Si seulement ils savaient ce qu’ils loupent, alors ils ne le louperaient pas. Voici en substance ce qui ressort des rayons solaires artistiques tournés vers l’équateur de nos décharges émotionnelles. Nos destinations sont programmées à l’avance. Elles sont culturelles avant d’être fonctionnelles.
Qui est-ce qui fonde le primat actuel de l’humour ? Certainement pas le véritable désir du public, mais bien plus son accointance avec les différents rites dont l’Histoire de ses passés a réussi à instaurer le diktat. La moustache et la mèche de l’humour, pour être plus clair. La moustache est la mèche de l’humour, pour être moins clair.
Ma logique euclidienne requiert non pas le consentement universel mais la démonstration scientifique que nous ne répondons pas exclusivement de nos désirs, mais que ceux-ci, les vrais, les véritables, ceux qui fondent notre nature propre, sont ensevelis et donnent ainsi raison à Sigmund Freud. Ah, ce cher Sigmund ! Jamais le dernier à faire tourner des serviettes au-dessus de sa tête !
Je ne serais donc jamais allé voir de mon plein gré BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS de Dany Boon. Mais, par ses déclarations, ce dernier semblait me regarder d’un œil bienveillant, si bien que les voix dans ma tête m’empêchaient de dormir. Je reprenais deux fois du kouglof pour m’éviter d’y penser, je passais mes journées à la chambre intersyndicale des amis du jacana à poitrine dorée, j’oeuvrais pour la réhabilitation du tergal dans les défilés de haute couture, je m’interrogeais quant à savoir s’il faut tolérer l’intolérance, je mourrais un peu chaque jour pour m’éviter de le faire tout d’un seul coup... Rien n’y faisait. Toujours ces intonations douces-heureuses venues de nulle part qui me susurraient : « Viens, je te ne ferai aucun mal. » Comme la sorcière tente Blanche-Neige avec une pomme, comme l’homme politique promet d’éblouissantes copulations déculpabilisées avant de rire des plus crédules, comme le renard flatte le corbeau dans le seul but d’obtenir son fromage, le plus grand succès du cinéma français m’a pris la main dans ses filets. Je n’allais point tant faire mon springbok effarouché (des fois, on se demande si ce n’est pas un jeu et qu’on l’a défié de placer « springbok » dans son prochain article ! Pour être tout à fait honnête : non ! Que le grand cric me croque si cela fut jamais avéré. « Springbok » est un nom d’animal que je trouve merveilleux et dont la sonorité correspond exactement à l’expression que je voulais créer au moment où je l’ai employée. Voilà, vous savez tout. Je me suis mis à nu. Appelez-moi : « Le beau noiseux »).
BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS marque le renouveau du fantastique à la française. L’évident plagiat du film de Joe Dante n’aura dupé personne mais comme il est impossible d’en faire une démonstration scientifique avec éprouvettes et stérilets, certains diront qu’il ne faut rien y voir d’autre qu’une simple envie de faire rire. Une simple envie ? Attendez un peu. Attendez encore. Attendez toujours… Voilà… Non ? Toujours rien ? M’enfin ! Qui peut croire qu’un film puisse être digne de ce nom sur le simple retentissement de l’écho de son dilettantisme ? Un film humoristique doit-il se réduire aux simples rires qu’il génère ? Selon les lois sacrées des dix commandements cinématographiques (érigés sur des tables retrouvées non pas à Hollywood, comme on le croit, mais à Mirepoix, petite commune de l’Ariège, célèbre pour sa bastide médiévale aux pieds des Pyrénées), la réponse est non ! Tout comme les films de genre, les films expérimentaux et tout ce qui est considéré comme film (à part les films plastiques), chaque œuvre est soumise aux lois du travail cinématographique, c'est-à-dire son vocabulaire issu des différentes qualités agencées par ceux qui en sont à l’origine. Une comédie ne peut se contenter d’être drôle. Une blague, oui. Une chanson de François Feldman, oui. Parce qu’avant d’être assujetti à une catégorie, c'est-à-dire à un principe esthétique, tout film est subordonné à une entreprise de construction qui n’a de limite que le savoir-faire de ses différents architectes.
