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8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 10:34

CHAMPS-ELYSEES            La vérité ne m’intéresse pas. Je préfère la justesse. Je fuis le cinéma du réel. J’exècre les copies conformes à la réalité. Le cinéma n’est pas du vécu, c’est du ressenti. J’aime les relations superficielles et ceux qui rient en chantant.

Au cinéma, on s’intéresse plus volontiers à ceux qui traînent un spleen, un vague à l’âme tourmenté et intriguant. La vraie vie les laisse sur le bas-côté, les relègue à des figures mornes et apathiques. Personne ne s’avance vers eux. Hier, GAICHU m’a ému par cette brutale saillie musicale pendant quelques minutes. Et puis, plus rien. Beau. Juste beau. Parce que l’émotion cinématographique diffère de toutes celles que la vie nous propose.

            Marcher dans les rues de Paris apporte sa propre part de vérité. C’est la vision des artistes de la Nouvelle Vague. C’est le monde caché que cette sédition tentait d’imposer face aux films tirés à quatre épingles de Jean Delannoy.TO KILL A MOCKINGBIRD

Le vent souffle sur ces corps acéphales et leur transmet le frisson d’un instant. Je cherche la lumière d’une année, incomparable, à nulle autre pareille. Sur les Champs-Elysées, lorsqu’il fait froid et sec, le soleil couchant produit la lumière la plus exaltante qu’il m’ait été donnée de voir.

Il fait sombre. Les lumières trahissent la ville. Il fait jour. Non.

Pour retrouver mon chemin, je parlais fort dans les rues où je passais. Je croyais qu’en retournant sur mes pas j’entendrais les phrases que j’avais prononcées. Au lieu de cela, j’écoute les fragments de vies patriotiques, amicales et prêtes à l’emploi. Les gens tentent d’imiter ma voix mais je distingue encore dans l’obscurité que ce n’est pas la mienne. Pourquoi sont-ils de connivence ? Je suis perdu.

            J’ai toujours cherché à mettre en scène ma vie. Quand je veux avoir le dernier mot, je regarde la personne bien en face, j’assène ma phrase droit dans les yeux, je détourne brusquement la tête et je pars dans un grand élan théâtral. Au cinéma, cet effet est fulgurant et classieux. Dans la vraie vie réelle, mon interlocuteur rajoute toujours un mot. Evidemment, je fais comme si je ne l’avais pas entendu et je file en grand vainqueur de notre joute verbale. Mais la vérité c’est qu’au classement général je perds encore du terrain.

Je rêve que tout soit aussi facile que dans STRAIT-JACKET. J’aimerais pouvoir croire William Castle quand il nous explique qu’il suffit de dire qu’une chose est vraie pour qu’elle le soit. Celui qui décide est celui qui a raison. Quoi qu’il dise. Robert Bloch détient la vérité. Il doit sa réputation à la consécration de PSYCHO qui l’a propulsé devant les projecteurs. Beaucoup se sont alors rués sur ses histoires quasiment toutes anecdotiques et empreintes d’épiphénomènes. Même PSYCHO n’est qu’une banale histoire de meurtre. Le succès de PSYCHO n’est dû, en grande partie, qu’à sa mise en scène relevée. Mais ce n’est qu’une banale histoire de meurtre.

 

JOAN CRAWFORDBISSEXTE : « Une banale histoire de meurtre »

Comme si cette expression pouvait passer inaperçue. Comment un meurtre peut-il devenir banal ?

Dans le sublime TO KILL A MOCKINGBIRD de Robert Mulligan, lorsque les trois enfants se sauvent de la demeure d’Arthur ‘Boo’ Radley, ils passent sous un grillage. Malheureusement, la salopette de Phillip Alford reste accrochée. Il est contraint de se dévêtir pour fuir. Les enfants vont se réfugier derrière une palissade. John Megna rentre chez lui. Phillip Alford veut aller chercher sa salopette avant de rentrer. Il repart la chercher. Nous restons avec Mary Badham à qui son frère a dit de ne pas le suivre. Elle se retrouve seule dans la nuit, apeurée par les ombres et le silence. Nous ne saurons jamais ce qu’est parti vivre son frère. Jusqu’au moment où un coup de feu retentit. Phillip Alford surgit alors. Il est sain et sauf. Mais le voisinage a entendu un coup de fusil et plusieurs personnes sortent pour voir ce qu’il s’est passé. Tout ce petit monde repartira soulagé lorsque nous apprendrons que ce n’était que Nathan Radley qui a fait fuir un rôdeur en lui tirant dessus.

Voici comment la violence quotidienne se retrouve banalisée, usuelle, quelconque.

 

OSS 117 : RIO NE REPOND PLUSMalgré cela, Robert Bloch a continué à jouir de son petit succès pour imposer notamment son scénario de STRAIT-JACKET. Et il a bien fait, car nous y apprenons une chose primordiale : il ne faut jamais tuer son époux devant sa petite fille qui regarde. Empreintes du cinéma bis. Noir et blanc d’un contexte suranné. Scénario de ce film délivre rires involontaires et invraisemblances abracadabrantesques. Mise en scène plate et sans ambiance. STRAIT-JACKET est un whodunit qui laisse entrevoir ce qu’il aurait pu advenir de PSYCHO s’il n’avait été réalisé par Alfred Hitchcock. Le principe est inchangé. Des meurtres sont commis et le film s’étire tant qu’il peut pour ne révéler l’identité de la meurtrière qu’à la fin. D’ici là, William Castle s’échine à nous faire croire qu’il s’agit de Joan Crawford. Mais il n’en est rien ! En fait, c’est sa fille qui avait été traumatisé de voir sa mère trucider son père à coups de hache, qui poursuit l’œuvre de sa maman. Bien évidemment, elle s’habille comme elle et porte la même perruque pour accomplir ses méfaits. Tu la sens la resucée de PSYCHO ? Le jeune marié fait savoir qu’il ne relèvera pas, ce serait trop facile. Chaque époque a connu son Joe Eszterhas. L’Histoire n’est qu’un éternel retour.

Et puis, il y a les autres. Ceux qui font de l’or avec leurs larmes. Ils n’aiment pas l’hypocrisie. Ils n’aiment pas la méchanceté gratuite. Ils sont contre le S.I.D.A.

Pourquoi un tel besoin d’affirmer si fièrement sa vertu ? Il y a quelque chose de suspect chez ces personnes qui créent sur Facebook des groupes pour la tolérance. C’est comme un retour en arrière. Comme s’ils n’étaient plus sûrs de l’universellement acquis, des concepts fondamentaux, comme s’ils VINYANavaient besoin de se réaffirmer. Parce qu’au fond, quand on a besoin de reformuler ses valeurs, c’est qu’elles ont vacillé quelque part. C’est une logique de tolérance inversée. Elle devient ce qu’elle exècre. C’est la violence banalisée dont nous avons parlé plus haut. Si tu n’affirmes pas haut et fort que tu es contre le cancer, contre Dieudonné et contre les propos du pape, c’est que tu es forcément pour. Mais ce sont les mêmes qui veulent conserver les isoloirs électoraux…

Je fais l’effort de ne plus y penser. Ne penser à rien. Ne pas penser pendant les prochaines minutes à une girafe bleue à deux têtes et avec des varices de poulpe… Pas évident.

Je m’éloigne.

Les rayons du soleil frappent mon visage. Non, c’est la nuit. Je bronze quand même. C’est à n’y rien comprendre. Cela me fait rire. Quel rire dernièrement ? Ah oui : OSS 117 : RIO NE REPOND PLUS. Etait-ce vraiment si drôle ? Résolument positif. Je me souviens pourtant du premier opus de Michel Hazanivicius : laborieux, peu inspiré et parfois mal joué. Réjouissances au menu pour ce nouvel épisode.

Je rêve de bulles qui se remplissent comme en bande dessinée. Une pour chaque catégorie. Plop ! Belle surprise de la photographie qui ne se contente pas d’être délavée. Ce n’est pas le cerveau d’Einstein, mais l’on y trouve de l’idée. Je ne suis pas en extase, mais c’est travaillé et rien que cela fait bonheur. Plop ! FABRICE DU WELZSecond effet plaisir : le montage. Comme disait la jeune mariée. Vous pourrez apprécier les différentes manières qu’il a d’imposer l’humour du film. Plus serré, il saura mettre du rythme et du panache à des effets comiques qui nécessitent d’êtres concis pour fonctionner et, parallèlement, vous constaterez qu’il sait donner une valeur différente pour des gags qui fonctionnent à travers les silences où les longues pauses prises par les personnages. Généralement, les coupes sont faites avec beaucoup d’intelligence et sont pour beaucoup dans le comique du film. Plop ! Celui-ci, bien sûr, tient avant tout à l’écriture et à l’interprétation de Jean Dujardin. Des mots qui se réapproprient les clichés pour les mettre au service du second degré du personnage. Par exemple, toutes les blagues faites sur les communautés ou les femmes, ne sont drôles que parce qu’assénées par un crétin qui croit être plus intelligent que le monde qui l’entoure. Jean Dujardin multiplie les imbécillités (plutôt fines dans l’écriture ; bravo messieurs Jean-François Halin et Michel Hazanavicius) en apportant de nombreuses nuances à son rôle. Il surjoue juste ce qu’il faut son personnage pour éviter de tomber dans le côté potache. Plop ! A contrario de la plupart des comédies qui cherchent le rire par le jeu ou l’écriture, OSS 117 : RIO NE REPOND PLUS vous assènera un coup fatal quant à la réalisation. Michel Hazanavicius se permet quelques embardées qui permettent d’aérer le film et de lui donner une véritable identité. Jolis effets de split screen, compilés d’une manière plutôt audacieuse et intelligente. Et diverses digressions comme le délire hallucino-partouzien du héros, qui créent poésie, souffle, lyrisme et richesse intérieure. Plop ! Un film très complémentaire. Plop ! Vrai pastiche qui tranche avec tous ces films qui croient qu’il faut nécessairement pousser la parodie et la caricature pour être drôle. Plop ! Sublime travail des décorateurs et des accessoiristes qui ont mis au pilori l’exposition des objets d’époque. Plop ! Eviter l’anachronisme. Bel effort ! Plop ! OSS 117 : RIO NE REPOND PLUS est une belle réussite. Il ne cherche absolument pas à être tous publics et, ce faisant, sans se censurer vous remarquerez qu'il est pour toute la famille. C'est sa grande force. Un film, drôle, vraiment drôle (à ce niveau le dernier du même calibre remonte à ASTERIX & OBELIX : MISSION CLEOPATRE), avant tout populaire (adjectif qui n'a jamais été péjoratif pour nous) mais aussi soucieux de son potentiel cinématographique. Plop ! Je suis sorti de cette projection heureux comme à l’enterrement de mon second poisson rouge, le premier n’ayant pu l’être puisqu’il avait malencontreusement disparu lors d’une explosion à la dynamite. Plop ! Michel Hazanavicius a essayé de rendre une copie honnête. Sans excès, elle répond en tout cas à nos attentes. Aujourd’hui, ceux qui trouvent que c’est déjà beaucoup sont ceux qui ont revu leur échelle des valeurs à la baisse. Plouf !

BENOIT DEBIE            Me voilà à présent tout mouillé. Je n’ai d’autre choix que de continuer l’effort de guerre. Il faut finir ce que l’on a entrepris.

Paris flotte. Paris n’est plus Paris la dépravée. Elle se reflète un peu partout. Les premières pluies du printemps ont un effet purificateur. Mon doigt s’attarde sur les carrosseries des voitures parquées. Les gouttes d’eau l’aident à glisser et à dessiner des traces discontinues qui miment des mots à demi effacés. Je commence à écrire mes dernières impressions, mes dernières volontés et mon testament.

C’est la même mélancolie que celle qu’Emmanuelle Béart réverbère dans VINYAN. Fabrice Du Welz a réussi à la museler et à la guider vers une sobriété qui capte la note générale de son personnage. Aucune scorie ne viendra perturber sa composition. En contrepartie, toute intensité sera réduite.

FIONA APPLEEt je me pâme. Je m’allonge de tout mon corps sur le capot des voitures. Ma peau s’humidifie au contact de cette rosée qui la rafraîchit et l’attendrit. Elle glisse sur cette surface vernie. Moi aussi je flotte. Tant de beauté dans la photo de Benoît Debie ! Une nouvelle fois. Piqûre de rappel : INNOCENCE, IRREVERSIBLE mais aussi JOSHUA, c’était lui ! Et ce sera lui sur le prochain Gaspar Noé que tout le monde attend avec impatience : ENTER THE VOID.

Très intéressant comment Fabrice Du Welz a progressé depuis CALVAIRE. Il cherche moins à déranger par son histoire. Il cherche moins à prouver qu’il sait faire. Sa réalisation est devenue plus simple et plus fluide. Cela confère à VINYAN une qualité que peu de films d’ambiance possèdent. Des plages de liberté où peuvent s’exprimer certains élans cosmiques. Les représentations des personnages. Leurs émotions. Leurs délires. Un rendu très expressionniste. Parfois figuratif, parfois abstrait. Mais qui nous plonge sans cesse dans une atmosphère oppressante, qui étouffe petit à petit le spectateur à mesure que le personnage d’Emmanuelle s’enfonce dans sa névrose. Nous vivons le film avec LAURENT CANTETcette impression de s’embourber dans quelque chose dont nous savons pertinemment que nous ne pourrons pas nous extraire. Ceci s’accompagne d’un travail sur le son absolument énorme. Grandiose, sublime, extraordinaire. D’une grande qualité. Ciselé, précis, varié, usant de gammes de tonalités extrêmes. C’est assez rare dans le cinéma contemporain pour être souligné. Ce son participe grandement à la sensation d’enlisement qui immerge le film. C’est très réussi. On en redemande.

VINYAN peut laisser pantois quant à sa fin qui semblait inéluctable. Il n’empêche que, pour finir, le réalisateur emprunte des sentiers escarpés. Il prend des risques. Utilise à foison le visuel et l’auditif avec beaucoup de talent. Mais la voie sans issue du film ne fait finalement que rendre plus cohérent un film qui se replie peu à peu sur lui-même jusqu’à s’asphyxier pour s’être blotti trop fort contre lui-même. C’est un peu fou et cela nous change radicalement.

            C’est parce que je suis curieux de nature que je découvre quelquefois ces petits bonheurs insoupçonnés. Etre curieux, cela s’apprend. L’œil du spectateur peut s’éduquer. Aller voir les films sans préméditation. Se retrouver devant le cinéma et choisir en fonction de l’affiche la plus attirante, la plus intrigante, la plus enivrante. Rester dans la salle pendant les génériques de fin. Commencer à s’intéresser aux noms. Puis, petit à petit, aiguiser sa vision, regarder comment les séquences s’enchaînent, comment le son se retrouve calé sur l’image, s’intéresser aux textures, aux sens contradictoires etc. Aller voir des expositions. Lire. Ecouter de la musique. Toutes les musiques. S’intéresser à Fiona Apple. Maîtriser un savoir pour commencer à le comprendre et avoir la possibilité de le critiquer.

C’est le cri de votre liberté.

ISABELLE ADJANISon écho répond au titre du film ENTRE LES MURS. Il existe un passage du film où François Bégaudeau tente cette démonstration lorsque ses élèves se demandent à quoi peuvent bien servir certains temps de conjugaison.

            Je suis un diffuseur de lumières. Un soleil. Peu importe le jour ou la nuit, je rayonne pour ceux qui veulent prendre le temps de venir éclairer leurs pensées. Je n’impose jamais une forme de pensée. Je ne suis qu’un révélateur. Tous écrivent leurs NICOLE KIDMANréflexions avec une encre transparente. Ma lumière se charge de noircir les mots lorsqu’elle s’approche de la feuille en papier. Je suis un astre stellaire vers lequel les gens détournent le regard sur mon passage.

Et j’ai de la chance cette semaine car, par la plus grande des coïncidences, j’ai vu ENTRE LES MURS et LA JOURNEE DE LA JUPE à quelques heures d’intervalle.

Le premier m’a vraiment étonné. Par son film, Laurent Cantet ne cherche pas le duel hiérarchique avec le professeur d’un côté et les élèves de l’autre, mais dresse plutôt un tableau honnête loin de donner des leçons ou d’apporter des réponses. Le constat est rendu par une réalisation proche du style documentaire. Beaucoup de mouvements. Une photo plutôt bien éclairée et jouant sur le manque de glamour de l’école.

Jean-Paul Lilienfeld, lui, a choisi d’opter pour l’image numérique. Encore une victoire du cinéma discount. D’entrée de jeu, l’image est laide, sans consistance, sans tenue. Qui plus est, peu d’efforts sur les cadres. C’est très clair : Lilienfeld s’intéresse davantage à son histoire et à ce qu’elle véhicule plus qu’à son rapport cinématographique.CAMPAILLETTE

Si nous pouvons comparer les deux films parce qu’ils se passent à l’école, ils sont pourtant assez opposés dans leur démarche. Celui de Laurent Cantet va s’attarder sur la complexité de la cohabitation élève/professeur. L’examen est sec. Le montage va dans ce sens. Par ses coupes acérées, il laisse peu d’espace à chacun. Tout va très vite. Rien n’est posé. L’écoute n’est qu’aléatoire. Les élèves campent sur leurs bases, sur leurs codes, et les professeurs font des efforts surhumains pour tenter de soulever une petite pierre angulaire. Rien n’est clair, tout prête à discussion et c’est pour cela qu’il est difficile de trancher. Alors que LA JOURNEE DE LA JUPE s’oriente vers une démonstration pédagogique. De plus, le film prend clairement le parti d’Isabelle Adjani. Parce que c’est son argumentaire qui importe. Parce que l’écriture tente d’imposer des valeurs de base aisément justifiables de A à Z par Isabelle Adjani. C’est-à-dire qu’elle essaie d’expliquer à ses élèves qu’il y a des choses bien à faire et des choses mal à ne pas faire. En cela, LA JOURNEE DE LA JUPE est bien moins adulte qu’ENTRE LES MURS. Dans le film de Jean-Paul Lilienfeld il manque des zones d’ombre. Ceux qui introduisent une arme dans le lycée sont forcément mauvais. D’ailleurs, le scénario saute sur cette faille puisqu’il les accusera encore plus en nous révélant qu’ils ont organisé une tournante. Je préfère l’ambiguïté d’ENTRE LES MURS où le mauvais élève de la classe, celui qui se fait passer pour le caïd, n’est pas un personnage aussi évident qu’il y paraît. Le film nous révèlera qu’il sait se passionner pour la photographie.

THE WOMENPourtant, je suis ravi de voir qu’Arte a osé produire un film qui nous éclaire un peu plus sur la ringardise de nos producteurs français, frileux comme d’ordinaire quand un sujet sort des sentiers battus. Politiquement incorrect ? Pas à mon sens. Serait-ce parce que les élèves se vannent et débitent des injures toutes les 2 secondes ? Cela me semble heureux. Mais ce n’est pas un manque de correction. Le manque de correction serait de nier que c’est exactement ce langage qui est employé dans ces établissements scolaires. Lorsque la Nouvelle Vague a éclos, ce qu’elle voulait surtout c’est pouvoir laisser parler les jeunes comme ils le faisaient à cette époque et non pas comme les dialogues tirés à quatre à quatre des films de Jean Delannoy. La Nouvelle Vague n’a jamais été politiquement incorrecte. Le terme a été galvaudé.

Pourtant, je suis ravi de revoir Isabelle Adjani, dont nous n’avons jamais parlé mais que nous aimons énormément (Adjani + Zulawski, vous vous souvenez de ce délice ? Awesome !). Grosse catastrophe : Jean-Paul Lilienfeld est un très mauvais directeur d’acteurs. Notre monstre français fait alors ce qu’il peut mais n’évite pas le jeu outré, maladroit, faux, et, au milieu de tout cela, quelques moments de grâce qui laissent encore apercevoir les traces de la grande comédienne qu’elle est. Pour Jean-Paul Lilienfeld, c’est impardonnable. Pour Denis Podalydès (que je trouve très souvent quelconque), c’est le calme plat. Il est convaincu, juste et assure l’essentiel. Marc Citti, lui, est un très bon comédien, qui se tire parfaitement de ses quelques interventions qui auraient vite pu paraître ridicules. Les autres catastrophes viennent des élèves, très inégaux. Mentionnons Sonia Amori. C’est la plus grande déception car nous sentons un énorme potentiel chez cette jeune comédienne. Comme elle est très mal dirigée, elle tombe dans le piège du volontarisme. Tout devient alors plaqué et très technique. Les jeunes comédiens d’ENTRE LES MURS sont beaucoup plus convaincants. Regardez comme la simplicité est leur GARY WINICKmeilleur allié. Supprimez toutes les mimiques de faciès et vous gommerez tout ce qui Stabilo Bosse une interprétation.

 

VERBATIM : « Faciès »

Avez-vous remarqué nos différences de culture entre l’Amérique des Etats-Unis bouffeurs de pop-corn transgénique et la France où les gens du Nord baisent dans la boue et passent leurs soirées chez leur grand-mère dépressive à écouter le tic-tac de son horloge dans une semi-pénombre de bon aloi ? La différence mène au même résultat. Le malaise. Face à Nicole Kidman qui se décompose au fur et à mesure de ses multiples retouches esthétiques. Le malaise. Face à Isabelle Adjani, bouffie sans retouches esthétiques, mais qui semble déformée par la cortisone. Beautés malades.

 

            La pornographie est partout. La pornographie est publique. Que fait l’adulte ? Il la regarde. L’enfant aussi. Devant un kiosque à journaux, elle est à hauteur de son regard. L’adulte ne la voit même plus. Je continue mes pérégrinations dans Paris. Un panneau publicitaire vante les mérites du pain. Des Campaillette, plus précisément. Son slogan : « 50 cm de plaisir ! » La violence est banale.

L’horreur m’envahit. Elle porte un nom : BRIDE WARS. Elle se décline sous plusieurs franchises : THE WOMEN et MARLEY & ME.

Toute une série de frissons qui réveillent mon corps engourdi. BRIDE WARS, réalisé par Gary Winick (déjà à l’œuvre avec 13 GOING ON 30, si vous voyez ce que je veux dire…), est un défilé de gags patauds, servis par Kate Hudson et Anne Hathaway. La première nous délivre un festival de mimiques qui feraient passer Jim Carrey pour le chantre de l’inexpressivité. La seconde PARPAINGcontinue sa carrière de petite comédienne bien sous tous rapports en passe de prendre la place de Julia Roberts. Ses canines rayent la pellicule. C’est une actrice qui ne me convainc jamais, sans grande personnalité. Elle ne fait que du conventionnel, du balisé et se contente d’arpenter les films avec son physique de délicieuse brunette de bonne famille. Bref, BRIDE WARS ce sont les grandes heures de l’Alcazar. Toutes les situations sont improbables, les scénaristes ne se soucient guère de la vraisemblance et la subtilité est en R.T.T. Triste, triste, triste.

Pourtant MARLEY & ME de David Frankel (déjà à l’œuvre avec THE DEVIL WEARS PRADA, si vous voyez ce que je veux dire…) m’avait frappé très fort là où ça ne fait pas du bien, et c’est pour cela que toutes les filles prennent cet endroit pour cible, je parle du cœur, bien entendu. Lorsque le chien arrive, nous voyons largement dépasser les poutres du scénario. On nous refait le coup du chien impossible à vivre, qui détruit tout, mais finalement que l’on aime bien justement parce qu’il est impossible à vivre, qu’il détruit tout, qu’il a détruit la vie sociale de ses maîtres, les a coupés de leurs amis, a brisé leur couple, a réussi à… Oh là, doucement ! En fait, le film part sur une voie rectiligne tout en s’écartant légèrement de la trame traditionnelle. C’est toute la vie du chien que Gary Winick suit et non une partie de la vie des maîtres avec leur sale cabot. C’est légèrement différent, mais tout aussi consensuel dans la réalisation. Jusqu’à la mort du chien qui s’éternise, occupant toute la dernière demi-heure du film. Là, c’est clairement avoué, Gary Sinick lorgne vers les téléfilms diffusés en après-midi sur M6 et cherche à émouvoir coûte que coûte la veuve de moins de 50 ans restée à la maison pour tenir compagnie à son orphelin qui est tombé malade et qui ne passera sûrement pas l’été prochain. Que c’est laid !MARTIN PROVOST

Mais pas autant que THE WOMEN, sorte de téléfilm aux cadrages absolument ignobles, dont tout l’intérêt est de dégager une force de réflexion capable d’inverser la rotation de la Terre. Ou, si ce n’est pas cela, peut-être que ce film de Diane English (déjà à l’œuvre dans rien du tout, si vous voyez ce que je veux dire…) n’a juste qu’une aptitude innée à porter des parpaings.

Cela tombien, dehors il pleut maintenant des parpaings. Non, pardon, je voulais juste dire que l’avenir ce sont les aides auditives. Non plus. En tout cas, une chose est sûre : BRIDE WARS est un film à pichier (expression qui indique que l’on va aux toilettes non seulement pour A mais aussi pour B).

L’ayahuasca a de drôles d’effets sur les réalisateurs.

            A la terrasse d’un café, je regarde les personnes qui s’exhibent. Je fais valoir mes préférences. Cela fait-il de moi un juge ? La seule liberté que je revendique est celle qui obéit à mes règles. Si je suis contre la loi Gayssot c’est parce que je suis conscient que tout ne peut pas être fait ou dit sans impunité. Mais je serai toujours contre une loi qui est injuste. Je veux pouvoir posséder le droit de dire oui ou non. Je veux pouvoir remettre en question ce qui est établi. Je veux pouvoir critiquer, dire mes opinions, les opposer, répondre aux arguments que l’on m’objectera. Je veux pouvoir me battre contre tout ce qui est sacré. Ce qui est sacré n’existe pas. C’est une affirmation arbitraire. Aucune personne ne doit être à l’abri des lois. Toutes les divinités peuvent en prendre pour leur grade. Pareillement, je veux pouvoir être la cible de ceux qui ne sont pas d’accord avec moi. Je veux que l’on m’oppose des opinions. Le respect est une barrière qui attise la haine. Le respect dicte LA PEAU DOUCEles bonnes et les mauvaises conduites. Le respect impose ceux qui ont tort et ceux qui ont raison. Le respect est une idéologie basée sur un principe hiérarchique. Parce que je suis l’égal de chaque humain vivant sur Terre, je ne veux pas que l’on me respecte. Je veux que l’on me considère en tant que tel. Le respect est la bannière du politiquement correct. Si quelqu’un pense que j’ai tort, je veux qu’il puisse s’exprimer librement et qu’il m’expose sa logique. Le respect d’aujourd’hui, celui que l’on nous vend, est une arnaque. Le respect n’est pas la tolérance. Ni la politesse. C’est le vrai consensus mou.

