Vous
le savez, puisque vous êtes en train de déguster ces nouvelles lignes, « La lumière vient du fond » c’est l’assurance toujours renouvelée d’un décryptage indépendant des productions
cinématographiques aussi diverses soient-elles. L’abonnement est gratuit et illimité. Mouais… Faut avoir de bons yeux quand même ! Dès le début, j’ai conçu chaque
« lumière » comme un fragment intemporel s’opposant aux vulgaires critiques cinématographiques qui n’ont pour durée de vie que celle des films qu’elles exploitent. Ici, vous pouvez lire
au hasard et n’avez pas besoin d’être assujettis à l’actualité. En plus de faire le jour sur les différents savoir-faire (ce qui nous différencie de la critique officielle, puisqu’elle ne parle
jamais de mise en scène), nous avons à cœur de révéler les éléments peroxydés qui émaillent toutes les étapes de conception d’un film. Aujourd’hui, nous innovons une fois de plus. A partir de
maintenant « La lumière vient du fond » vous rapporte de l’argent. Une visite en nos aimables contrées peut vous éviter de perdre 14 millions d’euros, comme cela vient d’arriver
récemment à Studio Canal. Manifestement, ses dirigeants ne viennent pas fureter par ici, sans quoi nous aurions été honorés de pouvoir leur apprendre leur métier. Ce n’est pourtant pas faute
d’avoir rabâché que Jean-Jacques Annaud est l’un des chefs de file du Consortium des Laxatifs du Cinéma. Nous, nous le savons bien qu’il s’agit d’un réalisateur extrêmement surfait. Braquage
médiatique en vue pour chacun de ses nouveaux opus. Cela remonte aux films évènement qui ont focalisé (pour de mauvaises raisons) toute l’attention sur lui. Lorsqu’il sortit de cette recette
miracle, sa véritable nature prit enfin le dessus avec les immondes SEVEN YEARS IN TIBET, ENEMY AT THE GATES et surtout DEUX FRERES. Ce qui fut
avéré avec COUP DE TETE, ne s’est jamais concrétisé. Il n’est pas sûr que ce qui est avéré soit le dénominateur commun aux germes du futur. Toute logique peut acquérir un
détournement de sa viabilité avec le temps.
Cette fois-ci notre Ridley Scott français a eu une idée (ce qui change de ses films habituels). L’embêtant c’est qu’elle s’ennuie un peu toute seule. SA MAJESTE MINOR est déprimant de vacuités polyvalentes. Il trouve son point d’ancrage dans un scénario qui mise sur des temps pré-Homériques propices aux bouffonneries et autres pérégrinations aux accents fortement sexuels. Une truculence de propos malhabile puisque jamais drôle. Elle ne trouve sa genèse que dans un concept marketing primaire et racoleur. Cet aspect est entièrement dévoilé dans la bande-annonce et ne dévoile rien de plus tout au long du film. Et là où nous lui en voulons encore plus c’est qu’il ne sert pas l’histoire. C’était donc ça ! Le dernier film de Jean-Jacques Annaud n’est rien d’autre qu’une œuvre amplement bourgeoise, pour un public qui cherche à se sentir moins coincé en riant à toute connotation verbalement fleuries.
Pour le reste, SA MAJESTE MINOR s’avère fainéant et scurrile. Pour garder l’attention de son public, le film adopte dès le début un rythme assez plaisant et ce jusqu’à la fin du jugement de Minor. Ensuite, un phénomène d’effervescence dilue à la fois les véritables enjeux et le tempo de chaque scène. Le scénario se perd en langueurs neurasthéniques et en relances narratives inexistantes. Le tout est enrobé dans un ensemble très laid. Mauvais raccords, costumes d’amateurs, coiffures approximatives, lumières hideuses et une absence de cadrages qui annihile tout lyrisme susceptible de se dégager. Les rares moments de poésie que Jean-Jacques Annaud semble se faire une douleur de procréer (les fleurs qui éclosent, la pellicule qui se pare de couleurs) n’existent que de manière illustrative, comme une composante essentielle à respecter dans le cahier des charges qu’il s’est imposé.
