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Jeudi 15 mai 2008

            Pour un spectateur actif. Cela me paraît être un pléonasme mais étant donné cette précision de plus en plus fréquente, la question n’est plus de savoir si la poule était avant l’œuf ou l’œuf avant la poule (ni même de se demander pourquoi nous avons une rotule au genou et pas au coude), mais bien de s’interroger sur les qualités brutes du spectateur et les perversions nées de son apprentissage du medium cinématographique. Actif, le spectateur l’est. A n’en pas douter. C’est dans sa nature. Lors de la projection du film L’ARRIVEE D’UN TRAIN A LA CIOTAT d’Auguste et Louis Lumière, les spectateurs ne se sont-ils pas enfuis de peur d’être écrasés par ce train qui fonçait sur eux ? Réflexe naturel. Cette anecdote nous fait aujourd’hui sourire car nous sommes soumis tous les jours au processus des images. Nous nous sommes familiarisés avec lui. Le spectateur n’est-il donc façonné que par des concepts qu’il comprend parce qu’ils les a déjà vus, les a assimilés puis entérinés ? Il convient d’être très prudent avec ce genre de phrase. Pour exemple, on dit souvent : « Qui dort dîne ». Moi, j’ai un ami qui a fait des crises d’insomnie, il a perdu 25 kilos ! Résultat : il s’est ouvert les veines avec une scie égoïste.

Depuis très longtemps le spectateur n’est plus que très peu sollicité. Et je rêve d’un spectateur hyperactif ! Au lieu de cela beaucoup trop de films se comportent comme des robots mixeurs qui infantilisent notre cher public. Scénarii ultra-explicatifs, sons qui soulignent les images, formes peu inventives, aseptisation et uniformisation de l’appareil émotif, recherche d’action, critères de beauté extrêmement précis etc. Ils broient, réduisent en bouillie, prémâchent. Ce n’est pas forcément mauvais de goût mais cela reste de la nourriture pour enfants.

Depuis ses débuts, « La lumière vient du fond » se démarque de ces visions réductrices. Ecrire en petits caractères pour inciter l’internaute à forcer son attention, liens externes jamais annoncés et jamais visibles mais qu’il peut trouver en passant sa souris sur certaines images ou certains mots, références pas toujours explicites mais que certaines recherches googliennes pourront éclairer, respect des titres originaux etc.

Voir un film serait donc devenu comme manger une galette des rois tout seul ? Ou porter un décolleté à « La roue de la fortune » ?

            Empire de l’exemple tout-puissant. Dans un emploi très schématique, nous pouvons cloisonner la dichotomie entre les films sous-titrés et les films doublés en actif/passif. La gestion de sous-titres au cours d’un film engendre une acuité accrue d’une unification entre l’acte, le son et la lecture. Ce qui nous amène à développer notre grande théorie selon laquelle à chaque spectateur correspond un film et à chaque vision du même film un autre film. Ce serait possible de la résumer sous une formule genre E=MC2 ? Parce que là j’ai un peu de mal. Je m’explique. Chaque vision est unique en ce sens que chaque spectateur refait le montage que le réalisateur a initialement prévu. Assurément, si un réalisateur souhaite un sous-titrage, il l’inclut en post-production. Mais celui qui n’est destiné qu’à la traduction de la version originale correspond sans aucun doute à une altération du film originel. Le film devient tout autre (premièrement d’une manière esthétique) par rapport à la conception de son auteur. Tout comme cette honteuse signalétique que les chaînes apposent dans les coins de nos films, et dont il faudra un jour à quelques messieurs haut placés pour leur faire comprendre qu’il s’agit d’une grave atteinte à l’intégrité artistique de ces films. Et les petites étoiles noires sur les tétons, c’est pas scandaleux, ça ? Et ce n’est pas fini. Lorsque des bruits de voiture passent au dehors, lorsque le métro se fait entendre, lorsqu’un chien aboie, lorsque des bruits de papiers de bonbons se font entendre, lorsque vous mâchez votre chewing-gum, vous êtes en train de refaire le montage son. Nouveau montage quand vous clignez des yeux, quand vous mettez le film sur pause, quand la publicité s’immisce entre deux scènes. Personne ne voit le même film et chacun rit pour lui. C’est pour cela que nous sommes seuls face au legs du cinéma. Seuls face à ce que nous y comprenons. Seuls car il n’existe personne qui ait exactement les mêmes goûts que nous sur les mêmes films.