Je veux pouvoir hurler que SERAPHINE ne mérite pas les 7 César qu’il a raflé, et alerter incessamment sous peu la C.V.R. Pas que la production hexagonale fut franchement enthousiasmante cette année, mais il existait bien mieux à promouvoir. SERAPHINE, petit film français au grand cœur, symbolise notre philanthropisme issu des aventures d’Astérix le gaulois, et qui consiste à toujours prendre la défense du plus faible face à l’horrible envahisseur. Sauf que SERAPHINE n’est pas le bon film. A la réalisation, Martin Provost (qui fait partie de la Guilde des Réalisateurs Qui Soignent Leur Coiffure) ne nous gratifie d’aucune impétuosité cinématographique. Son film est mou, morne, quasiment sans vie. Les lumières sont sans éclat, comme 98,5% des films français. Et le montage est à pleurer. C’est la mère de la déliquescence de notre cinéma. Le film souffre d’un manque de rythme évident. Le film ennuie vite. Dehors, j’entends l’orage qui reprend. Ce ne sont plus des parpaings qui s’abattent sur le cinéma, mais des H.L.M. entiers. Il n’y a que les comédiens pour nous sauver de la torpeur du film. Yolande Moreau en tête. Là, c’est évidemment avec joie que j’applaudis cette comédienne qui est l’exemple contraire de toutes ces têtes d’affiches qui ne nous sont vendues que pour leur beauté et leur glamour. Si SERAPHINE a un mérite c’est bien d’avoir fait un joli pied de nez à ces vérités qui cloisonnent la représentation cinématographique. Yolande Moreau, ça, c’est du cinéma. SERAPHINE en manque considérablement. Et tout le reste n’est que de la presse people.

 

FRANCOISE DORLEACLeçon de cinéma : « LA PEAU DOUCE de François Truffaut »

SERAPHINE fait partie des conséquences malsaines de la Nouvelle Vague. Si l’on se réfère à un film comme OH ! SOO-JUNG de Hong Sang-Soo, ou à de très nombreux cinéastes américains revendiquant cette influence, il est probable que ce mouvement a mieux été compris à l’étranger.

François Truffaut n’est pas un cinéaste aussi important que l’intelligentsia française l’affirme. Il n’empêche qu’au détour de certaines de ses œuvres, son sens de la mise en scène (et du rythme surtout) est indéniable. Je décide de regarder à nouveau LA PEAU DOUCE parce que je ne m’en souviens plus très bien. Le film se suit assez facilement. Il est relativement aisé dans sa conception. Peu de fulgurances mais lors de certains virages, tout à coup, c’est la classe.

Lorsque Jean Desailly rencontre pour la première fois Françoise Dorléac (l’une des toutes meilleures actrices françaises), ils doivent passer la nuit dans le même hôtel. Il téléphone alors dans sa chambre et lui demande si elle accepterait de prendre un verre avec lui. Elle refuse et il raccroche. Mais, quelques secondes plus tard, le téléphone de l’homme sonne. C’est elle qui lui annonce qu’elle a réagi un peu instinctivement et qu’après mûre réflexion, elle accepterait volontiers, mais le lendemain. Lorsqu’il raccroche, Jean Desailly déambule dans sa chambre en allumant toutes les lumières. Je vous laisse revoir cette scène pour comprendre ce que cherchait à faire Truffaut par cette idée simple mais fort ingénieuse. Ca, c’est de la mise en scène. Ca, c’est une relance de rythme. Ca, c’est de la fabrique à émotion. C’est ce que j’appelle l’amour du geste.

18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 21:56

DIE WELLE            Nous avons tous nos petites accointances fascistes. Moi-même, malgré la munificence que j’arbore face à la condition d’hilote de mes semblables, je n’échappe pas à cette règle. Le soir, après une dure journée à me demander ce que je vais faire de mes ASSEDIC, lorsqu’une certaine jeune fille blonde, que je ne nommerai pas, entreprend de me faire comprendre de manière physique qu’elle n’est pas insensible à mes charmes, je sens bien que mes poils se hérissent sur mes bras et qu’une autre partie de mon corps fait le salut nazi. Jusqu’ici, j’étais comme vous, je n’y prêtais que peu d’attention. Et puis, ce matin, il a fallu que je me rende à l’évidence : je suis la réincarnation d’Hitler. Je m’en suis aperçu complètement par hasard. Dans ma salle de bains. Ma fille débarque en hurlant. Bon, faut la comprendre : j’étais tout nu. Elle débarque en hurlant, donc, et se met à dégoiser que son frère vient de dire un gros mot. Evidemment, je l’ai engueulée. On frappe avant d’entrer dans une salle de bains !!! Moi, je ne suis entré nulle part, mais je l’ai frappée quand même ! Je calme les esprits et lui demande de m’expliquer consciencieusement avec des mots de plus de trois syllabes ce qu’il s’était passé. C’est là que je comprends effectivement que son frère venait de dire un mot qu’il ne devait pas dire. J’ai donc remercié ma fille de m’avoir averti et lui ai donné 20 euros. A ce moment-là, je me retourne vers le miroir et je ne pouvais plus me regarder. Impossible de soutenir mon regard. Je termine mes ablutions et vais trouver mon fils pour tirer toute cette histoire au clair :

- C’est vrai que tu as traité ta sœur de « fille de pute » ?

- Oui, mais c’est parce qu’elle m’avait embêté.

- Bon. Ecoute, Adolf. (Je réalise moi aussi à ce moment-là.) On ne peut pas dire que c’est un gros mot. Connaissant ta mère, « pute » ce n’est pas vraiment un gros mot. C’est plutôt… C’est plutôt un grade ! Ta mère est « pute ». Elle est niveau 1. Mais elle a bossé pour arriver là ! Avant elle était niveau 0 : elle était « pétasse ». Le problème de ta mère, c’est son manque d’ambition. Elle ne passera jamais niveau 2 !

C’est confirmé, je suis une ordure. Je me débecte. J’ai fait une dernière tentative mais c’est fini, je ne peux plus me regarder dans un miroir. D’ailleurs, je les ai tous brisés chez moi. Cette aventure aura au moins eu le mérite de me faire comprendre que cela ne sert à rien, les miroirs. Imaginez que vous avez du noir sur la figure, c’est à la tête que feront vos interlocuteurs que vous vous en apercevrez. Alors certains m’objecteront que pour se nettoyer, un miroir c’est quand même bien plus pratique. Faux. Irrémédiablement faux. Ce n’est pas bien plus pratique avec un miroir, mais avec un gant. Bon, j’exagère un peu. C’est vrai que les miroirs peuvent avoir une utilité : savoir si l’on est un vampire ou non. Eh oui ! Sinon, impossible de savoir si l’on a été mordu. Personne ne peut regarder son propre cou. Il n’y a que dans un miroir que l’on peut apercevoir cette morsure. Remarquez, dans ce cas-là, c’est déjà trop tard puisque les vampires ne se voient pas ! On entend souvent dire qu’il est impossible de se lécher le coude. Eh bien, il existe encore pire : personne ne peut regarder sa morsure de vampire dans un miroir !

Je ne vous le cacherai pas : être Hitler, cela fout un coup au moral. C’est des trucs auxquels on ne s’attend pas. Cela vous tombe dessus d’un coup. Hier : pas Hitler, aujourd’hui : Hitler.

En même temps, ce n’est pas très étonnant. Certains disaient qu’il allait revenir un jour. Oui, oui. Ils disaient qu’il reviendrait. Paraît que cela n’a pas très bien marché en 39-45. Il a fait un four.

            Il est possible d’écouter discourir ces quelques personnes certaines de la résurrection du führer, dans un film actuellement disponible en salles. Il répond au doux nom de DIE WELLE et est réalisé par Dennis Gansel.

MATTHIAS GLASNERVoici une histoire qui est l’adaptation d’un livre écrit par Todd Strasser en 1981. Les évènements seraient tirés de faits réels survenus en 1969 dans un collège de Californie (notez que j’emploie le conditionnel car il n’a pas encore été démontré que tout cela a bel et bien eu lieu). Une première adaptation cinématographique a été réalisée en 1981 par Alexander Grasshoff. Il s’agissait d’un court métrage destiné à la télévision américaine. A priori, donc, toute référence allemande semblait extérieure au projet. Pourquoi donc un réalisateur allemand s’empare-t-il de cette histoire ? Parce qu’ils sont partout ! En 1945, on nous avait dit que c’était fini, que grâce aux alliés, les allemands avaient été repoussés à nos frontières, mais que nenni. Il n’en est rien du tout. Ils sont encore là et ils ne se cachent même pas ! La preuve : tout à l’heure j’en ai croisé deux beaux spécimens du côté de Montmartre, qui semblaient se comprendre dans leur dialecte anguleux.

Moi, je vous le dis : les allemands sont toujours là !

C’est d’ailleurs ce point précis que DIE WELLE tient à soulever. Mais revenons-en au livre original, puisque c’est à l’intérieur de celui-ci qu’un premier élément de réponse nous est donné quant à la survenance allemande. Todd Strasser nous y raconte l’histoire d’un professeur (Ben Ross) qui se trouve bien embêté lorsqu’un de ses élèves lui demande de répondre à la question : « En nage synchronisée, si une nageuse se noie, est-ce que les autres se noient aussi ? » Ami internaute, permets-moi de m’excuser au nom de ce logiciel de marque allemande. Non pas que je ne le maîtrise pas très bien, mais il est tout simplement impossible à maîtriser. Tu auras remarqué qu’une erreur s’est glissée dans la phrase précédente et qu’il fallait lire que l’élève demandait pourquoi les allemands n’ont rien fait pour :

- arrêter les nazis avant qu’ils ne s’emparent du pouvoir

- empêcher l’eugénisme allemand

- éviter la Shoah

- et inventer les premiers fours micro-ondes géants (Ah, nos amis les juifs ! Comme disait Himmler : « Trois petits fours et puis s’en vont. »)

Le professeur ne trouve pas d’éléments de réponse. Cette interpellation réveille en lui un processus d’interrogation qui va l’amener à se pencher sur cette période de l’Histoire et à proposer à sa classe une petite expérience visant à démontrer que le schéma de l’autoritarisme peut se développer n’importe où. Tout cela est extrêmement important car c’est ce qui va nous aider à comprendre les erreurs dans lesquelles tombe le scénario du film.

Tout d’abord, dans le film de Dennis Gansel, le professeur ne s’appelle plus Ben Ross mais Rainer Wenger. Si cela n’est pas une vile manœuvre des allemands pour promouvoir leur culture teutone ! Plus c’est bas plus on atteint des sommets ! Ce professeur est joué par Jürgen Vogel (un peu pataud, ici). Rappelez-vous, c’était le Théo du traumatisant DER FREIE WILLE de Matthias Glasner, film formidable où se trouvait cachée une véritable pépite suisse : Sabine Timoteo. Avis aux réalisateurs : la belle parle français, allemand, anglais, espagnol et italien !

Dans DIE WELLE, la petite différence est que Jürgen Vogel devait tenir un cours sur l’anarchie, mouvement avec lequel il est assez en phase (il porte un T-shirt des Ramones et paraît être un professeur pas complètement asservi au cadre inflexible de l’Education Nationale-Socialiste Allemande). Malheureusement, il va finalement se voir attribuer le cours sur l’autocratie. Et cette différence est de taille. Parce que DIE WELLE assène de manière très restrictive toute la démonstration de la thèse sur l’autocratie. Le livre était l’occasion de s’interroger sur le vide, le manque de connaissance qui permet à une idée d’être véhiculée par l’inconscient collectif (à savoir, le fameux « plus jamais ça »). Si l’on ne veut pas qu’un tel schéma se reproduise, il faut en connaître les facteurs qui vont le déclencher. Rainer Wenger se rapprocherait-il en cela d’Olivier Besancenot ? Toujours est-il que le questionnement du livre est autant valable pour les élèves que pour le professeur, chacun cherchant à expérimenter le phénomène comme s’il voulait en démonter ou en éprouver les mécanismes. Dans DIE WELLE, ce n’est pas tout à fait la même chose. Dès le départ, le professeur sait que l’Histoire est un éternel recommencement. Il sait qu’aujourd’hui une autocratie est encore possible. (Pour ceux qui prendraient tout au premier degré, précisons que la valeur du mot « aujourd’hui » est fluctuante dans le temps et dans l’espace. De plus, je n’ai jamais frappé ma fille. D’ailleurs je n’ai pas d’enfants.) Du coup, le film s’oriente vers une ahurissante logorrhée didactique. Si j’emploie cet adjectif c’est parce qu’il me semble que, dans le livre, les conséquences pouvaient se justifier par la démarche du professeur, alors que, dans le film, l’inconscience du professeur tient plus de la pathologie que de la pédagogie. Ce qui aurait pu être intéressant scénaristiquement, mais elle n’est exploitée à aucun moment. Dès lors, les invraisemblables se succèdent. Si nous avons bien du mal à comprendre pourquoi Jürgen Vogel ne met pas immédiatement un terme au processus dès que les choses s’enveniment et qu’il constate que ses élèves commencent à péter les plombs en dehors de la classe, tout ne peut pas être mis sur le compte de l’expérience. Apparemment, il ne juge pas tout ceci très grave. Juste pour voir, comme ça, tu peux me rappeler ton échelle de la gravité ? Jürgen Vogel semble se placer en dehors des réalités, la directrice de l’établissement semble incompétente et les associations de parents d’élèves s'évanouissent. En fait, si l’idée de replacer toute cette histoire de nos jours est justifiée, rappelons que si elle a pu se dérouler de la sorte en 1969 c’est bien parce que de nombreuses déficiences ont permis sa réalisation. Tout peut encore avoir lieu de nos jours, il vous suffit de lire la rubrique des faits divers dans votre quotidien pour vous apercevoir que certaines histoires sont plus invraisemblables que tous les scénarii. Seulement si quelqu’un n’en mettait ne serait-ce qu’un dixième dans un film, tout le monde crierait à l’invraisemblance scénaristique. Il n’empêche que DIE WELLE fait l’impasse sur tout ce qui pourrait s’opposer de nos jours à une telle expérience. Et c’est bien dommage.

SABINE TIMOTEO    SABINE TIMOTEO    SABINE TIMOTEO

Et puis, il y a un vrai problème du point de vue de la collaboration des élèves. Problème qui provient lui aussi des libertés prises avec le livre. Il est très étonnant de voir qu’à une ou deux exceptions près, toute la classe se plie aux règles imposées par Jürgen Vogel. Ce dernier fonde son argumentation sur le principe qu’une autocratie s’appuie sur un certain nombre d’éléments qu’elle utilise pour justifier son avènement. Par exemple, c’est en manipulant une partie de l’opinion publique, qu’elle s’attire ses faveurs, l’abreuvant de thèses haineuses et mensongères. Glorification de la personne (et par-là même, du groupe) qui vient se fondre dans la masse (le costume, tel qu’il est clairement édicté dans le film). Cette manipulation est évidemment un jeu complexe et très habile qui ne doit jamais être démontré.

Il n’est possible de manipuler une personne qu’à condition qu’elle ne s’en aperçoive pas.

Or, c’est exactement le contraire qu’il se passe dans DIE WELLE. Jürgen Vogler dit à ses élèves dubitatifs qu’il va leur prouver qu’une autocratie peut encore avoir lieu et précisément dans cette classe. Il leur dit qu’il va les manipuler et quasiment tous se laissent faire. Voilà sûrement le plus gros problème du film. Le spectateur est alors pris en otage puisqu’il se trouve en position de faiblesse, soumis au pouvoir concentrationnaire du scénariste. Et celui-ci peut légitimer toutes ses actions derrière l’alibi malhonnête de l’histoire vécue. C’est-à-dire qu’il peut choisir de nous dire que cela est plausible car cela s’est effectivement passé de la sorte. Il peut décider que c’est ainsi parce que c’est comme cela que réagiraient aujourd’hui de tels étudiants. Mais c’est démagogique. Il n’apporte pas de contre-élément qui permette d’affirmer sa théorie. Il ne démontre rien. Le scénario n’est régi que par une seule idée directrice. Il est univoque. Parce que tout cela convient très bien à l’histoire, le scénario décide unilatéralement. Jamais il ne prouve que cela est possible. Il l’impose.

Dans cet ordre d’idée, les partisans de « la Vague » s’opposent aux anarchistes du cours que Jürgen Vogel aurait dû animer. Forcément, comme le film ne s’encombre pas d’ambiguïtés, il fait l’une des choses les plus abjectes du cinéma contemporain (que nous voyons très souvent, mais je pense dernièrement au GRAN TORINO du surestimé Clint Eastwood), à savoir la diabolisation de l’ennemi. Ainsi, ce sont les anarchistes qui font figure de jeunes qui ne respectent rien et viennent tyranniser les adolescents en costume blanc. Ceux-ci, bien évidemment, leur font comprendre d’une manière bien plus élégante qu’ils en ont marre de leur méchanceté gratuite. « Je peux vous la facturer » nous attendions-nous à ce qu’un des anarchistes réplique.

Les méchants sont décidément très très méchants !

De fait, DIE WELLE n’est qu’un petit film constamment à la recherche de son cinéma. Il reste coincé au stade névralgique de dissertation ludique. Il se contente de répondre à un énoncé et puis c’est tout. C’est un peu court, jeune homme (réplique d’une célèbre pièce de théâtre où officiait une jeune mariée), d’autant plus que nous connaissions déjà la réponse (il n’y a qu’à s’intéresser aux informations).

En soi, je n’ai rien contre les films qui posent des questions et qui tentent d’y répondre. Mais DIE WELLE n’utilise pas le médium cinématographique pour transcender son sujet. La facture du film reste terne, efficace tout de même car monté de manière à éviter tout temps mort, mais complètement anonyme. On parle et on agit. Thèse, antithèse, synthèse. Et puis foutaise, bien évidemment, vous commencez à connaître la musique maintenant !

Eh bien, malgré tout cela, DIE WELLE m’a replongé dans une intense nostalgie de la grande Allemagne. Epoque faramineuse où n’existait pas la crise. Oui, mais vous allez m’objecter qu’il y avait la guerre. J’en conviens. N’empêche que si Hitler s’était prénommé Pépito, on aurait tous dit : « Heil Pépito ! » et on aurait certainement bien rigolé.

15 mars 2009 7 15 /03 /mars /2009 20:46

ALAIN RIOU            Je connais un pianiste pédophile, il ne joue que des accords mineurs. Même si je n’aime ni les pianistes ni les pédophiles, j’admire cette obsession morbide de l’intégrité. Il paraît que c’est normal, qu’il faut que les jeunes s’ouvrent…

Au bout du bout de notre raisonnement, le chemin se termine face à Alain Riou, autre exemple d’ouverture d’esprit, tant et si bien que nous irons jusqu’à parler de portes ouvertes. Courants d’air. Rhume de cerveau. Pièces manquantes. Congestion cérébrale. « Les vieux débris se ramassent à la pelle »… R.I.P.

Remise à niveau : né en 1941, Alain Riou officie dans l’émission radiophonique « Le masque et la plume », repaire de nombreux ptérodactyles et autres fossiles préhistoriques. Il participe aussi de temps à autre, à l’émission hebdomadaire (je sais plus combien de bosses c’est) cocaïnée par Frédéric Beigbeder, injectée sur Canal + Cinéma et intitulée « Le cercle » (encore une référence à l’ouverture, l’élargissement des horizons et la pédomatographie).

Pièce à conviction : en février 2009, Alain Riou explique dans cette émission : « Quand on parle de la mise en scène, c’est qu’on la voit. Et quand on voit la mise en scène d’un film, c’est pas un bon film. » En entendant cela, je me suis dit : « Damned ! Cet insolent gentilhomme parle la langue des démons ! » Voilà où nous en sommes. Voilà donc ce que nous propose la critique officielle (j’allais dire professionnelle mais, après tout, je le suis tout autant voire bien plus que certains). Voilà toute la falaise qui sépare deux continents. D’un côté, ceux qui se contentent de bénéficier de leurs acquis sociaux, partisans du moindre effort et fervents défenseurs du dogme ainsi résumé par la phrase d’Alain Riou (vous noterez, sur la carte, la présence d’un petit village d’irréductibles gaulois, qui pourrait passer inaperçu si une loupe ne grossissait la vue). De l’autre, ceux qui ne se peuvent se satisfaire de cette vérité administrative, véritables pourfendeurs d’images d’Epinal et d’arrêtés municipaux, la France qui se lève tard, qui œuvre pour la destruction des lieux de culte, la suppression de la loi Gayssot et le retour du céleri rémoulade au Flunch Beaubourg. C’est la France connectée à la réalité. Celle qui considère chaque film avec la même rigueur, qui ne croît pas à l’objectivité et qui travaille d’arrache-pied pour cerner tous les langages cinématographiques qui lui sont proposés. La vérité est un virus !

Ce monde beau et libéré, hétérodoxe et dionysiaque, c’est celui de « La lumière vient du fond » et c’est aussi le tien.

L’affrontement d’un monde aussi gai qu’un membre du conseil d'adminsitration de M6 face à celui des druides qui bagenaudent dans les pâturages à la recherche de quelques racines de salsepareille.

Alain Riou serait à côté de moi, je lui dirais qu’il est temps de faire son autocritique, camarade. « Tu vas au coin et tu réfléchis à ce que tu as fait. » C’est parce que la critique véhicule de telles idées qui font aujourd’hui les lieux communs de son commerce de proximité, que nous pouvons affirmer haut et fort qu’elle ne fait plus son travail. Je trouve scandaleux qu’un critique ose affirmer sous les sunlights des tropiques qu’il ne sait même pas en quoi consiste son travail. C’est de l’incompétence caractérisée et, selon le code pénal de « La lumière vient du fond », c’est puni par le visionnage de l’intégrale des films de Brian Trenchard-Smith.

BRIAN TRENCHARD-SMITHAlain Riou ne dit pas qu’un film ne se fait pas par sa mise en scène. Encore heureux. Il dit juste qu’il ne doit pas la voir, sinon il qualifiera d’emblée le film de mauvais. Fromage que tout cela ! Philosophie de gruyère ! « Des trous dans la tête ! » dirait Guy Maddin. Aucune logique possible. Comment rendre compte d’un film sans s’attarder sur sa mise en scène ? Comment essayer de retranscrire les intentions du réalisateur si Alain Riou n’est pas capable de discerner les différents composants dont use ce chef d’orchestre ? Comme nous n’arrêtons pas de le répéter depuis l’ouverture de ce blog, c’est évidemment la mise en scène et uniquement la mise en scène qui construit un film. Pour cela, le réalisateur dispose de différents paramètres nécessaires à l’élaboration des idées qu’il veut imposer à l’écran, et de l’émotion qu’il cherche à susciter. Il lui appartient alors d’en user comme bon lui semble. C’est de cela que le critique cherche à rendre compte. Il est donc bien obligé de mettre les mains dans le cambouis, car la matière brute d’un film c’est avant tout de la technique. Ce n’est pas pour rien qu’au tournage l’on prend du temps pour chercher le cadre, travailler la lumière, réfléchir aux différents jeux sur les axes, placer les comédiens dans le cadre, s’axer sur l’importance des décors, des accessoires, du maquillage etc. Tout cela forme un écheveau de compétences qui, mises bout à bout, sont censées former un ensemble homogène et cohérent.

Que nous dit Alain Riou ?

Qu’en tant que critique, il ne veut pas parler de mise en scène. A mon sens, les personnes qui se réfugient derrière cet argument sont des personnes qui sont dans l’incapacité de déceler la moindre mise en scène dans un bon film. Ils savent pourtant bien le faire puisqu’Alain Riou dit même qu’il la voit dans les mauvais films. Alors pourquoi pas dans les bons ? Réponse : parce qu’il est bien plus facile de se comporter comme un spectateur devant un film que comme un véritable critique. Le critique s’attarde sur ce qui fait la matière du film. Il est capable de déceler les véritables intentions du réalisateur, il est capable d’analyser son langage, capable d’avoir une opinion sur le fond que véhicule le film, capable de se heurter aux problèmes que le film lui aura posé, capable de soulever le voile apparent des images et, par-dessus tout, capable d’en tirer des conclusions par rapport à tout ce qui fait la réussite d’un film. Tout cela parce qu’il a un œil exercé, parce qu’il est habitué à essayer de comprendre les différents mécanismes qui font un film, parce qu’il a appris à regarder en dessous de la réalité première du film, parce qu’être critique est un métier, ce qui le différencie du spectateur qui ne cherche pas forcément en profondeur les raisons de son amour ou de son rejet.

Et ce que nous apprenons par cette phrase est fort intéressant puisqu’Alain Riou nous confie exactement ce qui élabore l’intérêt général de la critique : la glose. Chacun ne fait que gloser sur ce qu’il a compris du film, sur ses thèmes majeurs. Mais tout cela n’est pas de la critique. Bizarrement, les rôles ont été inversés, car cela est le propre du spectateur. Le réalisateur livre un film, mais la manière dont il est reçu, là où il fait écho, ce qui est mis en avant, tout cela n’appartient qu’au spectateur. Il n’existe pas une seule interprétation valable. Certes, plus les films sont riches plus ils sont soumis à ces formes de maïeutique. Et, si ces discussions s’avèrent très généralement fort intéressantes (moi-même j’y souscris de temps en temps car « La lumière vient du fond » n’a pas été créé pour être un blog de critiques), elles n’ont rien à voir avec de la critique pure.

L’objet du discours n’est donc que la vision du locuteur, alors qu’ici nous essayons de faire en sorte qu’elle soit celle du réalisateur.

