Parfois, j’ai de grosses lacunes. Je
viens d’apprendre une base, une chose essentielle que tout être humain normalement constitué (c’est-à-dire avec le bon sens en action, qui mange 5 fruits et légumes par jour, boit 5 vins et
spiritueux par jour, qui ne laisse pas sa place aux personnes âgées dans le métro, justement pour ne pas leur ressembler au même âge (car c’est en laissant sa place quand on est jeune qu’on se
fracasse le dos à rester accroché à la rampe et qu’on finit inévitablement comme ces vieux débris), et disposant d’une propension vertigineuse à frôler la crise cardiaque lorsqu’il entend dire
par Jean Gabin dans les bonus DVD du CHAT que, pour faire un bon film, il ne faut qu’une seule chose : un bon scénario ! Ah, Jean
Gabin ! Très N. F. ! Personne n’ose y toucher, respect du patrimoine culturel
français oblige. Pourtant, tout Jean Gabin qu’il est, il en a dit des conneries en faisant
son tiercé. Et son ami Jean Renoir, lui, il en a filmé. Jean Gabin et Jean Renoir, les Jean Goret de notre capital artistique. Que tout être humain normalement constitué, étais-je donc en train
d’écrire, connaît depuis sa plus tendre enfance, celle des après-midi d’été, allongé sous le cerisier en fleurs (- En été ? - Ta gueule !),
écoutant cette douce logorrhée musicale du trio composé de Jean-Jacques Travolta, Guy Cul et Mouloud Rochat (sauras-tu retrouver le nom de ce groupe qui nous a donné l’une des plus belles
reprises du générique de « Maya l’abeille » et dont l’intelligentsia maoïsto-brechtienne du show-business parisien a finalement eu la peau ; une peau aujourd’hui vendue par
morceaux sur Ebay ? Indice : une photo du groupe s’est délibérément glissée quelque part dans cet article aux phrases bien trop longues) et sirotant cette sirupeuse boisson des Dieux que
l’on nomme Canada Dry, breuvage avec lequel fut élevé Louis Garrel (ça ressemble à un comédien, ça bouge comme un comédien… Vous connaissez la suite), c’est donc à l’ombre de ce merisier en
fleurs (c’était pas un cerisier tout à l’heure ?), qu’une légère brise surgissait en vous caressant les joues, tout comme venait à le faire,
quelques instants plus tard, votre grand-oncle de 55 ans sur vos cuisses à demi dénudées. C’était la belle époque. Bien entendu, tout cela n’est valable que pour les gens normaux. Sinon, vous en
arrivez à l’aube de vos 34 ans en apprenant qu’une critique ne s’écrit jamais à la première personne du singulier. Quoi ? Comment ? Qu’est-ce ? Qu’ouïe-je ? Quel est donc ce
grand démiurge qui pointe son doigt vers moi, et dont la cape virevolte au vent, illustrant la fureur qui se dégage de tout son regard inquisiteur ? Non, je ne savais pas. Oui, j’apprends.
Etrange règle qui condamne le critique à éviter le « je » alors que son métier n’est que de parler de lui. Ce qui est étrange n’est pas de ne pas connaître une chose, on en apprend tous
les jours comme le veut la coutume populaire (vous-mêmes, savez-vous pourquoi les BN sourient alors qu’ils savent qu’ils vont être mangés ?), non, ce qui l’est beaucoup plus c’est que j’ai
toujours construit mes tournures en essayant de privilégier au maximum la première personne du pluriel. A plusieurs, ce n’est pas forcément meilleur. Il n’empêche, l’écho de plusieurs voix donne
du relief aux appels de détresse. Faire l’amour pour oublier sa solitude. Se noyer dans l’autre. Nouvel essai pour investir le corps de l’autre. Si ma critique vous parvient c’est un peu le cri
de ma jouissance qui dépasse la vitesse de la lumière.
Moi qui me croyais normal…
Pour toutes ces raisons et aussi parce que nous n’irons plus nous tenir par la main sous le cerisier en fleurs, le reste de cet article sera entièrement rédigé à la première personne du singulier.
