Mais l’effort ? Qui est-ce qui le fournit, l’effort ? C’est comme les piles. C’est toujours vendu séparément. Pour bien faire, il faudrait être deux. Celui qui offre et celui qui reçoit. La difficulté de l’un est corollaire à celle de l’autre. Parce qu’au fond, la vraie problématique de l’artiste c’est la solitude. Comme les amants se mettent en couple pour soulager leur peur d’affronter la mort, l’artiste écrit pour soulager son domaine intérieur. Il peint pour s’alléger d’un poids universel. Il sculpte pour partager sa vision. Il filme pour dire avec des mots ce que nous ne pouvons pas exprimer. Pas les mots dans leur sens premier, vous l’aurez compris, mais dans ce que leur définition ont de précis et de fulgurant. La lumière a des mots. La matière a des mots. Etc. Et c’est parce qu’il croit être deux que l’artiste les emploie. Quand il écrit, il est question de partage. C’est comme se confesser. Libérateur sous la certitude d’être entendu. Quelque part c’est toujours une histoire de pardon. L’aliénation possède une part terrible de culpabilité qui prend le dessus sur tout. Que n’ai-je tant espérer partager en écrivant ces quelques lignes ! L’artiste vend un second lui-même comme pour reporter ses souffrances sur ceux qui voudront bien s’y reconnaître. Il recherche quelque chose qu’il ne pourra jamais obtenir : le fusionnel de la gestation. Pendant neuf mois, la femme est à la fois un et deux. L’artiste correspond à un être factice, en recherche de gestation donc en recherche de communion sexuelle. La fusion des deux corps comme dans l’acte charnel. Se fondre dans le corps de l’autre. Hypostase conflictuelle. Après l’œuvre, il ne restera que celle-ci. Elle ne subsistera que par son rapport au public. Et pourtant c’est l’artiste qui lui a donné la vie. C’est lui qui a espéré partager ses tripes, son corps. Il reste à jamais confiné au fin fond de sa propre existence. Et le spectateur-lecteur c’est pas mieux. Le don artistique est un pouvoir onaniste. Vous naissez et vous mourrez seuls. La rencontre est illusoire.
Pourtant, moi, je le fais, l’effort. Je ne rechigne pas à la tâche. Et vous le savez, sinon vous ne reviendriez pas sur ces pages. L’effort est réel est pour moi. Prendre le temps de visionner. Prendre le temps de ne pas céder à la facilité de l’écriture. Chercher un mouvement. Ne pas tout expliciter. Travailler le moindre détail. Rester distant avec l’ostentatoire. Je veux être indéchiffrable, inattendu et opposé. Je vous oblige alors à être actif. Vous n’êtes plus un lecteur mais une entité en mouvement. Je vous transmets le pouvoir de la recherche. Ne pas s’arrêter aux mots. Chercher le bonus caché. Persévérer dans la difficulté de la lecture. Faire une pause. Revenir. Trouver l’amalgame entre le sens et le style. Enfin, profiter des résonances. Chacun son rôle. Seuls.
Pour moi, c’est plus simple, je suis l’accoucheur. Ma tâche est donc plus aisée. En tout cas, dans un premier temps. Car, comme je suis aussi artiste, elle se redéploie sur un second niveau. L’avantage c’est que ces deux fonctions n’interfèrent jamais. L’accoucheur et le géniteur n’œuvre pas pour le même résultat. Mais ils sont entièrement complémentaires. Leur problématique réside dans l’ascendance que l’un tente de prendre sur l’autre, mais elle ne nous occupe pas aujourd’hui. Nous allons juste redéfinir les positions de chacun.
Donc, disais-je avant de m’interrompre aussi grossièrement, moi je bosse. Mais avec quoi ? Quelle matière ? Avec du bon ou du mauvais c’est simple. Il y a toujours quelque chose à dire, une ligne à corriger, un morveux à montrer du doigt. Mais avec rien, avec du vide, de l’inepte, je décrépis, je m’évente, je m’évapore. Je suis donc en droit de demander à recevoir autant que je donne. Nous avons besoin d’être deux, je l’ai dit plus haut, et je me sens de plus en plus seul. Il arrive un moment où il faut bien les nommer ceux qui bossent. Oui mais voilà, leur raréfaction sclérose la mise en pratique de mon iconoclasme.
Je m’explique.
EYE FOR AN EYE de John Schlesinger.
