Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

.

ARRET-SUR-IMAGES.jpg

   

 

 

Vendredi 9 mai 2008

            Avez-vous remarqué l’apparente similitude entre l’exaltation immesurée que peut provoquer un film, et l’indignation quasiment incontrôlable lorsque l’actualité nous propose un père autrichien qui a enfermé sa fille durant 24 années ? Dans les deux cas, c’est tout aussi terrible ! BABEL nous met face à la fragilité de notre vie. La jeune femme a pris une balle, elle est sur le point de mourir :

- Oh, que le monde est cruel ! Et, en plus, vous savez quoi ?

- Quoi ?

- C’est le même aux quatre coins du monde !

- Mais alors la mort c’est triste ?

- Eh oui ! Heureusement qu’il nous reste nos yeux, et des films comme ça, pour pleurer !

- Et INDIGENES ? N’était-ce pas aussi lamentable le sort que l’on a réservé à ces gens-là (vous remarquerez au passage à quel point « ces gens-là » et « indigènes » sont étrangement synonymes) ?

- Vous avez raison. C’est quand même une chance d’avoir tous ces gens qui peuvent s’élever et dénoncer !

Et surtout, heureusement qu’en France nous pouvons nous congratuler de ces messieurs si bien placés qui jugent et condamnent une banderole déployée en finale de football de la Coupe de la Ligue. Les faits : la commission de la Ligue de football professionnel à exclu le Paris Saint-Germain de la prochaine Coupe de la Ligue suite à une banderole déployée lors de la finale P.S.G.-Lens, le samedi 29 mars 2008, où nous pouvions lire : « Pédophiles, chômeurs, consanguins : BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS ».  Soit dit en passant, il aura fallu attendre la présence de Nicolas Sarkozy dans les tribunes pour que l’on s’insurge face à ce phénomène ! Tout à coup, la France découvrait ces immondes supporters qui confectionnent ces banderoles dans des souterrains claustrophobiques où des trisomiques pervers réalisent des snuffs movies et où l’on apprend que les tournantes peuvent aussi être un divertissement comme les autres (si c’est fait de manière ludique). Mais si, vous savez, ils font partis du même club que ces arabes au regard injecté de sang contaminé qui vous attendent dans l’ombre de la nuit, tapis au détour d’un angle de rue, pour vous sauter dessus, vous violer avec un vieux tesson de bouteille, filmer le tout avec un téléphone portable et le balancer sur Internet dès qu’ils seront retournés se terrer dans leur cagibi.

  PEDOPHILES, CHOMEURS, CONSANGUINS. BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS
  LA MAIN VERTE
 
LES GONES INVENTAIENT LE CINEMA QUAND VOS PERES CREVAIENT DANS LES MINES
 
LA CHASSE EST OUVERTE... TUEZ-LES !
 
ICI C'EST GRIS, ICI CA PUE... ICI C'EST PARIS !!!
 
BIENVENUE EN EUROPE
 
JE SUIS A FOND : PEDO SADO GAY
 
AULAS : TRANSFERE-TOI CA DANS LE CUL
  ESCROCS, MAFIEUX, PUTES, CAMES. MESSIEURS LES CH'TIS, BIENVENUE A NICE   LE RIBERY FAIT PEUR AUX ENFANTS


Avant cette affaire, les banderoles n’existaient pas. C’était la belle époque. On rigolait bien aux concerts de Michel Fugain, on rigolait encore plus pendant les films d’Alexandre Arcady, on portait des canadiennes fabriquées en Chine, on se demandait si on avait fait assez de courses quand on invitait Laurence Boccolini à manger, on jouait du kazou dans des champs de luzerne, on passait des heures à faire des sculptures rupestres avec nos chewing-gums, on faisait des soirées spéciales Grégory Lemarchal, on prenait des cours de méditation transcendantale, on aurait même refait notre appartement avec du parquet flottant, on appelait un chat un chat, un noir un nègre, ou l’inverse, j’en passe et Jean Valjean. Alors vous pensez, les banderoles, on avait d’autres nègres à fouetter. Ce qui nous arrangeait bien c’est quand cela se passait chez les italiens. On les montrait du doigt et on disait tous en chœur : « Bouh ! Les vilains ! C’est pas beau les insignes fascistes dans les stades ! Et les stands de merguez frites non plus ! » Pensez bien, on pouvait pas laisser passer de telles ignominies ! D’autant qu’on avait les mêmes chez nous ! C’était la nouvelle règle. On dénonçait continuellement tout ce qu’il y avait d’exécrable chez nos voisins. « Bouh ! L’affreux George W. Bush qui fait la guerre partout  et qui détruit la planète un peu plus chaque jour ! » Pensez bien, on pouvait pas ne pas se l’encadrer celui-là ! D’autant qu’on avait le même chez nous !

Alors c’est bien beau toute cette agitation, ce côté pétillant Vichy Saint-Yorre, mais pendant ce temps, les vrais crimes, ceux qui sont vraiment dégueulasses, ceux qui n’appellent aucune ambiguïté, ceux qui révèlent ce que la nature humaine a de plus infâme, ceux-là qui s’en préoccupe ? Qui serait prêt à dénoncer ces actions qui comptent parmi les plus dégradantes jamais réalisées ? Je veux parler de ces immondes parents qui n’hésitent pas à user de ce titre qui n’a rien d’officiel puisqu’une seule course de spermatozoïdes suffit à cet upgrade hiérarchique. Combien usent encore de ce pouvoir fallacieux afin de traumatiser à vie leur progéniture par des prénoms qui feraient frémir d’effroi Jeffrey Dahmer ? Nul doute qu’il faut avoir été élevé par des attardés couverts de vergetures et vivants dans des palombières au fin fond des Cévennes, pour appeler son fils Blaise. Le prénom en lui-même n’est pas tellement une honte en soi. Mais comment des parents ont pu ne serait-ce qu’avoir cette idée après le choc des années « La classe » qui perdure encore ? Vous a-t-on rapporté qu’en 2005 ce n’est pas moins de 19 bébés qui se sont appelés Régis ? Et qu’en 1995, 3 nouveaux nés furent baptisés Godefroi ?

Les parents sont des putes.

            Ainsi donc, monsieur et madame Odoul ont un fils. Avec pareil nom de famille tu le sens venir direct le jeu de mots. Tu le cherches, tu le cherches, tu passes ton temps à ça et finalement tu ne le trouves pas. Ils l’ont tout simplement appelé Damien. Ca ne fait pas peur, ça ne fait pas rire, ça fait des longs métrages aussi inexpressifs. Quand des films sonnent pour moi comme des redécouvertes de l’ennui, je pense souvent à cette publicité qui nous montrait les photos des parents de personnalités telles qu’Adolf Hitler, Joseph Staline, Margaret Thatcher et se finissait par un slogan du genre « Ah ! Si seulement ils avaient utilisé un préservatif ! » L’HISTOIRE DE RICHARD O. de Damien Odoul suscite les mêmes regrets.

Ce réalisateur vit actuellement son âge d’or. Régulièrement la critique fait ses petits chouchous et les porte aux nues pour des raisons qui sont souvent imprécises et pas forcément politiques. Le plus souvent il s’agit de critiques qui sont à l’affût des nouveaux talents, et qui cherchent à se prévaloir d’être les premiers à avoir su déceler leurs qualités. Le chouchou est à la critique ce que le scoop est au journaliste. Le seul souci c’est que les scoops sont rares. Et quasiment tout le temps ces réalisateurs s’avèrent médiocres. A chacun de ses films Xavier Beauvois est constamment encensé d’une manière assez déroutante, Christophe Honoré est très à la mode actuellement sans trop savoir pourquoi, Brigitte Roüan et son incapacité à accoucher de quoi que ce soit, François Ozon très qualité française, Bruno Dumont aussi passionnant à écouter que détestable à regarder, Gaël Morel, Tonie Marshall, Olivier Dahan etc. Même Gérard Jugnot est un cinéaste d’exception selon la presse professionnelle ! Damien Odoul, lui, est frappé du label art et essai, orienté vers la population underground type nuits parisiennes, sexualités déviantes, gays, expériences douloureuses, laissés pour compte, miséreux et désenchantés. Ses films sont d’aspect crasseux, vraiment pas nets sous les ongles, rances et avec les litchis qui collent au plastique. Dans L’HISTOIRE DE RICHARD O. cet élément a au moins le mérite d’être franc du collier. C’est très étonnant car le manque de franchise est le défaut principal de ce film qui esquive toute les possibilités d’entrer dans une quelconque histoire quelconque. Mathieu Amalric campe un personnage au cheveu gras, habillé comme un sac de plage (les fringues sont vraiment immondes, c’est complètement cohérent donc très bien vu), craspec juste ce qu’il faut, clope au bec et errance dans les bars. Tellement no-life qu’il n’a pas droit à l’assurance-vie. Ca commence fort, le cahier des charges des films français n’a qu’à bien se tenir. La réalisation a le grand mérite de nous garder les yeux exorbités par tant d’aberrations et d’incapacité à balancer de l’idée. Nous craignons le pire dès ces plans serrés dans la scène de la voiture. Nous nous disons que revoici notre bon vieux téléfilm de l’après-midi et que le film ne va sûrement pas tremper dans la distinction stendhalienne. Et puis une petite éclaircie : le son de la scène suivante qui démarre avant la fin de cette même scène. Désamorçage du son et de l’image. Fonctionnalité qui a la stupéfiante propriété de toujours fonctionner même si c’est artificiel. Un film sous Viagra. Pourquoi pas, après tout ? Pour la fine bouche, il va falloir la gérer très procédurier car il y a de-ci une jolie profondeur de champ, de-là un seul petit cadrage pas trop con (ce doit être une sorte de quota instauré dans les films de ce genre-là où les chefs opérateurs se rappellent régulièrement qu’ils ont suivi une formation !), et puis c’est tout.

