La ligne de coke ou
la place de ciné ? Au vu des prix que pratiquent certaines enseignes labellisées cinémas, il semblerait que le gramme du divertissement se consomme plus facilement avec une paille
qu’avec du pop-corn. Suite à la mise en service de leurs cartes illimitées (qui ne servent que l’uniformisation du paysage culturel), personne ne s’est interrogé sur la rentabilité des grandes
surfaces U.G.C. et autres Gaumont. Comment diable pouvaient-elles rester compétitives lorsque moins d’argent rentrait dans leurs caisses ? Le cinéma illimité débarquait.
« Illimité », voilà encore une belle arnaque puisque ces lieux ne peuvent pas vous offrir plus de séances qu’ils n’en proposent. Un film est en général programmé 4 à 5 fois par jour et
basta. Le cinéma illimité n’existe donc pas en France. Jolie preuve de publicité mensongère. Elle se concrétisait de cette manière : pour une personne qui allait plusieurs fois par mois au
cinéma, ils proposaient désormais une carte avec un tarif de moins de 20 euros qui permettait un accès illimité aux films à l’affiche. En deux séances la carte était déjà quasiment rentabilisée.
Mais là où cette personne dépensait largement plus de 20 euros par mois, comment faisaient ces grands groupes pour récupérer ce manque à gagner ? Ceux qui dépensaient moins paieraient pour
eux, me rétorquerez-vous. Certes, vous répondrai-je. Mais cela ne comblerait qu’une infime partie de cette évaporation pécuniaire. Si vous déboursiez moins de 20 euros en cinéma, il fallait être
sacrément myope des neurones pour payer quelque chose plus cher que ce dont vous auriez l’utilité. Ca vous plaît jusqu’ici la conjugaison qui change tout le temps ? Ces grandes
figures ont donc eu cette idée lumineusement radioactive de se faire subventionner. En augmentant leurs prix, elles créent un effet tout à fait nouvellement concurrentiel entre les diverses
offres de divertissement. Plus le prix des places de cinéma augmente et plus les spectateurs se laissent dériver vers les rives d’autres formes d’épanouissement. Et la consommation de cocaïne de
repartir en force. Les trafiquants reversant une partie de leurs larges bénéfices à nos amis qui aiment tant le cinéma que leur politique tarifaire sert aimablement la tangibilité du vieil adage
qui veut que pour avoir une chose de qualité il faut y mettre le prix. Si, si ! La preuve, j’ai un pote qui s’est tapé Paris Hilton pour 20 dollars ! C’est ainsi que certains
cartels ont commencé à maintenir les cinémas parisiens sous respiration artificielle. Le milieu du cinéma a le nez dans la poudre, c’est bien connu. C’est donc tout normalement, en tant qu’étape
suivante, qu’elle (la poudre) s’est octroyée les dernières parts du capital, contrôlant ceux qui le faisaient (le cinéma) et maintenant ceux qui le dirigent (euh… Le
cinéma ?).
