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Dimanche 4 juin 2006

FESTIVAL DE CANNES            Les jurés du festival de Cannes voient-ils les films de la compétition ? Et s’ils les voient pourquoi dorment-ils dans la salle ? Et s’ils les voient quand même les regardent-ils ? Et, après tout, s’ils les regardent connaissent-ils la définition de « juré » ? Et quand bien même répondraient-ils à toutes ces conditions (bah j’ai pas eu de bol jusqu’à maintenant, car il y en a manifestement un ou une qui cherche à me prouver que les jurés cannois servent à quelque chose ! Soit cette personne cherche à me nuire (ce que je peux comprendre) soit je fais fausse route (ce que je peux comprendre aussi). Dans tous les cas le résultat demeure en ma faveur puisque nous pouvons conclure sans équivoque que je suis un homme extrêmement compréhensif), oui quand bien même répondraient-ils à toutes ces conditions, à quoi cela servirait-il puisque chaque palmarès cannois se décide avant même que le festival ne se mette en branle ? Cela me rappelle l’histoire d’une jeune mariée…

Ainsi la mouture 2006 n’aura été qu’une énième version d’un festival où se côtoient moins de passionnés en cinéma que de professionnels cherchant à justifier la pratique de leur métier au cours de l’année écoulée. Le palmarès ne fut pas, lui non plus, très surprenant.

Rien que pour des films comme KES, AE FOND KISS… ou FAMILY LIFE, Ken Loach méritait bien de remporter une Palme d’or. Mais il eut été incorrect de rajouter : « Enfin ! ». - Réservons-nous pour le moment où Alexandre Arcady annoncera la fin de sa carrière. - Quelle carrière ? C’est pourtant l’erreur commise par le jury cannois qui a préféré accorder un prix de persévérance plutôt que de féliciter toute ardeur filmique. Rien de surprenant donc, puisque ce prix évoque notamment celui qu’avait reçu Théo Angelopoulos (ou Rastapopoulos peut-être, en tout cas je sais que ses films sont un peu comme une aventure de Tintin. Gentils. Oui, gentils. A moins que ce ne soit « niais » l’adjectif ad hoc) en 1998. L’Histoire n’est qu’un éternel retour. Et pour justifier une nouvelle fois cette maxime fort à propos, Wong Kar-Waï s’est contenté de récompenser en fonction de ses intérêts, comme les jurés ont voté pour les leurs. On s’interroge sur le rôle du président de cette cérémonie et l’on arrive parfois à se demander s’il ne serait pas en droit de faire fonctionner son petit monde selon des principes dictatoriaux proprement énoncés. Cette solution n’empêcherait cependant pas l’émergence de tels palmarès. D’ailleurs plusieurs d’entre eux ont déjà beaucoup usé et abusé de leur rôle de président pour imposer leurs points de vue en dépit du bon sens et des différents avis des jurés. Certains n’y sont même pas arrivés : on se souvient de Quentin Tarantino tentant d’imposer OLDBOY comme Palme d’or à la place de FAHRENHEIT 9/11. KEN LOACHC’est plutôt un problème d’intégrité. Qu’un jury se trompe dans l’attribution de récompenses passe encore. L’incompétence n’est qu’un problème de hiérarchie. D’autant qu’une erreur est moins grave car elle fonctionne sur une logique tout à fait justifiable. Mais lorsque Wong Kar-Waï insiste pour que ce soit le Studio Canal (BABEL et INDIGENES) qui soit récompensé en reconnaissance d’anciens films qu’il n’aurait pas pu réaliser sans certains appuis, ou qu’il interdise que YIHE YUAN de Lou Ye ne figure pas dans la liste des heureux élus de peur de ne plus jamais pouvoir tourner en Chine, cela confirme des choix avant tout politiques. Hors-jeu. Pas de surprises, donc. Mais que pouvait-on attendre d’un président qui a visionné tous ses films avec des lunettes de soleil ? Cannes est la grand messe du copinage. L’Histoire est un éternel retour. Les palmarès cohérents qui ne souffrent d’aucune ambiguïté ne sont que des erreurs de parcours. Evidemment ce sont les cuvées les plus prestigieuses. Il faut savoir les attendre. Cela commence à tarder. 1997 était peut-être la dernière en date. Je me rappelle qu’Isabelle Adjani en était la présidente. Comme par hasard.