Autant vous le dire tout de suite, Mathieu Amalric meurt à la fin.

Dans le film ils disent plutôt que c’est le début, mais je vous assure, c’est quand même bien la fin. Le film ne va donc être qu’un énorme flash-back. Horreur ! J’aime pas trop trop quand on me prend comme ça, comme disait la jeune mariée. Ou alors il faut que la forme trouve sa justification finale par cette entrée en matière. Comme dans CARLITO’S WAY où nous connaissons dès le début la mort d’Al Pacino, et tout le talent de Brian de Palma va alors être de nous tenir en haleine en nous contant comment il est possible qu’il en soit arrivé là alors qu’il désirait justement le contraire. Dans L’HISTOIRE DE RICHARD O. ce n’est qu’un dispositif fabriqué qui sert à donner une sorte de pertinence à la forme. Mais cela tombe à l’eau. Et Katoucha aussi. Nous nous en apercevons si nous faisons l’effort de replacer les scènes dans leur contexte chronologique. Résultat : c’est le même film. Pas d’idée bienvenue, pas de nouvelle dimension. Juste de l’apparence, du look. Plus précisément cela correspond à quelque chose d’assez typique depuis les années 90 : taper très fort d’entrée pour captiver son auditoire. A mon avis, une grande perversion née de l’exigence de réécriture de producteurs plus que de réalisateurs. C’est très agressif et surtout cela n’arrive jamais à résoudre le post-coïtum qui s’ensuit.

Je suis bien plus partisan de ces atmosphères qui prennent le temps de se mettre en place et d’intégrer le spectateur sans qu’il ne s’en rende compte.

Le film déroule donc gentiment. Ca traîne lourdement la savate, tout s’oriente vers la déchéance sismique, on joue la carte du sordide. Nous sentons très nettement la volonté voyeuriste commanditée par la volonté sans appel du « Plus c’est crade, plus t’en veux », alors que nous espérons que le film s’enfonce plutôt dans l’immoralité, ce qui serait salvateur. Mais non. Et le film bifurque côté cul pour bien nous dire qu’il n’y aura pas de sortie de secours. Damien Odoul a certes l’intelligence de ne pas cacher les corps et de montrer les actes sexuels. Comme son intention est de montrer et de satisfaire une pulsion, son racolage devient insupportablement grossier (et ça c’est très facile. Moi aussi par exemple, je pourrais très bien dire un truc du genre : « Tous ces kilomètres de bites qu’elle a pris dans la chatte ! J’aimerais pas les faire à pied !!! » ou encore : « Je vais te la mettre dans la bouche, tu demanderas du pain tellement y’a de la viande ». Et vous en demanderiez encore, n’est-ce pas ?) Son élan est clairement pornographique. Les corps l’intéressent moins que l’acte. Il veut montrer, il veut choquer et il vaut flatter. La dernière composante est la plus dégueulasse car les deux premières sont des valeurs esthétiques qui peuvent être tout à fait louable au cinéma. Et Damien Odoul aurait sûrement gagné à donner un mouvement plus sensuel à ces corps. Tout est brut. Où s’est donc perdue la conséquence fabuleuse de l’extase des corps ? Une bonne idée cependant (à défaut d’être belle) : la fellation et la levrette en ombres chinoises. Cela aurait même pu être extrêmement comique. Eh oui ! Le sexe c’est aussi cela.  Mais le film n’est pas drôle pour 2 euros 30. Il est même sinistre. Aucun personnage n’est généreux. Ils sont tous en train de s’engueuler, de se vanner, de se mépriser, de se manquer de respect, de soumettre l’autre à sa volonté. Même quand ils font l’amour il faut qu’ils s’insultent ! Ce rapport à l’esclavage constitue un carrefour souvent présent. Sans que nous ne comprenions très bien sa logique. Sans que nous ne comprenions très bien de quoi parle le film, en fait. Nous notons une causalité permanente à la lutte, aux corps, aux corps qui s’entrechoquent (joli bruit quand ils font l’amour d’ailleurs. Sinon, je n’en ai pas parlé jusque-là mais le son est abominable sur toute la ligne), mais rien n’est prolongé, rien n’est dévoilé. Toute amorce est mort-née. J’en veux pour preuve toutes ces scènes d’une durée très courte qui ne permettent pas de développer la moindre thématique. C’est notamment le cas lorsque Mathieu Amalric parle de la lutte et de son affinité à l’équilibre. Le film reste superficiel malgré ce qu’il voudrait nous faire croire. Damien Odoul est un réalisateur creux, qui n’a rien à dire. Généralement, quand on est saoul, on trouve ça extra de philosopher. Mais c’est toujours le chien qui gagne.

L’HISTOIRE DE RICHARD O. semble avoir été réalisé très vite, sans prend le soin de justifier les concordances, comme si le scénario s’écrivait au jour le jour.

Du coup, l’ensemble manque très nettement de rythme. Les scènes se succèdent .Parfois gratuites, parfois insipides, parfois binaires. Confrontons le film au dernier Woody Allen en date : CASSANDRA’S DREAM. Nouveau film en charentaise de ce réalisateur de brasserie. Rien de très excitant et pourtant le montage fait toute la différence. Il est entièrement utilitaire et c’est bien là où je veux en venir. C’est qu’en dépit d’une banalité affligeante de cette phase, CASSANDRA’S DREAM se regarde jusqu’au bout. Comme L’HISTOIRE DE RICHARD O. a délaissé cette étape, il plonge dans les affres de l’ennui et de l’étirement qui caractérisent souvent le cinéma français. Comme si le monteur avait gardé toutes les scènes tournées et dans leur intégralité qui plus est. C’est-à-dire juste après que le réalisateur dise « Action ! » et juste avant qu’il ne dise « Coupez ! » Tout est bon dans le cochon ! En comparaison, le film américain progresse à chaque scène (je veux dire que l’action progresse à chaque fois) alors que le français se complaît dans les redites et les vagabondages onanistes.

Du cinéma Playskool, somme toute !

Damien Odoul prétend s’en remettre à une certaine affaire de désir, à une exploration de la sexualité féminine. Mais il n’explore rien du tout. Une énumération de fantasmes féminins n’est qu’un stand. Nous aimerions bien avoir un peu de portraits psychologiques pour approfondir tous ces propos. Le film en est incapable car il est avant tout un reflet des fantasmes de son auteur, une perception du désir féminin comme il se plaît à se le figurer. C’est pour cela qu’il lui est impossible d’aller plus loin, d’analyser plus intimement le rapport de la femme à sa concupiscence. Avouons que le film est très malhonnête quand il prétend étudier le mystère féminin et qu’il n’en ressort qu’une image désormais clichée et presque ringarde. Chez Bergman, le même mystère ne lève jamais son voile qui recouvre au plus près une présentation du désir et son implication sur la personne. Dans PERSONA, rappelez-vous cette scène ou Bibi Andersson raconte à Liv Ullmann le jour où elle est partie à la plage avec une amie. Nudité, rencontre avec de jeunes hommes, pénétration, masturbation, partouze, jouissance. C’était il y a plus de quarante ans et le récit est tout aussi explicite que ceux de L’HISTOIRE DE RICHARD O. Mais ce que le génie suédois a compris c’est que ce n’est pas cette anecdote en elle-même qui est le plus surprenant ou générateur d’émotions. C’est la réaction de Bibi Andersson qui crée la balance dramatique. Comme elle était engagée avec un homme, ce genre de comportement était quelque chose qui lui était tout à fait étranger. Sa principale stupéfaction est pourtant d’avoir tiré énormément de plaisir au cours de cette après-midi, et ce qu’il l’afflige le plus c’est qu’elle n’arrive pas à comprendre pourquoi.

Voilà exactement ce qui manque au film de Damien Odoul : une coexistence entre les actes et le ressenti.

Enfin, n’hésitons pas à déplorer l’absence de direction d’acteurs de la part de Damien Odoul. Mais ce qui avaient déjà vu ses films précédents avaient déjà les doigts dans la prise. Rhizlaine El Cohen est fausse comme je ne l’ai jamais entendue d’une actrice. Surtout dans une scène de colère, ce qui est extrêmement agréable à jouer. Cela n’a pas l’air d’être son cas puisqu’elle est reste primaire, cherchant le plus souvent comment dire son texte alors qu’il fallait plutôt qu’elle se demande pourquoi elle le dit. Stéphane Terpereau a le charisme d’un tube de dentifrice. J’aime beaucoup ce choix. Cela me rappelle les films de Carlos Reygadas, réalisateur mexicain qui n’hésite pas à faire tourner des personnes dont le physique semble très éloigné des critères habituels. Malheureusement, Stéphane Terpereau n’a aucune technique. Il est parfois très difficile de comprendre ce qu’il dit, et il se contente de parler son texte sans véritable engagement dans la composition de son personnage. Du coup, il n’est pas bien difficile de se raccrocher à Mathieu Amalric, seule bouffée d’air frais. Comme il n’est pas non plus dirigé, son savoir-faire sauve les meubles en tek et son investissement total jure avec toutes les autres ingrédients du film (qui paraissent bien moins professionnels). C’est que du bonheur de voir un comédien de la stature de Mathieu Amalric oser son talent dans un film de petite ampleur. Il correspond bien plus à la définition d’artiste que bon nombre de ses confrères. Et dans L’HISTOIRE DE RICHARD O. il prend beaucoup de risques. Pas facile de réussir avec un personnage aussi casse-gueule (la preuve !) Mathieu Amalric s’expose. Bientôt Mathieu Amalric incarne Chuck Norris, Mathieu Amalric part en vacances au Pakistan, Mathieu Amalric saute à l’élastique sans élastique, Mathieu Amalric s’achète des doubles rideaux… C’est sûr, ce n’est pas Juliette Binoche qui ferait ça ! Les acteurs sont des putes.

par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
commentaires (0)    ajouter un commentaire
Mardi 22 avril 2008

EVE ANGELI            J’avais le choix entre écrire ces nouvelles lignes ou écouter un album de Phil Collins… Ah non ! Finalement je n’avais pas le choix ! J’ai délibérément laissé mon clavier m’agresser et me pourlécher les doigts dans une cacophonie de touches qui n’avait rien à envier à celle dudit interprète. Il faut vraiment que je réussisse à vendre mon temps libre. Je suis sûr qu’il y a moyen de se faire de la bonne caillasse. Ils appellent ça le travail. Ah ? Tant pis ! Je resterai pauvre pour aujourd’hui. Les gens sont trop égoïstes, ils ne pensent pas assez à moi. D’une manière générale. Et les gens qui généralisent sont tous des cons. CQFD.