Quelques César à distribuer aux comédiens. Passent en premier Claude Brasseur, Rufus et Mélanie Bernier, horriblement théâtraux (c’est très nettement le parti pris de la direction d’acteurs : expressions outrancières, cabotinage suppléant la verdeur du texte, acteurs qui jouent les mots etc. Beurk ! Moi qui croyais que l’on avait arrêté de jouer comme cela depuis l’après-guerre !). Bizarrement j’ai trouvé que c’est Vincent Cassel qui s’en sortait le mieux, c’est vous dire ! Cela peut néanmoins s’expliquer par le fait que son personnage est sûrement le moins ingrat.
SA MAJESTE MINOR a coûté 30,4 millions d’euros, dont 14 injectés par Studio Canal. « La lumière vient du fond » est plus que jamais d’utilité publique.
Des nouvelles de la critique qui ne fait pas son travail.
On n’avait pas interdit les pléonasmes ? Selon notre théorie de la pédanterie fictive, beaucoup trop de films sont démolis par des critiques qui jugent selon un dossier de presse, les avis échangés avec leurs collègues de travail et les préjugés qu’ils ont sur les différentes personnes ayant pris part à l’œuvre. C’est ce qui semble être le cas de MR. BROOKS de Bruce A. Evans. Sorti chez nous le 29 août 2007, le film a été victime d’un véritable lynchage en règle. Evidemment, pour un critique officiel (je ne dirai pas professionnel puisque j’en connais sur la Toile qui mériteraient bien plus cette appellation), aller voir un film au scénario entartré et propice aux poncifs du genre, vendu sur deux anciens will be en jachère cinématographique (Kevin Costner et Demi Moore) et réalisé par un quasi-inconnu (même s’il a déjà réalisé un film en 1992, je doute qu’une majorité de ces critiques l’aient vu. Ce constant manque de culture n’étant pas tellement grave puisqu’il peut être comblé), relève plus de la sinécure que de la satisfaction du devoir accompli. Or, MR. BROOKS mérite mieux qu’un article rédigé de bon matin entre deux croissants et un bol de Rice Krispies.
Un des grands atouts du film est la division de Mr. Brooks en deux personnages. Encore une fois, les critiques ont repris cette
information d’une version contemporaine de « Docteur Jekyll et Mister Hyde ». Ce n’est pas tout à fait exact. Dans l’histoire originelle, un personnage se substitue à l’autre. Le jour
pour le premier, la nuit pour le second. Dans MR. BROOKS, la double personnalité est active de jour comme de nuit. S’il est vrai que Kevin Costner ne tue qu’en mode nocturne
(mais qu’en est-il exactement de tous les meurtres qu’il a commis avant que le film ne débute ?), il est tout de même très conscient de William Hurt à certains moments de la journée. La plus
belle idée de mise en scène exploite la relation entre ces deux acteurs. Bruce A. Evans les fait communiquer en présence des autres protagonistes. Bien entendu, ceux-là n’entendent rien puisque
William Hurt n’existe pas. Il n’empêche que Kevin Costner converse avec lui comme si sa présence était normale et venait compléter les échanges des personnes en jeu. Pour ne pas trop brouiller la
différence entre ce personnage imaginaire et la réalité, Bruce A. Evans limite au maximum la présence de William Hurt dans le même champ et le réduit souvent à des espace délimités (dans le
rétroviseur, derrière quelqu’un ou un objet, découpage qui l’exclut etc.) En fait, la question de savoir qui est exactement William Hurt par rapport à Kevin Costner n’a pas vraiment d’importance.