Nous connaissons ce dernier
par ces quelques petites choses regardables que sont MARATHON MAN, PACIFIC HEIGHTS ou MIDNIGHT COWBOY. Mais sa filmographie renferme tout de
même plusieurs œuvres bien moins avouables. Les grandes idées cinématographiques sont paresseuses et l’essentiel est d’atteindre une finalité par le chemin le plus court, avec un maximum d’effet.
C’est généralement le scénario qui sert le film, l’action qui retient le spectateur et le montage qui sert de clé de voûte. Pas de quoi faire frissonner la trompe de l’éléphant mais une
technique efficace, savamment utilisée. Le guide du routard, quoi.
EYE FOR AN EYE ne déroge pas à la règle. C’est du Schlesinger dans toute sa splendeur, du Hollywood standard. Il suffit de lire le synopsis (là va falloir vous débrouiller par vous-même. Z’êtes tatoués, non ? Z’êtes quand même pas crûs chez Allociné ?) pour s’apercevoir que le film n’ira pas par quarante-douze chemins. Bien malin, le Schlesinger, avec son guide du routard ! Si le sujet de l’injustice, et de son dérivé : la vengeance personnelle, reste un thème plus que passionnant, notre petit réalisateur illustré lui préfère sa mise en exergue plutôt que son argumentation. A la justification raisonnée qu’un tel débat nécessiterait, il enveloppe son film dans la passion. Ce qui ne peut tout bonnement pas permettre au spectateur de suivre Sally Field sur cette voie. Trivialité. Qui ne serait pas bouleversé par la mort de quelqu’un de sa famille ? Qui ne serait pas scandalisé par l’abomination du crime perpétré ? Qui n’aurait pas la rage au ventre à la relaxe d’un tel criminel ? Un film comme TWELVE AND HOLDING avait au moins le bon goût de ne pas flatter le spectateur. L’intelligence de la mise en difficulté provenait du fait que des parents doivent vivre avec le poids de la mort d’un enfant par accident. La valeur que l’on accorde au meurtre devient alors sensiblement différente car abstraite.
Là où l’élévation spirituelle eut amené une ouverture sur la condition de la victime au criminel et, bien plus, de notre condition d’être humains capables d’accorder une place à
ces personnes dans nos sociétés, EYE FOR AN EYE s’oriente vers la satisfaction des instincts primaires, ceux qui empêchent le recul, c’est-à-dire la juste vision des choses.
C’est quand il validera ce point de vue que le film deviendra abject et répugnant, corroborant l’idée que la mort appelle la mort. Un œil pour un œil. La devise chère à Jean-Marie Le
Pen. Ne devait-il pas être question de justice ? Donc de morale ? Or, la justice n’est pas celle que chacun décide. Dans son fondement (et pas d’esprits mal placés, s’il vous
plaît), elle doit être le fait d’une autorité. En réalité, le film n’a d’intérêt que par l’introspection d’une mère qui vit non loin du meurtrier de sa fille. Mais ce n’est à aucun moment le
ressort du scénario. Schlesinger n’a foi qu’en la concrétisation d’une vengeance froide et calculée. C’est là où l’idéologie trouve ses limites pour faire place à un film de propagande. Jamais le
profil psychologique de Sally Field ne sera approfondi. Cela aurait pu nous engager sur le domaine de la thèse et de l’antithèse, du tiraillement ou même encore de la perte de valeurs, mais non,
EYE FOR AN EYE est résolument tourné vers l’assouvissement énoncé. C’est très clair vers la fin. Schlesinger sent bien qu’il est une question de morale qu’il ne peut éluder aussi
simplement. C’est pour cela que Sally Field n’ira pas au bout de sa démarche. Alors les scénaristes ont trouvé un substitut. L’idée c’est de créer un alibi. Quelque chose qui puisse justifier que
la justice soit rendue et que la mère se venge. Donc, Kiefer Sutherland doit recommencer. C.Q.F.D. Ce faisant, EYE FOR AN EYE cautionne la mise à mort des indésirables.
Evidemment c’est très régressif et réactionnaire, et ça l’est encore plus lorsque l’on s’aperçoit, au final, que toute la cause de ce film y aura été dédiée (Barbelivien ?). Tout
est le film est conscient du but vers lequel il tend.
Jamais il n’esquisse la moindre interrogation personnelle, jamais il n’accompagne les personnages sur leurs cheminements intérieurs. Il
ne fait que servir des valeurs qu’il essaie de nous faire accepter par des moyens détournés vils et manipulateurs.
