Voilà. Ca, c’est fait. Comme dirait Terry Kevin. Nous sommes tranquilles pour une année. La 31ème cérémonie des César aura tenu toutes ses promesses et nous aura gratifié de quelques moments particulièrement croustillants voire de quelques scènes d’anthologie que tout le monde aura préféré oublier l’année prochaine.
Beaucoup contestent cette appellation de « grande famille du cinéma » qui caractérise ceux qui affichent un sourire hypocrite lors de ce genre de soirée et passent le reste de l’année à lamentablement dénigrer la majorité de leurs concurrents. Ton univers impitoyable (air connu). Et pourtant cette grande famille du cinéma correspond bien à l’idée que l’on pourrait se faire d’une famille où se cachent des secrets que l’on n’avoue pas (surtout devant les médias), où se jouent des querelles incessantes qui ne trouveront jamais d’apaisement entre les différents protagonistes, où l’on se chamaille, où l’on se fâche pour des choses sans importance, où l’on prétend aimer tous ses frères et ses sœurs (parce que ce sont ses frères et ses sœurs après tout), mais aussi une famille où chacun se retrouve uni par un lien majeur qui fait le bonheur de tous et qui s’érige en symbole déiforme comme celui qui se dressait au milieu de la scène hier soir. Elle est parfaite cette famille qui devrait célébrer le septième art et qui fait la gueule car elle n’a pas laissé de côté ses rancoeurs lorsqu’elle a passé la porte du Châtelet. Comment faire la fête au milieu d’un parterre soumis à une pression telle que chacun aura beau dire qu’il n’y a pas de concurrence entre eux et que tout le monde a quand même gagné, cela ne trompe personne. Comment pourrait-il en être autrement ? Ces acteurs là sont les victimes du Dieu qui avait décidé de les regarder du haut du symbole élevé sur cette scène. Cette récompense revêt une telle importance que cette lutte fratricide fait plus de déçus que d’heureux, et quand il y a plus de démunis que d’honorés les regards se remplissent de décharges électrifiantes.
Oui elle fait vraiment plaisir cette famille réunie pour prendre l’annuelle photo de groupe.
Belle entrée en matière, tout d’abord, par une Carole Bouquet qui a choisi de parler d’elle plutôt que de cinéma. En général ça casse. Merci, c’était le début de la soirée, Valérie Lemercier ne s’en relèvera jamais. Il faut dire qu’oser jouer du Shakespeare comme on jouerait du Guy Foissy, il fallait toute la délicatesse de Mademoiselle Bouquet. Attention ! Les choses bien quand même, minimum annoncé, les frissons et tout ! Mais que voulez-vous je suis un grand sensible et j’avais vraiment pitié de voir cette femme se ridiculiser aux yeux de tous. Elle a eu raison de dire que l’on aime ce métier pour la beauté de ce genre de texte et pour les raisons les plus nobles. Elle aurait dû rajouter qu’apprendre à dire les vers s’apprend et que c’est un métier. C’est le sien. Contractuellement.
Valérie Lemercier, elle, n’est pas présentatrice de télévision. Et c’est tant mieux. J’ai beaucoup trop d’estime pour cette personne que je juge honnête et sincère dans son travail pour la voir se rabaisser à ce niveau intellectuel. Ce fut donc très laborieux pour elle de rendre cette cérémonie moins solennelle qu’à son habitude. Il faut dire qu’à peu près seul Edouard Baer avait réussi à donner un ton convivial et euphorique à cette remise de prix. On retiendra d’autres qui furent très drôles (Alain Chabat) ou catastrophiques (Antoine de Caunes), mais aucun n’est jamais parvenu à faire un show de cette émission guindée.
On va pouvoir enfin reparler des américains, car dans quelques jours aura lieu la remise des oscars et en matière de spectacle ils ont encore beaucoup de leçons à
nous donner. Nous sommes ici dans une autre culture, certes, mais ce n’est pas seulement cela qui change la donne. Rappelons-nous Billy Crystal en maître de cérémonie alliant un humour toujours
percutant à une mise en spectacle rythmée, folle et qui célébrait la communion de cette autre grande famille. Car si les querelles ne changent pas vraiment d’une famille à l’autre, chez les
américains il y a cependant la volonté de ne pas prendre cette cérémonie au sérieux, du moins la volonté de ne pas rattacher cet évènement avec la gravité que nous connaissons. Ils ont depuis
longtemps dépassé ce stade (la culture, le passé des oscars etc.) En France, quel acteur pourrait faire ce qu’osent les animateurs de ces soirées ? Personne (peut-être Michaël Youn, mais
nous plus alors dans le ton approprié). Car chacun pense (à tort) que ce serait la fin de sa carrière, ou parce que certains organisateurs croient (à tort) que le public ne comprendrait pas cette
démesure pour une cérémonie de ce rang.