Que ces quelques digressions ne masquent pas l’essentiel de mon propos.

           Des choses simples. Sujet, verbe et complément. Eve Angeli me dit que cela devient très technique, même pour elle ! Sinon l’entreprise du discrédit risque de s’abattre sur l’étendue de mes croyances. Et je ne dis pas « rectitude » car vertu et moralité ne sont pas forcément requises pour désigner la conquête de la vérité. Nul besoin d’exister à travers une forme de probité pour pouvoir prétendre aux largesses de ce qui existe et peut être prouvé. C’est pourtant le contraire que nous prouve la grande majorité du cinéma mondial qui associe l’excellence morale du personnage principal qui cherche à faire éclater la vérité face aux suppôts de Satan qui n’évitent aucun coup bas puisque ce manichéisme est forcément total. Et c’est bien dommage puisque dans toute l’Histoire du cinéma ce sont les personnages les plus contrastés, donc les plus ambigus (peu importe le côté duquel ils se placent), qui ont toujours été les plus intéressants. La plupart du temps, le héros, le centre de gravité, doit faire montre d’un curriculum vitae irréprochable d’honnêteté et d’intégrité. A quand la mainmise des protagonistes aux défauts proéminents, aux mirifiques élans de cynisme, face aux arcanes qui ont le pouvoir d’écrire leur vérité et donc leur Histoire ? Euh… Faut voir ça pour le 26 novembre, peut-être, j’ai rien de prévu…

Qu’y a-t-il précisément derrière ce discrédit ? S’il est possible d’y apposer un nom plus parlant, nous parlerons de désinformation. La désinformation, c’est la première forme de réaction face à ce qui paraît hors de nos conceptions mentales. Toute expérience extraordinaire est soumise à une réaction de dépréciation. C’est universel. C’est cette intervention en italique qui s’immisce entre deux de mes phrases, c’est ce sourire narquois qui accompagne les acquiescements d’une personne à qui l’on se confie, ce sont toutes ces campagnes médiatiques qui culpabilisent les victimes, c’est de la théorie comportementale reprise au titre de nos convictions, c’est tout ce qui s’entremêle à notre bon sens et à notre logique collective. A un niveau ultime, ce sont les scénaristes d’Hollywood qui collaborent avec le gouvernement américain comme des cautions aux décisions politiques (c’est ainsi que la torture sur les terroristes fut légitimée bien avant son annonce officielle, et notamment par son insertion au sein de la série télévisée « 24 »). Imaginez que votre meilleur ami vous raconte avec son plus grand sérieux qu’il vient de voir un fantôme. Avec toute sa pondération, le caractère équilibré que vous lui connaissez et l’air important qu’il prend, il ne vous est pas permis de douter de sa bonne foi. Et pourtant, n’allez-vous pas commencer par lui demander s’il vous fait une blague ? N’allez-vous pas en rajouter en plaisantant sur la Super Skunk qu’il aurait fumé ? La désinformation débute par ce que chacun colporte de ridicule et d’inconcevable face à toute situation extraordinaire. Un bon exemple nous a été donné dernièrement dans THE MIST de Frank Darabont, sorte de remise à plat grotesque des ambitions humaines. Un drôle de film adapté d’un roman peu inspiré de Stephen King. L’écrivain s’embourbe un brin dans la caricature lorsqu’il essaie de différencier les différentes couches sociales d’un microcosme d’où n’émergeait aucune hiérarchie avant que le bâtiment ne soit clos. C’est pourtant cette mutation par strate qui est la plus intéressante du film, car le film semblait s’aventurer vers une histoire d’épouvante quelconque et, en fait, il nous conte complètement autre chose. En fait, c’est très bien vu par Stephen King d’avoir repris une histoire de brouillard qui envahit toute une petite bourgade. Cela vous rappellera sûrement THE FOG de John Carpenter. Alors que certains pourraient hurler au plagiat (franchement, je veux bien croire que les idées sont libres de droits mais sur ce coup-là, la vache a mal aux pis), la grande idée de Stephen King est de reprendre une trame pas trop récente mais juste assez connue pour en différer l’attention. Cette dernière ne se porte plus sur ce qui se trouve dans le brouillard (c’est secondaire, nous savons très vite que ce n’est pas humain et animé des intentions les plus belliqueuses), mais sur la situation de crise et les pouvoirs qui vont s’imposer. Le petit groupe d’humains reconstitue le système à travers lequel il sait vivre, pas forcément le plus juste mais celui à travers lequel il croit. Même si la réalisation est très inspirée, tous ces aspects psychologiques sont déjà vus et revus, et qui plus est assénés avec lourdeur. Du coup, ce sont les scènes d’action qui en deviennent (malgré elles) les plus attirantes !

THE MISTTout cela pour en venir au moment où un petit groupe d’hommes se mesure pour la première fois à l’une des bêtes qui veut passer sous le rideau de fer de l’arrière-boutique. Ils finissent par la faire fuir après lui avoir coupé une tentacule. Bien embêtés qu’ils sont, puisqu’il va falloir annoncer à ceux qui sont restés dans le magasin qu’ils viennent de combattre un monstre querelleur aux tentacules qui ne souffrent aucune rime (oui, ça aussi c’est lourd, mais ce qui l’est encore plus c’est la bête toute en images de synthèses absolument hideuses, faites par un Amstrad de première génération. La qualité de l’image est en parfaite désynchronisation avec celle des personnages. Trop lisse, trop parfaite). Alors voici donc nos quelques bonshommes qui ne savent pas trop comment faire leur coming out, tout simplement parce qu’ils savent qu’ils encourent d’être pris pour des illuminés. Son de cloche. L’heure est grave. Ils vont tout dire. Et tout à coup, c’est le drame ! Stupéfaction dans l’hémicycle. Yeux globuleux. « Est-ce que j’ai bien entendu d’entendre ? » « C’est quelle marque ta moquette ? » Dur à avaler (comme dirait la jeune mariée) pour une population qui croit que 2 et 2 font 4. Andre Braugher est le plus virulent. Il croit à une blague et prétexte qu’avec ce qu’il se passe le moment est très mal choisi. Et pourtant il existe des faits. Lorsque Thomas Jane lui dit qu’il peut aller voir la tentacule qu’ils ont coupée s’il veut une preuve, Andre Braugher s’emporte et rétorque qu’il n’ira même pas voir, parce qu’il ne veut pas être le jouet de plaisantins puérils.

Ceci est un parfait exemple (jusqu’à la démesure) d’une réaction plus programmée que naturelle. Descartes disait que nous ne sommes pas maîtres de nos idées et encore moins de nos pensées. Ou peut-être était-ce Daniel Bilalian... En tout cas, ce qui est sûr c’est que Sigmund Freud développa l’idée tout au long de sa théorie de la relativité. Parce que nous sommes ici au cœur du problème de l’inconscient. Ce qui est hors de notre conscient n’appartient pas à notre processus de raisonnement. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les personnes qui témoignaient des atrocités commises dans les camps de concentration avaient beaucoup de mal à convaincre ceux qui écoutaient leurs histoires. Et pas seulement parce qu’ils étaient juifs ! Il est toujours malaisé de concevoir ce qui dépasse l’entendement. Ce qui est inconscient n’existe pas. Et ce qui n’existe pas est de l’ordre de l’impossible.

Comment donc passer de l’inconscient au conscient ? Eh bien en s’attachant aux faits. Serrez pas trop quand même ! S’il est une vérité, il existe forcément des faits. Et leur analyse recoupe la définition de l’expression « prendre conscience ». Partir de la preuve, de l’objectif, de ce qui ne peut mentir. Dans cette lourde quête de réalisme, la vidéo au cinéma prend de plus en plus la forme d’un dogme dont sa principale vertu serait son irréfutabilité. Nous pourrions l’envisager sous l’angle de l’étrange histoire du rapport inversé entre conteur et conté. Si la pellicule était auparavant l’histoire qui avait été choisie de nous être exposée, la vidéo devient l’historien qui raconte cette même histoire. Le fait historique est une réalité authentique dès lors que l’historien nous le relate. Le fait scientifique trouve crédibilité à nos yeux dès lors que le scientifique en fait état. Parmi ceux d’entre vous qui ont lu « A brief history of time » de Stephen Hawking, combien ont vérifié ce qui y était avancé ? Je peux très nettement vous donner la réponse sans me tromper. La vidéo officie de la même manière. Parce que si Mamie Simone vous fait visionner la cassette de ses vacances en Guinée-Bissau, vous ne douterez jamais de la véracité de ce qui vous sera montré. La vidéo c’est le jugement sans preuves. Il est donc normal qu’elle soit devenue la ruée vers l’or de ceux qui appuient leur recherche de cinéma-vérité sur des accents esthétiques proches de ceux de la vie.