Evidemment le lien l’établit comme une sorte de petit diable, de déploiement de sa maladie mentale, sa part d’ombre ou plus prosaïquement le côté obscur de la Force comme on dit quand on n’a
rien à dire. L’important c’est la manière dont Kevin Costner cherche à le dissocier de sa vision des choses. Parce que MR. BROOKS débute au moment où ce mass murderer
n’aspire plus qu’à la tranquillité de la vie qu’il s’est forgée. C’est là un bien joli thème qu’explore le scénario du film. Un homme qui éprouve du plaisir à tuer, qui est parvenu jusqu’à une
addiction qu’il a maîtrisée pendant deux années et le voici qui replonge. Les deux heures du film vont s’ingénier à suivre cette nouvelle série de meurtres sonnant le terme de son activité
cachée. Mais comme il n’aura tenu que deux années, rien ne nous dit que sa volonté soit suffisamment tenace. Ce qui est paradoxal, donc comique, c’est la méticulosité avec laquelle il conçoit ses
divers plans en vue de raccrocher définitivement. D’ailleurs, vers la fin, William Hurt ne croit pas du tout à sa retraite. C’est là où l’opposition de ce double personnage prend tout son sens.
Car la vérité apposée à moment donnée par Kevin Costner ne sera pas forcément celle qui prendra acte dans la réalité de son entourage. Lui s’invente une vérité, tout comme William Hurt en a une
autre. Mais rien n’est totalement tangible. C’est ce que nous dit le film. C’est particulièrement clair à travers sa fille, jouée par Danielle Panabaker. Ce qui était formulé comme vrai l’instant
d’avant ne l’est plus l’instant d’après selon une autre formulation. Mais peut-être qu’il s’agit encore d’une autre dimension de logique et de vérité. Car rien ne dit que Danielle Panabaker est
coupable du premier meurtre à la hachette. Ce n’est qu’une déduction de l’esprit malade de Kevin Costner. Les flics n’ont aucune preuve. Certes, l’histoire de la BMW déroute considérablement.
A-t-elle menti à son père ? Si le réalisateur nous montre une part de vérité inamovible, alors il n’y a aucune raison qu’il ne nous fasse pas part de sa culpabilité ou de son innocence. Le
flou qui persiste provient du fait que toute déclaration est perçue par le prisme du fonctionnement cérébral de Kevin Costner. Un esprit qui s’enfonce un peu plus dans la névrose, puisqu’il
parvient à élaborer une théorie fumeuse selon laquelle les gênes meurtriers seraient transmissibles. Il n’y a qu’à partir de ce moment que l’on peut nettement se situer par rapport à sa
logique.
L’entrée dans cet esprit malade (et pourtant très ordonné) est encore mis en relief par les différences avec lesquelles Kevin Costner (très méticuleux) et Matt Schulze (très rentre-dedans, manifestement peu calculateur) opèrent. Le soin avec lequel il programme chacun de ses meurtres ajoute énormément à son altération psychique. Et puis il ne faut pas oublier Demi Moore qui campe un agent de police qui semble ne servir à rien en apparence, puisqu’elle ne capture pas Kevin Costner, et dont les histoires d’arrière-plan paraissent bien secondaires. Là encore, le personnage vient contrebalancer celui du tueur. Il s’avère que leurs vies sont calquées sur un négatif troublant. L’un à réussi sa vie professionnelle, sentimentale et familiale mais est en lutte avec des pulsions qu’il ne peut réprimer, l’autre cherche toujours une reconnaissance dans son travail (par des méthodes un peu déviantes, alors que Kevin Costner est on ne peut plus dans le consensuel puisqu’il vient d’être élu « homme de l’année »), peine dans sa vie privée mais connaît les limites à ses pensées les plus négatives car elles leur trouve toujours un substitut (c’est le cas lorsqu’elle dit à son mari qu’elle aimerait le voir écrasé par un 38 tonnes, ce qui fait toujours autant de bien mais diffère quelque peu d’un meurtre vous en conviendrez).