            Le spectateur n’aime pas lire les sous-titres. Le spectateur aime tout comprendre. Le spectateur aime que tout soit logique. Le spectateur aime les fins heureuses. Le spectateur n’aime pas les films intellos. Le spectateur veut un bon scénario. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Mais nous allons voir qu’entre ce qu’il exprime et ce qu’il souhaite profondément, la marge est moins étroite qu’il n’y paraît. Et puis d’abord c’est qui ce spectateur qui la ramène tout le temps ? Pourquoi tant d’attention envers lui ? Et si c’était à lui qu’il manquait 10 centimes pour faire 1 euro ? Voilà bien des considérations qui appartiennent à des logiques de producteur et non d’artiste. Contrairement à ce que l’on peut entendre, celui-ci ne prend jamais en compte le public. Jamais. Il est très heureux si son travail rencontre un succès, mais en aucun cas il ne réfléchit son travail comme une appartenance au public. Jamais il ne se demande ce qu’il pourrait faire pour plaire au public.

Ce qu’il faut savoir c’est qu’aujourd’hui ce connard de spectateur ne répond plus à ses propres désirs mais à celui des producteurs. Lorsqu’un film sort avec 1000 copies sur toute la France, lorsque ses affiches envahissent les murs de la ville, lorsque la télévision et internet relaient en masse ce qui prend les allures d’un évènement, soyons logiques, ce film n’a aucune chance de se planter.

Comme disait Coluche : « Si on vous passe des conneries, des conneries à longueur de journée, vous finissez par les acheter !

A la différence que ce n’est pas forcément des conneries à chaque fois. Le fait est que le jour de sa sortie, la carrière du film est déjà faite. C’est mathématique. Dans ces conditions, comment voulez-vous qu’un film qui sort sur 5 copies pour toute la France puisse rivaliser ?

Le désir du producteur est donc imposé à celui de cet béjaune de spectateur, la tête levée vers les affiches devant l’entrée du cinéma, la bouche ouverte, le petit filet de bave naissant, se demandant quel film il irait bien voir ? « Nom d’un blowjob ! » comme dirait l’autre. « Mais comment en est-on arrivé là ? » Pour le savoir, faisons un léger retour en arrière et récrivons cette séquence au ralenti :

CCCCeeeeee        qqqqqquuuuuuuuu’’’’’iiiiiilllllllllll         ffffffaaaaaaaaaauuuuuuuuutttttt       ssssssssaaaaaaavvvvvvvvvvvvvooooooooooiiiiiiiirrrrrrrrrrrr             cccc’’’’’’’eeeeeeeeessssssssssstttttttttttt            qqqqqqqqqquuuuuuuu’’’’’’’’’’’aaaaaaaaauuuuuuuuuuuuujjjjjjjjjjjjjooooooooooouuuuuuuurrrrrrrrrrr… Non, finalement ce n’était pas une bonne idée ! J’espère seulement que nous n’aurons jamais un pape qui s’appellera Yéku ! Oui, mais si rien ne se colle au Téflon, comment l'a-t-on collé à la poêle ? Donne-moi un p’tit bon, deux p’tits bons, trois p’tits bons…

Ouh là ! Reprenons nos cerveaux deux secondes.

Bien. Nous disions donc qu’ils avaient des salles à remplir. Et face à des spectateurs actifs capables d’imposer un véritable contre-pouvoir, nos amis les producteurs ont donc été obligés de sortir les kalaschs.

