tiens, me dis-je, je croquerais bien dans cette pomme qui sent très fortement le poison et que cet individu patibulaire me tend…

Avant cela, je m’en vais regarder le film.

Il est réalisé par Robert Aldrich, dont je connais mal les us et coutumes. Mais je sais qu’il est à l’origine de ce magnifique chef-d’œuvre : WHAT EVER HAPPENED TO BABY JANE ?, qu’il nous a donné le très surprenant KISS ME DEADLY, le très connu THE DIRTY DOZEN (est-ce encore regardable ?), quatre films dont il ne me reste pas grand-chose (VERA CRUZ, THE LONGEST YARD, ATTACK et SODOM AND GOMORRAH) et un THE FLIGHT OF THE PHOENIX que l’on me conseille depuis trop longtemps. Tout cela me paraît fort sympathique, et quelque chose me dit qu’il fait partie de ces réalisateurs avec qui j’aurais pu aller boire un coup dans ce bar d’hier soir, près de Bastille, où un artiste ressemblant à Sébastien Chabal hurlait à qui voulait l’entendre le refrain de sa dernière chanson : « Il faut tuer Alain Souchooooooooooooon ». Nos ressources artistiques sont plus qu’insoupçonnables.

Cependant, Robert Aldrich est mort (enfin, nous l’espérons tous car il a été enterré, ça ne mange pas de pain de ressortir une vieille blague, l’air de rien) et il ne me reste que les yeux pour savourer HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE. Vous vous doutez bien que ce n’est pas de Charlotte de Turckheim dont il est question, ni d’Ernest-Antoine Seillière d’ailleurs. Non, cette Charlotte susnommée c’est Bette Davis. La Bette Davis. Zi Bête Dévisse, comme disent nos amis de là où les gens ne savent pas écrire les noms de famille. Et un film avec Bette Davis, cela ne se refuse pas.

Pour nos jeunes lecteurs qui ne connaîtraient pas tout ce que le nom de Bette Davis évoque à l’ensemble du cinéma mondial, je leur dirais que cela peut s’apparenter aux cartes géographiques du Moyen Age où l’on indiquait les régions inexplorées par : « Ici, dragons ! ». Bette Davis c’est cela. Une interrogation sur l’explication de son jeu. Un mystère sur son physique à la fois charismatique et répulsif. Une empreinte indélébile d’une personnalité passionnante. Voilà ce que l’on appelle un mythe.

Dans HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE, Bette Davis c’est encore les yeux, comme le dit si bien Kim Carnes :

 

Kim CARNES
Bette Davis eyes
 

 

Mais la voix, surtout ! Inimitable. Pincée. Rauque. A la fois revêche et passionnée. Le style de jeu est toujours impeccable. Une puissance démoniaque. Une présence qui bouscule tout sur son passage. Bref, c’est encore du grand Bette Davis, de l’énorme, du monstrueux, de l’antisyndical. Jeu très contrasté, nuances venues d’outre-tombe, des plans où elle ne dit rien et se contente d’atomiser toutes les autres actrices par une simple décontraction du visage, pas d’excès boulevardiers etc. Une brute de talent, quoi !

Face à elle : Olivia de Havilland. Attention ! Elle aussi, elle a tout d’une grande, comme disait le slogan d’une voiture passée en désuétude. Etrange carrière que la sienne. Une trentaine de films dans les années 30 et 40. Elle gagne plusieurs prix dont son second oscar en 1949 pour THE HEIRESS. Et puis son parcours se met à battre de l’aile. Un break de 3 ans. Elle tournera une poignée de films dont ce curieux HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE, seule fois où elle retrouvera de sa superbe, et puis elle terminera à la télévision avant de mettre un terme à sa carrière en 1988. Olivia de Havilland est toujours en vie. Elle habite Paris, rue Benouville dans le 16ème. Merci donc à Robert Aldrich de nous avoir permis de retrouver une actrice qui n’est pas aussi cotée qu’une Bette Davis, une Katharine Hepburn ou une Jane Fonda, mais qui mérite tout autant qu’on la loue. Dans HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE elle est d’abord très effacée, mais je pense que cela est voulu pour laisser s’installer ce personnage sans trop que l’on y prête attention. On laisse plus de place à Bette Davis pour mieux nous faire croire qu’elle est le personnage central de cette histoire, mais celui d’Olivia de Havilland va finir petit à petit par s’incruster. Elle devient alors plus acerbe, moins lisse. Elle se révèle. Ce qui sépare sa gentillesse apparente de sa profonde perfidie est l’immense étendue de sa composition subtile et précise. Rôle difficile qui impose une progression fine, qui n’accepte aucun écart et qui la rigidifie un peu. Mais c’est aussi une manière efficace de faire en sorte que le duel avec Bette Davis soit disproportionné. Comme l’était le jeune marié. Du moins en partie.

ROBERT ALDRICHUne que vous ne reconnaîtrez peut-être pas est la servante de Bette Davis : Agnes Moorehead, qui commençait la même année le rôle d’Endora dans « Ma sorcière bien gentille ». Celle qui débuta dans le CITIZEN KANE de notre ami Orson Welles, fut une actrice émérite qui ne vola pas sa nomination à l’oscar pour HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE. Elle nous offre une Velma Cruther à l’accent très prononcé, aux longues syllabes et à l’expression physique très théâtrale. (Le DVD n’offrait pas de version doublée en français mais j’aurais été curieux de voir comment elle fut post-synchronisée. S’ils l’ont prise au premier degré, c’est l’outrance et la boucherie assurées.) Cet overacting pourrait être un excès risible mais, aux côtés de Bette Davis, c’est un double qui amène une chaleur très humaine, très terrienne (voire terre à terre), bizarre jusqu’au baroque. Elle participe à l’atmosphère diffuse du film. Mais justement, ce film, de quoi qu’il parle donc alors donc ? J’y viens.

Petit logo de la Twentieth Century Fox et nous voici lancés dans le vif du sujet. Premiers plans sur cette maison, siège des émotions pour toute la suite du film. Immense bâtisse aux colonnes extérieures imposantes, propres à figurer les barreaux d’une prison de grand standing. Du déjà vu, certes, mais qui fonctionne très bien en ce début de film, meilleur moment pour imposer les idées les plus folles au spectateur. Vive discussion entre Victor Buono et Bruce Dern. Ce dernier annonce au premier qu’il a une relation avec sa fille, notre chère Charlotte. Oui, mais voilà, ce bon Bruce est aussi marié à Mary Astor. Qu’à cela ne tienne ! Sa passion pour Charlotte est si dévorante qu’il est venu demander sa main, ce soir, à son père. Comme tout serait un peu trop facile et qu’il reste quand même 2 heures de film à assurer derrière, le père ne l’entend pas de cette oreille. Il fera tout pour contrecarrer cette union contre nature issue de la botte du Diable. Fin de la discussion. Le lendemain, la réception bât son plein. Dans le pavillon d’été, Bruce Dern annonce la mauvaise nouvelle à Charlotte. Elle se sauve. Il reste seul, affligé qu’il est d’avoir fricoté avec le Malin. C’est sûr et certain désormais : Satan l’habite. Il se demande s’il n’a pas perdu la tête. Théorie confirmée quelques secondes plus tard par un couperet s’abattant sur lui à plusieurs reprises. Et pour comble de malchance, n’ayant pas pu obtenir la main de Charlotte, il perd la sienne ! Les réceptions de l’ambassadeur ne sont vraiment plus ce qu’elles étaient ! C’est Charlotte qui sera retrouvée près du corps, la robe en sang, là où les jeunes filles deviennent des femmes. Idée surprenante et très régalicieuse : nous ne verrons jamais le visage de Charlotte durant cette longue introduction, le chef maquilleur ayant rendu son tablier quand on lui a demandé de rajeunir Bette Davis.

Saut dans le temps. 1964. Victor Buono est mort. Bette Davis a vieilli. Heu… Non. Elle a toujours été vieille, en fait. En tout cas, elle vit en recluse dans sa maison-prison. Petite scène où des enfants bizutent l’un des leurs en le forçant à y rentrer (dans la maison, pas dans Charlotte). Oups ! Ils avaient oublié le générique. Le film avait démarré depuis 14 minutes. Comme quoi, Michel Gondry n’a rien inventé avec son ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND. (Parenthèse : ce que fait Bette Davis pendant ce générique est ahurissant. C’est une des choses les plus difficiles à faire devant une caméra. Elle ne fait rien moins que nous prouver que les grands comédiens n’ont pas besoin de texte. Fin de la parenthèse.)

Un quart d’heure seulement. Eh bien dites donc, ça ne chômait pas à Hollywood dans les années 60 ! Sublime introduction où tout va très vite, présentation succincte des personnages, de l’action, des zones d’ombre scénaristiques et, au final, un meurtre qui nous reste sur les mains un peu comme une lettre anonyme. D’où la question que je pose : « Faut-il signer les lettres anonymes ? » Et surtout : « Faut-il y répondre ? »

S’il y a une chose qui n’est pas anonyme dans HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE c’est bien la mise en scène de Robert Aldrich. Alors là, accrochez-vous bien parce… Accrochez-vous mieux. Voilà. Parce que je vous préviens que ça sort les kalaschs à tout va. Si l’introduction était sèche, montée au cordeau et cinglante comme un caviar à cinq manches, après le générique de début le film part sur un rythme de départementale où tout s’installe comme si de rien n’était. Tous les éléments d’explication sont disséminés au cours du film : pourquoi Charlotte a échappé à la prison, le lien qui existe vraiment entre elle et sa cousine, Charlotte a-t-elle vraiment de graves problèmes psychologiques, quelle est la nature de la relation entre Olivia de Havilland et Mary Astor, la maison est-elle hantée ou en U… C’est formidable, scénaristiquement parlant. Encore du régalicieux. Des cadrages beaux et angoissants. Une musique composée par Frank De Vol, charmeuse et anxiogène, d’une poésie revigorante. Et puis, une lumière de fou furieux ! Joseph F. Biroc est un grand malade. Il a créé tout le visuel du film avec une virtuosité que nous avons rarement vue. Ses lumières sont une merveille de A à Z. Ca s’oppose entre zones d’ombre et de lumière, ça crée de la mise en perspective, ça concentre l’attention sur des points bien précis etc. Bref, ça part à tout moment dans tous les sens. C’est de la peinture mouvante. Ajoutés à tout cela des décors et des costumes qui versent dans le décalage quasiment anachronique, c’est une brillante mise en scène baroque qui vous attend au détour de ce DVD.

Et là, tout à coup, j’ai envie de dire pupille… Voilà… C’était un message presque subliminal sans grand intérêt.

LES CARIATIDES DE L'ERECHTHEION

En regardant HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE, quelque chose de singulier se produit assez vite. Une similitude prononcée avec WHAT EVER HAPPENED TO BABY JANE ? réalisé deux ans auparavant. C’est le générique (je n’ose plus dire « de début ») qui vend la mèche. En fait, fort du succès de WHAT EVER HAPPENED TO BABY JANE ? Robert Aldrich a surfé sur la vague en reprenant une histoire originale d’Henry Farrell, retravaillée par Lukas Heller. Nous retrouvons d’ailleurs une grande partie de l’équipe du premier film dans celui-ci qui n’est pas une suite mais plutôt un diptyque narcissique à l’identité pourtant toute légitime. WHAT EVER HAPPENED TO BABY JANE ? et HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE c’est à peu près la même chose, à cela près que si vous avez vu l’un vous n’avez pas forcément vu l’autre. Joli pied de nez et splendide doigt d’honneur à tous ces réalisateurs qui refont continuellement le même film. Pourtant, le copié-collé est troublant. Même introduction qui situe l’action dans un passé lointain dont les conséquences vont conditionner tout le film post-générique. Scène choc. Mutilation des membres inférieurs dans l’un, d’un membre supérieur dans l’autre. Confection identique du générique. Equilibre psychique perturbé. Duel entre personnes d’une même famille. Esprit machiavélique. Rédemption. Et cætera. Le clou du spectacle est de savoir qu’à l’origine c’est Joan Crawford qui devait encore tenir tête à Bette Davis !

Cela ne nous explique pas pour autant pourquoi les moutons ne rétrécissent pas quand il pleut, mais cela a le mérite de nous éclairer sur une exploration obsessionnelle des thèmes chers à Aldrich, et d’approfondir la filiation entre deux films qui existent l’un sans l’autre mais dont la jonction les rend encore plus implacables.

HUSH… HUSH, SWEET CHARLOTTE est une œuvre incontournable au sous-texte moins proéminent que ne l’est son histoire première. Si ce scénario est remarquable sur bien des points, le film a le grand avantage de ne pas être qu’un film de scénario. La figure du père reste omniprésente (la maison c’est lui, et l’exil de Bette Davis à la fin du film n’est pas anodin). Le film parle aussi de la perte de l’innocence (une tâche qui a la même valeur que celle dans le film de Rémi Bezançon LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE), des destins promis au bonheur et vulgairement compromis (thème que Wes Anderson adore reprendre), des faux semblants (car entre 1927 et 1964, Bette Davis est devenue une légende urbaine ; c’est l’origine de la scène de bizutage) entretenus notamment par la rumeur publique ou les paparazzis… Mais le plus beau point commun reste cette Bette Davis qui oscille entre la vieille dame que son miroir lui rappelle chaque matin et cette partie d’elle-même dont le compteur est resté bloqué sur la jeune femme amoureuse qu’elle était en 1927. Variations éblouissantes d’une femme blessée aux drapés vaporeux qui porte sur ses épaules le poids d’un passé impossible à oublier, figure contemporaine de ces statues à la triste présence qui soutiennent un baldaquin et que l’on appelle les Cariatides de l’Erechthéion.


LES CARIATIDES DE L'ERECHTHEION

31 août 2008 7 31 /08 /août /2008 01:16

            1987, l’année du changement. Car, comme disait le vieux sage se grattecouillant : « Chacun son histoire et les vaches seront bien gardées ». Stupeur, étonnement, visages en points d’interrogation, cars de japonais circonspects, roulements de tambour… Qu’a-t-il bien pu se passer de si exceptionnel en 1987 ? Rien d’extraordinaire pour vous et vos miteuses vies d’insectes visqueux rampants au ras du sol telle la fange qui se complet dans sa déchéance et sa misère la plus noire (nouvelle provocation minable du webmestre envers ses internautes), mais en ce qui me concerne, 1987 a tout bonnement changé ma vie. Il est des années qui sont des tournants. Sortes de signaux lumineux qui éclairent les retours en arrière de notre mémoire. La date situe le fait. Pour moi, c’est 1987. Je suis capable de me repérer et de situer dans le temps par rapport aux éléments décisifs de ma vie qui ont jalonné cette année.

C’est valable pour chacun de nous. Mais attention, je ne parle pas là de repères communs ou absolument évidents comme une mort, une naissance, un mariage, un accident grave, les attentats du 11 septembre, la Coupe du Monde de football 1998 ou la nomination d’Arlette Chabot au grade de chevalier de l’Ordre National de la Légion d’Honneur. Non, je vous parle de ces petits moments de vie qui n’ont l’air de rien mais qui vont s’avérer, au fil des jours, des semaines, des années, primordiaux. Quelques détails, des moments de joie, de courtes apparitions qui vont revenir vous hanter à intervalles réguliers et s’insinuer dans vos vies comme des facteurs déterminants de vos choix futurs.

1987 : découverte de la dématérialisation de mon corps.

            A l’ouverture de ce blog, l’une des premières cibles était le Pathé Wépler, lieu que je vous recommande autoritairement de déserter le plus vite possible, si vous aimez un tant soit peu le cinéma et les projections dignes de ce nom (comme disait une péripatéticienne du boulevard Ney). Allez, montons sur notre fidèle destrier et parlons aujourd’hui des magnifiques sorties du Pathé Wépler, chefs-d’œuvre d’un architecte polonais sociopathe dont, paraît-il, THE SILENCE OF THE LAMBS s’est inspiré. Outre les affronts injurieux de tous ordres qui nous sont constamment faits dans cette enceinte, quel délice de pouvoir admirer,MAX LINDERdès la porte de sortie franchie, d’immondes escaliers douteux de propreté, qui n’ont qu’une fonction ultime : vous renvoyer à la face un splendide doigt d’honneur qui souligne qu’une fois l’argent donné à la caissière, vous ne méritez ni attention ni politesse. Autrement dit, la façade du Pathé Wépler mérite d’être assez accueillante (et là encore, adeptes du bon goût, nous pourrons disserter plus tard) pour hypnotiser votre larfeuille, mais une fois la séance terminée, le spectateur ne mérite aucun égard, à l’heure même où il souhaiterait juste sortir de son film avec les images ou la musique en tête, au lieu d’être agressé par une crasse omniprésente ou des graffitis séparatistes.

Je ne suis pas là pour demander à ce que l’on nous déroule le tapis rouge, mais juste que la direction du Pathé Wépler ait enfin quelques égards pour ses spectateurs et qu’ils n’aient pas l’impression d’être jetés comme de honteux Kleenex, une fois utilisés. Requête sublimement utopiste puisque le Pathé Wépler n’est pas le seul cinéma parisien a bénéficier de sorties comparables. C’est un peu la même bataille que celle de l’utilisation de la lumière dans 97,3 % des films français. Qui va mener cette bataille ? « Jeanne d’Arc ! » me répond mon ami imaginaire. Puis, me voyant glousser, il rajoute fièrement : « N’empêche que si elle avait eu du diabète, ça sentirait encore le caramel dans Rouen ». Votre ami imaginaire à vous est-il aussi débile ?

