Vous qui écoutez régulièrement mes soliloques, il est une chose (et vous l’aurez remarqué à maintes reprises) qui m’en soulève une sans bouger l’autre, c’est d’être aussi précis que possible à travers le symbolisme de mes textes. Je ne rechigne pas à expliquer pourquoi j’aime tel ou tel film, ou quels sont les éléments qui font de cet autre une œuvre complètement ratée. Avancer des arguments est le principe essentiel qui permet de comprendre ce qui se joue en vous lorsque vous regardez un film. Essayer d’être en synergie avec son moi. Mais je déteste être explicatif quant aux références qui émaillent ces écrits. Mots obscurs ou passages dénués de sens ? La réponse vous appartient. Il existe plutôt un ensemble d’éléments de réponse. Référence à un vécu personnel mais aussi transfert du lecteur. Fragments où j’espère que vous flottez sur un océan de sensations.
Je précise ce que vous aviez déjà compris pour que vous soyez sûrs que l’ambiguïté ne sera pas aujourd’hui à travers les films dont je vais vous parler, mais bien à travers ma vie personnelle et très privée. Si privée que c’est elle qui m’empêche de bâtir une littérature explicative. Nommer les choses serait concourir à un usage restreint des quelques lignes qui s’extirpent de mon clavier chaque semaine.
Introduction pour qu’au point final vous ne soyez pas perdus et ne vous demandiez ce que j’ai bien pu vouloir dire.
Je suis franc, carré et glacial. Cela m’empêche de mentir. Dommage. Parfois, je me dis que je devrais…
Ma psy me dit que je lui fais penser à Will Hunting. Espérons qu’elle se trompe lourdement.
Donc, allégorie avouée : je ne vais vous conter qu’une seule et même histoire, celle d’une jeune fille blonde qui voyait des illuminations partout. Mais il y avait une lumière qui brillait encore plus intensément…
Que vous le croyez ou non, il existe un
autre monde. Un monde parallèle où tout ressemble à s’y méprendre à ce que nous connaissons ici, à l’exception d’une faille qui permet à quiconque la trouve, de se projeter dans le parcours de sa
vie. De le diriger, aussi. La jeune fille n’avait jamais entendu parler de cette faille. Elle croyait que son but était de continuer à se balader sur le chemin classique que son destin
lui indiquait. Pas d’idées précises concernant l’amour, pas de solutions précises à apporter face à sa recherche du bonheur. Elle se contentait d’être persuadée que tout arriverait un jour
et qu’en attendant il lui fallait gagner ce mérite.
Un jour, DONNIE DARKO croisa son regard. Elle compris le chemin parallèle. Début de la réflexion concrétisée par l’exploration de ses
rêves. Dans DONNIE DARKO, là où Jake Gyllenhaal devrait rêver, il est appelé par un guide qui lui explique qu’il existe bien un chemin, mais qu’il est seul à décider ce qu’il
peut y rencontrer. Cela fit sens. Le processus d’identification devient alors complexe. Elle trouve Jake Gyllenhaal magnifique. C’est vrai, il l’est. Mais sa sœur l’est encore plus. La fraîcheur
de son jeu contraste à merveille avec la noirceur apparente de Donnie. Formidables sont tous les comédiens de DONNIE DARKO. Et pourtant, leurs compositions paraissent bien
anecdotiques face à la richesse du film. C’est cette dernière qui fit comprendre à la jeune fille la complexité (ce qu’elle avait pris uniquement pour quelque chose de compliqué) des
ramifications qui forment sa destinée. Le plexus. Tout est lié. Dans DONNIE DARKO, la clef vient de la période où se situe l’action. Richard Kelly a
volontairement choisi de replacer cette histoire dans un contexte où un changement fort s’opère. La fin du reaganisme avec les dérives arrogantes qu’il a engendré. Les Etats-Unis se réveillent.
Brouillard matinal et début de la fin des libertés individuelles. On envoie les jeunes se faire soigner par des psys qui les gavent de pilules, on installe le règne de la peur, ce qui va bien ou
mal devient une décision hiérarchique etc. C’est étonnant que ce sujet n’ait jamais été abordé de cette manière auparavant.