Mais le réel est une impasse cinématographique.

            Du côté de l’Espagne, Pedro Almodovar est toujours aussi vivace et prépare LOS ABRAZOS ROTOS, qui sortira l’année prochaine. Systématiquement, ses films font l’objet de critiques dithyrambiques et sont assortis de prix qui ne cessent de glorifier son talent. Phénomène assez singulier pour quelqu’un qui ne cesse de faire son cinéaste de brasserie depuis TACONES LEJANOS (nous pouvons toutefois compter LA FLOR DE MI SECRETO et TODO SOBRE MI MADRE comme des exceptions). Ses récompenses auraient sûrement été plus méritées du temps où ses films fourmillaient d’idées et où il était encore un cinéaste que j’admirais. Or, l’Espagne c’est Almodovar. Et un peu la paella aussi ! Alejandro Amenabar a beau nous offrir TESIS, Nacho Cerda nous faire trembler avec THE ABANDONED, Alex de la Iglesia nous dérouter par son CRIMEN FERPECTO, Guillermo del Toro nous délecter de son pas toujours réussi EL LABERINTO DEL FAUNO et Julio Medem nous ravir avec LOS AMANTES DEL CIRCULO POLAR et LUCIA Y EL SEXO, rien n’y fait. Oui, mais pour « La lumière vient du fond » les gravures sur table de marbre ne jouissent d’aucun crédit. Et nous nous félicitons de pouvoir louer ceux que la coiffure afro de Pedro Almodovar masque. Le cinéma espagnol a donc encore beaucoup de belles choses à faire valoir (plus que le cinéma italien, par exemple. Oui, mais l’Italie c’est Roberto Benigni ! Et un peu le fascisme aussi !) et c’est avec un certain ravissement que nous accueillons ce [REC] de Jaume Balaguero et Paco Plaza.

[REC]Dans son approche promotionnelle, le film commet déjà une grossière arnaque de publicité comparative. Puisque l’encart cite une phrase extraite du magazine Mad Movies (pas les derniers non plus pour la déconne ceux-là !), prétextant que [REC] est bien meilleur que le « frustrant » THE BLAIR WITCH PROJECT ou le « désincarné » CLOVERFIELD. Cette manière de faire, je ne l’aime pas du tout. Pour moi, quand il y en a pour deux, il y en a pour trois. L’Histoire du cinéma mondial est constamment en train de rajouter des titres au catalogue des bons films. Ce n’est pas comme s’il n’y avait qu’un certain nombre de places limitées. La marge de progression est infinie. Or, cette publicité cherche à montrer qu’un film propose mieux. Et quelle méthode emploi-t-elle pour ce faire ? Elle dénigre deux films qu’elle affiche comme ses principaux concurrents. Elle met le doigt sur les défauts qu’elle leur suppose en arguant que [REC] les surclasse car le film a su ne pas tomber dans les mêmes pièges. Et c’est peut-être vrai que [REC] est meilleur. Cela n’excuse pas les adjectifs négatifs collés à THE BLAIR WITCH PROJECT et à CLOVERFIELD pour les rabaisser. C’est vaniteux et dégueulasse. Comme si le film se vantait d’être le seul, l’unique, l’élu, et que l’on décidait arbitrairement que ceux qui ont essayé de faire la même chose avant lui n’y sont jamais arrivés. En fait, je serais très curieux de relire les critiques de Mad Movies pour ces deux films concernés car je suis prêt à parier qu’ils n’ont pas été descendus mais, bien au contraire, que la rédaction les a salués avec force superlatifs. Pour comparaison, THE BLAIR WITCH PROJECT, qui était le premier à utiliser la vidéo de cette façon, n’avait aucun film auquel se comparer pour sa campagne de publicité. Si vous vous rappelez bien, les publicitaires ont tout de même choisi un film antérieur pour appuyer la démarche et surtout la forme du film, sans attaquer son l’intégrité. En l’occurrence il s’agissait d’un film de Stanley Kubrick, et je crois que la phrase d’accroche disait qu’on n’avait pas eu peur comme ça au cinéma depuis THE SHINING. C’était diablement plus intelligent, sans chercher le succès par élimination, et ne méprisait surtout pas les admirateurs du film de Kubrick, cible parfaite. C’était bien la preuve qu’il n’est pas un seul film à polariser la peur du public, et que notre satisfaction se décuple par autant de talents qu’il peut exister. Notre hiérarchie ne souffre aucune limite. Décidément, le côté business du septième art me paraîtra toujours stupéfiant. C’est comme cette chanson de Claude François : « Le téléphone pleure ». Allez savoir ce qui est passé par la tête du parolier Frank Thomas. Alors que le moins doué d’entre vous aurait tout aussi bien compris que « téléphone » et « sonne » forment une rime riche, ne voilà t’y pas qu’il s’en va nous coller un « pleure » d’outre-tombe, pour ne pas dire d’Outre-Quiévrain, qui annihile toute velléité de poésie la plus clinquante, au profit d’un « téléphone pleure » qui, pour le coup, rime pauvre voire miséreux. D’autant que l’action semblait toute trouvée pour un téléphone, puisque sonner c’est, de tout ce à quoi il peut prétendre, ce qu’il sait le mieux faire.

Il est des choses qu’on ne peut pas expliquer sans les expliquer.

[REC] prend donc le parti de l’image télévisuelle, avec tout ce que cela entend de « non composé » et d’accidents de parcours puisque nous sommes censés être en direct. La mise en scène s’y attache dès le départ. C’est ce que signifient les premiers plans où Manuela Velasco reprend plusieurs fois son dialogue, pour permettre à ce côté « si improvisé, si réel » (eh oui, finalement notre vie n’est qu’une improvisation continuelle) d’envahir peu à peu la chose. Mais ne vous y trompez pas : tout est écrit ! Et là, vous allez vous régaler niveau interprétation car, si [REC] ne laisse aucune place aux numéros d’acteurs, il combine savamment le classique appui sur un scénario prédéfini avec une forme beaucoup plus souple de liberté, d’improvisation et de recherches d’attitudes non formatées qui rappellent la base du travail de Maurice Pialat. Nous avons souvent dit que le jeu cinématographique du comédien est en train de muter lentement vers cet amalgame. Respect du dirigisme du metteur en scène, respect de la situation, convergence vers un seul et même but, uniformisation du jeu sans renoncement des personnalités, rejet des formes guindées de diction traditionnelle, recherche de nouveaux codes naturels mais non moins travaillés, fraîcheur de la répartie etc. Du travail de comédien tel qu’il s’inspire de la vie pour n’en former plus qu’une image. [REC] en est une nouvelle démonstration. Cela se remarque dans tout ce que la construction de la mise en scène ne cherche pas à atteindre (parfois la caméra ne s’attarde pas là où nous nous attendrions normalement à ce que l’action survienne), dans cette improvisation des comédiens qui sont obligés de faire preuve d’une écoute nouvelle par rapport à leurs partenaires, de cette manière qu’ils ont de déchirer le dialogue (c’est-à-dire qu’ils n’hésitent pas à mordre sur les répliques, dynamitant ainsi le découpage classique en file indienne) et dans son irrespect visuel à tenir compte des axes ou des cadres. C’est aussi là-dedans que nous pouvons délimiter les frontières de [REC] car sa mise en scène se trouve très vite en manque de relief. Puisque la comparaison avec THE BLAIR WITCH PROJECT et CLOVERFIELD doit être faite, le second pêchait exactement pour les mêmes raisons alors que le premier savait faire varier toute l’évolution de la situation et de ses personnages. Visuellement, l’alternance de la vidéo et de la pellicule aérait constamment le discours, le jour et la nuit amenaient des changements radicaux, les prises de vue en extérieur contrastaient avec celles en intérieur, les états des personnages rajoutaient à la situation de crise, l’impalpable crescendo du mouvement jouait sur les montées de tension… Toute cette variété concourait à la beauté du film. [REC] ne sait pas multiplier les angles d’attaque. Très vite, il va adopter une mise en scène efficace mais terriblement monotone. Nous pouvons voir [REC] comme un film sur l’enfermement (il ne s’agit ni plus ni moins que de personnes dont l’espace se réduit petit à petit). Il se trouve que THE BLAIR WITCH PROJECT l’est aussi. Même si la différence est énorme puisque qu’il s’agit d’un enfermement en pleine nature (!), la comparaison reste flagrante. Dans [REC], les seules variations visuelles nous viendront du noir total et de la dernière scène en vision de nuit (très réussie sauf quand elle s’embourbe dans des explications dont le spectateur n’a que faire et qui décrédibilisent tout le travail du scénario, car ce qui est angoissant c’est justement que nous ne savons ce qui se trame). Les japonais ont un rapport culturel à l’eau qui est quasiment charnel (il suffit de voir l’esthétique de la pluie, symbole de tristesse pour eux, dans de nombreux films). A cette image, les espagnols traitent du noir comme personne (cependant l’origine culturelle m’échappe). Pour exemple définitif, je cite souvent la scène de TESIS qui se déroule entièrement dans le noir et qui est la plus anxiogène de tout le cinéma mondial de l’univers intergalactique. [REC] nous rejoue la même sérénade, même si nous pouvons y trouver à redire que les frissons viennent un peu tard dans le film. Et là, c’est une divergence fondamentale face à CLOVERFIELD qui n’y parvenait que mollement.