INNOCENCEIl est vrai que l’idée qu’une mise en scène ne doit pas se voir est un concept largement véhiculé et que nous avons tous entendu à maintes reprises. Mais je trouve qu’il est dangereux de continuer à colporter de telles imbécillités, dites et redites sans que l’on n’y prête plus attention. Parce que c’est une phrase toute faite. Bien sûr que nous voulons voir de la mise en scène au cinéma et bien sûr que c’est elle qui imprime la qualité du film. Par exemple, j’aime beaucoup m’attarder sur les lumières. Je me trouverai toujours en extase devant la photographie d’INNOCENCE alors que celle des AMES GRISES provoquera toujours en moi la plus profonde déprime et le plus grand désarroi. Pourquoi se priver de cette beauté ? Pourquoi ce qui est valable en peinture ne le serait pas au cinéma ? Imaginez-vous un seul instant que l’on puisse parler des peintres flamands sans évoquer les jeux d’ombres et de lumières ?

Je rajouterai que cette déclaration d’Alain Riou est d’autant plus hypocrite que la plupart des critiques parlent de mise en scène, donc la voient. Ils parlent de ce que je nommais plus haut, à savoir les deux éléments de mise en scène les plus flagrants : les comédiens et le scénario. La direction d’acteur et l’écriture sont deux éléments de mise en scène. Comme ce sont les plus abordables, ils parcourent régulièrement les critiques. Et ce ne sont encore que des mentions. Personne ne rentre véritablement dans l’argumentation. Nous venons ainsi de démontrer l’inutilité des critiques. Dont acte.

            A part ça, dehors il pleut des cordes. C’est un temps à se pendre.

27 février 2009 5 27 /02 /février /2009 02:43
WATCHMEN
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            Se cacher est une forme de révélation de soi-même. Ce n’est pas nécessairement se dissimuler derrière un artifice qui vous rend invisible à toute réalité. Le sens et son contraire. Se cacher, c’est permettre l’émergence de ce qui est étouffé. Mise en repos de sa propre image. Résurgence vivifiante d’une nature enfouie, muselée, archivée. Bizarrement, se cacher permet de se montrer. Révéler sa nature profonde, en opposition à la mise en annexe du miroir que sont les normes civiles et sociales. Quelle est l’origine du cache ? L’individu qui perd de vue celui qu’il est réellement, ou son environnement qui lui impose l’image qu’il perçoit de lui ? Se prendre pour un autre, c’est se cacher derrière celui pour qui nous nous prenons. Renouer avec soi, c’est se cacher derrière un masque.

Lorsque WATCHMEN débute, les personnages sont dans cette problématique de persona.

            Au préalable, Zack Snyder nous avait déjà donné deux films. Son premier (DAWN OF THE DEAD) était un excellent remake de l’original signé George A. Romero, avec une Sarah Polley très en forme, comme à son habitude. Le film était musclé, impétueux, richement doté d’un visuel très gourmand, élégamment violent et même assez sombre. C’était une belle réussite qui ne préfigurait nullement toute la panoplie du malhonnête que Zack Snyder allait développer dans 300. Film pas agréable du tout, dans un excès permanent qui sentait plus la démonstration technique que l’intégrité de l’originalité. Un film bête et racoleur.

 

 

Dehors, les grondements rauques se faisaient entendre.

 

Difficile, donc, de savoir à quoi s’attendre avec un tel réalisateur. Autant il a pu nous montrer (et dans ses deux premiers films) son savoir-faire en tant que technicien, autant sa possibilité de mettre son talent au profit d’enjeux financiers paraissait tout à fait probable. Il est un peu de la même trempe que David Fincher et consorts, ces réalisateurs qui savent rendre leurs films attrayants mais qui pêchent par excès de satisfaction. Lorsque le réalisateur préfère démontrer ce qu’il sait faire au lieu de servir son histoire, il perd forcément le respect du public.

 

 

Les flammes savent lécher avec délicatesse les âmes qu’elles tourmenteront plus tard.

 

Le grand avantage avec WATCHMEN, c’est que je n’ai jamais lu cette bande dessinée. Bon point qui évitera tout effet de comparaison et qui permettra de considérer le film uniquement pour ce qu’il est. Se méfier de l’intégriste qui vilipende le film parce qu’il ne retrouve pas tout ce qui avait fait le succès du livre ou de la bande dessinée. Ainsi, cette dernière a toujours été présentée comme un roman graphique. Or, le film n’est absolument pas graphique. N’ayant jamais lu les albums, la corrélation me paraît invisible. Impossible de savoir de quel univers se rapproche la bande dessinée. Il me semble pourtant que c’est une notion importante de l’univers de WATCHMEN. Exactement comme le graphisme a fait le succès du SIN CITY de Frank Miller, Robert Rodriquez et Quentin Tarantino. Il s’agit donc ici, non pas d’un élément de comparaison, mais d’un élément qui permet de comprendre là où le projet a commis quelques erreurs. En guise de graphisme, Zack Snyder a préféré axer son esthétisme sur une photographie assez froide, aux couleurs constamment désaturées, et privilégiant les teintes fanées lors de l’étalonnage. Nous évoluons dès lors dans un univers constamment un peu crasseux sur les bords, froid, cloisonné par le manque de lumière, presqu’embrumé. Zack Snyder développe ainsi son principe de polar mâtiné de fantastique. Nous sentons les lumières rasantes, les ombres qui s’agrandissent et, tout à coup, cet aspect hard-boiled semble se substituer à un fantastique toujours aussi craspec mais plus coloré, faisant émerger une magie qui illumine plus le récit que la pellicule. Cette alternance se dégage dès le début du film où la couleur jaune du smiley de Jeffrey Dean Morgan envahit l’écran puis laisse place petit à petit à la scène où il se trouve, une scène quasiment en noir et blanc serions-nous tentés de dire, tant les couleurs semblent étouffées. De ce point de vue, WATCHMEN ressemble à une boîte assez sale, faite d’un matériau peu noble, dont les interstices dégageraient une vive lumière qui créerait en nous l’unique envie de l’ouvrir.

 

 

WATCHMEN est-il une boîte de Pandore qu’il faut refermer ou que quelqu’un va ouvrir ?

 

Quoi qu’il en soit, une bonne adaptation est une adaptation qui ne se charge pas de retranscrire l’œuvre originale. Le contraire serait une démarche anti-artistique. Là-dessus, le film n’est pas franchement une réussite.

Le pari de Zack Snyder est de réunir l’intégralité des 12 chapitres de la série en 2 heures et 43 minutes de film. Et là, je vais dire une chose que je dis rarement, car la longueur que l’on reproche à certains films est la plupart du temps due à des manques de rythme, mais ici, c’est juste long. C’est juste très long. C’est juste très très long. Comme disait la jeune mariée.

WATCHMEN est un film d’action. Entre autres. Car c’est aussi bien plus. Justement, Zack Snyder a l’intelligence de ne pas privilégier les combats et les explosions pour laisser place à la peinture d’une réalité adjacente à la nôtre, et à des personnages qui prennent le temps d’être développés afin de mieux comprendre leurs aspects psychologiques ainsi que les liens qu’ils ont tissés entre eux. Là encore, c’est très bien vu. Ce qui l’est moins c’est le dispositif sur lequel Zack Snyder base quasiment les deux premières heures de son film. Nous ne sommes que dans de l’exposition brute. Si bien qu’une fois le phénomène intégré, il devient systématique (« Voyons le passé de ce personnage. Bien. Voyons le passé de celui-ci maintenant ») et par conséquent ennuyeux.

En fait, la très bonne idée a été de ne pas faire de WATCHMEN un film d’intrigue. Nous ne tombons pas dans ce genre de film où un crime a été commis, les superhéros sont chargés d’enquêter et de trouver le coupable, et vont aller d’aventures en aventures jusqu’au moment où ils retrouveront l’assassin et rétabliront la justice. Pas de cela ici. Cependant, le film débute bien par un meurtre. Celui de Jeffrey Dean Morgan. Evidemment, le but est de trouver qui l’a commis et pourquoi. Dans la bande dessinée (c’est ce que nous sentons puisque nous ne l’avons pas lue, je vous le rappelle), chaque présentation des personnages est là pour nous éclairer sur ce qui les a amenés à devenir ce qu’ils sont, mettant en parallèle le devenir de cette société. Non content d’être lassant, au cinéma, ce procédé affaiblit le principe narratif du film. Car tout y est surexpliqué dans des détails, des sous-intrigues et des épiphénomènes absolument dispensables à l’affaire de départ. Il n’existe plus aucune ambiguïté de l’action à la fin du film, jusqu’au méchant qui explique en deux secondes toute sa théorie. On en est encore là ! Le film tapisserie dans toute sa splendeur ; il pourrait y avoir plus ou moins de superhéros, cela ne ferait aucune différence.

Si encore WATCHMEN avait un propos à défendre... Sous couvert d’aborder des thèmes majeurs et importants (l’humanité face à son propre destin, les différentes faces de l’Homme etc.), WATCHMEN ne fait qu’effleurer ce qu’il pointe du doigt sans jamais développer quoi que ce soit. Il ne nourrit pas de réflexion poussée. Il va être un peu facile de dire qu’il touche à l’amitié, à la politique, à la philosophie et à tout un tas de choses qui ne sont que le décorum du film, pas son discours. Le film n’a rien à dire sur rien. Ou alors d’une façon simplement premier degré. Et vous savez ce que je pense des films à message : pourquoi faire un film puisqu’il y a La Poste ? Et cela coûte bien moins cher ! Le cinéma peut parfois mettre en branle un procédé intellectuel, certes, mais ce n’est pas son essence. Or, du cinéma dans le film de Zack Snyder, nous en trouvons assez peu. WATCHMEN est bêtement narratif. Tout ce qui n’est pas nécessaire à la compression d’une partie de l’histoire est banni. Tout doit avoir un sens explicatif. Pourquoi vouloir expliquer à tout prix les troubles de la personnalité de chacun des superhéros ? Du coup, Zack Snyder ne s’écarte jamais de son scénario. Tout cela pue le story-board à des kilomètres. C’est le son qui nous guide le plus souvent dans cette constatation. Il n’existe véritablement que pour souligner ce qui se voit à l’écran. Et s’il est souvent judicieux, il n’ajoute que très peu à l’atmosphère du film. Restons sur le son et ouvrons une parenthèse en ce qui concerne la bande originale du film. Vous trouverez ici un bon exemple de tout ce qu’il ne faut pas faire lorsque vous décidez de faire accompagner votre film de chansons populaires. C’est avec joie que nous retrouvons « 99 luftballons » de Nena, « All allong the watchtower » de Jimi Hendrix, « The sound of silence » de Simon et Garfunkel, ou encore « The times they are a-changin’ » de Bob Dylan, mais tout cela relève plus du juke-box que d’un véritable écho des scènes que ces chansons sont censées incarner. A part celle de Bob Dylan, elles tombent toutes fort mal à propos et avouent ainsi qu’elles n’ont été placées que pour flatter un public qui trouvera la bande originale formidable. Et vous décernerez la plus grotesque statuette à Leonard Cohen pour son « Allelujah » sur la scène de sexe. C’est très drôle !

Et je ne vous ai pas encore parlé des effets spéciaux !!! Voilà le gros point faible du long métrage. Très peu de soin leur a été accordé en dépit de tout ce qu’il fallait rendre crédible. Il ne faut pas confondre leur réalisation et ce qu’ils sont censés représenter. Seule leur confection permet de dire ce qui a été réussi. Et ce n’est pas bien joli. Cela va du char d’assaut que Billy Crudup désosse et recombine en une œuvre proche digne des compressions de César, à Bubastis, l’animal qui accompagne Matthew Goode, et qui est raté de A à Z. Il est très difficile de croire à tous ces effets spéciaux car il est un peu trop voyant qu’ils ont été rajoutés en post-production. C’est d’une laideur sépulcrale. Je ne comprends pas qu’un réalisateur comme Zack Snyder qui a quasiment eu tout ce qu’il voulait sur ce film, ait pu accepter d’enlaidir son film de la sorte. Il existe tellement de films qui montrent des résultats plus convaincants à partir d’un travail plus artisanal. Et, encore une fois, pour bien moins cher ! Et le pire c’est que le public commence à s’habituer à ces images de synthèse, si bien qu’il ne les trouve plus si horribles que cela !

 

 

L’appauvrissement de la culture populaire noie les derniers rêves d’un monde meilleur.

 

            Pour savoir de quoi parle WATCHMEN, il faut accepter la réalité recréée comme un reflet grossissant de notre propre société. Il n’y a d’ailleurs que de cette manière qu’il est possible de s’approcher au plus près du réel, n’en déplaise à Philippe Garrel ou Ken Loach. Dans ce que WATCHMEN a de plus détestable, nous retrouvons le sempiternel négationnisme des américains, qui effacent l’Histoire et recréent le monde à leur vision. Ainsi, dans WATCHMEN, les américains ont gagné la guerre du Viet Nam ! Nous retrouvons leur culte de la personnalité où Dieu est américain, un amalgame imbécile entre les communistes et les socialistes, et une idéologie nauséabonde sur la peine de mort véhiculée par le personnage de Rorschach. S’il existe pourtant un superhéros fascinant dans WATCHMEN, c’est bien Rorschach. C’est le plus fouillé, le plus perturbé par la réflexion qu’il a sur l’Homme, et l’expérience qu’il a tirée de sa place dans la société. Un personnage contradictoire qui est dans une quête de justice absolue, et qui n’hésite pas, pour cela, à tuer. Là où le film devient un peu dégueulasse c’est lorsqu’il suggère que Rorschach est un être juste car il a éliminé de véritables ordures (un pédophile, par exemple). Mais le personnage est surtout fascinant parce qu’il est torturé par tout ce que sa vie lui a montré. Elle l’a amené vers ce que l’Homme a de plus noir en lui, vers ce désespoir tragique et sans retour qui vide les êtres de leur sourire profond, ces mêmes êtres qui finissent par croire que l’Homme est porté par le mal et que rien ne peut le sauver. Dans sa composition, Jackie Earle Haley est formidable. Nous l’avions déjà remarqué dans LITTLE CHILDREN où il composait avec énormément de conviction et d’ambiguïté, un pédophile sorti de prison. Dans WATCHMEN, la sobriété de son jeu laisse place à un bouillonnement intérieur qui transpire à chaque instant. Son attitude faussement paisible rajoute à son instabilité pulsionnelle. Il dessine un personnage constamment animé par une force intérieure inébranlable, puissante et directe. Il y rajoute une neutralité faciale inquiétante qui accroît son étrangeté. A suivre dans le prochain Scorsese qui sortira vers la fin de l’année.

            Il faut dire qu’en mettant l’accent sur la vérité psychologique des personnages, Zack Snyder n’a plus besoin de faire dans la surenchère des superpouvoirs. Du coup, nous apprécions énormément que les superhéros qu’il nous présente n’aient que très peu de pouvoirs. D’ailleurs, il ne nous présente même pas ce qu’ils sont capables de faire ni même comment ils ont eu ces superpouvoirs (à l’exception de Billy Crudup). C’est bien la preuve qu’il n’était pas nécessaire de tout savoir sur ces personnages pour pouvoir raconter WATCHMEN. En fait, c’est quand ils se servent de leurs superpouvoirs que nous apprenons desquels ils sont dotés. La plupart ont une superforce et quelques-uns ont célérité genre niveau 5 (c’est le cas de Rorschach). C’est dire la pauvre panoplie de superpouvoirs qu’ils arborent. Et c’est ainsi qu’ils comptent sauver le monde ! Voilà qui est vraiment très plaisant dans la peinture du monde de superhéros que nous dévoile WATCHMEN.De ces superpouvoirs découlera une violence assez brutale plutôt bien filmée. Pas trop de gâteries de la part du réalisateur, mais juste ce qu’il faut pour rendre le film esthétiquement intéressant puisque la violence n’est pas cachée. Elle est frontale comme peut l’être cette scène avec une fracture ouverte face caméra. Personne n’est lésé sur ce point. C’est brutal, cruel et glaçant.

            Comme nous l’avons dit plus haut, d’une manière superficielle le film véhicule un propos souvent naïf. Qu’apprenons-nous ? Que l’Homme sera à l’origine de sa propre extinction ? Desmond Morris décortiquait déjà le processus dans son ouvrage « The naked ape », en 1967. Que nous avons tous une part d’ombre en nous ? A part peut-être Mimie Mathy, sinon c’est d’accord. Que la quête de pouvoir est une idéologie stupide ? Que nous sommes tous frères ? Que donner les os de petits enfants à ses chiens ce n’est pas bien ? Que sur Mars c’est forcément mieux puisqu’il n’y a personne ? Que le plastique c’est fantastique ? Autour de cette vacuité scénaristique, nous nous attachons surtout au monde dans lequel vivent ces personnages. Tout est sombre. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Le monde est une menace. Les rues sont le repaire de criminels qui arborent les visages les plus chaleureux. Vous êtes manipulés. Dès la naissance. Vous ne savez juste pas à quelle sauce vous allez être mangés. Il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, il n’y a pas de porte de sortie, il n’y a pas de rédemption. Noir. Sans nuances.

 

 

Toute notion positive est un aveuglement.

 

Dans WATCHMEN, le monde est aussi gai qu’une page du Figaro Economie. Les héros ont raccroché. Ils ont surtout été mis à l’index, sommés de se comporter comme tout un chacun. Toutes ces années à côtoyer le commun des mortels les ont rendus sujets à des troubles psychologiques. A les voir déambuler parmi nous, rien ne les distingue. En retrouvant leur identité originelle, ils ont perdu leur spécificité. Le rapport à notre réalité intervient dans le rôle que la société attribue à l’individu. Ce rôle social qu’il est chargé de tenir et qui lui pèse lorsqu’il étouffe sa propre nature. Chacun se cache derrière un code, un numéro. Au sens propre comme au sens figuré. Chacun se cache derrière sa nudité. Le visage de l’individu n’est pas forcément son vrai visage. Et c’est là où WATCHMEN trouve sa corrélation entre les divers personnages. C’est le masque qui révèle les visages. C’est en se cachant qu’ils vont pouvoir se montrer tels qu’ils sont. En réclamant son masque, Rorschach réclame son visage. Ce n’est pas pour rien. En acceptant la fin des Minute Men, nos superhéros sont morts. Mais lorsqu’ils arborent de nouveaux leurs masques, l’individu reboote. Le masque a un sens de révélateur. Orson Welles, l’acteur, adorait se cacher derrière un faux nez pour trouver son personnage. La liberté de pouvoir être soi se conçoit dans ce que nous ne sommes plus tenus d’être.

C’est le masque qui au cœur de WATCHMEN.

Le film s’ouvre sur un masque. C’est le smiley. Une image symbolique, clairement iconographique. Etrangement, le film trouve de cette manière une correspondance inattendue avec ELECTROMA, le film de Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo. Si le film de Zack Snyder se conçoit d’un point de vue explicatif, celui du duo précité fait largement la place au contemplatif, d’autant plus qu’il ne comporte aucun dialogue. Ici, le problème est inversé. Nous sommes dans une réalité où les individus sont à peu près comme nous sauf qu’ils ont des têtes de robots. Et le truc super hype c’est de se faire poser un masque en latex à forme humaine. Ca, c’est gucci baby ! Lorsqu’ils se retrouvent dans la rue. Tout le monde les regarde. Les envient-ils ? Les trouvent-ils étranges ? Comprennent-ils quelque chose ? Eprouvent-ils quelque chose ? Difficile de trouver des états de fait à ce qui n’est pas clairement défini. Le film n’est de toute façon pas fait pour cela. Vous aurez compris qu’il s’agit avant tout d’une expérience visuelle et auditive, certaines chansons venant ponctuer le récit. Pourtant, les grandes lignes narratrices sont aisément lisibles. Nous apprendrons que les masques fondent assez vite et que l’un des deux robots finira par se suicider, du fait de ne pouvoir jamais ressembler à ce qu’il a toujours voulu être.

ELECTROMA prouve une fois de plus que le cinéma n’a pas toujours besoin des comédiens, et amène à comprendre où nous en sommes dans le cinéma français, qui ne filme plus que des scénarii et des comédiens. Le cinéma français n’est que du théâtre filmé. Qui plus est, mal filmé.

ELECTROMA reprend la thématique abordée dans WATCHMEN du mal être dans son propre corps, dans le rôle qui nous a été décerné et que nous ne voulons (pouvons ?) pas tenir.

 

 

Il n’y a de place pour aucun d’entre nous dans ce que nous avons bâti.

 

Il existe ainsi dans les deux films un rapport passionnant sur la place qu’occupe l’individu dans le monde, et plus précisément la société qu’il côtoie. Si l’aspect est plus développé dans WATCHMEN, il n’en reste pas moins un élément primordial d’ELECTROMA puisque les deux protagonistes sont le plus souvent isolés de toute relation sociale. Dans le film de Zack Snyder, c’est un peu la même chose dans la mesure où chaque superhéros n’est à l’aise qu’avec ceux de son propre rang (sang ?). L’expression de soi-même dans la sexualité ou la guerre, ce qui revient à peu près au même.

Il reste donc une interrogation fort intéressante sur le rapport au monde de sa propre intégrité et de son propre engagement. Sur la signification du masque. Sur ce qui est inné par opposition à ce qui est composé. Du coup, les visages se confondent. Qu’est-ce à dire du masque dans ELECTROMA ? Seraient-ce des êtres qui cherchent à retrouver leur visage originel ou simplement un désir de sortir de l’écran et de se révéler au monde ? Un plan en dit long sur ce dédoublement morbide. C’est celui où l’un des deux robots enlève son masque et expose au grand jour un troisième visage fait de composants électroniques. Il prend alors son masque de robot et l’approche de son nouveau faciès si bien que ces deux visages se font à présent face. Par un plan très simple où ils semblent se réfléchir comme dans un simple effet miroir, chacun en bord du cadre, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo créent un oxymore visuel lourd de sens. Flamboyant.

ELECTROMA est construit tel cet effet foudroyant. Une vaste étendue où semblent errer des personnages. Où ils semblent se noyer, s’embourber. Le monde a changé. Le meilleur moyen de s’en échapper reste encore de revêtir le masque de ses désirs profonds.

WATCHMEN joue aussi sur cette dualité des apparences. Les masques finissent par se confondre. Impossible de savoir si le masque s’impose à la personnalité de chacun où s’il est un véritable reflet de son Moi. Tout se mélange. C’est très réjouissant. Car, finalement, les superhéros n’agissent plus en fonction de leur dynamique interne mais de celle de la société qui les façonne. C’est elle qui a créé le masque. Il est bien expliqué que son origine vient des voleurs qui cherchaient à dédoubler leur vie.

Dans leur quête, les deux films sont des prolongements d’une quête d’identité universelle. Si le propos peut paraître trivial, il nous interpelle par son aptitude à réunir les masques en un seul visage, comme ceux de Liv Ullmann et de Bibi Andersson mergaient dans PERSONA. Ils traitent de leur impossibilité à se confondre malgré leur nécessité de convertir chaque masque en visage. A l’image de la schizophrénie du monde environnant.

C’est pour cela que le masque fait de nous des êtres capables de cohabiter. Nous construisons nos propres masques. Nous jouons à être un autre, jusqu’au jour où nous réalisons l'exil de notre véritable identité. Le temps fait son œuvre. Plus l’aiguille se rapproche de l’heure fatidique plus les masques deviennent sombres et graves. Naïveté et innocence des premiers masques et costumes ornent les photos fanées. Tout est devenu plus complexe. Les situations plus graves. Les costumes plus performants. Les masques plus sérieux. L’animosité plus agressive. Les forces d’attaque plus dissuasives. Leurs résultats potentiellement plus meurtriers. La surenchère promet une victoire totale, quitte à s’annihiler soi-même. Le circuit de l’horloge n’est finalement qu’un cercle vicieux.

5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 22:55

THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON 01
           
Tout cela c’est la faute de la télévision. Faut pas croire que si nous en sommes arrivés là, tout n’est que le fruit du hasard. D’ailleurs, le hasard n’existe pas. Voici mon argument : pour qu’il y ait fruit, il faut qu’il y ait fleur. Et la fleur du hasard, jusqu’à preuve du contraire, personne ne sait ce que c’est. Donc, la télévision vous l’avez voulu, vous l’avez eue. Arthur, Lagaf’ et Christine Bravo sont des désirs collectifs ou ne sont rien… Hmmm… Ah oui, pardon. Il y a une faille dans mon raisonnement puisqu’ils ne sont rien.

Reprenons.

            Tout cela c’est la faute de la télévision. Et d’un point de vue global. Pas la télévision à partir de l’ère Bouygues ou de l’ère Berlusconi. Non. La télévision depuis qu’elle existe. Certains disent que c’était mieux avant, mais c’est faux. Quand est-ce que la télévision c’était bien ? Quand elle était contrôlée par l’O.R.T.F. ? C’est vrai. C’était l’époque ou le racisme télévisuel n’existait pas : tout en noir et blanc. Depuis que la couleur est apparue, les films en noir et blanc font l’objet d’un ostracisme auquel aucune justice n’a encore voulu se confronter. Quand elle diffusait des reportages aussi objectifs qu’un discours de Frédéric Thiriez ? La langue de bois n’a jamais été résorbée. Quand elle présentait des débats intéressants ? Ils sont toujours autant ou aussi peu intéressants. Tout dépend du point de vue où l’on se place. Quand les humoristes pouvaient encore dépasser les limites ? C’était le cas sur des chaînes ou des émissions qui se voulaient décalées, en marge. Elles ont migré, mais elles sont toujours présentes, et parfois sous d’autres formes.

La vérité c’est que la télévision c’est à la fois pire et à la fois mieux. Le pire ce sont toutes les interdictions, les omertas et les lobbies. Le mieux c’est son évolution calquée sur celle de la société. Ce n’est malheureusement pas la télévision qui a fait progresser la télévision.

Les mêmes qui disent que c’était mieux avant disent aussi qu’au cinéma c’est tout de même mieux qu’à la télévision. Au moins, nous pouvons encore faire valoir la liberté d’expression. C’est encore faux. Au cinéma, on ne peut pas dire moins ou plus qu’à la télévision. Les rares exceptions qui contredisent cet énoncé sont les mêmes exceptions qu’à la télévision : des cas isolés, rares, souvent indépendants ou sous couvert d’indépendance.