Pour maintenir cet état de fait qui arrange tout ce joli monde, les prix pratiqués ne sont pas prêts de baisser. A une lettre près c’était le drame ! Dans notre grande enquête annuelle, nous vous annoncions l’année dernière qu’une place de cinéma à Paris coûtait en moyenne 8 euros et 84 cents. Nous faisions cependant une césure entre les séances en journée et celles du matin. Ces dernières faisaient alors baisser le tarif à 5 euros et 54 cents. M’étonnerait pas qu’il ait encore gueulé contre ces prix prohibitifs ! Aujourd’hui nous avons ressorti notre belle calculette Galaxy 40x de Texas Instruments (la classe !), et grâce à notre système très élaboré (suivant un principe dont la simplicité dégoûterait même Stephen Hawking) nous avons procédé à une réévaluation de ces indices. De cet indice devrai-je dire, car nous avons mergé la moyenne de toutes les séances. Après tout il n’y a aucune raison de faire en sorte que les séances du matin subissent un ostracisme qui n’a pas lieu d’être. Seule l’envie d’aller au cinéma et la possibilité d’accéder à une salle devaient être prises en compte, et cela ne joue aucunement sur l’horaire. Il en résulte donc que pour aller au cinéma à Paris, vous débourserez en moyenne 8 euros et 60 cents !!! Eh oui, il faut bien que les dealers gagnent leur vie eux aussi ! Cela reste évidemment extrêmement cher pour un seul film quand nous savons le nombre de nouveautés qui voient le jour chaque semaine. Du vol, voilà comment cela s’appelle. Alors, au milieu de tout cela, me voici avec mon doigt brandi (parfois c’est autre chose), me levant tout doucement de mon fauteuil en rottin et m’adressant ouvertement à ces quelques personnes à la figure (ou au nez, je ne sais plus) enfariné. Me voici avec ma grande proposition à laquelle, je le sais, nombre d’entre vous ne manqueront pas d’adhérer. Une proposition si évidente qu’elle va relancer la fréquentation de nos salles et pourrait même aller jusqu’à booster la créativité de toute cette activité. Puisque ces personnes semblent si bien s’entendre, je propose que, désormais, avec notre place de cinéma nous soit offerte une ligne de coke. C’est commerçant, il y a l’amour du geste, et tout le monde s’y retrouve.
C’est bon de savoir que mon cerveau sera étudié par la science quand je serai mort !
Comment se divertir en région parisienne. Second volet. Le marchand de sable nous fait savoir qu’il distribuera dorénavant de la cocaïne. La nuit va être longue. Comme disait la jeune mariée. Alors que son mari rajoutait : « Et pas que la nuit ! »
Et si nous allions nous faire une toile ? Qu’y a-t-il en ce moment au cinéma ? Euh… Du pop-corn ? Puisqu’il est question de fric, allons voir un film
qui en parle. SICKO de Michael Moore. Et quoi de mieux qu’un petit tour dans notre très cher (mais aussi très cher, puisque c’est ici que l’on
trouve la séance de cinéma la plus onéreuse sur Paris : 11 euros !!!) Pathé Wépler.
Michael Moore, petit échotier cinématographique, nous refait le coup de la raison du plus fort. Rien de neuf depuis La Fontaine. Moore prend le parti des opprimés et dénonce les injustices. La Croix Rouge à lui tout seul. Gandhi qui serait tombé dedans quand il était petit. Qui peut encore douter du bien fondé de sa philanthropie, de son élan de solidarité ? Prêcher le juste, prêcher l’égalité des chances, prêcher le respect, prêcher la fraternité, prêcher la tolérance etc. Presque des lieux communs tant notre vie de tous les jours se trouve confrontée à ces principes. La cause de Michael Moore est louable car c’est un projet universel. Elle l’est moins si l’on songe que toute injustice fait s’émouvoir une personne normalement constituée. Car, si l’émotion est le premier des buts recherchés au cinéma, il convient d’en débusquer ceux qui l’utilisent avec facilité. Certaines images de SICKO en sont directement issues, comme celles où la caméra s’attarde un peu trop sur des pleurs. L’idée c’est de faire du cinéma intelligent, diversifié, complémentaire, surprenant, mais faire pleurer avec de telles images tout le monde peut le faire à partir du moment où l’on sait appuyer sur le bouton « enregistrement ». Et le talent dans tout cela ? C’est ce qui sert la mise en scène. Ce qui fait la particularité d’un cinéaste. Mais ne résumons pas SICKO à cela. Ce ne sont que des passages anecdotiques, qui trahissent bien un point de vue, mais qui n’en démontrent pas toute la sémantique.
SICKO est un film très simple.
Un peu trop, d’ailleurs. Comme si son réalisateur avait voulu que tout soit compréhensible par tout le monde, qu’aucune velléité formelle ne vienne brouiller son discours. Dans un premier temps parce que son humour s’amenuise. Je ne dirai pas que son humour fonctionnait quand il était nouveau. Ce serait faux. Une chose est drôle ou elle ne l’est pas. Si elle l’est, elle continuera à l’être des années après. Chaplin est encore drôle alors que personne ne glorifie ce qu’il fait avec sa caméra. Il fallait s’être fait quelque claquage du cerveau pour dire cela à son époque. L’humour évolue, bien entendu. C’est pour cela que la nouveauté joue sur le plaisir de la découverte de l’humour, mais pas sur son impact. Ce n’est qu’une donnée anecdotique. L’humour n’est fait que de ruptures. Et la rupture n’a pas d’âge.
