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Mardi 9 août 2005

            Patrick Bouchitey est un pervers. L’un des plus grands pervers assumés du cinéma. Au contraire de Lars Von Trier qui renvoie sa propre perversité sur l’humanité entière, faute de ne pouvoir l’exploiter.

Outre le grand acteur que nous connaissons, c’est aussi un réalisateur atypique qui nous avait envoyé en pleine face son précédent film : LUNE FROIDE. Une odyssée drôle et noire, bordée de nécrophilie. Un véritable plaisir d’audace et d’inventivité qui couronnait la folie artistique du cinéaste inclassable. Autant dire que nous attendions avec impatience le nouvel opus annoncé de cet homme qui évolue à contre-courant des modes et des préceptes. Cette fois-ci il met une fois de plus en image son côté pervers en s’attachant moins à la perversion qu’à la perversité. Un scénario machiavélique vient illustrer ces élucubrations fantasmées, qui nous replongent dans la même jouissance que nous avions eu à suivre les pérégrinations des acteurs de LUNE FROIDE.

IMPOSTUREIMPOSTURE nous entraîne aux côtés d’un professeur de littérature qui capture une de ses élèves dont il s’est approprié le roman. Le tournant d’une vie. Faire ce que chacun aimerait ou aurait aimé faire dans sa vie par le biais d’une imposture démoniaque. Se réapproprier son image (l’image qu’on a de soi et que l’on aimerait que les autres aient) et relancer socialement son existence. Construire son destin, réaliser ses rêves. Du romantisme. C’est cela. Bouchitey est un grand romantique. C’est d’ailleurs ce romantisme ambigu qui va naître de la relation qu’entretiennent alors le maître et l’esclave. Un romantisme qui se concrétisera par un acte sexuel psychologique, qui sera le véritable tournant du film. Portées par le vent, les graines blanches et duveteuses de pissenlit sur lesquelles Laetitia Chardonnet souffle symbolisent nettement la communion émotionnelle. De la même manière certains symboles sont un peu trop soulignés pour être honnêtes. Citons pour exemples, les oiseaux enfermés dans la cage et la « naissance » de Laetitia Chardonnet par la fenêtre du sous-sol. Cela alourdit un peu la mise en scène et rend démonstrative une histoire qui n’a pas besoin de se nourrir de ces traits appuyés.

Le respect que Bouchitey porte à ses personnages est une véritable ode à la perversité. La prise de conscience et la concrétisation de cet aspect sont un réquisitoire très violent contre les refoulements qu’exigent nos sociétés cloisonnées en matière d’acceptation de soi et, par là, de notre propre perversité. La concrétisation n’étant qu’une vision fictionnelle de cette appropriation.

La véritable question scénaristique qui nous percute dès le départ est : « Pourquoi est-ce qu'il ne la tue pas dès l’enlèvement ? » Ce qui aurait été plus crédible. Mais je crois qu’il faut rattacher cela au romantisme du personnage, dont nous avons déjà parlé plus haut, qui permet une compréhension de l’histoire plus sentimentale que réfléchie. C’est sur le même registre que l’on doit comparer le final de l’histoire et le retournement de situation qui s’opère (puisque le refoulement sera social et non personnel) et c’est aussi ce qui explique que Laetitia Chardonnet n’essaie pas de lui échapper lorsqu’ils croisent deux hommes pour la première fois.

Signalons que la véritable clé du film réside dans une citation d’Honoré de Balzac dont les vrais mots sont : « Le malheur est un marche-pied pour le génie, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l’homme habile, pour les faibles un abîme. »

            Sam Raimi est aussi un pervers. Il aime bien grimer outrancièrement ses personnages. La série des EVIL DEAD est un véritable petit musée des horreurs à elle toute seule. Voici sûrement l’une des rares trilogies où les suites s’améliorent à chaque fois.

THE EVIL DEADTHE EVIL DEAD est un petit film fait avec des bouts de ficelle qui ne se voient pas et qui a le charme de ces films faits entre potes, qui manquent de finition dans le détail mais qui sont bourrés d’une énergie fabuleusement créative. Le premier long métrage de Sam Raimi parle de viol. De l’idée du viol. Sexuellement, bien sûr, comment celui de Cheryl, qui subit le premier viol végétal cinématographique à ma connaissance. Ce qui constitue la plus belle scène du film, la plus réussie, la plus osée, la plus effrayante et la plus efficace du point de vue des effets spéciaux.

Alors, c’est vrai que les démons sont maquillés à la gouache, mais qu’importe ! Le film est parfaitement excessif sur bien des points alors pourquoi pas le maquillage… De toute façon, c’est ce qu’on veut voir : des monstres bien laids, du gore et du viol.

Sexuellement donc, disais-je précédemment (c’est la foire aux adverbes, aujourd’hui ?), mais aussi psychologiquement. Sam Raimi traite de l’idée qu’une entité s’approprie votre corps, votre esprit, en cohabitation périlleuse. La schizophrénie devient alors l’un des sujets qui découle de ces postulats. C’est notamment ce que nous verrons dans EVIL DEAD II lorsque Bruce Campbell aura à faire à son autre Moi devant le miroir, mais aussi dans le numéro 3 lorsqu'un sosie s'imiscera de l'épaule de Ash ou encore quand des minis Ash se matérialiseront et commenceront à le torturer. Sam Raimi pose la question de savoir dans quelle mesure nous sommes maîtres de nos actions et de nos pensées à chaque fois que nous pensons agir et réfléchir en accord avec nous-mêmes.