C’est ainsi qu’ils ont inventé l’addiction.

            Et là, je vous vois déjà sauter sur l’occasion :

- Comment donc ? Mais ils n’ont rien inventé du tout ! Ca existait déjà puisque c’est la manière de réciter sur une scène !

- Mais pas du tout ! C’est ce fastidieux petit exercice d’orthographe que les gamins font à l’école !!!

Allons, allons, jeunes gens nourris au lait de vipère. Pas d’enthousiasme excessif ni d’indignation incontrôlée. L’addiction est un terme issu de l’anglais qui sert à désigner la dépendance à la drogue. Un emploi plus général permet de l’utiliser pour signifier une sujétion quelconque. Exemple lu sur un emballage de cocaïne : « En cas de contrôle inopiné par un agent assermenté, cette sujétion se camoufle aisément dans les narines. »

Concrètement, comment a opéré le principe d’addiction chez nos amis les producteurs ? De prime abord, nous pourrions penser à une technique de gavage industriel qui consisterait à proposer sempiternellement la même forme de cinéma pour ne pas dépayser notre grand gougnafié de spectateur. Pourquoi pas un scénario en trois parties ? Thèse, antithèse, synthèse. Foutaise ! Et, effectivement, dans les formes, tous les dispositifs un peu farfelus ne trouvaient pas grâce aux yeux de ces mêmes producteurs avides de raccourcis efficaces. Il n’empêche qu’ils n’ont pas injecté leur drogue sur un processus susceptible de virer à l’écoeurement (c’est le premier des effets néfastes du gavage).

Leur manière de procéder fut bien plus insidieuse et sournoise.

Pour nous en approcher, nous avons besoin d’analyser les effets de l’addiction. Pour ce faire, rapprochons le domaine cinématographique du fonctionnement originel de l’assuétude. L’exemple le plus caractéristique, celui capable de trouver le plus d’écho sur la majorité d’entre vous est celui qui concerne la cigarette. Vécue comme une drogue, sa consommation s’effectue dans des situations très précises. Outre le geste machinal, fumer permet d’esquiver des situations émotionnelles : la contrariété, la colère, la peur, l’angoisse sont propices à dégainer son paquet et à s’en griller une petite. Mais d’autres émotions plus positives sont autant de facteurs décisifs. Pour les fumeurs, la cigarette est un exutoire lorsqu’ils sont joyeux, lorsqu’ils viennent de faire l’amour, lorsqu’ils trépignent d’impatience, lorsqu’ils sont excités, lorsqu’ils sont agréablement surpris etc. Mais il serait faux de croire qu’il ne s’agit ici que de situations exacerbées. En fait, même lors d’actions plus banales la nicotine intervient. Attendre quelqu’un, passer un coup de fil important, regarder la télévision, après manger etc. Il faut en conclure qu’à chaque fois que le sujet devient la proie d’une émotion particulière, le recours à une drogue lui permet de fuir cette situation et d’étouffer sa sensibilité en la masquant derrière une fumée artificielle. C’est ainsi que se trouve stérilisé tout un imaginaire intérieur, un monde réactif aux stimuli de la réalité fait de ce qui représente l’essence vitale de tout individu. C’est une véritable annihilation de tout ce qui paraît insurmontable pour le sujet. Dans une conception fantasmée, la drogue devient ainsi le prototype de la perfection. Une expérience mystique aux pouvoirs quasiment surnaturels puisqu’ils seraient capables de nous guérir de nos stress émotionnels. C’est un peu comme si chaque cigarette repoussait, pour un laps de temps déterminé, le principe de mort. Ce dernier revenant à la charge à intervalles plus ou moins réguliers, une nouvelle prise de drogue engonce un peu plus le sujet dans ce cercle vicieux. C’est ici que resurgit la problématique de la dépendance pour la plus grande joie de nos amis les producteurs, partis s’allumer un gros cigare par la même occasion.