Tourné vers l’essentiel, [REC] se délecte de son parti pris formel très casse-gueule. Mais le film s’apparente plus à un exercice qu’à une nouvelle émergence esthétique. Filmer le réel pour donner à voir. A part cette belle déclaration d’intention, le film ne dévie pas de sa mission, et nous aurions souhaité un peu plus d’aspérités sous-jacentes pour donner du corps à cette histoire. Finalement, [REC] n’est qu’un faux reportage qui cumule les mêmes défauts que nous reprochons aux documentaires cinématographiques. Dans ce cas-là, le progrès technique est synonyme de perte de qualité, une mauvaise interprétation des possibilités cinématographiques et un résultat qui fait l’apologie du cinéma discount.

Rattrapés par l’actualité que nous sommes, puisque nous restons sur notre faim.

           Autre exemple de vérité cachée. Le monde est une immense société secrète. Mes parents ne sont pas mes parents. Chaque face cachée est une perversion qui doit se taire. Le plaisir que chacun en tire se nourrit du silence qui l’entoure. Ils sont plus forts que moi. Et ils ont le pouvoir.

A travers son premier film, Brian Yuzna nous avait réservé un scénario absolument régalicieux. Un adolescent américain qui s’aperçoit que sa famille fait partie d’une organisation qui n’hésite pas à supprimer ceux qui mettent à mal ses plans. Et quels plans ! De haschich ? Ca ne plaisante pas du côté des scénaristes qui ont eu le bon goût d’aller très loin (belle scène d’inceste entre la sœur de Billy et ses parents) et de s’épargner toute glose politiquement correcte, ce qui est exactement ce contre quoi l’histoire s’érige ; cette société universelle qui écrit son histoire, choisit ses dirigeants vit en microcosme, agit en fonction des intérêts des élus, alors qu’une majorité n’aura jamais vent de toutes ces décisions qui les exploitent. Un milieu souterrain régit par des règles strictes et qui agit silencieusement sur le nôtre, le pervertit et le dévitalise.

Voilà typiquement le genre de film grossièrement raté dont le scénario serait à sauver pour en faire un remake de film éblouissant, subversif et totalement populaire ! Je dis « raté » parce qu’en ce qui concerne les films d’horreur, Brian Yuzna n’a pas l’étoffe d’un George A. Romero, par exemple. Il a cependant l’énorme qualité d’avoir d’innombrables idées, d’essayer de monter des films ambitieux et d’oser tout le temps. C’est déjà énorme pour. Comme disait la jeune mariée.BRIAN YUZNA Et c’est ce qui fait que SOCIETY est passionnant.

Voici une illustration très parlante des limites du talent de Brian Yuzna. Lorsque Billy Warlock et sa petite amie sont allongés sur la plage, ils sont absorbés par une action qui se passe du côté gauche de l’écran. Ils sont donc logiquement tournés vers cet endroit et deux petits garçons vont en profiter pour ramper de l’autre côté (là où ils sont supposés ne pas être vus par le couple). Pour commencer, ils passent au ras de la serviette de plage car c’est la seule manière de rentrer dans le champ de la caméra. Mais la solution que nous observerions dans une telle situation serait que les deux garnements se fassent les plus discrets possibles en arrivant par un endroit beaucoup plus éloigné pour ne pas attirer l’attention. Donc, un gag se prépare. Pour lui donner vie, Brian Yuzna ne va mettre en valeur que ce qui se passe dans le cadre. L’un des deux gamins va tendre le bras pour prendre la crème solaire qui se trouve entre Billy et sa petite amie. Le bras entre forcément dans le champ de vision de Billy, mais comme à l’écran n’apparaît que la crème et une partie du bras, Brian Yuzna part du principe qu’il n’y a que le spectateur qui est au courant de la blague qui se prépare. Elle trouvera son achèvement par ces deux morveux qui aspergeront le couple d’un maximum de crème. Là, quand même, Billy s’en rend compte ! Cas typique d’une mise en scène naïve qui fait de sa malhonnêteté un atout majeur. Elle l’assume en prétextant que c’est comme cela que le spectateur doit voir l’action. Elle veut sûrement parler du spectateur qui a un Q.I. de salade ! Il est toujours possible de prétexter que c’est de la farce et qu’il est tout à fait normal qu’elle ne s’encombre pas d’un souci de réalité. Oui, bien sûr, c’est une de ses composantes essentielles. Mais, d’une part, ce serait un manque de subtilité caractérisé, qui relèguerait le film aux gags éculés d’un épisode de LA SEPTIEME COMPAGNIE et, d’autre part, ce serait en complet désaccord avec ce que le film a produit jusque-là, c’est-à-dire une histoire qui s’inscrit dans une réalité proche de celle que nous connaissons, et c’est d’ailleurs par les parallèles qu’elle établit qu’elle trouve sa consistance. A chaque fois que SOCIETY s’approche de la comédie, le film tombe dans cette farce malvenue et béotienne.

           Oui, il était question de savoir peur à quoi nous relient tous ces fils. Oui, il était question de dénoncer le génocide social. Oui, il était question du principe de plaisir. Deux ou trois choses qui font généralement peur mais qui sont beaucoup plus simples qu’il n’y paraît. Maintenant c’est bon. Ca va mieux. Vous pouvez éteindre la lumière.

par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
commentaires (0)    ajouter un commentaire
Samedi 12 avril 2008

ARMES

            La forme était là. Pas que le narrateur l’imposa en décidant d’un état arbitraire, non, la forme existait en tant que telle et se contentait de traverser le temps. Son objectivité matérielle n’était affiliée à aucune espèce de création. Elle précédait tout ce qu’il y avait de connu. Aucune issue culturelle possible. Juste était-elle là et n’avait-elle d’autre préoccupation que de rester mystérieuse à jamais. C’était un défi de toutes parts. Un mythe élevé au rang de l’allégorie narrative. Son existence avait forcément une origine. Des théories il y en avait, mais elles sont le fruit d’une autre histoire.

La forme était posée sur un sol meuble mais son équilibre n’était garanti que par elle-même. Gigantesque, imposante, massive, colossale. Sa grandeur modifiait les angles de vision et, à travers son potentiel monumental, sa stature laissait deviner une puissance qui ne s’exprimait pas. Tout était démesuré. Elle était à l’image du nom que lui donnèrent les Fondateurs : le Titan. Ses reliefs étaient colossaux. Pas de parties saillantes, beaucoup de souplesse dans les arrondis Quasiment cotonneux. Impossible pourtant de se jeter dessus sans ressentir un choc violent, en complète opposition avec l’image précédente. Le Titan était un roc. Un gigantesque bloc tout aussi dur que de la pierre bien qu’il ne faisait aucun doute qu’il était organique. Il bougeait. Jamais de grandes gestes, jamais brusques, plutôt des réajustements comme on change de position en cherchant celle qui nous conviendra le mieux pour s’endormir. Le Titan n’avait rien d’agressif. N’importe qui pouvait s’approcher de lui, lui monter dessus, essayer de le blesser avec la plus puissante des armes, il n’y réagissait jamais. Rien ne troublait sa concentration. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait. Le Titan avait beau désigner une forme, celle que nous avions sous les yeux, il était pourtant deux. Une composition habile de deux êtres blottis l’un contre l’autre. Deux êtres à nuls autres pareils, uniques au monde, sublimes dans leur inscription génétique et qui ne se reproduiraient jamais. Chacun ressemblait légèrement à l’autre, avec ce souci de stabilité précédemment évoqué, d’où le Titan tirait son originalité. Chacune des parties était attirée. Ou plutôt elles répondaient à des lois physiques auxquelles aucune ne pouvait se soustraire. Non pas qu’elles se repoussaient, il n’y avait aucunement répulsion, mais la première subissait les effets de la pesanteur et d’elle-même semblait vouloir constamment s’écraser sur le sol. Par opposition, la seconde paraissait vouloir s’enfuir vers le ciel et son infini. Avec ce qui pouvait s’apparenter à des bras, chacune s’agrippait à l’autre, se serrant comme font les amants quand ils s’étreignent, pour finir par ne plus former qu’une seule et même silhouette. Le Titan symbolisait pour beaucoup l’incapacité de vivre sans l’autre, mais il était avant tout un indéfectible témoignage d’une nécessité vitale commune. Comme personne ne pouvait dire comment les deux parties avaient bien pu s’unifier, les Fondateurs disaient que la forme était là.

 

Premier axiome : la République n’appartient pas à Nicolas Sarkozy, c’est lui qui appartient à la République.

 

            Il y aura toujours un contre-pouvoir ou une sorte d’organisation parallèle qui sera attentif(ve) aux moindres coups portés aux libertés individuelles et, plus généralement, aux injustices de tous ordres. Ces groupes seront toujours virulents mais soumis aux injonctions de leurs époques respectives. Rien n’est indéfiniment contrôlable. Les milices s’arment en silence et, à défaut de prendre le pouvoir, le font vaciller en rétablissant les vérités dissoutes (et dix soutes, ça en fait des bagages ! Aïe !!! J’ai mal à mon humour aujourd’hui !) D’accord, mais la vie c’est maintenant et le monde c’est en ce moment qu’il se structure. Prendre ce que nous voulons et le prendre maintenant ! Le signe de l’apocalypse.

C’est l’histoire de millions d’entre nous mais aujourd’hui ce sera l’histoire de Richard Kelly.