Je ne vais pas m’éterniser sur EVIL DEAD II qui est sensiblement un remake bourgeois du premier opus, mais notons que plusieurs modifications notables ont été apportées à l’histoire. Bruce Campbell se rend maintenant dans la maison possédée, uniquement avec sa copine et plus avec ses amis. Ce qui nous évite de croire dès le départ que nous aurons des dialogues tels que - Oh, les amis, c'est vraiment pas de chance que le van soit tomber en panne ! ou encore - Allons voir dans cette maison abandonnée s'il y a un vieillard hirsute qui nous attend avec une hache. A part ça, le viol en plein nature a bien lieu (enfin un réalisateur qui a du goût !), et même si nous pensions qu’il aurait été difficile d’améliorer cette scène, Sam Raimi semble aimer la difficulté et celle-ci le lui rend bien.

Cette deuxième version est nettement préférable grâce à sa photo plus éclatante et un son moins écrasé. Les moyens dont disposait Raimi lui ont aussi permis de peaufiner ses effets spéciaux et de réfléchir à des aventures bien plus perverses pour Bruce Campbell et son amie. C’est absolument délicieux ! Le troisième chapitre l’est encore plus. L’humour est poussé à son comble. Et Bruce Campbell, ici possédé par l’entité, apprend à réagir seul face aux obstacles qu'il doit affronter, ce qui n’amène pas forcément la réaction appropriée de sa part. Mais c’est un peu ça la vie, non ? Ash se retrouve en 1300 mais le véritable challenge est qu’il doit se comporter comme dans sa vie réelle. Agir en fonction de son potentiel. C’est la dure découverte de ce qui l’anime vraiment en dualité avec ce qu’il veut laisser transparaître. Educatif.

ARMY OF DARKNESS est bien plus maîtrisé et plus incisif. On ne s’ennuie pas un seul instant et que c’est drôle et pervers !!! Sam Raimi faisait déjà preuve d’un univers et d’un talent de cinéaste bien affirmés. La trilogie se boucle enfin après toutes les interrogations perverses de Sam Raimi et la perversité absolue de la version director’s cut est de laisser son personnage dans un désarroi et une angoisse suprême, le laissant tel un oublié du cours du temps. Fatal.

Terminons en n’oubliant pas de souligner les trois prestations absolument éblouissantes de Bruce Campbell, dont l’univers de Sam Raimi et le caractère complètement disjoncté de la trilogie ne pouvaient que magnifier l’interprétation. Un acteur que l’on rêve de voir et revoir mais qui ne trouve malheureusement pas assez de rôles à sa mesure. Perversité de l’univers hollywoodien impitoyable.LE TROU

            Jacques Becker est un pervers trop souvent oublié. La perversité dans laquelle il laisse ses personnages à la fin de son dernier film (!) est d’une noirceur cruelle et sans secours. LE TROU est le meilleur film de ce réalisateur qui décèdera un mois avant l’exploitation de ce qu’il ne connaissait pas encore comme étant sa dernière œuvre. C'est qui le plus pervers, là ? C’est un film qui n’a pas sa place dans les mémoires cinématographiques et qui, pourtant, mériterait d’être plus souvent découvert voire redécouvert.

LE TROU c’est la prison de la Santé en 1947. C’est aussi le seul moyen dont disposent cinq prisonniers pour s’évader. Le noir et blanc (voulu ?) de Becker est l'une des composantes essentielles de l’atmosphère qu’il élabore par de longs plans révélateurs du quotidien et de l’enfer carcéral. C’est aussi une déstructuration du temps qui s’écoule et qui les enferme plus chaque seconde, puisqu'impossible à matérialiser (aucun des détenus ne possède de montre). Un univers angoissant, étouffant, sclérosé et clos. Définitivement clos. Ce noir et blanc est une sorte de nuage de fumée qui s’épaissit tout au long du film jusqu’à les asphyxier. Ils savent que le compte à rebours a commencé. Le film n’aura de cesse de nous faire languir en nous faisant miroiter le moment où ils arriveront enfin à percer ce fameux trou et passer de l’autre côté. Les seules images que nous aurons de Paris seront une véritable bouffée d’oxygène, une respiration régénérante qui accentuera l’impact de la mise en scène sur notre identification. Car, malgré leurs actes, Becker réussit à faire naître de l’affection pour ces personnages qu’il nous révèle sous leur aspect d’homme et non pas de condamné. Un film âpre, sans musique, d’une sobriété sèche jusque dans le choix des comédiens que Becker a voulu non professionnels pour donner plus d’authenticité à cette histoire vraie. C’est presque du Bresson. Mon Dieu ! J’ai enbie de bobir…

On est bien loin d’une description à sens unique de l’univers carcéral comme dans le brutal LE DENOMME de Jean-Claude Dague, mais ce n’est pas non plus le propos du film. Le seul rapprochement que nous pourrons faire avec un autre film qui se déroule dans une prison est sans doute un film d’Alan Parker. La scène où la petite amie de Gaspard vient le voir au parloir c’est MIDNIGHT EXPRESS 19 ans plus tôt ! Perversité sexuelle. C’était un peu facile avec un titre pareil !

par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
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