Ses vraies qualités artistiques, EYE FOR AN EYE les doit à Sally Field. C’est elle qui sauve le film. Son énergie est dévastatrice. Sa vitalité est telle que nous avons parfois l’impression qu’elle coordonne le montage, que ce dernier ne peut pas aller contre l’intensité de son personnage (j’allais dire de son jeu, mais non, ça c’est la base même du montage). Sa force de conviction et sa détermination permettent de ne pas briser le fil du scénario malgré les horreurs qu’il véhicule. Elle est vraiment formidable. C’est une immense actrice dont on ne parle pas assez. Peut-être à cause de certains mauvais choix de carrière. Comme EYE FOR AN EYE. Cela montre bien l’ostracisme qui caractérise les films considérés comme mauvais. Les récompenses ne sont réservées qu’aux bons films (à de très rares exceptions près). C’est dire la nullité des votants ! « C’est mauvais donc les acteurs doivent forcément être mauvais. » Eh bien non !!! A « La lumière vient du fond » nous pensons qu’il existe tout autant de rôles à récompenses dans les bons que dans les mauvais films (opinion valable pour tous les autres participants à l’élaboration d’un film). Et justement Sally Field en est la preuve. Dans EYE FOR AN EYE elle aurait au moins mérité une nomination à l’oscar.
MAN OF THE YEAR de Barry Levinson.
Déjà son précédent film (ENVY) n’était pas sorti en France et celui-ci n’a toujours pas de date
annoncée. Etrange mise au placard pour celui qui avait signé les très connus SPHERE, RAIN MAN, BUGSY, BANDITS,
DISCLOSURE, SLEEPERS, DINER, THE NATURAL ou encore GOOD MORNING, VIETNAM. Que voulez-vous ? En France, il
y a des personnes qui décident ce que vous aimez et ce que vous n’aimez. Et vous n’aimez pas les films politiques. Alors aucun producteur français ne s’y risque. Alors aucun distributeur ne s’y
risque. Et ce n’est pas avec ce qui nous provient de l’étranger que la tendance va s’inverser. FAHRENHEIT 9/11, pourtant le moins bon des Michael Moore, fait figure de vilain
petit canard. WAG THE DOG (tiens, encore Barry Levinson !) n’avait pas suffisamment marché pour relancer la vague ALL THE PRESIDENT’S MEN. Et l’année
dernière ALL THE KING’S MEN était passablement ennuyeux. En vérité, ces films ne sont que le folklore du paysage politique. Les vrais films politiques, en France, cela n’existe
pas. La preuve c’est que nous pouvons les compter sur les doigts de la main.
MAN OF THE YEAR n’est pas encore un film politique même s’il l’aborde sous un jour passionnant. Un présentateur de talk-show (Robin Williams, insupportable dans
les bonus DVD de BERNIE, si vous avez l’occasion) qui se lance dans la campagne présidentielle suite au rang élevé que les sondages de capital sympathie lui accordent. Jusque-là
ça m’en soulève une sans bouger l’autre. C’est sans compter la répartie de cet animateur qui a toujours la réplique idoine pour replacer chaque personne en face de ses réalités. Et là le film
devient intéressant lorsqu’il choisit le support de la comédie pour mettre à jour la rivalité politique. Ainsi, Robin Williams, qui est indépendant, affirme ouvertement les paradoxes des
politiciens, la manière dont ils sont financés, leur façon de plaire davantage avec leur image qu’avec leurs idées etc. Et toujours avec de bons arguments. Enfin nous sortons du côté pompeux des
films soi-disant politiques qui n’auraient de crédit que par leur sérieux. Quoique… Quand on y pense, c’est peut-être vrai.
Les hommes politiques sont des personnes qui ne rient jamais. Pas même un sourire. Aux spectacles de Florence Foresti ils se
gardent bien d’imprimer la moindre empreinte zygomatique sur leur faciès. Ils ont bon goût. Jamais ils ne manquent un seul conseil des ministres, chose où ils sont d’une discipline exemplaire.
Ils montrent l’exemple en restant fidèles à leurs amis du parti. C’est pareil pour le chef de l’Etat. La république n’est pas à Nicolas Sarkozy, mais lui à la République. Ca, il l’a très bien
compris. Enfin, je crois… Pendant ce temps-là, Monica Bellucci, elle, ne fait jamais caca.
