Le monde va mal.
Ce n’est pas une découverte. Juste une resucée quotidienne du constat d’abandon des forces célestes. « Tout fout l’camp ! » disait encore le jeune marié au terme d’une nuit de noce vigoureuse et débridée. Toi-même, lecteur, tu auras remarqué qu’aucun jeu de mots à consonance asiatique n’aura été tenté présentement, c’est dire l’état de déliquescence que charrie la vague contemporaine de nos affres ! Et c’est vrai, ma p’tite dame, qu’ils sont légions les griefs ostentatoires de décadence régionale. Le réchauffement climatique, le massacre des moines bouddhistes, la visite de Kadhafi, le mécontentement des pêcheurs envers un président incapable de garder une morue, les gros cons qui restent à gauche sur l’escalator, ceux qui ne supportent pas que l’on écrive en langage SMS sur leur site internet pourtant bourré de fautes d’orthographe, ce match de tennis encore perdu 6-3 6-1 et moi qui n’ai rien pu trouver d’autre que cette pauvre excuse : « J’ai cette douleur qui me lance ! » Le monde court à sa perte, c’est sûr. Savez-vous qu’en moyenne les droitiers vivent 9 ans de plus que les gauchers ? Que le briquet a été inventé avant les allumettes ? Que 3000 kilomètres de poils poussent dans la vie d’un homme ? Rien qu’à l’évocation de ces faits je peine à sortir du lit le matin. Je préfère rester allongé à me gaver de considérations métaphysiques sur l’inachèvement du pont d’Avignon ou à me demander quand sera enfin voté la peine de mort pour tous ces falots qui cuisinent à la margarine. Et Hitler ? Croyez-vous qu’il avait tendance à rajouter de l’huile sur le feuj ? De toute façon, à quoi bon se lever ? J’ai tellement pas d’amis que je ne reçois même pas de spam !
C’est avec humour que nous présentons notre lucide désappointement, mais n’y voyez pas le ferme désir de vivre dans un monde baigné par le chaos du bonheur et la douce liqueur des sourires à chaque coin de rues, juste que le monde ne serait pas forcément meilleur mais ô combien plus drôle si Arlette Chabot s’était appelé Arlette Chabite.
Et maintenant ? Où allons-nous porter nos différences ? Entendrons-nous encore ce vieil homme à la voix si émouvante ce matin à la radio ?
Le monde va mal.
Assurément. La dernière fois que je suis allé au cinéma… Disons plutôt que ma phrase serait plus directe si je la commençais par : « Laissez-moi vous conter une nouvelle aventure du Pathé Wépler ». EASTERN PROMISES de David Cronenberg. D’entrée l’image est désanamorphosée. Comment vous expliquer ? Vous voyez Guy Carlier ? Eh bien vous voyez… Elle le restera pendant un bon moment, le temps de trouver le projectionniste (qui n’était bien évidemment pas dans sa cabine !) et qu’il opère le changement idoine. Manque de chance, au moment où il exécute l’opération, l’image quitte l’écran pendant quelques secondes, le temps de rétablir le bon format, mais aussi celui pendant lequel se déroule le premier meurtre du film. Le son, oui, mais rien à voir !!! Voyez à quel point ce monde est injuste. Si Cronenberg avait volontairement monté son film de cette manière, nous nous serions écriés : « Cette fois-ci, il va quand même loin dans le conceptuel ! » Mais comme c’était le Pathé Wépler, les spectateurs pensaient très fort : « Cette fois-ci, ils vont quand même loin dans la connerie ! » Rebelote quelques minutes plus tard, mais le projectionniste était resté et a pu pallier cette nouvelle bévue. Et enfin 10 de der puisque tout le générique de fin défila dans les mêmes atroces conditions, la cabine de projection ayant été désertée.
Voilà pour les faits, madame le juge.
Fin du film. Je me dirige calmement vers l’accueil pour leur demander un compte rendu en quatre exemplaires, sur quoi l’un des employés me tend d’une manière tout aussi vulgaire que gracieuse, une invitation pour le film de mon choix. Evidemment, je repousse dédaigneusement cette tentative de corruption déguisée pour lui expliquer que la seule chose que je désire c’est avoir des explications sur la désastreuse projection à laquelle j’ai assisté (en vérité, j’aurais trouvé des excuses plus adéquates). J’attends un quart d’heure que le projectionniste veuille bien arriver. Il faut dire qu’il est tout seul (avec un autre acolyte, mais dans le second bâtiment car, comme vous ne le savez pas, le Pathé Wépler est coupé en deux) pour s’occuper d’un réseau de 12 salles ! C’est lui qui va m’expliquer comment il est possible d’arriver à une telle détérioration des qualités de projection. En fait, les copies leur arrivant en début de semaine ils n’ont que très peu de temps pour les monter et donc quasiment pas de temps pour vérifier les défauts qui pourraient survenir.