Le film de Dany Boon nous promet donc la rencontre avec des créatures d’un type un peu spécial. D’abord il les appelle les ch’tis. Terme barbare et très flou qui ne nous renseigne pas beaucoup sur ces étranges créatures qui vivent dans le Nord. Kad Merad va partir à leur rencontre et apprendre à ses dépens qu’elles ne sont pas tout à fait comme nous, mais qu’en fait nous sommes pareils. Le film plonge alors dans un fantastique irrémédiable dès l’arrivée en territoire étranger. En apparence, les créatures sont comme nous, mais très vite nous apprenons qu’elles sont allergiques à la lumière du soleil, ce qui explique que le ciel soit toujours gris et nuageux en ces contrées. De plus, elles se multiplient à chaque fois qu’elles mangent à la baraque à frites, et au contact de l’eau elles se transforment en adoptant un étrange dialecte où aucun mot n’a de signification (c’est notamment la scène d’arrivée où Kad Merad renverse Dany Boon avec sa voiture). En général, ces petits êtres extrêmement vicieux (ils vont quand même jusqu’à forcer Kad Merad à tremper une tartine de maroilles dans son café !) sont parfaitement organisés, et la plupart du temps obéissent aux ordres d’un chef qui symbolise la somme de leurs perversions. Pour qu’on le reconnaisse bien, il arbore le plus souvent une mèche blanche. Dans BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS c’est Line Renaud. Je convie déjà la C.V.R. à se pencher sur son dossier car elle va à coup sûr être nominée pour la quatrième fois dans la catégorie du César de la meilleure actrice dans un second rôle, et va obligatoirement le remporter ! Ce n’est pas tellement elle qu’il faut blâmer. C’est plutôt son rôle. Avec son ton péremptoire et ses objections autoritaires, elle incarne un personnage garant d’une certaine droiture morale et d’une honnêteté toujours vigilante. Elle se pose en tant que sage parmi la tribu des ch’tis. C’est la gardienne des valeurs, celle qui veille au bon ordre des choses, la maman attentionnée qui organise sa vie en fonction de l’apaisement qu’elle apporte à la colonie. Sauf qu’encore une fois, c’est faux. C’est un semblant de vérité que les scénaristes veulent nous représenter, mais qui sonne le glas de leurs espérances dès que nous y regardons de plus près. Les vertus ici
dépeintes s’affirment comme des principes inviolables car définis pour le bien des personnes. Il n’incite pourtant pas à autre chose qu’au viol tant le manque de respect, de considération, d’humanité et de liberté dont faire preuve Line Renaud sont des facteurs accablants (oui, je sais, Olivier Besancenot, lui-aussi, est accablant !) Dans sa composition, son autoritarisme lui confère l’aura de l’obéissance. C’est un guide, en quelque sorte. C’est surtout une preuve du cloisonnement extrême dans lequel se trouvent les personnes qui sont confrontées à elle. Leur liberté s’arrête lorsqu’elle impose ses décisions. Pour exemple, je vous rappelle que le maroilles dans le café c’est elle. Al-Qaida à côté c’est Flanders. Et les scénaristes vont encore plus loin lorsqu’ils essaient d’imposer ses idées réactionnaires. Cela se passe au moment où elle surprend Kad Merad devant une vitrine de lingerie féminine. Par son regard et le fait qu’elle lui dise qu’elle le gardera pour elle mais qu’elle n’en pense pas moins, elle fait tomber sur lui la chape de plomb de la culpabilité face au sexe et à une pseudo déviance. Et le film n’est que ça. Du début à la fin. Il ne fait que se rattacher constamment à des idées bien pensantes, à des règles dictées pour le bonheur de chacun, à faire en sorte d’aimer son prochain parce que l’intolérance on la montre du doigt, la méchanceté c’est pas bien, les préjugés c’est pas beau non plus et comme cela nous vivrons tous dans le meilleur des mondes. Et que même si on n’y arrive pas, pas de quoi s’angoisser : pour tout le reste il y a Mastercard.