Adapté à leur médium, ils n’avaient plus qu’à laisser une liberté toute relative aux réalisateurs (concernant leur vision esthétique) tant qu’ils pourraient contrôler les scénarii et qu’ils réussiraient à juguler toute initiative visant à provoquer des états psychiques offensants pour notre spectateur de mes deux qui, dans le même temps, n’avait plus le droit de fumer dans les salles.

Voilà une des grandes causes qui ont abouti à un fabuleux politiquement correct, où toutes les susceptibilités doivent être ménagées et les films plaire au plus grand nombre. Nous parlons de formatage artistique. Fuir la nudité, interdire la mort des enfants et des animaux, éviter les gros mots, esquiver toute référence aux religions, limiter la violence, ménager les politiques et les politiciens, pas de blagues racistes, au moins un gag par page, chercher le happy end et présenter un exposé sur la dissonance cognitive s’il vous reste un peu de temps.

Les énormes succès populaires deviennent des œuvres pas forcément insipides mais souvent sans heurts, qui empêchent la confrontation du spectateur avec toute la gamme de ses états émotionnels. Seule une poignée est sollicitée. Toujours les mêmes notes d’harmonie, de bonheur éperdument recherché, de rêve à portée d’écran.

Très sécurisant mais diaboliquement peu consistant.

Il existe un bel exemple de ce que nous venons de démontrer, dans la conception de SE7EN de David Fincher. Film extrêmement éloigné des considérations précédentes. A la fin du film, une version des producteurs voulait que ce soit Morgan Freeman qui tue Kevin Spacey. Ils voulaient faire passer cette fin pour faire en sorte que le personnage de Brad Pitt échappe à la prison, puisqu’il était le héros que le spectateur suivait en espérant qu’il arrive à déjouer le piège de départ. Par la même occasion, cette fin aurait permis au personnage interprété par Kevin Spacey de ne pas accomplir son œuvre. C’était une fin morale mais qui convenait mal à l’atmosphère de SE7EN. La fin de Fincher (même si je la trouve mauvaise, mais pour des questions de mise en scène) est à n’en pas douter la seule possible, la seule qui donne un sens à tout l’échafaudage du plan de Kevin Spacey. Et heureusement qu’elle fut gardée intacte. A moment donné, il était même question de supprimer la tête dans la même scène ! J’aurai été Fincher, j’aurais dit : « D’accord ! Mais j’ai écrit un film avec une tête tranchée. Alors si ce n’est pas celle de Gwyneth Paltrow, ce sera la vôtre. Je vous laisse le choix. » Bien sûr, ces discussions peuvent paraître normales quand un film se monte puisqu’il faut échanger des points de vue sur tous les éléments et que c’est une bonne façon de tester sa remise en cause, mais je trouve que ces exemples sont tout à fait significatifs de la logique qui est celles des producteurs.

L’économie productive s’accompagne d’une persuasion à la vente. Le producteur convainc l’artiste de ce qui est bon pour le spectateur. Il doit aussi convaincre le spectateur de ce qui est bon pour lui. Si tout le monde joue le jeu, il sera convaincu d’avoir raison. Pour en arriver là, il a dû s’octroyer un chaînon manquant. Un chaînon qu’il a recomposé de toutes pièces. La soumission du spectateur au producteur peut alors faire penser à celle de la relation entre un maître et son esclave. Le maître décide ce dont l’esclave a besoin. Mais avoir besoin ne signifie pas forcément avoir envie.

Et le spectateur actif est celui qui contrôle ses désirs.


par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
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Commentaires

Félicitations pour ces 3 ans de blog! Le temps passe, mais LA LUMIERE vient toujours DU FOND...

SysT
commentaire n° : 1 posté par : SysTooL (site web) le: 16/05/2008 22:16:44
"On continue à vivre sur l'idée que le cinéma est à la fois un art et une industrie, alors qu'entre-temps il est devenu essentiellement un commerce" (Pascale Ferran, cinéaste).
commentaire n° : 2 posté par : titine le: 23/05/2008 14:37:02

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