Je passe sur tout ce que cela m’inspire et
profite de la parole qui m’est donnée pour recentrer le débat et m’auto-étonner lorsqu’un bus passe devant moi. Il porte une toque qui indique sa destination ainsi qu’une casaque qui
fait de la publicité pour TWILIGHT, le film de Catherine Hardwicke, dont je vous recommande son premier film :
le très réjouissant THIRTEEN. TWILIGHT est un cas éhonté de publicité mensongère orchestrée par des
distributeurs crapuleux qui ne reculent jamais devant la surenchère de la vente forcée. La publicité se lit en ce sens : « Un Roméo &
Juliette fantastique qui a bouleversé le monde entier ». Au premier abord, je me dis que voilà une idée vraiment osée de valoriser William Shakespeare de la sorte. Prendre le risque de
comparer son film (que l’on considère comme un bon film, comme tous les films que l’on essaie de vendre quand on est distributeur) à une œuvre de William Shakespeare, voilà qui force le respect,
un peu comme si Johnny To sortait son prochain film avec l’accroche : « Aussi brillant que du Mishima ». Un pari d’autant plus risqué
qu’aujourd’hui, pour le jeune en quête de repères, William Shakespeare c’est ringard. Shakespeare c’est un peu, et je cite : « l’autre
baltringue en bouclettes qui jouait des films en direct que personne allait voir au temps du noir et blanc ». Mais en jouant un peu moins les Candide, je comprends vite qu’il ne
s’agissait pas d’établir un parallèle intelligent, mais bel et bien de d’associer TWILIGHT à un autre film très côté auprès des jeunes, et ce afin
d’attirer ce public, puisque TWILIGHT est fait pour lui. En d’autres termes c’est du ROMEO + JULIET de
Baz Luhrmann dont il est question. Je me disais bien que, vu l’outrageante outrecuidance d’une telle publicité, elle ne pouvait certainement pas valoriser l’écriture shakespearienne. C’est dans
le royaume des distributeurs qu’un fruit se pourrit et sent de plus en plus fort. M’enfin, de là à parler au nom du monde entier alors que le film n’était pas encore sorti en France, ni même en
Norvège ou encore en Egypte, en Autriche, en Equateur ou au Japon, pour exemples, il ne
fallait pas avoir peur du
ridicule, d’une part, et d’autre part, il faut quand même s’y connaître pas mal pour savoir comment s’exprime le bouleversement dans tous les pays où le film est sorti.
Je poursuis mon chemin et me retrouve devant le cinéma Bretagne au 73 boulevard du Montparnasse. Je constate qu’ils se sont nouvellement équipés en numérique. Tant et si bien que l’exploitant fait sa publicité en devanture par un écriteau qui précise que dans ce cinéma vous bénéficiez enfin d’une image parfaite. Parfaite, vraiment ? Par rapport à quoi ? Cela signifie donc que l’on connaît enfin ce qu’est la perfection en termes de projection sur grand écran et que nous l’avons atteint. Aucune évolution n’est possible. C’est l’étape finale. Nous avons enfin vaincu le grand défi technologique. « Avant on n’avait qu’une image un peu merdique à vous offrir mais on vous faisait payer quand même 8,64 euros ! » C’est donc cela la perfection de l’image : un rendu lisse où tous les détails sont visibles jusqu’à l’intérieur de vos pores, une image sur laquelle tout glisse, sans grain, sans texture. Elle est jolie la perfection ! J’ai l’impression que la pellicule est passée dans un bain corrosif. Finalement, ce n’est ni plus ni moins que du cinéma d’animation ! Entre l’objet et la focale tout a disparu ! S’il y a bien quelque chose de sensuel au cinéma c’est la texture de l’air, ce qu’il véhicule. Cela ne vous fait rien les particules qui volent dans l’air lorsqu’Erich Von Stroheim filme les rayons du soleil qui envahissent une pièce dans FOOLISH WIVES (effet repris par Kubrick dans PATHS OF GLORY) ? Plus récemment, le pollen était une composante picturale essentielle dans EL LABERINTO DEL FAUNO de Guillermo del Toro. Et les enfants pleuraient dans la salle…L’envie me prend de rentrer dans le cinéma et de leur dire de but en blanc ce que j’en pense. Mais je m’arrête net, songeant au caractère incorrect de cette expression : « de but en blanc ». J’allais faire l’une des plus grandes erreurs de ma vie ! Ce n’est pas en blanc que sont les buts. C’est en or. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont mis des gardiens.
Tout comme la femme d’un lépreux, je suis reparti la queue entre les jambes.