Voilà donc un nouveau tournant dans ma vie. Je résiste, je résiste… Je sais que je vais finir par craquer et y retourner. Pas d’envie mais de curiosité. Il faut se tenir au courant des us et coutumes des lieux qui m’accueillent. C’est aussi pour cela que je continue à aller dans la plupart des cinémas de la place parisienne. On ne peut parler correctement des films sans avoir une certaine connaissance des lieux qui les diffusent. Pour l’instant, voilà déjà plusieurs mois que j’ai déclaré que la drogue ne passera pas par moi et je tiens. Enfin, c’est une image. Epineuse image d’Epinal. Et je sais qu’un jour je n’irai plus au Pathé Wépler. Définitivement.

1992 : tu iras où ton cœur te porte.

            Que faire donc, un jour d’été, quand le Pathé Wépler vous tend les bras ? Evidemment, on peut lui faire une infidélité et aller juste en face, au Cinéma des Cinéastes, que je révère. Ce serait trop facile. Il y a plus fourbe. Je furète sur Internet. Je tombe sur Europa Films Treasures, collection de films (courts, plus deux longs dont un John Ford !) issus de diverses cinémathèques européennes. Les films sont diffusés en streaming. Idéal pour passer son après-midi et découvrir des raretés assez vieilles mais pas pour autant vieillies. Divers films érotiques très sommaires, quelques images documentaires, de l’animation signée George Pal (vivement recommandée), un film de Max Linder en version restaurée, de l’humour naïf, la splendide deuxième partie du FARFALE, le tsar Nicolas II vivant ou encore notre préféré : LES KIRIKI. Et pour ceux qui cherchent du plus lourd, nous vous conseillons Internet Archive Feature, le site qui répertorie près d’un million de films, musiques et textes en téléchargement gratuit puisque libres de droits.

1995 : personne ne sait que j’ai tué un homme.

            Bon, ça change des dominos mais pas de quoi non plus crier au sasquatch. Finalement, je craque. Je ne comprends plus très bien qui a pris possession de mon corps. Il s’achemine tranquillement vers le Pathé Wépler. Comme si de rien n’était. La caissière. Ensuite je passe le personnel sans aucun problème. Personne ne me reconnaît. Le joli tour que je leur ai joué !!! Ma barbe rigole toute seule. J’évite de peu la salle 10. C’est mon jour de chance, je le sens. Mais… Tout à coup, mon corps aux muscles si subtilement saillants, se dirige vers… Oh non ! Horreur ! Un film français !!! Mes membres sont comme possédés, mes pupilles dessinent des spirales qui ne laissent aucun doute sur la nature de mon état, j’éructe un passablement audible : « Je vous demande de vous arrêter ! Je vous demande de vous arrêter ! », j’essaie de m’agripper aux murs, mon sang ne fait qu’un tour, malheureusement pas dans le bon sens, une main sortie de nulle part me pousse dans le dos, je pénètre dans la salle avec un fracas épouvantable, la fièvre aphteuse me cloue sur un fauteuil, j’enlève la peau de Paris Hilton avant d’en faire des mouillettes et le plancher m’appelle. Allez, hop ! Coucouche-panier, papattes croisées…  Un temps. Juste ce qu’il vous faut pour essayer de résoudre cet abject problème : Nicolas a 3 neurones. Mamadou lui en vole 2. Qui est désormais le plus apte à gouverner la France ?

Je reprends connaissance au moment du titre du film : LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE. Non ! Enfer et Jacqueline Maillan !!! Que fais-je devant ce… Ah, mais attendez, il s’agit du nouveau film de Rémi Bezançon. Retour en arrière. Nouveau tournant.

J’ai rencontré Rémi Bezançon dans un virage. Jeune homme fort sympathique et au discours très positif, que je salue puisque je sais qu’il passe de temps à autre par ici. Je m’étais promis de continuer à m’intéresser à sa carrière suite à son premier long (MA VIE EN L’AIR) que nous avions apprécié ici-même avec fortes réjouissances. « Oui là, juste là » comme disait la jeune mariée.

Selon Franck Capra, « l’art est une extension de l’individu ». Nous l’allons vérifier à l’instant.

LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE
Ce safari dans les contrées du Pathé Wépler n’est pas une si mauvaise chose finalement ! Comme d’habitude, je n’ai rien lu sur le film et son histoire. Je m’aventure vierge vers les frissons de cette nouvelle expérience. Comme disait je-vous-laisse-deviner-qui. Comme le seul contact d’une main féminine suffit à déclencher une action érectile en moi, les premières notes de musique du film me font dresser les poils des bras. Bons choix musicaux qui perdureront jusqu’au bout du film. Mais ce titre… Que peut-il bien vouloir dire ? Apparemment, l’un des personnages va mourir à la fin du film… Apparemment, le film débute au premier jour… Apparemment, le réalisateur aime bien mettre le mot « vie » dans ses titres de films… Arrêtons ! Je n’aime pas les suppositions. Et encore moins les suppositoires. LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE est un vrai bon film, une agréable surprise, un film très populaire qui n’hésite pas à brader les effets flatteurs pour de vrais morceaux de mise en scène. Il prouve une fois de plus qu’au cinéma, raconter quelque chose est toujours moins important que savoir le raconter.

Ce qui est étonnant dans les films de Rémi Bezançon, c’est que nous avons toujours l’impression de revoir plein d’autres films. Dans LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE reviennent régulièrement des flashes qui nous rappellent une sensation de déjà vu, certains détails qui nous poussent à croire que nous avons déjà vu ça, oui, mais dans quel film déjà ? Ce n’est pas forcément un inconvénient (après tout, il n’y a pas que l’innovation qui marque les esprits), juste une sorte de jeu des souvenirs. Des films qui nous rappellent à l’interchangeabilité de nos vies. Et avec un peu d’astuce et d’espièglerie, Rémi Bezançon laisse de côté les décalcomanies à moins, finalement, que les références m’aient échappées… Il me semble que si la presse le compare à un film ce sera à C.R.A.Z.Y. (assez moyen, s’il vous en fait souvenance). En ce qui me concerne, j’ai beaucoup plus pensé à des films comme A HOME AT THE END OF THE WORLD ou à la trilogie familiale de Wes Anderson (même si nous sommes loin de sa folie formelle) et plus particulièrement à THE ROYAL TENENBAUMS (la scène où Marc-André Grondin se coupe les cheveux en face du miroir est adjacente à celle où Luke Wilson s’ouvre les veines, ce qui est encore une preuve de bon goût puisque c’est la plus belle du film. Je rajouterais même que le personnage de Déborah François a des allures terribles de Gwyneth Paltrow). Et puis le regard de fin du film est un négatif percutant du regard final de 4 LUNI, 3 SAPTAMANI SI 2 ZILE. L’un sourit, l’autre pleure.

Bref, si les associations pleuvent, l’hommage fait place à l’image, celle qui est composée, bâtie selon une mise en scène signifiante. C’est déjà bien.

REMI BEZANCONCôté scénario, c’est plutôt bien vu. Rémi Bezançon évite de jouer au petit malin avec twist final qui annule toute intelligence cinématographique. Jacques Gamblin meurt à la fin (ça me rappelle un film, ça…) mais nous nous y attendions un peu. Le titre nous mettait un peu sur la voie, et puis c’est dit ouvertement dans le film par un plan de fin volontairement trop long, lors de la première scène chez Roger Dumas. Prodrome cancérigène. Amère futurition. L’histoire procède alors par petites touches qui mènent aux grandes révolutions, ces moments décisifs qui participent aux vrais tournants de nos vies. L’originalité, si nous pouvons nous exprimer de la sorte, provient d’un processus narratif qui navigue dans le temps et qui suit un personnage différent à chaque époque (c’est dans quel film ça, déjà ?). Ce processus avide en sensibilité a le grand avantage de mettre la mise en scène au premier plan comme valorisation de l’histoire (alors que la plupart du temps c’est le scénario qui doit faire le film). Par rapport à MA VIE EN L’AIR, c’est vraiment l’élément le plus décisif dans la progression du cinéma de Rémi Bezançon. Sa mise en scène est émouvante, fluide, imaginative, tonique, pétillante et très souvent intelligente. Merci pour le sang sous la porte. Idée sublime. Awesome ! Magnifique plan aussi de la jeune fille qui allume une bougie sur la tombe du chien. Et puis, cette formidable idée (dont Rémi Bezançon abuse un poil) des personnages anachroniques dans le même plan que le personnage dont nous suivons l’histoire (déjà vu dans… Euh… Dans… C’était un film avec l’autre, là, la blonde…) Cela fonctionne à chaque fois. Et même si le film diffuse un spleen profond né de son caractère nostalgique, il faut bien dire qu’il est très drôle (la scène de la fellation !), ce qui n’était pourtant pas gagné d’avance puisque le film aborde des thèmes parfois difficiles. Mais l’unité comique est belle car elle sait justement s’effacer lorsque le drame refait surface. Nous l’avons déjà dit : le comique c’est de la précision, donc du rythme.

2002 : les vagues reprennent toujours ce qu’elles déversent.

Cette bonne idée narrative par personnage et par époque n’est pas non plus celle qui permet au film de revêtir une combinaison protéiforme, mais elle contribue au principe actif suave du film. Montage alerte et dans un tempo toujours très intuitif, il permet souvent de sublimer certaines fins de scènes, de projeter vers l’avant les nouveaux enjeux scénaristiques et de porter le spectateur vers une réaction toujours savamment pronostiquée. La bande son fonctionne sur le même mode. Il n’est pas question d’une musique en surlignage ou en contrepoint mais d’un élément essentiel de mise en scène comme le sont les comédiens, par exemple. Une sorte de matériau souple, inadapté dans sa fonction originelle et que Rémi Bezançon sculpte, synchronise de manière à imprimer sur son public une émotion très précise. De la mise en scène par la musique, comme sait magnifiquement le faire Cameron Crowe. Cela touche à l’art du clip musical (puisqu’ici nous aimons les clips musicaux (les bons, bien sûr) et leurs réalisateurs (les bons, bien sûr) alors que la plupart des critiques rejètent massivement ceux qui passent à la réalisation de longs métrages sans jamais avoir trop avancé d’arguments). Après tout, ce n’est pas plus bête qu’autre chose. Rémi Bezançon varie les plaisirs quand les éléphants du cinéma français peinent à bousculer leurs idées reçues de mise en scène.

CAMERON CROWEUn effort du côté des lumières. Rien de révolutionnaire mais suffisamment d’attention pour sortir de cette grisaille qui illumine 96,8 % des productions françaises. Pour le son, c’est plutôt le calme plat. Nous sommes dans l’illustratif le plus banal. Et pan ! En plein dans la moyenne nationale. Rien d’autre à signaler ? Si. Un peu trop de gros plans à mon goût. Les quotas. Toujours les quotas.

Pour les acteurs, Rémi Bezançon (qui est né dans quelle ville, d’après vous ?) s’est entouré d’un faux Vincent Elbaz (bien vu, Pio Marmaï est très étonnant de maîtrise pour un premier grand rôle au cinéma), d’un faux Gaspar Ulliel (Marc-André Grondin, lui aussi excellent en adolescent hors de son propre corps) et d’un vrai Jacques Gamblin (pourtant j’aurais préféré le faux. J’ai toujours un peu de mal avec ce comédien que je vois jouer, qui manque de naturel, qui se raccroche à sa technique et qui manque de consistance intérieure). J’aime aussi beaucoup le côté non figé de Zabou Breitman. Son personnage prend beaucoup d’ampleur au fur et à mesure que le film avance. Déborah François est vraiment très intéressante, dans un rôle pas facile, mais elle évite l’hystérie et même s’il manque encore de relief à cette jeune comédienne, elle laisse entrevoir une belle énergie et une blessure qui mérite d’être plus exploitée. Physiquement, sa transformation est un peu brutale, non ? J’aime beaucoup les personnages dessinés d’un seul trait par Jean-Jacques Vanier, Philippe Lefebvre, Gilles Lellouche (dont la perruque rasta ne fonctionne pas du tout et même si la caméra essaie d’en cacher un maximum, cela fait vraiment déguisement) et François-Xavier Demaison (qui n’y va pas avec le dos de la main morte ; ce médecin complètement allumé c’est dans quel film déjà ?) D’une manière générale, il faut dire que si Rémi Bezançon dirige sa petite escouade vers une sobriété nécessaire, ils sont tous à la limite de ce qui est acceptable et parfois traversent les passages cloutés fraîchement repeints, quittes à se payer le 35 tonnes qui arrive en face. En témoignent la scène de Gilles Lellouche où l’on sent que le réalisateur aime son comédien et ne résiste pas à lui laisser faire son numéro, ou Zabou Breitman dans la scène de la voiture où elle fait mine de ne pas comprendre où son mari veut en venir, trahie par un léger plissement au coin des yeux. Détails qui n’affectent en rien l’énorme capital sympathie de ces personnages.

LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE est un film casse-gueule. A contre-courant, pour continuer dans les mots composés. D’habitude, les spectateurs (et encore plus les critiques) n’aiment pas ce genre de clichés qui s’accumulent (l’aîné plein d’allant, le cadet plus souple, la petite dernière en écorché vive, le grand-père en figure de vieux sage qui, bien au fond de lui, à un cœur qui bat, le-mari-la-femme-l’amant, lire le journal intime de sa fille c’est pas bien, fumer tue, coucherMARC-ANDRE GRONDINprovoque la perte de la virginité etc.) et d’affrontements familiaux propices aux règlements de comptes et autres secrets exhumés du grenier. Le cliché au cinéma c’est la descente en règle assurée. Or, LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE (mais ça vient d’où déjà ce titre ?) en regorge. Et d’une manière très consciente. C’est cela qui nous interpelle. C’est cela qui nous fait dire qu’il est casse-gueule. C’est cela qui nous donne la clé du mérite de Rémi Bezançon.

Alors pourquoi autant de clichés ? L’affiche vend la mèche d’entrée de jeu : « Cette famille, c’est la vôtre ». C’est clair, net et précis. Il faut s’attendre à y retrouver des situations, des personnages, des objets, des répliques anodines, des moments de la vie quotidienne que nous avons tous connus à un moment ou à un autre. Et plutôt à un autre, d’ailleurs, puisque Rémi Bezançon choisit les moments où tout bascule. 1987. Le film démarre. A ceux qui reprocheraient ses clichés, je répondrais simplement qu’ils n’ont rien compris au film puisque c’est son essence même. C’est le cadre dans sa globalité. Et il n’y a rien qui ne puisse être difficile à croire puisque LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE fonctionne comme le journal que vous ouvrez à la page des faits divers. Lisez ceux du « Parisien », vous serez inévitablement tentés de vous écrier : « Ce serait dans un film, on ne le croirait pas ! » Le film de Rémi Bezançon c’est cela : un journal que vous n’avez pas lu depuis des années et que vous reprenez avec une immense joie, histoire de constater que tout évolue, que rien ne change et que le papier journal est décidément aussi dur qu’un miroir.

Le bonheur, la famille, l’amour, la vie, la mort, on s’interroge un peu, pas trop, mais un peu quand même : « Pourquoi depuis qu’on vit plus longtemps, on meurt aussi plus longtemps ? », secrets, rancoeurs, mots assassins… Rémi Bezançon se trouvait là face à un immense défi qui aurait pu faire tomber son film du côté du ridicule, de l’insignifiant, voire de l’anecdotique. Et puis, après tout, les clichés, le cinéma de Quentin Tarantino en est bien empreint ! L’idée consistait tout d’abord en une petite troupe de comédiens capables de parer à tout excès et de forcer la sobriété. Ensuite, il fallait ne pas hésiter à se jouer du cliché, en l’exagérant s’il fallait, de manière à le faire tomber dans la comédie la plus pure. C’est le cas lorsque toute la famille oublie l’anniversaire de Déborah François ou quand le grand-père meurt le jour du mariage de son petit-fils. Et puis, bien sûr, comme nous l’avons dit, la mise en scène a dû se hisser à cette hauteur, n’hésitant pas à combiner l’abstraction, le fantastique ou la poésie pour créer un univers où le cliché a muté, s’est dissocié de son acception première. Et c’est aussi de cette façon que le film nous intrigue, rapport à la musique dont nous parlions tantôt. En temps normaux, ce transbordage de chansons façon « Mes Mp3 préférés, par Rémi Bezançon », nous aurait dressé les cheveux des poils des jambes comme font ces idiots qui trouvent ingénieux de mettre une chanson qui parle d’une jeune fille qui fait des bulles avec sa salive quand, justement, apparaît à l’écran une jeune fille qui fait des bulles avec vous savez quoi (ça c’est un film australien, c’est sûr ! Mais le titre…) Ici, c’est ce qui pourrait apparaître tellement le collage nous suit de très près avec sa petite voix : « Vous aimez entendre et réentendre ces vieux tubes d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, n’est-ce pas ? ». Mais ce patchwork est combiné à un réel choix d’impression musicale. C’est ce qui rend le film ambivalent. Bon point.