Mais revenons-en au cinéma. Du moins à ce qu’il en reste. MAN OF THE YEAR débute donc ainsi et l’on se demande bien où il va pouvoir aller car, connaissant un peu Barry Levinson, la charge que le film pourrait porter contre le système politique américain ne peut forcément pas charrier l’ostentatoire qui va de paire. MAN OF THE YEAR est un vrai film pour toute la famille, très consensuel. Il ne nous apprend donc rien de véritablement nouveau sur les exactions ou les magouilles, et il ne cherche pas non plus à développer de thèses subversives. Une sorte de résignation semble être fabriquée de toutes pièces pour les spectateurs. « That’s how it goes », comme disait le poète. Du coup, MAN OF THE YEAR passe complètement à côté de son sujet. Il dérive petit à petit vers le film de suspense, nous laissant sur la touche. C’est dommage car le film était de bonne tenue, malgré son langage cinématographique des plus basiques, et Robin Williams était très bien dirigé (en quelle année ?).
THE QUIET de Jamie Babbit.
Je poursuis au rayon des films inédits chez nous. Si la médiocrité de MAN OF THE YEAR nous interrogeait
précédemment, là, il faut bien dire que nous sommes en face de la bêtise incarnée des distributeurs français. Comment peut-on laisser passer une telle perle ? (Je m’arrête au passage pour
vous inciter à changer votre manière d’opter pour tel ou tel film. Déjà que seul le réalisateur devrait être l’unique critère à rentrer en compte, s’il vous plaît ne choisissez plus un film en
fonction de ses acteurs ou de son scénario. C’est le meilleur moyen pour être déçu. Choisir par genre est une hérésie de même acabit. Tout comme choisir en fonction des blockbusters ou des films
d’auteur. La proportion de bons et de mauvais films est exactement la même dans ces deux catégories. Alors comment ? Pas par hasard tout de même ? En fait, vous y êtes presque.
Non, pas par hasard, ce serait trop cruel de ma part de vous dire cela. Mais par ressenti. C’est presque la même chose. Pour THE QUIET, c’est l’affiche qui m’a plu. Tout à coup,
sa conception graphique a trouvé un écho en moi par rapport au genre de films qui me plaisent. Généralement, un film est un tout. Les films susceptibles de vous plaire se repèrent assez
facilement. Ce fut par une affiche, cela aurait pu être par autre chose.)
Jamie Babbit, inconnue au tableau de chasse. Et THE QUIET donne très envie de voir autre chose de la dame. Comme disait le jeune marié. De la mise en scène ! Enfin je l’ai trouvée la personne qui fait le boulot !!! Et là je peux vous dire que ça sort les kalaches niveau demi-teinte. Dès le début, Jamie Babbit prend bien soin de ne pas être déterminante. Rien n’est cloisonné. Il n’y a aucune rigidité et chaque relation est remise en cause. Comme rien n’est définitif, la caméra bouge beaucoup. Lentement. Les zooms, par leur délicatesse, nous font pénétrer petit à petit dans l’univers d’une famille américaine, attirent notre attention sur quelque chose qui se jouerait hors de ce qui nous est affirmé. Les personnages vont alors s’imposer à nous. C’est une histoire de faux-semblants, bien sûr. De cloisonnement aussi. Chacun s’enferme dans son dérèglement mental (à défaut de pouvoir parler de maladie). Le film se déroule en douceur et pourtant sur un rythme frénétique. C’est une véritable leçon de cinéma ! Joan Sobel, responsable du montage, avait été à bonne école pour avoir travaillé sur l’affreux BOOGIE NIGHTS et les deux volumes de KILL BILL. Son travail est très musical. Brisures, relances, célérité des actions, énergies décalées, contraste des mouvements… C’est extrêmement agréable à suivre et plus encore. La photo est glaciale, absolument délicieuse dans la définition de cette cellule cloisonnée où ce qui s’y passe ne supporte pas la lumière du dehors. Le cercle familial recèle de terribles secrets qui n’ont pas accès au contact public. Dès lors, tout ce qui se passe dans cette maison devient terriblement anxiogène. A l’image de l’ordre parfait qui y règne. Et au milieu de tout cela, un escabeau. Une partie de la maison est encore en travaux. On rafistole, on cache, on essaie de dissimuler ce qui peut encore l’être. Mais les erreurs sont présentes, faisant planer une détestable atmosphère d’impossibilité à vivre normalement. En surface il y a le lycée, le rapport aux autres, tout ce que l’on invente pour vivre au mieux sa condition sociale. Décidément, l’enfer est partout.