Autant j’avais commencé à le ressentir sur FAHRENHEIT 9/11, autant SICKO regorge d’aussi peu d’humour et cette fois-ci de moins bonne facture. Michael Moore met son propos de plus en plus en avant au détriment du sens artistique. Car rien ne vient rattraper cet affaiblissement. Manque d’humour, d’accord. Mais peut-être aurions-nous pu bénéficier d’une ambiguïté du montage, d’une éloquence narrative, d’une beauté des cadres… Que nenni. De ce point de vue, SICKO est un film mutique. Pour la beauté, cliquez ici.
Partant d’un cinéma aussi pauvre, Michael Moore le dépouille encore plus en lui apposant l’enseigne de cinéma documentaire. Et pas n’importe quel type de cinéma documentaire, celui que je déteste le plus entre tous : celui qui se réclame de la télévision. Cela devient rare de nos jours de tomber sur un film documentaire qui ait quelques exigences cinématographiques. La plupart sont mal cadrés et sans lumière. Ils ressemblent aux vidéos de vos vacances cet été au camping « Les Roquilles » de Palavas-les-flots. Je fais du documentaire, tu fais du documentaire, il fait du documentaire, nous faisons du documentaire etc. Et j’allais oublier la fameuse mini DV livrée dans le kit. On tourne sans discontinuer, finalement sans trop savoir quel est le sujet du documentaire. C’est l’exemple même du cinéma discount sur lequel j’aime cracher ! Le WOODSTOCK de Michael Wadleigh a tout de même une autre gueule ! Vous l’imaginez filmé en DV ?! N’en jedez blus, je grois que je bais bobir !!!
Il faudrait encore parler de la musique additionnelle pour corroborer tout ce que nous venons de mettre en évidence. Images de France ? Mais quelle bonne idée de les accompagner d’un petit air à l’accordéon !!! Michael Moore nous a au moins épargné le béret et la baguette (il y a le vin, je l’ai vu ! Il y a le vin !!!) ! Pour Londres, ce n’est pas l’hymne national, mais presque. Nous nous attendons à voir surgir la reine et ses sujets à chaque coin de rue. Mais le pire du pire c’est tout de même le recours à l’Adagio de Barber pour relever toute la tristesse des images. Ca, c’est du putassier, du vrai. En fait, je pense qu’il s’agit de second degré (sauf pour l’Adagio). Comme si nous plaisantions entre nous sur les fast-foods américains, sur les kilts des écossais, sur la mafia italienne, sur le SIDA africain ou encore sur les hémorroïdes de Florent Malouda. Hélas, dans SICKO, ce second degré tombe complètement à l’eau. Pour qu’il fonctionne il aurait fallu que l’intention soit un peu plus grossie, savamment décalée, pour que le clin d’œil s’opère. Au lieu de cela, le résultat final ne correspond qu’à ce qu’aurait fait un mauvais cinéaste qui serait tombé dans les clichés les plus éculés. A une lettre près c’était le drame !
Ce qui pose question, chez Michael Moore, ce sont les zones obscures, les ellipses qui cachent on ne sait quoi.
Michael Moore ne fait jamais l’apologie d’un quelconque parti, si ce n’est le sien. Quand les uns méritent qu’on leur tape dessus, il tape. S’il faut cogner sur les autres, il cognera aussi. Antisocial, tu perds ton sang froid ! Dans SICKO, la perversité du système de santé américain semble née et entretenue par la cupidité conservatrice. Et les démocrates ont le beau rôle puisqu’ils sont montrés comme les seuls à avoir essayé de contrer le système mis en place. C’est tout le passage qui concerne Hillary Clinton, qui avait tenté d’effacer les injustices. N’ayant pas réussi dans son combat, elle a fini par terminer seconde au classement des personnes les mieux payées pour se taire sur le sujet. Mais entre temps ? Un bon vieux raccourci des familles qui jette le flou sur ce que Moore souhaite prouver.