Alors, bien sûr, LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE est un peu trop lisse et ne va trop souvent que dans un sens. Du coup, il ne parvient pas à transcender tous les clichés et ne nous épargne pas ce qu’il réussit à éviter quasiment tout le temps : le chantage aux sentiments, la larme facile, la complaisance. Alors que la mise en scène évite de s’apitoyer sur toutes les situations délicates, vers la fin du film Rémi Bezançon nous ressort via la bouche de Jacques Gamblin que c’est une grande chanceSOUNDGARDENque d’avoir des enfants ! Beurk !!! Cette affirmation n’a d’égale que sa négation. Et c’est parti pour la grande scène du IV ! Mais ce qui me dérange le plus c’est l’association de la rébellion de Déborah François au grunge. Un jean troué ne suffit pas à faire grunge (c’était à la mode avant son apparition). Et puis cette jeune fille est sûrement en réaction à son environnement familial mais par des événements qui ont eu lieu dans ce même milieu et non parce que le style de musique qu’elle écoute l’y pousse. Enfin, le grunge symbolise ce cliché des années 90 où l’adolescente se serait engoncée. Sauf que le grunge n’est pas le grand mouvement d’identification que l’on voudrait nous faire croire. Il n’a été qu’un mouvement marginal et très bref. Encore plus en France qu’aux U.S.A. Un peu comme les hippies (il ne suffisait pas d’avoir les cheveux longs pour être hippie). Et puis c’est un mouvement d’une légitimité limitée, rejeté par un grand nombre de personnes sur qui l’on a essayé d’apposer cette étiquette. Parce qu’il s’agissait d’un phénomène médiatique qui a été construit de toutes pièces et qui n’est pas issu d’une mouvance culturelle. Il se trouve que Nirvana correspondait exactement aux critères de sa définition. Mais d’autres groupes comme Soundgarden, Pearl Jam, Alice In Chains, Mudhoney ou Stone Temple Pilots aussi. Cela ne les a pas empêchés de perdre cette appellation au fil des ans, tout en restant fidèles à leur style musical. En France, la mode grunge n’a jamais réussi à s’imposer. Parce que c‘est une ambiance et non un état d’esprit comme peut l’être le punk. Tout cela pour dire que, selon moi, dans le film, Déborah François est plus prégothique que grunge.

Mais bon, difficile d’en vouloir à un film qui a réussi jusque-là une communion délicate et émouvante avec le public. Bel album photo que l’on ne ressort pas d’un tiroir mais de sa mémoire, comme ces retours en arrière qui forment un panorama gigantesque de nos vies. Le cœur, la mémoire. Différentes vies, les mêmes histoires. Et puis, je vous le dis comme je le pense, un réalisateur qui parle de cette manière de Georges Moustaki ne peut forcément pas être mauvais.

2008 : off to the next one.

16 juillet 2008 3 16 /07 /juillet /2008 11:00

            Parce que je suis un être solaire qui renaîtra de ses cendres en janvier 2136. Parce que j’œuvre nuit et jour pour trouver une réponse sensée à l’angoissante question : « Pourquoi croyons-nous ce que nous croyons savoir ? » Parce que j’ai toujours une réponse toute faite quand ma copine commence à me dire : « Ecoute, j’ai bien réfléchi… » (Quel homme ! Quel sens de la prévenance ! Quand on sait que c’est comme cela qu’a débuté la chute de l’empire romain ! C’est tout de même étrange cette phrase qui n’annonce jamais rien de bon !) Et puis aussi parce que je suis assez fou pour aller au cinéma voir coup sur coup deux avant-premières de films français.

            Pendant ce temps, dans un autre film français pas encore réalisé :

- Et Patrick ? Qu’est-ce qu’il devient ?

- Il a fait une fugue.

- Mais... Il a 45 ans !!!

- Oui, il n’en pouvait plus.

ILAN DURAN COHEN            Où en étais-je ?... Ah oui ! J’étais en train de vous dire que j’avais plein de choses éminemment essentielles à la survie de notre race à vous raconter, à vous, nouveaux adeptes du bon goût et des réparties appliquées en milieu collégial, depuis que vous furetez sur ces pages et que vous vous gavez de mes savantes réflexions et de mes visions expertes. Oui, c’est une phrase assez longue mais qui redéfinit parfaitement bien l’égocentrisme révolutionnaire. Et puis, tout à coup, c’est le drame ! Je reçois un e-mail de mon petit neveu…

Là, je me dois d’ouvrir une parenthèse car la stupéfaction se lit sur vos deux oreilles. Oui, nous n’habitons pas dans la même ville, et même à plus de 600 kilomètres, et c’est pour cela que mon petit neveu m’envoie un e-mail dès qu’un doute l’assaille, qu’une question le questionne ou qu’il se demande quelle est la meilleure façon de faire disparaître un corps sans qu’aucune trace ADN ne puisse être retrouvée. Toutes les questions que l’on est en droit de se poser quand on a 5 ans et demi, somme toute. Donc, nous n’habitons pas la même ville, sans quoi tout aurait été plus simple, sans quoi je n’aurais pas ouvert cette parenthèse, sans quoi il ne m’enverrait pas d’e-mails, sans quoi il serait rentré dans ma chambre en me disant : « O toi, grand Maydrick, excuse-moi de te déran… » Et c’est là qu’il s’agirait d’être juste mais ferme en lui faisant comprendre que l’on n’entre pas ici sans frapper à la porte, ce qui donnerait à peu près ceci : « Mais, espèce de petit con, tes parents t’ont bouffé les neurones à la petite cuillère ou tu t’es en train d’écouler le surplus de ta connerie par ton orifice buccal ? Tu ne vois pas que je travaille et qu’on ne doit jamais me déranger dans ces moments-là ? Regarde comme tu es vilain. Et tu es laid, en plus ! Allez, tu vas au coin et tu réfléchis à ce que tu à fais ! » Et c’est instantanément que je m’extasierais sur mon cerveau une nouvelle fois supérieur, puisque je viendrais enfin de trouver comment solutionner le problème de la qualitéSHE'S ALL THATdes films cinématographiques. Le salut du cinéma mondial viendrait donc d’un sentiment de honte publique ! Si certains films se voient portés aux nues pour leurs qualités artistiques évidentes, la critique n’est jamais efficace contre ceux qui ne méritent pas leur projection en salles spécialisées. Les rares réalisateurs à prendre du recul sur certains de leurs films ne sont que des cas isolés. Rappelez-vous. A l’école, un devoir bâclé était sanctionné d’une mauvaise note. Et si les mauvaises notes s’accumulaient le passage dans la classe supérieure devenait délicat. Mais quelles sanctions pour les mauvaises cinéastes ? Comment leur faire prendre conscience des erreurs qu’ils ont commises ? Vous comprenez, quand vous entendez Patrice Leconte dire que lorsque vous faites un film qui dépasse les 10 millions de spectateurs (en l’occurrence LES BRONZES 3 - AMIS POUR LA VIE), c’est ce qui peut arriver de mieux à un réalisateur, vous vous demandez forcément à quel moment tout à dérapé dans sa vie. Habite-t-il donc Fort Knox pour être ainsi passé à côté de la vague générale de désapprobation de ce troisième opus ? Tout serait donc plus simple si les réalisateurs commençaient par travailler conjointement avec la critique. Or, cela ne se fait jamais. Les réalisateurs prennent les applaudissements des critiques qui acclament leurs films, mais quels sont ceux qui entretiennent une discussion argumentée, avançant objections, contradictions ou preuves irréfutables ? Que les réalisateurs commencent par répondre aux arguments qu’avancent les critiques, qu’ils commencent par reconnaître la pertinence de leurs propos, qu’ils s’engouffrent enfin dans une discussion où chacun avancerait ses pions en argumentant son point de vue. Quand nous en serons là, peut-être que le cinéma pourra commencer sa révolution. En attendant, je préconise pour chaque mauvais film, d’envoyer le réalisateur au coin pour l’inviter à réfléchir à ce qu’il a fait. Et cela en place publique, bien sûr. De la même manière que les exécutions étaient des attractions populaires il y a encore quelque temps, j’exhorte les politiques à rétablir ce divertissement populaire en installant sur la place de la Concorde (et puis ensuite sur quelques places de grandes villes françaises) un grand échafaud où deux murs blancs formeraient un coin. Il ne resterait plus qu’à y exposer chaque tâcheron selon une durée déterminée en fonction du mal commis. Et le cinéma français de redevenir un cinéma d’inspiration mondiale…

Voilà donc le premier des grands commandements qui mènent à la voie de la sagesse, puisque, comme chacun de vous le sait, les portes de l’intelligence ne s’ouvrent qu’avec la clef de la réflexion. Par la même occasion, je viens de vous éclairer sur la seule utilité possible de la critique. Merci qui ?

Il est maintenant temps de fermer cette parenthèse et d’en découdre avec cette histoire d’e-mail. Donc, je reçois ce courrier électronique (ça claque moins, n’est-ce pas ?) de mon petit neveu, alors que j’étais en pleine transe sacerdotale. C’est alors que l’onde de choc télépathique de ma consternation fit s’écrouler plusieurs gratte-ciels quelque part à l’autre bout de la planète (je l’apprendrai dans la soirée en allumant le poste de télévisuel), lorsque je lus son interrogation du jour : « Dis-moi, ô grand Maydrick, quand on te prend en photo à côté de Goofy, est-ce que l’homme à l’intérieur de Goofy sourit ? » Avec ce genre de questions, d’une secondeGOOFY à l’autre, le monde qui vous entoure n’a plus de saveur. Votre collection de petites billes de cartouches d’encre n’a plus d’importance, vous vous en voulez de ne pas avoir mangé cinq fruits et légumes aujourd’hui, et les jours d’avant, et depuis que vous êtes né aussi, vous lisez vos spams, et vous sentez même vous envahir une envie irrépressible de trier vos déchets. Non, Lars, rendors-toi ! Bref, le monde se pastellise autour de vous. Tout à coup, vous vous apercevez que vous n’avez jamais rien su. Un petit être en culottes courtes vient de remettre en cause votre manière de penser au sens strict, et tout un fonctionnement planétaire d’une manière plus générale. P’tit con.

            Du coup, comme je ne sais pas grand-chose, il va bien falloir que je vous raconte deux ou trois trucs intéressants sur ces avant-premières. Remarquez comme il joue la carte faussement humble et ne vous laissez surtout pas avoir ! Je résoudrai plus tard cette histoire de personne qui fait toujours des commentaires en italique. Pour l’instant j’ai grave du boulot avec Ilan Duran Cohen. Toi aussi essaie de trouver combien de personnes se cachent dans ce nom à rallonge et gagne le droit de gagner.

Parce que ce réalisateur a une trajectoire assez trouble. Il s’est fait connaître en 2000 avec LA CONFUSION DES GENRES, film qui fut surtout salué pour son écriture mais qui a déjà subi la loi de la clepsydre. En fait, Ilan Duran Cohen avait déjà réalisé en 1991 un premier film répondant au doux nom de LOLA ZIPPER. Et ce qu’il y a de vraiment surprenant c’est qu’il dénote assez franchement avec la suite de sa filmographie. J’ai vu LOLA ZIPPER il y a bien longtemps, lorsque Canal + l’a diffusé (du temps où la chaîne à pillage faisait encore un vrai boulot de programmation), et ce que je peux vous dire de ce premier long métrage c’est qu’il ne casse pas vraiment des briques à un canard. Le traitement est ultra-conventionnel, avec un scénario déjà vu mille fois. En gros, c’est le POCKETFUL OF MIRACLES de Frank Capra, la pauvre petite clocharde dont on va s’assurer la transformation et en faire une dame du monde. Non, ce n’est pas inspiré de la vie de Clotilde Courau, qui a dit ça ? Evidemment, version française, il faut s’attendre à quelque situation inattendue où la jeune fille ne se comporte pas comme prévu, avec force cocasseries lourdingues. Ceux qui veulent en voir une nouvelle version préfèreront SHE’S ALL THAT, du pourtant sinistre Robert Iscove, mais qui a l’avantage d’être un film de lycée, et donc d’avoir une thématique plus riche que la simple morale du : « Finalement, nous sommes tous pareils. Nous avons beau ne pas être du même monde, il n’en reste pas moins qu’au fond de notre poitrine, c’est un cœur qui bat ».

Alors qu’après ce premier essai nous pensions qu’Ilan Duran Cohen allait s’enfoncer vers les tréfonds du Consortium des Laxatifs du Cinéma, il prend la sage décision de s’éloigner et revient dans le business neuf ans plus tard. Artistiquement transformé. Son cinéma n’est plus la petite forme anonyme que n’importe quel réalisateur de brasserie aurait pu signer. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’Ilan Duran Cohen est le salut du cinéma français, mais je tiens juste à mettre l’accent sur cette vraie démarche d’artiste. Pendant ces neuf années où ce réalisateur nous la joue Maître Vergès, il prend le temps de remettre en question son entrée dans le milieu du cinéma, d’entendre les petites voix qui lui murmurent « Welcome in hell, buddy ! », analyse ses erreurs et accepte de laisser de côté le grand marché du film qui aurait pu faire de lui un yes man et lui promettre une foultitude de gros billets. Il choisit alors de s’orienter vers une démarche plus personnelle et, ainsi, de brouiller les pistes. Les corbeaux finissent par manger les miettes de pain qu’il avait semées sur son passage, et notre Ilan Duran Cohen arrive sur le plus beau des chemins : celui dont personne ne sait où il mène. Voilà en tout cas un bien beau virage à 180 degrés Celsius. La plupart du temps, entre deux films, les réalisateurs se mettent sur pause. Ilan Duran Cohen a préféré rembobiner la cassette et réenregistrer par-dessus. Hé ho ! On se réveille ! Nous sommes passés à l’heure du DVD ! Vous en connaissez beaucoup des cinéastes qui ont brutalement changé leur façon de faire du cinéma au cours de leur carrière ? Et là, je ne parle pas d’un Kubrick ou d’un Bergman, installés comme ils l’étaient après leurs premiers films, cela a été beaucoup plus aisé pour eux de changer de cap. Pour les cinéastes qui n’ont véritablement aucune influence, tout cela est un peu comme une personne amputée des deux jambes : ça ne court pas les rues !

            Le p’tit morveux a encore frappé. Alors que j’étais en pleine catharsis rédactionnelle, ma messagerie m’informe d’un nouvel e-mail. Sa question du moment : « Si la Terre est dans la galaxie et que la galaxie est dans l'univers, dans quoi est l'univers ? » Je suis au comble du désarroi. Mais n’as-tu donc point de choses plus intéressantes à entreprendre ? Faire des expériences allemandes sur des fourmis juives ou aller draguer des petites filles ? C’est sympa les petites filles. Moi, j’adore les petites filles, c’est une véritable passion ! Tu n’as pas envie de t’y mettre ?... P’tit con.

            Reprenons nos ébats. Le cinéma d’Ilan Duran Cohen. Son petit dernier : LE PLAISIR DE CHANTER. Ce film est une équation mathématique. Sa résolution égale celle de LA CONFUSION DES GENRES.LA CHAMBRE DES MORTSDes membres de la même famille, si vous préférez. Neuf années avaient suffit pour voir la révolution du cinéaste. Cette fois, huit ans séparent le second du premier et nous pouvons déceler ici toutes les difficultés de ce réalisateur à se renouveler. Personnellement, LA CONFUSION DES GENRES ne m’avait pas trop enthousiasmé. Il ne dépaysera personne de toute façon. Nous sommes là en plein dans la notion auteurisante la plus basique, selon le schéma dont la France aime le plus à se satisfaire, à savoir : A aime B qui aime C, mais en fait C aime A à qui il manque un chromosome Y.

LE PLAISIR ressemble à LA CONFUSION jusque dans le titre. L’élément le plus satisfaisant est bien sûr l’écriture des dialogues (pas du scénario). Pour cela, Ilan Duran Cohen (que nous n’appellerons définitivement pas IDC pour des raisons de non-commodités) s’est adjoint les services de Philippe Lasry, de la même manière qu’ils avaient co-écrit LA CONFUSION DES GENRES. Même humour, mêmes déambulements existentiels, mêmes règles du jeu amoureux, même mélange des genres, même légèreté des tons profonds etc. LE PLAISIR DE CHANTER est parfois très drôle lorsque l’inattendu surgit. Je pense notamment au jeune homme à l’accueil de l’hôtel de passe, qui a la réplique la plus drôle de tout le film (nouvelle preuve qu’il n’existe pas de petit rôle). C’est un peu moins surprenant lorsque ces répliques tranchantes sont assénées par Marina Foïs. Lorsque le procédé intervient cyniquement et en fin de scène, il devient téléphoné et, aussi drôle que la réplique soit, elle perd une grande partie de son impact. C’est aussi pour cela que ces dialogues semblent parfois un poil trop écrits, là où l’on aurait préféré une vague d’improvisation au moment du tournage. Nous avons constamment cette impression que les comédiens ont peu de liberté par rapport au texte. Cependant, le casting est assez bien géré, les gâteries en moins. Nathalie Richard est grande, comme à son habitude (quel dommage de ne pas la voir dans des films plus ambitieux. Ah si ! Il y avait CACHE et LA CHAMBRE DES MORTS récemment. Mais elle n’avait toujours pas le premier rôle !). Dominique Reymond (même remarque ; qui saura employer ces comédiennes au niveau de leur art ?) confirme qu’elle fait partie du carré magique des plus grandes actrices françaises, dans un rôle sans relief et qui n’a malheureusement aucun secret pour elle. Pour le reste, Marina Foïs fait du Marina Foïs (future gagnante du « Become Jeanne Moreau Contest »), qui plus est dans un rôle tout aussi peu évolutif que celui de Dominique Reymond, mais c’est bien plus gênant ici car il ne s’agit plus d’un personnage secondaire. A ce titre, c’est sûrement le rôle de Constance qui est le plus riche. Toute sa transformation met en valeur son parcours et les diverses nuances que la comédienne peut apporter. Malheureusement, le rôle a été confié à Jeanne Balibar, l’actrice la plus monolithique de nos contrées, qui fait de l’easy listening quand elle parle. Insupportable. Et puis, mentionnons aussi Caroline Ducey qui traverse le film d’une belle aura que l’on aurait aimé voir un peu plus longtemps. Exécrable scénario ! Ta mère pourrit dans le derrière du gardien de la Porte des Enfers ! Enfin, Lorant Deutsch en fait déjà moins qu’à l’accoutumée, c’est déjà ça, mais j’ai l’impression qu’il lui manquera toujours vingt centimes pour faire un euro.