Ce seront les séances du mercredi matin qui joueront le rôle de révélateur. A ce moment, la technique entre en jeu et tous les problèmes vont forcément montrer le bout de leur langue à peu près au même moment puisque les séances commencent à peu près dans le même laps de temps. La scène où tous les clignotants rouges s’allument en même temps sur le plan de Paris, dans DOBERMANN. Ce qui s’est passé pendant EASTERN PROMISES est un défaut relatif au format du film qui fait basculer la projection en CinémaScope lorsque certains scotches entrent en contact avec… (c’est à ce moment-là que j’ai moi-même coupé le son du projectionniste pour n’en garder que l’image tant l’explication devenait pointue et qu’il faisait comme si je connaissais tous les termes qu’il employait, à moins qu’il me parlât en wolof…) et c’est pour cela qu’il s’est produit ce problème ! Tu m’en diras tant ! La véritable réalité c’est qu’un projectionniste n’a pas à quitter sa cabine quand un film est lancé. Vous imaginez un conducteur de train qui lance la machine et s’endort pour ne se réveiller qu’au prochain arrêt ? Vous avez déjà vu un entraîneur souhaiter bonne chance à ses joueurs, rentrer chez lui pour regarder le match et revenir à la fin pour faire le bilan de la rencontre ? Arrivez-vous seulement à concevoir qu’un candidat à la Présidence de la République promette lors de sa campagne qu’il interdira les parachutes dorés dès qu’il sera élu, et qu’une fois en place il abandonne cette idée à peine deux mois plus tard ? Euh… Non, là c’est un mauvais exemple.
Le client n’est plus roi. Il ne l’a jamais été d’ailleurs. C’est une élucubration tout aussi fantasque que celle qui donne à penser que le crime ne paie pas. Et comme on ne travaille qu’avec ce que l’on nous donne, aucun projectionniste n’est à incriminer dans l’affaire qui nous concerne. Tout cela n’est qu’un choix patenté des dirigeants du Pathé Wépler de réduire au maximum les coûts de fonctionnement. Car enfin quoi ? Le Pathé Wépler serait-il à ce point au bord de la faillite qu’il ne puisse embaucher d’autres projectionnistes afin que chaque séance se déroule dans des conditions correctes ? Bien au contraire, le cinéma se porte bien et même plutôt très bien. Qui plus est, les projectionnistes se sont déjà plaints auprès de leurs supérieurs pour les informer de la catastrophe toujours permanente qui hante le terrain. Mais ces revendications sont restées sans réponse. Ce n’est donc pas un problème de communication puisque chaque partie est au courant de ce qui se joue. C’est donc une politique purement mercantile qui anime les directeurs. Seul l’argent qui rentre dans leurs caisses les intéresse et peu importe les conditions qui se dégradent. Ce qui se trouve corroboré par toutes les remarques que « La lumière vient du fond » a régulièrement archivées depuis à peu près deux ans et demi. Nouvelle vilenie des nababs indolents.
Le monde va mal.
Là, c’est David Cronenberg qui le dit dans EASTERN PROMISES. Alors, c’est vrai qu’avec un tel réalisateur aux commandes la mise en scène à toujours quelque chose à dire et que, même si le film se trouve limité au même inaboutissement que nous avions rencontré dans son précédent (A HISTORY OF VIOLENCE), il faut quand même souligner l’extraordinaire solidité de toutes ses parties. C’est accrocheur, endiablé, taciturne et faussement belliqueux. La scène dans les bains est absolument magnifique ! La forme enlace le fond. Et malgré tout, je me suis plus attaché aux comédiens qu’à tout le reste. La direction d’acteurs est ici très étonnante. Surprenante, je dirais. D’un côté, l’inévitable Viggo Mortensen qui allie sobriété et efficacité dans un cocktail démentiel de fulgurance gestuelle et d’intensité du regard. De l’autre, le parodique Vincent Cassel qui déménage à coups de tractopelle et de bulldozer tant sa composition se définit par une logique de chantier, comprenez de gros œuvre. Et c’est normal !!! Il ne nous a jamais habitués à broder les napperons de Tata Jacqueline, certes, et le garçon est capable du pire (LE PACTE DES LOUPS, LES RIVIERES POURPRES, SHEITAN, ah oui, il y a SHEITAN ! Finalement, EASTERN PROMISES n’est pas son plus mauvais rôle vu qu’ici il est presque aussi mauvais que Lou Doillon dans BLANCHE) comme du passable (SUR MES LEVRES ou SA MAJESTE MINOR, en même temps c’est facile vu le niveau de jeu lamentablement bas du film). Allons-y franchement : il surjoue tout à coups frelatés de regard prétentieux, de sourcils renfrognés, de visage baissé en signe de défiance et de texte où il appuie chaque consonne pour qu’il n’y ait pas de doute : le méchant c’est lui. Tout cela n’est que l’attirail de la petite frappe conventionnelle qui se croit au dessus du pavé, le petit nerveux qui se prend pour le caïd et qui défie à tour de bras. Or, dans le film de David Cronenberg, cela ne colle pas. Associé aux autres personnages, celui de Vincent Cassel est incroyablement cliché, vulgaire et sans complexités. En fait, il est bien évidemment en contrepoint du personnage de Viggo Mortensen, mais je doute fortement