Réglons dès à présent son compte à Luc Besson. Du fait du piètre niveau général des films qu’il produit et de l’argent qu’ils rapportent, il est aujourd’hui considéré comme une pieuvre géante dont les tentacules ne cessent de s’étendre, s’octroyant tout ce qui se trouve sur son passage. Monstre fantastique qui sacrifie tout concept de renouveau artistique sur l’autel de l’efficacité et de la facilité. Puisque le peuple crie famine, il faut bien trouver à le nourrir ! Je fouille quelque peu dans cette immense filmographie et je découvre tout de même quelques-unes des pires productions que j’ai vues ces dernières années : BANLIEUE 13, MICHEL VAILLANT, la saga TAXI, TRANSPORTER 2, THE DANCER, LES RIVIERES POURPRES II - LES ANGES DE L’ENFER, WASABI, LA JUNGLE, FRONTIERE(S), TAKEN etc. C’est vraiment dommage parce qu’on ne retient que le pire du pire alors qu’au milieu traînent quelques films qui témoignent d’une vision un peu plus exigeante, plus risquée, même si elle a parfois aboutie à quelques sérieux gaufrages façon dessert caramélisé. Je mentionnerais LA TURBULENCE DES FLUIDES, NUOVOMONDO, REVOLVER ou encore IMPOSTURE. Ces films ne témoignent pas d’une volonté de prouver qu’il n’y a pas que les grosses machines d’action qui intéressent le producteur Besson. Leur présence n’est pas là pour faire taire ses détracteurs. Leur proportion indique bien qu’il s’agit pour Luc Besson de coups de cœur (pour le réalisateur ou le film). Il n’est pas ce personnage assoiffé d’argent que la légende entretient. En tout cas, Luc Besson n’est pas uniquement cette caricature. C’est aussi quelqu’un qui mise sur des projets difficiles. Son grand défaut est de ne pas savoir placer de réalisateur valable derrière ces films d’action. Du coup, difficile de se défaire de cette image. Pour la casser encore faudrait-il revenir à ses débuts en tant que réalisateur. Cela tombe bien je viens de revoir NIKITA.
Luc Besson est-il ce cousin d’Amérique qui multiplie les pixels morts dans son cerveau dès qu’une de ses productions sort en salles ?
D’abord, moi, j’aime bien le bonhomme (après l’amour, qu’est-ce qu’il dit ?) Quelqu’un qui refuse de faire projeter ses films aux critiques avant leur sortie en salles ne peut que susciter chez moi une envie folle de lui bâtir un temple majestueux fait avec du bois d’arbre et des racines de salsepareille. Tu les entends les envieux, Luc ? Ils hurlent à la nuit tombée et cherchent une logique détestable dans chacun de tes films… Pourtant, tu n’as jamais été un réaliste. Chaque film est une vision d’un de tes mondes où la morale ne répond pas forcément à celle que nous connaissons. Les vues de l’esprit et les symboles grandissent les âmes. Il n’y a rien de mieux pour s’ancrer dans la réalité qu’un point de départ surréaliste. Il évite les lourdeurs phosphorescentes et irrigue les canaux de la poésie. Y flottent les fleurs tombées du cerisier…
Imaginez-vous que Luc Besson n’a pas toujours été méprisé ? Du moins pas par les mêmes personnes. Il y a de cela 20 à 25 ans, il était le nouveau souffle du
cinéma français. Rien que pour cela il restera celui qui a ouvert
une trappe, qui a jeté la première pierre, qui a tenté de changer ce qui ne changera
jamais. A cette époque, il a osé bousculer les choses en se démarquant de ses confrères empêtrés dans les conséquences visqueuses de la Nouvelle Vague. Saupoudré d’une influence très
américanisée, il a ouvert la porte à la possibilité d’un cinéma décomplexé de son patrimoine culturel. Un cinéma qui pouvait enfin oser. Un cinéma qui offrait de réelles alternatives avec ses
jeunes réalisateurs. Un cinéma qui prouvait qu’il pouvait aussi être bankable tout en proposant autre chose que l’ennuyante routine. Le cinéma français et ses suspects usuels. J’ouvre une
parenthèse car je vous entends déjà dire : « Il a oublié Blier ! » (Je cherchais à caser cette vanne depuis l’ouverture de ce
blog, c’est navrant !) Rassurez-vous : je mets Bertrand Blier dans une catégorie à part, puisque Blier à toujours été à part. (C’est étonnant car, sans le vouloir, nous allons reparler
de lui un peu plus bas.) En tout cas, c’est grâce à Luc Besson que, notamment, le duo Jeunet/Caro a pu connaître son apogée.