A la radio, c’est la même chose. Une de mes amies s’est faite censurer le mot « vagin » dans sa chronique.

Le seul véritable endroit où tout peut encore se dire reste la scène de théâtre. Et peut-être la littérature. Mais certainement pas Internet.

« Non, non, rien n’a changé », comme le chantaient si bien Les Popples, ces petits chanteurs en peluche capable de se mettre en boule. Oui, c’est de la vanne que j’ai déjà sortie mais, moi aussi, je recycle quand cela me plaît ! Il a toujours été compliqué de se faire entendre et il le sera toujours. Télévision et cinéma, des liens interdépendants dont les comportements sont guidés par les tenants et les aboutissants de chacun. Parce qu’aujourd’hui c’est la télévision qui dirige le cinéma. Eh oui ! C’est ici que réside son véritable changement. C’est elle qui produit le cinéma. Elle formate donc les films en fonction de leur futur audimat quand ils seront programmés. La boule de papier sur laquelle se trouvait décrit ce fameux synopsis iconoclaste, si décalé et si brillant, traversa les airs dans une suspension langoureuse et molletonnée, pour finir violemment son doux vol au creux de la corbeille qui recélait d’autres projets tout aussi singuliers. Vous commencez déjà à entrevoir pourquoi nous avons le cinéma le plus pitoyable qui soit. Ce n’est qu’un premier élément de réponse. Il ne peut pas tout expliquer. Les anglais sont dans le même cas et ils sont quand même un cran au-dessus. Mais continuez à chercher. Quand vous trouverez comment l’Etat alloue ses subventions pour le cinéma, vous aurez un second élément de réponse tout aussi pertinent. Voire plus.

Il n’empêche. Le fait est.

            Tout cela c’est la faute de la télévision. Et si THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON connaît un succès populaire grandissant avec les années, ce sera encore une fois la faute de la télévision. Parce que le film de David Fincher nous ramène directement à la problématique qui différencie cinéma et télévision. « Comme beaucoup de films » sommes-nous tentés de dire. Le meilleur exemple étant IT’S A WONDERFUL LIFE de Frank Capra. Sorti en 1946, le film n’a pas été un succès immédiat. Ce n’est qu’avec les années qu’il a acquis la réputation que nous lui connaissons. A la différence de THE NIGHT OF THE HUNTER, ce ne sont pas les cinéphiles, les critiques et les différentes relectures du film qui ont institué sa célébrité. En fait, elle s’est forgée sur les multiples rediffusions à la télévision et spécialement pendant les fêtes de fin d’années, rendez-vous incontournables pour les familles qui prenaient un grand plaisir à se retrouver autour de ce film fédérateur.

Il faut dire que la télévision est un outil de narration bien meilleur que ne l’est le grand écran du cinéma. Ce qui explique que tous les grands films narratifs ou l’histoire importe plus que tout gagnent leur anoblissement télévisuel. A la base de cela, un processus physiologique très simple. Au cinéma, le sens qui prime est la vue. A la télévision, c’est l’ouïe. Voilà pourquoi l’attention d’un spectateur de télévision sera toujours plus grande que celle du même spectateur qui ira s’enfermer dans une salle pour mieux ressentir. C’est pour cela que la télévision dans son application a très vite laissé tomber les ramifications qu’elle entretenait avec le cinéma pour ne plus devenir qu’une illustration des images qu’elle nous soumet. Ce qui est à l’origine du problème épineux que rencontrent les documentaires actuels, qui ne sont plus que des copies de reportages télévisuels.

THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON semble réalisé dans le souci de remplacer PEAU D’ANE et autres THE WIZARD OF OZ censés égayer nos réunions familiales à base de cadeaux empaquetés, pour ne pas dire empoisonnés. Parce qu’il est difficile d’être complètement enthousiaste en sortant de ces 2 heures et 46 minutes de projection.

David Fincher.

Voilà un cinéaste que je n’apprécie pas particulièrement mais dont j’aime certains de ces films de manière très aléatoire. Son péché mignon c’est du vouloir trop en faire, de rajouter, de surcharger jusqu’à l’écoeurement, et force est de constater qu’il passe souvent la limite (la fin de FIGHT CLUB !!! Il devrait y avoir des tribunaux pour de telles fautes professionnelles). Comme l’on dit de certains comédiens qu’ils surjouent, l’on peut dire de David Fincher qu’il surréalise. Pourtant, dans son précédent film (ZODIAC), il avait fait preuve d’une cohérence plus tempérée, ce qui donnait énormément de poigne au film et tendait à prouver qu’il était revenu de tous ses fincherismes, en avait tiré les conséquences et s’engageait alors sur la voie de la maturité. Eh bien aujourd’hui, tout se complique. Certes, David Fincher est un réalisateur sur la voie de la maturité. Sa mise en scène est moins primesautière même s’il s’autorise quelques extravagances qui témoignent d’un engagement moins anonyme qu’il pourrait y paraître. Car, je les entends d’ici les critiques que je n’ai pas lus mais qui crient déjà à l’académisme. Je ne trouve pas que THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON ne soit pas un film fincherien. Au contraire, je trouve qu’il en a toutes les caractéristiques et que cet académisme si souvent brandi contraste fort mal avec un vocabulaire cinématographique loin d’être anonyme. Alors, bien sûr, il s’agit moins d’excentricités de toutes les minutes comme il pouvait se le permettre dans ses films avant ZODIAC, mais il n’en reste pas moins que les cadres, les jeux sur les lumières, les ellipses, les changements d’axes et caetera, tout cela relève d’une mise en relief de grand luxe et totalement maîtrisée. Et pourtant l’on s’ennuie agréablement devant THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON.

Décorum.

Tout y est un peu trop propret. Et pas forcément là où l’on pouvait s’attendre à des points critiques. Je veux parler des décors et des costumes. Parce que le film de Fincher, est un film en costumes, il ne faut pas l’oublier (avec tout ce que cela peut engendrer de guindé et de stéréotypé). Bizarrement, cela ne m’a pas trop gêné. Je trouve que l’ensemble est assez intelligent. Juste. Sans plus. Pas de grande fresque où l’on affiche les chiffres du budget. Déjà, rien que pour cela, nous sommes loin du récent REVOLUTIONARY ROAD qui faisait plus penser à un défilé de haute couture qu’à une reconstitution historique. Le film, qui était assez regardable, frôlait tout de même le débectant quand il s’attardait sur le travail des costumiers et des décorateurs. Si vous tendez l’oreille pour vous faire battre, vous pouvez même entendre leurs voix : « Vous avez vu comme on a bien bossé, hein ? Et puis, c’est pas de la fripe ! » Le meilleur passage, le plus drôle : la descente du train. Pas un seul homme sans chapeau ! Au cinéma, la vanité est une tige chocolatée ; la petite faiblesse qui vous perdra !

Dans THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON tout est très calibré. Tout semble à sa place. Pas vraiment d’aspérités. Manque le petit défaut qui fait le charme, la petite cicatrice qui témoigne d’un engagement quelque part, le poil qui gratte, l’autocollant en point d’interrogation que l’on a envie de soulever… C’est bien fait et cela se regarde bien. 2 heures et 46 minutes pourtant ! Là encore, je les entends ceux qui vont dire que le film est long. Je les attends surtout. Parce que c’est malhonnête de se défausser sur la longueur d’un film dès qu’il dépasse deux heures. Il existe des films d’une heure et demie épouvantablement longs ! Mais au lieu de rechercher les véritables causes, d’essayer de regarder quels sont les éléments à l’origine des faiblesses d’un film, il est bien plus facile de dire que le film est trop long. On peut aussi préférer faire son travail. Dans sa conception scénaristique ainsi que dans son découpage, THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON ne fait montre d’aucune longueur. C’est très varié, les évènements s’enchaînent facilement et le montage permet un rythme pas forcément rapide, mais en tout cas très tenu. Comme s’il nous attendait quelque chose en ligne de mire. Le but final. Une sorte de puzzle. Tous les éléments se dessinent peu à peu, les pièces se regroupent, jusqu’au finale qui fera sens. Et que nous attendons toujours ! Voilà bien le problème. Pendant tout le film, nous attendons qu’une connexion se fasse. En règle générale, elles se font par paquets ou tout d’un coup à la fin. L’habileté de David Fincher et de toute son équipe technique est de savoir nous amener à la fin du film sans qu’aucun sort ne nous soit réservé. C’est triste. Si bien que le film s’oublie très vite. Pas grave, il reste la télévision ! Passons au suivant.

Retour en arrière.

Avant de passer, je vais quand même vous dire pourquoi le film se prend constamment les pieds dans les haies. Et non pas dans Lahaie, ce qui est un autre sport. A l’origine, THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON est un scénario qui s’est retrouvé dans beaucoup de tiroirs avant que le film ne s’engage. Ce qui n’est pas forcément synonyme de quoi que ce soit en matière de réussite artistique. Exemples et contre-exemples se bousculant, se piétinant. Dans le film, l’histoire ne se résume à rien d’autre qu’à une storyline fort réjouissante, mais anecdotique et creuse. Le sujet est beau et l’histoire non conventionnelle. Il y avait là de quoi attiser notre curiosité. Avant tout par le principe même de Benjamin Button, qui naît vieux et ne cessera de rajeunir d’année en année. Nous pouvions prévoir de jolis thèmes à aborder : la régression, l’inversion, la négation, l’inadaptation au sein de la société et autres termes en -ion, bien que j’ai un doute sur morpion et Ben Gourion. Première curiosité, donc, ce personnage qui vit à l’inverse de chacun. Et quand je parle de curiosité, je n’oriente pas la discussion vers une sorte de voyeurisme que l’on trouvait dans certaines foires où l’on exploitait en les exhibant certaines personnes aux déformations physiques impressionnantes (ce qui est devenu aujourd’hui, dans une forme en apparence plus civilisée, les émissions type « Ca se discute » ; quand je vous dis que la télévision c’est l’art du recyclage !), non, je parle plutôt d’une curiosité revêtue de l’intérêt scientifique. Nouvelle étape : le documentaire dans le film. En tant que spectateur, pour croire à cette histoire incroyable, je veux des faits, je veux des détails, et je veux qu’on me les montre. De la cohésion fictive, bon sang ! Là-dessus, c’est presque réussi. Il est évident que les transformations de Benjamin Button s’opèrent sur toute une vie et que le film est limité à 2 heures et 46 minutes. Peu importe. Il existe des procédés techniques ou scénaristiques pour créer l’illusion, mais Fincher préfère occulter les diverses transformations. Nous sautons d’étapes en étapes. Pas de transition. Fincher est alors obligé de biaiser. En témoigne le récit de l'accident de voiture sur le mode « Et si... ? » (emprunt au FABULEUX DESTIN D'AMELIE POULAIN ?) Petit effet qui surgit comme un cheveu sur la soupe. Il ne s'agit que d'une enjolivure. C'est plaqué. Et cela se remarque d'autant plus que l'effet est maladroit. Fincher aurait dû laisser l'ellipse lorsque la voiture s'apprête à renverser Cate Blanchett, mais il ripoline le tout pour bien nous faire comprendre toutes les solutions issues de son petit jeu. Tout son percutant anéanti en moins de deux secondes ! David Fincher par excellence ! Quoi qu'il en soit, nos questions resteront donc en suspens. A travers ces grandes étapes, l’une d’entre elles reste la plus curieuse. C’est la dernière. En effet, l’histoire est celle d’un homme qui naît vieux avec le corps d’un bébé. Il était alors logique de penser qu’il allait mourir vieux mais avec l’apparence d’un bébé puisque nous sommes face à un cas de vie inversée. En fait, pas du tout. Brad Pitt redevient petit à petit un bébé comme il l’a été au début, le corps du vieillard en moins. Pourquoi pas. Mais très étrange. Car il n’est plus question d’inversion ou de régression. Les thèmes s’effacent. Difficile alors de savoir vraiment ce qui nous est raconté. Il ne reste alors plus qu’à se raccrocher aux faits.

FORREST GUMP.

C’est vrai que l’on songe souvent à ce film qui propose des recoupements dans l’écriture (récit dans le temps, grand amour persistant etc.) Le film de Robert Zemeckis est bien plus captivant. Par son personnage. Par ses personnages. Par ses microhistoires. Par leurs impacts. Sur Forrest Gump. Et sur les autres personnages. Tout est lié. Dans THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON, Brad Pitt est souvent en retrait, il participe peu à l’évolution de son personnage. Il interagit surtout sur ceux qui l’entourent. Du coup, le film se termine et nous avons l’impression qu’il l’a traversé d’un air éthéré, cherchant l’anonymat, agissant dans l’ombre, préférant ne pas trop être mis en avant. Voilà un film qui nous raconte l’histoire d’un personnage principal et nous en retenons surtout les figures secondaires ! Qui plus est, outre sa particularité, le personnage de Benjamin Button est complètement fade. C’est le jeune premier par excellence. Il en résulte un homme bien sous tous rapports, qui ne souhaite que le bien de ses amis les plus chers, d’une personnalité passe-partout. C’était donc ça la grande idée ! Benjamin Button c’est vous et moi. Nous sommes l’individu noyé dans la masse, mais cela ne nous empêche pas d’avoir tous une particularité qui nous est propre. Cela valait bien la peine que l’on y consacre un film de 2 heures et 46 minutes !

Et je ressors vide et souffreteux de cette projection qui me fait voir le scénario comme un monstre grossissant, nourri par les restes de cigares des producteurs les plus caricaturaux. Et j’attends que le film de Fincher fasse son effet. Rien ne passe. Le film ne parle de rien. Il ne fait que raconter une histoire. C’est pour la télévision. Ni plus ni moins. Mais j’ai quand même appris que le chemin de mon fauteuil à ma télévision est plus court que celui de mon fauteuil à mon cinéma. Et je me réjouis d’avance de ce que je vais pouvoir faire de tout ce temps gagné la prochaine fois que j’aurais envie de me faire raconter une histoire avant de m’endormir.

            Tout cela, c’est la faute de la télévision. Parce qu’un jour THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON battra le record d’audience pour sa dix-septième rediffusion. Parce qu’un jour il n’existera plus de grands écrans et que les films seront directement montrés à la télévision. Parce qu’un jour la télévision créera sa propre mort et qu’il sera temps de faire des films sur ce qu’il aurait fallu faire si un homme était né vieux avec toute la connaissance qu’un homme de son âge aurait accumulée, et qu’il nous aurait dit connaître la solution pour ne pas en arriver là, en tendant fièrement son petit doigt d’honneur.


THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON 02

20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 20:47

TWILIGHT JON FAVREAU

            C’est une question générationnelle. Nous avons essayé de comprendre pourquoi l’unité nous divisait, tout nous ramenait au constat verrouillé qu’il est des temps et des lieux, et qu’en attendant que quelque chose d’un peu radical prenne forme nous avions encore quelques années à subir Julien Doré, Jon Favreau, Philippe Sollers et autres Shirley & Dino. Alanguis sur le sol ; prétexte enchanteur pour s’élever dans les airs au son d’une voix hypnotique.

Résultat des courses : le Grand Famélique est non partant. Il n’a pas pu venir parce qu’il avait oublié de noter qu’il avait une séance avec son groupe de prière. N’empêche que nous, cela faisait plus d’un mois qu’on avait prévu de la faire aujourd’hui, la révolution. Alors, du coup, il va falloir reporter. Mais cette fois-ci, ce n’est certainement pas moi qui m’occuperai du planning. C’est dans ces moments-là que l’on s’aperçoit qu’on dit toujours « Les terroristes, les terroristes… », en attendant on se rend compte que ce n’est pas facile de mobiliser tout un groupe sur une seule et même journée ! C’est sûr, c’est plus facile de motiver les troupes quand on dispose d’une centaine de vierges. Nous, on n’avait que des dessus de lit en velours côtelé à offrir…

Tout ça parce que je leur avais fait part de mes réflexions sur la publicité mensongère arborée de manière provocante sur l’affiche du film TWILIGHT. Tout cela avait fini par réveiller l’ogre qui sommeille en nous, et nous finîmes par nous recueillir en salle obscure devant ce premier numéro qui surfe sur la vague de succès précédents. Que voulez-vous ? Une grande frite et un Coca-Cola ! Cela arrive souvent que certains films établissent les règles à venir pour l’exploitation commerciale de longs métrages dans la même veine. En 1996, SCREAM relança la mise en chantier de petits films d’épouvante à base de poils qui se hérissent et d’étudiantes qui crient dès qu’elles se cassent un ongle (activité de hurlement décuplée grâce à leurs nouvelles capacités pulmonaires que leur permit la chirurgie esthétique) ; en 1990, PRETTY WOMAN fut à lui seul une franchise qui estampilla bon nombre de films sans ambition qui ne reculaient devant rien pour faire rêver la bonne à tout faire de moins de 50 ans (ces films n’étant que des traités contemporains où l’intitulé pourrait se résumer par : « Comment devenir une femme parfaite et faire plaisir à son mari dès qu’il rentre du travail ») ; dès 1999, MATRIX assura la viabilité commerciale des trilogies et précipita certains projets comme LORD OF THE RINGS ou HARRY POTTER (rappelons que le prototype de la viabilité n’est pas un parangon de celui du systématisme, comme l’a prouvé Claude Lelouch, pris dans les mailles de son filet étiqueté LE GENRE HUMAIN, nouvel exemple qui étaye notre thèse d’opportunisme eu égard ce dénommé). Sur le même mode nous arrive donc aujourd’hui TWILIGHT, qui est censée être la première partie avant la seconde. C’est bien foutu, quand même ! Autant vous le dire tout de suite, ce que vous avez appris grâce à toute la campagne de publicité du film est tout ce qu’il y a à savoir. Vous n’apprendrez rien de plus en allant le vérifier. Voilà donc 8,60 euros et un peu de temps d’économisés.

Le meilleur moyen de relancer le pouvoir d’achat c’est encore une fois « La lumière vient du fond » !

            Nouvelle problématique générationnelle. TWILIGHT s’appuie sur la refonte des codes. Aujourd’hui, les vampires peuvent survivre à la lumière du jour. Cela nous le savions depuis bien longtemps. Alors c’est dans les jeux de rôle que les scénaristes ont dû aller piocher pour essayer de nous surprendre. Les caractéristiques des vampires varient en fonction du clan auquel ils appartiennent. De cette manière, presque chaque vampire a ses propres attributs. Untel voit sa force décuplée, un autre peut se dématérialiser, un autre peut se téléporter, un autre ne supporte pas la vue des vignettes Panini, encore un autre se désintègre sous l’urine de nain germanique atteint de botulisme etc. D’autres nous avaient auparavant abreuvés de ces nouvelles races de vampires et TWILIGHT n’est rien de plus qu’un film de vampires post-moderne sans grande inventivité. Jusque-là, pas de quoi faire une banderole. Mais le vocabulaire de ces suceurs de sang est une notion qui peut laisser pantois. Peut-être une idée nouvelle lorsque certains se disent végétariens…

- Ah ! La voilà, la nouveauté ! Des vampires végétariens ! Des vampires qui ne suceraient pas le sang mais mangeraient des végétaux à la place.

- Des humains, donc.

- Oui, mais en plus ce serait des vampires. Ils déambuleraient parmi les vivants.

- Comme Bruce Willis dans THE SIXTH SENSE ?

- Voilà !

- Mais ils suceraient le sang ?

- Non ! Puisqu’ils seraient végétariens.

- Ah ! Donc s’ils ne sucent pas le sang ce ne sont pas des vampires.

- …

- Bon, d’accord. On garde les vampires. Et on garde aussi « végétarien » pour dire qu’ils ne se nourrissent que du sang d’animaux. Comme ça, référence aux mots que les jeunes emploient sans savoir de quoi ils parlent. Identification. Empathie. Queue qui bat de droite à gauche. Jappements.

- Je signe... Un After Eight ?

- Wouaf !

C’est toujours intéressant de savoir ce qu’il se dit dans le bureau d’un producteur.

Résultat des courses : les producteurs, les vampires, les jeunes, Bruce Willis et les chiens ne parlent pas la même langue que nous. D’où l’importance de se questionner sur THE SIXTH SENSE avant d’entreprendre toute révolution. Dites donc, ce n’est pas un peu con ce film où Bruce Willis n’a jamais faim, ne mange ni ne boit jamais, pose des questions à des personnes qui ne lui répondent pas et s’étonne à la fin d’être mort ?

KRISTEN STEWART    ROMEO + JULIET

Dans TWILIGHT, la révolution ce sont les jeunes qui la font. Le film est fait pour eux. Il est clairement ciblé pour adolescents même s’il nous épargne tous les « So fresh ! », « Next ! » et autres expressions qui pourraient désarçonner le cadre à la cravate en cuir qui se serait égaré devant ce film. Tous les vampires ont une allure de jeunes et des préoccupations de jeunes. Gros problème de générations. Car c’est justement la lignée qui serait le facteur le plus intéressant chez les vampires ; les histoires de clans n’étant rien d’autre que des problèmes déjà ressassés puisqu’ils concernent aussi les humains. Mais les vraies questions, les vraies attentes sont déjouées. Moi qui ne manque jamais une occasion pour m’insurger contre cette ignoble idée d’introduire des quotas de minorités dans les films, je me demandais ce que cela allait donner dans TWILIGHT. Pensez donc ! Un black au teint blafard, j’attendais de voir comment ils allaient faire cela. Voilà qui aurait été bienvenu et qui aurait vraiment sorti nos amis coloriés des emplois qu’on leur attribue généralement. TWILIGHT : ghetto cinématographique, film raciste. Après tout, ils ont bien traité STARSHIP TROOPERS de film fasciste ! Il n’empêche que TWILIGHT c’est bien l’idée d’une étrangère qui rejoint une communauté peu ouverte aux autres. Tu la sens pointer la grosse leçon de tolérance, avec ses gros phares qui éclairent dans la nuit noire ? Révolution ! Et s’il vous manque encore une raison pour vous rallier à ce mot d’ordre le poing levé, il vous suffit de vous rappeler ce que je vous disais la dernière fois à propos de l’affiche du film. Et là, je vais revenir sur ce que j’ai dit : il ne s’agit pas d’une publicité mensongère mais d’une publicité doublement mensongère. Je rappelle la formule mise en accusation : « Un Roméo & Juliette fantastique qui a bouleversé le monde entier ». Outre ce que nous avons déjà démontré, TWILIGHT n’a aucun rapport avec « Roméo et Juliette ». La pièce de William Shakespeare nous parle de deux adolescents qui tombent amoureux, mais leur amour est perturbé par la haine que se vouent les familles desquelles ils sont issus et qu’ils ne veulent pas trahir. Ce sont les enjeux entre ces deux clans qui vont avoir raison de leur relation. Mais TWILIGHT n’est nullement un film qui en adapte les grandes lignes. Les deux adolescents ne font pas partie de clans ou de familles qui s’opposent et jamais leur amour ne sera mis à mal puisque Kristen Stewart est très vite acceptée dans le clan vampire. Il est donc normal que les deux jeunes s’unissent à la fin et ne se retrouvent pas à jamais éloignés par le poison. Le seul trait commun qui reste c’est une histoire d’amour. Mais à ce petit jeu-là, TWILIGHT est aussi proche de ROMEO + JULIET que de LOVE STORY, THE ENGLISH PATIENT ou 7 ANS DE MARIAGE.

Voilà pour l’ordre du jour. En ce qui concerne les faits secondaires, et pour nos amis avides de sensations fortes, on ne suce pas beaucoup non plus dans TWILIGHT. Déception de la jeune mariée.

            TWILIGHT ou le feu aux poudres. Le déclencheur d’états incendiaires, le dynamiteur des patriotismes les plus forcenés, le siège permanent de l’état de guerre, la mère de tous les vices. La révolution était toute entendue. C’est même le Grand Famélique qui se montrait le plus enragé, surgissant tout à coup de derrière le canapé et se ruant vers nous en criant : « Attrapez-les tous ! Pokémoooooooooooooooooooooooon !!! ». En même temps, personne ne s’attendait à ce qu’il discourt sur les fractales. Cela ne faisait pas très sérieux mais valait mieux que toutes les rodomontades du Régent. Pour ceux qui ne le connaissent pas, et je sais que vous êtes vous tous, sachez que vous ne perdez rien et qu’un tel caudataire mérite à peine que l’on mentionne son nom. Mais son introduction est nécessaire pour la suite des évènements. Comme disait le jeune marié. Nouvelle preuve qu’il n’est pas nécessaire de s’entourer d’amis pour fomenter le nouvel ordre mondial.

Le Grand Famélique s’étant calmé, il fallait inférer du cas TWILIGHT un ordre de révolution contre lequel personne n’oserait aller. Il fut total. Par la suite, je réfléchirai à cela et me dirai que c’était bien normal, après tout. Si l’on veut faire la révolution c’est pour tout changer de A à Z, pas pour mettre hors d’usage 2 ou 3 caténaires. Non, nous parlions d’une vraie révolution. Pas une fausse couche comme en mai 68 où l’on peut dire qu’il ne s’est rien passé, si l’on se penche précisément sur cette période de l’Histoire. Qui dit révolution s’accorde bien plus avec l’épisode de la Commune qu’avec tout épisode de « Melrose Place ».

L’affaire était lancée et nous étions prêts à intégrer à nos côtés tous ceux qui croient dur comme Rocco qu’Elvis et Jim sont encore vivants dans une île du Pacifique.