Dans sa construction, SICKO fonctionne selon le bon vieux principe narratif qui vous pousse du point A au point B pour finir au point C. L’inénarrable Thèse -
Antithèse - Synthèse - Foutaise. Plus précisément, le film se veut comme une réflexion. C’est lorsqu’il s’aperçoit que quelque chose ne fonctionne pas dans le système de santé américain
que Michael Moore demande à tous les patriotes si eux aussi ont connu plus que des déboires : de véritables injustices. Lorsqu’il se demande comment cela est possible, il remonte à la
filière des assurances. Lorsqu’il se demande comment cela a bien pu commencer, il remonte jusqu’à Nixon. Si c’est politique, il doit en conclure que c’est pour le bien du peuple américain et que
cela doit être pareil ailleurs. « Ailleurs », cela résonne en lui et le voici parti pour le Canada, puis l’Angleterre, la France… Le film se poursuit selon le même principe.
Un premier élément amène le second puis le troisième etc.
Nous pourrions dire que le film est structuré, mais plus que cela, il s’agit en fait d’un film qui s’apparente plus à une fiction qu’à un documentaire. Tout est très étudié chez Michael Moore. Il
sait pertinemment où il veut en venir dès le moment où il choisit l’idée de départ. SICKO est un film au raisonnement inductif. D’ailleurs, Michael Moore réfléchit lui-même dans
ce film. Il n’hésite jamais à dire ce que tout ce qu’il apprend signifie pour lui et la manière dont cela influe sur lui. Et il le fait de deux manières. Par sa voix off ; là, c’est très
net, c’est écrit de A à Z. Et aussi en assénant des répliques comme des réparties naturelles. En fait, elles ne le sont pas ; tout est scénarisé. Il ne sait juste pas à quel moment il va
devoir les placer. Ainsi, à chaque fois qu’il s’étonne du mode de fonctionnement dans un autre pays, rien ne sort spontanément. Il savait exactement ce qu’on lui dirait et qu’à ce moment-là il
devrait s’étonner (ce qui a pour effet de faire surenchérir la personne en face de lui). C’est pour cela qu’il essaie de figurer au minimum dans le champ. Les rares fois où cela arrive, et si
nous sommes assez attentifs, nous pouvons remarquer qu’il ne joue vraiment pas bien le naturel que requiert la situation. La voix-off, elle, a pour effet de lier les différentes parties entre
elles et donc de diriger son parti pris. Cela a aussi pour but d’intégrer de l’humour. C’est de la mise en scène, comme dans le gag de fin, mais aussi comme les différentes personnes qui trouvent
ses questions incongrues lorsqu’il se présente dans un hôpital anglais. Via les rires de ces personnes, résumant ses entrevues, sa voix-off nous dit que ces gens se riaient ouvertement de lui
lorsqu’il s’étonnait qu’ils ressortissent de l’hôpital sans rien payer. Légère nuance de l’écriture, tout cela lui sert la soupe puisque ce n’est évidemment pas écrit. Là c’est bonus, c’est
cadeau. C’est du documentaire mais c’est exactement ce qu’il espérait recueillir comme réactions pour étayer son propos ! Exactement comme lorsqu’il découvre le cashier. Michael Moore sait
auparavant qu’il trouvera un cashier dans cet hôpital. Hors, la séquence est filmée comme s’il le découvrait. Mise en scène plutôt sympathique, oui, mais écriture préalable !
A ce moment-là, SICKO n’a plus de documentaire que l’image numérique tremblotante trimballée vaille que vaille.