Il a raison et tous les autres sont des ignares crépusculaires, si je comprends bien… Pas tout à fait. Il n’y a pas de fumée sans feu au cul, comme dirait la jeune mariée. En fait, pour comprendre où le bât blesse, le premier film de Bruce A. Evans va nous être d’une grande utilité. KUFFS n’est rien d’autre qu’un petit ersatz de film policier, où il n’y a rien à sauver, même pas la prestation de Christian Slater. Mais le film cherchait à se démarquer par ce comédien s’adressant constamment au spectateur, face caméra. Procédé intéressant s’il n’avait pas été laissé pour compte au milieu de cette tragédie impériale. Il faut dire que Bruce A. Evans bâcle très souvent les scènes qu’il ne considère pas comme les véritables enjeux du film. C’est souvent le cas pour les scènes d’exposition. Dans MR. BROOKS c’est filmé d’une manière assez plate, avec des champs/contrechamps assez balourds et un manque d’idées flagrant. Etrangement, cela n’apparaît plus lorsque qu’il se prend d’affection pour les scènes où une idée lui est venue. Un peu plus de charisme transcende l’affaire. Et même au niveau des compositions visuelles. MR. BROOKS alterne des séquences sans relief à l’intérieur des cadres, avec des jeux de lumière vraiment chouettes (dans l’avion, lorsque Kevin Costner s’éclaire avec sa torche…) et des cadres qui ont revêtu le costard.
MR. BROOKS c’est comme un terrain vague plein de mauvaises herbes qu’il suffit d’arracher pour découvrir un film plus travaillé qu’il n’y paraît. C’est ainsi que nous apparaît au détour d’un passage scénaristique qui pouvait sembler quelconque sur le papier, la plus belle scène du film lorsque Demi Moore se fait tirer dessus dans le couloir. Regardez où le cadre décide de s’attarder lorsqu’elle se met à l’abri. La virtuosité s’allie à un ralenti qui n’a qu’un seul but : transcender le rythme lorsque la bande défilera à nouveau au rythme normal. Qui plus est, le réalisateur a choisi d’effacer la piste sonore pour ne laisser la place qu’à la musique. Le reste c’est du montage. Et alors là, ça sort les kalaschs. C’est brut, bien massif. Image et musique en complète symbiose. Que du bonheur !
Retrouver Demi Moore et Kevin Costner nous plonge en plein syndrome Kad Merad. Vous savez, le comédien à qui l’on donne un César parce qu’il sait faire autre chose que du comique. Dites-donc, c’est pas juste un peu son métier ? Pour la même raison nos deux stars américaines seraient en droit de mériter récompenses et lauriers. Mais si nous regardons MR. BROOKS un peu plus attentivement, nous repèrerons que Kevin Costner ne retrouve pas enfin un rôle à la mesure de son talent. Certes, ce n’est pas un acteur que je déteste mais j’ai toujours trouvé que sa présence imposait plus que son jeu qui manque de variété et de profondeur. Et puis, ce film n’est pas à part dans sa carrière. Il a toujours jonglé entre succès et cataclysmes monstrueux, rôles insipides et personnages plus dessinés. Demi Moore, elle, n’a que très peu dévié du personnage autoritaire, castrateur et peu féminin qu’elle a véhiculé dans des films tels que G.I. JANE, A FEW GOOD MEN, ST ELMO’S FIRE et DISCLOSURE. MORTAL THOUGHTS est peut-être la seule fois où elle m’est apparue plus contrastée. Ici, elle continue sur la même pente sablonneuse. La froideur de son personnage (certainement pas moins bien écrit que celui de Kevin Costner, preuve en est la masse d’informations qui nous parviennent tout au long du film) empêche toute expression de ce qui se joue chez elle. C’est un de ces ingénieux artifices des comédiens qui lui permet de masquer ses difficultés à jouer dans la finesse et la multiplicité. Elle expose tout sur un seul registre et son grand charisme lui permet d’affirmer l’essentiel à la caméra.