Nous pouvons déceler çà et là quelques efforts au niveau de la continuité narrative, qui refoulent les séquences d’introduction, les scènes d’exposition, les intertitres et les accroches de localisation. Le montage est sec, les ellipses donnent du rythme et le film avance très vite dès le début. C’est très plaisant. Très sympathique aussi cet entrelacement des genres où le film d’espionnage laisse la place aux questionnements continuels d’êtres qui cherchent à s’entrelacer de la même manière. Nous sommes loin des films de James Bond (ceux-là même qui sont plus éloignés de la réalité que ne l’est LE PLAISIR DE CHANTER) et pendant un grand moment nous ne savons pas trop à quelle sauce nous allons être mangés. Comédie psychologique (terme qui ne définit un genre que chez nous) ou film où les gens ont des gadgets dans leur slip de bain ? La balance est assez réussie. Deux camps qui se font la guéguerre internationale sans que nous ne sachions exactement qui, quand, comment ni pourquoi la colle en tube ça colle tout excepté les bouchons de colle en tube. En fait, si, pour être honnête, nous en savons un quart de poil. Il est question de terroristes et d’uranium (des trésors d’originalité !) mais ce n’est pas ce qui importe. Tout cela n’est que McGuffin comme dirait le gros hamburger anglais. Le plus important se trame en dessous de ce leurre qui n’a l’air que d’un pitch prêt à appâter le producteur. Avec d’autres yeux, nous pouvons voir des personnes qui se jaugent, qui se cherchent, qui se courent après et arrivent parfois à être au même endroit au même instant, mais qui, jamais, ne jouissent ensemble (ça ferait une log line assez sympa pour le film, ce me semble… Putain, je me kiffe !!!)

Bon, à part ça, le film souffre d’un gros problème de mise en scène. Cadrage assez laid, lumière impersonnelle, aucun jeu sur le son etc. L’immuable routine, les suspects usuels. Mais le plus rageant est ce fléau contemporain des gros plans qui n’expriment rien et ne fond que remplir un écran pour mieux masquer le manque de réflexion au niveau de la mise en scène. Alors qu’ici nous n’arrêtons pas de répéter que l’échelle des plans c’est le souffle, c’est le lyrisme, c’est la poésie du cinéma, c’est ce qui fait que votre film sera toujours plaisant à regarder même s’ilDOMINIQUE REYMONDest inintéressant ! Du coup, les scènes intimes sont censées être au plus près des comédiens pour être au plus près des sentiments. Logique par trop naïve. Ce manquement à la mise en scène fait notamment que nous ne croyons pas à deux choses :

- l’espionnage : en lui-même cette histoire n’est absolument pas crédible. Ilan Duran Cohen part du postulat (pas con du tout) que Marina Foïs et Lorant Deutsch sont des personnes comme vous et moi et c’est pour cela que ce sont deux bons agents, mais il oublie de nous donner la corrélation, le petit clin d’œil au public, qui fait que ce n’est ni vous ni moi (quoique j’ai un cousin germain qui bosse à la DST et une ex qui a vu tous les James Bond !)

- et puis la relation entre Lorant Deutsch et Marina Foïs, séduisante elle aussi car apparemment ils n’ont rien à faire ensemble, mais bonne idée uniquement sur le papier car le lien entre eux n’est en rien palpable. Pas d’étincelle, pas d’envie, pas de communion, pas de feu intérieur (à part dans les mots, bien sûr).

Drôle de cinéma, tout de même, où la difficulté d’émancipation reste à l’état de lamentation complaisante. Les hommes n’arrivent pas à être des hommes (ils sont en proie à l’impossibilité de bander) et les femmes n’arrivent pas à être des femmes (elles arrivent à bander mais pas à avoir de gamins). Il y a des coups de pied au cul dans la gueule qui se perdent !

Sortie le 26 novembre 2008.

            Il a récidivé ! Je fais une pause et j’en profite pour checker mes mails. La boulette. L’erreur stupide. Nouvelle question : « De quelle couleur est un caméléon quand il se regarde dans la glace ? » Finalement, c’est moi qui vais faire un tour au coin et réfléchir un petit moment à tout ce que j’ai fait depuis que je suis né.

            Voilà, c’est fait. Ca ne va pas mieux, mais maintenant il fait nuit et il faut que je songe à terminer ce que j’avais entrepris avant que ma bougie ne s’éteigne (je suis sûr qu’il y en a vraiment parmi vous qui prennent tout ce que j’écris au premier degré. Pffffffffffff ! La vie est une pute ! Je précise donc que, pour la bougie, c’est faux. J’ai quand même de l’électricité chez moi. Par contre, pour le coin, j’y suis bien été pendant 3 heures 40).

            Aujourd'hui sort FOOL MOON, premier long métrage de Jérôme L’hotsky. Il s’agit d’un film dont le budget équivaut à celui du budget gobelets en plastique du dernier Michael Bay, soit 800 000 euros (dont 600 euros de location d’hélicoptère). Et là je vous sens vous poilàgratter sur votre chaise en vous disant que les films faits avec du papier mâché et des boites de conserves D’Aucy, ça va comme ça, on a assez donné ! Oui, mais je vous rappelle qu’il y a un hélicoptère. Et il vole ! Ah… Là, forcément, j’en vois qui font moins les malins.

FOOL MOON synthétise bien toute la difficulté de monter son film dans notre système français sclérosé. Alors tout le monde a mis la main à la pâte financière. Acteurs payés au minimum syndical, multiplication des sources d’investissement, économies de tous bords... Et puis, finalement, ce seront bien évidemment les exploitants qui décideront de pointer le pouce vers le bas (ou pas), et d’envoyer par le fond (ou pas) le film et (bien plus grave) la boîte de production. « Saloperie de système ! », comme disait le maréchal. La fosse aux lions porte aujourd’hui un nouveau nom et il faudrait faire comme si nous ne le savions pas, car FOOL MOON est une comédie et requiert que nous oubliions tout cela pour arborer sur nos visages de radieux sourires. Pour ceux qui ne le savent pas, le milieu du cinéma est exactement le même que celui de la politique : son univers impitoyable, ses pots de vins, ses petits arrangements entre amis, ses montagnes de cocaïne, son affaire Clearstream, ses transactions maquillées etc. Ouvrez le journal, consultez tout ce qui se rapporte à la politique, appliquez-le au milieu cinématographique et vous verrez alors apparaître la partie visible de l’iceberg. Le jour où l’investigation journalistique viendra pointer son nez par ici, les affaires fleuriront comme les métastases chez mon oncle.

Parlons cinéma à présent. FOOL MOON manque d’argent et pourtant cela se voit moins sur l’écran qu’à la projection de THE FOUNTAIN, où nous nous apercevions qu’Arofnosky est passé à côté d’un chef-d’œuvre en grande partie à cause des millions qu’on lui a refusés. Moi, c’est pour la même raison que je n’ai pas pu être milliardaire. Quoi qu’il en soit, vous ne trouverez rien d’absolument sublime au niveau de la mise en scène dans FOOL MOON et, au contraire, des choses cruellement ratées. Cruellement car on voit l’idée qui pointe son nez, on sent la référence, on sent la réaction que le réalisateur a voulu provoquer, mais il n’a pas su la mettre en scène et l’effet pique à chaque fois du nez. En témoigne cette scène d’ouverture où le souffle épique arrive en provenance du western avec extrêmes gros plans des regards, et puis retour en plan moyen. Pour le lyrisme, vous repasserez.FOOL MOON Vos chemises de préférence. Il me semble qu’un plan le plus éloigné possible des deux personnages aurait permis un chaos plus singulier entre les deux appropriations de l’espace. Le choc des extrêmes. Tant pis. Noter sur son agenda : « Pour lundi, revoir son petit Sergio Leone illustré ». Le film a mieux à offrir au niveau du comique qu’il va exacerber petit à petit. C’est là où il nous tarde d’arriver, d’ailleurs. Car toute la présentation des personnages tarde à lancer le film. Une fois que la roue tourne, c’est autre chose. Les répliques fusent et certaines sont vraiment hilarantes. Ce qui n’empêche pas certains personnages d’être caricaturaux (l’alcoolique, la nymphomane) et certaines situations un peu trop clichées (les amis qui déballent leurs rancoeurs).

Il faut donc souligner le jeu des comédiens (à part le carton rouge pour Armelle qui a eu un accident de mâchoire à 5 ans, en mangeant un jambon-beurre des familles, et qui savonne désormais son texte aussi bien que Kenny dans « South Park »), qui ont tous permis que la folie s’installe grâce à des univers pas forcément compatibles, mais ils ont quand même réussi à jouer la même partition. La grande surprise provient de Tonya Kinzinger, insupportable poseuse de séries télévisées, pièce rapportée de dernière minute, qui pourrait rebuter certains à aller voir le film. Son précédent rôle au cinéma était aussi son premier et c’était dans l’un des plus mauvais films qu’il m’ait été donné de voir de ma vie de tous les temps et de tous les univers : DANCING MACHINE, l’immonde chose qui dégage une odeur qui pique les yeux. A ce que je me suis laissé dire, actuellement, le grand jeu des adolescents est de récupérer les vieilles VHS de ce film. Ils l’emballent dans du papier journal, posent le tout devant la porte d’une maison, y mettent le feu et appuient sur la sonnette. Alertées par le bruit, les personnes ouvrent, voient le feu devant chez eux et essaient de l’éteindre avec leurs pieds. Finalement, ils en ont plein les chaussures et c’est très drôle ! Pour en finir avec Tonya Kinzinger, Meryl Streep a encore de beaux jours devant elle, mais la blonde tient étonnamment bien son rôle, sans dénoter. Pour ce qui est des vrais comédiens, ne serait-ce que pour Ged Marlon le film vaut son pesant de beurre de cacahuètes. « La lumière vient du fond » ne cesse de vous rabâcher qu’il s’agit d’un des trois plus grands comiques français. C’est toute sa finesse, son extrême précision et son sens de la subtilité qui en font un virtuose de la mécanique humoristique. Toujours en décalage, toujours non conventionnel, toujours anglo-saxon, toujours exquis.

Même si l’on aurait pu espérer que le film aille plus loin dans la folie (pourquoi pas jusqu’au non-sens, puisque nous avons Ged Marlon autant en profiter !), soit un peu plus sombre ou un peu plus trash (mais, après tout, cette dernière option n’est qu’une question de goût), le principal atout du film provient de cet amusement de la situation que nous transmettent les comédiens, et puis surtout le scénariste (qui est aussi le réalisateur, sur une idée originale d’Artus de Penguern, homme qui a parfois des coups de génie et si vous ne l’avez pas encore vu je vous enjoins de trouver et de regarder au plus vite son court métrage : UN BEL APRES-MIDI D’ETE). L’excitation autour des variations (un peu systématiques toutefois) de la situation est très palpable. L’amour de l’écriture comique rayonne. Les répliques sont cruelles (l’humour est cruel sinon il n’est rien) et sont des tiroirs où se réfugient des vérités qu’occultent les intonations comiques. Moi, ça, j’aime bien, les phrases qui peuvent être retournées et détournées. Et les petites filles aussi. Enfin, je veux dire j’aime bien les petites filles… Mais pas aimer du verbe « aimer ». C’est plutôt… Oh, et puis merde !

16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 21:00

MARTY            « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » comme disait la voisine. Bon, alors, voisine ou pas, je n’aime pas trop qu’elle sonne à ma porte à 08 heures 30 de la nuit pour m’éclairer avec ce genre de révélation mystico-euclidienne. D’autant que je n’ai pas de sonnette ! Et puis, tout se transforme, tout se transforme, c’est vite dit… Michael Jackson se transforme. Nicole Kidman se transforme. Là, d’accord. En même temps, c’est vrai que si je lui désintègre sa gueule à la voisine, elle risque pas mal de se transformer. Mauvaise foi mise à part, il doit quand même y avoir quelque chose d’accessible dans cette théorie. Parce que l’autre jour, une fille que je n’avais plus vue depuis la troisième me contacte via le site Copainsdavant.linternaute.com pour me dire : « Hé ! Ho ! Pssssst !!! Hé ! Ho ! Tu te souviens de moi ? On était copains en troisième ! Hé ! Même que je portais un sous-pull vert foncé ! Hé ho ! Tu te souviens ? Hé ho !!! Dis, tu te souviens ? » Quand il y a des noms que l’on déterre depuis autant d’années, je vous jure que vous regardez toute la misère du monde autrement. Une guerre civile devient une fête. J’avais tellement oublié son nom que je me demande comment elle-même a fait pour s’en souvenir pendant aussi longtemps. Mais, le pire ce n’est pas tellement qu’elle s’est rappelée à ma mémoire à la mesure d’un choc tsunamique, c’est surtout qu’elle ait osé me faire souvenance qu’à cette époque les sous-pulls étaient à la mode. J’avais oublié les sous-pulls. C’est moche. Ca, ça vous fait des blessures là-bas au fond, que même une femme ne peut vous faire. Bien évidemment, je me suis précipité sur son profil pour voir s’il y avait encore quelque chose à manger, et alors que je croyais l’avoir perdue de vue, c’est en regardant sa photo que j’ai compris qu’elle s’était tout simplement transformée ! D’où la voisine. Je lui ai donc renvoyé cette petite sentence par mail (« rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »), mais elle n’a pas dû très bien comprendre car je n’ai pas eu de réponse. D’où mon second mail qui précisait que Copainsdavant signifie bien que c’était avant, que nous étions copains, certes, mais c’était avant, qu’avant avant nous n’étions même pas copains, qu’après avant nous ne le sommes plus et que si, depuis avant, nous ne le sommes pas restés c’est tout simplement parce que je l’ai voulu. Alors elle m’a éjecté de ses amis et, du coup, je m’en veux un peu d’avoir laissé passer une femme aussi intelligente…

            Pas de vérification sans l’épreuve du temps. Raison ne peut être donnée à ma voisine que si le temps passé vérifie son postulat matinal. Apanage de la vieillesse, gestion dérisoire de nos chroniques. Passons la marche arrière et revenons en 1955, époque obscure où les gens vivaient en noir et blanc et parlaient la langue des démons.

La base empirique qui va nous servir de profession de foi est le MARTY de Delbert Mann. En ces temps reculés de sinistre mémoire où le peuple vit les pieds dans la boue, Ernest Borgnine joue le rôle-titre. Il garde ses pieds au sec mais n’hésite pas à mettre ses mains dans les animaux morts. Il est boucher. Et cela n’est pas très gratifiant par le peu de hauteur dans l’échelle sociale que lui confère sce passe-temps. En gros, c’est bien mais pas top. Mais son vrai gros problème à l’Ernest, c’est son célibat. Or, en ces temps d’un autre temps (ne jamais lésiner sur une petite tournure bien lourde), être célibataire c’est comme voter Olivier Besancenot aujourd’hui. Tout le monde vous dit que vous ne pouvez qu’être sympathique mais qu’à moment donné il va falloir arrêter toutes ces conneries et faire acte de virilité. Un historien très connu me disait encore hier soir qu’à cette époque les parents n’hésitaient pas à dire à leur enfant qui ne voulait pas manger : « Finis ton dîner sinon je te le ressers demain ». Evidemment cela ne marchait jamais. Alors qu'aux Etats-Unis, ils préféraient dire : « Finis ton dîner sinon tu vas devenir célibataire ». C’est pour cela qu’il y a tant d’obèses là-bas.ERNEST BORGNINE

Donc, le Borgnine, les gens le montrent du doigt dans la rue, les bébés lui jettent leur hochet à la face, les bonnes sœurs se gaussent sur son passage, les petites vieilles lui passent devant quand il fait la queue à La Poste, et son chien attend qu’il s’endorme pour le mordre. Bref, il est considéré comme un paria, une personne dont le statut ne lui permet pas d’être invité dans les soirées de l’ambassadeur.

D’entrée, le film annonce l’énoncé sans même prendre la peine de faire quelques préliminaires genre présentations, métier des parents, hobbies, ce que vous voulez faire plus tard etc. Rien de tout cela. C’est franc du collier et, après tout, pourquoi pas. Et là tu la sens venir la petite introspection sur le célibat, avec grosse braderie des arguments de ces gens heureux que l’on nomme maris et femmes, et houspillements à l’encontre du célibat, crachats de dégoûts, qu’il faut bien se trouver une femme, que les gens normaux sont tous mariés et que si tu continues ça te rendra sourd, aveugle et fan de Sting. Oui, c’est la standardisation du mode de vie que nous craignons le plus, à travers l’idéal de la famille modèle et la glorification du système traditionnel. Charge du célibat. Thèse, antithèse, synthèse et donc foutaise. Bon, ce n’est que la première scène mais comme la problématique est clairement installée, mes poils se hérissent plus vite que prévu. Ernest Borgnine n’a pas trouvé l’âme sœur, il vit mal sa solitude, les gens qu’il croise lui rappellent sans cesse que tout le monde se marie autour de lui et qu’il ferait bien d’y songer très vite s’il ne veut pas finir célibataire (ah, ben non, ça ne peut pas marcher là… Enfin, vous m’avez compris, quoi !). Et, à voir sa tête, notre bonhomme en a assez de ces remarques quotidiennement désobligeantes. A ce moment, nous nous disons qu’il y a peu de chances que le film prenne cette direction, mais que ce serait assez régalicieux d’envisager ce genre de situation à partir du moment où elle deviendrait un choix de vie. Le choix de rester célibataire. Peu importent les raisons. Rien que d’imaginer notre Borgnine en croisade contre la pression du peuple qui veut que tout le monde soit marié, cela semble assez réjouissant. Là, nous partirions vers des sentiers plus ardus, ou la pensée unique (qui n’est pas un phénomène récent) serait mise à mal et développerait un anticonformisme radical et probablement impossible, à la face du monde. Malheureusement, point de tout cela, car notre cher Marty n’a pas fait ce choix. Il n’assume pas cette situation parce qu’il n’arrive pas à se trouver une femme. Disons-le clairement, il ne sait pas y faire. Mais tout ceci n’est pas entièrement vrai. Parce que si le film ne se dirige pas sur la voie que nous souhaiterions, nous allons voir qu’il s’oriente vers un résultat bizarrement similaire. Et puis, dire que Marty ne sait pas y faire est assez injuste car il va rencontrer une jeune femme et il va la séduire (sans artifices, c’est de ce point de vue que nous pouvons dire qu’il ne sait pas y faire). Cette personne, son arrivée est annoncée depuis le début. Car, à cause de sa solitude, nous voyons venir de très loin la résolution de celle-ci. Evidemment, Marty va finalement approcher une femme, celle-ci va être sensible à son charme et le film va se terminer en nous laissant penser que c’est avec elle qu’il se mariera et qu’il mettra un terme à toute sa vie de vieux garçon (hmmm… Qu’elle délicieuse expression ! Vous avez remarqué comme elle tombé en désuétude ?). Ca sent le couplet sur le devoir de fonder une famille, sur la prise de responsabilités dans notre société, et la solitude c’est triste, et nous, les moches, personne ne veut danser avec nous parce que la vie est trop injuste, et tes parents tu y penses ? A vrai dire, même si le film va se déroulercomme nous pouvions le prévoir, nous allons nous éloigner bien plus que nous le pensions du syndrome Caliméro.