Bref, Luc Besson réalise NIKITA en 1990, alors que LE GRAND BLEU a connu un énorme succès dans les salles deux ans plus tôt. NIKITA fera aussi un superbe score, totalisant près de 4 millions d’entrées. Même si son cinéma plaît beaucoup au jeune public, il a déjà ses détracteurs qui ne supportent pas ses accointances avec le cinéma américain, la vacuité de ses scénarii, son esthétisme de pacotille et ses musiques omniprésentes. C’est bien mal avoir compris son cinéma pour ceux qui louent les cinéastes américains mais vilipendent ceux qui s’en réclament. Drôle de politique. En s’approchant un peu plus près de son œuvre, tout le monde peut s’apercevoir que ses films sont bien plus sensibles que l’on a voulu le dire. Avec le temps, ses inconditionnels deviendront ceux qui rejetteront tout son travail de producteur !
NIKITA est sûrement son film qui résiste le mieux au temps qui passe et qui ne se rattrape pas, et qui prouve qu’il est un grand réalisateur. Du moins qu’il l’était. A partir de THE FIFTH ELEMENT il n’y aura plus que THE MESSENGER : THE STORY OF JOAN OF ARC à sauver.
NIKITA est un film qui ne plaisante pas. Tout y est abordé sous l’angle le plus sérieux qui soit. Quand des jeunes braquent une pharmacie, ils vont jusqu’au bout. Lorsque la police s’en mêle, elle sort l’artillerie lourde. Il y a aussi Tchéky Karyo, qui a croqué un clown de travers. Pas un mec simple. Difficile de lui décrocher un sourire. Dans les sous-sols où il travaille, ça bosse dur. Personne n’est là pour passer du bon temps. Ce qui s’y décide est important et lourd de conséquences. Le climat est pesant. Les figurants ne font pas de figuration. Tout le monde prend son air grave et écoute Jean-Louis Murat en boucle. Le patron de Tchéky Karyo n’est pas un tendre non plus. Même sa femme hésite à faire des blagues pour le premier avril. Elle se dit qu’elle aimerait bien en faire le 23 novembre, mais un poisson de novembre ça a un peu moins de gueule. Le soir, quand le patron rentre chez lui, interdiction de zapper sur Patrick Sébastien. Ils regardent des films d’Andrzej Wajda en version originale sous-titrés en tamoul, tout en mangeant des pois fraîchement écossés (vu qu’ils adorent le whisky). Une joie de vivre qui rappelle à peu de choses près celle du gagman de Jean-Claude Brisseau. Pendant ce temps, dehors, ça ne plaisante pas non plus ; la vie est dure…
Voilà l’ambiance qui va contraster avec le personnage incarné par Anne Parillaud. Mise en scène.
Mise en valeur. Personnage étonnant, parachuté dans un monde qui ne lui ressemble pas. Qu’elle ne comprend pas. Elle se contente d’errer. Patchwork d’immaturité, de désoeuvrement, d’égoïsme
et de déréalité. Luc Besson choisit de nous présenter son personnage par rapport à son environnement direct. Ses réactions envers toutes les situations qui se présentent à elles vont éviter une
description orale et créer une fracture que souhaite atteindre le réalisateur. Il veut imposer une jeune femme agressive parce que dans un environnement qui l’agresse. Anne Parillaud est tout le
contraire de tout ce qui tourbillonne autour d’elle. C’est une jeune femme excentrique, qui vit au jour le jour, impulsive, profiteuse et qui prend la vie comme un jeu vidéo en plein air (la
balle qu’elle tire dans la tête du policier participe de cette déréalité dont je parlais plus haut). Le contraire d’un carré.
