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Lundi 15 août 2005

BULLITT            Il existe une certaine catégorie de réalisateurs avec qui nous avons grandi et qui ont acquis une place exclusivement sentimentale au sein de nos filmographies personnelles. Quel adolescent des années 80 ne rêvait de s’identifier aux personnages de John Hughes ? Il y aurait beaucoup à dire sur ce dernier dont le chef-d’œuvre THE BREAKFAST CLUB a rigoureusement changé l’image que les ados pouvaient avoir d’eux, en étant le premier à oser aborder de front le problème du mal être par l’exposition de leur ressenti et de leurs angoisses profondes. L’apport de John Hughes au cinéma contemporain est encore sous-estimé et d’une profondeur plus noire qu’il n’y paraît. Kevin Smith en est son digne représentant. Son avènement date étrangement de la période où John Hughes cessa de réaliser des films pour se consacrer à la production et à l’écriture de scénarii insipides pour des films débiles et abrutissants. Même si les sujets abordés par Kevin Smith diffèrent assez sensiblement, la forme et le fond ont en commun une recherche de public qui s’approprie le film par une identification facilitée par la justesse des rapports humains. L’évolution de la censure (dans les mœurs, non pas dans le cinéma américain !) a permis l’éclosion cinématographique du style de Smith. De la même manière que les films de John Hughes n’étaient censés être destinés qu’aux jeunes adolescents décervelés, ceux de Kevin Smith ne doivent s’adresser qu’à de jeunes adultes restés au stade prépubère, pour qui tout n’est qu’allusion sexuelle ou blague scatologique. Snoogans ! On peut s’indigner de cette hérésie médiatique en visionnant le très drôle AN EVENING WITH KEVIN SMITH où celui-ci répond durant plus de 3 heures 30 à diverses questions qui révèlent toute l’originalité et l’importance de son propos.

BULLITTDans un autre genre, John Carpenter a aussi laissé son empreinte sur mon adolescence par ses films de série B qui fonctionnaient comme des visions fantasmées de nos cauchemars contemporains. THEY LIVE est un petit bijou de subversion anarchiste qu’il faut absolument voir une fois dans sa vie avant d’être adulte. ASSAULT ON PRECINCT 13 est sûrement le premier de ses films que j’ai vu et son ambiance unique, sa réalisation très seventies et son propos hautement insurrectionnel ont produit chez moi un écho émotionnel qui s’est propagé sur la plupart de ses films. On ne peut pas effacer les images gravées sur nos cœurs. Et le remake de ce film par l’un des plus grands imposteurs de notre cinéma hexagonal n’avait rien d’alléchant et tout d’agréablement repoussant. J’aurais dû écouter ma première impression. Tous les personnages sont stéréotypés. Aucune harmonie, tout en force et jamais d’histoire. Jean-François Richet (je ne devrais pas citer son nom, tant pis) se contente de faire ce que lui a commandé le grand studio hollywoodien et puis c’est tout. Heureusement, c’était le mieux à faire que d’imposer des directives à un homme qui n’a aucune idée. C’est faible, pitoyable et rien du film de Carpenter n’est respecté. De la bouillie indigente a peine servie par des comédiens désolés de n’être pas dirigés de manière plus intelligente. N’allons pas plus loin. Ca, c’est fait. Comme dirait Terry Kevin.

            Rien de mieux qu’un bon polar pour se remettre de ces émotions crispantes. Je décide de revoir BULLITT. Bien m’en prit ! Le film est toujours impeccable avec son Technicolor magique. Steve McQueen est une vraie star et cinégéniquement parfait. Un très beau film, monté avec une précision redoutable (je crois qu’il a eu l’oscar d’ailleurs, tu peux vérifier Jean-François Richet, puisque tu n’as rien à faire ?...) puisqu’il ne s’embarrasse pas de descriptions inutiles et file à l’essentiel. Une atmosphère. Une grosse atmosphère. Une atmosphère d’auteur. Ce qui est rare d’ailleurs chez Peter Yates. Disons que cela est rare actuellement car BULLITT est le premier film de sa période américaine et ses premiers films seront effectivement des films d’auteur avec une exigence « grand public » qui finira malheureusement par le rallier entièrement à sa cause. Pourquoi ? Voilà une question qu’il serait judicieux de se poser, au lieu de se demander si les époux Villemin ont apprécié le film C’EST ARRIVE PRES DE CHEZ VOUS...

            Fait une chose qu’il m’arrive très rarement de faire : arrêté un film en cours de route. BAKHA SATANG de Lee Chang-Dong est ennuyeux et passablement hautain. Beaucoup moins malhonnête que ASSAULT ON PRECINCT 13, mais son histoire n’arrive pas à prendre son envol et meurt lentement avant d’être parvenu à sa fin. Ma patience avait été trop éprouvée par le film de Richet.