Camilla Belle (rappelez-vous THE BALLAD OF JACK AND ROSE et WHEN A STRANGER CALLS) est sourde et muette. Elle semble à la dérive au milieu de jeunes étudiants qui ne s’adressent jamais à elle. Elle à l’air de porter quelque chose de supérieur à son handicap. C’est le fait qu’elle ne paraisse pas si handicapée qui nous met sur la voie. Et de commencer à prier que le film ne soit pas comme le prétentieux THE SIXTH SENSE, que Camilla ne se fasse pas passer pour sourde et muette et qu’à la fin nous apprenions qu’en fait pas du tout et personne ne l’a vu venir, je vous ai bien eu et c’est parce que je vois des gens morts que je n’arrive plus à parler !!! Heureusement, le scénario est plus fin que cela. Nous apprendrons bientôt qu’effectivement Camilla Belle n’est ni sourde ni muette. Je ne vous révèle pas grand-chose en vous avouant cela, c’est très explicite dès le départ. Dans sa mise en scène, Jamie Babbit filme exactement comme si Camilla Belle n’avait pas de handicap. Il est parfois même très clair qu’elle entend et qu’elle réagit (très subtilement, et là il faut saluer la prestation de la comédienne qui est d’une précision implacable dans un rôle très ingrat) à ce qui se passe autour d’elle. Très belle idée de la cinéaste, puisque dès le départ le postulat est énoncé et que l’on peut toujours se dire qu’elle lit sur les lèvres. C’est un nouveau cas manifeste de mépris envers le public que de toujours le considérer comme un être passif !
Et puis il y a cette histoire d’inceste. Là encore, dès le début, les indices se multiplient pour nous dire que le père et la fille ont une relation plus que trouble. Mais nous ne pouvons pas blâmer Martin Donovan, après tout. Imaginez le calvaire de ce pauvre homme ! La plus belle fille du lycée vit sous son propre toi ! Parfois je pense aux pères de Kim Basinger, de Jennifer Connelly ou de Jessica Lange. J’essaie alors d’imaginer la souffrance psychologique qu’ils ont endurée, le désir qu’ils ont dû réprimer, les pires plans qu’ils ont dû échafauder et puis finalement laisser tomber à cause de la peur de la culpabilité. Mais moi j’adorerais ça ! Pensez ! Ce n’est même pas puni en France ! J’espère que ma fille sera la plus belle du monde…
Dans THE QUIET le thème est malheureusement effleuré mais il a au moins le mérite de poser clairement les choses. Et en tout premier lieu par son ambiguïté. Nous ne savons pas comment cela s’est produit. Nous arrivons dans l’histoire et les choses sont. Aucune explication par la suite. Bon point. Mais où se situe réellement la faute ? Son père n’abuse jamais violemment d’Elisha Cuthbert (à la fin il semble que ce soit l’unique fois, mais dans quel but ? Parce qu’il n’a pas envie de la perdre ou parce qu’il veut prendre le dessus par la violence ?). Elle semble presque consentante. En tout cas, elle n’apparaît pas comme une victime mais juste comme une jeune femme qui n’est pas (plus ?) satisfaite de la relation qu’elle a avec son père. Au même titre que s’il s’agissait d’un petit ami. Sa difficulté à se sortir de ce piège vient du fait que ce soit précisément son père. Voilà comment nous est présentée la situation. Tout reste ouvert. Quelle est la part de provocation d’Elisha Cuthbert envers Martin Donovan (car c’est un attribut dont elle use souvent, notamment pour se confier à Camille Belle, puisqu’elle sait qu’elle l’entend, et lui dire que son père la « baise ») ? Quelle est la part de responsabilité d’Elisha Cuthbert, dont la virginité est une des principales sources de discussion avec sa meilleure amie ? Quelle est sa part de manipulation (au fond d’elle, Camilla Belle n’est-elle pas celle qu’elle invoque de lui venir en aide ?) ? Et du point de vue du père, à quel niveau se situe le décalage ? Après tout, il est plus souvent montré comme une victime que comme une bête. Toutes ces questions ne trouveront jamais de réponses. Elles existent pourtant et fondent l’hypothèse que la toute la fin n’est peut-être qu’une méprise, que Camilla Belle n’a jamais été que l’objet du lien qu’elle tissait avec Elisha Cuthbert et de toute la rancœur que la disparition de son vrai père a nourrie.