Comment tout cela se passe-t-il ? C’est très simple. Quelqu’un renseigne Michael Moore de la manière dont cela se passe dans les hôpitaux anglais et il n’a plus qu’à organiser sa structure narrative pour mettre en scène son film. « Discuter d’abord avec un médecin pour qu’il nous dise qu’en Angleterre cela ne se passe pas du tout comme on nous le dit aux Etats-Unis. Ensuite filmer des personnes quittant l’hôpital et leur demander combien ils vont payer. Se rendre au cashier pour terminer sur une note humoristique. » Lorsque Michael Moore pose des questions au médecin il sait ce qu’il va lui répondre. Lorsqu’il demande aux hospitalisés à combien va se monter leur séjour, il sait exactement ce qu’ils vont lui répondre. Enfin, lorsqu’il s’adresse au cashier et lui demande à quoi il sert, il sait toujours ce qu’il va lui répondre. Il ne lui reste alors plus qu’à monter son film comme il l’entend. Cette manière de faire est totalement visible lors de l’épisode français. A Paris, il rencontre un groupe de jeunes américains vivant en France. Selon le même principe, il les interroge sur le système de santé du pays. Les jeunes ont l’air de lui révéler tout ce à quoi nous avons droit lorsque nous sommes malades, et même plus. Evidemment, lui, il sait très bien comment cela se passe puisqu’il est en train de faire un film dessus. Si tout se passait exactement comme aux Etats-Unis, très bien, le monde tourne partout de la même manière, on paie une fortune pour se faire soigner, tant pis pour les pauvres, z’avaient qu’à pas être pauvres, merci pour l’info, poignée de main, bise à la femme, caresse au chien (et pas l’inverse), on rentre chez soi, camomille, une claque sur les fesses et au lit. Fin du film. Ce serait trop beau ! Ce que l’on voit dans cette séquence c’est que le groupe d’américains lui apprend tout de même quelque chose : en France, une femme qui vient d’avoir un enfant à droit gratuitement à une aide à domicile. Et la personne qui vient l’aider peut même faire sa lessive si elle le lui demande. Michael Moore est estomaqué. Le plan d’après, il a pris rendez-vous avec une jeune femme, chez elle. Il y a aussi son bébé et la personne employée par l’Etat. Là, Michael Moore met en scène ce qu’il vient d’apprendre, de manière prétendument drôle. Une seule chose différencie cet acte des épisodes précédents : Michael Moore a gardé la scène où il apprend le fait. Cela nous interroge puisque jusque-là il s’était ingénié à ne surtout pas divulguer ce qui allait se passer dans les scènes à venir, en ne laissant au montage que ce qu’il semblait découvrir. Effaçant au passage tout le caractère prémédité de SICKO. Eh bien s’il a gardé cette scène, c’est qu’il y a une raison. Il est obligé de la mettre s’il veut garder toute la pertinence du gag qui clôt le film (pas si drôle que ça, soit dit en passant).
En essayant de dissimuler l’élaboration de SICKO, Michael Moore ne cherche qu’une chose : ne pas donner raison à ses détracteurs. Ceux-là même qui lui reprochent d’être anti-Bush, de faire des charges malhonnêtes, de diaboliser le président américain. Mais c’est pourtant ce que sont ses derniers films, des actes politiques anti-Bush, et qui plus est malhonnêtes (uniquement par moments, c’est de là que naît toute l’ambiguïté Moore) puisqu’il s’agit de films de propagande. Lui-même le revendique. C’est comme s’il l’assumait face à ses détracteurs, pour leur prouver qu’ils ne pourront pas le paralyser dans sa démarche, et puis qu’il ne l’assumait plus du tout artistiquement. Cela en dit long sur le public américain…
Le générique de fin débute et déjà l’employée du Pathé Wépler s’insère dans nos rangées pour vérifier si les spectateurs qui ont pris peur dès l’apparition des premiers noms sur l’écran (« Si je vais au cinoche c’est quand même pas pour lire sur un écran ! ») n’ont pas généreusement renversé leur pop-corn ou oublié leur mère-grand.
Il n’y a pas que le système de santé américain qui déconne.