CYRIL COLLARD    LES NUITS FAUVES

            Il s’agissait de ne pas se louper. Pour ce faire, tout planifier. Ne rien laisser au hasard. Une documentation optimale. Je décidai alors de revoir LES NUITS FAUVES. Une idée pas si saugrenue qu’elle pouvait en avoir l’air. Mais une idée n’a pas d’« r », me direz-vous. Une chambre, elle, en a toujours un. Les puristes parlent alors de chambre à « r ». Et l’on a beau changer d’« r » (cela tombe bien j’ai un grand bol d’« r », voilà j’en mets un autre à sa place), eh bien nous constatons finalement que « chambre » à toujours le même « r ». Mais, avec une grosse loupe, nous remarquons que c’est un drôle d’« r » puisqu’il essaie de se faire passer pour l’« r » du temps. Or, l’analyse de ce mot nous renvoie à la même conclusion que pour « idée ». Il fallait donc être un peu plus futé que la moyenne pour s’apercevoir que cet « r » est multiemploi puisqu’il s’agit de l’« r » de rien, mais c’est aussi l’« r » de la Castafiore dont vous ne reconnaîtrez pas ici les paroles :

Juste une mise au point
Sur les plus belles images de ma vie
Sur les clichés trop pâles d'une love story
Sur les tam-tams d'une femme sans alibi
Qui rêve toutes ses nuits
Juste une mise au point
Pour un petit clin d'œil de survie
Pour tous les fous, les malades de l'amour
Pour toutes les victimes du romantisme comme moi
Juste un petit clin d'œil, une mise au point.

17 ans en arrière, LES NUITS FAUVES avait fait l’effet d’une vraie révolution dans le paysage cinématographique français. Que devient une révolution une fois qu’elle est devenue l’apanage d’un peuple ? A vrai dire, il n’y a eu révolution que parce que le phénomène a été proclamé en tant que tel. Mais LES NUITS FAUVES n’a rien changé à quoi que ce soit. Il n’en demeure pas moins que le film continue à receler un trésor brut qui ne se laisse pas si facilement apercevoir.

Ce qui choque avant tout ce sont les défauts techniques du film. Il y en a pléthore. C’est presque un concours agricole. Le découpage est souvent approximatif. Le travail sur la lumière a été fait un premier mai. Les faux raccords partent en croisade. L’ombre du caméraman porte souvent sur les acteurs proches de la caméra. Dans la rue, les figurants regardent la caméra d’un air stupéfait ; témoignages de tournages à l’arrachée, parfois volés, sûrement sans autorisations. Le personnel technique se distingue parfois dans le reflet d’une vitre. Bref, c’est à n’en plus finir. Si l’on s’arrête à ces détails, le film peut s’apparenter à un amateurisme de grand standing mais, bizarrement, LES NUITS FAUVES transforme ces inconvénients en bénéfices dont la rémunération augmente au fur et à mesure que le film se déploie. En partie parce que tous ces accrocs sont issus d’une même vitalité dans la manière de tourner. Ce qui ne s’est pas épuisé : une énergie féroce, des pulsions de vie immodérées, une fougue et une rage incandescentes. Le film a un côté constamment aléatoire. Il passe d’états contradictoires en états complémentaires en faisant preuve d’une grande cohérence. Il se lit sur un rythme effréné même dans les moments de pause ou quand le découpage semble plus lâche. C’est d’un impact assez fascinant parce qu’il ne répond à aucune logique scolaire. LES NUITS FAUVES est un film impulsif. Il a d’ailleurs été tourné de cette manière. Le prévu et l’imprévu sont des quidams qui longent le même chemin.

Parce que l’unité de la vie est de faire cohabiter les axes contraires.

Le film de Cyril Collard est obnubilé par son sujet. C’est la charge émotionnelle qui l’emporte à tout moment. Parfois, elle n’arrive pas à faire oublier que le jeu sur les axes est sujet aux humeurs du réalisateur, qu’un certain symbolisme est lourdingue et aujourd’hui complètement dépassé, ou que bon nombre de répliques paraissent Stabilo Bossées comme lorsque Cyril Collard s’adresse à Romane Bohringer quand il la filme pour le casting qu’il lui fait passer, ou encore quand lui et Carlos Lopez discutent de la souffrance.

C’est étonnant comme la vie dans ce qu’elle a de plus sordide arrive à faire écho aux rêves d’une personne qui se sait condamnée. Et c’est d’autant plus agréable que cet élément qu’est la maladie ne devient jamais un truc de mise en scène dissimulé pour faire pleurer dans les chaumières. Cyril Collard préfère s’aventurer dans la mise en scène plutôt que de garder un œil exhibitionniste. Vous remarquerez que sa façon de faire de la mise en scène n’est quasiment que de la direction d’acteurs (ce qui corrobore le fait que le chef opérateur a fait l’impasse sur les lumières). Il est fort à parier que Cyril Collard ait vu les films de Maurice Pialat tant sa façon de s’y prendre avec les acteurs et ce qu’il obtient d’eux se calque sur le travail du réalisateur de LA GUEULE OUVERTE. L’improvisation fait la part belle à une fougue hallucinée où des racines touchent le comédien avant de trouver leurs ramifications dans son travail. Cette impétuosité imprègne le film et le rend hypernerveux. LES NUITS FAUVES est un film sec qui tend vers un ultime saut dans le vide.

LES NUITS FAUVES c’est l’obsession continuelle de s’éprouver pour savoir ce qui se cache derrière l’expression « être en vie ».

            « Pareil. La révolution c’est bien beau, mais encore faut-il la faire pendant que nous sommes encore en vie ! » avait fini par éructer le vieux con. C’est sûr que lui, ça lui pressait que ça arrive, parce qu’il savait très bien que son corps n’aurait pas le courage d’attendre la prochaine. S’agissait juste de trouver ce qu’on allait bien pouvoir faire, les armes à la main. « Et si on faisait la révolution pour la réhabilitation du short de bain dans les piscines ? » Vous aurez bien évidemment reconnu le sale con dans ses œuvres ! Tout n’est pas rationnel dans le cerveau de certains.

C’est là que le Régent a sorti : « Et si on s’attaquait directement à Nicolas Sarkozy en lui démontrant preuves à l’appui que toute sa politique est faite en dépit du bon sens ? » On a vite compris qu’on allait s’attirer des emmerdes, alors on a laissé tomber.

On sait qu’il y a toujours des trucs à changer mais quand il s’agit de trouver quoi, ce n’est pas une mince affaire. Le petit con voulait qu’on abaisse la hauteur de la barre pour accéder aux manèges dans les fêtes foraines, le pauvre con voulait plus d’argent, le gros con voulait augmenter les étages du Big Mac, la connasse voulait organiser des concours de Rubik’s cube pour daltoniens etc. Cet exercice de la surenchère aurait pu nous faire croire à une vente privée sur Ebay. En tout cas, ils s’entraînaient dur. Chacun affichait sa connerie aussi haute qu’un gitan de Camargue tient sa guitare. Bande de cons !

SEVEN POUNDS    HOWARD DEUTCH

Tout cela me faisait terriblement penser à un film de Gabriele Muccino avec Will Smith : SEVEN POUNDS. Les mêmes qui nous avaient donné deux ans plus tôt l’un des pires films jamais vus : THE PURSUIT OF HAPPYNESS, mélo dégueulasse, froidement démago. SEVEN POUNDS ne vaut guère mieux. Son scénario est d’une bêtise assez luxueuse, encore une fois à la recherche de la moindre larme (une confection lacrymale dont l’élevage se fait en batterie), n’offre qu’une vision unique de la rédemption, bassement moralisatrice, où le totalitarisme se concrétise ici par la théorie de la propagation du bien comme critère de réhabilitation. A trop vouloir éviter de faire de Will Smith un être abject (en commençant de cette manière, l’histoire aurait enfin pu amener un point de vue original), SEVEN POUNDS tombe dans le ridicule primaire, celui d’une société qui donne des leçons et qui ne juge qu’en apparence. Narrativement, le film est en retard de plusieurs décennies. Le réalisateur nous cache le plus longtemps possible ce qui torture Will Smith, le souvenir qui le hante, alors que le film n’a de raison d’être qu’à partir du moment où l’on sait pourquoi il agit de cette façon. Cela aurait dû être dit depuis le départ, mais ce qui intéresse Gabriele Muccino c’est de nous dire que quelque chose s’est passé à un moment donné de la vie de Will Smith et que, depuis, il a un comportement philanthropique envers certaines personnes, mais qu’il ne nous dira ce qu’il en est qu’en fin de film. Pourquoi ? Juste pour jouer au petit malin. « Moi, je sais une chose que tu ne sais pas et il va falloir être très gentil, aller jusqu’au bout du film si tu veux que je te la dise. » C’est long et insupportable. C’est ce qui me fait dire qu’un mauvais film comme cela, à ce niveau-là, c’est athlétique. Il faut s’entraîner pour être aussi doué dans l’irritabilité, il n’existe rien d’inné là-dedans. 9,69 secondes au 100 mètres, il ne faut pas me faire croire que ces sportifs sont élevés à l’eau de source et au pain complet ! (Je rappelle que tous les sportifs sont des pédés, c’est prouvé scientifiquement, ce qui est une bonne raison pour arrêter le footing, par-là même jusqu’à arrêter de courir pour rattraper un bus.)

            Je préfère largement un film comme MY BEST FRIEND’S GIRL d’Howard Deutch. Réalisateur étonnant, de qui nous n’attendions plus grand-chose après avoir signé de piètres œuvres qui répondent au nom de THE WHOLE TEN YARD, THE REPLACEMENTS ou encore GRUMPIER OLD MEN. Tiens, c’est aussi lui qui a signé le pilote de « Melrose Place » ! Et pourtant sa carrière avait très bien commencé avec le rafraîchissant PRETTY IN PINK, sur un scénario du grandissime John Hughes. MY BEST FRIEND’S GIRL resitue plutôt son auteur dans cette première période. Ici, Howard Deutch semble être à l’aise avec l’humour de son temps. Un rire décomplexé en ce qui concerne les références sexuelles et quelques gags de mauvais goût fièrement assumés. Le tout est donc très drôle, à l’image du générique de début, très classe, sur une musique particulièrement jouissive, où le personnage de Dane Cook campe en deux temps trois mouvements un vrai salaud qui s’attire toute notre sympathique. Avec lui, l’immoralité devient une vertu puisqu’elle est mise au service de la cause des nantis. C’est assez jouissif de voir comment il abuse de son aura auprès des femmes.

Alors, bien sûr, tout n’est pas au diapason du point de vue de la mise en scène et le scénario tourne parfois au vaudeville, mais le film garde un tel luxe au niveau de l’interprétation et de la mise en valeur des gags que le rythme n’est jamais lâche et que l’on passe un bon moment, en sachant que l’on n’a pas vu un chef-d’œuvre, mais qu’en matière de comédie c’est encore les américains qui sont plus proches de la révolution que nous.

GABRIELE MUCCINO DANE COOK

            Pourtant, cela ne devrait pas être si compliqué de trouver une idée. Une bonne idée… S’inspirer des exemples historiques. Comment a-t-il fait déjà celui qui a crié « Eurêka ! » dans sa baignoire ? Je ne me rappelle plus son nom… Pas Cloclo, l’autre… Bon, ce n’est pas grave.

            Encore du Eastwood ! Quelques semaines après le trop acclamé CHANGELING, il nous revient avec un nouveau film : GRAN TORINO. Evidemment, nous y allons à reculons. Le Clint, nous l’aimons bien mais nous le préférons comme comédien (formidable dans le pas terrible MILLION DOLLAR BABY, n’est-ce pas ?)

Depuis un bon bout de temps, Clint Eastwood = Pedro Almodovar.

A un moment de leur vie (qui correspond généralement à une reconnaissance officielle des professionnels de la profession), ils ont décidé de changer complètement leur fusil d’épaule, de raccrocher toute velléité de faire quelque chose d’un peu original, de revoir leurs prétentions à la baisse. Dès lors, ils font leur cinéaste de brasserie. Chacun s’oriente vers le film grand public, fait de bons sentiments, pas trop dérangeant, si possible avec une histoire assez émouvante pour glorifier le talent du réalisateur. Mais si l’on s’approche de près de ce qu’ils nous offrent dans leur film, point de révolution. Pire que tout : du balisé, de l’attendu, de la consommation de masse.

Avec GRAN TORINO (titre sublime), Clint Eastwood ne sort pas de la brasserie et continue son show. Un peu comme dans SEVEN POUNDS, il essaie de « salir » son personnage, de ne pas le montrer comme quelqu’un de bon, doté des meilleures intentions. Il essaie de nous faire croire que le vieux est quelque peu réactionnaire, qu’il appartient à la droite américaine, celle qui ne s’éloigne pas à plus de deux mètres d’une arme à feu, qu’il est raciste bon chic bon genre, un peu facho sur les bords et beaucoup au milieu. Tout cela pour mieux dissimuler qu’au fond de lui il y a quand même un cœur qui bat, et qu’il va apprendre qu’ils sont quand même plus sympas qu’on ne le croit, ces bouffeurs de riz. Vous l’aurez deviné, c’est l’occupant qui a le mauvais rôle. Le blanc est un individu assimilé à un rapace, le bouffeur de riz, lui, une victime qui fait profil bas et qui essaie de s’intégrer du mieux qu’il peut. Sauf que tout cela n’est pas tout à fait exact. Si le blanc est irrécupérable (à part Eastwood, car la belle leçon d’humanité c’est de nous dire qu’au fond nous valons tous la même chose), les communautés ne sont pas clairement identifiées comme l’ennemi à tout prix. En fait, le racisme de Clint Eastwood est primaire quand il s’agit de méconnaissance. Lorsqu’il côtoie ses voisins asiatiques, il s’aperçoit qu’il a plus d’affinités avec eux qu’avec sa famille. Et puis, il y a ce qui pourrait passer pour du racisme et qui n’est qu’un point de vue, peut-être étriqué mais rigoureux, et en tout cas sincère. Il agit en fonction de ce qui lui paraît être juste : on ne braque pas les gens, on n’embête pas les jeunes sans défense dans la rue etc. Disons que c’est sa manière de se faire respecter, aussi extrême soit-elle. En fait, ce racisme n'est rien d'autre qu'un jeu. Car aucune communauté n’est prise à parti plus qu’une autre. Pour lui, l’étranger n’a ni couleur de peau ni accent particulier. L’étranger c’est celui qui envahit son espace privé. S’il a une couleur de peau et un accent, il s’en servira comme raillerie envers lui, de la même manière qu’il se sert de son arme. A ce titre, il est intéressant de voir tous les sobriquets qu’utilise Clint Eastwood et qui prouvent qu’un « négro », un « chinetoque » ou un « youpin » peuvent être employés indifféremment comme une insulte ou une marque d’affection. Il n’empêche que la société ne fait pas la différence puisqu’elle condamne leur emploi. Et c’est très important parce que cela conditionne le rapport que chacun a envers les personnes qu’il croise au quotidien. Le voisinage est flouté, le rapport au prêtre est flouté, même les rapports entre personnes de même communauté est flouté. Tout s’amalgame et aboutit à une confusion où siègent les suspicions les plus basiques, avant qu’elles ne s’enflamment et deviennent les cendres de la haine.

GRAN TORINO BULLITT

A part cela, la première partie du film est longue à démarrer. Il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent concernant la mise en scène. C’est du travail scolaire. On met dans le cadre ce qui doit être compréhensible par le spectateur et basta. D’ailleurs, ils sont très signifiants tous ces commentaires qui soulignent ce qu'il se passe à l’écran et qu’un simple effort de mise en scène aurait suffi à faire passer sans Stabilo Boss. Exemple : le moment où Clint Eastwood sort sa Gran Torino. Il boit une bière sous son porche et l’admire, puis il déclare qu’il la trouve vraiment belle ! C’est un cas d’école. Comment gâcher une scène en en rajoutant plus qu’il n’en faut. Dans notre langage, on appelle cela l’effet Maxwell qualité filtre.

Voilà donc un film pépère comme sait si bien les faire notre bon vieux Clint. C’est téléphoné de A à Z, sans grande invention, sans lyrisme, mais il paraît que cela fonctionne parce que ça réchauffe le cœur des masses populaires. C’est quand même un peu mieux que CHANGELING mais nous sommes loin du réalisateur qui nous a donné PALE RIDER.

Ce n’est définitivement plus le Clint Eastwood que nous avons connu, c’est son double d’anti-matière.

            Et puis, n’hésitons à faire un petit retour sur BULLITT. Kurt Cobain disait que sa génération (la mienne, accessoirement) est la dernière génération à connaître l’innocence. C’est ce qu’anticipait déjà le film de Peter Yates en 1968. Jacqueline Bisset reprochait à Steve McQueen de vivre dans les égouts. C’est bien peu de choses comparé à notre époque. Il n’empêche que ce dernier allait s’apercevoir qu’il n’est pas de bons ni de méchants. Tout cela ce sont des idées marketing qui servent à rendre la vie plus soyeuse. Certains disent que cela nous rachète une conscience de savoir que d’autres oeuvrent pour la paix dans le monde. Il y a l’Axe du Mal et il y a l’Axe du Bien. Dans notre langage, nous appelons cela du storytelling. Donner une explication à tout. Trouver des raisons. Légitimer des actions. Rattacher une catégorie de personnes par une histoire qui saura l’émouvoir. Mais la dichotomie se fond dans les faits. Les flics agissent comme les voleurs. Les méthodes de l’Axe du Bien se rapprochent de celles de l’Axe du Mal. Autant de tortures d’un côté que de l’autre. Autant de manipulations. Il n’y a rien de triste là-dedans. Peut-être que ça l’est le jour où vous le découvrez. Mais après, vous comprenez que c’est comme cela que le monde fonctionne. La société est pourrie, mais ce n’est pas triste. Ce qui est triste c’est l’hypocrisie qu’elle véhicule, cette propension qu’elle a à justifier le moindre de ses crimes pour le bien des uns.

Dans BULLITT, Steve McQueen dit à Robert Vaughn : « Vous allez votre chemin, je vais le mien ». C’est le seul moyen de rester intègre vis-à-vis de tout cela. Il n’empêche qu’il va s’apercevoir qu’il s’est fait manipuler de A à Z et qu’il est parvenu à faire ce contre quoi il luttait. Car Steve McQueen a tué un homme dans BULLITT, et c’est ce qu’il voit à la fin du film lorsqu’il se regarde dans un miroir. Parce qu’il avait toujours crû que la police était là pour veiller sur chacun. C’est triste, mais cela ne changera rien au fait que, le lendemain, dans la même ville, dans le même pays, sur la même planète, des individus vont se lever pour aller travailler dans une société qui tue. Et tous les clans sont égaux devant cet état de fait.

            Voilà ce qu’il reste quand la révolution est repoussée au lendemain. Du bon, du moins bon, mais toujours de quoi s’occuper. Et puis ça change du Mille Bornes. Je venais de comprendre que la révolution, cela n’était pas le fait de ma génération. Les rats quittent l’Opéra ! Et c’est bien dommage, parce que je l’aurais bien fait, moi, la révolution. D’autant plus que je n’avais rien prévu aujourd’hui, 124 ans jour pour jour après la construction des premières montagnes russes mécaniques et en circuit, à Coney Island.

12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 02:00

            Parfois, j’ai de grosses lacunes. Je viens d’apprendre une base, une chose essentielle que tout être humain normalement constitué (c’est-à-dire avec le bon sens en action, qui mange 5 fruits et légumes par jour, boit 5 vins et spiritueux par jour, qui ne laisse pas sa place aux personnes âgées dans le métro, justement pour ne pas leur ressembler au même âge (car c’est en laissant sa place quand on est jeune qu’on se fracasse le dos à rester accroché à la rampe et qu’on finit inévitablement comme ces vieux débris), et disposant d’une propension vertigineuse à frôler la crise cardiaque lorsqu’il entend dire par Jean Gabin dans les bonus DVD du CHAT que, pour faire un bon film, il ne faut qu’une seule chose : un bon scénario ! Ah, Jean Gabin ! Très N. F. ! Personne n’ose y toucher, respect du patrimoine culturel CATHERINE HARDWICKEfrançais oblige. Pourtant, tout Jean Gabin qu’il est, il en a dit des conneries en faisant son tiercé. Et son ami Jean Renoir, lui, il en a filmé. Jean Gabin et Jean Renoir, les Jean Goret de notre capital artistique), que tout être humain normalement constitué, étais-je donc en train d’écrire, connaît depuis sa plus tendre enfance, celle des après-midis d’été, allongé sous le cerisier en fleurs (- En été ? - Ta gueule !), écoutant cette douce logorrhée musicale du trio composé de Jean-Jacques Travolta, Guy Cul et Mouloud Rochat (sauras-tu retrouver le nom de ce groupe qui nous a donné l’une des plus belles reprises du générique de « Maya l’abeille » et dont l’intelligentsia maoïsto-brechtienne du show-business parisien a finalement eu la peau ; une peau aujourd’hui vendue par morceaux sur Ebay ? Indice : une photo du groupe s’est délibérément glissée quelque part dans cet article aux phrases bien trop longues), et sirotant cette sirupeuse boisson des Dieux que l’on nomme Canada Dry, breuvage avec lequel fut élevé Louis Garrel (ça ressemble à un comédien, ça bouge comme un comédien… Vous connaissez la suite), c’est donc à l’ombre de ce merisier en fleurs (ce n’était pas un cerisier tout à l’heure ?), qu’une légère brise surgissait en vous caressant les joues, tout comme venait à le faire, quelques instants plus tard, votre grand-oncle de 55 ans sur vos cuisses à demi-dénudées. C’était la belle époque. Bien entendu, tout cela n’est valable que pour les gens normaux. Sinon, vous en arrivez à l’aube de vos 34 ans en apprenant qu’une critique ne s’écrit jamais à la première personne du singulier. Quoi ? Comment ? Qu’est-ce ? Qu’ouïe-je ? Quel est donc ce grand démiurge qui pointe son doigt vers moi, et dont la cape virevolte au vent, illustrant la fureur qui se dégage de tout son regard inquisiteur ? Non, je ne savais pas. Oui, j’apprends. Etrange règle qui condamne le critique à éviter le « je » alors que son métier n’est que de parler de lui. Ce qui est étrange n’est pas de ne pas connaître une chose, on en apprend tous les jours comme le veut la coutume populaire (vous-mêmes, savez-vous pourquoi les BN sourient alors qu’ils savent qu’ils vont être mangés ?), non, ce qui l’est beaucoup plus c’est que j’ai toujours construit mes tournures en essayant de privilégier au maximum la première personne du pluriel. A plusieurs, ce n’est pas forcément meilleur. Il n’empêche, l’écho de plusieurs voix donne du relief aux appels de détresse. Faire l’amour pour oublier sa solitude. Se noyer dans l’autre. Nouvel essai pour investir le corps de l’autre. Si ma critique vous parvient c’est un peu le cri de ma jouissance qui dépasse le mur du son.

Moi qui me croyais normal…

Pour toutes ces raisons et aussi parce que nous n’irons plus nous tenir par la main sous le cerisier en fleurs, le reste de cet article sera entièrement rédigé à la première personne du singulier.

            Je passe sur tout ce que cela m’inspire et profite de la parole qui m’est donnée pour recentrer le débat et m’auto-étonner lorsqu’un bus passe devant moi. Il porte une toque qui indique sa destination, ainsi qu’une casaque qui fait de la publicité pour TWILIGHT, le film de Catherine Hardwicke, dont je vous recommande son premier film : le très réjouissant THIRTEEN. TWILIGHT est un cas éhonté de publicité mensongère orchestrée par des distributeurs crapuleux qui ne reculent jamais devant la surenchère de la vente forcée. La publicité se lit en ce sens : « Un Roméo & Juliette fantastique qui a bouleversé le monde entier ». Au premier abord, je me dis que voilà une idée vraiment osée de valoriser William Shakespeare de la sorte. Prendre le risque de comparer son film (que l’on considère comme un bon film, comme tous les films que l’on essaie de vendre quand on est distributeur) à une œuvre de William Shakespeare, voilà qui force le respect, un peu comme si Johnny To sortait son prochain film avec l’accroche : « Aussi brillant que du Mishima ». Un pari d’autant plus risqué qu’aujourd’hui, pour le jeune en quête de repères, William Shakespeare c’est ringard. Shakespeare c’est un peu, et je cite : « l’autre baltringue en bouclettes qui jouait des films en direct que personne n'allait voir au temps du noir et blanc ». Mais en jouant un peu moins les Candide, je comprends vite qu’il ne s’agissait pas d’établir un parallèle intelligent, mais bel et bien de d’associer TWILIGHT à un autre film très côté auprès des jeunes, et ce afin d’attirer ce public, puisque TWILIGHT est fait pour lui. En d’autres termes c’est du ROMEO + JULIET de Baz Luhrmann dont il est question. Je me disais bien que, vu l’outrageante outrecuidance d’une telle publicité, elle ne pouvait certainement pas valoriser l’écriture shakespearienne. C’est dans le royaume des distributeurs qu’un fruit se pourrit et sent de plus en plus fort. M’enfin, de là à parler au nom du monde entier alors que le film n’était pas encore sorti en France, ni même en Norvège ou encore en Egypte, en Autriche, en Equateur ou au Japon, pour exemples, il ne GUILLERMO DEL TOROfallait pas avoir peur du ridicule, d’une part, et d’autre part, il faut quand même s’y connaître pas mal pour savoir comment s’exprime le bouleversement dans tous les pays où le film est sorti.

            Je poursuis mon chemin et me retrouve devant le cinéma Bretagne au 73 boulevard du Montparnasse. Je constate qu’ils se sont nouvellement équipés en numérique. Tant et si bien que l’exploitant fait sa publicité en devanture par un écriteau qui précise que, dans ce cinéma, vous bénéficiez enfin d’une image parfaite. Parfaite, vraiment ? Par rapport à quoi ? Cela signifie donc que l’on connaît enfin ce qu’est la perfection en termes de projection sur grand écran et que nous l’avons atteint. Aucune évolution n’est possible. C’est l’étape finale. Nous avons enfin vaincu le grand défi technologique. « Avant on n’avait qu’une image un peu merdique à vous offrir mais on vous faisait payer quand même 8,60 euros ! » C’est donc cela la perfection de l’image : un rendu lisse où tous les détails sont visibles jusqu’à l’intérieur de vos pores, une image sur laquelle tout glisse, sans grain, sans texture. Elle est jolie, la perfection ! J’ai l’impression que la pellicule est passée dans un bain corrosif. Finalement, ce n’est ni plus ni moins que du cinéma d’animation ! Entre l’objet et la focale tout a disparu ! S’il y a bien quelque chose de sensuel au cinéma c’est la texture de l’air, ce qu’il véhicule. Cela ne vous fait rien les particules qui volent dans l’air lorsqu’Erich Von Stroheim filme les rayons du soleil qui envahissent une pièce dans FOOLISH WIVES (effet repris par Kubrick dans PATHS OF GLORY) ? Plus récemment, le pollen était une composante picturale essentielle dans EL LABERINTO DEL FAUNO de Guillermo del Toro. Et les enfants pleuraient dans la salle… L’envie me prend de rentrer dans le cinéma et de leur dire de but en blanc ce que j’en pense. Mais je m’arrête net, songeant au caractère incorrect de cette expression : « de but en blanc ». J’allais faire l’une des plus grandes erreurs de ma vie ! Ce n’est pas en blanc que sont les buts. C’est en or. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont mis des gardiens.