Présenté le 21 mai 2006 au festival de Cannes, SOUTHLAND TALES marquait le retour de Richard Kelly après son premier coup de maître : DONNIE DARKO. Son second film fut très mal accueilli et repartit en post-production pour tenter de faire de l’œil aux distributeurs. Quand ça démarre de la sorte, pour qui souhaite s’engager sur des sentiers non balisés cela sent forcément très bon. C’est en général de cette manière que l’on découvre de petites perles. Quand la critique n’a pas fait son travail, quand le public ne s’est pas déplacé, quand un film a subi l’ostracisme de la loi du talion, quand personne n’a prêté attention au film que tout le monde a déjà rejeté, alors, très souvent, vous comprenez qu’il existe de bonnes raisons à cela. Mais si vous êtes curieux, si vous aimez fouiner dans les bacs de DVD (et souvent dans les DVD à prix cassés pour moins de 5 euros), vous finirez par tomber sur un film qui est complètement passé inaperçu et qui vaut mieux que la totalité des autres DVD où il se trouve perdu. Je pense notamment à l’excellent MAY de Lucky McKee, vu dernièrement, et qui se monnaie sur internet pour moins de 3 euros !!! Malgré ses bonnes critiques, le film s’est vautré le museau dans le gazon de nos salles et est loin d’être aussi médiatique que certains blockbusters qui s’achèteront en DVD pour 20 euros voire plus (ce qui est proprement de l’arnaque). MAY étant réservé à un public averti (comme on dit quand on ne sait pas comment qualifier les gens que l’on traite de pervers ; je reste quant à moi persuadé qu’il ne faut surtout pas avertir les gens de ce qu’ils vont voir quand ils tombent sur un film comme MAY), ce genre de DVD à prix réduits ne fait pas que les affaires des cinéphiles spécialisés, il est aussi possible de dénicher de bonnes surprises tout en ménageant les susceptibilités de toute la famille. AMERICAN DREAMZ, DES NOUVELLES DU BON DIEU ou LORENZO'S OIL sont des films très populaires qui seront du plus bel effet dans votre vidéothèque. Merci qui ?

Et donc, nous désespérions de voir un jour SOUTHLAND TALES en France. Beaucoup de protestations fusèrent d’un peu partout, comme en témoignent ces manifestations tout au long du parcours de la flamme olympique, les F.A.R.C. qui refusent de libérer Ingrid Bétancourt tant que le film ne bénéficiera pas d’une date de sortie, ou encore cet acte désespéré mais tellement solidaire de Katoucha Niane se jetant en plein dans la Seine. Et toujours pas de sortie prévue alors que Richard Kelly est déjà en post-production de son troisième opus : THE BOX. Heureusement, le DVD est sorti en zone 1 le 18 mars dernier !

Avant sa vision, le film est forcément assujetti aux rares critiques qui avaient bien voulu s’y risquer après Cannes. Si bien qu’à les croire, je m’attendais à voir un film complètement sinueux, un délire de tous les instants, foisonnant de trouvailles visuelles, avec dix mille idées à la minute dans un style où le rythme se heurtent à la précipitation des actions, où tout n’est que chaos généralisé, une grande fresque grandiosement foutraque, aussi brouillonne qu’un film d’Emir Kusturica, aussi déjanté qu’un spectacle de Django Ewards, aussi perturbé que Jean-Claude Van Damme, aussi malade qu’une chanson de Charles Trenet, aussi dévoyé qu’un film de John Waters, un tourbillon incessant de fausses pistes, d’indices essentiels, de numéro d’acteurs flamboyants et de mouvements de caméra virtuoses, un manifeste virulent et subversif où tout entre en contradiction avec tout, et où le sens naît de l’incompréhension, une gigantesque machine monstrueuse et infernale gavée de symboles, de références, de violence, de beauté, d’intelligence, de putasserie, de culture pop, de trivialités, épices, phacochères, roulements de tambours, shaker qui s’ouvre en pleine action, décapitations, 10000 tours/minute, dentiers rafistolés, jets d’urine, crapauds, délirium tremens et vomir ses tripes jusqu’au coma apoplectique.

SOUTHLAND TALES est bien plus sage que tout cela. Il apparaît bien plus maîtrisé que ne l’ont dit ces odieux qui n’y ont vu qu’un capharnaüm orgiaque dédié à la jeunesse délavée par la sous-culture. Le film de Richard Kelly est d’apparence plutôt calme. Il suit son cours de manière très sereine, les scènes prennent le temps de construire les intrigues, les personnages développent leurs ambiguïtés et le réalisateur monte un film qui se veut patient, quasiment indéhiscent. Il faut lui reconnaître sa grande valeur scénaristique. C’est fouillé, dense et diaboliquement précis. Richard Kelly n’hésite pas à faire s’entrecroiser intrigues et sous-intrigues qui convergent vers le même point quitte à abreuver le spectateur de formules et de récépissés. Un film qui ne s’embarrasse pas de la perte éventuelle de son auditoire ne peut forcément pas être un mauvais film.

 

Second axiome : la jouissance sans compensation est le crime économique suprême.

 

            Les Brehmis étaient des êtres chétifs, petits et sans défense. Ils étaient constamment soumis aux excès de ceux qui venaient leur chercher querelle. Ils avaient cela de commun avec le Titan qu’ils ne cherchaient pas à entrer en contact avec le monde environnant, et n’avaient pour seul dessein que l’entreprise de longue haleine qui les occupait chaque jour. Lorsque le Titan bougeait c’était toujours en vue d’un ajustement physique. Les deux parties avaient leur vie propre et si elles s’oppressaient de la sorte c’est parce qu’elles trouvaient ainsi leur appui et que c’était pour elles le meilleur moyen de pallier à tout mouvement. Que le Titan se fige était impossible. Ses deux moitiés devaient plusieurs fois par jour trouver de légères modifications. Plus le geste était ample plus il propageait une onde de choc vibrante et difficile maîtriser. Lors de ces modifications chaque être se frottait à l’autre et libérait de minuscules particules qui venaient joncher le sol. Comme du sable fin légèrement translucide. Dénommé « kercium », il était acheminé par les Brehmis dans de vastes entrées souterraines. Pendant la saison sèche, une partie d’entre eux effectuait une transhumance vers la Terre des Vapeurs. Il s’agissait de vastes étendues où la chaleur atteignait un niveau difficilement supportable. Le danger faisait partie intégrante du travail des Brehmis. En acceptant ce sacerdoce, ils acceptaient d’y consacrer leur vie et d’y mourir d’une manière ou d’une autre. La Terre des Vapeurs était une gigantesque plaine où de vastes enclos circulaires délimitaient des parcelles de terrains visqueux. En surface, le sol ressemblait à des muqueuses de forme circulaire qui fonctionnaient tels des bouillonnements de lave en fusion. Arrivés sur la Terre des Vapeurs, les Brehmis séjournaient jusqu’à ce qu’ils aient recouvert de kercium chaque parcelle. La terre allait absorber petit à petit le sable, le modifier, et, par un processus de transformation interne, le rejeter dans l’air sous forme de vapeur. La terre s’ouvrait par de petits orifices qui s’étiraient verticalement et laisser s’échapper cette vapeur dans des sifflements libérateurs. C’était très bref et nous pouvions voir scintiller dans l’air cette vapeur qui allait se perdre, emportée par les courants d’air. La Terre des Vapeurs aurait pu ne pas avoir de fin. Elle se mariait à l’horizon de tous côtés. Si la forêt Amazonienne est le poumon de notre planète, la Terre des Vapeurs était la matrice d’un monde complexe qu’elle régulait. Mélangée à l’air, la vapeur qu’elle rejetait créait un environnement propice à l’éclosion des Entités. Ces dernières ne pouvaient pas se définir comme des êtres spécifiques à l’enveloppe corporelle classique, puisqu’elles n’en avaient pas. Elles erraient plutôt comme des esprits ou des âmes. Personne ne pouvait les voir mais rien ne leur échappait. Elles n’avaient aucun effet contre tout ce qui était matériel. Elles traversaient tout ce qui avait une apparence. En outre, elles possédaient le don d’ubiquité et pouvaient se retrouver à différents endroits dès qu’elles le souhaitaient. Comme les Entités n’avaient d’emprise que sur peu de choses, elles n’étaient pas animées d’intentions belliqueuses et étaient même profondément inoffensives. Elles n’attaquaient que si elles étaient provoquées. Les Fondateurs allaient l’apprendre à leurs dépens.

 

Troisième axiome : savoir écouter sans apporter de solutions.

 

            La virtuosité est indéniable. En si peu d'existence cinématographique, Richard Kelly fait déjà partie des cinéastes contemporains majeurs. Cela se décèle. SOUTHLAND TALES est imprégné de tout ce qui vous fait vibrer quand vous vous enfermez dans le noir avec d'autres personnes. Visuellement, le film éclate. Angles recherchés, étalonnage de malade, effets numériques de grande classe (et ce n'est vraiment pas ma came !), principes narratifs jusqu'au boutistes, chois osés des comédiens... Tout est hors pair et en constant effet de surprise.

SOUTHLAND TALES est un film qui voit les choses en grand. D'abord parce qu'il est ambitieux. Et ça fait du bien de se trouver face à des oeuvres qui choisissent la visée lointaine, qui cherchent à sortir des problèmes petits-bourgeois et de la difficulté de se trouver en milieu autocratique. C'est Richard Kelly qui a raison et qui les écrase tous. Donnons de la confiture aux cochons et réglons la dette du tiers monde avec les scores faramineux de BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS. Un peu d'envergure ! Soyons dionysiaques ! C'est très rare les films qui s'enhardissent d'autant d'aspiration voire de prétention. Le génie c'est le risque. C'est pour cela que la plupart ont raté quelques films.