Tout cela n’aurait pas été possible sans la baguette du chef d’orchestre Bruce A. Evans. Que nous éviterons d’appeler maestro. Sa véritable intelligence découle de son aptitude à désherber les mauvaises pousses. En cadenassant leur jeu, il leur a permis de ne pas verser dans le grand guignol, dans les travers de comédiens qui ont tendance à trop en faire pour prouver qu’ils savent jouer. Il leur a donc demandé d’en faire le minimum, de jouer avec parcimonie, de penser à s’orienter vers une sobriété maîtrisée. Et c’est ce qu’ils ont réussi à faire, parce que ce sont des indications simples. Se laisser photographier et parler juste. La France en est le premier éleveur. Avec notre grande championne agricole : Virginie Ledoyen ! En plus nous donnons des récompenses aux personnes qui savent réprimer leur cabotinage. Une race de comédiens qui savent aussi jouer sur un autre registre. A quel moment de la journée ? Quand ils dorment !!! Voilà bien à quoi ce genre de direction d’acteurs aboutit : à des comédiens endormis. Kevin Costner et Demi Moore dorment d’un œil, c’est déjà ça de pris.
Des nouvelles de la critique qui fait bien son travail.
C’est dans quel pays, ça ? France. 2007. PARANOID PARK. Gus Van Sant. Evidemment, c’est plus facile à juger quand il s’agit d’une personne récemment couronnée à Cannes et qui rentre dans les cases de la politique des auteurs ! Cinéaste dont nous suivons le parcours sans cautionner toutes ses prises de risques (GERRY), Van Sant nous fascine par son aisance à jongler entre impératifs commerciaux et profondes recherches artistiques. Avec son dernier opus il réussit à nous éblouir avec un film couillu à cent lieues du glamour hollywoodien et de ses parures qui vous excitent l’œil. A la fois extrêmement simple dans son langage cinématographique et structurellement pétillant d’ingéniosité, PARANOID PARK démontre que le cinéma est aussi affaire de sensualité et avant tout d’impressions non littérales.
Gus Van Sant nous conte l’histoire d’un jeune adolescent américain qui a commis un homicide involontaire et qui se trouve désormais désarmé face au silence dans lequel il choisit d’enfouir son acte. Pour bien comprendre que ce film n’est pas un simple jeu du chat et de la souris avec un policier qui cherche à faire le jour sur ce fait divers, ou juste l’histoire d’un adolescent mal dans sa peau qui flirte avec les embrouilles, il faut comprendre les précédentes démarches filmiques du réalisateur et les points de repère qu’il impose ici.
Gus Van Sant a beaucoup filmé les errements de personnages cotonneux, emportés par le moelleux du brouillard qui les entoure et
les déconnecte des références que la société impose. Il poursuit cette aventure aux côtés de Gabe Nevins, ne cherchant jamais à extirper son intimité mais plutôt à écouter son rythme de vie.
C’est un cinéaste qui travaille sur la notion d’affleurement de l’inconscient, de prise en charge de la réalité, de lutte métaphysique entre un monde que l’on perçoit et dont on n’arrive pas à se
convaincre que l’on en fait partie. Toute son œuvre est basée sur la perception de soi. C’est indubitable et sans ambages dans GOOD WILL HUNTING, perspicace dans LAST
DAYS, téméraire dans MY OWN PRIVATE IDAHO et ainsi de suite pour tous ses autres films. C’est très clair par l’emploi qu’il fait des inserts en 8mm où nous voyons des
jeunes faire du skate. Il les dissémine à des endroits clés du film, de sorte qu’ils apportent aération narrative et recentrage de la problématique première. N’oublions pas qu’ils closent le film
en annonçant peut-être pas la totale résolution des tourments du jeune homme mais, du moins, la stabilité que lui confèrent les rails retrouvés (nous allons y revenir). Ces intervalles ne sont
pas innocents et je suis surpris qu’aucune critique n’ait relevé leur dissémination stratégique. Le skate c’est d’abord un sport pour funambules de la vitesse, moins suicidaires que ceux du vide.