Petit retour sur le Grand Prix réservé à Bruno Dumont. Le seul avec Andrea Arnold à pouvoir se prévaloir d’avoir été récompensés pour leur cinéma et non autre chose. Nous pouvons remercier Ken Loach d’exister et de nous avoir évité la plus grande bévue qu’un festival aurait connue. Déjà que le festival de Cannes en a commis de belles avec notamment DANCER IN THE DARK ! Il ne faut de toute façon pas se leurrer. Dumont est appelé à recevoir dans quelques années la récompense suprême. Nous n’y sommes pas encore ; un accident est si vite arrivé… En attendant, il fut la véritable vedette de cette 59ème édition en commettant ZI imposture de la sélection. Celui que je compare volontiers à un Lars Von Trier français parce qu’il racole sur les mêmes terres, ne nous a jamais impressionné par le cinéma qu’il développe. Lourd et faussement intello, il est encore plus détestable lorsqu’il confond la nouveauté formelle avec du sens artistique. A éviter sous peine de régression. Je sais, c’est un peu excessif, mais je ne serai d’aucune pitié envers celui qui considère que l’art est réservé à une élite.

Je n’étais pas parti pour commenter le palmarès mais puisque nous y sommes j’enchaîne sur le cas Almodovar. Pour qui se prend-il cet homme qui vient présenter un film pour recevoir une récompense ? Cette attitude est bien à l’image de son VOLVER. Comme si ses films précédents suffisaient à lui conférer une aura cinématographique impossible à remettre en cause. VOLVER est un film paresseux et peu inspiré. Les jurés ont bien fait de ne lui accorder que des prix secondaires. Complètement immérité en ce qui concerne le scénario. C’est primaire et assez tiré par les cheveux (t’aimes ça ? Hein, t’aimes ça ?) à l’image du père pseudo-incestueux. Cliché et poussif. En ce qui concerne les six prix d’interprétation féminine nous avons là un bel exemple d’erreur de jugement comme j’en parlais précédemment. Dans VOLVER, Pénélope Cruz est absolument formidable. Nous l’avions laissé en compagnie de la pulpeuse Salma Hayek dans BANDIDAS, où la direction d’acteur avait semblé aux réalisateurs aussi indispensable qu’un toit ouvrant sur un sous-marin. Salma faisait montre d’un talent un peu plus complet que Pénélope. Seulement celle-ci n’avait pas dit son dernier mot. Elle prouve dans VOLVER que lorsqu’elle est bien dirigée elle est aussi capable de composer puisqu’elle campe un personnage à cent lieues des jeunes femmes chétives qu’elle a l’habitude d’incarner. Elle est Raimunda, la Méditerranéenne au caractère ferme. On la découvre incisive, animée d’un feu intérieur qui génère en elle une vivacité qu’elle ne lâche jamais. A la fois sensible et ardente, elle joue sur plusieurs registres qui prouvent que son prix n’est pas usurpé. PENELOPE CRUZLà où le bât blesse c’est qu’elle ne peut pas le partager avec cinq autres personnes qui ne sont pas de la même trempe. Je pense notamment à la jeune Yohana Cobo qui incarne sa fille d’un air mal assuré, monocorde et particulièrement peu touffu. Je m’aperçois que je n’emploie jamais assez ce mot ! C’est donc plus à Pedro Almodovar que ce prix s’adressait. Pour son amour des femmes et sa manière de les diriger. Enorme erreur donc puisque l’interprétation ne devrait-elle pas plutôt faire l’éloge d’une vision de jeu plus que d’un univers au travers duquel elle se met au service ? On pourrait aussi dire que l’interprétation est une manière de faire. C’est vrai. Mais quand elle émane du réalisateur cela relève de la mise en scène. Et s’il existe un prix qui devrait valoriser les nouvelles prises de risque, les nouvelles voies qu’un acteur promet d’explorer, ce devrait être celui-là. C’est aussi pour cela que je suis partisan de pouvoir offrir ce prix à des comédien(ne)s qui ont des rôles secondaires.