Dans sa mise en scène, le réalisateur décide de ne pas appuyer mais de signaler cela par une omniprésence de détails qui
trahissent cette période (on boit du Pepsi à table, les drapeaux américains sont des éléments de décor quasi insupportables, la photo de Ronald Reagan derrière le proviseur, les références au
cinéma de Spielberg, Zemeckis etc.). Voilà pour la situation dans laquelle se trouve la jeune fille lorsque le film démarre. A cela viendra s’ajouter le mal de vivre de Donnie, la multiplicité
des éléments qui se recoupent (la voiture de Frank qu’il croise dès le début, le prénom Frank qui revient sans cesse, la couleur rouge qui annonce la mort etc.), une réflexion complexe sur la
religion et une théorie encore plus complexe sur les mondes parallèles. Nous pourrions alors comprendre que le film s’assemble à la fin comme une sorte de puzzle où tous les éléments ont leur
place, où les moindres les détails trouvent une raison d’être détails. Mais l’image n’est pas tout à fait juste. Le film est bien plus construit comme un accident. Pour qu’il y ait accident, il
faut une somme de facteurs qui convergent vers l’avènement du caractère tragique. Lorsque les éléments du puzzle s’emboîtent, c’est une avancée toujours plus concrète vers l’accident. C’est ainsi
qu’à la fin, le réacteur, qui n’avait aucune raison d’existence au début du film, devient le vecteur de tout ce qui va découler de cette histoire qui recommence. Le film devient logique. Logique
aussi que la jeune fille considère sa vie comme un accident. J’ai aimé panser ses blessures. Mais je ne suis pas toujours là. Et je ne veux pas être assujetti à ce rôle.
DONNIE DARKO est vraiment un film époustouflant. Il y a du cadre, il y a de la mise en scène (magnifique faux
plan-séquence lors de l’entrée de Donnie dans son lycée), un travail sur le son toujours très bien calibré, du montage (excitante la manière hypnotique dans laquelle nous entraîne la scène où
Jake Gyllenhaal frappe avec la pointe de son couteau), des comédiens débordant d’ingéniosité, un scénario étoffé, une musique en parfaite adéquation avec le sujet et une photo cinq étoiles. Nous
pourrions croire que le film comporte plusieurs niveaux de lecture, il n’en est rien. Le scénario est tellement développé que ce sont tous les éléments qui s’imbriquent entre eux qui font le
film. Or, ils sont tous en étroite coordination. Comme dans la vie. Le génie de Richard Kelly a été de pouvoir les combiner dans cette histoire en faisant en sorte qu’aucun ne soit plus important
que les autres. De ce fait, le film est absolument logique de A à Z. L’obscurité provient plus d’un manque d’explication scénaristique. La théorie abordée aurait sûrement gagné en clarté si le
film avait duré deux heures et demie. Le film peut-être moins. Le manque de réponses aux questions que nous sommes en droit de nous poser concernant la passage d’un monde à l’autre et la
possibilité d’influer sur l’un d’eux, crée comme une aporie qui relègue la théorie à une idée bancale. Discutable, probablement. Peu plausible, encore plus. Mais sûrement pas bancale. Et la jeune
fille sent bien qu’il lui manque juste d’avoir un peu de recul sur elle-même, juste quelques révélations sur le temps qu’elle passe sur cette planète, pour subir une libération.
J’aime m’extasier devant la beauté qui contemple le sublime. Comme un lien de parenté qui serait au-dessus de toutes les critiques, aussi justes soient-elles. Il y a des choses que même les mots ne parviennent pas de démontrer. C’est fou comme des personnes peuvent être liées pour la vie sans qu’il y ait trop d’explications rationnelles à apporter. Dans ses ratiocinations, DONNIE DARKO démontre tout le contraire. Le visuel se veut empirique, mais c’est un acte impossible. Trop de choses nous échappent. Ce que je sais c’est qu’elle est présente à chaque instant. Elle est l’entité liquide qui émane de mon plexus et moi le lapin géant qui énonce quelques apophtegmes divinatoires. Elle me cache dans un coin de son subconscient comme un secret encore inavoué. Parfois, quelques sentiments profonds sont encore capables de lui parcourir l’échine. Nous vivons alors en cœur, capables de considérer DONNIE DARKO comme un film brillant. Mais il existe encore plus lumineux que l’œil du lapin, frappé à l’arme blanche.