que Cronenberg l’ait dirigé dans cette voie de simple racaille. Je crois bien plus aux limites de l’acteur qui l’ont poussé à se retrancher dans une forme convenue, déjà vue, là où il n’est pas possible de se tromper. En fait, Kirill est un homme à la troublante relation paternelle qu’il entretient avec Armin Mueller-Stahl. Là, d’accord, c’est juste effleuré. N’y aurait-il pas eu d’autres scènes coupées au montage à cause de cette impossibilité casselienne à rendre cet affrontement ? Et puis c’est un chien fou, mais il est tout aussi dangereux que Viggo Mortensen. Or, le danger n’est jamais palpable car Vincent Cassel ne sait pas où le prendre pour le développer. Mortensen l’a trouvé dans le silence, Cassel croit que c’est dans le bruit et l’exubérance. S’agite et se pavane… Prestation qui alourdit considérablement le film. Tout comme le spectateur a mal pour le comique qu’il voit se ridiculiser à la télévision lors d’une émission en direct où personne ne rigole, il souffre tout autant pour Vincent Cassel à chaque fois qu’il vient défendre ce qu’il croit être juste. En tout cas, cela me fait bien rire quand je l’entends se faire mousser en train de dire qu’il est régulièrement contacté par les américains mais qu’il refuse à chaque fois parce qu’il devrait jouer le méchant français de service ! Pas très fair-play pour nos amis russes, tout ça… Américains, russes, français, c’est le concours de celui qui aura le président le plus affligeant ? Rappelons aussi pour les âmes sensibles que Vincent Cassel clame haut et fort que son nom ne l’a pas aidé et qu’il ne doit qu’à son talent la place qu’il s’est bâtie tout seul dans le cinéma. Tiens, quelqu’un qui ne remerciera personne à part lui-même quand il recevra un César, je veux voir ça !
D’un côté, le charismatique Armin Mueller-Stahl, glacial par le sang-froid qu’il dégage de tant de maîtrise et cette incapacité à le prendre en traître. L’expérience qui parle. La force tranquille. L’allure respectable et le masque du démon. Un rôle schizophrénique servit par une constance dans la révélation de ces deux faces. Jamais l’une ne trahit l’autre. Quand la seconde prend le dessus, c’est encore avec l’apparence de la première. Et vice versa. Jamais tout blanc. Pareil avec le noir. Mélangez les couleurs, vous enrichirez votre palette et n’aurez rien de superficiel à rajouter. De l’autre côté, la bien plus sage Naomi Watts, belle comme toujours, je dirais même flamboyante dans son rapport à la beauté. Au contraire d’une Angelina Jolie sans charme, elle ne joue pas avec et c’est grâce à cela qu’elle dégage autant de sex-appeal. Bonne idée la moto, le casque. C’est l’ajout de ces éléments quotidiens qui l’ancrent dans un désir proche du nôtre. Personnage moins percutant que ceux des mâles, elle tire néanmoins son épingle du jeu par les contrastes intérieurs que révèlent des gros plans ou des plans plus appuyés. Tout en subtilité. Pastels et finitions en dorures. Un peu ingrat pour la comédienne et pourtant c’est là aussi du grand art !
Ce que le cinéma français vient de se prendre en pleine chetron ! Leçon de direction d’acteurs et confrontation directe avec ce que nous avons à opposer à l’international : Vincent Cassel. 2 à 0. Une balade de santé. Ce qui est terrible dans tout cela ce n’est pas tant que la supériorité américaine soit une nouvelle fois démontrée, c’est surtout de se rendre compte à quel point ils restent encore innovants et foisonnants sur tous les fronts. Rappelez-vous ce que David Cronenberg tentait de nous dire lorsqu’il avait attribué, en 1999, les prix d’interprétation du festival de Cannes à Séverine Caneele et Emmanuel Scotté pour l’ignoble L’HUMANITE. Des non professionnels ! L’ambiguïté venait sûrement du mot « prix » car, après tout, la relance du jeu professionnel n’a-t-elle pas aussi à s’intéresser aux diverses formes d’expression, et tant qu’à faire dans les bases mêmes où les professionnels de la profession puisent leur inspiration ? C’est ainsi que nous sommes aujourd’hui en train de prendre en compte petit à petit l’importance majeure du cinéma de Maurice Pialat, notamment dans sa première époque moins ambitieuse. Le cinéma restera toujours un art du semblant. A ce titre, il aura toujours besoin d‘acteurs. Mais le travail de ces comédiens, de quoi s’enrichit-il ? Cette année, quasiment en même temps sortirent PARANOID PARK de Gus Van Sant et SA MAJESTE MINOR de Jean-Jacques Annaud. Acteurs non professionnels pour le premier et vieux de la vieille (c’est aussi valable pour les jeunes que nous y voyons) dans le second. Il en ressort un film américain bien plus convaincant que cet autre petit étron français où chacun théâtralise son interprétation, joue, cabriole, cabotine, déclame, beugle, truque, récite, et encore tout un tas de combinaisons qui pouvaient passer à la dernière période glaciaire mais ne satisfont plus aujourd’hui les exigences du cinéma moderne. A côté, PARANOID PARK trouve un second souffle dans son incarnation. Et peu importe si elle n’est pas composée. Elle ne sent pas le vieux, c’est déjà ça.