Quand un film est aussi populiste et démagogue, il est normal qu’une immense majorité des français aillent se reconnaître parmi les critères qu’on leur impose au quotidien. Et c’est très bien s’ils passent un bon moment. Et c’est encore mieux s’ils ne sont pas dupes. Parce que la réalité du Nord n’est pas celle que revendique le film et avec laquelle les critiques sont d’accord. C’est une réalité de fiction. Biaisée. Non, ce n’est pas vrai qu’un rideau de trombes d’eaux s’abat sur nous dès que nous franchissons les limites de la région. Non, ce n’est pas vrai qu’il est obligatoire d’apprécier les us et coutumes de chacun pour les estimer. Non, ce n’est pas vrai que les ch’tis détiennent le monopole du bon goût. Après tout, Kad Merad vient d’une région qui pourrait être tout autant caricaturée. Alors pourquoi les ch’tis rient de son apparente inadaptation alors que lorsque c’est Kad Merad qui les prend pour des inadaptés ses réactions sont toujours grotesques ? C’est uniquement une vision biaisée par le prisme de l’humour. Drôle (le film l’est quand même à de rares occasions) car biaisée. Et bien biaisée !
Si c’est donc cela qui fait notre fierté, cette sacro-sainte exception culturelle, cette qualité française, ce label si prisé, alors force est de constater que BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS est l’art extrême du consensus moite. C’est la bannière de la France qui n’est pas glorieuse. La France qui bande mou.
Ca y est ! Il va encore nous dire qu’il ne faut pas y aller, que ce n’est pas du cinéma, qu’il faut être plus exigeant etc. Mais ces millions de spectateurs ? Qu’ils se fassent donc plaisir, c’est très bien. Moi, je crois qu’il ne faut pas se préoccuper du public quand on fait un film. Que si on cherche à lui plaire, c’est le meilleur moyen pour ne pas y parvenir (ASTERIX AUX JEUX OLYMPIQUES en est un exemple très récent). Galilée, lui, était seul contre tous. Et il avait pourtant raison ! Parfois je mène un peu le même combat quand je m’emporte contre le scénario, pestant contre sa domination hégémonique alors qu’il n’est qu’un élément parmi tant d’autres. Et j’aime les films qui ne cherchent pas forcément à se désigner comme les plus malins, ou reléguant son emploi à un rôle subalterne. Eh bien, le croirez-vous ? BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS n’est pas un film de scénario. Les acteurs ne comprenant rien à ce qu’ils devaient dire, ils ont eu la bonne idée de supprimer une grande partie du script. Le problème c’est que c’est devenu un film de gags. Exactement ce qui accompagnait les pubs, le Bébête Show, les Cocogirls et Collaro…
Et puis, un film qui nous fait des leçons de morale pour nous apprendre qu’en fait nous sommes tous pareils, que nous sommes tous frères, que personne dans le monde ne marche du même pas, je trouve cela suspect de la part de son réalisateur. Je me demande d’entrée ce qu’il peut bien avoir à se reprocher. Et je l’invite à réfléchir avec moi. Allez, prends un Dany. Ca ira mieux ! Désolé. Il fallait que je la fasse. Car de quoi s’agit-il, enfin ? D’une ode à la tolérance ? D’une sérieuse déflagration prête à ébranler nos a priori ? Quelle ambition ! Le secret de notre devise française (« Liberté, égalité, fraternité ») se cachait donc dans un film de Dany Boon ?!
C’est la course au bonheur. Malheur à ceux qui ne graviront pas l’échelle sociale, à ceux qui n’auront pas leur crédit, à ceux qui n’auront pas le wi-fi et à ceux qui ne trouveront pas la virgule dans leurs enfants. Pensez positif, triez vos déchets, partez en vacances au soleil et militez pour la libération d'Ingrid Bétancourt. « Laissez passer les sans-papiers » comme disait la chanson courtisane de Régine.