La grande force de Delbert Mann est de constamment dévier le propos de son film. Du moins c’est ce que MARTY donne constamment à penser. En fait, il prend des chemins détournés pour nous éviter les panneaux de signalisation et nous dévoiler à l’avance le terminus de notre voyage. Ce faisant, Delbert Mann enrichit son film. Dès que nous pensons qu’il est en train d’exploiter le vrai sujet de MARTY, il passe à autre chose et cumule ainsi divers aspects qui vont finir par se rejoindre, l’air de rien, pour former une démonstration implacable.

Le thème du célibat est énoncé dès le départ et, alors que nous supposons que tout le film va s’axer autour de cette question, un premier contre-pied nous est offert avec le personnage de la tante, interprétée par Augusta Ciolli. Une grande scène nous expose les faits. En cela, elle rompt complètement le rythme de l’énoncé précédent et nous aiguille vers une autre intrigue.

Ernest Borgnine vit avec sa mère, jouée par Esther Minciotti. La sœur d’Ernest s’est mariée. Avec son mari, ils ont recueilli la sœur d’Esther. Augusta Ciolli, donc. Mais cette dernière est devenue impossible à vivre si bien que le couple vient demander à Esther Minciotti d’héberger sa sœur. C’est bon, tu peux aller bosser chez Allôciné.

La sous-intrigue va nous amener à faire plus ample connaissance avec la mère et la tante de Marty. Tiens, le thème de la solitude revient à travers la vieillesse, les proches qui meurent, les générations qui isolent, la sénilité qui guette, la canicule qui approche… Le lien reste tout de même assez ténu pour que nous en concluions au sujet principal du film. Il va falloir attendre encore un peu pour comprendre l’intérêt d’avoir développé cette trame à ce moment du film. En fait, Augusta Ciolli se plaint à sa sœur qu’arrivée à un certain âge, la famille se débarrasse de ses aînés car ils sont devenus un poids plus qu’autre chose. Ordre naturel des choses. Délicate approche des laissés pour compte. La société rejette. La société affaiblit les désirs. Cet élément reviendra vers la fin du film. Pour l’instant, Delbert Mann fait naviguer le spectateur sans lui donner le mal de mer et laisse son film indéhiscent. C’est très agréable. Laisser venir. Ne rien forcer.

De son côté, Ernest Borgnine a prévu de passer sa soirée devant la télévision. Manque de bol, c’est le soir de l’Eurovision et Ernest a perdu ses lunettes en relief, ce qui le met dans une rage folle. Qu’à cela ne tienne, il détend son string et accepte finalement de se rendre une nouvelle fois au bal, pour contenter à sa mère. Pas bien grave, puisqu’à cette époque les baux commencent à 20 heures, ce qui lui permet d’espérer être de retour vers 23 heures 30-minuit, juste à temps pour « Le divan » d’Henry Chapier. Oui, mais c’était sans compter la malice des scénaristes. Ils vont choisirPAUL HOGANprécisément cette soirée pour lui faire rencontrer une femme suffisamment intéressante pour qu’il ait envie de faire un bout de brousse avec elle, comme dirait le poète australien Paul Hogan. Pas de chance ! Pour une fois que Jean Schultheis passait sur « Le divan » !

Ernest Borgnine n’est pas le genre populaire, pas le gars qui se démarque par son charisme, pas le leader d’un groupe, pas celui que les filles regardent en coin. Et ça tombien car son type de femme ce n’est pas la R’n’Bitch de comptoir. Il aimerait bien avoir un rendez-vous avec la plus jolie fille de la soirée, avec celle que tous ses potes essaient de draguer, avec celle qui enflamme les fantasmes masculins, mais faire le paon, ce n’est pas sa came. Il cherche la sincérité, le rapport direct, la simplicité des rapports, pouvoir se dévoiler sans être jugé, être entendu à défaut d’être compris etc. Pas vraiment cools les scénaristes parce que, selon eux, ce genre de femme n’existe pas. En tout cas, elles ne vont pas dans les baux. Forcément, elles sont devant l’Eurovision ! Sauf une. Elle avait oublié de semer des cailloux sur son passage et vient alors se perdre dans ce lieu de débauche où les jeunes dansent en écoutant la musique de Satan. Cette jeune femme c’est Betsy Blair. Elle est se sent ici autant à sa place que le pauvre Ernest qui, entre temps, à fait ami-ami avec un poteau très robuste. Grâce à la magie du cinématographe, ce qui devait arriver arrivera et les âmes en peine partageront leur banquet émotionnel.

MARTY nous avait surtout attiré par la petite curiosité historique qui en émanait : le seul à avoir gagné l’oscar du meilleur film et la Palme d’or à Cannes. Passée cette particularité, le film prouve qu’il résiste bien à l’épreuve du temps. Même si beaucoup de choses se sont transformées, nous allons voir qu’il évoque les mêmes préoccupations que celles de nos jeunes incendiaires d’automobiles. Et puis c’était aussi le début de la carrière d’Ernest Borgnine, qui a raflé pas mal de prix grâce à ce rôle. S’il devient redondant de dire qu’il est formidable dans ce film, cela reste nécessaire, mais ne parvient pas à nous faire oublier pourquoi il fut préféré pour des rôles moins marquants et secondaires dans le reste de sa très prolifique carrière (GATTACA, THE WILD BUNCH, ESCAPE FROM NEW YORK, rien que ça c’est quand même pas mal !) MARTY nous offre une vaste étendue de son talent, comme à chaque fois qu’un réalisateur aura su employer à bon escient la qualité de son jeu et l’étrangeté de son physique. N’allons pas jusqu’à l’estampiller redneck qui mange des vers à soie et s’esclaffe d’un rire nerveux et sec, mais il est vrai qu’Ernest Borgnine ne correspond pas aux critères physiques hollywoodiens de beauté, de plastique et de perfection. Et c’est tant mieux car le film de Delbert Mann s’intéresse justement à ces personnes pour qui tout est toujours un peu plus difficile. Being weird isn’t enough ! Ernest Borgnine et Betsy Blair incarnent ceux dont on dit qu’ils n’ont pas un physique facile. Bon, c’est un peu comme si, de nos jours, les producteurs en faisaient un remake avec Philip Seymour Hoffman et Emmanuelle Devos. Nous voilà si loins si proches des acteurs de la série « Freaks and geeks ». Il n’empêche qu’ils ne peuvent compter sur leur beauté première pour se valoriser. Et MARTY doit beaucoup à ces délicates touches d’intégration sociale, qui en disent bien plus long que tous les films des frères Dardenne.

Le film de Delbert Mann ne s’oriente pourtant définitivement pas vers la pesanteur du cliché « Qui se ressemble, s’assemble ». La difficulté de désirer par rapport à ce que nous sommes en droit d’attendre se trouve véhiculée par le vagabondage de ces corps tristes. Elle devient surtout le message d’un constat plus cruel. Dans sa mise en scène,FREAKS AND GEEKSDelbert Mann donne moins d’importance à la rencontre des deux protagonistes et aux fondations de leur histoire d’amour qui se crée sous nos yeux, qu’à ce qui les entoure, aux personnages qui gravitent autour d’eux, aux lieux qu’ils fréquentent. La salle de bal, le snack, la rue, le bar nocturne, le passage par la maison, tous ces endroits sont les aveux de la condition sociale de chacun. Pour que ce soit plus clair, MARTY s’axe sur Ernest Borgnine. Comment se définit-il en tant qu’homme ? En tant qu’être humain ? En tant que citoyen participant à la bonne marche de la société ? En tant qu’individu ? Dès le début, il est assez effacé. C’est ce que montre la scène dans la boucherie où il n’ose pas rétorquer grand-chose à cette vieille dame qui le tance sur son célibat. Il n’existe à ses yeux que par sa conformité à un cadre légal, c’est-à-dire se marier et avoir des enfants. S’il veut exister et avoir de la valeur à ses yeux, il se doit de respecter cette règle. Pareil avec sa mère. Il finit par céder, à la différence près qu’il est capable de lui répondre (de manière assez violente). Il réagit face à cette pression qui le met dans une position inconfortable. C’est aussi une réaction par rapport à ce qu’on lui ordonne (de manière détournée) et à ce qu’il préfèrerait vivre. Pour la première fois, quelque chose le meut. Nous aurions pu le croire dans la scène précédente où il téléphone à une jeune femme pour l’inviter à sortir et se fait rembarrer de belle manière. Rien ne porte à croire que cette démarche est une suite logique à un coup de cœur ou à un amour transi. Elle est bien plus conditionnée par l’obligation de faire partie de la fameuse congrégation des couples mariés, normaux et digne du respect de la moindre petite vieille venant acheter du mou de veau. Effectivement, cela nous sera confirmé lors de sa rencontre avec Betsy Blair puisque nous verrons comment il se comporte quand quelqu’un lui plaît vraiment. La rue, le bal, c’est aussi l’espace public, là où il rencontre ses amis. Chacun essaie de se vanter des histoires de fesses qu’il a vécues, de la jolie fille qu’il a sortie etc. Bref, c’est la course à la réputation. Aucun ne veut passer pour le ringard de service. Vivre dans le regard des autres. Le véritable sujet de MARTY se dévoile enfin. C’est ainsi que resurgira au petit matin ce dont parlait la tante d’Ernest, mais dans une configuration où les rôles seront inversés, puisque c’est la mère qui se mettra à imaginer le moment où Ernest et Betsy se mettront en couple, vendront la maison et se débarrasseront d’elle. Le film bat alors son plein. Tous les éléments se recoupent. Nous admirons la belle gestion des personnages secondaires, très poussés, qui ont œuvré depuis le début vers la même démonstration. C’est un coup de billard magistral. Delbert Mann place astucieusement les boules à chaque tour et à la fin, d’un seul coup, les envoie toutes aux quatre coins de la table. L'amour du geste.

MARTY c’est donner une place de choix à ces personnes qui ne parviennent à vivre que par le rôle que leurs proches leur donnent à jouer. Parce que nous venons seuls au monde et que nous le restons jusqu’à la fin. Nous vivons seuls et nous mourons seuls. Et nous passons notre temps à chercher des signes qui nous prouvent le contraire.

MARTY aborde une phase essentielle de l’existence d’une manière très mature, en analysant le problème à bras le corps. Il refuse de tomber dans un côté fleur bleue, cliché ou décrédibilisant. Il choisit de traiter son sujet avec un sérieux de premier ordre. C’est parce qu’il opte pour cette tactique qu’il se rapproche d’un style de film que nous, français, n’avons jamais su faire, et que les américains, eux, réussissent presque à chaque fois. Je veux parler de ces films qui se passent au lycée et que l’on appelle les films de lycée. Parfois on se dit que c’est bien foutu la langue française, quand même. Et des fois moins quand on entend parler Sara Forestier. La donnée primordiale de ces films est qu’ils savent toujours aborder leur sujet d’une manière responsable. Ce sont des films humbles et pudiques. Rappelez-vous de l’excellent THREESOME (qui est plus un film de fac, d’ailleurs) qui touchait à l’ambivalence des sentiments à l’adolescence, il l’évoquait avec beaucoup plus de maturité qu’un quelconque autre film ou les gens sont supposés être des adultes et dont leur problématique est uniquement petite-bourgeoise. MARTY est un film de lycée, c’était donc ça ! Ernest Borgnine a 30 ans passés mais il se trouve dans la même situation qu’un jeune d’aujourd’hui à l’âge de l’adolescence. S’assumer. Trouver une femme. Que signifie être adulte dans notre monde ? Cortège de la métaphysique post-scolaire.

L’identification au groupe, la vie sous le même toit que sa mère, la complexité du passage de l’adolescence à l’âge adulte, la soumission hiérarchique, énoncé de vérités simples et universelles, résurgence des désirs latents, quête amoureuse etc. Tous ces indices qui témoignent de ce que nous venions de dire en introduction. MARTY est un film de lycée sous bien des aspects, le temps n’a fait qu’adapter une forme au propos. Une transformation. Rien ne se perd. Les tests cliniques l’ont prouvé.

15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 21:18

            Pour un spectateur actif. Cela me paraît être un pléonasme mais étant donné cette précision de plus en plus fréquente, la question n’est plus de savoir si la poule était avant l’œuf ou l’œuf avant la poule (ni même de se demander pourquoi nous avons une rotule au genou et pas au coude), mais bien de s’interroger sur les qualités brutes du spectateur et les perversions nées de son apprentissage du medium cinématographique. Actif, le spectateur l’est. A n’en pas douter. C’est dans sa nature. Lors de la projection du film L’ARRIVEE D’UN TRAIN A LA CIOTAT d’Auguste et Louis Lumière, les spectateurs ne se sont-ils pas enfuis de peur d’être écrasés par ce train qui fonçait sur eux ? Réflexe naturel. Cette anecdote nous fait aujourd’hui sourire car nous sommes soumis tous les jours au processus des images. Nous nous sommes familiarisés avec lui. Le spectateur n’est-il donc façonné que par des concepts qu’il comprend parce qu’il les a déjà vus, les a assimilés puis entérinés ? Il convient d’être très prudent avec ce genre de phrase. Pour exemple, on dit souvent : « Qui dort dîne ». Moi, j’ai un ami qui a fait des crises d’insomnie, il a perdu 25 kilos ! Résultat : il s’est ouvert les veines avec une scie égoïste.

Depuis très longtemps, le spectateur n’est plus que très peu sollicité. Et je rêve d’un spectateur hyperactif ! Au lieu de cela, beaucoup trop de films se comportent comme des robots mixeurs qui infantilisent notre cher public. Scénarii ultra-explicatifs, sons qui soulignent les images, formes peu inventives, aseptisation et uniformisation de l’appareil émotif, recherche d’action, critères de beauté extrêmement précis etc. Ils broient, réduisent en bouillie, prémâchent. Ce n’est pas forcément mauvais de goût mais cela reste de la nourriture pour enfants.

Depuis ses débuts, « La lumière vient du fond » se démarque de ces visions réductrices. Ecrire en petits caractères pour inciter l’internaute à forcer son attention, liens externes jamais annoncés et jamais visibles mais que ce dernier peut trouver en passant sa souris sur certaines images ou certains mots, références pas toujours explicites mais que certaines recherches googliennes pourront éclairer, respect des titres originaux etc.

Voir un film serait donc devenu comme manger une galette des rois tout seul ? Ou porter un décolleté à « La roue de la fortune » ?

            Empire de l’exemple tout-puissant. Dans un emploi très schématique, nous pouvons cloisonner la dichotomie entre les films sous-titrés et les films doublés en actif/passif. La gestion de sous-titres au cours d’un film engendre une acuité accrue d’une unification entre l’acte, le son et la lecture. Ce qui nous amène à développer notre grande théorie selon laquelle à chaque spectateur correspond un film et à chaque vision du même film un autre film. Ce serait possible de la résumer sous une formule genre E=MC2 ? Parce que là j’ai un peu de mal. Je m’explique. Chaque vision est unique en ce sens que chaque spectateur refait le montage que le réalisateur a initialement prévu. Assurément, si un réalisateur souhaite un sous-titrage, il l’inclut en post-production. Mais celui qui n’est destiné qu’à la traduction de la version originale correspond sans aucun doute à une altération du film originel. Le film devient tout autre (premièrement d’une manière esthétique) par rapport à la conception de son auteur. Tout comme cette honteuse signalétique que les chaînes apposent dans les coins de nos films, et dont il faudra un jour faire comprendre à quelques messieurs haut placés qu’il s’agit d’une grave atteinte à l’intégrité artistique de ces films. Et les petites étoiles noires sur les tétons, ce n’est pas scandaleux, ça ? Et ce n’est pas fini. Lorsque des bruits de voiture passent au dehors, lorsque le métro se fait entendre, lorsqu’un chien aboie, lorsque des bruits de papiers de bonbons se font entendre, lorsque vous mâchez votre chewing-gum, vous êtes en train de refaire le montage son. Nouveau montage quand vous clignez des yeux, quand vous mettez le film sur pause, quand la publicité s’immisce entre deux scènes. Personne ne voit le même film et chacun rit pour lui. C’est pour cela que nous sommes seuls face au legs du cinéma. Seuls face à ce que nous y comprenons. Seuls car il n’existe personne qui a exactement les mêmes goûts que soi sur les mêmes films.