Alors commençons par enlever le mot de cérémonie. Son officialisation (toujours en quête d’une reconnaissance internationale, mais ne rêvons pas elle n’est pas encore prête d’y prétendre) n’est plus à promulguer. Arrêtons ensuite de considérer le César comme le but ou l’aboutissement d’une reconnaissance. Ce n’est qu’une récompense. Et détrompons-nous, le talent ce n’est pas des médailles et des podiums. Enfin, et ceci constitue sûrement le plus important et le plus radical des changements, virons les vieilles figures qui sont à la tête de cette remise de prix et qui la dirigent comme à sa création. Les gardiens du temple, gardiens d’une certaine idéologie, ne sont plus en accord avec nos mœurs. D’abord parce que les mœurs ont bien évidemment évoluées et puis surtout parce que les comédiens et les comédiennes ne se comportent plus comme des stars (il n’y a qu’à voir le nombre de beaufs qui composaient le parterre de cette soirée). Cela signifierait concrètement un changement radical dans l’élaboration de cette soirée avec une conception artistique qui laisserait la place à une véritable mise en scène. Un spectacle. Vous voulez dire comme les américains ? Voilà. En plus ce serait très simple il n’y aurait qu’à s’inspirer. On sait le faire d’habitude, bon sang !
Désolé de le rappeler à Valérie Lemercier mais ce n’est pas la star de la soirée. D’ailleurs le public ne s’est pas trompé sur ses effets humoristiques en ne réagissant que très froidement voire pas du tout. Et ce malgré quelques petites perles (la petite vanne pour Vahina). Mais que tout cela manquait de rythme et de folie ! Son univers était présent mais bloqué par le protocole cérémonial. Elle n’allait jamais au bout dans le côté décalé. Hésitante, jouant sur deux tableaux, utilisant le compromis, elle ne pouvait que se vautrer dans le plus gros danger de ce genre de défi : faire figure de maître de cérémonie. Nous l’avons déjà dit plus haut, tant que le terme de « cérémonie » ne sera pas aboli, les « maîtres de cérémonie » continueront à se succéder et à créer la même platitude.
Déstructurer, dépoussiérer. Ne pas rayer.
Mais dans son rôle Valérie Lemercier s’en est plutôt bien tirée. D’autres n’ont pas eu cette chance. Cécile de France a appris à ses dépens qu’il vaut mieux s’en tenir aux clichés remerciatifs (il est pas content Word quand je tape ce mot !) lorsque l’on n’a rien préparé plutôt que de se lancer dans un enthousiasme arrogant qui a brisé une partie de l’image de la comédienne sympathique que nous avions d’elle. Kad et Olivier ont frisé une nouvelle fois le ridicule dans une intervention qui manquait d’humour, et qui plus est ratée ! Je passerai très vite sur Niels Arestrup et son festival d’égocentrisme puisqu’il a osé adresser ses remerciements à lui-même ! Aure Atika et Bruno Todeschini ont formé un duo où chacun avait une phrase à dire, sans comprendre que ce procédé n’a jamais marché et ne marchera jamais ! Il va falloir vous le dire combien de fois. Je les vois déjà rentrant en coulisses :
- Bon. Ca s’est plutôt pas mal passé, non ?
- Oui. Je crois qu’on n'était pas mal.
- Oui. C’est dommage que ce soit si court.
Non, non, non, cent fois non ! Ce n’était pas bien ! Nous sommes cependant loin du trait d’esprit dont Emmanuelle Devos nous a régalé en se demandant si nous étions trop peu intelligents pour comprendre la finesse de son intervention où si sa petite expérience pratique était vaine et finalement assez bête. La réponse est visuelle .Mais la Palme (il avait dû se tromper de cérémonie) revenait à Clovis Cornillac qui s’est payé le bide le plus magnifique de la soirée en faisant le pire des gags éculés : la fausse chute. Les obsèques auront lieu mardi après-midi au cimetière du Père-Lachaise.