Merci donc à Richard Kelly pour le Nouveau Monde. Or, SOUTHLAND TALES n’a rien d’utopique ni de subversif. L’interrogation revient souvent en cours de film, mais finalement il n’en est rien. Parce que Richard Kelly n’est pas quelqu’un qui prêche pour sa propre paroisse. Il a assez d’apporter son univers au film (cela ne peut échapper à personne, nous y retrouvons la rédemption par le sacrifice, la même obsession des mondes parallèles ou encore le même désoeuvrement des âmes solitaires) sans insuffler un sens moral au film. D’ailleurs, je déteste. C’est tout à fait clair à partir du moment où nous comprenons qu’il s’agit en fait d’une adaptation de « La Bible » (je vous avais promis de l’ambitieux !) et plus particulièrement de « L’Apocalypse ». Rien que pour cela le film vaut la peine. Evidemment le film est américain. Imaginez-vous une seule seconde qu’en France, avec tous les problèmes de laïcité que nous rencontrons, un producteur puisse accepter une telle gageure ? De toute façon, ceux qui créent le scandale ne se focalisent qu’à hauteur de l’évènement. Rappelez-vous la campagne de l’affiche pour THE PEOPLE VS. LARRY FLYNT, organisée comme un écho médiatique stratégique, ou de THE LAST TEMPTATION OF CHRIST qui offrait une vitrine exceptionnelle aux extrémistes. Bizarrement, il se passait des choses bien moins catholiques dans THE LAIR OF THE WHITE WORM de Ken Russell, sans que personne ne trouve rien à y redire ! (Il faudra bien s’insurger un jour de la quarantaine dont ce réalisateur est victime puisque ces films n’arrivent plus par chez nous. Aucun distributeur ne veut des films de celui qui était pourtant considéré comme l’avenir du cinéma anglais, le petit chouchou de tout le monde il y a quelques années et limace répugnante aujourd’hui. Il est là le scandale !)

Donc, SOUTHLAND TALES est une transposition contemporaine de « L’Apocalypse », disais-je. A ce titre, Richard Kelly a su conserver tout ce qui fait la diversité des prédictions en établissant une vitrine foisonnante de personnages interdépendants. Il montre ainsi que les transformations les plus profondes ne sont pas le fruit d’actes isolés et de groupuscules maniérés, mais d’organisations plus puissantes, machiavéliques et soutenues par d’autres organisations qui comptent aussi tirer parti des prochains bouleversements.

Intervient alors le problème de la compréhension. Je crois qu’il ne faut pas s’y attaquer sous l’angle de sa totalité. Le cinéma n’est pas une activité psychologique. Il doit être ressenti et vécu avant tout. L’intellect peut servir de vecteur. Il n’est jamais un aboutissement. Or, la compréhension de l’action est parfois malaisée dans SOUTHLAND TALES. Dès le début, il faut accepter de s’en remettre à un film comme LOST HIGHWAY. Dans le film de Lynch, tout est troublant et la seule forme de compréhension qui finira par s’en rapprocher sera la forme du rêve. Une expérience sensuelle, s’il en est ! Le film de Richard Kelly démarre sur le même principe, à l’exception près que tous ses éléments s’assembleront à la fin et formeront un tout cohérent selon notre propre logique (LOST HIGHWAY est aussi très cohérent mais fonctionne sur un autre mode). Il faut accepter de laisser de côté certains éléments. Ceux qui ne connaissent pas « L’Apocalypse » ne verront peut-être pas que Sarah Michelle Gellar incarne Babylone la Grande. Cela n’affectera en rien leur lecture du film. Mais s’ils manquent qu’elle symbole le vice, la corruption, la fêlure que le pouvoir en place a laissé se creuser, ils passeront à côté des enjeux qui la mettent au cœur de l’intrigue principale. Il est bien plus agréable de laisser les personnages nous parler et de trouver leurs profondes motivations pour connaître ce qu’ils sont capables de nous apprendre. C’est en cela que SOUTHLAND TALES est très shakespearien. Lorsque vous lisez « Richard III », si vous êtes calé en Histoire vous comprendrez tous les tenants et les aboutissants des références qui peuplent le texte. Par exemple, si la guerre des Deux-Roses vous dit quelque chose, vous comprendrez un certain jeu de mots au début du texte. Mais la pièce ne s’arrête pas pour autant pour ceux qui n’y verront qu’une simple exposition des faits. Pour brouiller un peu plus les pistes (et donner accessoirement un peu plus de charme à son film), Richard Kelly a rajouté une petite malice à son scénario : les faits se déroulent sous nos yeux et ne nous seront expliqués que tard dans le film. Cela ajoute un certain flottement qui nous met au même niveau que Dwayne Johnson et Sean William Scott (qui ont été enlevés et qui ne se rappellent de rien pendant un laps de temps de 69 minutes). Nous apprendrons en même temps qu’eux de qui et de quoi ils ont été les jouets.

 

Quatrième axiome : il est impossible d’obtenir quelque chose de grand sans souffrance.

 

            D’allure humaine, les Fondateurs étaient ceux qui avaient élaboré le monde selon leurs propres règles. Bien qu’ils ne les voyaient pas, ils vivaient aux côtés des Entités. Elles ne pouvaient être d’accord avec toutes les lois mais comme elles ne perturbaient pas leur identité, elles n’eurent jamais à intervenir. Les Fondateurs contrôlaient tout. Leur société était extrêmement hiérarchisée et n’admettait pas la dissidence. Le Titan, les Entités et les Brehmis étaient perçus comme des exemples séditieux, des rebelles à la cause. Mais c’était inexact. Car, s’ils ne servaient pas les intérêts des Fondateurs, ils ne cherchaient pas non plus à remettre en cause leur domination. Dans un souci d’exemple, les Fondateurs entreprirent de forcer ceux qui vivaient à leurs côtés à se soumettre à leurs injonctions. Soit ils obéiraient soit ils disparaîtraient. Les Brehmis ne leur répondirent même pas. Ils continuèrent leur récolte de kercium comme si de rien n’était. Il faut dire que le Brehmi est taciturne. Il ne parle qu’à sa congrégation et toujours dans un souci d’aide au Titan. Il n’accorde aucune importance au reste. Il ne cesse de travailler, même lorsqu’il s’accouple. Lorsque le Brehmi naît, il a déjà sa taille adulte et se met tout de suite au travail. Les Brehmis n’existaient qu’en cette partie du monde. Il fut donc facile pour les Fondateurs de concentrer leurs troupes en ce lieu et de les éliminer un par un. Ce fut leur plus grosse erreur. Au bout de quelques heures le massacre était total. Le peuple des Brehmis disparut à jamais et le kercium commençait petit à petit à s’amonceler aux pieds du Titan. Les Entités n’eurent pas besoin de se concerter pour savoir à quel point la situation devenait préoccupante pour elles. Elles comprenaient que leurs jours étaient comptés. Mais la situation n’était pas irrémédiable. Tous les Fondateurs n’avaient pas les mêmes vues. En secret s’organisaient des groupes d’insoumis qui entendaient faire valoir leur parole malgré la répression environnante. Ils se devaient d’être discrets car, déjà, les plus hautes autorités venaient de créer une cellule spéciale d’éradication de ceux que l’on appelait maintenant les Scissionnistes.

Les Entités menèrent une guerre impitoyable à tous les Fondateurs armés. Ils chassèrent tous ceux qui faisaient partie des Forces Fondatrices ainsi que tous les militants déclarés. Comme leur emprise matérielle était nulle, ils les attaquaient en créant des champs de forces tels qu’ils créaient un évanouissement généralisé de toutes les fonctions cérébrales. Les victimes étaient encore en vie mais ne ressentaient plus d’émotions, ne comprenaient plus rien, n’étaient plus capables d’apprendre et ne cherchaient plus à s’alimenter. Elles n’étaient plus que des corps inertes qui allaient égrener ainsi les derniers jours de leur vie jusqu’à ce que la mort vienne les chercher par affaiblissement total. Lorsqu’on leur portait secours, certains étaient maintenus en vie artificiellement. Ce qui était pire. La traque avait lieu en plein jour. Les Entités étant assujetties à lumière du jour, elles étaient obligées de suivre le côté ensoleillé de la planète pendant les nuits de leurs futures victimes. N’ayant pas besoin de dormir, la traque ne connaissait pas de fin pour elles. Par leur don d’ubiquité elles sillonnaient les pays en fonction des fuseaux horaires. Les Fondateurs se savaient épiés. Ils ne les voyaient mais savaient qu’à tout moment les Entités pouvaient se trouver à côté d’eux et qu’au moindre doute ils se retrouveraient à l’état de légume. Mais les Scissionnistes veillaient aussi et surveillaient secrètement les Fondateurs les plus radicaux. Un scientifique à la solde des Scissionnistes avait mis au point une pastille d’un diamètre égal à celui d’une montre gousset et qui, une fois posée à plat et l’obturateur enlevé, dégageait un rayon extrêmement noir qui s’élevait verticalement et finissait par s’évanouir dans le ciel à des hauteurs stratosphériques. Le rayon pouvait traverser n’importe quelle matière sans déperdition et sans causer de dégâts. Même les yeux ne subissaient pas les effets d’une exposition à des luminosités trop fortes. La durée de vie de la pastille était de 30 secondes. En plein jour, cela était du plus bel effet mais servait surtout à prévenir les Entités de la présence d’un militant. Leur don d’ubiquité leur permettait d’être instantanément là, parfois à plusieurs. 30 secondes c’était bien plus qu’il n’en fallait et c’était juste assez pour ne pas alerter les Fondateurs qui auraient voulu connaître l’identité des traîtres. Cela arrivait parfois. Ils se cachaient ou faisaient semblant d’être des voisins curieux, mais n’oubliaient pas de noter soigneusement les informations collectées sur le Scissionniste délateur.

La zone du Titan avait été jugée trop dangereuse pour les Fondateurs. Ils avaient même abandonné l’idée de la surveiller. Ils devaient avant tout penser à leur sécurité. La nuit, quelques Scissionnistes et autres sympathisants venaient poursuivre le travail colossal des Brehmis. Le kercium serait toujours acheminé mais sûrement pas en quantité suffisante. Les Fondateurs devaient faire vite s’ils ne voulaient pas que les rangs de ces nouveaux travailleurs s’étoffent. Ils eurent alors l’idée de résoudre le problème par son origine : le Titan. Si les deux êtres venaient à se séparer, le kercium n’existerait plus et par-là même les Entités.