            Le spectateur n’aime pas lire les sous-titres. Le spectateur aime tout comprendre. Le spectateur aime que tout soit logique. Le spectateur aime les fins heureuses. Le spectateur n’aime pas les films intellos. Le spectateur veut un bon scénario. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Mais nous allons voir qu’entre ce qu’il exprime et ce qu’il souhaite profondément, la marge est moins étroite qu’il n’y paraît. Et puis d’abord, c’est qui ce spectateur qui la ramène tout le temps ? Pourquoi tant d’attention envers lui ? Et si c’était à lui qu’il manquait 10 centimes pour faire 1 euro ? Voilà bien des considérations qui appartiennent à des logiques de producteur et non d’artiste. Contrairement à ce que l’on peut entendre, celui-ci ne prend jamais en compte le public. Jamais. Il est très heureux si son travail rencontre un succès, mais en aucun cas il ne réfléchit son travail comme une appartenance au public. Jamais il ne se demande ce qu’il pourrait faire pour plaire au public.

Ce qu’il faut savoir c’est qu’aujourd’hui ce connard de spectateur ne répond plus à ses propres désirs mais à celui des producteurs. Lorsqu’un film sort avec 1000 copies sur toute la France, lorsque ses affiches envahissent les murs de la ville, lorsque la télévision et Internet relaient en masse ce qui prend les allures d’un évènement, soyons logiques, ce film n’a aucune chance de se planter.

Comme disait Coluche : « Si on vous passe des conneries, des conneries à longueur de journée, vous finissez par les acheter ! »

A la différence que ce n’est pas forcément des conneries à chaque fois. Le fait est que, le jour de sa sortie, la carrière du film est déjà faite. C’est mathématique. Dans ces conditions, comment voulez-vous qu’un film qui sort sur 5 copies pour toute la France puisse rivaliser ?

Le désir du producteur est donc imposé à celui de ce béjaune de spectateur, la tête levée vers les affiches devant l’entrée du cinéma, la bouche ouverte, le petit filet de bave naissant, se demandant quel film il irait bien voir ? « Nom d’un blowjob ! » comme dirait l’autre. « Mais comment en est-on arrivé là ? » Pour le savoir, faisons un léger retour en arrière et récrivons cette séquence au ralenti :

CCCCeeeeee        qqqqqquuuuuuuuu’’’’’iiiiiilllllllllll         ffffffaaaaaaaaaauuuuuuuuutttttt       ssssssssaaaaaaavvvvvvvvvvvvvooooooooooiiiiiiiirrrrrrrrrrrr             cccc’’’’’’’eeeeeeeeessssssssssstttttttttttt            qqqqqqqqqquuuuuuuu’’’’’’’’’’’aaaaaaaaauuuuuuuuuuuuujjjjjjjjjjjjjooooooooooouuuuuuuurrrrrrrrrrr… Non, finalement ce n’était pas une bonne idée ! J’espère seulement que nous n’aurons jamais un pape qui s’appellera Yéku ! Oui, mais si rien ne se colle au Téflon, comment l'a-t-on collé à la poêle ? Donne-moi un p’tit bon, deux p’tits bons, trois p’tits bons…

Ouh là ! Reprenons nos cerveaux deux secondes.

Bien. Nous disions donc qu’ils avaient des salles à remplir. Et face à des spectateurs actifs capables d’imposer un véritable contre-pouvoir, nos amis les producteurs ont donc été obligés de sortir les kalaschs.

C’est ainsi qu’ils ont inventé l’addiction.

            Et là, je vous vois déjà sauter sur l’occasion :

- Comment donc ? Mais ils n’ont rien inventé du tout ! Ca existait déjà puisque c’est la manière de réciter sur une scène !

- Mais pas du tout ! C’est ce fastidieux petit exercice d’orthographe que les gamins font à l’école !!!

Allons, allons, jeunes gens nourris au lait de vipère. Pas d’enthousiasme excessif ni d’indignation incontrôlée. L’addiction est un terme issu de l’anglais qui sert à désigner la dépendance à la drogue. Un emploi plus général permet de l’utiliser pour signifier une sujétion quelconque. Exemple lu sur un emballage de cocaïne : « En cas de contrôle inopiné par un agent assermenté, cette sujétion se camoufle aisément dans les narines. »

Concrètement, comment a opéré le principe d’addiction chez nos amis les producteurs ? De prime abord, nous pourrions penser à une technique de gavage industriel qui consisterait à proposer sempiternellement la même forme de cinéma pour ne pas dépayser notre grand gougnafié de spectateur. Pourquoi pas un scénario en trois parties ? Thèse, antithèse, synthèse. Foutaise ! Et, effectivement, dans les formes, tous les dispositifs un peu farfelus ne trouvaient pas grâce aux yeux de ces mêmes producteurs avides de raccourcis efficaces. Il n’empêche qu’ils n’ont pas injecté leur drogue sur un processus susceptible de virer à l’écoeurement (c’est le premier des effets néfastes du gavage).

Leur manière de procéder fut bien plus insidieuse et sournoise.

Pour nous en approcher, nous avons besoin d’analyser les effets de l’addiction. Pour ce faire, rapprochons le domaine cinématographique du fonctionnement originel de l’assuétude. L’exemple le plus caractéristique, celui capable de trouver le plus d’écho sur la majorité d’entre vous est celui qui concerne la cigarette. Vécue comme une drogue, sa consommation s’effectue dans des situations très précises. Outre le geste machinal, fumer permet d’esquiver des situations émotionnelles : la contrariété, la colère, la peur, l’angoisse sont propices à dégainer son paquet et à s’en griller une petite. Mais d’autres émotions plus positives sont autant de facteurs décisifs. Pour les fumeurs, la cigarette est un exutoire lorsqu’ils sont joyeux, lorsqu’ils viennent de faire l’amour, lorsqu’ils trépignent d’impatience, lorsqu’ils sont excités, lorsqu’ils sont agréablement surpris etc. Mais il serait faux de croire qu’il ne s’agit ici que de situations exacerbées. En fait, même lors d’actions plus banales la nicotine intervient. Attendre quelqu’un, passer un coup de fil important, regarder la télévision, après manger etc. Il faut en conclure qu’à chaque fois que le sujet devient la proie d’une émotion particulière, le recours à une drogue lui permet de fuir cette situation et d’étouffer sa sensibilité en la masquant derrière une fumée artificielle. C’est ainsi que se trouve stérilisé tout un imaginaire intérieur, un monde réactif aux stimuli de la réalité fait de ce qui représente l’essence vitale de tout individu. C’est une véritable annihilation de tout ce qui paraît insurmontable pour le sujet. Dans une conception fantasmée, la drogue devient ainsi le prototype de la perfection. Une expérience mystique aux pouvoirs quasiment surnaturels puisqu’ils seraient capables de nous guérir de nos stress émotionnels. C’est un peu comme si chaque cigarette repoussait, pour un laps de temps déterminé, le principe de mort. Ce dernier revenant à la charge à intervalles plus ou moins réguliers, une nouvelle prise de drogue engonce un peu plus le sujet dans ce cercle vicieux. C’est ici que resurgit la problématique de la dépendance pour la plus grande joie de nos amis les producteurs, partis s’allumer un gros cigare par la même occasion.

Adapté à leur médium, ils n’avaient plus qu’à laisser une liberté toute relative aux réalisateurs (concernant leur vision esthétique) tant qu’ils pourraient contrôler les scénarii et qu’ils réussiraient à juguler toute initiative visant à provoquer des états psychiques offensants pour notre spectateur de mes deux qui, dans le même temps, n’avait plus le droit de fumer dans les salles.

Voilà une des grandes causes qui ont abouti à un fabuleux politiquement correct, où toutes les susceptibilités doivent être ménagées et les films plaire au plus grand nombre. Nous parlons de formatage artistique. Fuir la nudité, interdire la mort des enfants et des animaux, éviter les gros mots, esquiver toute référence aux religions, limiter la violence, ménager les politiques et les politiciens, pas de blagues racistes, au moins un gag par phrase, chercher le happy end et présenter un exposé sur la dissonance cognitive s’il vous reste un peu de temps.

Les énormes succès populaires deviennent des œuvres pas forcément insipides mais souvent sans heurts, qui empêchent la confrontation du spectateur avec toute la gamme de ses états émotionnels. Seule une poignée est sollicitée. Toujours les mêmes notes d’harmonie, de bonheur éperdument recherché, de rêve à portée d’écran.

Très sécurisant mais diaboliquement peu consistant.

Il existe un bel exemple de ce que nous venons de démontrer, dans la conception de SE7EN de David Fincher. Film extrêmement éloigné des considérations précédentes. A la fin du film, une version des producteurs voulait que ce soit Morgan Freeman qui tue Kevin Spacey. Ils voulaient faire passer cette fin pour faire en sorte que le personnage de Brad Pitt échappe à la prison, puisqu’il était le héros que le spectateur suivait en espérant qu’il arrive à déjouer le piège de départ. Par la même occasion, cette fin aurait permis au personnage interprété par Kevin Spacey de ne pas accomplir son œuvre. C’était une fin morale mais qui convenait mal à l’atmosphère de SE7EN. La fin de Fincher (même si je la trouve mauvaise, mais pour des questions de mise en scène) est à n’en pas douter la seule possible, la seule qui donne un sens à tout l’échafaudage du plan de Kevin Spacey. Et heureusement qu’elle fut gardée intacte. A moment donné, il était même question de supprimer la tête dans la même scène ! J’aurai été Fincher, j’aurais dit : « D’accord ! Mais j’ai écrit un film avec une tête tranchée. Alors si ce n’est pas celle de Gwyneth Paltrow, ce sera la vôtre. Je vous laisse le choix. » Bien sûr, ces discussions peuvent paraître normales quand un film se monte puisqu’il faut échanger des points de vue sur tous les éléments et que c’est une bonne façon de tester sa remise en cause, mais je trouve que ces exemples sont tout à fait significatifs de la logique qui est celle des producteurs.

L’économie productive s’accompagne d’une persuasion à la vente. Le producteur convainc l’artiste de ce qui est bon pour le spectateur. Il doit aussi convaincre le spectateur de ce qui est bon pour lui. Si tout le monde joue le jeu, il sera convaincu d’avoir raison. Pour en arriver là, il a dû s’octroyer un chaînon manquant. Un chaînon qu’il a recomposé de toutes pièces. La soumission du spectateur au producteur peut alors faire penser à celle de la relation entre un maître et son esclave. Le maître décide ce dont l’esclave a besoin. Mais avoir besoin ne signifie pas forcément avoir envie.

Et le spectateur actif est celui qui contrôle ses désirs.


9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 15:49

            Avez-vous remarqué l’apparente similitude entre l’exaltation immesurée que peut provoquer un film, et l’indignation quasiment incontrôlable lorsque l’actualité nous propose un père autrichien qui a enfermé sa fille durant 24 années ? Dans les deux cas, c’est tout aussi terrible ! BABEL nous met face à la fragilité de notre vie. La jeune femme a pris une balle, elle est sur le point de mourir :

- Oh, que le monde est cruel ! Et, en plus, vous savez quoi ?

- Quoi ?

- C’est le même aux quatre coins du monde !

- Mais alors, la mort c’est triste ?

- Eh oui ! Heureusement qu’il nous reste nos yeux, et des films comme ça, pour pleurer !

- Et INDIGENES ? N’était-ce pas aussi lamentable le sort que l’on a réservé à ces gens-là (vous remarquerez au passage à quel point « ces gens-là » et « indigènes » sont étrangement synonymes) ?

- Vous avez raison. C’est quand même une chance d’avoir tous ces gens qui peuvent s’élever et dénoncer !

Et surtout, heureusement qu’en France nous pouvons nous congratuler de ces messieurs si bien placés qui jugent et condamnent une banderole déployée en finale de football de la Coupe de la Ligue. Les faits : la commission de la Ligue de football professionnel a exclu le Paris Saint-Germain de la prochaine Coupe de la Ligue suite à une banderole déployée lors de la finale P.S.G.-Lens, le samedi 29 mars 2008, où nous pouvions lire : « Pédophiles, chômeurs, consanguins : BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS ».  Soit dit en passant, il aura fallu attendre la présence de Nicolas Sarkozy dans les tribunes pour que l’on s’insurge face à ce phénomène ! Tout à coup, la France découvrait ces immondes supporters qui confectionnent ces banderoles dans des souterrains claustrophobiques où des trisomiques pervers réalisent des snuffs movies et où l’on apprend que les tournantes peuvent aussi être un divertissement comme les autres (si c’est fait de manière ludique). Mais si, vous savez, ils font partie du même club que ces arabes au regard injecté de sang contaminé qui vous attendent dans l’ombre de la nuit, tapis au détour d’un angle de rue, pour vous sauter dessus, vous violer avec un vieux tesson de bouteille, filmer le tout avec un téléphone portable et le balancer sur Internet dès qu’ils seront retournés se terrer dans leur cagibi.

  PEDOPHILES, CHOMEURS, CONSANGUINS. BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS
  LA MAIN VERTE
 
LES GONES INVENTAIENT LE CINEMA QUAND VOS PERES CREVAIENT DANS LES MINES
 
LA CHASSE EST OUVERTE... TUEZ-LES !
 
ICI C'EST GRIS, ICI CA PUE... ICI C'EST PARIS !!!
 
BIENVENUE EN EUROPE
 
JE SUIS A FOND : PEDO SADO GAY
 
AULAS : TRANSFERE-TOI CA DANS LE CUL
  ESCROCS, MAFIEUX, PUTES, CAMES. MESSIEURS LES CH'TIS, BIENVENUE A NICE   LE RIBERY FAIT PEUR AUX ENFANTS


Avant cette affaire, les banderoles n’existaient pas. C’était la belle époque. On rigolait bien aux concerts de Michel Fugain, on rigolait encore plus pendant les films d’Alexandre Arcady, on portait des canadiennes fabriquées en Chine, on se demandait si on avait fait assez de courses quand on invitait Laurence Boccolini à manger, on jouait du kazou dans des champs de luzerne, on passait des heures à faire des sculptures rupestres avec nos chewing-gums, on faisait des soirées spéciales Grégory Lemarchal, on prenait des cours de méditation transcendantale, on aurait même refait notre appartement avec du parquet flottant, on appelait un chat un chat, un noir un nègre, ou l’inverse, j’en passe et Jean Valjean. Alors vous pensez, les banderoles, on avait d’autres nègres à fouetter. Ce qui nous arrangeait bien c’est quand cela se passait chez les italiens. On les montrait du doigt et on disait tous en chœur : « Bouh ! Les vilains ! C’est pas beau les insignes fascistes dans les stades ! Et les stands de merguez frites non plus ! » Pensez bien, on ne pouvait pas laisser passer de telles ignominies ! D’autant qu’on avait les mêmes chez nous ! C’était la nouvelle règle. On dénonçait continuellement tout ce qu’il y avait d’exécrable chez nos voisins. « Bouh ! L’affreux George W. Bush qui fait la guerre partout et qui détruit la planète un peu plus chaque jour ! » Pensez bien, on ne pouvait pas ne pas se l’encadrer celui-là ! D’autant qu’on avait le même chez nous !

Alors c’est bien beau toute cette agitation, ce côté pétillant Vichy Saint-Yorre, mais pendant ce temps, les vrais crimes, ceux qui sont vraiment dégueulasses, ceux qui n’appellent aucune ambiguïté, ceux qui révèlent ce que la nature humaine a de plus infâme, ceux-là qui s’en préoccupe ? Qui serait prêt à dénoncer ces actions qui comptent parmi les plus dégradantes jamais réalisées ? Je veux parler de ces immondes parents qui n’hésitent pas à user de ce titre qui n’a rien d’officiel puisqu’une seule course de spermatozoïdes suffit à cet upgrade hiérarchique. Combien usent encore de ce pouvoir fallacieux afin de traumatiser à vie leur progéniture par des prénoms qui feraient frémir d’effroi Jeffrey Dahmer ? Nul doute qu’il faut avoir été élevé par des attardés couverts de vergetures et vivants dans des palombières au fin fond des Cévennes, pour appeler son fils Blaise. Le prénom en lui-même n’est pas tellement une honte en soi. Mais comment des parents ont pu ne serait-ce qu’avoir cette idée après le choc des années « La classe » qui perdure encore ? Vous a-t-on rapporté qu’en 2005 ce n’est pas moins de 19 bébés qui se sont appelés Régis ? Et qu’en 1995, 3 nouveau-nés furent baptisés Godefroi ?

Les parents sont des putes.

            Ainsi donc, monsieur et madame Odoul ont un fils. Avec pareil nom de famille tu le sens venir direct le jeu de mots. Tu le cherches, tu le cherches, tu passes ton temps à ça et finalement tu ne le trouves pas. Ils l’ont tout simplement appelé Damien. Ca ne fait pas peur, ça ne fait pas rire, ça fait des longs métrages aussi inexpressifs. Quand des films sonnent pour moi comme des redécouvertes de l’ennui, je pense souvent à cette publicité qui nous montrait les photos des parents de personnalités telles qu’Adolf Hitler, Joseph Staline, Margaret Thatcher, et se finissait par un slogan du genre « Ah ! Si seulement ils avaient utilisé un préservatif ! » L’HISTOIRE DE RICHARD O. de Damien Odoul suscite les mêmes regrets.