A l’opposé, il y a la simplicité, ceux qui préfèrent une intervention fine, courte mais efficace, et ceux qui viennent chercher leur prix avec l’humilité de l’émotion. Denis Podalydès nous a beaucoup amusé en étant le personnage touchant, drôle, fin et superbement naturel qu’il sait être, face à l’insipide Chiara Mastroianni. Radu Mihaileanu était troublant d’intensité émotionnelle et d’amour pour les personnes qu’il remerciait. J’ai toujours trouvé que les personnes qui s’épanchaient en remerciements racontaient beaucoup plus d’histoires que ceux qui cherchent l’originalité pour légitimer la valeur de leur prix. Bravo aussi à Linh Dan Pham qui a réussi à faire passer tout ce qu’elle éprouvait à travers ce que certains qualifieront de laborieux. Qu’ils écoutent un album de Georges Moustaki s’ils veulent avoir une idée de la définition de ce mot. Quant à Nathalie Baye, c’est encore une grande leçon de simplicité sur toute la longueur. Mais c’est une grande actrice et son prix le confirme, alors n’y aurait-il pas à lire entre les lignes ? Enfin, un grand bravo aux seules personnes qui ont eu le courage de parler du problème des intermittents du spectacle. Car le véritable cœur du problème résidait là hier soir. Alors que des intermittents du spectacle avaient envahi le plateau, l’émission se voyait retardée de plusieurs minutes. Quelle honte que la télévision française n’ait pas retransmis cet imprévu de qualité ! Pensez donc, des priviligiés venus dénoncer l’éradication de leur statut par le MEDEF et le soutien du gouvernement, il y avait de quoi faire un grand moment télévisuel si l’on cadrait le ministre de la culture. On m’a rapporté qu’il serait allé changer de sous-vêtements discrètement. Information à vérifier. Et Laurent Veil qui annonçait l’impossibilité de rentrer dans la salle pour des raisons de sécurité !!! Là ça va un peu trop loin dans le foutage de gueule quand même ! Et si l’on décidait de nous montrer les images de ces intermittents qui se sont faits refoulés par l’emploi de la force, qui est-ce qui se serait le moins en sécurité ? Scandale d’autant plus accentué que cette année ils n’ont pas eu recours à leur traditionnel message adressé au ministre. Bel exemple de la démocratie qui fait taire !
Toujours est-il que ce problème d’intermittence dure maintenant depuis plusieurs années et qu’à chaque évènement artistique revoici ces gros militants péruviens (clichés, quand tu nous tiens !) qui débarquent et crachent leur venin. Oui, mais ne vous y trompez pas car le fond du problème n’est absolument pas celui que les médias véhiculent. On parle aujourd’hui de privilégiés. Alors que la majorité d’entre eux touchent environ 1000 euros par mois, à quel seuil estime-t-on le privilège au MEDEF ?
Non monsieur le ministre, vous n’avez pas raison lorsque vous dites en interview pré-émission que vous êtes proches de cette catégorie et que vous vous battez pour eux afin qu’ils vivent dans les meilleures conditions. Vous avez tort car le protocole du 26 juin 2003 a commencé à exclure un grand nombre d’artistes qui ne peuvent plus prétendre aux Assedic et qui se retrouvent aujourd’hui au RMI pour survivre. Mais c’est peut-être ce que vous appelez de meilleures conditions. Vous avez tort car chacune des propositions faites pour essayer de rétablir plus de justice dans le fonctionnement de l’allocation chômage a systématiquement été rejetée par le MEDEF. Vous avez tort une nouvelle fois car vous ne vous attaquez pas aux vrais problèmes qui ont gonflé les abus du système. Vous avez enfin tort en présentant les intermittents du spectacle comme des personnes qui touchent les Assedic après avoir travaillé seulement 507 heures. C’est faux. Ces personnes là travaillent parfois beaucoup plus que certains hommes politiques mais sont parfois payées uniquement pour 507 heures de travail effectuées.
Je pense que la volonté politique est aujourd’hui de faire en sorte que seules les personnes rapportant de l’argent à l’Etat aient une place dans votre société. De ce fait le protocole mis en place se charge chaque jour un peu plus d’extraire ces artistes d’un système qui n’aura bientôt plus aucune raison d’exister puisqu’il n’englobera personne. A défaut d’éliminer ces personnes de manière physique, voilà ce qui s’appelle une extermination sociale. Rien que pour cela j’ai envie de soutenir ces personnes, de combattre à leurs côtés pour que leur statut continue d’exister. Et pourtant je sais que c’est peine perdue. Cette éradication a été programmée et aujourd’hui rien n’est fait en vue d’apaiser le bras de fer que vous avez provoqué. J’ai alors envie de crier, et si cela ne suffit pas de hurler, hurler à qui veut l’entendre qu’il faut mener des actions d’éclat, qu’il faut aller démanteler les locaux du MEDEF, qu’il faut aller perturber vos séances parlementaires jusqu’à tant que vous vous décidiez non pas à nous écouter mais à nous entendre, qu’il faut aller démanteler vos bureaux si cela ne suffit pas, qu’il ne faut faire de mal à personne, et par-dessus tout qu’il faut dire des horreurs ! J’ai envie de hurler tout cela mais je ne le ferai pas car la loi me l’interdit. Mais si vous saviez combien j’ai envie de le faire !
Regardez la rage issue de l’injustice que vous avez fait naître chez nous… Regardez avant qu’il ne soit trop tard. Car il arrive le jour où plus personne ne pourra faire marche arrière. Vous êtes en train de mettre en œuvre ce que l’on appelle « la bombe humaine ». En attendant qu’elle explose nous avons les larmes aux yeux, la rage au ventre et toujours le besoin vital de dire des horreurs !