           BULLITT Et puis Arte diffuse encore des films d’auteur asiatiques en noir et blanc et en version originale en prime time. Cela mérite d’être dit et redit. C’est ainsi que jeudi dernier, nous a été resservi KUROI AME du vétéran Shohei Imamura. Une musique bien triste pour un film qui aborde la reconstruction après les bombes atomiques que l’Amérique a expérimentées sur le Japon. Mais une explosion d’optimisme particulièrement forte, grâce à ce réalisateur qui nous montre dès le début le souffle dévastateur de l’Eclair, au cours d’une séquence particulièrement traumatisante. Le reste du film l’est tout autant. C’est une fois de plus chaque population qui se confronte à son passé afin d’en exorciser les blessures. Et il est très intéressant de noter l’humilité qui se dégage de la réalisation : jamais les américains ne sont diabolisés. Une vraie déclaration d’amour comme le sont les films d'Imamura. Rappelez-vous AKAI HASHI NO SHITA NO NURUI MIZU où ce vieillard de 75 ans jouissait de la vie avec une sérénité confondante. Découvrir le plaisir de se faire éclabousser par de l’eau tiède…

            Le même soir sur France 3 : LES BONNES CAUSES de Christian-Jaque. Ca va pas de passer des soirées devant la télé ? J’ai un cousin qu’a fait ça en 89, il a chopé une méningite ! Un film étonnant, à découvrir. Avec Bourvil et Pierre Brasseur au meilleur de leur forme, et la sublime Marina Vlady, une rose dont la beauté des pétales fait ignorer les épines. Elle a été l’une des actrices les plus séduisantes et singulières de l’époque Bardot, ce qui l’éclipsa injustement. LES BONNES CAUSES lui offre le genre de rôle dans lequel elle excite toute notre attention, tout comme elle capte les regards dans son rôle le plus voluptueux : TOI, LE VENIN.

            ALONG CAME POLLY de John Hamburg est encore un film lourdaud, vulgaire et scatologique. Ben Stiller n’y va pas avec le dos de la main morte et s’autorise ce qu’il veut puisque le réalisateur est un très bon ami. Jennifer Aniston était plus intéressante dans THE GOOD GIRL, mais du moment qu’elle ne nous refait pas du « Friends », ça passe. Le seul rôle intéressant est celui de Philip Seymour Hoffman (l’un des plus grands comédiens américains actuels), irrésistible en star ringarde persuadée du talent qui l’habite et qu’il tente de faire éclore au sein d’une mâle assurance vouée à l’échec. C’est le seul intérêt du film. Nous noterons au passage le rôle du père de Ben Stiller, véritable pendant du personnage de Silent Bob, ce qui vient corroborer l'héritage de Kevin Smith dont nous parlions au début de cet article.

BULLITT            Cela ne m’a pas autant énervé que le film du piètre Richet, mais j’éprouvais quand même le besoin de revenir à un classique. Quoi de mieux qu’un bon polar pour se remettre de ces émotions crispantes ? Je reprends cette phrase parce que, allez savoir pourquoi, mais je suis revenu à BULLITT. Je trouvais ça pas mal de reprendre les mêmes mots. Vous comprenez ? Mais si ! Puisque j’ai revu le même film, je reprends les mêmes mots… Non ? Bon, c’est pas grave. De tout façon, comme dirait Terry Kevin…

Bien m’en prit ! Je m’attendais à revoir exactement le même film, mais il n’en fut rien. BULLITT n’est absolument pas un film qui se cantonne à la spectaculaire course de voitures en plein San Francisco, que tout le monde connaît. C’est cela, oui, mais c’est aussi beaucoup plus. L’histoire policière n’est qu’un vague prétexte. Evidemment, l’affiche prétend « qu’il y a de bons flics, qu’il y a de mauvais flics, et puis il y a Bullitt ». Le manichéisme américain est ici clairement affiché, mais pour mieux être exploité. La ligne de séparation n’est pas aussi nette. C’est toute la question qui est au centre du personnage incarné par Steve McQueen. Bullitt est un flic intègre, une sorte d’apologie du rôle du policier dans nos sociétés. De la propagande à peine déguisée de la police en tant qu’entité du respect de la loi et de l’ordre public. Mais là où le scénario et la mise en scène sont brillants c’est lorsqu’ils laissent une énorme place au quotidien du personnage et à la description de sa vie personnelle. Etroitement liée à sa vie professionnelle car son métier est un poids dont il n’arrive pas à s’affranchir. L’idée est que la moindre concession est un allègement conséquent de ce fardeau, mais un obstacle de plus au regard qu’il peut poser sur le miroir de sa salle de bains. Quel mélange de désappointement et de satisfaction lors de cette dernière scène où il rentre chez lui, qu’il ferme la porte de sa chambre où dort paisiblement Jacqueline Bisset, tel le respectueux gardien de l’ordre établi qu’il est, et qu’il se regarde ensuite dans ce miroir qui lui renvoie cette image implacable d’un homme qui a fièrement accompli son travail mais qui a amèrement abattu un homme ! BULLITTLa dernière image du film nous donne la clé sur une des questions qui hantent Bullitt : vaut-il beaucoup mieux que ces gangsters qui travaillent avec les mêmes accessoires ? Comment supporter l’affront de ce regard si ce n’est d’avoir sa conscience tranquille ? Et quelle difficulté dans le prix à payer entre un supérieur qui ne peut que difficilement couvrir son homme et un politicien aux relents déshumanisants voire racistes ! C’est ce qui est largement esquissé avec le Dr. Willard, renvoyé implicitement parce qu’il est noir. Cela donnera lieu à une très courte scène où l’on retrouvera ce dernier ainsi que Steve McQueen dans un silence et une compréhension mutuels chargés d’une déception bien douloureuse.