Premier gros enjeu de l’art dramatique français : l’impossibilité de se renouveler. Le cinéma en lui-même se repose sur la Nouvelle Vague depuis son avènement et peine à se dépêtrer de son ancienne gloire. J’en veux pour preuve toujours les mêmes têtes d’affiches et le manque d’appel des nouveaux talents. Chez les hommes, qui peut me citer un excellent comédien de moins de 30 ans ? Aux Etats-Unis, à 30 ans, Johnny Depp, Sean Penn et Leonardo DiCaprio étaient déjà consacrés. D’abord, la formation est sensiblement différente des deux côtés de l’Atlantique. Et surtout, les occasions de faire ses premières armes sont légions chez les massacreurs d’Indiens. Leurs séries télévisées ont nettement plus de cachet que les insipides productions qui défilent sur nos chaînes. Et puis les films pour adolescents sont un véritablement marché toujours inexploité ici. Quand on sait que PUMP UP THE VOLUME date déjà de 1990, on se demande pourquoi aucun producteur ne s’est encore penché sur la question. C’est en jouant dans A NIGHTMARE ON ELM STREET que Johnny Depp a commencé ! Là-bas, l’adolescence est décomplexée du système parental. Dans nos films, le jeune est toujours envisagé sous l’égide d’un tuteur et sa vie n’a d’existence que par l’histoire de son représentant légal. D’ailleurs, bien souvent, le scénario sert le parent et non l’enfant. Jamais l’adolescent ne fait le film (les exemples contraires : LE PERIL JEUNE, LA HAINE etc. restent anecdotiques). C’est à cela que ressemble un cinéma vieux fait par des vieux. Une vision unilatérale de la jeunesse, qui est comme certains se la figurent et comme les mêmes s’étonnent des voitures qui brûlent soudainement. Il n’est pas étonnant que la nouvelle génération se sente attirée par le dernier cinéaste français à l’avoir touchée au plus près : Maurice Pialat.
Le monde va mal.
Et moi aussi. Quelque chose s’est déréglé en moi. Je ne dois plus être tout à fait normal, je ne dois plus être tout à fait sain d’esprit. Ce qui m’arrive est exceptionnel et ne répond à aucune logique, même pas au fameux théorème de Pythagore. Je me sens fiévreux et nauséeux rien qu’à savoir que je m’en vais écrire cet oxymore appréciatif : j’ai aimé le dernier Lars Von Trier. Ca y est, nous le perdons. Vérifiez l’encéphalogramme ! Rassurez-vous, quand je dis que j’ai aimé, nous sommes très loin d’être face à un chef-d’œuvre, mais comparé à l’ensemble de ses films, nous pouvons fanfaronner à qui voudra l’entendre (et surtout le croire) que Lars Von Trier a fait un film intéressant à plus d’un titre. C’est son deuxième. Etrange accident de parcours qu’était BREAKING THE WAVES, film délicieux de bout en bout, œuvre majeure du romantisme moderne et petit bijou cinématographiquement transcendant. Nous nous demandons encore comment le danois a pu sombrer alors que tout ne pouvait que lui sourire après une telle réussite. En fait, il faut l’envisager comme un expérimentateur, un chercheur de laboratoire, sinon il n’existe pas. Il n’a de définition que par son instabilité à reproduire les formes qu’il exploite. Voilà bien le seul côté sympathique que nous pouvons lui reconnaître, car s’il est bien une idée qu’un véritable artiste doit se faire de son art, c’est qu’il ne peut lui être dicté par n’importe qui ou n’importe quoi. Et Lars Von Trier a continuellement été un réalisateur en phase de recherche. Cela n’a pas commencé avec le Dogme. Avant BREAKING THE WAVES, il nous a donné (encombrants présents) les œuvres aussi expérimentales qu’inutiles que sont EPIDEMIC et THE ELEMENT OF CRIME. C’est pour cela que BREAKING THE WAVES n’est pas exactement un accident de parcours de la manière dont Lars Von Trier considère l’expérimentation. L’expérimentation ne me dérange pas quand elle est vécue comme un facteur venant fondre les règles préétablies et annoncer l’avènement d’une informité qu’il nous faudra apprivoiser. Mais il n’y a pas que l’innovation qui marque les esprits. Lars Von Trier l’a bien compris. Il est alors devenu le fer de lance de tout un mouvement qui s’ancre dans un certain désoeuvrement face aux piétinements