Ce réalisateur vit actuellement son âge d’or. Régulièrement la critique fait ses petits chouchous et les porte aux nues pour des raisons qui sont souvent imprécises et pas forcément politiques. Le plus souvent il s’agit de critiques qui sont à l’affût des nouveaux talents, et qui cherchent à se prévaloir d’être les premiers à avoir su déceler leurs qualités. Le chouchou est à la critique ce que le scoop est au journaliste. Le seul souci c’est que les scoops sont rares. Et quasiment tout le temps ces réalisateurs s’avèrent médiocres. A chacun de ses films Xavier Beauvois est constamment encensé d’une manière assez déroutante, Christophe Honoré est très à la mode actuellement sans trop savoir pourquoi, Brigitte Roüan et son incapacité à accoucher de quoi que ce soit, François Ozon très qualité française, Bruno Dumont aussi passionnant à écouter que détestable à regarder, Gaël Morel, Tonie Marshall, Olivier Dahan etc. Même Gérard Jugnot est un cinéaste d’exception selon la presse officielle ! Damien Odoul, lui, est frappé du label art et essai, orienté vers la population underground type nuits parisiennes, sexualités déviantes, gays, expériences douloureuses, laissés pour compte, miséreux et désenchantés. Ses films sont d’aspect crasseux, vraiment pas nets sous les ongles, rances et avec les litchis qui collent au plastique. Dans L’HISTOIRE DE RICHARD O. cet élément a au moins le mérite d’être franc du collier. C’est très étonnant car le manque de franchise est le défaut principal de ce film qui esquive toutes les possibilités d’entrer dans une quelconque histoire quelconque. Mathieu Amalric campe un personnage au cheveu gras, habillé comme un sac de plage (les fringues sont vraiment immondes, c’est complètement cohérent donc très bien vu), craspec juste ce qu’il faut, clope au bec et errance dans les bars. Tellement no-life qu’il n’a pas droit à l’assurance-vie. Ca commence fort, le cahier des charges des films français n’a qu’à bien se tenir. La réalisation a le grand mérite de nous garder les yeux exorbités par tant d’aberrations et d’incapacité à balancer de l’idée. Nous craignons le pire dès ces plans serrés dans la scène de la voiture. Nous nous disons que revoici notre bon vieux téléfilm de l’après-midi et que le film ne va sûrement pas tremper dans la distinction stendhalienne. Et puis, une petite éclaircie : le son de la scène suivante qui démarre avant la fin de cette même scène. Désamorçage du son et de l’image. Fonctionnalité qui a la stupéfiante propriété de toujours fonctionner même si c’est artificiel. Un film sous Viagra. Pourquoi pas, après tout ? Pour la fine bouche, il va falloir la gérer très procédurier car il y a de-ci une jolie profondeur de champ, de-là un seul petit cadrage pas trop con (ce doit être une sorte de quota instauré dans les films de ce genre-là où les chefs opérateurs se rappellent régulièrement qu’ils ont suivi une formation !), et puis c’est tout.

Autant vous le dire tout de suite, Mathieu Amalric meurt à la fin.

Dans le film ils disent plutôt que c’est le début, mais je vous assure, c’est quand même bien la fin. Le film ne va donc être qu’un énorme flashback. Horreur ! J’aime pas trop trop quand on me prend comme ça, comme disait la jeune mariée. Ou alors il faut que la forme trouve sa justification finale par cette entrée en matière. Comme dans CARLITO’S WAY où nous connaissons dès le début la mort d’Al Pacino, et tout le talent de Brian de Palma va alors être de nous tenir en haleine en nous contant comment il est possible qu’il en soit arrivé là alors qu’il désirait justement le contraire. Dans L’HISTOIRE DE RICHARD O. ce n’est qu’un dispositif fabriqué qui sert à donner une sorte de pertinence à la forme. Mais cela tombe à l’eau. Et Katoucha aussi. Nous nous en apercevons si nous faisons l’effort de replacer les scènes dans leur contexte chronologique. Résultat : c’est le même film. Pas d’idée bienvenue, pas de nouvelle dimension. Juste de l’apparence, du look. Plus précisément cela correspond à quelque chose d’assez typique depuis les années 90 : taper très fort d’entrée pour captiver son auditoire. A mon avis, une grande perversion née de l’exigence de réécriture de producteurs plus que de réalisateurs. C’est très agressif et surtout cela n’arrive jamais à résoudre le post-coïtum qui s’ensuit.

Je suis bien plus partisan de ces atmosphères qui prennent le temps de se mettre en place et d’intégrer le spectateur sans qu’il ne s’en rende compte.

Le film déroule donc gentiment. Ca traîne lourdement la savate, tout s’oriente vers la déchéance sismique, on joue la carte du sordide. Nous sentons très nettement la volonté voyeuriste commanditée par la volonté sans appel du « Plus c’est crade, plus t’en veux », alors que nous espérons que le film s’enfonce plutôt dans l’immoralité, ce qui serait salvateur. Mais non. Et le film bifurque côté cul pour bien nous dire qu’il n’y aura pas de sortie de secours. Damien Odoul a certes l’intelligence de ne pas cacher les corps et de montrer les actes sexuels. Comme son intention est de montrer et de satisfaire une pulsion, son racolage devient insupportablement grossier (et ça c’est très facile. Moi aussi par exemple, je pourrais très bien dire un truc du genre : « Tous ces kilomètres de bites qu’elle a pris dans la chatte ! Je n’aimerais pas les faire à pied !!! » ou encore : « Je vais te la mettre dans la bouche, tu demanderas du pain tellement y’a de la viande ». Et vous en demanderiez encore, n’est-ce pas ?) Son élan est clairement pornographique. Les corps l’intéressent moins que l’acte. Il veut montrer, il veut choquer et il vaut flatter. La dernière composante est la plus dégueulasse car les deux premières sont des valeurs esthétiques qui peuvent être tout à fait louables au cinéma. Et Damien Odoul aurait sûrement gagné à donner un mouvement plus sensuel à ces corps. Tout est brut. Où s’est donc perdue la conséquence fabuleuse de l’extase des corps ? Une bonne idée cependant (à défaut d’être belle) : la fellation et la levrette en ombres chinoises. Cela aurait même pu être extrêmement comique. Eh oui ! Le sexe c’est aussi cela.  Mais le film n’est pas drôle pour 2 euros 30. Il est même sinistre. Aucun personnage n’est généreux. Ils sont tous en train de s’engueuler, de se vanner, de se mépriser, de se manquer de respect, de soumettre l’autre à sa volonté. Même quand ils font l’amour il faut qu’ils s’insultent ! Ce rapport à l’esclavage constitue un carrefour souvent présent. Sans que nous ne comprenions très bien sa logique. Sans que nous ne comprenions très bien de quoi parle le film, en fait. Nous notons une causalité permanente à la lutte, aux corps, aux corps qui s’entrechoquent (joli bruit quand ils font l’amour d’ailleurs. Sinon, je n’en ai pas parlé jusque-là mais le son est abominable sur toute la ligne), mais rien n’est prolongé, rien n’est dévoilé. Toute amorce est mort-née. J’en veux pour preuve toutes ces scènes d’une durée très courte qui ne permettent pas de développer la moindre thématique. C’est notamment le cas lorsque Mathieu Amalric parle de la lutte et de son affinité à l’équilibre. Le film reste superficiel malgré ce qu’il voudrait nous faire croire. Damien Odoul est un réalisateur creux, qui n’a rien à dire. Généralement, quand on est saoul, on trouve ça extra de philosopher. Mais c’est toujours le chien qui gagne.

L’HISTOIRE DE RICHARD O. semble avoir été réalisé très vite, sans prend le soin de justifier les concordances, comme si le scénario s’écrivait au jour le jour.

Du coup, l’ensemble manque très nettement de rythme. Les scènes se succèdent. Parfois gratuites, parfois insipides, parfois binaires. Confrontons le film au dernier Woody Allen en date : CASSANDRA’S DREAM. Nouveau film en charentaise de ce réalisateur de brasserie. Rien de très excitant et pourtant le montage fait toute la différence. Il est entièrement utilitaire et c’est bien là où je veux en venir. C’est qu’en dépit d’une banalité affligeante de cette phase, CASSANDRA’S DREAM se regarde jusqu’au bout. Comme L’HISTOIRE DE RICHARD O. a délaissé cette étape, il plonge dans les affres de l’ennui et de l’étirement qui caractérisent souvent le cinéma français. Comme si le monteur avait gardé toutes les scènes tournées, et dans leur intégralité qui plus est. C’est-à-dire juste après que le réalisateur dise « Action ! » et juste avant qu’il ne dise « Coupez ! » Tout est bon dans le cochon ! En comparaison, le film américain progresse à chaque scène (je veux dire que l’action progresse à chaque fois) alors que le français se complaît dans les redites et les vagabondages onanistes.

Du cinéma Playskool, somme toute !

Damien Odoul prétend s’en remettre à une certaine affaire de désir, à une exploration de la sexualité féminine. Mais il n’explore rien du tout. Une énumération de fantasmes féminins n’est qu’un stand. Nous aimerions bien avoir un peu de portraits psychologiques pour approfondir tous ces propos. Le film en est incapable car il est avant tout un reflet des fantasmes de son auteur, une perception du désir féminin comme il se plaît à se le figurer. C’est pour cela qu’il lui est impossible d’aller plus loin, d’analyser plus intimement le rapport de la femme à sa concupiscence (chose qui le différencie du cinéma de Jean-Claude Brisseau). Avouons que le film est très malhonnête quand il prétend étudier le mystère féminin et qu’il n’en ressort qu’une image désormais clichée et presque ringarde. Chez Bergman, le même mystère ne lève jamais son voile qui recouvre au plus près une présentation du désir et son implication sur la personne. Dans PERSONA, rappelez-vous cette scène ou Bibi Andersson raconte à Liv Ullmann le jour où elle est partie à la plage avec une amie. Nudité, rencontre avec de jeunes hommes, pénétration, masturbation, partouze, jouissance. C’était il y a plus de quarante ans et le récit est tout aussi explicite que ceux de L’HISTOIRE DE RICHARD O. Mais ce que le génie suédois a compris c’est que ce n’est pas cette anecdote en elle-même qui est le plus surprenant ou générateur d’émotions. C’est la réaction de Bibi Andersson qui crée la balance dramatique. Comme elle était engagée avec un homme, ce genre de comportement était quelque chose qui lui était tout à fait étranger. Sa principale stupéfaction est pourtant d’avoir tiré énormément de plaisir au cours de cette après-midi, et ce qui l’afflige le plus c’est qu’elle n’arrive pas à comprendre pourquoi.

Voilà exactement ce qui manque au film de Damien Odoul : une coexistence entre les actes et le ressenti.

Enfin, n’hésitons pas à déplorer l’absence de direction d’acteurs de la part de Damien Odoul. Mais ceux qui avaient déjà vu ses films précédents avaient déjà les doigts dans la prise. Rhizlaine El Cohen est fausse comme je ne l’ai jamais entendu d’une actrice. Surtout dans une scène de colère, ce qui est pourtant extrêmement agréable à jouer. Cela n’a pas l’air d’être son cas puisqu’elle est reste primaire, cherchant le plus souvent comment dire son texte alors qu’il fallait plutôt qu’elle se demande pourquoi elle le dit. Stéphane Terpereau a le charisme d’un tube de dentifrice. J’aime beaucoup ce choix. Cela me rappelle les films de Carlos Reygadas, réalisateur mexicain qui n’hésite pas à faire tourner des personnes dont le physique semble très éloigné des critères habituels. Malheureusement, Stéphane Terpereau n’a aucune technique. Il est parfois très difficile de comprendre ce qu’il dit, et il se contente de parler son texte sans véritable engagement dans la composition de son personnage. Du coup, il n’est pas bien difficile de se raccrocher à Mathieu Amalric, seule bouffée d’air frais. Comme il n’est pas non plus dirigé, son savoir-faire sauve les meubles en tek, et son investissement total jure avec tous les autres ingrédients du film (qui paraissent bien moins professionnels). C’est que du bonheur de voir un comédien de la stature de Mathieu Amalric oser son talent dans un film de petite ampleur. Il correspond bien plus à la définition d’artiste que bon nombre de ses confrères. Et dans L’HISTOIRE DE RICHARD O. il prend beaucoup de risques. Pas facile de réussir avec un personnage aussi casse-gueule (la preuve !) Mathieu Amalric s’expose. Bientôt Mathieu Amalric incarne Chuck Norris, Mathieu Amalric part en vacances au Pakistan, Mathieu Amalric saute à l’élastique sans élastique, Mathieu Amalric s’achète des doubles rideaux… C’est sûr, ce n’est pas Juliette Binoche qui ferait ça ! Les acteurs sont des putes.

22 avril 2008 2 22 /04 /avril /2008 23:11

EVE ANGELI            J’avais le choix entre écrire ces nouvelles lignes ou écouter un album de Phil Collins… Ah non ! Finalement je n’avais pas le choix ! J’ai délibérément laissé mon clavier m’agresser et me pourlécher les doigts dans une cacophonie de touches qui n’avait rien à envier à celle dudit interprète. Il faut vraiment que je réussisse à vendre mon temps libre. Je suis sûr qu’il y a moyen de se faire de la bonne caillasse. Ils appellent ça le travail. Ah ? Tant pis ! Je resterai pauvre pour aujourd’hui. Les gens sont trop égoïstes, ils ne pensent pas assez à moi. D’une manière générale. Et les gens qui généralisent sont tous des cons. CQFD.

Que ces quelques digressions ne masquent pas l’essentiel de mon propos.

            Des choses simples. Sujet, verbe et complément. Eve Angeli me dit que cela devient très technique, même pour elle ! Sinon l’entreprise du discrédit risque de s’abattre sur l’étendue de mes croyances. Et je ne dis pas « rectitude » car vertu et moralité ne sont pas forcément requises pour désigner la conquête de la vérité. Nul besoin d’exister à travers une forme de probité pour pouvoir prétendre aux largesses de ce qui existe et peut être prouvé. C’est pourtant le contraire que nous prouve la grande majorité du cinéma mondial qui associe l’excellence morale du personnage principal qui cherche à faire éclater la vérité face aux suppôts de Satan qui n’évitent aucun coup bas puisque ce manichéisme est forcément total. Et c’est bien dommage puisque dans toute l’Histoire du cinéma ce sont les personnages les plus contrastés, donc les plus ambigus (peu importe le côté duquel ils se placent), qui ont toujours été les plus intéressants. La plupart du temps, le héros, le centre de gravité, doit faire montre d’un curriculum vitae irréprochable d’honnêteté et d’intégrité. A quand la mainmise des protagonistes aux défauts proéminents, aux mirifiques élans de cynisme, face aux arcanes qui ont le pouvoir d’écrire leur vérité et donc leur Histoire ? Euh… Faut voir ça pour le 26 novembre, peut-être, je n’ai rien de prévu…

Qu’y a-t-il précisément derrière ce discrédit ? S’il est possible d’y apposer un nom plus parlant, nous parlerons de désinformation. La désinformation, c’est la première forme de réaction face à ce qui paraît hors de nos conceptions mentales. Toute expérience extraordinaire est soumise à une réaction de dépréciation. C’est universel. C’est cette intervention en italique qui s’immisce entre deux de mes phrases, c’est ce sourire narquois qui accompagne les acquiescements d’une personne à qui l’on se confie, ce sont toutes ces campagnes médiatiques qui culpabilisent les victimes, c’est de la théorie comportementale reprise au titre de nos convictions, c’est tout ce qui s’entremêle à notre bon sens et à notre logique collective. A un niveau ultime, ce sont les scénaristes d’Hollywood qui collaborent avec le gouvernement américain comme des cautions aux décisions politiques (c’est ainsi que la torture sur les terroristes fut légitimée bien avant son annonce officielle, et notamment par son insertion au sein de la série télévisée « 24 »). Imaginez que votre meilleur ami vous raconte avec son plus grand sérieux qu’il vient de voir un fantôme. Avec toute sa pondération, le caractère équilibré que vous lui connaissez et l’air important qu’il prend, il ne vous est pas permis de douter de sa bonne foi. Et pourtant, n’allez-vous pas commencer par lui demander s’il vous fait une blague ? N’allez-vous pas en rajouter en plaisantant sur la Super Skunk qu’il aurait fumé ? La désinformation débute par ce que chacun colporte de ridicule et d’inconcevable face à toute situation extraordinaire. Un bon exemple nous a été donné dernièrement dans THE MIST de Frank Darabont, sorte de remise à plat grotesque des ambitions humaines. Un drôle de film adapté d’un roman peu inspiré de Stephen King. L’écrivain s’embourbe un brin dans la caricature lorsqu’il essaie de différencier les différentes couches sociales d’un microcosme d’où n’émergeait aucune hiérarchie avant que le bâtiment ne soit clos. C’est pourtant cette mutation par strates qui est la plus intéressante du film, car il semblait s’aventurer vers une histoire d’épouvante quelconque et, en fait, il nous conte complètement autre chose. En fait, c’est très bien vu par Stephen King d’avoir repris une histoire de brouillard qui envahit toute une petite bourgade. Cela vous rappellera sûrement THE FOG de John Carpenter. Alors que certains pourraient hurler au plagiat (franchement, je veux bien croire que les idées sont libres de droits mais sur ce coup-là, la vache a mal aux pis), la grande idée de Stephen King est de reprendre une trame pas trop récente mais juste assez connue pour en différer l’attention. Cette dernière ne se porte plus sur ce qui se trouve dans le brouillard (c’est secondaire, nous savons très vite que ce n’est pas humain et animé des intentions les plus belliqueuses), mais sur la situation de crise et les pouvoirs qui vont s’imposer. Le petit groupe d’humains reconstitue le système à travers lequel il sait vivre, pas forcément le plus juste mais celui à travers lequel il croit. Même si la réalisation est très inspirée, tous ces aspects psychologiques sont déjà vus et revus, et qui plus est assénés avec lourdeur. Du coup, ce sont les scènes d’action qui en deviennent (malgré elles) les plus attirantes !