DONNIE DARKO, c’est cela : l’impression qu’il existe quelque chose de plus fort que tout, une puissance déiforme à la
force indescriptible qui scelle les baisers de la jeune fille sous un sceau cordiforme.
La grande question demeure : « Sommes-nous tous manipulés ? ».
J’ai eu de la chance de pouvoir vivre quelques instants magiques avec elle. J’en vivrai encore certainement d’autres. Ce que j’aime par-dessus tout c’est les mots qu’elle murmure à mon oreille lorsque je la serre fort contre moi, et qu’on croirait qu’un voile nous enveloppe et se resserre peu à peu. L’amour peut provoquer une sensation d’étouffement.
De l’étranglement dans MURDER SHE SAID de George Pollock. Grand inconnu du cinématographe, ce qui s’explique par la faible mise en scène de son film. Il ne repose que sur le roman d’Agatha Christie, et un peu sur le jeu de Margaret Rutherford, qui campe une Miss Marple extrêmement crédible. Attention ! Miss Marple n’est pas un personnage, c’est un caractère. Et quand on est l’héroïne d’une intrigue policière, on ne peut qu’être assaillie par une foule de bons sentiments qui ne laissent la place à aucun défaut. C’est l’une des premières leçons que la jeune fille a tiré de ce film. Fadeur de l’image trop lisse. Apprendre à casser des miroirs. En revoyant SUPERMAN, le principe semble faire figure de relais. Le super-héros devient insupportable par le manque d’irrégularités dans son profil. Juste un caractère. Impossible de faire preuve d’adoration envers quelqu’un dont on ne connaît rien.
Les 25 premières minutes du film sont un véritable chef-d’œuvre. Tout fonctionne, et ce grâce à un rythme aussi efficace que celui du début de 2001 : A SPACE ODYSSEY. Ensuite, lorsque le film essaie de s’assimiler à la bande dessinée, SUPERMAN fonctionne moins bien, la faute principalement à un humour trop simpliste (restes évidents de la parodie que devait être le film) qui n’a pas sa place ici, notamment chez les ennemis de Superman. Qui plus est, Superman est vide de toute profondeur scénaristique. Bien sûr, on peut très bien traverser la vie en ne s’intéressant qu’au superficiel, en n’ayant aucune forme de désir profond. Car il y a une différence entre aimer et savoir pourquoi l’on aime. De la recherche de la lumière naît la découverte de son rayonnement intérieur. Ne relègue pas ton talent à une catégorie mineure, tout comme le film de Richard Donner ne s’adresse qu’au potentiel magique de fantasme héroïque enfoui en chacun de nous.
La lumière vient du fond, lui disais-je. Mais il y a plus intéressant. Il y a
l’ombre que cache la lumière.
C’est dans ce dont personne ne parle que réside le mystère de la vie.
On peut alors commencer à entreprendre une quête sans fin. Il n’est jamais une seule période où l’on se connaît parfaitement.
La peur, pour commencer. Car tout débute par un échec. Se servir de ce que l’on a vécu. Tirer des leçons. Premier exemple : ART SCHOOL CONFIDENTIAL. Nouveau film de Terry Zwigoff, à qui l’on doit le surprenant GHOST WORLD. Cette fois-ci il se perd un peu dans la réflexion que l’on sent un peu sienne, sur le processus de création et l’exploitation de son talent artistique. Discours convenu, mise en scène paresseuse. Le tout manque de fluidité pour paraître palpitant (sans faire référence au rythme). Tiens, une parenthèse. Où est-il le temps où il en faisait des kilomètres avec plusieurs idées dans une même phrase ? On ne comprenait pas plus, mais au moins le style était lourd et ça, c’était passionnant.
Aussi peu intéressant soit le film, il n’en reste pas moins honnête dans sa conception, car fait avec un grand cœur. Et même s’il ressemble à beaucoup d’autres, Elle en tire au moins la leçon qu’un film ne se définit pas par ses ressemblances mais par les évocations qui heurtent nos sensibilités. Elle me fait rire lorsque ses yeux scintillent de tant de découverte.
Elle est entrée dans mon cœur. La porte s’est refermée ; je vois encore les interstices qui irradient.