cinématographiques mondiaux. Nous parlions plus haut de vision artistique. Chercher les vecteurs qui permettent d’accéder à une expression cinématographique. En voici une. Lorsque vous vous demandez comment faire du bon cinéma, là vous êtes dans le vrai. Quand vous vous posez la question de savoir comment révolutionner la machine cinématographique, là vous devenez froidement calculateur et tendez à soulevez le couvercle de la marmite où balbutie le compromis entre votre sens artistique et le coup médiatique. Comme je considère Lars Von Trier comme quelqu’un d’éminemment intelligent, je dois avouer que sa tactique est fort bien vue et ne pouvait forcément que fonctionner. Mais sujette à des fluctuations puisqu’elle jongle avec les effets de mode (c’est pour cela que je ne lui pardonnerai jamais la vidéo pour DANCER IN THE DARK, même si le film est abominable sur bien d’autres points). Il a parfaitement compris le pouvoir médiatique que représente la moindre idéologie arty aux yeux de ceux qui ont peur de passer à côté de la nouvelle Nouvelle Vague. Or, cela n’est valable qu’un moment. Personne ne s’intéresse indéfiniment aux histoires écrites sur du vent. Comme l’extra-terrestre de Roswell n’a plus intéressé personne quand la supercherie fut découverte (alors que c'est à partir de ce moment qu'il devenait intéressant), Lars Von Trier, et plus encore le Dogme, a progressivement déserté les rubriques cinéma. C’est aujourd’hui que l’on disserte enfin sur les espaces confinés où sont relégués les lamentables articles du Dogme (quasiment pas suivi, d’ailleurs). Lars Von Trier lui-même n’est plus en odeur de sainteté. C’en est
presque de l’ostracisme. MANDERLAY est passé complètement inaperçu à Cannes. A juste titre. Et DIREKTOREN FOR DET HELE s’est formidablement gaufré la chapelure dans le peu de salles qui lui ont été attribuées. Lars Von Trier n’est plus à la mode. C’est bête ! Juste au moment où il redevenait intéressant ! Du coup, il rajoute un article au Dogme : l’Automavision. Tout cela me fait terriblement penser à Claude Lelouch qui ne peut s’empêcher de faire ses films en fonction du relais médiatique. HOMMES, FEMMES, MODE D’EMPLOI nous a été vendu sur le nom de Bernard Tapie. ROMAN DE GARE par le pseudonyme dont il fut obligé de s’affubler, amenant ainsi la référence aux critiques qui flinguent à chaque fois ses films et toute la victimisation de sa personne qui en a découlé. J’vous jure, m’sieur, c’est pas ma faute si mon film il est mauvais. C’est la faute aux critiques ! La malhonnêteté incarnée. Voilà ce qui m’énerve le plus dans cette idée qu’on ne nous vend plus de cinéma ! Le rapprochement entre ces deux énergumènes n’est pas si innocent que cela. Rappelez-vous 2004. Que de grands événements ! Abu Grahib, le tsunami, le premier mariage homosexuel, la mort de Ticky Holgado et… LE GENRE HUMAIN !!! Ca vous dit quelque chose, la grande trilogie inachevée de Claude Lelouch ? Ce qui devait être sa « Comédie Humaine », sa « Tour sombre », son STAR WARS urbain ? Un flop monumental dès la première semaine d’exploitation et deux suites qui ne virent jamais le jour ! La faute aux critiques, aux terroristes, à l’abbé Pierre, la Vache Qui Rit, tout ça quoi ! Eh bien, notre ami danois il a eu vachement peur ! Sa trilogie commencée avec DOGVILLE tapait très fort médiatiquement mais mettait aussi en lumière toute les limites de son esbroufe. Les critiques commençaient à se désengager et le mouvement à s’essouffler sérieusement. Il ne le savait pas encore et devait attendre MANDERLAY (un peu moins mauvais mais tout aussi nerveusement insupportable) pour faire les frais de son outrecuidance. Plus personne n’était avec lui. Indifférence générale à Cannes. Vous imaginez le troisième opus dans lequel personne ne voudrait mettre une caillasse ou aucun distributeur ne voulant prendre le risque de le sortir ? Notre bon fourbe décide donc qu’il fera une pause histoire de redorer son blason, et quoi de mieux qu’une bonne vieille comédie pour se racheter auprès du public ? Bien vu ! Voici donc : DIREKTOREN FOR DET HELE.