Dany Boon ne filme pas les effets, il filme l’écriture de l’effet. Ce qui est écrit dans le scénario est ce qui est visible à la caméra. Pas de mise en scène, aucune exploitation de l’espace avec effets de dynamisme visuel, cadres hideux, lumière sans intérêt et j’en déverse jusqu’à obtenir une qualité téléfilm. Juste un cil au-dessus tout de même, parce que c’est au cinéma, alors on a choisi le CinémaScope sinon tout le monde aurait bien vu que c’était ambiance télé ! Vous remarquerez à quel point les champs/contrechamps sont dénués d’intelligence. Luc Barnier, le monteur, suit celui qui parle. Le dialogue fait le montage. C’est d’une platitude qui dessert inévitablement les enjeux de chaque scène, réduit les personnages à leurs réactions raisonnées et asphyxie toute possibilité de rythme. C’est d’un ennui charcutier !
Que la réalisation de Dany Boon soit complètement impersonnelle, à vrai dire, en 2006, LA MAISON DU BONHEUR nous avait déjà tracé la voie. Son premier film répondait au même besoin de rentrer dans des cases. Gageons qu’à l’ère de « L’académie des 9 », il eut aisément remplacé Patrick Topaloff. Même si LA MAISON DU BONHEUR pesait de tout son poids sur un parquet qui n’arrêtait pas de rétrécir, il y avait quand même une volonté affichée de développer une intrigue, selon une trame classique, certes, mais qui avait le mérite d’exister. Dans BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS la moindre velléité de cet ordre s’est volatilisée. Le scénario se réduit à un manuel de survie en contrée ch’tie. Ce n’est qu’une succession de saynètes où la culture ch’tie s’oppose à celle de Kad Merad. Du sketch à sketch. Kad Merad découvre la langue ch’tie et s’en étonne. Kad Merad découvre la nourriture ch’tie et s’en étonne. Kad Merad découvre les habitudes ch’ties et s’en étonne. Kad Merad découvre qu’il en a une ch’tite et s’en étonne. Et caetera. Inutile de dire que les gags n’ont aucune incidence entre eux et ne viennent jamais nourrir une quelconque trame scénaristique. Au même titre, les personnages restent confinés au seul rôle qu’ils jouent au sein des gags. Chaque comédien n’est qu’un faire valoir. C’est quand même un comble ! Jamais les scénaristes (que je vais maintenant nommer : Dany Boon, Alexandre Charlot et Franck Magnier) ne se préoccupent d’étoffer les psychologies de leurs personnages afin de leur permettre une vie en dehors des effets comiques. La lâcheté de Kad Merad, constamment évoquée, n’est jamais envisagée du point de vue de son entourage : comment sa femme la perçoit-elle ? Comment les ch’tis lui apprennent à l’assumer ? Et lui-même, comment s’en accommode-t-il ? L’alcoolisme de Dany Boon est fonctionnel. La présence de Zoé Félix toute utilitaire (pourquoi ne nous parle-t-on pas de l’absence de discussion au sein de leur couple ? Pourquoi est-ce toujours elle qui impose son bon vouloir et lui qui obéit ? Quelque chose ne fonctionne pas entre eux et pourtant les scénaristes vont finir par en faire une famille modèle sans résoudre tous ces points obscurs. Un peu facile, non ?)