THE MISTTout cela pour en venir au moment où un petit groupe d’hommes se mesure pour la première fois à l’une des bêtes qui veut passer sous le rideau de fer de l’arrière-boutique. Ils finissent par la faire fuir après lui avoir coupé un tentacule. Bien embêtés qu’ils sont, puisqu’il va falloir annoncer à ceux qui sont restés dans le magasin qu’ils viennent de combattre un monstre querelleur aux tentacules qui ne souffrent aucune rime (oui, ça aussi c’est lourd, mais ce qui l’est encore plus c’est la bête toute en images de synthèses absolument hideuses, faites par un Amstrad de première génération. La qualité de l’image est en parfaite désynchronisation avec celle des personnages. Trop lisse, trop parfaite). Alors voici donc nos quelques bonshommes qui ne savent pas trop comment faire leur coming out, tout simplement parce qu’ils savent qu’ils encourent d’être pris pour des illuminés. Son de cloche. L’heure est grave. Ils vont tout dire. Et tout à coup, c’est le drame ! Stupéfaction dans l’hémicycle. Yeux globuleux. « Est-ce que j’ai bien entendu d’entendre ? » « C’est quelle marque ta moquette ? » Dur à avaler (comme dirait la jeune mariée) pour une population qui croit que 2 et 2 font 4. Andre Braugher est le plus virulent. Il croit à une blague et prétexte qu’avec ce qu’il se passe le moment est très mal choisi. Et pourtant il existe des faits. Lorsque Thomas Jane lui dit qu’il peut aller voir le tentacule qu’ils ont coupé s’il veut une preuve, Andre Braugher s’emporte et rétorque qu’il n’ira même pas voir, parce qu’il ne veut pas être le jouet de plaisantins puérils.

Ceci est un parfait exemple (jusqu’à la démesure) d’une réaction plus programmée que naturelle. Descartes disait que nous ne sommes pas maîtres de nos idées et encore moins de nos pensées. Ou peut-être était-ce Daniel Bilalian... En tout cas, ce qui est sûr c’est que Sigmund Freud développa l’idée tout au long de sa théorie de la relativité. Parce que nous sommes ici au cœur du problème de l’inconscient. Ce qui est hors de notre conscient n’appartient pas à notre processus de raisonnement. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les personnes qui témoignaient des atrocités commises dans les camps de concentration avaient beaucoup de mal à convaincre ceux qui écoutaient leurs histoires. Et pas seulement parce qu’ils étaient juifs ! Il est toujours malaisé de concevoir ce qui dépasse l’entendement. Ce qui est inconscient n’existe pas. Et ce qui n’existe pas est de l’ordre de l’impossible.

Comment donc passer de l’inconscient au conscient ? Eh bien en s’attachant aux faits. Serrez pas trop quand même ! S’il est une vérité, il existe forcément des faits. Et leur analyse recoupe la définition de l’expression « prendre conscience ». Partir de la preuve, de l’objectif, de ce qui ne peut mentir. Dans cette lourde quête de réalisme, la vidéo au cinéma prend de plus en plus la forme d’un dogme dont sa principale vertu serait son irréfutabilité. Nous pourrions l’envisager sous l’angle de l’étrange histoire du rapport inversé entre conteur et conté. Si la pellicule était auparavant l’histoire qui avait été choisie de nous être exposée, la vidéo devient l’historien qui raconte cette même histoire. Le fait historique est une réalité authentique dès lors que l’historien nous le relate. Le fait scientifique trouve crédibilité à nos yeux dès lors que le scientifique en fait état. Parmi ceux d’entre vous qui ont lu « A brief history of time » de Stephen Hawking, combien ont vérifié ce qui y était avancé ? Je peux très nettement vous donner la réponse sans me tromper. La vidéo officie de la même manière. Parce que si Mamie Simone vous fait visionner la cassette de ses vacances en Guinée-Bissau, vous ne douterez jamais de la véracité de ce qui vous sera montré. La vidéo c’est le jugement sans preuves. Il est donc normal qu’elle soit devenue la ruée vers l’or de ceux qui appuient leur recherche de cinéma-vérité sur des accents esthétiques proches de ceux de la vie.

Mais le réel est une impasse cinématographique.

            Du côté de l’Espagne, Pedro Almodovar est toujours aussi vivace et prépare LOS ABRAZOS ROTOS, qui sortira l’année prochaine. Systématiquement, ses films font l’objet de critiques dithyrambiques et sont assortis de prix qui ne cessent de glorifier son talent. Phénomène assez singulier pour quelqu’un qui ne cesse de faire son cinéaste de brasserie depuis TACONES LEJANOS. Ses récompenses auraient sûrement été plus méritées du temps où ses films fourmillaient d’idées et où il était encore un cinéaste que j’admirais. Or, l’Espagne c’est Almodovar. Et un peu la paella aussi ! Alejandro Amenabar a beau nous offrir TESIS, Nacho Cerda nous faire trembler avec THE ABANDONED, Alex de la Iglesia nous dérouter par son CRIMEN FERPECTO, Guillermo del Toro nous délecter de son pas toujours réussi EL LABERINTO DEL FAUNO et Julio Medem nous ravir avec LOS AMANTES DEL CIRCULO POLAR et LUCIA Y EL SEXO, rien n’y fait. Oui, mais pour « La lumière vient du fond » les gravures sur table de marbre ne jouissent d’aucun crédit. Et nous nous félicitons de pouvoir louer ceux que la coiffure afro de Pedro Almodovar masque. Le cinéma espagnol a donc encore beaucoup de belles choses à faire valoir (plus que le cinéma italien, par exemple. Oui, mais l’Italie c’est Roberto Benigni ! Et un peu le fascisme aussi !) et c’est avec un certain ravissement que nous accueillons ce [REC] de Jaume Balaguero et Paco Plaza.

[REC]Dans son approche promotionnelle, le film commet déjà une grossière arnaque de publicité comparative. Puisque l’encart cite une phrase extraite du magazine Mad Movies (pas les derniers non plus pour la déconne, ceux-là !), prétextant que [REC] est bien meilleur que le « frustrant » THE BLAIR WITCH PROJECT ou le « désincarné » CLOVERFIELD. Cette manière de faire, je ne l’aime pas du tout. Pour moi, quand il y en a pour deux, il y en a pour trois. L’Histoire du cinéma mondial est constamment en train de rajouter des titres au catalogue des bons films. Ce n’est pas comme s’il n’y avait qu’un certain nombre de places limitées. La marge de progression est infinie. Or, cette publicité cherche à montrer qu’un film propose mieux. Et quelle méthode emploi-t-elle pour ce faire ? Elle dénigre deux films qu’elle affiche comme ses principaux concurrents. Elle met le doigt sur les défauts qu’elle leur suppose en arguant que [REC] les surclasse car le film a su ne pas tomber dans les mêmes pièges. Et c’est peut-être vrai que [REC] est meilleur. Cela n’excuse pas les adjectifs négatifs collés à THE BLAIR WITCH PROJECT et à CLOVERFIELD pour les rabaisser. C’est vaniteux et dégueulasse. Comme si le film se vantait d’être le seul, l’unique, l’élu, et que l’on décidait arbitrairement que ceux qui ont essayé de faire la même chose avant lui n’y sont jamais arrivés. En fait, je serais très curieux de relire les critiques de Mad Movies pour ces deux films concernés car je suis prêt à parier qu’ils n’ont pas été descendus mais, bien au contraire, que la rédaction les a salués avec force superlatifs. Pour comparaison, THE BLAIR WITCH PROJECT, qui était le premier à utiliser la vidéo de cette façon, n’avait aucun film auquel se comparer pour sa campagne de publicité. Si vous vous rappelez bien, les publicitaires ont tout de même choisi un film antérieur pour appuyer la démarche et surtout la forme du film, sans attaquer son l’intégrité. En l’occurrence il s’agissait d’un film de Stanley Kubrick, et je crois que la phrase d’accroche disait qu’on n’avait pas eu peur comme ça au cinéma depuis THE SHINING. C’était diablement plus intelligent, sans chercher le succès par élimination, et ne méprisait surtout pas les admirateurs du film de Kubrick, cible parfaite. C’était bien la preuve qu’il n’est pas un seul film à polariser la peur du public, et que notre satisfaction se décuple par autant de talents qu’il peut exister. Notre hiérarchie ne souffre aucune limite. Décidément, le côté business du septième art me paraîtra toujours stupéfiant. C’est comme cette chanson de Claude François : « Le téléphone pleure ». Allez savoir ce qui est passé par la tête du parolier Frank Thomas. Alors que le moins doué d’entre vous aurait tout aussi bien compris que « téléphone » et « sonne » forment une rime riche, ne voilà t’y pas qu’il s’en va nous coller un « pleure » d’outre-tombe, pour ne pas dire d’Outre-Quiévrain, qui annihile toute velléité de poésie la plus clinquante, au profit d’un « téléphone pleure » qui, pour le coup, rime pauvre voire miséreux. D’autant que l’action semblait toute trouvée pour un téléphone, puisque sonner c’est, de tout ce à quoi il peut prétendre, ce qu’il sait le mieux faire.

Il est des choses qu’on ne peut pas expliquer sans les expliquer.

[REC] prend donc le parti de l’image télévisuelle, avec tout ce que cela entend de « non composé » et d’accidents de parcours puisque nous sommes censés être en direct. La mise en scène s’y attache dès le départ. C’est ce que signifient les premiers plans où Manuela Velasco reprend plusieurs fois son dialogue, pour permettre à ce côté « si improvisé, si réel » (eh oui, finalement notre vie n’est qu’une improvisation continuelle) d’envahir peu à peu la chose. Mais ne vous y trompez pas : tout est écrit ! Et là, vous allez vous régaler niveau interprétation car, si [REC] ne laisse aucune place aux numéros d’acteurs, il combine savamment le classique appui sur un scénario prédéfini avec une forme beaucoup plus souple de liberté, d’improvisation et de recherches d’attitudes non formatées qui rappellent la base du travail de Maurice Pialat. Nous avons souvent dit que le jeu cinématographique du comédien est en train de muter lentement vers cet amalgame. Respect du dirigisme du metteur en scène, respect de la situation, convergence vers un seul et même but, uniformisation du jeu sans renoncement des personnalités, rejet des formes guindées de diction traditionnelle, recherche de nouveaux codes naturels mais non moins travaillés, fraîcheur de la répartie etc. Du travail de comédien tel qu’il s’inspire de la vie pour n’en former plus qu’une image. [REC] en est une nouvelle démonstration. Cela se remarque dans tout ce que la construction de la mise en scène ne cherche pas à atteindre (parfois la caméra ne s’attarde pas là où nous nous attendrions normalement à ce que l’action survienne), dans cette improvisation des comédiens qui sont obligés de faire preuve d’une écoute nouvelle par rapport à leurs partenaires, de cette manière qu’ils ont de déchirer le dialogue (c’est-à-dire qu’ils n’hésitent pas à mordre sur les répliques, dynamitant ainsi le découpage classique en file indienne) et dans son irrespect visuel à tenir compte des axes ou des cadres. C’est aussi là-dedans que nous pouvons délimiter les frontières de [REC] car sa mise en scène se trouve très vite en manque de relief. Puisque la comparaison avec THE BLAIR WITCH PROJECT et CLOVERFIELD doit être faite, le second pêchait exactement pour les mêmes raisons alors que le premier savait faire varier toute l’évolution de la situation et de ses personnages. Visuellement, l’alternance de la vidéo et de la pellicule aérait constamment le discours, le jour et la nuit amenaient des changements radicaux, les prises de vue en extérieur contrastaient avec celles en intérieur, les états des personnages rajoutaient à la situation de crise, l’impalpable crescendo du mouvement jouait sur les montées de tension… Toute cette variété concourait à la beauté du film. [REC] ne sait pas multiplier les angles d’attaque. Très vite, il va adopter une mise en scène efficace mais terriblement monotone. Nous pouvons voir [REC] comme un film sur l’enfermement (il ne s’agit ni plus ni moins que de personnes dont l’espace se réduit petit à petit). Il se trouve que THE BLAIR WITCH PROJECT l’est aussi. Même si la différence est énorme puisque qu’il s’agit d’un enfermement en pleine nature (!), la comparaison reste flagrante. Dans [REC], les seules variations visuelles nous viendront du noir total et de la dernière scène en vision de nuit (très réussie sauf quand elle s’embourbe dans des explications dont le spectateur n’a que faire et qui décrédibilisent tout le travail du scénario, car ce qui est angoissant c’est justement que nous ne savons ce qui se trame). Les japonais ont un rapport culturel à l’eau qui est quasiment charnel (il suffit de voir l’esthétique de la pluie, symbole de tristesse pour eux, dans de nombreux films). A cette image, les espagnols traitent du noir comme personne (cependant l’origine culturelle m’échappe). Pour exemple définitif, je cite souvent la scène de TESIS qui se déroule entièrement dans le noir et qui est la plus anxiogène de tout le cinéma mondial de l’univers intergalactique. [REC] nous rejoue la même sérénade, même si nous pouvons y trouver à redire que les frissons viennent un peu tard dans le film. Et là, c’est une divergence fondamentale face à CLOVERFIELD qui n’y parvenait que mollement.

Tourné vers l’essentiel, [REC] se délecte de son parti pris formel très casse-gueule. Mais le film s’apparente plus à un exercice qu’à une nouvelle émergence esthétique. Filmer le réel pour donner à voir. A part cette belle déclaration d’intention, le film ne dévie pas de sa mission, et nous aurions souhaité un peu plus d’aspérités sous-jacentes pour donner du corps à cette histoire. Finalement, [REC] n’est qu’un faux reportage qui cumule les mêmes défauts que nous reprochons aux documentaires cinématographiques. Dans ce cas-là, le progrès technique est synonyme de perte de qualité, une mauvaise interprétation des possibilités cinématographiques et un résultat qui fait l’apologie du cinéma discount.

Rattrapés par l’actualité que nous sommes, puisque nous restons sur notre faim.

            Autre exemple de vérité cachée. Le monde est une immense société secrète. Mes parents ne sont pas mes parents. Chaque face cachée est une perversion qui doit se taire. Le plaisir que chacun en tire se nourrit du silence qui l’entoure. Ils sont plus forts que moi. Et ils ont le pouvoir.

A travers son premier film, Brian Yuzna nous avait réservé un scénario absolument régalicieux. Un adolescent américain qui s’aperçoit que sa famille fait partie d’une organisation qui n’hésite pas à supprimer ceux qui mettent à mal ses plans. Et quels plans ! De haschich ? Ca ne plaisante pas du côté des scénaristes qui ont eu le bon goût d’aller très loin (belle scène d’inceste entre la sœur de Billy et ses parents) et de s’épargner toute glose politiquement correcte, ce qui est exactement ce contre quoi l’histoire s’érige ; cette société universelle qui écrit son histoire, choisit ses dirigeants vit en microcosme, agit en fonction des intérêts des élus, alors qu’une majorité n’aura jamais vent de toutes ces décisions qui les exploitent. Un milieu souterrain régit par des règles strictes et qui agit silencieusement sur le nôtre, le pervertit et le dévitalise.

Voilà typiquement le genre de film grossièrement raté dont le scénario serait à sauver pour en faire un remake de film éblouissant, subversif et totalement populaire ! Je dis « raté » parce qu’en ce qui concerne les films d’horreur, Brian Yuzna n’a pas l’étoffe d’un George A. Romero, par exemple. Il a cependant l’énorme qualité d’avoir d’innombrables idées, d’essayer de monter des films ambitieux et d’oser tout le temps. C’est déjà énorme. Comme disait la jeune mariée. Et c’est ce qui fait que SOCIETY est passionnant.

BRIAN YUZNAVoici une illustration très parlante des limites du talent de Brian Yuzna. Lorsque Billy Warlock et sa petite amie sont allongés sur la plage, ils sont absorbés par une action qui se passe du côté gauche de l’écran. Ils sont donc logiquement tournés vers cet endroit et deux petits garçons vont en profiter pour ramper de l’autre côté (là où ils sont supposés ne pas être vus par le couple). Pour commencer, ils passent au ras de la serviette de plage car c’est la seule manière de rentrer dans le champ de la caméra. Mais la solution que nous observerions dans une telle situation serait que les deux garnements se fassent les plus discrets possibles en arrivant par un endroit beaucoup plus éloigné pour ne pas attirer l’attention. Donc, un gag se prépare. Pour lui donner vie, Brian Yuzna ne va mettre en valeur que ce qui se passe dans le cadre. L’un des deux gamins va tendre le bras pour prendre la crème solaire qui se trouve entre Billy et sa petite amie. Le bras entre forcément dans le champ de vision de Billy, mais comme à l’écran n’apparaît que la crème et une partie du bras, Brian Yuzna part du principe qu’il n’y a que le spectateur qui est au courant de la blague qui se prépare. Elle trouvera son achèvement par ces deux morveux qui aspergeront le couple d’un maximum de crème. Là, quand même, Billy s’en rend compte ! Cas typique d’une mise en scène naïve qui fait de sa malhonnêteté un atout majeur. Elle l’assume en prétextant que c’est comme cela que le spectateur doit voir l’action. Elle veut sûrement parler du spectateur qui a un Q.I. de salade ! Il est toujours possible de prétexter que c’est de la farce et qu’il est tout à fait normal qu’elle ne s’encombre pas d’un souci de réalité. Oui, bien sûr, c’est une de ses composantes essentielles. Mais, d’une part, ce serait un manque de subtilité caractérisé, qui relèguerait le film aux gags éculés d’un épisode de LA SEPTIEME COMPAGNIE et, d’autre part, ce serait en complet désaccord avec ce que le film a produit jusque-là, c’est-à-dire une histoire qui s’inscrit dans une réalité proche de celle que nous connaissons, et c’est d’ailleurs par les parallèles qu’elle établit qu’elle trouve sa consistance. A chaque fois que SOCIETY s’approche de la comédie, le film tombe dans cette farce malvenue et béotienne.

            Oui, il était question de savoir à quoi nous relient tous ces fils. Oui, il était question de dénoncer le génocide social. Oui, il était question du principe de plaisir. Deux ou trois choses qui font généralement peur mais qui sont beaucoup plus simples qu’il n’y paraît. Maintenant c’est bon. Ca va mieux. Vous pouvez éteindre la lumière.