La vie, son caractère terre à terre, c’est la raison, l’organisation sociale, j’irai même jusqu’à dire la maniaquerie sociale. Anne Parillaud c’est la folie, le grain de sable qui enrhume la machine. Ce personnage qui débarque dans un tel univers devient forcément attachant (tour de force incroyablement réussi puisque, je le rappelle encore une fois, elle tire une balle dans la tête d’un policier et de sang froid!) car il s’oppose à cet archétype d’une réalité qui broie l’individu, l’uniformise et l’exploite (le film peut ainsi se voir comme une suite d’A CLOCKWORK ORANGE). Le film gardera ce caractère inéluctable jusqu’à la fin, et sur divers niveaux d’ailleurs. Parce que si, d’un côté, le système récupère l’individu, il l’anéantit aussi par son incapacité à amener sa pierre qui construit l’édifice, comme fait le plus commun des mortels. C’est en cela qu’au début du film, Anne Parillaud est montrée comme une marginale. Son caractère est incompatible avec son milieu. C’est son inconscience qui va peu à peu nous faire oublier son geste de début du film, pour découvrir une jeune femme et son apprentissage de la vie. C’est bien évidemment le passage à l’âge adulte, thème rebattu et souvent payant, mais c’est aussi bien plus. NIKITA c’est le goût amer de l’inaccomplissement. Les personnages sont seuls : Anne Parillaud n’a plus de famille ni d’amis, elle va devoir apprendre à compter sur elle-même et le film se terminera sur son absence, elle sera ainsi isolée du spectateur ; Jean-Hughes Anglade finira seul ; Tchéky Karyo est une âme en peine ; Jeanne Moreau est cloîtrée dans son modeste atelier à l’étage etc. Luc Besson isole très souvent ses personnages dans le cadre. Du coup, le film véhicule une sorte de mélancolie doucereuse. Chacun vit pour lui. Impression rendue un peu triste par une sorte d’inaccomplissement perpétuel, donc : le premier casse est un bain de sang, la mission d’Anne Parillaud sera un échec, la relation amoureuse en pâtira etc.
Du côté de la direction d’acteurs, je suis très nettement convaincu qu’à cette époque Luc Besson avait tous ses pixels. C’est bien simple, Anne Parillaud, Tchéky Karyo et Jean Réno ont tenu ici leur meilleur rôle. La première est tout simplement sur une autre planète. Décalages, registres variés mais ténus, sensibilité sans sensiblerie, émouvante, puissante, excitante… C’est une interprétation brillante d’un rôle schizophrénique sans pour cela qu’elle compose deux personnages distincts. Tchéky Karyo, lui, c’est bien simple, il est le rôle. Il n’y a plus qu’à gommer tout ce qui dépasse (vous noterez au passage ses difficultés d’adaptation dans la quasi-totalité des productions qu’il investira par la suite). Et Jean Réno était alors un comédien montant qui s’investissait plus qu’à l’heure actuelle où il se contente de faire ce qu’il sait faire. Son rôle n’est pas extrêmement compliqué mais il y apporte une profondeur telle que l’on pourrait presque deviner son quotidien.
Jean-Hughes Anglade, comédien que j’aime beaucoup et qui est sous-employé par rapport aux rôles qu’on lui offrait jusqu’aux années 2000, fait un sans faute
remarquable. Voilà un comédien humble qui a un rôle ingrat mais qui prouve dans le dernier plan du film qu’un bon comédien n’a pas besoin de texte. Et regardez bien la rythmique de ce plan ;
à quel moment le comédien tourne la tête vers la fenêtre et à quel moment le monteur coupe pour envoyer le générique final. C’est cela que l’on appelle une fulgurance dans le jargon
cinématographique de l’ « Encyclopédie universelle à l’usage de c
eux qui veulent comprendre le cinéma, briller en société et instaurer le futur Ordre Culturel Mondial » que je suis en train de finir d’écrire.
Dans l’ensemble, j’ai très nettement l’impression que Luc Besson a beaucoup travaillé avec ce que lui apportaient ses comédiens, sans rien trop écrire à l’avance, sans rien trop imposer. Et il est avec eux d’une précision implacable. Un grand directeur d’acteurs, voilà ce que nous avons oublié qu’il était.
Et un grand réalisateur, parce que NIKITA est encore extrêmement moderne. De quoi donner quelques leçons même à nos réalisateurs les plus aguerris (clin d’œil grossier vers monsieur Clint Eastwood). Voilà qui me donne l’envie de me replonger goulûment dans MERCI LA VIE. Alors, Blier, me direz-vous, c’est du classique. Et c’est bien pour cela qu’il est moderne. Si NIKITA est un film où les friandises se cueillent au détour de chaque scène, MERCI LA VIE est un film de grand malade si l’on n’y songe qu’en termes de mise en scène. C’est un foisonnement incessant, un tourbillon fougueux et magistral, un film couillu, osé, orgiaque et délirant. Il se passe tellement de choses dans chaque plan qu’il faut bien plusieurs visions du film pour essayer d’en saisir la complexité.