Du coup, avec ce peu d’informations, les comédiens ont beaucoup de mal à retranscrire des personnages forts. Le scénario ne l’exige pas !!! Kad Merad est toujours aussi scolaire. Moins scandaleux que dans JE VAIS BIEN, NE T’EN FAIS PAS, il manque d’intériorité et d’énergie. Zoé Félix mérite bien son titre de Miss Fadasse. Dany Boon est moins exécrable que nous pouvions le craindre. Il est étrangement canalisé, mais perd toute crédibilité dès qu’il s’aventure dans la grimace ou l’expérience vocale. Stéphane Freiss est insupportable comme il l’a souvent été dans les années 80 et 90. Jeu en force, sans fluidité, cherchant plus le numéro d’acteur que la virtuosité désinvolte. Les sueurs m’en reviennent. Je passe. Les seconds rôles s’en sortent bien mieux. A commencer par Patrick Bosso qui m’exaspère continuellement, et là il est correct parce que plus sobre qu’à l’accoutumé. L’apparition de Michel Galabru tient plus à de l’exhibition comme valeur ajoutée du film qu’à une quelconque idée de mise en scène. Histoire de dire : « Mais si ! Rappelez-vous quel grand acteur il a été et continue d’être ce Michel Galabru. Mais si ! Nous on le sait et on vous le montre ! » Alors, certes, il fut une époque où Galabru fut parmi nos plus talentueux comédiens, mais à partir du moment où il n’a plus voulu se laisser diriger il s’est sabordé lui-même. Nous pouvons oser ici un parallèle avec Gérard Depardieu, à l’exception près que ce dernier est encore capable d’interprétations talentueuses, à défaut de traits de génie. Perte de Mojo et fuite à l’ombre des cerisiers en fleurs…
Quels fracas organiques que ces sacrifices sur l’autel du jeu dramatique ! Quand ne demeure plus que l’expression cynique de la complaisance émotionnelle, le contrôle totalitaire de nos esprits devient le sceptre idéologique de notre négation. Pas de coups bas, s’il vous plaît ! Avant ce succès, Dany Boon était déjà le collabo de cette entreprise d’asservissement. Dans « Le dîner de cons » mis en scène par Francis Veber au théâtre de la Porte Saint-Martin, il joue à la balle au prisonnier, répond à ses mails, émet des hypothèses foireuses sur le 11 septembre, donne deux ou trois ordonnances et tout le monde est content. Le multiple du rire. Mais il y a pire. Dany Boon n’est que l’agneau se désaltérant dans le courant d’une onde pure. Arthur guette…
Voilà maintenant 13 années que je fréquente les théâtres parisiens et c’est l’une des choses les plus impardonnables qu’il m’ait été données de voir. Là encore, critiques de cinéma et critiques de théâtre, même combat. « Le dîner de cons » n’est absolument pas la réussite qu’ils décrivent. En 1995, j’avais vu la pièce à sa création avec Michel Roux (qui reprenait le rôle de Claude Brasseur), Jacques Villeret et Gérard Hernandez, dans une mise en scène de Pierre Mondy, si ma mémoire ne me fait pas des fautes à mon souvenir. Villeret et Hernandez atteignaient un niveau de jeu exceptionnel, et Michel Roux, quels que soient les travers du mauvais théâtre de boulevard que nous pouvions lui imputer, était très bon. Et les rôles secondaires étaient aussi au diapason de ce que nous pouvions appeler un succès.
Dans cette reprise, pas un seul comédien ne vient rattraper l’autre. Dans toute démocratie digne de ce nom, ce serait à la justice d’intervenir. Je suis sûr qu’il doit bien exister une loi pour ce genre de tortures. Sauf si nous ne sommes plus en démocratie…
Arthur n’est pas un comédien. Il suffit de savoir discerner le peu d’engagement qu’il met dans les situations à jouer pour s’en rendre compte. Chaque geste sonne faux, chaque posture semble être une indication arbitraire de placement, chaque parole est si faible que des micros sont installés sur le rebord de la scène, chaque intonation est en différé par rapport au sens de la phrase, aucune écoute avec ses partenaires... J’avais déjà remarqué ce manque d’écoute dans certaines de ses émissions où il pose des questions à ses invités, leur laisse un temps de réponse et pense à ce qu’il va dire pour enchaîner, comme s’il formatait lui-même la réponse de ses invités. Il passe ainsi à côté d’informations majeures sur lesquelles rebondir. Si bien que, dans « Le dîner de cons », il semble étrangement absent quand il n’a rien à dire. Il ne fait plus rien et regarde Dany Boon faire son comédien de brasserie. Il inverse les rôles, prend celui du public avec son pécule par la même manœuvre. Il devient spectateur sur scène. La preuve en sont les nombreux fous rires qui rayent la pièce toutes les cinq minutes. Et là, le manque de professionnalisme est impardonnable. En tant qu’art vivant, le fou rire au théâtre est un impondérable avec lequel les spectateurs peuvent trouver une certaine complicité. Il faut au préalable que le public sache ce qui amuse ceux qui sont sur scène (sinon il croit que l’on se moque de lui) et que ce rire puisse intervenir dans des situations bien particulières (la comédie s’y prête mieux que la tragédie, par exemple. Il m’est arrivé de voir un gag de dernière dans « Phèdre » au Théâtre 14, c’était aussi approprié qu’une lettre de Patrick Poivre d’Arvor à Carla Bruni). Mais de là à ne pouvoir s’empêcher de s’amuser et de se faire rire entre « comédiens » du début à la fin, il faut vraiment être sacrément blasé par le texte ! Or, c’est un véritable bijou. Francis Veber a écrit l’une de nos comédies françaises les plus intéressantes. C’est ce qu’il y a de mieux à sauver et le principe de certaines répliques est tellement efficace qu’il est normal qu’il fasse mouche même lorsque les comédiens sont mal dirigés. C’est le dénominateur commun aux grands auteurs tels que Molière ou Georges Feydeau. Le texte ne ment jamais, toute lecture peut vous en amener la justification.