Au-delà de toutes ces révélations, ce sont tous ces non-dits qui intéressent Jamie Babbit, et plus particulièrement les acceptations qu’ils véhiculent. Comme je l’ai dit plus haut, le silence est vécu comme un repli sur soi. Les seuls moments où chacun s’ouvre c’est quand les personnages croient encore vivre dans ce silence (Martin Donovan appelle Camilla Belle au téléphone pour lui parler de ce qu’il vit, Elisha Cuthbert se confie tout haut à elle). Leurs mots n’ont de valeur que parce qu’ils sont censés ne pas trouver d’écho. Hurler sur la falaise et laisser s’évanouir les cris. Jamie Babbit aime à filmer ce qui remplit ce silence. Elle le dissèque pour voir ce qu’il renferme. A la caméra elle s’aide par des cadres travaillés et une échelle des plans qui donne beaucoup de souffle à cet univers si étouffant. Elle l’aère de cette manière. C’est forcément très bien vu.
Je ne pensais pas connaître Elisha Cuthbert. Je n’ai pas fait attention à elle dans LOVE ACTUALLY, HOUSE OF WAX et THE GIRL NEXT
DOOR. Ici, difficile de passer outre. La jolie jeune femme est aussi productrice associée, c’est dire si elle s’est investie. Cela se passe souvent de cette manière lorsque un acteur ou
une actrice souhaite sortir des rôles qui lui sont invariablement proposés.
Soit tu prends toi-même le risque soit… Soit tu prends toi-même le risque. Elle est plutôt bien dirigée, tout comme la plupart des
autres comédiens. Rien à redire sur la justesse de son jeu. Il manque un peu ce qui fait la singularité de ce film, une démarque dans la manière d’appréhender le personnage, un jeu un peu moins
balisé. La fine bouche que je suis à d’autres espérances. On ne se refait pas ! Au contraire de Faye Dunaway.
Le film est loin d’être exempt de reproches et le symbolisme est parfois un peu lourd, comme avec le nounours sous le fer à repasser. La fin est un peu gâchée. Trop explicite, trop logique. Il faut que tout soit résolu et avéré. Qui plus est, c’est un peu trop moralisateur sur les dernières phrases. Je préfère quand rien n’est expliqué, que tout trouve sa cohérence intrinsèquement. C’est la lumière qui amène la magie. Et le cinéma ne doit faire que montrer et jamais démontrer. Il n’empêche que THE QUIET impose son tempérament aigre-doux avec une belle maturité et une grande envie de nous transporter. Comme au cinéma, quoi.
LES AMITIES MALEFIQUES d’Emmanuel Bourdieu.
Nous y voilà ! Alors je fais quoi, moi, maintenant ? Il faut bien en parler finalement de ceux qui prennent
vulgairement la place des autres ? Emmanuel Bourdieu est un usurpateur. Oui, monsieur le duc de Guise. Et pas celui qui passe inaperçu, pas de ceux qui se font faire le double des clés et
qui pénètrent la maisonnée la peur au ventre. Non, non. Le fier à bras, le sans scrupules, la canette qui gicle quand on la décapsule ! Moi je veux bien parler cinéma, mais je parle de quoi,
alors ? LES AMITIES MALEFIQUES c’est la vacuité intersidérale de la recherche d’une expression artistique. J’ai beau chercher, du début à la fin tout n’est qu’ennui, copie
bâclée, travail dédaigneux. Laborieux effort du spectateur qui tombe dans le vide pour n’avoir rien à quoi se raccrocher.
Thibault Vinçon campe un personnage fort, pas forcément avec beaucoup de relief mais avec beaucoup d’interactions sur ses camarades. Un personnage immense en substance. C’est déjà ça. Et c’est tout. Le scénario ne servira qu’à sens unique ce personnage et c’est parti pour un déroulé. La petite histoire suit tous ces personnages sur une période donnée, et cela pourrait se poursuivre si la rallonge budgétaire des scénaristes se définissait en conséquence. C’est un film français, d’accord. Je ne m’attendais pas à avoir autre chose que de la lumière anonyme et commune à tous nos films hexagonaux, mais un petit effort aurait été le bienvenu. Ne serait-ce que pour faire des images regardables. Mais non. Même pas. Sinon question découpage c’est uniquement de l’illustratif, le montage tranche quasi n’importe où, l’axe des caméras semble être une donnée extra-terrestre, les comédiens sont à peine dirigés (Malik Zidi est celui qui s’en sort le mieux, Jacques Bonnaffé est épouvantable comme jamais il n’a été et Natacha Régnier ne fait que de la figuration. Quand on connaît son potentiel, c’est une honte et une goujaterie, monsieur Emmanuel Bourdieu, de faire cela à une actrice !) et ça continue dans tous les sens à qui mieux mieux.