D’abord, Blier prend un parti pris très beau, celui de démultiplier la narration selon les points de vue. Un peu comme dans le RASHOMON de
Kurosawa mais pas tout
à fait quand même. Dans le film japonais, chaque personnage amenait une nouvelle vision de l’histoire. Dans le film de Blier, on
raconte la même histoire mais selon des points de vue formellement différents et pourtant complémentaires. Par exemple, pour une même scène, Charlotte Gainsbourg est habillée différemment d’un
plan à l’autre. Et l’originalité est que sa narration se fait dans la continuité alors que chez Kurosawa, l’histoire était racontée à plusieurs reprises. Mais quand je dis dans la continuité
c’est aussi à moitié vrai car c’est la grande foire des ellipses qui dynamitent le récit dans un capharnaüm incessant, mais moins brouillon que chez un Kusturica. Ces différences de narration
peuvent revêtir plusieurs formes. L’une des plus visibles et le changement de couleur. Blier utilise beaucoup de filtres. Pas forcément pour différencier les époques mais plutôt comme si l’on
regardait le film à travers les diverses faces d’un prisme. Et c’est beau ! Mais c’est beau !!! Philippe Rousselot aux commandes, évidemment. Variations colorées pour scénario
déluré.
Avec Blier, cela n’arrête jamais. Ca sort les kalaschs et ça lâche les chiens comme jamais. Ellipses qui nous perdent dans la narration, anachronismes, spatialisation incessante, musique qui prend le relais du montage, digressions, mise en avant des petits rôles, variations sur le rythme de jeu des comédiens, coups de théâtre, impasses, trous d'air, jeux avec les focales etc. Et tout cela sur un rythme effréné de presque 2 heures !
MERCI LA VIE est un très grand film qui ressemble à peu de choses. C’est une expérience vraiment unique, un objet à part, inclassable comme ils disent dans les milieux spécialisés. C’est un vrai bonheur que d’être tourneboulé dans tous les sens par cette fresque énergique jusqu’à l’absurde. Quelques histoires d’âmes qui s’agitent le peu de temps qu’elles sont en vie. Et puis de la poésie surtout. Dans les dialogues, dans les cadres, dans les personnages fixes, dans certaines idées (les corps qui tombent des wagons, notamment).
MERCI LA VIE c’est un peu le commun des mortels qui traverse les époques. On épouse le point de vue des personnages. Peut-être même que des plans complètement objectifs se retrouvent insérés dans cette histoire. Mais le plus beau point de départ c’est surtout la mise en scène de sa propre vie. On se voit comme dans un film. On prépare son avenir, on imagine son homme ou sa femme idéal(e), on fait des plans sur ce que l’on aimerait se souhaiter de meilleur, on prend des résolutions le 01 janvier que l’on abandonne cinq jours plus tard… Mais il y aura toujours plusieurs éléments qui viendront contrecarrer ces plans. C’est là que se trouve la résolution de ce titre ironique : entre l’Eldorado que la vie nous promet et son sourire malicieux qui nous explique que nous ne l’atteindrons jamais. Mais ce n’est pas l’Eldorado en lui-même qui est magnifique, c’est la route qui y mène. Rien de bien original, en somme. Mais une vision non balisée, mouvante, qui flirte avec une réalité incertaine, et pourtant qui prouve que nous sommes ici bien plus proche du cinéma du réel que chez Bruno Dumont ou Xavier Beauvois.
Un film de Danny Boyle qui sort sur les écrans, c’est un peu comme Vladimir Putin dans le viseur d’une carabine : cela ne se rate pas. Danny Boyle c’est surtout 3 magnifiques films réalisés en 3 ans : SHALLOW GRAVE, TRAINSPOTTING et A LIFE LESS ORDINARY. Depuis, il s’est largement grillé le museau sur le barbecue avec son très laid 28 DAYS LATER… mais avait laissé entrevoir avec MILLIONS et SUNSHINE qu’il reviendrait un jour ou l’autre avec un excellent film. Si vous avez encore un peu de temps devant vous…
Dans
SLUMDOG MILLIONAIRE, on ne peut pas dire que Danny Boyle ne fait rien ! Il se démène comme un diable pour essayer de faire une mise en scène
de qualité et la sauce prend parfois. La mise en scène est tout le temps sur le qui-vive. Le montage n’est pas reposant. Scènes très découpées et une échelle de plans parfois très intéressante.