Tout comme la femme d’un lépreux, je suis reparti la queue entre les jambes.

            Réglons dès à présent son compte à Luc Besson. Du fait du piètre niveau général des films qu’il produit et de l’argent qu’ils rapportent, il est aujourd’hui considéré comme une pieuvre géante dont les tentacules ne cessent de s’étendre, s’octroyant tout ce qui se trouve sur son passage. Monstre fantastique qui sacrifie tout concept de renouveau artistique sur l’autel de l’efficacité et de la facilité. Puisque le peuple crie famine, il faut bien trouver à le nourrir ! Je fouille quelque peu dans cette immense filmographie et je découvre tout de même quelques-unes des pires productions que j’ai vues ces dernières années : BANLIEUE 13, MICHEL VAILLANT, la saga TAXI, TRANSPORTER 2, THE DANCER, LES RIVIERES POURPRES II - LES ANGES DE L’ENFER, WASABI, LA JUNGLE, FRONTIERE(S), TAKEN etc. C’est vraiment dommage parce qu’on ne retient que le pire du pire alors qu’au milieu traînent quelques films qui témoignent d’une vision un peu plus exigeante, plus risquée, même si elle a parfois abouti à quelques sérieux gaufrages façon dessert caramélisé. Je mentionnerais LA TURBULENCE DES FLUIDES, NUOVOMONDO, REVOLVER ou encore IMPOSTURE. Ces films ne témoignent pas d’une volonté de prouver qu’il n’y a pas que les grosses machines d’action qui intéressent le producteur Besson. Leur présence n’est pas là pour faire taire ses détracteurs. Leur proportion indique bien qu’il s’agit pour Luc Besson de coups de cœur (pour le réalisateur ou le film). Il n’est pas ce personnage assoiffé d’argent que la légende entretient. En tout cas, Luc Besson n’est pas uniquement cette caricature. C’est aussi quelqu’un qui mise sur des projets difficiles. Son grand défaut est de ne pas savoir placer de réalisateur valable derrière ces films d’action. Du coup, difficile de se défaire de cette image. Pour la casser encore faudrait-il revenir à ses débuts en tant que réalisateur. Cela tombien je viens de revoir NIKITA.

Luc Besson est-il ce cousin d’Amérique qui multiplie les pixels morts dans son cerveau dès qu’une de ses productions sort en salles ?

D’abord, moi, j’aime bien le bonhomme (après l’amour, qu’est-ce qu’il dit ?) Quelqu’un qui refuse de faire projeter ses films aux critiques avant leur sortie en salles ne peut que susciter chez moi une folle envie de lui bâtir un temple majestueux fait avec du bois d’arbre et des racines de salsepareille. Tu les entends les envieux, Luc ? Ils hurlent à la nuit tombée et cherchent une logique détestable dans chacun de tes films… Pourtant, tu n’as jamais été un réaliste. Chaque film est une vision d’un de tes mondes où la morale ne répond pas forcément à celle que nous connaissons. Les vues de l’esprit et les symboles grandissent les âmes. Il n’y a rien de mieux pour s’ancrer dans la réalité qu’un point de départ surréaliste. Il évite les lourdeurs phosphorescentes et irrigue les canaux de la poésie. Y flottent les fleurs tombées du cerisier…

Imaginez-vous que Luc Besson n’a pas toujours été méprisé ? Du moins pas par les mêmes personnes. Il y a de cela 20 à 25 ans, il était le nouveau souffle du cinéma français. Rien que pour cela il restera celui qui a ouvert ALORS C'EST QUI CE GROUPE ?une trappe, qui a jeté la première pierre, qui a tenté de changer ce qui ne changera jamais. A cette époque, il a osé bousculer les choses en se démarquant de ses confrères empêtrés dans les conséquences visqueuses de la Nouvelle Vague. Saupoudré d’une influence très américanisée, il a ouvert la porte à la possibilité d’un cinéma décomplexé de son patrimoine culturel. Un cinéma qui pouvait enfin oser. Un cinéma qui offrait de réelles alternatives avec ses jeunes réalisateurs. Un cinéma qui prouvait qu’il pouvait aussi être bankable tout en proposant autre chose que l’ennuyante routine. Le cinéma français et ses suspects usuels. J’ouvre une parenthèse car je vous entends déjà dire : « Il a oublié Blier ! » (Je cherchais à caser cette vanne depuis l’ouverture de ce blog, c’est navrant !) Rassurez-vous : je mets Bertrand Blier dans une catégorie à part, puisque Blier à toujours été à part. (C’est étonnant car, sans le vouloir, nous allons reparler de lui un peu plus bas.) En tout cas, c’est grâce à Luc Besson que, notamment, le duo Jeunet/Caro a pu connaître son apogée.

Bref, Luc Besson réalise NIKITA en 1990, alors que LE GRAND BLEU a connu un énorme succès dans les salles deux ans plus tôt. NIKITA fera aussi un superbe score, totalisant près de 4 millions d’entrées. Même si son cinéma plaît beaucoup au jeune public, il a déjà ses détracteurs qui ne supportent pas ses accointances avec le cinéma américain, la vacuité de ses scénarii, son esthétisme de pacotille et ses musiques omniprésentes. C’est bien mal avoir compris son cinéma pour ceux qui louent les cinéastes américains mais vilipendent ceux qui s’en réclament. Drôle de politique. En s’approchant un peu plus près de son œuvre, tout le monde peut s’apercevoir que ses films sont bien plus sensibles que l’on a voulu le dire. Avec le temps, ses inconditionnels deviendront ceux qui rejetteront tout son travail de producteur !

NIKITA est sûrement son film qui résiste le mieux au temps qui passe et qui ne se rattrape pas, et qui prouve qu’il est un grand réalisateur. Du moins qu’il l’était. A partir de THE FIFTH ELEMENT il n’y aura plus que THE MESSENGER : THE STORY OF JOAN OF ARC à sauver.

NIKITA est un film qui ne plaisante pas. Tout y est abordé sous l’angle le plus sérieux qui soit. Quand des jeunes braquent une pharmacie, ils vont jusqu’au bout. Lorsque la police s’en mêle, elle sort l’artillerie lourde. Il y a aussi Tchéky Karyo, qui a croqué un clown de travers. Pas un mec simple. Difficile de lui décrocher un sourire. Dans les sous-sols où il travaille, ça bosse dur. Personne n’est là pour passer du bon temps. Ce qui s’y décide est important et lourd de conséquences. Le climat est pesant. Les figurants ne font pas de figuration. Tout le monde prend son air grave et écoute Jean-Louis Murat en boucle. Le patron de Tchéky Karyo n’est pas un tendre non plus. Même sa femme hésite à faire des blagues pour le premier avril. Elle se dit qu’elle aimerait bien en faire le 23 novembre, mais un poisson de novembre ça a un peu moins de gueule. Le soir, quand le patron rentre chez lui, interdiction de zapper sur Patrick Sébastien. Ils regardent des films d’Andrzej Wajda en version originale sous-titrés en tamoul, tout en mangeant des pois fraîchement écossés (vu qu’ils adorent le whisky). Une joie de vivre qui rappelle à peu de choses près celle du gagman de Jean-Claude Brisseau. Pendant ce temps, dehors, ça ne plaisante pas non plus ; la vie est dure…

ANNE PARILLAUDVoilà l’ambiance qui va contraster avec le personnage incarné par Anne Parillaud. Mise en scène. Mise en valeur. Personnage étonnant, parachuté dans un monde qui ne lui ressemble pas. Qu’elle ne comprend pas. Elle se contente d’errer. Patchwork d’immaturité, de désoeuvrement, d’égoïsme et de déréalité. Luc Besson choisit de nous présenter son personnage par rapport à son environnement direct. Ses réactions envers toutes les situations qui se présentent à elles vont éviter une description orale et créer une fracture que souhaite atteindre le réalisateur. Il veut imposer une jeune femme agressive parce que dans un environnement qui l’agresse. Anne Parillaud est le contraire de tout ce qui tourbillonne autour d’elle. C’est une jeune femme excentrique, qui vit au jour le jour, impulsive, profiteuse et qui prend la vie comme un jeu vidéo en plein air (la balle qu’elle tire dans la tête du policier participe de cette déréalité dont je parlais plus haut). Le contraire d’un carré.

La vie, son caractère terre à terre, c’est la raison, l’organisation sociale, j’irai même jusqu’à dire la maniaquerie sociale. Anne Parillaud c’est la folie, le grain de sable qui enrhume la machine. Ce personnage qui débarque dans un tel univers devient forcément attachant (tour de force incroyablement réussi puisque, je le rappelle encore une fois, elle tire une balle dans la tête d’un policier, et de sang-froid !), car il s’oppose à cet archétype d’une réalité qui broie l’individu, l’uniformise et l’exploite (le film peut ainsi se voir comme une suite d’A CLOCKWORK ORANGE). Le film gardera ce caractère inéluctable jusqu’à la fin, et sur divers niveaux d’ailleurs. Parce que si, d’un côté, le système récupère l’individu, il l’anéantit aussi par son incapacité à amener sa pierre qui construit l’édifice, comme fait le plus commun des mortels. C’est en cela qu’au début du film, Anne Parillaud est montrée comme une marginale. Son caractère est incompatible avec son milieu. C’est son inconscience qui va peu à peu nous faire oublier son geste de début du film, pour découvrir une jeune femme et son apprentissage de la vie. C’est bien évidemment le passage à l’âge adulte, thème rebattu et souvent payant, mais c’est aussi bien plus. NIKITA c’est le goût amer de l’inaccomplissement. Les personnages sont seuls : Anne Parillaud n’a plus de famille ni d’amis, elle va devoir apprendre à compter sur elle-même et le film se terminera sur son absence, elle sera ainsi isolée du spectateur ; Jean-Hughes Anglade finira seul ; Tchéky Karyo est une âme en peine ; Jeanne Moreau est cloîtrée dans son modeste atelier à l’étage etc. Luc Besson isole très souvent ses personnages dans le cadre. Du coup, le film véhicule une sorte de mélancolie doucereuse. Chacun vit pour lui. Impression rendue un peu triste par une sorte d’inaccomplissement perpétuel, donc : le premier casse est un bain de sang, la mission d’Anne Parillaud sera un échec, la relation amoureuse en pâtira etc.

Du côté de la direction d’acteurs, je suis très nettement convaincu qu’à cette époque Luc Besson avait tous ses pixels. C’est bien simple, Anne Parillaud, Tchéky Karyo et Jean Réno ont tenu ici leur meilleur rôle. La première est tout simplement sur une autre planète. Décalages, registres variés mais ténus, sensibilité sans sensiblerie, émouvante, puissante, excitante… C’est une interprétation brillante d’un rôle schizophrénique sans pour cela qu’elle compose deux personnages distincts. Tchéky Karyo, lui, c’est bien simple, il est le rôle. Il n’y a plus qu’à gommer tout ce qui dépasse (vous noterez au passage ses difficultés d’adaptation dans la quasi-totalité des productions qu’il investira par la suite). Et Jean Réno était alors un comédien montant, qui s’investissait plus qu’à l’heure actuelle où il se contente de faire ce qu’il sait faire. Son rôle n’est pas extrêmement compliqué mais il y apporte une profondeur telle que l’on pourrait presque deviner son quotidien.

Jean-Hughes Anglade, comédien que j’aime beaucoup et qui est sous-employé par rapport aux rôles qu’on lui offrait jusqu’aux années 2000, fait un sans faute remarquable. Voilà un comédien humble qui a un rôle ingrat mais qui prouve dans le dernier plan du film qu’un bon comédien n’a pas besoin de texte. Et regardez bien la rythmique de ce plan ; à quel moment le comédien tourne la tête vers la fenêtre et à quel moment le monteur coupe pour envoyer le générique final. C’est cela que l’on appelle une fulgurance dans le jargon cinématographique de l’ « Encyclopédie universelle à l’usage de ceuxMERCI LA VIE 01qui veulent comprendre le cinéma, briller en société et instaurer le futur Ordre Culturel Mondial » que je suis en train de finir d’écrire.

Dans l’ensemble, j’ai très nettement l’impression que Luc Besson a beaucoup travaillé avec ce que lui apportaient ses comédiens, sans rien trop écrire à l’avance, sans rien trop imposer. Et il est avec eux d’une précision implacable. Un grand directeur d’acteurs, voilà ce que nous avons oublié qu’il était.

Et un grand réalisateur, parce que NIKITA est encore extrêmement moderne. De quoi donner quelques leçons même à nos réalisateurs les plus aguerris (clin d’œil grossier vers monsieur Clint Eastwood). Voilà qui me donne l’envie de me replonger goulûment dans MERCI LA VIE. Alors, Blier, me direz-vous, c’est du classique. Et c’est bien pour cela qu’il est moderne. Si NIKITA est un film où les friandises se cueillent au détour de chaque scène, MERCI LA VIE est un film de grand malade si l’on n’y songe qu’en termes de mise en scène. C’est un foisonnement incessant, un tourbillon fougueux et magistral, un film couillu, osé, orgiaque et délirant. Il se passe tellement de choses dans chaque plan qu’il faut bien plusieurs visions du film pour essayer d’en saisir la complexité.

D’abord, Blier établit un parti pris très beau, celui de démultiplier la narration selon les points de vue. Un peu comme dans le RASHOMON de Kurosawa mais pas tout MERCI LA VIE 02à fait quand même. Dans le film japonais, chaque personnage amenait une nouvelle vision de l’histoire. Dans le film de Blier, on raconte la même histoire mais selon des points de vue formellement différents et pourtant complémentaires. Par exemple, pour une même scène, Charlotte Gainsbourg est habillée différemment d’un plan à l’autre. Et l’originalité est que sa narration se fait dans la continuité alors que chez Kurosawa, l’histoire était racontée à plusieurs reprises. Mais quand je dis dans la continuité c’est aussi à moitié vrai car c’est la grande foire des ellipses qui dynamitent le récit dans un capharnaüm incessant, mais moins brouillon que chez Kusturica. Ces différences de narration peuvent revêtir plusieurs formes. L’une des plus visibles et le changement de couleur. Blier utilise beaucoup de filtres. Pas forcément pour différencier les époques mais plutôt comme si l’on regardait le film à travers les diverses faces d’un prisme. Et c’est beau ! Mais c’est beau !!! Philippe Rousselot aux commandes, évidemment. Variations colorées pour scénario déluré.

Avec Blier, cela n’arrête jamais. Ca sort les kalaschs et ça lâche les chiens comme jamais. Ellipses qui nous perdent dans la narration, anachronismes, spatialisation incessante, musique qui prend le relais du montage, digressions, mise en avant des petits rôles, variations sur le rythme de jeu des comédiens, coups de théâtre, impasses, trous d'air, jeux avec les focales etc. Et tout cela sur un rythme effréné de presque 2 heures !

MERCI LA VIE est un très grand film qui ressemble à peu de choses. C’est une expérience vraiment unique, un objet à part, inclassable comme ils disent dans les milieux spécialisés. C’est un vrai bonheur que d’être tourneboulé dans tous les sens par cette fresque énergique jusqu’à l’absurde. Quelques histoires d’âmes qui s’agitent le peu de temps qu’elles sont en vie. Et puis de la poésie, surtout. Dans les dialogues, dans les cadres, dans les personnages fixes, dans certaines idées (les corps qui tombent des wagons, notamment).

MERCI LA VIE c’est un peu le commun des mortels qui traverse les époques. On épouse le point de vue des personnages. Peut-être même que des plans complètement objectifs se retrouvent insérés dans cette histoire. Mais le plus beau point de départ c’est surtout la mise en scène de sa propre vie. On se voit comme dans un film. On prépare son avenir, on imagine son homme ou sa femme idéal(e), on fait des plans sur ce que l’on aimerait se souhaiter de meilleur, on prend des résolutions le 01 janvier que l’on abandonne cinq jours plus tard… Mais il y aura toujours plusieurs éléments qui viendront contrecarrer ces plans. C’est là que se trouve la résolution de ce titre ironique : entre l’Eldorado que la vie nous promet et son sourire malicieux qui nous explique que nous ne l’atteindrons jamais. Mais ce n’est pas l’Eldorado en lui-même qui est magnifique, c’est la route qui y mène. Rien de bien original, en somme. Mais une vision non balisée, mouvante, qui flirte avec une réalité incertaine, et pourtant qui prouve que nous sommes ici bien plus proche du cinéma du réel que chez Bruno Dumont ou Xavier Beauvois.

            Un film de Danny Boyle qui sort sur les écrans, c’est un peu comme Vladimir Putin dans le viseur d’une carabine : cela ne se rate pas. Danny Boyle c’est surtout 3 magnifiques films réalisés en 3 ans : SHALLOW GRAVE, TRAINSPOTTING et A LIFE LESS ORDINARY. Depuis, il s’est largement grillé le museau sur le barbecue avec son très laid 28 DAYS LATER… mais avait laissé entrevoir avec MILLIONS et SUNSHINE qu’il reviendrait un jour ou l’autre avec un excellent film. Si vous avez encore un peu de temps devant vous…

SLUMDOG MILLIONAIREDans SLUMDOG MILLIONAIRE, on ne peut pas dire que Danny Boyle ne fait rien ! Il se démène comme un diable pour essayer de faire une mise en scène de qualité et la sauce prend parfois. La mise en scène est tout le temps sur le qui-vive. Le montage n’est pas reposant. Scènes très découpées et une échelle de plans parfois très intéressante. Le seul souci c’est que tout cela est un peu trop systématique. Danny nous gave de ses vues en hauteur qui parsèment généralement ses films. C’est souvent très beau mais ne procure la plupart du temps qu’un effet de décorum. De ce que je me rappelle ce n’était pas le cas dans ses précédents films.

La palette technique, d’un point de vue général, est largement exploitée. La lumière, notamment, est au rendez-vous. Ca suréclaire parfois mais, en tout cas, on sent que ça travaille sec et que cela sera toujours plus agréable que dans 98,75 % des films français.

Au départ, je ne savais pas que le film allait évoquer l’émission « Qui veut gagner des millions ? » J’avais vu l’affiche et je croyais qu’il s’agissait d’une stratégie marketing que je trouvais ignoble et ringarde. Après avoir vu le film je comprends mieux. Je trouve même que cette émission est une excellente idée d’exploitation cinématographique. Je ne regarde pas ce jeu à la télévision mais quand il a démarré il m’est arrivé de le suivre assez souvent. J’aimais le jeu des lumières et l’atmosphère second degré qui surgissait parfois. Quand l’émission a commencé à connaître le succès, qu’ils se sont pris au sérieux et que Jean-Pierre Foucault a laissé tomber son second degré, j’ai raccroché ma télécommande. Et j’ai toujours continué à croire que cette émission avait un fort potentiel cinématographique dans sa conception. Malheureusement, les jeux télévisés c’est comme le sport. Au cinéma c’est régulièrement inintéressant et contre-productif. Ou alors il faut vraiment être partie prenante du jeu. Un rare exemple qui avait réussi à se sortir de ce piège c’est le magnifique documentaire de Douglas Gordon et Philippe Parreno : ZIDANE, UN PORTRAIT DU 21ème SIECLE.

SLUMDOG MILLIONAIRE tombe dans le piège tendu face à lui et s’y embourbe jusqu’à la fin. Principalement parce qu’il n’exploite pas l’émission dans ce que son principe propose : la pesanteur du jeu, la pression d’une personne assise autour d’autres personnes qui ont toutes le regard rivé sur elle, l’état dans lequel les lumières plongent cette personne et surtout la faculté de savoir quoi penser d’un animateur qui pose des questions de culture générale comme un policier vous demanderait :

« C’est qui c’est qu’a tuer le peti Grégori ?

A : C’est toi.

B : Ta mère.

C : Rachida Dati.

D : le peti bonome en mousse. »

Je rappelle que c’est un policier qui parle.

Rien de tout cela dans SLUMDOG MILLIONAIRE. L’émission est exploitée dans ce qu’elle a de plus beauf, c’est-à-dire ce qu’elle vend au public : le rêve. Du coup, le scénario a du mal à devenir palpitant. Les multiples flashbacks sont courus d’avance et retardent à chaque fois la progression de l’enjeu.

Je trouve aussi que le personnage de l’animateur ne tient absolument pas la route. C’est quelqu’un qui ne doit pas laisser filtrer la moindre information sur son visage, autant pour le joueur qu’il ne doit pas influencer que pour les spectateurs qui ne doivent pas se dire qu’il a donné une indication, ce qui pourrait être assimilé à de la triche. Le comédien fait ce qu’il peut pour se sortir de ce traquenard mais il s’agit au départ d’une erreur de direction.

Evidemment, c’est derrière cette histoire que Danny Boyle a décelé un intérêt particulier. Il continue à explorer les effets de l’argent sur l’homme, ce qu’il provoque dans sa quête de l’ambition, dans ses révélations sur l’amitié, l’importance que les personnes lui découvrent dès qu’elles sont en sa possession etc. Plusieurs éléments entr'aperçus dans ses films précédents. Cette fois-ci, le but n’est pas atteint mais je continue à espérer pour la prochaine fois.

            Terminons par deux informations de la plus haute importance.

Voici la bêtise humaine incarnée :

http://www.notrefilmlargowinch2.com/content/largo-winch-le-2eme-volet

Et une grande nouvelle que nous attendions depuis de nombreux mois : SOUTHLAND TALES sortira en DVD zone 2 le 24 mars prochain ! Cela compense bien le souvenir du cerisier en fleurs.

8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 21:02

TWO LOVERS            C’est souvent comme cela avec les films de James Gray. La projection semble toujours débuter sur un faux rythme alors qu’elle cherche juste à vous investir par chaque pore de votre peau, comme la fumée se dissipe dans une salle avant un concert. De son état latent surgit un engourdissement général qui vous happe d’un coup sec. Le coup de l’alligator. Ce gros animal d’apparence pataude se jette brusquement sur vous et vous secoue dans tous les sens avec une énergie folle. Quelques secondes plus tard, vous voilà dans un état semi-ecstasique dans lequel vous aimez à vous repaître jusqu’au générique final. Une impression générale toujours séduisante, un moment dans lequel nous nous vautrons sans voir le temps passer, et pourtant quasiment jamais la sensation d’avoir affaire à une œuvre émotionnellement supérieure, toujours proche d’une virtuosité que l’on attend et qui ne vient jamais. « C’est bien mais pas top », disaient Les Nuls.

Tout cela me rappelle foncièrement la première fois que je suis allé manger aux Restos du Cœur. J’étais sorti de là en me disant que c’était pas mal, mais pour un restau, la carrosserie frotte un peu sur le bitume. Attention ! Que tout ceux qui connaissent le montant de mes revenus ne s’offusquent pas quand je dis que je vais aux Restos du Cœur. Je n’y vais pas tous les jours. Le restau c’est sympa, mais de temps à autre. Faut que ça reste un évènement. Après, on prend vite de mauvaises habitudes.

            Leonard Kraditor est un drôle de gars. Dès le premier plan du film, nous voilà confrontés à sa plus grande phobie : les jetées. Chacun son truc, moi ce sont les monocotylédones. Dès qu’il en voit une, il ne peut s’empêcher de s’y précipiter. Or, il est sujet à une maladie assez bénigne mais qui touche environ un homme sur deux : il porte à droite. Et comme les jetées qu’il affectionne sont assez étroites, il ne manque généralement pas de perdre son centre de gravité et de finir invariablement à la flotte. Ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, d’aimer une bonne bière de temps à autre, devant un match de foot, au pub avec les gars ou simplement lors d’une tournante dans la cave de son immeuble, toutes ces occasions qui sont un bon moyen de décompresser après une journée bien remplie. C’est marrant, il y a une fille qui s’appelle Julie Budd au générique ! A mon avis, elle ne suce pas que de la glace.