A nouveau la perception de soi. C’est aussi l’élément d’identification de ces jeunes, un des éléments qu’il faut avoir coché sur sa check-list pour être accepté populairement et intégrer la
norme. Avoir une jolie copine aussi. Baiser surtout, car baiser vaut toujours mieux que ne pas baiser, entendra-t-on dire (remarquez qu’au travers d’un film aussi peu bavard, les moindres phrases
sont travaillées et si elles semblent dépourvues d’éloquence littéraire et tellement quotidiennes c’est parce qu’avant tout elles cherchent à ressembler à ceux qui les prononcent). Pourtant, cela
ne satisfait pas pleinement Gabe Nevins. Bienvenue dans le monde de ceux dont le prénom ne figure pas dans le calendrier. Faire l’amour avec sa copine n’est qu’un processus
d’identification à ceux qui se préoccupent de leur sexualité, donc de leur normalité. C’est pour cela que Taylor Momsen se précipite sur le téléphone (la scène est envenimée par un humour jaune
de très haut vol !) pour raconter à son amie qu’elle l’a fait avec Gabe Nevins. Qu’elle a fait quoi ? Cette relation n’est pas suivie dans son intimité, dans sa tendresse, dans
son infini prolongement de soi-même. Qu’elle a fait quoi ? Surtout parce que Taylor Momsen est une jeune fille qui ne s’intéresse qu’à elle-même et à se faire valoir auprès de ses
copines. Mais qu’elle a fait quoi ??? Même si ce n’est pas explicite, nous entons bien que c’est quelque chose de cet ordre qui taraude l’ami Gabe. Mais qu’elle a fait quoi, nom
de Dieu ??? ‘Tain c’est toujours pareil, on me dit jamais rien à moi !!! Ainsi s’explique l’attrait qu’il éprouve pour une Lauren McKinney, au physique plus
étrange, au visage couvert d’acné, mais au comportement plus sensible à son contact (c’est d’ailleurs avec elle qu’il se confie le plus). D’ailleurs, regardez bien comment la mise en scène nous
le montre lors de la rencontre entre Lauren McKinney, son amie Emily Galash et Gabe au restaurant. Elles tombent sur lui en train de lire le journal et lui proposent d’aller au cinéma avec elles.
La façon de décadrer légèrement Emily Ganash en dit long sur la manière dont les personnes passent à côté d’autres personnes. Lui donnant un rôle secondaire, Gus Van Sant en fait dans un premier
temps un personnage relégué à de la simple figuration. Mais un plan plus serré sur elle vient annuler cet état de fait pour appuyer notre regard mais aussi celui de Gabe sur cette actrice devenue
bien plus simiesque à Taylor Momsen que nous ne l’aurions cru précédemment. En fait, détaché des artifices superficiels dont Taylor Momsen se pare, la véritable fille dont Gabe serait amoureux
sans le savoir c’est bien Emily Ganash ! C’est ici que réside l’intention dans cet effet de style propre à nous indiquer les véritables émois de Gabe. D’ailleurs nous avons souvent
l’impression de se sentir à l’intérieur non pas de son cerveau mais de son corps tout entier. C’est là le magistral tour de force de Gus Van Sant. Tout son film est orchestré comme un ballet
sensoriel et sensuel, une expérience de vibration corporelle intense et délicate. Et du son dans la mise en scène, mes amis !!! Si vous saviez ! C’est à faire faire une crise cardiaque
à sa mère grand ! Moi qui me plains continuellement que 99,37 % des cinéastes délaissent habituellement le son au profit du scénario ou des comédiens, voilà bien de quoi alimenter mes
insistances sur la nécessité d’une vigilance tout aussi contractuelle. Quel plaisir d’écouter cette bande son ! Et pas de celles qui font compilation des meilleurs titres que le réalisateur
aime à écouter, non, une vraie correspondance avec l’état dans lequel se trouvent les personnages à l’écran, ou alors utilisée en contrepoint (comme la scène où Gabe vient dire à Taylor Momsen
qu’il veut rompre avec elle. Gus Van Sant a guillotiné les paroles, laissé la musique en libre accès et vous comprenez tout ce qui se passe ! C’est une scène à la fois bouleversante et
extraordinairement comique grâce à l’emploi détourné de cette chanson). Toute une palette des genres extrêmement riche et colorée. Et des sons il y en a encore beaucoup et du signifiant !