Mais quand est-ce que ce genre de cuistre comprendra que l’on ne peut plus rien apporter au cinéma depuis l’avènement du parlant ? L’expérimentation, la vraie, c’est encore et avant tout de la mise scène. Depuis le temps que je vous le rabâche ! Or donc, Lars Von Trier aime la mise en scène mais il aime encore plus que l’on parle de lui et encore encore plus parler de lui (je vais y revenir). Alors il se propose de faire un film par Automavision. Pour ceux qui n’y entendent rien, sachez dans un premier temps qu’il s’agit d’un procédé au nom fort laid qui permet à un ordinateur de choisir de manière complètement aléatoire tout un tas de critères comme le cadre, le travelling, l’exposition ou même la longueur focale. Dans un second temps, Google est votre ami. Attendez, attendez… De manière complètement aléatoire ? Oui, vous avez bien lu ce que j’ai bien écrit ! Le cadre ne répond plus à une question de cohérence et de rendu émotionnel pour Lars Von Trier. Remarquez, c’était déjà convenu lorsqu’il utilisait une caméra à l’épaule et déjà, à l’époque, ses films éprouvaient le même problème d’impossibilité à restituer chaque impression. Et DIREKTOREN FOR DET HELE souffre de ces obligations contractuelles. Avec un grand dépit de notre part. Car, tout comme FESTEN (nettement plus fort cependant), nous nous disons que Lars Von Trier s’est piègé lui-même et qu’il est passé très près de faire un chef-d’œuvre. Du gâchis. Finalement, le danois ne change pas. C’est bien ce que nous disions : un peu de poudre aux yeux pour masquer le fait qu’il recommence ad vitam aeternam le même film. Mais que cherche-t-il véritablement à faire ? C’est entendu, il a trouvé un nouveau moyen d’attirer les feux sur lui, mais côté artistique (puisque c’est d’amalgame dont il s’agit, nous l’avons dit plus haut, et Lars Von Trier a quand même une âme d’artiste, qu’il vend, certes, mais qu’il cherche surtout à faire s’exprimer), quelle est sa visée avec l’élaboration de cet Automavision ? C’est une réponse assez simple que nous allons donner, assez simple dans le sens où il ne refait que le même film donc il ne recherche que le même rendu désengagé de toute appartenance cinématographique. Par ce côté un peu foutraque de valeur de plans, de saccades, de désoptimisation de l’image et du son, il essaie de créer une nouvelle morphologie qui ne souffrirait aucune allusion, aucune familiarité avec le commun, le déjà vu. Créer le monstre. Lars Von Trier est aussi génial (avez-vous remarqué la fréquence à laquelle il emploie ce mot ?) que peut l’être le docteur Frankenstein. Le but est avoué : déstructurer pour effacer l’idéologie. Euh… Ce n’est pas déjà de l’idéologie, ça ?
Voilà pour le premier abord, ce qui nous vient premièrement à l’esprit lorsque le faire-part nous arrive. Mais comme nous sommes des spectateurs ravis de pouvoir expérimenter (après tout, il n’y a pas que le réalisateur qui est dans ce cas-là !), oublions ce premier jugement succinct qui n’est rien d’autre qu’intellectualisé, et essayons d’être réceptif pour savoir comment le processus nous parvient. Dès les premières images, le sol se dérobe sous nos pieds, nos sens sont en apesanteur, nos gourmettes se décollent. Nous ne sommes pas en terrain connu, c’est sûr. Mais qu’est-ce qui semble si sûr ? Que le travail de sape de Lars Von Trier vient de frapper un grand coup ou que nous sommes submergés par une approche totalement déboussolée de notre ressenti ? A vrai dire, toute cette machinerie est d’une lourdeur que l’on peut qualifier de « peine à jouir ». Ou, pour reprendre un cliché très lelouchien (je le fais exprès, vous l’aurez compris) : TOUT CA… POUR CA ! La machine choisit les cadres de manière aléatoire, mais il faut savoir qu’ils ont été préalablement composés par le chef opérateur. Et il y en a qui sont tout simplement sublimes ! Des larmes jusqu’à se déshydrater ! Oui, mais voilà, les cadres ne font pas le film. Tout comme le scénario ne fait pas le film, les acteurs ne font pas le film et les voyages forment la jeunesse. Ce montage épileptique rompt constamment toute conjecture due à la mise en scène que met en place le réalisateur. Au lieu d’éjecter l’idéologie, c’est le spectateur qui se trouve éjecté à tout bout de champ. Jusque-là c’est parfait, c’est exactement là où voulait en venir Lars Von Trier. Il le dit d’ailleurs ouvertement lorsqu’il filme dès le début une vitre où son reflet habilite très pachydermiquement le spectateur à comprendre qu’il va pouvoir rire un peu de lui-même. En fait, lorsque les plans se succèdent sans repère géographique, le temps de réadaptation suffit à briser la continuité de l’action. Mais le pire ce sont ces plans sublimissimes dont je parlais à l’instant, qui interviennent comme un cheveu sur la soupe alors qu’ils ont été conçus comme des cerises sur un gâteau. Alors qu’ils sont censés se comporter comme des valeurs ajoutées, c’est-à-dire produire un impact émotionnel bien précis à des endroits bien précis, ils sont disséminés de manière illogique et n’ont donc aucune valeur puisqu’ils ne sont rattachés à aucun enjeu de récit. Du signifiant vide de contenu en quelque sorte. Ca porte un nom ça, et c’est pas joli-joli ! Car, une fois de plus, si un plan est si singulier qu’il n’impacte aucun réflexe émotionnel, il extrait le spectateur du film car il le soumet à un acte gratuit qui, s’il est normalement constitué, ne peut que l’interroger.