C’est donc à un massacre en bande organisée auquel se livre la nouvelle production du « Dîner de cons ». Bien qu’Arthur croit être à l’orée d’une carrière prometteuse, il n’est qu’un parangon de Bernard Tapie, qui avait compris avant lui l’intérêt d’exploiter son image. Monter une entreprise dans le but d’engranger les recettes (ce n’est pas le seul, Arthur pense aussi pouvoir montrer qu’il a un véritable talent d’artiste, dans le but de faire taire les critiques qui lui reprochent incessamment sa vacuité intellectuelle) est un choix et chacun n’a qu’à s’arranger avec sa morale. C’est notre réalité économique. Mais ne pas assumer son choix en se prétendant comédien, c’est
être en dehors de cette même réalité et dans la réfutation de son Moi. Arthur se met délibérément derrière des barreaux. Il forge sa propre prison et remet les clés à Dany Boon en gage de sa bonne foi. Bah voyons ! Il montre par là qu’il est extrêmement nocif envers les vrais comédiens, ceux dont c’est le métier. Car un comédien qui mérite cette dénomination est avant tout quelqu’un qui ne cherche pas à prouver. C’est incompatible. Mais Arthur mange entre les repas et se gargarise de sa contagion machiavélique. Il est tellement inexpressif et insipide qu’en face de lui Dany Boon est obligé de surcharger la mule comme par effet de compensation. Idem pour Laurent Gamelon (une technique, du talent, l’eau, l’air, la vie) qui ne s’amuse réellement qu’avec Dany Boon. Mais toujours dans l’excès. Et c’est là qu’intervient le rôle du metteur en scène, chargé d’homogénéiser une distribution. Francis Veber semble ne jamais avoir pris part à quoi que ce soit de cette mise en scène. La disposition des comédiens est très statique, organisée dans la seule optique qu’ils soient bien visibles par tous, certains déplacements ne semblent destinés qu’à donner un dynamisme à des scènes de discussion installées, aucune option sur les différents plans, lumières basiques et puis surtout une direction d’acteurs inexistante. Francis Veber aurait-il renoncé vu l’ampleur de la tâche ? Il y a comme un double sens, là, non ? Alors chacun fait sa polenta dans son parc à thème. Dany Boon opte pour le débile complet à consonance mongoloïde (ce qui est un parfait contresens du texte) avec fortes déformations visuelles et vocales. Laurent Gamelon sort les gros yeux, l’imposante masse corporelle et la grosse voix du monsieur pas content et à qui on ne la lui raconte pas. C’est forcé, outré, souligné, Stabilo Bossé et re-Stabilo Bossé jusqu’à ce que l’encre des mots bave et se confonde avec le surlignage. C’est tout le problème des acteurs généreux. Si le metteur en scène ne sait pas les canaliser, ils abusent de leur confiance en eux et finissent par mettre la pièce à leur service. Il faut se méfier des comédiens. Laissez-leur la parole, ils la prendront et jamais ne vous la rendront.





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