Dit en d’autres termes, Joaquin Phoenix a des tendances suicidaires. Le film s’ouvre sur l’une de ses tentatives, et un petit quelque chose nous dit que nous n’allons pas trop nous marrer pendant 1 heure et 50 minutes. Là, vous pensez que c’est quand même couillu de démarrer par le suicide du personnage principal. Et vous avez raison. D’abord parce qu’aujourd’hui j’ai envie de vous flatter (même si vous ne le méritez pas), et puis aussi parce que c’est vrai que c’est gonflé, quoique de la part de James Gray cela n’est plus vraiment étonnant. Ce qui l’est plus c’est le risque qu’ont pris les producteurs en misant sur cette introduction, quitte à alourdir d’entrée le propos et plomber définitivement le moral des spectateurs. Fait par Claude Berri ou un autre manchot de la technique et de la dimension émotionnelle, cela aurait sûrement rajouté du plomb dans la culotte de cheval du film, comme nous en avons un bon exemple avec SAUF LE RESPECT QUE JE VOUS DOIS de Fabienne Godet (où la technique de suicide est très ingénieuse mais horriblement mal mise en scène). Déjà, James Gray déploie toute son habileté et nous plonge dans le sombre intérieur qui tiraille Joaquin Phoenix. C’est crépusculaire, triste et désespéré ; renforcé par une tentative qui résonne comme un S.O.S. suspendu dans l’immensité qui l’entoure (très bonne idée la plage !) et que personne n’entend avant qu’il ne mette ses jours en danger. La direction artistique de cette première scène va dans ce sens : Leonard Kraditor ne croit pas vraiment en ce qu’il fait : son geste ne semble pas prémédité, la solution choisie n’est pas la plus expéditive, sa mise à exécution a un côté comique dans son incongruité. D’entrée, le personnage de Joaquin Phoenix nous est livré comme un jeune homme affecté psychologiquement, quelqu’un qui cherche une issue. Quand une personne est victime d’un tel enfermement et qu’elle ne trouve pas de solution, son corps la trahit ; la maladie surgit…

Ca, c’est fait, comme dirait Terry Kevin. Vous êtes maintenant tous au courant : Joaquin Phoenix est malade. Avant que le film ne débute, il a probablement dû faire d’autres tentatives de suicide ou connaître des situations de crise qui ont amené les médecins à lui diagnostiquer un trouble bipolaire. C’est quand on va au Pôle Nord deux fois l’an, c’est bien ça ? Il y a quelque chose d’assez étrange dans cette définition de son mal-être. Lorsque ses parents emploient l’expression, ils ont l’air de répéter ce que leur ont dit les personnes censées être compétentes en ce domaine. Et ce qui est assez étrange c’est que nous avons le pressentiment que le film seTWO LOVERSdéploie sur cet axe, qu’il va s’approprier ce sujet pour en faire l’élément central de l’histoire et que nous nous orientons vers un nouveau film de maladie. Sentiment d’autant plus renforcé qu’elle est le nœud de toute sa vie (il en parle notamment à Vinessa Shaw lors de leur première rencontre, comme l’élément qui a conditionné ce qu’il est maintenant) et que la maladie est encore ce qui va commencer à le lier à Gwyneth Paltrow (là aussi, dès leur première rencontre, c’est elle qui aborde le petit grain qu’elle a dans la tête). Si j’insiste sur ce point c’est parce qu’il me semble être extrêmement primordial dans le film alors que personne ne l’a relevé. Il innerve tout le métrage. James Gray crée une tension permanente grâce à ce postulat de départ. De fait, il met le spectateur en état d’alerte. Nous guettons le moment où cette bipolarité va s’exprimer, où Joaquin Phoenix va péter un câble. Eh bien cela n’arrivera jamais. Pour la simple et bonne raison que l’hypothèse de départ est fausse : Joaquin Phoenix n’est pas bipolaire. Pour avoir vécu avec une personne dans ce cas, je peux l’affirmer avec un aplomb définitif et fièrement hautain (oui, je mange toujours beaucoup de clémentines pendant les fêtes de fin d’année). Je crois qu’il faut accorder toute la justesse nécessaire à la phrase qu’il prononce lorsqu’il parle à Gwyneth Paltrow de ces noms de maladie que l’industrie pharmaceutique vous invente pour faire tourner son business. Il n’en reste pas moins que ce personnage masculin reste sujet à de forts élans dépressifs. Gwyneth Paltrow, elle, serait bien plus bipolaire (sublime interprétation en clairs-obscurs de Gwyneth, dont nous avions déjà loué son extraordinaire composition dans THE ROYAL TENENBAUMS, film ô combien sublime). Elle passe très vite de Charybde en Scylla à plusieurs moments du film (la boîte de nuit, la dernière scène sur le toit, le dénouement final…). C’est elle le vrai personnage fragile du film. Et c’est en cela qu’elle va donner un sens à la vie de Joaquin Phoenix (puisque le film démontre que l'amour n'est qu'une question de failles).

TWO LOVERS se construit sur ce faux rythme. Rien ne semble se dessiner. Les pistes ne mènent jamais vers des voies sans issues mais vers un horizon qui s’étire à l’infini. Travelling compensé du dénouement scénaristique. Au fur et à mesure que le film avance, James Gray ne cherche pas à nous perdre ou à nous aiguiller sur de mauvaises voies (comme le ferait grossièrement M. Night Shyamalan, le petit indien malin qui vous sarbacane le cerveau), il prend plutôt le soin d’apposer différentes couches dans le but d’obtenir une réalité dense où chaque enjeu devient une véritable épreuve. A la fin entremêlés, le réalisateur explore les affres de la maladie comme les condiments d’un milieu social. En cela TWO LOVERS s’apparente plus à un film sur la maladie qu’à un film de maladie.

TWO LOVERSLe film suit principalement Joaquin Phoenix. Il ne va pas bien mais il n’est pas bipolaire, nous l’avons dit. L’origine de tout cela est évoquée. Le film ne s’y attarde pas ; bien vu James Gray et Eric Menello ! Alors, quoi ? Joaquin Phoenix est un nerd ? Est-ce un retardé ? Dépèce-t-il les femmes après leur avoir fait l’amour ? S’en veut-il d’avoir voté George W. Bush ? Est-il seulement dégoûté de la vie parce qu’il ne restait plus de beignets aux crevettes chez le chinois du coin ? A-t-il un secret inavouable, genre des pieds de pintade lui poussent après minuit et ses sourcils se rejoignent ? Pas évident d’opter pour une solution précise. D’autant que nous avons du mal à déceler les défauts de ce jeune homme. Les femmes ne lui font pas peur et il n’a aucune difficulté à converser avec Gwyneth Paltrow dès leur première rencontre. Il assure aussi sur la piste de danse. Il gère les situations délicates avec une grande maturité (c’est notamment flamboyant, la manière dont il arrive à avouer son amour à Gwyneth Paltrow, à encaisser le refus de celle-ci, à ne pas se rabaisser et à s’extirper de cette situation en lui disant qu’il ne veut plus la voir). Bizarrement, Joaquin Phoenix est un gars somme toute assez banal, plein de qualités et la tête bien sur ses épaules. J’écris « bizarrement » parce que, l’air de rien, le film donne sans cesse à penser le contraire. Ce personnage n’a pourtant pas les gestes inconsidérés que pouvait avoir, par exemple, Adam Sandler dans PUNCH-DRUNK LOVE. Ce qui était de l’ordre de l’inconscience chez Sandler devient complètement conscient chez Phoenix. Son vrai problème c’est son environnement immédiat. A plus de 30 ans, il habite encore chez ses parents. Un appartement un peu chiche, franchement pas ostentatoire pour 2 euros 37, mais qui a la grande qualité d’être douillet et réconfortant. Réconfortant dans le sens où c’est ici que se trouvent ses repères. Mais il n’est pas ici chez lui. Même sa chambre est investie (bien que sa porte soit fermée, sa mère écoute derrière). Il ne peut même pas s’y suicider, il est obligé d’aller faire cela dehors ! Bref, le cercle familial se définit en communauté et l’individu a des comptes à rendre. Ca sent le vieux jeu, la naphtaline et le conservatisme. Et notre Joaquin ne s’y épanouit pas, mais alors pas du tout. Dans ce cocon, les sentiments de l’individu ne sont pas régis par son désir, mais par ce qui est le mieux, par la tradition, ou par ce qui a été décidé (on l’oriente vers une femme, on décide à sa place de son avenir professionnel etc.) Le « on » dans ce qu’il a de plus neutre. Le « on » qui traverse la vie sans savoir s’il est possessif ou indéfini. Dans ce cas-là, nous comprenons bien tout le mal qu’il éprouve à parler de choses personnelles à ses parents, à se confier. La seule fois qu’il le fait, c’est à sa mère, avant d’aller attendre Gwyneth Paltrow dans la cour. Elle semble pourtant le comprendre puisqu’elle ne souhaite que son bonheur. Peut-être la figure du père est-elle plus contraignante… Il n’empêche que son milieu l’écrase pendant qu’il rêve de s’élever socialement, qu’il rêve à toujours plus qu’il ne possède, qu’il rêve aux soirées où il serait entouré de danseuses topless sur le corps desquelles il dévalerait des lignes de poudreuse. Or, il va toucher à l’inaccessible. Gwyneth Paltrow le symbolise.

En cela, TWO LOVERS est un grand film social qui en dit bien plus que nos Ken Loach et Bertrand Tavernier (cinéastes que j’aime beaucoup par ailleurs) sur la manière dont certains subissent le conflit social, sans s’attarder à dénoncer démagogiquement. TWO LOVERS traite de leur démarcation, de leur rébellion, de leur résignation, de leur aveuglement, de leur soumission, de toutes ces formes de réaction qui définissent l’appartenance à un milieu, et, par-là même, sa propre définition. Dans la mise scène, James Gray utilise un procédé assez simple mais qui fonctionne à chaque fois. Il fait de la hiérarchie un visuel qui correspond à la géométrie qu’elle caractérise. Ainsi, nous pouvons noter que Gwyneth Paltrow, dans l’immeuble, possède un appartement à un étage supérieur à celui de Joaquin Phoenix. De ce fait, quand ils se parlent à travers leurs fenêtres respectives, il est toujours placé selon un angle de vue inférieur à elle (James Gray n’oubliant cependant pas de montrer Gwyneth Paltrow derrière des barreaux pour rééquilibrer les deux amants). Autre exemple, lorsque Gwyneth Paltrow, Joaquin Phoenix et Elias Koteas ont rendez-vous pour déjeuner ensemble, il est très judicieux de se demander pourquoi Gray fait arriver Joaquin Phoenix en avance… Ces petites touches s’appuient toujours sur des états intérieurs. Toute la mise en scène de James Gray s’effectue sur le même mode. Il souhaite s’approcher au plus près de ce que ressentent ses personnages, essayer d’expliquer des états d’une manière non verbale. C’est ainsi que les couleurs sont déterminantes (elles expriment un certain côté fané, tristement mélancolique, dans la maison des parents, les lumières de la première scène sont tout simplement à tomber, d’ailleurs Joaquin…), les sons participent toujours d’une ambiance (James Gray utilise souvent un procédé qui permet d’embrouiller l’esprit de ses personnages, comme s’ils manquaient de recul : il fait jouer un fond sonore perpétuel. Parfois c’est la radio, parfois c’est le bruit des gens autour etc. Et, à la fin, lorsque tout est censé s’éclairer pour Joaquin Phoenix, lorsque son avenir devient clair pour lui, il revient chez ses parents, une réception y est donnée et il va s’asseoir à côté de Vinessa Shaw. James Gray coupe les bruits de la soirée, la bande son ne comporte alors plus que les voix de Joaquin Phoenix et de Vinessa Shaw. Voilà comment on crée la magie et le luxe) et le rythme s’écoule selon un tempo très langoureux, traduction extrêmement sensible du velours sentimental.

JAMES GRAYNous avons eu plus de mal avec la fin du film et ce qu’elle implique. Pas en ce qui concerne ce qu’il se passe avec Gwyneth Paltrow ; tout est sous-tendu par un revirement annoncé si bien que la surprise est feinte. On craint le pire et il arrive. Heureusement, avons-nous même envie de dire. Non, ce qui pose plus de problèmes c’est le retour de Joaquin Phoenix dans la cellule familiale, la croix qu’il tire sur ses rêves, ses ambitions et la possible sortie en laquelle il a voulu croire. C’est la raison qui l’emporte sur l’amour. C’est la victoire du morne sur le passionnel. La négation de soi-même en tant qu’entité indépendante et non assujettie à des troupes de pression. C’est la tristesse et le renoncement à toute forme d’espoir. La morale conservatrice des parents l’emporte alors que nous avons passé le film aux côtés de Joaquin Phoenix, peinant à trouver le bout du tunnel. Personne n’échappe à son milieu. Ghetto cinématographique. Avec la blonde c’était la vue panoramique, les discussions sur le toit de l’immeuble ; avec la brune c’est l’amour dans le lit en position papa-maman. Avec la blonde c’est les soirées en boîte à faire du break-dance ; avec la brune on passera Noël en famille et on aura une paire de gants en cadeau. « Chacun sa mafia, chacun sa millefa » comme disaient les poètes qui niquaient leur maman.

Grâce à un flou quasiment hitchcockien, James Gray arrive à nous captiver du début à la fin, et même si nous savons que beaucoup de choses vont avoir lieu, il arrive toujours à détourner notre attention pour délivrer un regard plus précis sur un des multiples thèmes que TWO LOVERS aborde. En ce sens, au fur et à mesure que le film se dévoile, cet inaccomplissement tant demandé frustre et excite à la fois. Si bien que le film ne diffuse sa fabuleuse aura qu’une fois la pellicule arrivée en bout de course, et que le temps fait son affaire, nous permettant de ressasser les thèmes, la mécanique d’une précision implacable et la grandeur d’une histoire simple qui a su nous être contée avec magnificence. C’est un joli pied de nez que James Gray adresse à tous ces producteurs qui croient toujours qu’un film se fait sur une histoire. TWO LOVERS dément cette théorie en deux coups de cuillères de Nutella plus les quelques minutes nécessaires à leur dégustation. Car, qu’y a-t-il de plus vu et revu que cette histoire de Sandra qui aime Leonard, qui la considère comme une amie, qui aime Michelle, qui le considère comme un frère ? Eh oui, il est encore possible de raconter ce qui l’a déjà été, et maintes fois, la différence restera toujours ce que vous en faites. Pas l’con.

            Joaquin Phoenix a déclaré après ce film qu’il arrêtait sa carrière de comédien. Beaucoup de fans pleurent encore. Qu’ils se rassurent, avec un nom comme le sien, il est forcément destiné à renaître de ses cendres.

3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 22:27

            Il existe deux sortes de mauvais films. Je sais ! Les films de Lars von Trier et les films de Renny Harlin ! Hmmm… Pas tout à fait. Il faut décomposer le mouvement en films malhonnêtes et films ratés. Ces deux catégories, en elles-mêmes, ne représentent qu’une scission toute relative, car il n’y a que la vodka d’absolute. Relative car les fondements de ces deux catégories ne peuvent être exhaustifs. Tous les films ratés ne sont pas de mauvais films. Prenons un cas d’exemple : MARIE-ANTOINETTE de Sofia Coppola. Aussi raté soit-il, ce film regorge de moments particuliers, d’idées singulières, d’une réelle envie de cinéma, qui le rendent plus attractif que sa globalité et sa finalité ne le sont. Configuration requise : un cinéaste qui essaie de mettre en scène quelques idées, de rester fidèle à son univers de départ, qui tente désespérément de faire du cinéma, mais sans magie, sans émulsion. Rien ne prend. Pas d’envolées lyriques. Le soufflé retombe et les invités sont en retard. Ces films seront toujours plus passionnants que tous ceux qui sont tout autant ratés, parce qu’ils sont faits avec l’énergie du désespoir, parce qu’ils ne sont plus dirigés par leur réalisateur, mais mus par un élan non désiré, impossible à définir et qui va réorienter le film. Quelque chose qui s’échappe. Une question de charme. Il n’est pas de meilleur exemple que PLAN 9 FROM OUTER SPACE d’Edward D. Wood Jr., qui se trimballe l’étiquette du plus mauvais film de l’histoire du cinéma (étiquette qu’Alexandre Arcady tente tous les ans de racheter aux ayants droits), et qui fait pourtant rire tout un public aujourd’hui.

Les films ratés ont cela en commun qu’ils restent sincères.

UN FIL A LA PATTE de Michel Deville sonne faux sur toute la ligne. C’est un très mauvais film qui ne parvient ni à transcender son scénario, ni à faire sourire malgré la légèreté des dialogues, ni à nous convaincre de l’investissement de la plupart des comédiens, ni à nous faire croire à l’illusion des images. Pourtant, nous n’avons jamais la désagréable impression que le réalisateur se fiche de nous, que seuls nos 8 euros l’intéressent et qu’il a terminé ses journées sur le plateau deux heures avant « Questions pour un champion » en laissant son premier assistant finir le boulot ni fait ni à faire, et en lançant un : « A quoi bon ? » tout en s’éloignant dans le soleil couchant, mordoré et longitudinal. Non, Michel Deville est sincère jusqu’au bout. Il ne cherche pas à masquer son manque de talent par une vulgaire poudre de perlimpinpin (je m’étais dit, puisque nous sommes dans le désuet, allons-y avec les expressions…) Il fait avec les moyens du bord et nous laisse constater qu’ils ne sont pas énormes. Il préfère nous accompagner jusqu’au bout, comme si le film se terminait par l’aveu de son échec.


LARGO WINCH
A contrario, certains petits malins s’amusent à cacher leurs divers manques, et méritent donc d’être dénoncés. Ce sont ceux-là que nous appelons les malhonnêtes. Ceux qui vous vendent des films qu’ils savent invendables dès la lecture du titre. Ils prennent un certain plaisir à rechercher le rire facile, l’excès d’effets spéciaux, les situations chocs, la débauche de spectaculaire, la rapidité d’exécution, en pensant que vous en mettre plein la vue signifie vous rendre aveugle. Un film malhonnête est un film qui ne s’encombre pas de mise en scène. Il se trouve obligé de combler cette inexistence par une démesure de l’effet. C’est une manipulation qui se rapproche sensiblement de l’esprit d’un film de propagande, c’est-à-dire faire pression par une dynamique cinématographique pour imposer une idée quelconque, en dépit de toute vraisemblance, de tout rapport à la réalité et de tout assujettissement à son sujet même. Le spectateur, gavé qu’il est, devient ainsi l’objet du bon vouloir des scénaristes.

Le cinéma c’est quand même un peu l’art de la tricherie, du mensonge, de la manipulation… Certes, ma petite dame, à cela près que toute tentative de restructuration de réalisation, scénaristique voire même scénique, est une réorientation de la conception esthétique du film afin de parvenir à une cohérence globale. Un faux raccord témoigne ouvertement d’une manipulation. Le spectateur ne manque pas d’en être interpellé en imaginant les prises qui ont été refaites et le choix final au montage. De fait, on lui ment. Il sort momentanément du film, mais peut accepter d’y retourner sans porter un grief énorme au film si cela ne se produit pas aussi souvent que dans LEGENDS OF THE FALL. Parce que c’est un détail. Et un détail qui prouve que tout ce subtil art est constamment appelé à polir ces aspérités pour que le déroulement du film ne casse pas la magie de l’écran et de la lumière. Lorsqu’elles appartiennent à la technique, ces aspérités sont bien plus pardonnables que lorsqu’elles s’acoquinent avec le scénario. Pour une raison très simple, c’est qu’elles ne reconnaissent plus le spectateur comme une personne capable de faire la part du vrai et du faux. Elles décident alors à sa place et c’est cela qui est condamnable. J’explique. Reprenons l’exemple du faux raccord. Celui-ci ne se cache pas. Il révèle tout ce que la technique du cinéma nécessite de conventions pour pouvoir fonctionner. Le spectateur qui ne peut pas croire à ce qui lui est raconté sur l’écran parce que des faux raccords ou des ellipses ne rendent pas cette histoire possible (parce que, logiquement, le bras de l’homme était sur le fauteuil et l’instant d’après il est ballant ; parce qu’une seconde avant le couple était dans son appartement et maintenant il est dans la rue, comme par magie), ce spectateur se place hors du fonctionnement même du médium qu’est le cinématographe. Il n’y a donc pas mensonge sur l’acceptation impérative de normes qui forment la différence du matériau d’origine. Les règles étant fixées dès le départ, il appartient à chacun de les accepter et, partant de là, de rentrer dans la logique du cinéma. Maintenant, parlons de LARGO WINCH, et mentionnons une scène que vous retiendrez si vous allez voir ce film de Jérôme Salle (qui avait fait de belles choses dans ANTHONY ZIMMER) qui sortira le 17 décembre prochain.


DEATH RACE
Sur une route de montagne. Un véhicule accidenté. Arrive un camion. Des morceaux de verre du véhicule jonchent le sol au premier plan. Au loin, arrive le poids lourd alors que les morceaux de verre commencent à trembler et à raisonner de tout leur être. Plan d’autant plus gênant qu’il est assez bien cadré. Mais, d’une part, il n’apporte rien à l’action et, d’autre part, il décrédibilise tout le travail du film, qui se tenait pourtant bien jusque-là. La réalité que nous dépeignait Jérôme Salle jusqu’ici n’avait pas grand-chose de factice et c’est pour cela que cette image héritée d’un jeu vidéo quelconque dénote terriblement par rapport au ton employé. Là, c’est clair, le spectateur se dit : « Le camion qui fait trembler des morceaux de verre sur la route… Mmmouais… Là, tu me prends vraiment pour Elton John ! » Et il a raison car, à trop vouloir styliser son film, Jérôme Salle cherche à nous jeter de la poudre aux yeux, à passer en cinquième à l’approche d’un village de campagne, et faute lamentablement sur une scène qui méritait de finir en bonus DVD. Ce n’est pas l’idée en elle-même que nous réfutons (elle est même visuellement attrayante), mais son application. Dans une farce, un monde parallèle ou un conte futuriste, pourquoi pas. Ici, ce n’est ni plus ni moins qu’un nouvel acte de malhonnêteté qui devrait être sévèrement sanctionné. Avec cette scène, le réalisateur essaie de magnifier son idée pour nous éblouir. Il sacrifie son sujet au spectaculaire. La malhonnêteté ce n’est ni plus ni moins que de la mauvaise herbe qui dépasse. Tout le travail de préproduction consiste à élaguer tout cela, à faire des coupes dans le scénario, à évincer Louis Garrel du casting, à savoir bien s’entourer, à donner un ton aux comédiens pour qu’ils jouent en harmonie etc. Et si tout cela ne suffit pas, il reste, ô miracle, le montage, qui permet de faire du désherbage une mécanique de haute précision. Le film nous impose donc sa vision arbitraire de ce qu’il se produirait dans la réalité et dans ces conditions. Il oublie cependant de nous dire que ce plan est issu d’une post-production très coûteuse. Il choisit à notre place ce qu’est la réalité. Comme il est allé trop loin, comme l’aspérité est trop énorme, elle ne peut passer inaperçue et gêne considérablement à sa vision. Nous ne sommes plus là dans une refonte des codes. Nous sommes dans le plus pur cahier des charges indispensable à une exploitation commerciale de grande envergure. Un peu d’action, un peu d’érotisme, un peu d’humour, un peu de bravoure, un peu de bons sentiments etc.

LARGO WINCH est un gros fourre-tout moins malhonnête qu’un DEATH RACE, un FACE/OFF ou un TAXI, mais quand même.

C’est exactement ce genre de scène qui détruit la cohésion fictive qui régit la liaison entre le réalisateur et son public. Le cinéma est un art où nous pouvons croire à l’incroyable à partir du moment où le réalisateur nous donne les moyens d’y accéder. Voici ce que disait Sergio Leone à propos de PER UN PUGNO DI DOLLARI : « Il y a cette phrase : « Quand un homme avec un revolver rencontre un homme avec un fusil, l’homme au revolver est un homme mort. » Je m’amuse à prouver le contraire. Comme dans la parabole, je joue avec les codes. Je m’amuse et j’amuse en détournant les codes. Je le fais jusqu’à ce qu’ils retrouvent une réalité qu’on ne rencontre pas souvent dans les westerns. Et si l’on montrait la vérité, on verrait Billy the Kid tirer cent fois avant de toucher quelqu’un. L’Ouest véritable n’a rien à voir avec le western. Je préfère mêler le jeu au documentaire. Lorsque le fusil de Volonte est vide, Eastwood pose son revolver sur le sol. Il remet le duel au départ. On suit sa technique pour ramasser l’arme et la charger. On assiste aussi à celle de son antagoniste. C’est plus long pour le fusil. Donc : Volonte perd. Et ces gestes ne peuvent pas être invraisemblables. Ils ne le doivent pas. De la même manière, je veux montrer Clint en train de préparer la plaque de fonte qui lui servira de gilet pare-balles. Il est essentiel que je montre cette réalité au spectateur. Je suis certain que c’est ce côté documentaire qui fait le succès de mes fables. Il me faut tout mêler afin que le public ne sache jamais où commence le clin d’œil et où finit la réalité. » Nous retrouvons bien la volonté de ne pas présenter la réalité telle qu’elle est (ce qui est clairement impossible puisqu’elle est anti-cinématographique par essence), mais plutôt une image de la réalité. Et puis, la nécessité de bannir toute invraisemblance. C’est la condition sine qua non pour que la crédibilité fonctionne sur un mode biaisé. Rappelons-le, le cinéma n’est pas affaire de crédibilité. Les morts-vivants n’existent pas et pourtant NIGHT OF THE LIVING DEAD de George A. Romero fonctionne à merveille. De même pour les vampires et le DRACULA de Francis Ford Coppola. Parce que la base sur laquelle se développe toute l’argumentation est très précise, très scrupuleuse dans ses moindres détails. Il est possible de mettre en scène le scénario le plus extravagant qui soit et le rendre vraisemblable à condition que son possible avènement respecte les lois de notre réalité.


THE DARK KNIGHT
Récemment, THE DARK KNIGHT figure un autre cas d’exemple particulièrement significatif. Voilà le type même du film qui s’approche de notre réalité dans sa visualisation esthétique, et, en même temps, c’est une réalité scénaristiquement très éloignée. Gotham City n’existe pas mais ses habitants se comportent comme ceux d’une grande ville de notre planète Terre. Dans cette réalité de fiction, beaucoup de choses pourraient paraître complètement extravagantes si elles étaient placées dans notre monde, à commencer par un homme qui s’habille en chauve-souris et prend le temps de se mettre du noir autour des yeux avant de sortir. Seulement la réalité qui nous est ici dépeinte accepte les superhéros (va bientôt falloir arrêter de nous gaver avec tous ces superhéros de bals masqués !!!) « Ce n’est pas mince », comme dirait Laurence Boccolini. Bien évidemment, pour que l’allégorie avec notre société fonctionne, il faut garder au maximum cette peinture du quotidien dans ses moindres gestes. Le fantastique provient uniquement de l’exécution d’un superpouvoir. Et Christian Bale ne s’en prive pas. Il disparaît devant Gary Oldman et Aaron Eckhart comme bon lui semble. Sauf que Batman ne possède pas le superpouvoir de téléportation ou d’invisibilité. Là encore nous nous apercevons que c’est une clause du cahier des charges qui vient d’être remplie, et plus précisément celle concernant l’humour.

La malhonnêteté est le gazon qui pousse sur les terrains de l’excès.

