Au-delà de l’aspect médiatique qui arbitre sa courte exploitation commerciale, un film se définit aussi par la continuité qu’il sera capable de créer dans les années à venir. Influence des procédés stylistiques, impact sur une catégorie de la population, regroupement social, avancée des mœurs etc. Tout cela implique de nouveau un recours médiatique qui s’associe parfois à un bouche-à-oreille salvateur. De nombreux films ont ainsi été sauvés de l’oubli qu’un échec commercial avait prédit. THE NIGHT OF THE HUNTER de Charles Laughton en est l’exemple le plus frappant.
Comme le talent ne se mesure pas à l’applaudimètre, on peut se demander s’il finit toujours pas occuper la place qui lui revient. Rien n’est moins sûr. IDI I SMOTRI du russe Elem Klimov est sorti dans son pays en 1985 et en a difficilement franchi les frontières. Vingt ans plus tard, il est quasiment aussi inconnu qu’il l’était à sa sortie. Il a pourtant continué à faire parler de lui, les références se sont multipliées mais il n’est jamais sorti en France. Son infime notoriété n’a cependant pas sonné le glas de ce film. Il convient donc de s’y intéresser.
IDI I SMOTRI est un film difficile et dur. Il nous permet de suivre un jeune garçon qui traverse la campagne marécageuse biélorusse au cours de la Seconde Guerre mondiale. Son errance résume l’intrigue du film qui ne s’appuie sur aucun suspense mais uniquement sur une observation brutale du génocide que ces campagnes connurent. Les scènes sont parfois très éprouvantes dans leur cruauté par les désillusions auxquelles se heurte le jeune homme. Les horreurs ne résident pas dans les images de la guerre mais dans la prise de conscience qui édifie l’esprit du personnage principal.
Voyage terrifiant au sein d’une guerre dont Klimov ne montre quasiment pas les combats, IDI I SMOTRI est une démonstration poignante de l’absurdité de la mort, qui n’est plus un acte politique mais un acte de survie. Une logique qui se mord la queue et qui se berce du triste apitoiement sur lequel se déverse notre pitié.
La mise en scène de Klimov joue beaucoup avec les décors naturels qu’elle conçoit comme une ouverture jeune et insouciante sur le monde. Elle fait écho en cela au caractère juvénile d’Aleksei Kravchenko, qui convertira les secondes en années par les chocs d’une inhumanité nouvelle. A la fin du film il n’est plus qu’un vieillard dans un corps d’enfant, il n’est plus que l’homme qui a vécu trop d’horreurs trop vite sans en faire l’apprentissage psychologique. Ce qui l’enfermera dans un monde perturbé, que la mise en scène viendra là aussi épauler par la même utilisation des décors naturels, cette fois-ci clairement cloisonnés et refermés par leur ouverture. C'est-à-dire qu’il n’y a aucune limite, aucune barrière aux divers champs et forêts biélorusses. En apparence. Car elles sont invisibles. C’est l’ennemi planqué, l’obus qui tombe arbitrairement, la balle lumineuse surgie de nulle part, la mort qui est présente partout, tout le temps et sans mansuétude. Une sorte d’attrait fatal qui vise l’insouciant et le non affranchi.
Une des grandes forces du film est d’employer un vocabulaire visuel qui ne définit qu’une barbarie où les causes sont sans importance et les conséquences disproportionnées puisque le courage, la lutte, l’héroïsme et l’espoir ne sont que des entités vagues qui sont à jamais surplombées par le mot de « victimes ».
Elem Klimov voulait faire un film où la proximité soit dérangeante. L’emploi régulier de gros plans est l’un des éléments particulièrement aliénants qui prennent le spectateur à partie et ne le lâchent qu’une fois rallié à sa cause. Une fois qu’il est trop tard. Une fois que les enjeux ne sont plus que des faire-valoir. La dénonciation de la guerre n’aboutit qu’à une constatation implacable qui s’abat comme un couperet : la guerre ne fait que des victimes.
Le film repose habilement et en grande partie sur l’interprétation d’Aleksei Kravchenko, alors âgé de 15 ans. Il transcende le film par une sorte de grâce dans son jeu dramatique. Criant de vérité, il est aussi pour beaucoup dans l’indisposition du spectateur. Il est tout simplement fabuleux. Rarement un acteur aura été si divers et subtil dans sa recherche de vérité intérieure. Il procure au spectateur des sensations extrêmes, poussées dans des retranchements inexploités qui rendent bouleversant le parcours de ce personnage qui n’attend plus grand-chose de la vie. Grandiose.
La photo et le son rajoutent à l’ambiance déséquilibrée du film et interviennent comme des éléments qui accroissent les désordres émotionnels. Ils font partie de la personnalité singulière de ce film au même titre que ses idées complexes. Le soldat allemand fusillant les juifs avec une énergie libératrice et qui essuie une larme (enfin) humaine, n’est-il pas aussi l’une des victimes qu’il faut extraire de la vision à sens unique des nazis cruels ?
Eprouvant et crépusculaire, IDI I SMOTRI aborde de front la dureté du monde et s’oppose à la surprotection populaire qui la masque pour mieux s’en protéger. Le film est dur mais jamais de manière gratuite et démonstrative. Pour Klimov, s’immuniser face à de tels actes passe d’abord par leur connaissance et leur apprentissage. Originellement le film s’appelle VA ET REGARDE. L’accès en est donc difficile par la mise en abîme qui renvoie à sa propre cruauté dont la seule acceptation personnelle peut aider à s’en libérer (ou à l’exploiter).
La sincérité du propos rend ce film très attachant car il ne s’encombre pas de renforts inutiles qui créeraient des scènes d’action flamboyantes et vaines. Tout se trame par une lente exploration des enfers humains qui se donne le temps. Et c’est déjà beaucoup.
Beaucoup d’éléments sont donc réunis pour en faire un film qui serait passé complètement inaperçu. C’est exactement ce qui eut lieu. Mais comme le cours du temps n’est pas limité, IDI I SMOTRI a réussi à rester encore vivace et à s’imposer parmi une élite restreinte. Sorti des grands sentiers médiatiques dont nous parlions plus haut, il faut être sacrément curieux pour arriver à découvrir ce genre d’œuvres qui ne sont pas loin de devenir cultes mais qui ont besoin pour cela de se faire connaître. C’est ici qu’il convient de rendre hommage à tous ces militants qui contribuent à faire parler de ce qui survit par son silence, et qui ne sont donc qu’un écho muet dont la propagation est plus importante que le cri.
J’y suis venu grâce à Albert Dupontel qui en avait parlé au cours de je ne sais plus quelle émission de télévision. Merci aussi au vidéoclub « Stéréorama » (67 rue Legendre 75017 Paris) qui a la bonne initiative de mettre en avant certains films et qui avait attisé ma curiosité de cette manière. Et puis il y a certaines personnes qui y vont de leur petit commentaire sur Internet, notamment sur le site d’Allociné, et ce sont ce genre de petites avancées qui bâtissent la réputation d’IDI I SMOTRI.
Oui, même si les militants sont partout, il n’y a que des victimes. Ce sont celles qui n’ont pas vu le film. C’est le concept de la guerre réversible. Largement préférable car ici le nombre de victimes diminue de jour en jour.