Le seul souci c’est que tout cela est un peu trop systématique. Danny nous gave de ses vues d’avion qui parsèment généralement ses films. C’est souvent très beau mais ne procure la plupart du
temps qu’un effet de décorum. De ce que je me rappelle ce n’était pas le cas dans ses précédents films.
La palette technique, d’un point de vue général, est largement exploitée. La lumière, notamment, est au rendez-vous. Ca suréclaire parfois mais, en tout cas, on sent que ça travaille sec et que cela sera toujours plus agréable que dans 98,75 % des films français.
Au départ, je ne savais pas que le film allait évoquer l’émission « Qui veut gagner des millions ? » J’avais vu l’affiche et je croyais qu’il s’agissait d’une stratégie marketing que je trouvais ignoble et ringarde. Après avoir vu le film je comprends mieux. Je trouve même que cette émission est une excellente idée d’exploitation cinématographique. Je ne regarde pas ce jeu à la télévision mais quand il a démarré il m’est arrivé de le suivre assez souvent. J’aimais le jeu des lumières et l’atmosphère second degré qui surgissait parfois. Quand l’émission a commencé à connaître le succès, qu’ils se sont pris au sérieux et que Jean-Pierre Foucault a laissé tomber son second degré, j’ai raccroché ma télécommande. Et j’ai toujours continué à croire que cette émission avait un fort potentiel cinématographique dans sa conception. Malheureusement, les jeux télévisés c’est comme le sport. Au cinéma c’est régulièrement inintéressant et contre-productif. Ou alors il faut vraiment être partie prenante du jeu. Un rare exemple qui avait réussi à se sortir de ce piège c’est le magnifique documentaire de Douglas Gordon et Philippe Parreno : ZIDANE, UN PORTRAIT DU 21E SIECLE.
SLUMDOG MILLIONAIRE tombe dans le piège tendu face à lui et s’y embourbe jusqu’à la fin. Principalement parce qu’il n’exploite pas l’émission dans ce que son principe propose : la pesanteur du jeu, la pression d’une personne assise autour d’autres personnes qui ont toutes le regard rivé sur elle, l’état dans lequel les lumières plongent cette personne et surtout la faculté de savoir quoi penser d’un animateur qui pose des questions de culture générale comme un policier vous demanderait :
« C’est qui c’est qu’a tuer le peti Grégori ?
A : C’est toi.
B : Ta mère.
C : Rachida Dati.
D : le peti bonome en mousse. »
Je rappelle que c’est un policier qui parle.
Rien de tout cela dans SLUMDOG MILLIONAIRE. L’émission est exploitée dans ce qu’elle a de plus beauf, c’est-à-dire ce qu’elle vend au public : le rêve. Du coup, le scénario a du mal à devenir palpitant. Les multiples flashbacks sont courus d’avance et retardent à chaque fois la progression de l’enjeu.
Je trouve aussi que le personnage de l’animateur ne tient absolument pas la route. C’est quelqu’un qui ne doit pas laisser filtrer la moindre information sur son visage, autant pour le joueur qu’il ne doit pas influencer que pour les spectateurs qui ne doivent pas se dire qu’il a donné une indication, ce qui pourrait être assimilé à de la triche. Le comédien fait ce qu’il peut pour se sortir de ce traquenard mais il s’agit au départ d’une erreur de direction.
Evidemment, c’est derrière cette histoire que Danny Boyle a décelé un intérêt particulier. Il continue à explorer les effets de l’argent sur l’homme, ce qu’il provoque dans sa quête de l’ambition, dans ses révélations sur l’amitié, l’importance que les personnes lui découvrent dès qu’elles sont en sa possession etc. Plusieurs éléments entre aperçus dans ses films précédents. Cette fois-ci, le but n’est pas atteint mais je continue à espérer pour la prochaine fois.
Terminons par deux informations de la plus haute importance.
Voici la bêtise humaine incarnée :
http://www.notrefilmlargowinch2.com/content/largo-winch-le-2eme-volet
Et une grande nouvelle que nous attendions depuis de nombreux mois : SOUTHLAND TALES sortira en DVD zone 2 le 24 mars prochain ? Cela compense bien le souvenir du cerisier en fleurs.