Ca, c’était la salle 11. Avant cela, ils m’avaient mis
dans la salle 3, la semaine dernière, pour BOARDING GATE. Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne la connaissais pas. J’étais heureux à
cette époque. Je buvais du Benco, je faisais mes courses chez Super U, je prenais mes vacances dans le Dodécanèse, je voulais donner des prénoms composés à tous
mes enfants, je venais de finaliser mon inscription sur Co
pains d’avant, la vie était une fête, quoi. Maintenant, je suis un autre homme, ma vie est
fichue. Je sais désormais que la salle 3 du Pathé Wépler est une honte pour toutes les projections qui eurent, ont et auront lieu à cet endroit. Cette bande de… Ces espèces de… Ces gros… Je
capitule. Je ne trouve même plus d’adjectifs ou de mots assez grossiers pour qualifier les insupportables affronts que subissent les idiots qui continuent à fréquenter ce complexe. Si vous vous
rendez un jour dans cette salle 3 (mais j’en doute vu que même Paris Guide déconseille la visite de ce lieu perverti), vous remarquerez que l’ouvrier polonais qui était responsable du chantier de
ce cinéma, non content de subir tous les 15 jours une panne de secteur du lobe temporal, s’est aussi ingénié à rendre compte de la dyslexie des doigts qui avait auparavant frappé l’architecte,
principal responsable du désastre dont je vais vous faire part. La porte d’entrée de cette salle est aussi la porte de sortie. Comme il fallait bien trouver un endroit où la caser, ils n’ont rien
trouvé de mieux que de la mettre à droite de l’écran. Ce dernier étant logiquement (je m’en veux d’employer ce mot s’ils me lisent !) surélevé, le haut de la porte arrive au niveau du bas de
l’écran. Comme l’architecte n’est pas la moitié d’un con, il a fort heureusement bien conçu l’ouverture de cette porte, évitant qu’elle tape en plein dans l’écran lorsque quelqu’un l’ouvre. C’est
déjà ça. Mais qui devait s’occuper des normes de sécurité ? Manifestement, la liste s’est égarée dans la nature avec le bon sens inné qui garantit à tout un chacun le bon usage de son
intellect. Comme toute commission de sécurité impose que chaque porte de sortie soit signalée, au-dessus de cette porte existe un petit boîtier éclairé qui indique « sortie » et dont la
principale utilité est de vous signaler que, s’il y a le feu, ce serait stupide d’essayer de traverser un mur. Or, éclairé comme je viens de le préciser, il illumine tout le bas droit de l’écran
lorsque la salle est plongée dans le noir, la lumière effaçant tout ce qui est projeté à cet endroit-là. - Ce n’est pas Stanley Kubrick qui faisait refaire les salles de cinéma lorsqu’elles
n’étaient pas conformes à la projection optimale que requéraient ses films ? - Il est mort ma petite dame. Il est mort.
Pour en revenir au film d’Olivier Assayas, je trouve qu’il mérite mieux que l’élan de circonspection dans lequel la critique l’a fait mariné. Serait-ce donc à partir du moment où les choses se complexifient qu’ils arrêtent de faire leur boulot ? Ont-ils jamais commencé ? BOARDING GATE est un film où l’on n’entre pas facilement. Il recèle cependant de bien beaux trésors. A commencer par Asia Argento, que l’on peut adorer pour les mêmes raisons qu’on peut la détester. En ce qui me concerne, je la trouve absolument épatante. Peut-être pas forcément dans ce qu’elle essaie d’imposer. Sa personnalité instable, ses prises de risques, son insolence, son charisme sexuel et le caractère trouble de son aura physique en font une véritable artiste. Une artiste dans le sens où elle se trouve au centre de la création. Les formes qu’elle crée (le très beau THE HEART IS DECEITFUL ABOVE ALL THINGS traduit lamentablement chez nous par : LE LIVRE DE JEREMIE, ainsi que la composition vulgaire de la Comtesse du Barry dans MARIE-ANTOINETTE) sont aussi incarnées que celles qu’elle a inspirées. Muse des temps modernes. Les temps modernes, justement, voilà ce dont il est question dans les derniers films d’Assayas. Le réajustement par l’image. Voilà un cinéaste pas assez aimé, je trouve. Et c’est vrai, jusque-là, qu’à part FIN AOUT, DEBUT SEPTEMBRE, ses films ne me satisfont jamais pleinement. DEMONLOVER est pénible et LES DESTINEES SENTIMENTALES un ratage complet. A défaut d’aimer totalement ses films, j’aime son cinéma. Sa rigueur m’interpelle, son souci esthétique me surprend. Assayas est français et peut-être l’un des rares dans l’Hexagone à faire du vrai travail d’écriture cinématographique. Alors ses films sont rarement convaincants de bout en bout mais au moins le gars travaille, il propose, il donne à voir, quitte à finir dans le fossé.