Plus consensuel, nous nous attendions un peu aux multiples prix d’interprétation pour INDIGENES. C’est de bon ton. Alors là, par contre, le coup du « tout le monde a gagné » ça commence à se voir. Pour un peu on se croirait chez Jacques Martin. Autant nous avions à faire à d’honnêtes comédiennes chez Almodovar, autant je vous rappelle, messieurs les jurés, que vous venez d’accorder un prix d’interprétation à Samy Nacéri et Jamel Debbouze, deux des plus mauvais interprètes masculins que la France se prévaut de mettre en avant dans de nombreuses productions tout aussi enguirlandées dont, la plupart du temps, un petit indice nous est donné (pour que nous nous en apercevions) puisqu’il s’agit généralement de films à la hauteur de leur talent. Un prix d’interprétation ! M.P.E.R. Voilà du boulot tout trouvé pour la C.V.R. Et pourtant Roschdy Zem (comédien toujours juste et foisonnant dans toutes ses propositions) mérite sûrement ce prix. Sami Bouajila ne m’a jamais arraché le cul mais je le retrouve toujours à sa vraie valeur et investi par ce qu’il joue. Enfin, Bernard Blancan est lui aussi un vrai comédien qui sait faire passer une expression. Mais Nacéri et Debbouze ! C’est vrai qu’il était difficile de ne pas les mentionner si l’on récompensait les autres. C’est toute l’ambivalence d’un tel prix. Mais quand nous savons que le jury a, une fois de plus, récompensé une idée, voire un symbole, et non une forme de jeu, nous comprenons mieux les aboutissements de cet excès de politiquement correct. C’était un dimanche, Tonton Mayonnaise avait décidé que tout le monde avait gagné et à la fin tout s’est terminé par une chanson. Comme chez Jacques Martin, donc.

            Continuons notre approche cannoise 2006 et parlons quelque peu du MARIE-ANTOINETTE de Sofia Coppola. Savait-elle qu’elle allait réaliser un film d’une extraordinaire contemporanéité puisque sa cour allait étrangement croiser celle qui la glorifiait la veille, puis cherchait à avoir sa tête par les plus viles des manières, et ce juste après la première projection du film ? C’était dans l’ordre des choses que cette cour ne lui accorde aucun prix. Ce n’est pas complètement idiot, mais peut-être pas pour les raisons évoquées.

MARIE-ANTOINETTE est un film savoureux par interstices. Allons sans plus attendre là où le film fait du bien : il s’agit d’un grand film romanesque qui nous conte l’histoire d’une jeune femme perdue, éloignée de ses propres désirs et qui réapprend les coutumes d’un monde qu’elle ne cherche pas à repousser. Cela aurait pu être un portrait de femme, ce sera plutôt un voyage en aller simple au pays des mondes intérieurs (ce n’est pas pour rien si le film se termine par un plan de la chambre de la reine, dévastée). Sofia Coppola poursuit son approche des personnages soumis à leur environnement, et de la solitude alliée à une promiscuité faussement sécurisante. De ce point de vue, elle s’attache à suivre de manière insistante son héroïne, SOFIA COPPOLAet comme pour THE VIRGIN SUICIDES et LOST IN TRANSLATION elle cristallise tout mutisme comme éléments clés des désirs profonds. Dans son premier film déjà l’éducation à travers le système familial édictait les règles de bienséance. C’est pour cela qu’elle avait alors jugé bon de replacer les faits dans les années 70 (le livre propose, le réalisateur dispose), alors que l’on était en droit de se demander pourquoi cela ne pouvait pas se dérouler de nos jours. Pareil pour LOST IN TRANSLATION, le fait de pouvoir déplacer l’action au Japon lui permettait de confronter ses personnages à une autre culture, c'est-à-dire un autre système qui impose des lois que l’on ne peut transgresser. Avec MARIE-ANTOINETTE la cour de Louis XVI permet d’amener une notion plus évidente d’étiquette. Il n’en reste pas moins que ces trois films se déroulent aussi bien à notre époque, une génération en arrière ou au XVIIIème siècle. C’est pour cela qu’un cadre avec des Converse en arrière-plan s’inscrit dans un melting-pot générationnel. La musique souligne cela de manière encore plus formelle. C’est à mon sens la plus grande réussite du film. Les éléments musicaux sont d’un choix exquis et éminemment heureux en fonction des émotions qui traversent la diaphane Kirsten Dunst. Le summum sera atteint lors du bal masqué, où l’élégance de la mise en scène met en valeur le somptueux baroque romantique (Sofia Coppola est d’ailleurs la dernière réalisatrice romantique) qui s’en dégage. Du grand baroque qui claque sa mère ! Cette scène apparaît paradoxalement réussie dans un film que je considère comme raté. Car aucune partie ne semble assez longue pour fonctionner de la manière que le souhaiterait Sofia Coppola. Imprégner petit à petit le spectateur par un sentiment diffus. Le montage accélère beaucoup trop le rythme. J’ai senti que c’était par peur d’ennuyer le spectateur. En fait, pour être vraiment convaincant le film aurait dû durer le double de temps. La réalisatrice veut raconter un maximum de choses en un minimum de temps. Elle touche parfaitement à ce qu’elle juge essentiel mais ne fait qu’en exhiber les postulats. Nous sommes en plein supplice de Tantale.