Notamment dans la scène où le policier interroge Gabe à part, dans son lycée. Nous découvrons les niveaux intérieurs par lequel passe l’adolescent face à la justice qui semble le rattraper. Le
malaise vertigineux s’installe. Vivre avec le poids de l’horreur. Le rappel de ces images d’un soir qu’il cherche à évacuer et qui ressurgissent sans cesse. Si vous écoutez bien, vous entendrez
le cri de l’homme qu’il a poussé sous les roues du train. C’est la fragile cohabitation entre la liquéfaction interne de la culpabilité et l’apparence extérieure qu’il tente de tenir détachée et
hors d’implication.
Nous avons parlé du son mais n’oublions pas non plus les cadres de malade mental du dénommé Christopher Doyle qu’il faut enfermer tout de suite. Pas étonnant quand on sait que le beau dans THE QUIET AMERICAN, CHUNG HIM SAM LAM, FA YEUNG NIN WA ou LIBERTY HEIGHTS c’était déjà lui ! Il est totalement en phase avec la poésie du cinéaste. Des mises au premier plan de lieux, d’objets et, accessoirement, de comédiens. Beaucoup de mouvement même dans les plans qui peuvent paraître posés, je pense notamment à la petite horde de convoqués qui avance dans le couloir du lycée. Ca c’est carrément impressionniste ! Comprenez l’osmose : si le cinéma n’existait pas, Gus Van Sant serait sans aucun doute un peintre impressionniste, de ceux dont la poésie vous émeut par ce qu’elle a de plus indicible.
Le skate-board c’est aussi (et avant tout, je dirais) la notion d’équilibre, d’harmonie entre les différents points d’appui. Gabe Nevins est en demande de réappropriation de ses propres particules élémentaires, une demande qu’il ne sait pas formuler. Pourtant il l’attend, notamment de la part de sa copine Taylor Momsen. No way, celle-ci ne le voit pas. Figurer, s’incarner dans les yeux et les mots de l’autre. C’est pour cela que Gabe ne fait pas partie de ces adolescents à problèmes dont ELEPHANT brossait le portrait. PARANOID PARK en est très éloigné, ses stigmates sont d’un ordre tout autre, quoi qu’en puissent dire toutes les critiques (y’en a qui doutent de rien, c’est rafraîchissant !). Evidemment, en parcourant le film en travers nous comprenons aisément qu’ils se soient fait abuser par le lycée, un meurtre, l’adolescence… Il y a une scène d’une importance capitale qui nous révèle toute la dialectique du film. Là encore, attention mise en scène ! C’est lorsque Lauren McKinney en vélo trouve Gabe étendu sur le béton. Ils repartent ensemble, elle sur son deux roues et lui se faisant tirer sur sa planche à roulettes. J’aime bien faire des phrases ambiguës, comme ça. Evidemment, ce symbolisme démontre toute l’inutilité du personnage de Taylor Momsen et souligne les atouts de celui de Lauren McKinney, la figure forte. C’est elle qui donne l’impulse. C’est elle qui répond à la demande de Gabe, entendue inconsciemment. Rien d’étonnant à ce que les quelques conseils qu’elle lui donne résonnent en lui comme des éléments salvateurs. C’est le montage qui donne de l’impact là où le réalisateur décide d’attirer notre attention. En effet, il met fin à la scène par un montage très sec qui permet aux mots de ricocher et donc de tisser leurs synergies. Grandiloquent par le style ! Dionysiaque, mes amis ! C’est ici le point de départ de tout le film. Tout le talent de Gus Van Sant réside dans cette aisance à développer cette problématique avant de la poser. Bien que l’on puisse concevoir PARANOID PARK d’un point de vue non chronologique, il se développe surtout en fonction de thèmes et d’approches communes indépendantes du temps. C’est ainsi qu’une fois les questionnements clairement définis (je parle de cette scène à six roues), Gus Van Sant n’a plus qu’à conclure son film sur l’évidence qui s’impose à Gabe : brûler ses écrits. Libéré avant que l’enquête de police ne s’achève. Encore une musique sublime pour ce moment de grande poésie amère. Comme on dit quand on ne sait pas quoi dire, tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Ou paraplégique.