Chez Bullitt, toute la dualité se joue sur une acceptation. L’acceptation du monde dans lequel il travaille. Celui dans lequel il se renferme faute de pouvoir en accepter la cruauté et les divers compromis dont on le harcèle. Cet enfermement, c’est ce que lui reproche légitimement Jacqueline Bisset dans une scène au milieu d’un champ, délicieusement cadrée et plus qu’émouvante. Voici le seul élément où ce lieutenant de police peut se réfugier et trouver un réconfort chaleureux : les bras de Jacqueline Bisset. A ce titre, il faut s’arrêter sur leur baiser qui intervient au bout de 20 minutes de film et qui est l’un des plus tendres jamais filmés.

C’est un baiser entêtant qui n’a rien de conventionnel, comparativement aux baisers cinématographiques de l’époque. Ce baiser a donc une histoire intrinsèque qu’il convient d’élucider. Si l’on s’attache bien à la scène, elle est filmée avec très peu de lumière, si bien que l’on arrive mal à cerner les personnages. C’est une scène de lit, ce qui amène déjà un caractère très intime, voire confidentiel. C’est Jacqueline Bisset qui est le personnage actif de la scène. BULLITTSteve McQueen est allongé sur le dos et ne répond à ses questions que de manière laconique. Lui, est rongé par une affaire dont il ne comprend par les aboutissants et qui ajoute aux doutes qui ont déjà commencé à l’assaillir, et elle, cherche à ouvrir la conversation sur ses attitudes qu’elle n’arrive plus à cerner et qui l’éloignent d’elle. Il parvient à détourner le sujet par ce délicat baiser qui vient doucement lui effleurer les lèvres en permission interrogative, puis qui en vient tendrement à lui communiquer tout l’amour qu’il a pour elle par une série de petits baisers qui sont de véritables caresses sur ses lèvres. Le baiser se termine lorsqu’elle bascule sur lui et que leurs lèvres s’approfondissent. C’est ici la véritable clé du film. En effet, Steve McQueen clôt précédemment la conversation par un acte physique qui le rend maître de la situation, mais dès lors que Jacqueline Bisset se retrouve sur lui, elle lui évoque par la même occasion qu’elle n’est pas satisfaite de ses non-réponses et qu’elle a déjà commencé à s’interroger sur le cloisonnement intérieur de celui qui commence à lui faire l’amour. Cela plonge la situation dans quelque chose d’encore plus profond. Dans sa lutte et son affrontement à la crise qui le traverse, cela montre la domination qui s’exerce sur Bullitt et l’impossible aide qu’il ne peut recevoir. C’est ce qui en fait un personnage meurtri par les questions auxquelles il n’a pas encore trouvé de réponses. Ce baiser et la tendresse qu’il recherche au travers des lèvres de Jacqueline Bisset en font un homme vulnérable, bien plus complexe que le manichéisme dont nous parlions tout à l’heure. A peine cadré, jamais un tel baiser n’aura pu rendre si palpable la texture des lèvres de Jacqueline Bisset et la douceur de sa peau. Sa puissance charnelle est BULLITTd'un érotisme unique. Il facilite l’imagination quand à la relation affective qui les unit. Mais l’amour physique est sans issue, comme dirait l’autre. Non, je ne crois pas que c’est Terry Kevin. Ce qui conduit inévitablement à la scène de conflit dont nous avons parlé plus haut.

BULLITT est donc un film sur un homme et ses démons qui l’habitent (plus que sur une singulière histoire policière) qui prend le temps de décrire des situations quotidiennes sans aucune incidence sur l’action, parfois sans aucun mot, et qui permettent de définir un personnage par ses actions. Qui arriverait encore à développer ses personnages de cette manière ? Dans le cinéma d’auteur, cela existe encore. Parfois. Mais à l’époque BULLITT fut un gros succès commercial ! Il a rapporté cinq fois ce qu’il a coûté. Je serais curieux de savoir ce qu’en dit Terry Kevin…

par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
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