Selon le même raisonnement que nous menons, André Bazin écrivait : « On n’a pas le droit de travailler sur le mensonge si on ne s’appuie pas sur une extrême vérité et même extrêmement pointilleuse. C’est le cas des grands auteurs de comédie : Molière, Guitry. A partir de là on peut aller vers l’imaginaire, la folie voire l’impossible. Après, tout passe. »

14 novembre 2008 5 14 /11 /novembre /2008 22:11

LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE            Titre aussi subtil qu’une blague de Christophe Dechavanne, à ne pas prendre comme un hommage à la double pénétration mais plutôt comme une déclaration d’amour à ascendant footballistique qui permet d’envisager le tacle, le dribble, le passement de jambes ou encore le tir de péno comme des pirouettes stylistiques d’un Kâma Sûtra réinventé.

Glorification des sens en alerte et haut rendement d’une béatitude retrouvée. Moi qui ne suis qu’amour, qui dispense le bonheur dans les chaumières et qui convertis les âmes à la paix. Je vis amour, je pense amour, je vibre amour, je milite amour, je ris amour, je jardine amour, je galope amour, je torture amour, j’éternue amour… A la source de tant d’arcs-en-ciel et de visages illuminés par la joie de vivre, un spectacle qui se tient au Ciné 13 Théâtre jusqu’au 13 décembre 2008 : « La confession d’une jeune fille ». Sara Forestier est l’unique interprète de ce texte d’un auteur dont il serait trop facile de faire un jeu de mots avec son nom de famille. Par contre, Sara Forestier adore BRICE DE NICE et comme le « h » de son prénom ne servait à rien, elle a décidé de le supprimer. En tout cas, c’est la seule explication que je trouve plausible.

Sara Forestier, rappelez-vous, c’est elle qui donnait des coups en dessous de la syntaxe dans L’ESQUIVE. Je l’adore depuis. Tiens, comme c’est original ! Ensuite elle m’avait complètement troublé chez Blier, et puis personne ne m’avait autant ému en chantant à l’écran, comme elle le faisait dans HELL. Depuis je compte les jours. Elle n’en sort plus de ma mémoire. Ni la nuit ni le jour. Elle danse derrière les brouillards. Et moi je cherche et je cours…

Parce qu’il n’y a pas d’amour sans histoires, je me suis donc rendu au Ciné 13 Théâtre pour détriper le dossier.

Quel moment ! Le genre qu’Alzheimer ne peut même pas effacer. Un spectacle d’amour, sur l’amour, avec une comédienne que l’on aime. La légèreté et l’insouciance du jour nouveau, bercé par le doux gazouillis de ces splendides oiseaux que nous mangerons avec appétit dès que la chasse sera ou verte ou bleue ou tirée.

Petit délice du temps qui s’écoule lentement dans une pénombre chuchotée, recouverte d’un velours intime qui vous caresse tendrement et vient vous envelopper le cœur au son d’une élégiaque mélopée. La mise en scène prend son temps. C’est agréable... Parfois... Les préliminaires… En accord avec le texte, elle nous dévoile la jeune fille par paliers. Les moments de silence sont des appropriations du temps, de l’espace, du public, de soi-même. Des abandons. La jeune fille se perd dans un continuum espace-temps qui se dérègle au rythme de ses interventions. La jeune fille n’a plus de corps. Elle erre dans un espace abstrait qui appartient à notre symbolisme collectif.

Elle devient l’essence du texte : un mythe.

L’amour plane sur scène. C’est un jeu de balle. Un coup elle le lance au public. Un coup celui-ci le lui renvoie. Communion télépathique. Envoûtement d’une étrange mise en scène qui partitionne la jeune fille. Le jour et la nuit. Docteur Jekyll et mister Hyde. Le décor et l’envers. Boule et Bill. Le texte : partie qui exulte. Les mots sortent d’une bouche. Ils sont le reflet d’une pensée, ils expriment une entité. C’est la partie apparente de l’iceberg. C’est la jeune fille telle que les autres la voient, telle qu’elle se comporte, dans ce que son enveloppe corporelle a de plus factuel. Entre : des parenthèses où surgit sa volonté d’être, ses désirs, ce qu’elle ne peut réprimer, la jeune fille qui se cache, le monstre aux allures angéliques. Ce sont les meilleurs moments de la pièce. Souvent ils sont accompagnés de musiques qui renforcent la figure de style. Ce qui aboutit à un moment exceptionnel, un épisode sublime et vigoureusement désespéré, un instant beau et triste, triste et beau, beau parce que triste, triste mais beau, beau avant d’être triste, triste sans oublier d’être beau, beau comme triste et tristement beau : Sara Forestier écrit sur le mur du fond avec une craie, le tout ritualisé et galvanisé par la chanson des Rolling Stones : « Sympathy for the devil ». C’est du rythme, c’est de la poésie, c’est de la rage, c’est de la sublimation, c’est du vertige, c’est de l’amour.

Le texte de Marcel Proust, lui, a beaucoup plus de mal à s’imposer. Chose qui n’arrive jamais à la jeune mariée. Sara Forestier surarticule dans un respect de Proust (et non pas du texte) qui confineMARCEL PROUST au religieux. Le sacré, cet ennemi du théâtre classique ! Ce qui nous éloigne petit à petit de la situation, puis des enjeux, et enfin du personnage. Une piqûre d’aiguille qui ne distille pas son vaccin. Le texte se noie dans un refrain routinier où l’on attend la fin de la phrase pour ne plus se souvenir de son commencement. La mise en scène se demande quel est l’état de la jeune fille, pas l’image qu’elle revêt. L’affliction est un état de réalité. La forme de l’affliction est un état de théâtralité. C’est ce qui distancie la télé-réalité du documentaire. Demandez-vous pourquoi, très vite, les producteurs de ces émissions en sont venus à les scénariser… Et l’aura de cette mise en scène signée Patrick Mille (bien meilleur comédien) est au diapason de cette orchestration juste mais uniquement fonctionnelle. Une chaise est le seul élément de décor. Dans l’intention, la seule note qui nous parvient est la nécessité de trouver une logique au fait que Sara Forestier se lève et fasse des choses pour éviter de rester assise et d’engoncer la mise en scène dans un dispositif statique synonyme d’ennui. Peu de saillies. Hmmm… (Clin d’œil autoroutier).

Mais Sara Forestier est une perle. Ah bon ? Sa mère c’est une huître ? Pour sa mère, je ne sais pas, mais son père doit sûrement être fabriquant de biscottes parce qu’elle est trop craquante ! (A mon avis, je vais sûrement l’emballer si je lui dis ça.) Dans « La confession d’une jeune fille » elle est incandescente, vibrante, flamboyante, volontaire, audacieuse, hardie (ah non, ça c’est Françoise), physique, fougueuse, intense, fière, belle… Bref, elle est amour. Comment vous dire ce qu’elle représente pour moi avec mes mots à moi qui sont miens ? Disons que la courbe de ses yeux fait le tour de mon cœur. Comment ça c’est de Paul Eluard ? Comme quoi, les grands esprits…

            Le nouveau film des frères Coen est aussi un inestimable hommage à l’amour. L’amour de l’insipide, du vide, de la vaine débauche d’énergie, du raté, de la lobotomie. Et c’est formidable ! C’est formidable à quel point ils persévèrent et continuent à croire que leurs films passeront l’effet de mode. Escroquerie des temps modernes.

C’est avec gourmandise et sous des dehors de jeune adolescent tout fraîchement tourmenté par les joies du premier baiser que je me suis jeté sur BURN AFTER READING. Je venais en effet de revoir NO COUNTRY FOR OLD MEN qui m’avait de nouveau enchanté et empli d’une incommensurable envie de jeter des pétales de roses et de crier mon bonheur au monde entier. Déraisonnable. Croire que les frères Coen ont finalement changé et retrouvé leurs facultés intellectuelles c’est comme changer de transat sur le Titanic : t’as beau aller à l’autre bout du bateau, de toute façon, l’issue sera la même. Ils sont donc repartis avec les mêmes travers qui continuent à faire d’eux des cinéastes surcotés que nous sommes obligés de supporter et d’aimer sans commune mesure.

BURN AFTER READING ne sert à rien. Comme ils sont habitués à le faire, les frères Coen mettent l’accent sur des personnages extrêmement découpés et peinturlurés. Et c’est un festival ! Vous ne pouvez qu’adorer, roucouler, jubiler et terminer dans une extase totale au son d’un climax simulé.

Voilà ce que sont les films des frères Coen : des orgasmes feints.

Leurs films vous laissent toujours vous attendre au meilleur, à la bijouterie de luxe, aux week-ends cinq étoiles, aux amis milliardaires qui vous prêtent leur jet privé pour partir en vacances, mais ils finissent inévitablement par révéler ce qui se cache derrière cette peinture en plaqué que vous aviez prise pour de l’or. Les frères Coen ou la grande cérémonie du toc enchanté.

BURN AFTER READINGBURN AFTER READING n’échappe pas à la règle. Ce film n’est qu’un étalage de viandes plus ou moins grasses, un défilé d’invendus recyclés selon un mode comique parfois très grand guignol, une vente à la criée qui vous fait passer pour le plus grand des ringards si vous n’y participez pas. Un film pour comédiens, donc. Placid Coen et Muzo Coen s’amusent ainsi à développer toute une galerie de personnages pittoresques censés amuser le touriste. Et c’est parti pour 96 minutes de cabotinage effréné qui ferait passer LE TROUBLE-FESSES, N’OUBLIE PAS TON PERE AU VESTIAIRE… ou LE MILLE-PATTES FAIT DES CLAQUETTES pour des œuvres fondatrices de l’art dramatique. Grand gagnant du désastre : George Clooney, qui n’y va pas avec le dos de la main morte et patatonne comme il savait déjà si bien le faire dans O BROTHER, WHERE ART THOU ? Dans ce Barnum cinématographique, seul Richard Jenkins respecte l’intégrité de son personnage, et Tilda Swinton ne s’en sort pas trop mal mine de rien.

Niveau confection, il faut dire que nous étions en droit de nous attendre à mieux tant NO COUNTRY FOR OLD MEN était soigné, calibré, millimétré, aux petits oignons. Tout d’abord, le scénario ne les intéresse pas. Il n’est qu’un prétexte évident pour faire s’exhiber leurs grands caractères qui cherchent tous une singularité physique. Encore une fois, cela n’a qu’un seul but : démarquer les personnages par des signes visuels forts. Points de rencontre avec l’histoire : aucun. S’ils nous racontent un début de trame narrative, les frères Coen se trouvent vite complexés par cet élément qui les encombre et essaie de s’en débarrasser. Cela ressemble à du McGuffin comme Hitchcock savait si bien l’utiliser. Mais dans ses films, lorsqu’il s’évanouissait, il faisait à place à un vrai sujet qui trouvait sa résolution à la fin. Dans BURN AFTER READING, non seulement il ne cède pas sa place, mais en plus il a l’effet frustrant d’un coitus interruptus. Les déambulations des personnages deviennent de plus en plus centrales, elles ne font jamais progresser le sujet, jusqu’à l’écarter définitivement dans une conclusion qui nous apprend que nous n’avons rien appris ! C’est quand même un comble. Et en même temps, c’est tellement charmant cette propre dénégation de leur film par les deux réalisateurs. Je me suis même demandé pourquoi ils ne se sont pas filmés directement, le cigare au bout des lèvres, rigolant face à la caméra et lançant bien à votre face : « On les a bien eus, vos 8 euros 60 ! »

Et le film continue son petit bonhomme de chemin, tout pépère qu’il est, très satisfait de voir comment ces personnages vont évoluer lorsqu’ils vont se rencontrer. Mais aucune idée de mise en scène. Les frères Coen sont retournés à leur maison de retraite où ils ont monté un atelier vidéo et où ils font participer d’autres résidents. Ils rigolent bien entre eux pendant que nous attendons qu’ils retrouvent le niveau de leur précédent film. On peut toujours rêver et croire que si les abeilles étaient des moustiques elles ramèneraient du sang à la ruche et la reine ferait du boudin.

            Dans la famille Gucci Baby, il reste encore des survivants. J’en veux pour preuve CZTERY NOCE Z ANNA de Jerzy Skolimowski et IL DIVO de Paolo Sorrentino qui sortira le 31 décembre 2008.

Le film de Skolimowski, lui, est déjà dans les salles depuis le 05 novembre. A ce qu’il paraît, Skolimowski est un géant du cinéma qui a surtout officié dans les années 60 et 70. Malheureusement, je n’ai vu que ses plus mauvais films, ses deux derniers : TORRENTS OF SPRING et FERDYDURKE qui datent respectivement de 1989 et 1993. A priori normal qu’ils ne m’aient relayé ni amour ni soleil intérieur. Ses grands chefs-d’œuvre seraient WALKOWER et DEEP END (à ne pas confondre avec le magnifique THE DEEP END des deux performers que sont Scott McGehee et David Siegel, trop peu encensés par la critique qui manque une fois de plus à tous ses devoirs d’amour et de respect en CZTERY NOCE Z ANNAconformité avec la Déclaration des Droits du Cinéma).

Mardi dernier, je me rue à la découverte de ce film, avant sa deuxième semaine d’exploitation qui me fait craindre sa disparition totale. Renseignements pris aujourd’hui, il reste encore à l’affiche dans quatre salles de notre capitale dont les rues embaument l’amour et la philanthropie. Je n’ose regarder le nombre total de copies pour la France entière ! En tout cas, dépêchez-vous si vous aimez le cinéma car CZTERY NOCE Z ANNA est un film magnifique avec de l’amour dedans, du vrai.

C’est filmé en numérique et pourtant ce n’est pas dégueulasse. La photographie est résolument tournée vers l’intransigeance de la campagne polonaise. Elle rend tout l’inconfort d’une atmosphère froide et humide.

C’est poisseux jusqu’à garder sa parka sur son vieux siège couleur menthe à l’eau croupie, comme disait celui qui baillait en chantant.

Parce que je ne vous ai pas dit, mais pour une pareille occasion, je me suis payé le luxe d’aller partager mon amour et toute ma gaieté de cœur dans une salle que je n’avais encore jamais visitée : le Bienvenue Montparnasse. Je n’aurais pas pu trouver mieux. Vieille salle des années 70. Un drôle de caissier d’un autre temps, d’un autre pays et qui fait des blagues apparemment très drôles si on les comprend. Sièges marrons. Devant l’écran, un rideau rouge que l’on ouvre avant la projection. Pas de bandes annonces. Atmosphère moutonnée. Moquettes de bon aloi. La lumière qui surgit sur l’écran dès que quelqu’un ouvre les portes du fond. Vu leur âge, des personnes qui n’ont jamais dû quitter leur siège (elles resteront encore après le générique et même après que j’eus pris tout mon temps pour quitter les lieux !) Bref, du bon vieux kitsch qui vous passe du baume là où ça fait du bien.

Parler de CZTERY NOCE Z ANNA est assez difficile tant il brasse énormément de thèmes et d’idées. Dans son for intérieur, il se vit avec beaucoup de lenteur jusqu’à ce que chaque séquence atteigne son but, mais étrangement rapidement si l’on accompagne les divers personnages et tout ce à quoi ils sont confrontés. En fait, le rythme est beaucoup plus rapide que nous pourrions le croire. Par contre, peu de mots viennent heurter l’action. Le film trouve ainsi une manière de respirer qu’il modifie lorsque les mots interviennent. De la concision dans une folie amoureuse qui ne durera seulement que quatre nuits. Et tous ces gestes, toutes ces émotions auxquelles Artur Steranko n’a habituellement pas droit et qu’il va vivre aux côtés d’une femme qui dort, c’est-à-dire qui n’est pas éveillé à l’homme qui la désire.

Des plans absolument magnifiques jalonnent le film. Une poésie goulûment disséminée, songeuse, triste, sincère, délicate. Un travail sur le son sublime dans ses saillies, surprenant dans son refus de s’aventurer au premier plan. Et des idées de mise en scène particulièrement régalicieuses.

Tout ce que l’amour a de plus dément, d’irraisonné, d’instable, de susceptible et de fulgurant.

Une mise en scène extraordinaire aussi pour IL DIVO qui a étrangement remporté cette année à Cannes le Prix du Jury. Alors là, c’est de la lave en fusion. Ca donne de la tête partout. Ca excelle dans les effets, dans le lyrisme, dans la direction d’acteurs, dans la beauté de la photographie. Son audace est un véritable affront à la plupart des films italiens actuels que je trouve trop consensuels. C’est une mer agitée qui déverse sur la plage de bruyantes vagues d’amour. C’est un clair de lune un soir de 14 juillet. C’est la salive de cette même nuit qui vient se mélanger à celle de l’aurore qui étreint désormais une nouvelle journée. Ce sont les flammes de l’Enfer qui font rigoler de douleur notre cher Nicolas Sarkozy. C’est plein de bonté. C’est intransigeant comme une rupture non voulue. Cela fait trembler. Cela détruit la carapace. Cela permet de renaître et de se retrouver comme neuf face aux sentiments les plus nobles. Voici les premières larmes retrouvées d’un être humain. Celles qui ont un effet purificateur. La langue vient lécher la joue pour récupérer ce liquide salé. Retour à l’envoyeur. La boucle est bouclée.

KELLY REILLY            Attention à EDEN LAKE ! Un film de James Watkins (qui avait signé le scénario du simplet MY LITTLE EYE) qui pourrait vous vider de tout votre amour tant le film le traque et élimine jusqu’à sa notion la plus basique.

L’histoire est assez simple. Un jeune couple d’amoureux très fort part faire un petit séjour à la roots. Petite plage reculée. Un groupe de jeunes adolescents viennent en squatter une parcelle. Musique forte et chienne qui aboie. Le mâle du couple leur signifie de bien vouloir baisser leur musique et de faire taire leur chienne qui effraie sa compagne. Insultes, provocations et sarcasmes de la part des jeunes qui sont vraiment de jeunes voyous pas bien élevés du tout alors que le mâle est bon à marier d’entrée de jeu. Lui se dit : « Pas cools ces jeunes ! » Et moi : « Pas cool ce scénariste ! » Finalement, comme cela n’est pas très grave, le couple décide tout de même de rester sur la plage. Le lendemain, tout ce petit monde se recroise. Les jeunes sont en vélo et le couple en 4X4. Le mâle décide de leur faire peur avec sa grosse voiture. Et puis pas la peine de s’excuser, tout cela n’est pas très grave finalement. Plus tard, comme l’animosité entre les deux clans n’est pas bien grave, le couple revient à la plage et part se baigner. Vu que l’ambiance est clairement estampillée « Intervilles ». Seulement, en revenant, le 4X4 a disparu. Damned ! Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas très grave, il suffit d’aller discuter un peu avec ces jeunes, ils vont bien finir par rendre la voiture. Pas con ! Fallait y penser. Ah oui, mais en fait non. Ils ne veulent pas la rendre. La tension monte. Un jeune con sort un couteau. Le chien s’approche un peu trop près. C’est l’accident. Bof, ce n’est pas très grave. Ils n’ont qu’à rendre les clés du 4X4 et on fera comme si rien ne s’était passé. Oui, mais non. Contre toute attente ils préfèrent séquestrer le mâle. La jeune femme fuit, et puis, finalement, elle réfléchit à tout cela et se dit que ce n’est pas très grave. Elle n’a qu’à retourner chercher son mâle, donner un peu d’amour et de chaleur humaine à ces jeunes qui en manquent cruellement et tout rentrera dans l’ordre. Puisque ce n’est pas très grave, au fond. Bon, jusque là faut vraiment que le scénariste m’explique son échelle de gravité… Après, c’est encore pire. Le mâle se fait immoler. Alors qu’il est attaché avec son amoureuse, celle-ci arrive pourtant à s’enfuir sans se faire brûler ! Finalement ce n’est pas le scénariste le plus con, ce sont les spectateurs qui pourraient y croire. Et à la toute fin, Kelly Reilly tombera dans une soirée où se sont réunis tous les parents des jeunes voyous. Parents et enfants ont les mêmes attitudes et les mêmes ressemblances physiques, là vous pouvez y aller c’est tendrement irrésistible. Bon, allez je vous le dis, Kelly Reilly meurt et le film se termine. Ni plus ni moins. Du travail bâclé. De belles scènes de torture mais absolument malsaines tant elles sont purement racoleuses (la preuve en est qu’à l’heure actuelle la seule manière de choquer dans le gore est d’aller toujours plus loin dans la torture) car non accompagnées par la moindre idée cinématographique. Mais finalement, tout ceci n’est pas bien grave.

            Bien plus graves, les problèmes ophtalmologiques des producteurs de VILAINE. Moi qui ne suis qu’amour, je me dois de répandre le bien autour de moi et de leur dire ce que personne n’a osé leur dire jusqu’à présent : il faut impérativement acheter des lunettes, les gars ! Non seulement cela vous permettra de voir comment font les autres pour faire de bons films, mais, en plus, vous vous apercevrez que vous avez commis une erreur impardonnable sur VILAINE. En effet, votre film est basé sur l’idée que Marilou Berry est moche et c’est pour cela (entre autres, puisqu’il y a aussi le fait qu’elle soit trop gentille) que sa vie a pris une tournure si désastreuse lorsque débute le film. C’est notamment pour cela qu’elle n’a pas d’homme dans sa vie, par exemple. Et c’est là où il va falloir nettoyer vos doubles foyers, vous apercevoir de votre erreur et me faire et bon gros bisou avec barbe de trois jours en signe de reconnaissance éternelle. Marilou Berry n’est pas moche ! Elle est grosse. Il y a une différence de taille (si j’ose m’exprimer ainsi !) Regardez-la bien. Je ne vous demande pas de la trouver jolie mais juste de vous VILAINEapercevoir qu’elle n’est pas laide comme le veut le concept du film. VILAINE ne peut décemment pas fonctionner et ce, dès son postulat de départ. Seulement voilà, au cinéma, vous ne pouvez pas vous permettre un premier rôle qui n’a pas une plastique un temps soit peu regardable. Et encore une fois vous vous trompez. Fernandel était une star il n’y a pas si longtemps (que je t’aime). Regardez avec vos nouvelles lunettes les films de Carlos Reygadas. Regardez SLEEPWALKER de Johannes Runeborg. Regardez CZTERY NOCE Z ANNA dont nous venons de parler plus haut. Prenez exemple sur la série « Freaks and geeks ». Si Marilou Berry est la seule redneck que le cinéma français a à nous offrir, alors la chair est triste. D’autant que si l’on veut trouver une jeune fille qui colle au personnage rien de plus simple puisqu’il n’y a pas à chercher bien, on peut en trouver une dans ce même film ! Joséphine de Meaux qui, elle, n’a vraiment pas un physique facile, aurait dû tenir ce rôle. Avec son physique discourtois, elle est totalement ce que le personnage de Marilou Berry a de repoussant.

Et comme si votre myopie galopante ne suffisait pas, vous avez l’outrecuidance de nous narguer en enlaidissant Marilou Berry (coiffure de bas étage, cheveux gras, grimaces…) et en essayant de rendre Joséphine de Meaux plus belle qu’elle n’est. Passage obligatoire puisqu’elle fait partie d’un groupe de trois r’ n’ bitches aussi insupportables les unes que les autres.

On ne peut alors comprendre ces choix que par une politique de rentabilité qui, loin de ne pas devoir être prise en compte, nuît cette fois-ci considérablement au film.

A part cela, j’aimerais tellement pouvoir prêcher la bonne parole et vous livrer un rendu du film à l’image de la bonté qui parcourt mon être, mais VILAINE n’est qu’une comédie de plus, ponctuée de gags souvent lourds, parfois – rarement – une ou deux fois (rayer les mentions inutiles) drôles, aux événements téléphonés et au principe narratif plus que naïf. Le film nous raconte l’histoire d’une fille trop gentille, mais surtout complètement en dehors de toute réalité puisque son vrai problème est de se laisser exploiter par chaque personne qu’elle fréquente. Disons plutôt qu’elle est faible. Comme elle en a marre, elle va devenir son contraire : elle va décider de faire le mal autour d’elle. Et alors là tenez vous mieux parce qu’elle va aller très loin dans le cruel, le méchant et le vilain pas beau : elle va arracher les dernières pages des polars ! Alors là, s’il y a vraiment un truc vraiment pourri, c’est bien connu, c’est les gens qui font cela, à tel point qu’il serait temps d’envisager la restauration de la peine de mort pour ces sans cœur.

En soi, nous pourrions trouver le leitmotiv plutôt intéressant s’il ne s’engonçait dans un humour primaire et simplet, et qu’il s’additionnait plutôt au sujet du film pour donner ce qu’il prédisait, à savoir une comédie noire, grinçante, qui met mal à l’aise, qui choque, qui soit à la fois sombre et cruelle.

Parce que la cruauté existe.

C’est l’épisode du chat que Marilou décide de mettre vivant dans une poubelle. Pourquoi pas. Mais elle le ressort un peu plus tard pour définitivement l’adopter, et retourner la noirceur dans une sorte de consensuel, de politiquement correct qui ne heurtera personne.

De plus, tous les personnages sont hypercaricaturaux. Par exemple, nous entendons très vite parler d’une inspectrice du travail et lorsque celle-ci débarque dans le film elle est extrêmement fidèle à l’image que nous pourrions avoir d’une telle femme dans un tel film alors qu’aucun indice sur sa personnalité n’aura été dévoilé. Mais il faut être juste et avouer que certains comédiens sont plutôt bien dirigés dans ces clichés ambulants. D’habitude, je n’aime vraiment pas Frédérique Bel qui a toujours un jeu complexé et lilliputien, mais je dois dire qu’elle est ici flamboyante. Bimbo au panache éclatant, à la fois ridicule et jouissivement arrogante, constamment sur la défensive agressive, imbue d’elle-même et imposante dans sa méchanceté. J’ai remarqué qu’elle développe son jeu quand elle sort sa voix. Joséphine de Meaux est aussi très très drôle quand elle n'en fait pas des tonnes (ce qui est le style de jeu général du film) mais, encore une fois, dommage que l’inconsistance de son rôle la limite dans ses réactions. Un cœur.

Je n’osais pas le dire dès le début, mais c’est qu’ils s’y sont mis à deux pour parvenir à leurs fins ! Et les coupables sont Jean-Pierre Benes et Allan Mauduit. Le premier soulève le poil et le second arrache la peau. « J’vais te mettre une première couche avant de t’en mettre une deuxième ! » comme disait Marcel Desailly au joueur adversaire qui voulait pénétrer dans l’axe.