Empiriquement, l’Automavision n’est jamais pertinent. Ce n’est que conceptuel et raisonné (vous comprenez l’intelligence de Lars Von Trier maintenant ?) Ce procédé ne reste viable que dans l’absolu. Une idée de liberté totale, de consécration de l’artiste au sein de son épanouissement illimité, de recherche permanente et de refus de s’accommoder des techniques préexistantes. Toute la panoplie qui consiste à faire s’extasier de joie les critiques avides de militantisme concernant une nouvelle vision du cinéma, les mêmes un peu bobos qui se pâment d’admiration sur toute nouveauté en en revendiquant la paternité (c’est bien connu que chacun veut être le premier à écrire sur la dernière petite bombe à la mode). A n’en pas douter nous en trouvons une forme un peu primaire dans toutes les bonnes écoles de cinéma. Alors qu’avons-nous là ? Ni plus ni moins qu’une nouvelle forme d’écriture cinématographique dont les critiques ont voulu s’emparer mais de manière totalement intellectuelle. Comme ils font la plupart du temps. Pour eux, le taux d’intérêt des films ne varie qu’en fonction des déductions cérébrales qu’ils seront capables de solutionner. Et sur le papier l’Automavision peut paraître pertinent selon les projections de certains
d’entre eux. Mais combien ont passé le seuil de l’écrit pour nous parler de ce qu’ils ont perçu en face de l’écran ? Comme jamais, aucun ne nous parle de lui ! Nous en arrivons donc à la conclusion que DIREKTOREN FOR DET HELE est un film de critiques ! Et en même temps il a été fait pour le public. Nous voilà donc bien face à cette « opération rachat » dont nous parlions. Dites donc, cela ne vous fait-il pas penser à du gros cinéma commercial ? Nous parlons de cinéma expérimental, mais il est très étonnant que le sujet d’étude de Lars Von Trier correspond étrangement à une attente spécifique du public. Au lieu de choisir un cinéma plus introspectif ou plus sombre, il tape directement dans le rythme. C’était donc cela : comment faire en sorte de garder son public le plus longtemps possible dans la salle. Lars Von Trier sacrifie tout son sens de l’autocritique à un artifice contemporain très horripilant : changement de plan toutes les 2,3 secondes. Et cela ne vous fait pas penser au laborieux BATMAN BEGINS avec son insupportable montage survitaminé ? Bravo le cinéma d’auteur ! Froidement calculateur. Mais c’est aussi dans cette ambiguïté que s’exprime Lars Von Trier. Il n’y a pas à choisir entre un vulgaire manipulateur qui ne cherche qu’à s’attirer tous les regards, et une sorte de génie incompris. D’abord, c’est très réducteur et, en plus, ce ne serait pas totalement vrai. Le danois est un manipulateur, ça c’est certain, nous venons de le démontrer. Mais il est aussi un artiste qui a une vision toute particulière dont il revendique la très grande liberté au rythme de son Dogme et autre Automadébilevision. Or, en s’emprisonnant derrière un certain nombre de règles (il paraît qu’il va tourner son prochain film en se bandant les yeux et en ne filmant que la nuque de ses comédiens), il biaise son propre sens artistique pour faire naître une légende déviée de la sienne. On peut toujours dire que c’est une autre façon d’engendrer l’art. Faux. C’est une manière de l’étouffer. De l’art réprimé restera tout de même de l’art. Seulement il y aura toujours quelque chose d’inaccompli, quelque chose qui ne sera pas pris en compte, un manque organique. Voilà une idéologie de la répression très sarkozyenne ! Et c’est sous un prétexte bien-pensant que Lars Von Trier nous revient sans cesse avec une nouvelle manière d’appréhender le cinéma. D’accord, c’est toujours du cinéma. Mais ce n’est pas parce que cela ne répond à aucune règle que c’est forcément porteur d’éclairs de génie. Comme les critiques restent dans le théorique, ils ont vite fait de porter aux nues tous ces artifices de création. La théorie a cela de magnifique qu’elle peut mener à tout et son contraire. Leur vision de l’expérimentation ne pourrait pas revêtir un quelconque caractère négatif du fait même de son agencement supposé à définir l’artiste. Non ! L’expérimentation c’est aussi laisser la place à l’erreur, aux essais infructueux, aux marches arrière nourries de leurs insuccès.
Le décor planté, attachons-nous à ce que DIREKTOREN FOR DET HELE a de plus intéressant à nous offrir. Dès le début, le pire est à craindre. Je m’enfonce dans mon fauteuil en espérant que personne ne me remarque. Je vais laisser mon fauteuil me dévorer. C’est qu’il n’attend pas 5 minutes pour nous énerver, le danois. C’est direct, sans finesse et toujours aussi manipulateur. Le réalisateur qui nous parle directement. Quelques mots pour nous prévenir que le film est un peu étrange mais qu’il ne s’agit que d’une comédie sans prétention. Il va nous falloir apprendre à passer outre cet avertissement (et l’Automavision, mais nous avons déjà expliqué pourquoi) si nous voulons apprécier le film. En grand menteur qu’il est, cette introduction n’est pas vraie. L’histoire se déroule dans le milieu de l’entreprise et est bien plus féroce qu’elle ne veut l’avouer. Et puis, cette lumière crûe et souvent bleutée (pas ma tasse de verveine, mais bon) donne le la en matière de comédie : ce sera cruel ou ce ne sera pas. Toutes ces interventions de Lars Von Trier seront bien évidemment inutiles et inopérantes. Leur vrai dessein étant de dissocier le spectateur du film dès le départ, l’Automavision s’en chargera assez par la suite. Et puis, cette constante volonté de nous orienter, de vouloir nous prendre par la main pour nous dire la façon dont il faut envisager le film, ce qu’il faut en attendre et ce qu’il faut y comprendre !!! Dis Lars, tu viens me tenir la main la prochaine fois que je traverse les passages piétons ? Et ce n’est pas fini puisqu’il nous a gardé le meilleur pour la fin : « Je tiens à m’excuser auprès de ceux qui en attendaient plus et auprès de ceux qui en attendaient moins. Quant à ceux qui ont eu ce qu’ils voulaient, c’est qu’ils le méritaient. » Propos primaire asséné avec beaucoup de conviction. Grande naïveté pédante d’une ironie insipide. Une synthèse qui reste superficielle puisqu’il n’y avait rien à rajouter. Difficulté de flirter avec l’intensité des grands auteurs scandinaves.