L’absence de tout indicateur cinématographique n’est pas tant ce qui est le plus scandaleux. Après tout, c’est le lot de nos productions. Routine et prises de risques minimum, les deux sœurs jumelles. Ce qui est le plus rageant c’est que, pour un film qui dispense de hautes idées sur l’exigence littéraire (les médiocres n’auraient pas leur place en publication), LES AMITIES MALEFIQUES se situe à l’opposé du discours qu’il revendique. Autant son discours peut paraître cohérent d’un point de vue scénaristique, il n’est jamais mis en œuvre par le réalisateur. Où est le travail d’esthète ? Où se situe l’iconoclasme ? Quand nous vend-on de l’originalité ? Emmanuel Bourdieu ne prend jamais la peine de mettre en place les objets de ses revendications cinématographiques, tout simplement parce qu’il n’en a aucune. Et par ce film amblyope, il nous prouve la réduction de son idéologie par l’expérience même de la pellicule. Et j’écris bien « son idéologie » car c’est ce qu’il met en avant tout le long du film. Nous pourrions nous dire que Thibault Vinçon est un jeune homme qui véhicule une certaine conception de la littérature et du sens artistique, et qu’Emmanuel Bourdieu ne fait que nous raconter son histoire sans forcément être d’accord avec. Or, c’est faux. Il nous le concède lorsque la figure du professeur (Jacques Bonnaffé), qui est la seule a pouvoir recentrer les choses et à imposer une référence (puisqu’il incarne la connaissance qui se transmet), glorifie non pas Thibault Vinçon mais sa faculté à être pertinent et brillant. C’est un comble !
C’est en sa qualité de film méprisant que LES AMITIES MALEFIQUES nous parvient. Les artistes sont une élite. Les autres n’ont pas droit de cité. Mais ce n’est
qu’une base de départ sur laquelle (entre autres) le réalisateur se base pour nous refourguer sa grande idée : LES AMITIES MALEFIQUES est un film sur la maïeutique. Et je
m’en réfère directement à la méthode mise au point par Socrate. C’est-à-dire que Thibault Vinçon est l’accoucheur qui permet de bâtir les personnages. Qui plus est, ses personnages. C’est le cœur
du film. A travers ses différentes interférences il construit ses amis. Le beau rôle que celui de l’accoucheur. C’est d’abord le plus facile (même s’il n’est pas aisé) et c’est aussi celui qui
engendre la reconnaissance. Un discours socratique, comme je le disais, parfaitement logique mais qui ne supporte pas sa mise en forme. Aussi pertinent, documenté et argumenté que puisse être son
propos, il est d’abord démonté une première fois lorsqu’E
mmanuel Bourdieu essaie de faire de la mise en scène (désolé pour l’émotion mais la culture ce n’est pas l’intelligence), et une
seconde fois lorsque Thibault Vinçon dit à Alexandre Steiger qu’il sera un grand acteur comme l’a prouvé son audition pour rentrer au Conservatoire (en passant, me voici très étonné de voir que
les auditions du Conservatoire ont lieu au théâtre Tristan Bernard !!! Est-ce que les dirigeants ont subitement eut honte que l’on montre les froides salles sans âme où se déroule le premier
tour ?). Manifestement, cela prouve définitivement que Thibault Vinçon se fourvoie sur le sens de l’art. Lors de son audition Alexandre Steiger est catastrophique. Il déclame ses vers, est
figé comme le requiert toute mise en scène guindée de Racine, aucune vie ne nous parvient (au contraire de la jeune fille qui lui donne la réplique). Tout est plaqué, antinaturel.
« … » résume bien le reste du film.
Alors si ni les comédiens ni le réalisateur ni personne d’autre ne le fait le boulot, moi je pose la question : « Qui est-ce qui le fournit, l’effort ? »