 

Cinquième axiome : fais comme chez toi, mais n’oublie pas que c’est chez moi.

 

            L’autre grand critère de satisfaction de SOUTHLAND TALES provient de sa distribution. Contrairement à ce que l’on a pu lire, Richard Kelly n’a pas choisi une équipe de bras cassés. Certains ont une image un peu ringarde, d’autres sont confinés à des emplois secondaires, d’autres encore ont peu de crédit quant à leur talent devant une caméra, il n’empêche que tous ces choix ne sont pas si hasardeux. L’ensemble forme une composition plus étonnante. Sean William Scott est tout simplement fabuleux. Mais son talent était indéniable dans toutes les comédies potaches où nous avons pu le voir. Ce n’est pas vraiment une révélation. Il est très bien dirigé, canalise ses effets et apporte juste ce qu’il faut d’un personnage qui subit l’action et se trouve désarmé de ne rien comprendre et d’être manipulé. Voir Dwayne Johnson aussi juste est une vraie bonne stupéfaction. Il prouve notre grand théorie qui sera reprise dans des années, à savoir qu’il n’existe pas de mauvais comédiens mais uniquement de mauvais metteurs en scène. Et puis nous retrouvons aussi de vraies valeurs sûres : nous avions déjà vu Jon Lovitz faire des choses extrêmement compliquées chez Todd Solondz, Miranda Richardson n’a pas grand-chose à jouer mais est bourrée de talent comme chacun à déjà pu le vérifier, Christophe Lambert peut-être très crédible quand il est bien dirigé (et s’il était vraiment question de prendre des insuffisants notoires pourquoi ne pas s’y risquer avec Jean-Claude Van Damme ou une vraie star du X pour le rôle de Sarah Michelle Gellar ?), Mandy Moore a déjà été encensée ici même pour sa prestation dans AMERICAN DREAMZ, Justin Timberlake est une bête de présence et de sensualité et Sarah Michelle Gellar est absolument explosive en star de porno sans caricature et avec ce qu’il faut d’excentricité (ses poses sont effrayantes de domination et sous ses airs de fausse libertaire elle sait cacher une affamée du pouvoir). Tous ont des nuances et tous sont dirigés de manière à apporter autant d’ambiguïté. Nous sentons qu’une des idées prépondérantes de Richard Kelly était d’essayer de nous faire penser que chaque protagoniste pourrait être le contraire de ce qu’il laisse entrevoir. Ah si ! J’ai un petit bémol a apporter : Bai Ling fait un peut trop à mon goût le quota d’asiatique perverse et déjantée, et elle joue très mal l’alcoolisme (c’est fugace mais probant).

Alors pourquoi un tel choix ? Il faut croire qu’une liste de noms connus a été sérieusement envisagée pour rendre le projet plus sûr. Ils avaient le grand avantage de bénéficier d’un rapport notoriété/prix très avantageux. Mais cela n’a certainement pas été un critère de premier ordre. Comme je l’ai démontré précédemment, ceux qui ont finalement été choisis possèdent tous des qualités de jeu que Richard Kelly recherchait. Et je pense qu’avoir deux ou trois grands noms bankables et des seconds couteaux n’était de toute façon pas envisageable. Pour moi, Richard Kelly avait envie d’aller au bout de son idée en prouvant par le choix des comédiens que si son adaptation pouvait porter à controverse, sa viabilité serait entérinée par sa capacité à rendre ses acteurs crédibles. Il choisit donc des comédiens connus mais issus de forme considérées (à tort) comme mineures et reléguée au statut péjoratif de sous-culture. Chaque représentation du scripte est une émanation de ce que le monde a rejeté et c’est notamment parce qu’il se focalise uniquement sur ses propres intérêts qu’il oublie ceux qui vont la renverser et créer sur ses cendres un nouvel ordre. En fait, Richard Kelly utilise le talent de ses comédiens et, en plus, organise la justification de son film par le processus d’identification de l’acteur au personnage. Par exemple, il est absolument évident qu’une star parmi les plus bankables d’Hollywood à la place de Sean William Scott focaliserait l’attention et tuerait le dénouement final. C’est une manière de dire qu’il n’existe aucune différence de nature entre les comédiens, tout comme les différences de pouvoir ne sont que des idoles. C’est comme si les acteurs restaient des symboles en dehors du film. Ils incarnent les compromis dont s’accommodent les différents partis, ces mêmes compromis qui deviendront plus tard des dissensions et marqueront le début de l’Apocalypse. Pour être plus synthétique, je pense que c’est tout simplement une manière empirique de dire à une majorité de personnes qu’ils se trompent en jugeant des comédiens en fonction de la piètre qualité des œuvres où ils s’exposent.

La diversité de cette petite troupe forme donc un ensemble parfaitement harmonieux. Leur affiliation à l’art populaire rend le film plus intime qu’il n’y paraît. Comme ils représentent tous des éléments d’une culture abordable, leur présence délivre une invitation à un évènement exceptionnel. Le film est construit comme une célébration. Autour de cette fin du monde qui se prépare, ces personnages nous convient à une énorme surboum, une bacchanale exquise, une dernière communion où se trament de lugubres promesses mais où rien n’est grave. SOUTHLAND TALES est conçu comme une grande éclate universelle des dernières heures de notre monde. Ce point qui vient contrebalancer une vision très sombre de nos destinées, est mis en scène par un humour omniprésent. Le film est souvent très drôle ! La pire issue à notre monde est en train d’avoir lieu sous nos yeux et Richard Kelly ne choisit pas d’en alourdir l’horreur étouffante, mais de la prendre à contre-pied comme s’il s’agissait d’une solution inéluctable. Nous savions que le monde allait se désintégrer mais nous en avons profité jusqu ‘à la dernière minute. C’est aussi le sens que prennent les parties musicales du film. The show must go on ! Elles sont un prolongement festif à la grande sauterie finale, mais aussi des parenthèses spectrales qui débordent du film comme des éléments externes de la réalité. Des moments qui n’appartiennent qu’à nous au milieu de cette orgie pluriethnique.

 

Sixième axiome : on ne peut supprimer l’oppression qu’en brisant l’organisation sociale.

 

            Toutes les actions qui avaient été tentées contre le Titan s’étaient avérées vaines. On ne pouvait ni exercer de pression ni essayer de séparer les deux êtres en les tirant de chaque côté. Les Fondateurs optèrent alors pour la secousse sismique.

Ils créèrent artificiellement des vagues successives de tremblements de terre toujours plus importantes. Le Titan se sentait perturbé. Il bougeait plus qu’à l’accoutumée. Les deux êtres faisaient des efforts incommensurables pour rester agrippés l’un à l’autre. Le déséquilibre était de plus en plus flagrant. Tout autour le paysage se trouvait dévasté et complètement modifié. Une secousse un peu plus longue réussit à perturber une stabilité devenue précaire. Il faisait nuit mais d’énormes projecteurs en suspension dans l’air éclairaient le Titan. Quand la lumière passa entre les corps des deux êtres tous comprirent que c’était la fin. La voûte céleste semblait aspirer le premier et l’autre commençait déjà à fondre sur la terre. Ils se tenaient maintenant à bout de bras et la détresse pouvait se lire sur leurs visages équarris. Les Fondateurs n’avaient plus qu’à admirer le résultat. Ce qui pouvait s’assimiler à des mains chez les deux silhouettes, glissait toujours un peu plus, les « doigts » s’échappaient. Jusqu’au bout ils essayèrent de maintenir le contact mais ils finirent par s’enfuirent chacun de leur côté dans un râle tonitruant qui semblait sortir de nulle part. Ce fut un cri effroyable. Tristesse et rancœur. Le Titan n’existait déjà plus.

Un autre grondement se fit entendre. Il était emplit de joie et d’allégresse. Les Fondateurs fêtaient l’avènement de leur civilisation. Leur succès était total. Mais de courte durée. Alertées, les Entités commirent un geste suicidaire qui attestait de leur supériorité. Grâce à leur don d’ubiquité, elles prirent possession de tous les coins de la planète. Elles empiétaient sur chaque centimètre carré. Et tous les Fondateurs qu’elles dénichèrent finirent dans l’état le plus apathique qu’elles pouvaient les rendre. Elles ne firent aucune distinction entre les Scissionnistes et les Forces Fondatrices. Les Entités qui ne subissaient pas les effets du Soleil commencèrent à perdre leurs forces petit à petit et se virent désintégrées en moins de 2 minutes. Les autres savaient ce qui les attendait.

 

Septième axiome : nous arrivons et nous allons faire des dégâts.

 

            Au-delà de l’insignifiant cliché qui consiste à dire que rien n’a changé, Richard Kelly nous offre un poème visuel désenchanté, plein d’énergie, flamboyant et secrètement visionnaire. Il faut bien voir que SOUTHLAND TALES n’est pas seulement un duplicata de prédications. C’est surtout un film couillu qui s’ancre dans le présent et qui se conjugue aux considérations des temps actuels et de l’actualité la plus immédiate. Un indice important nous est donné par la séquence d’ouverture qui est une scène du passé. L’analogie avec le World Trade Center est évidente mais elle est un rajout de niveau supérieur au traumatisme américain. Cette scène est importante car sans elle le film pourrait tomber dans l’art divinatoire ou la prophétie symbolique. En la rattachant à un phénomène antérieur de cette ampleur, Richard Kelly part du principe que les attentats n’étaient qu’un avertissement à la chute prochaine d’un empire.

SOUTHLAND TALES est fait de peurs, de traumatismes, de rêveries, de vaticinations et de déductions méthodiques. Il trouve ses racines profondes dans les attentats du 11 septembre 2001.