Et c’est dommage car DIREKTOREN FOR DET HELE est riche d’attaches sociales sur les comportements entre dirigeants et dirigés. Du social, enfin ! Et du point de vue contraire à celui qui semble chaque fois nous importer. Eh oui ! Ce ne sont pas les opprimés que suit Von Trier, mais plutôt celui de qui proviennent les directives. C’est tout le rapport hiérarchique qu’il va ici mettre à mal avec les différentes réactions avérées. A ce titre, le coup de poing de Casper Christensen est absolument délicieux dans sa conception puisqu’il n’est pas amené. Von Trier ne prépare pas le terrain. Il installe juste le malaise et c’est lorsque la situation explose que tout le vécu de l’entreprise nous saute aux yeux. Très bon point. Il met en exergue cette grande idée que chaque personne est assujettie à un rôle. C’est celui que les autres attendent qu’elle joue, mais c’est aussi le seul qu’elle est capable d’effectuer. Le système aliène et enferme progressivement l’individu dans son rôle prédéfini. C’est contre cela que lutte Jean Albinus : essayer de modifier l’image que les employés ont de leur patron tout en conservant ses principales caractéristiques. Grand film sur l’actorat (qui déploie donc cette merveilleuse idée que nous sommes tous les acteurs de notre propre vie, mais que nous ne décidons que très peu du rôle que nous y jouons) et sur les acteurs. La direction d’acteurs est impeccable. Ils sont tous d’un niveau exceptionnel. Bien sûr, leurs rôles sont aussi très dessinés.
Etiquetés plutôt. C’est ici qu’il faut relativiser l’importance que prend l’entreprise. DIREKTOREN FOR DET HELE n’est pas un film sur l’entreprise. Jamais l’action ne s’y attarde. Qui plus est, la vision de Lars Von Trier serait complètement avilissante et grossière envers cette équipe de piètres employés. Pas bien plus que cette vision du grand patron menteur et hypocrite. Il se trouve que le milieu du travail était le plus à même à rendre les oppositions entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent (la politique pouvait aussi servir de modèle, d’une manière un peu trop Stabilo Bossée à mon goût). Nous comprenons alors l’utilité que revêt pour Lars Von Trier l’avertissement du début. Une façon de se préserver de toute attaque en brandissant la carte de la bonne foi : « Oh ! Mais ce n’est juste qu’une comédie, j’avais prévenu ! » Pas si inoffensive que cela, mais une comédie quand même, il est vrai. Car nous nous amusons beaucoup. C’est même son atout majeur. Des répliques inattendues. Des situations qui nous décontenancent. Un jeu qui ne cherche jamais le rire. Le gimmick au sujet des danois et des islandais est tordant. Et la scène de baise avec Iben Hjejle (voilà une vraie beauté !) est sûrement ce qu’il y a eu de plus drôle sur nos écrans cette année. Un rythme comique entretenu jusqu’à la fin. C’est très souvent subtil, plein de trouvailles et follement rafraîchissant !
Et dans le contenu, Lars Von Trier ne lésine pas sur les moyens non plus. Sa charge est sévère et, évidemment, il s’est réservé le plus beau rôle. Parce qu’il faut bien le dire, DIREKTOREN FOR DET HELE est un film tout ce qu’il y a de plus autobiographique. Lars Von trier ne fait que parler de lui. Il règle ses comptes avec Björk et Nicole Kidman, valorise l’âme du décisionnaire et surtout ne manque pas d’exposer les deux faces de sa personnalité à travers Jean Albinus et Peter Gantzler. C’est tout son rapport au cinéma et à la critique qui s’en trouve dévoilé. Car la grande question qu’il pose c’est : « Qui dirige qui ? » Belle réflexion sur le devenir de nos actes, sur les forces de l’ombre qui sont les seules à véritablement tirer les ficelles. Il livre enfin un peu de ses origines manipulatrices tout en acceptant bien d’affronter le revers de la médaille lorsque son jeu ne convainc pas ou plus. Ainsi, lorsque Lars Von Trier avoue lui-même se considérer comme un réalisateur très surfait il le met au service de son génie. Géométrie variable.
C’est bien ça le monde : on nous dit que tout va bien et on nous montre le contraire. Heureusement qu’il restera toujours quelques irréductibles gaulois pour ne pas se laisser englober par ce « on ».
In « La Lumière Vient Du Fond » we trust.





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