BOARDING GATE ne va pas échapper à l’imperfection traditionnelle.
Sauver le film de l’incompréhension critique. D’abord par l’irrespect des règles balisées. Lorsqu’Assayas décide de changer la donne des genres, il déroute, forcément. Comment comprendre le film de thriller d’un point de vue contemporain ? Aux courses poursuites extravagantes et aux fusillades frénétiques, le cinéaste préfère un point de vue plus réaliste où l’action n’est qu’un recours ultime. Beaucoup de longues scènes, beaucoup de dialogues, pour recentrer le facteur humain. Il filme d’ailleurs avec une grande virtuosité les échanges entre Asia Argento et Michael Madsen. La caméra se veut très fluide, se rapproche des visages, accompagne les personnages (le montage est aussi fort intéressant lorsqu’il ne limite pas les champs contrechamps à ce qui est dit). Sa manière de s’insérer autour d’eux délimite des cadres où le pesant est signifié. Les gros plans sont aussi fort nombreux, chose qui me dérange profondément chez la plupart des autres réalisateurs. Pas ici. Pour la bonne raison qu’ils ont une véritable raison d’être. Assayas ne fait pas de gros plans pour la stupide raison que, comme ça, nous sommes au plus près des émotions des personnages. Philosophie télévisuelle ! Dans BOARDING GATE ils ont une fonction d’affrontement et de déstabilisation. Ils soulignent le caractère non figé sous-jacent qui nous suit tout au long du film. C’est d’ailleurs magnifiquement écrit puisque les deux protagonistes ne sont pas dans une relation définitive dans ce qu’elle pourrait avoir de refoulée. Voilà encore une notion qui différencie Olivier Assayas de ses confrères français. Là où la relation s’arrête entre deux amants, le petit film français élude toute la relation à l’autre. Tout s’évapore. Ce n’est pas le cas ici. Les vies émotionnelles intérieures prennent le dessus et ont raison des personnages, c’est notamment ce qui les mènera au sexe pour le sexe où se mêleront divers rapports pas forcément très sains. C’est une des forces du cinéma de Bergman, dont ces scènes se rapprochent énormément. C’est filmé comme du Bergman. D’où les gros plans. Ils ont exactement la même utilité que ceux du génie suédois. Ils puisent leur pouvoir dans l’intensité de ce qui entre dans le cadre. Même procédé chez Carl Theodor Dreyer, qui semble avoir plus influencé Assayas pour BOARDING GATE que Bergman. C’est ce que nous retrouvons dans cette lumière diaphane, un peu irréelle mais absolument magnifique. Voilà de quoi est capable Yorick Le Saux lorsqu’il se donne la peine de travailler correctement (se référer aux AMITIES MALEFIQUES).
Cette caméra qui bouge c’est surtout le reflet que rien n’est figé dans BOARDING GATE, comme en témoignent les flux de marchandises du milieu des affaires ou les partenaires qui vous trahissent (développant un puissant climat de paranoïa), ou même l’inquiétant aspect sous lequel les femmes sont utilisées. Plus personne ne sait trop qui est qui, qui devient quoi. Caractère qui s’amplifiera dans la seconde partie lorsqu’Assayas use de sa caméra comme d’un vibromasseur (encore une chose qui m’horripile !)
BOARDING GATE est un film qui n’éclot que très tard (avec le danger de perdre quelques spectateurs en chemin). Film sur l’instabilité qui débouche logiquement sur l’errance des plus désespérés. Le chemin s’allonge et la nuit s’épaissit. Chouette, le marchand de sable va bientôt passer !