Ce film est un manque. Matériellement, un manque de carrosses évident. Ne pas respecter la précision historique, pourquoi pas. Mais le propos du film était tout de même d’opposer cette « pauvre » autrichienne à l’opulence, au luxe, à la démesure. Le départ de la Du Barry en est l’exemple le plus à-propos. Un petit carrosse, une petite valise vide et le tour est joué ! Les valises vides au cinéma, qu’est-ce que ça peut m’énerver ce genre d’imbécillité ! Manque de figurants aussi : la cour fait vraiment pitié. Et les révolutionnaires n’en parlons même pas ! En cadre rapproché pour masquer leur faible nombre. Non, filmer Versailles de cette manière c’est manquer complètement à son film. Car c’est en réalité un énorme manque de travail que masque tout cela (et non pas un manque de moyens). Sofia Coppola a tellement hésité à se demander comment orienter son film qu’elle finit par nous livrer un film bâtard. A l’image de la Converse il était un film follement formel, délirant et plein d’amalgames symboliques à réaliser. Elle ne nous l’a pas donné et ces quelques détails résonnent comme autant de questions qui cherchent en vain une réponse car ils n’ont plus de légitimité existentielle.

Alors bien sûr, la « fille de » nous fait du Sofia Coppola. Le plan dans le carrosse où Kirsten Dunst nous la joue mélancolique, c’est tout simplement la susnommée dans THE VIRGIN SUICIDES lorsque le taxi la ramène chez elle après sa nuit avec Trip Fontaine. Le film en est plein. Plein de références et de décalcomanies aussi. Et ça fonctionne ! Quelque part peu importe les sources, le principal est de donner à voir du cinéma, non ? Kubrick a tourné à l’heure magique pour BARRY LYNDON. Reprendre cette idée pour des images magnifiques, c’est ajouter encore à l’ambiance crépusculaire qui hante Marie-Antoinette. Idem pour la musique. Quand Sofia Coppola copie Sofia Coppola : lorsque Marie-Antoinette trouve un amant, regardez et écoutez comme la musique se calque sur le rythme des images. On croirait que cela a été composé pour le film. Dans THE VIRGIN SUICIDES c’est exactement la même dynamique que lors de la scène où Trip Fontaine quittait le domicile des Lisbon, montait dans sa voiture et que Kirsten Dunst venait subitement l’embrasser. Le tout parfaitement chorégraphié sur l’intro de la chanson « Crazy on you » de Heart. Le cœur qui bat. Avoir l’impression de vivre plus fort.

Finalement, MARIE-ANTOINETTE s’avère être un film d’intentions. Un film qui recèle des trésors que Sofia Coppola ne s’est pas décidée à exploiter, trop hypnotisée par son égérie. La preuve en est le rôle secondaire confié à Jason Schwartzman. Celui-ci campe un Louis XVI à la fois comique et touchant. Il se sert de la mise en scène guindée pour donner à son personnage toute la retenue, la pudeur et la maladresse qui lui conviennent, et par petites touches subtiles montre la profondeur d’un rôle qui ne sera jamais étoffé. Sofia Coppola ne lui donne de la place qu’en présence de Marie-Antoinette.

Un film est une discussion. C’est un échange qui peut se concevoir comme du spectacle vivant. Le public se nourrit de ce qui lui est donné à voir. Ce qu’il rend et qui est impalpable donne pourtant corps au contenu filmique (bien qu’il ait déjà imprimé la pellicule). Si vous comprenez les attentes des spectateurs vous êtes capables d’anticiper sur ce qu’il est en droit de se passer dans chaque scène. Du jeu. L’essence même d’une personne qui raconte une histoire à une autre personne. Un jeu où tout est écrit à l’avance. Le réalisateur à l’avantage de fixer les règles. Dommage pour ceux qui n’en profitent pas. Manifestement, MARIE-ANTOINETTE parle sans trop se soucier de qui l’écoute. C’est un film très égocentrique. On l’aurait préféré onaniste.

par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
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Dimanche 4 juin 2006
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par MAYDRICK publié dans : LANTERNE MAGIQUE
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