Voici l’émergence d’un nouveau genre
cinématographique : le blockbuster d’influence art et essai. Trouver un compromis entre les idées imperméables du film d’auteur et les effets spectaculairement malhonnêtes des gros budgets.
Christopher Nolan s’applique à la tâche. A priori la jonction paraît aisée puisqu’il a débuté en tant que véritable auteur en réalisant le
mystérieux
FOLLOWING. Puis un véritable coup de génie scénaristique l’a porté au tout devant de la scène, grâce à un film complètement torturé mais proprement impeccable :
MEMENTO. Un scénario qui sert la mise en scène et vice versa. Brillant. Cela laissait présager l’expression d’un réalisateur sensiblement différent. Mais en 2002 il se défait de
ce qui l’avait porté au pinacle et met en œuvre un film plus conventionnel, même s’il crée un climat tout aussi cloisonné. La photo de Wally Pfister est superbe,
l’atmosphère chargée et les comédiens assez fabuleux, mais le résultat est en dessous du film original de Erik Skjoldbjaerg. Le succès d’INSOMNIA lui ouvre tout de même les
portes des gros budgets américains : 135 millions de dollars pour le cinquième opus du Batman.
Au-delà des magnifiques affiches dont j’ai déjà parlé, Nolan garde son directeur de la photographie et
c’est tant mieux. Car son travail est admirable : des contrastes, du noir, pas de couleurs vives et des zones d’ombres, beaucoup de zones d’ombres qui s'amusent entre elles. Mais la mise
en scène de Nolan, alors ? Il n’y en a pas ! Où plutôt, si. A bien y regarder il y en a une, mais elle est noyée dans le montage. Car BATMAN BEGINS c’est
uniquement du montage. Pas un seul plan qui dure plus de 10 secondes !!! Oups ! J’suis balade, j’vais bobir… Cela aurait pu passer pour une expérience conceptuelle, mais ici
aucune différence n’est faite entre les scènes d’action et les autres scènes. Et qui plus est, on ne voit rien dans
ces
moments-là ! Exemple : le combat avec Liam Neeson sur la glace. Le coup du vibromasseur ? Oui, oui. Il ne nous reste qu’une vague impression de ce que l’on vient de voir…
Du point de vue de l’histoire, même chose : on ne voit rien. Au départ, l’idée de la genèse du Batman, de savoir ce super-héros tourmenté par ses sentiments, de le voir taraudé par sa face
cachée, tout cela paraissait séduisant. Tous les éléments sont présents, tout est explicite, tout est montré mais rien n’est développé.
La dualité,
la place du père, le pôle qui prend l’ascendant sur l’autre, l’assouvissement de la vengeance, le cloisonnement intérieur (le symbole du puits), voilà des thèmes particulièrement forts qui
auraient mérité que l’on lève le voile sur leur essence.
On se félicitera alors surtout du casting particulièrement attrayant, Christian Bale avant tout le monde. Ce comédien développe au fil de ses rôles une assurance qui en fait un Bruce Wayne très convaincant. On n’est plus dans le jeu outré mais dans
une interprétation feutrée et tout en souplesse qui laisse plus de place aux différents états ambigus du personnage.
Et puis il y a Michael Caine qui campe un Alfred so british. Un peu cliché, certes, mais passionnant tout de même.
Liam Neeson, lui, n’arrive pas à tirer son épingle du jeu. Personnage stéréotypé, sans fêlure, prétention moralisatrice… Tout ce qu’il joue est convenu, sans
style et complètement manichéen. On est loin de l’original Pai Mei du dyptique KILL BILL,
par exemple.
Quand à Gary Oldman, ses apparitions cinématographiques sont toujours source d’un intense bonheur. Ses compositions physiques sont d’une immense justesse et il ne décevra personne une fois de plus.
Rutger Hauer fait plaisir à voir car, pour une fois, il ne loue pas ses services pour une sombre série B quelconque. Il reste encore à la recherche du grand rôle
populaire qui le consacrera. J’ai l’impression qu’il ne le trouvera jamais. George Clooney ne pourrait-il pas lui laisser sa place de star puisqu’il n’en fait rien ?
Morgan Freeman est une fois de plus irréprochable. On aurait aimé le voir un poil plus.
Katie Holmes est sûrement la plus insupportable de toute la distribution. Cette jeune actrice souffre du syndrome post-sitcom que beaucoup de « comédiens »
de chez nous connaissent et qui ne
semble pourtant pas être aussi vivace outre-Atlantique. Sa série à elle c’est « Dawson’s creek », et depuis sa fin elle n’arrive pas à se défaire de
l’image juvénile de son personnage Joey. Mais les choix de ses longs métrages ne l’y ont cependant pas aidée. D’où une certaine ténacité à vouloir se départir de cette étiquette. Dans
BATMAN BEGINS cela est plus visible que jamais. Orgueil mal placé, assurance castratrice, mauvais fond, autoritarisme désincarné, féminité maladroite. Le rôle s’y prête, elle
aurait tort de s’en priver ! C’est ironique, là ? Parce que je sens pas bien l’ironie sur le papier. Disons que c’est une erreur de casting assez évidente et qu’elle ne va pas
tarder à recevoir une lettre l’invitant à faire un bilan de compétence. Justement, on la préférera dans le très émouvant PIECES OF APRIL de Peter Hedges, où elle était une vraie
révélation. April Burns est pile son emploi et son meilleur rôle jusqu’à présent. Une vraie curiosité.
Du point de vue du mythe, n’y allez pas chercher d’explication. Tout mythe se nourrit des interprétations personnelles. Briser les mythes semble assez à la mode mais heureusement le scénario laisse encore beaucoup d’interrogations subsister. D’ailleurs est-ce que quelqu’un sait pourquoi le Batman arrive à voler alors qu’il n’a pas de supers pouvoirs ?
L’un des secrets non dévoilés reste le travestissement de l’homme chauve-souris. Bruce Wayne sort habillé comme s’il allait au Queen et tout le monde trouve cela normal. Son travestissement trahit une nouvelle fois un aspect de sa personnalité qui n’est clairement pas développé dans le film. Que penser du contour de ses yeux qu’il maquille outrancièrement en noir sous son masque ? Cela n’est-il pas pour rendre son regard plus sombre ? Cela n’est-il pas une preuve du caractère coquet et vaniteux du personnage ? La customisation de son costume ou encore de la Bat-mobile n’est-elle pas l’aveu d’un personnage superficiel qui base tout sur l’apparence ? Silence radio du scénariste.
Je termine en vous laissant méditer sur les dialogues particulièrement inspirés du film, dont voici quelques perles :
- « Trouver, c’est garder »
- « Tes parents ne sont pas morts par ta faute. Mais par la faute de ton père »
- « Je ne vais pas vous tuer, mais rien ne m’oblige à vous sauver ».
Voici donc ce qu’il convient de nommer le blockbuster d’influence art et essai. Injectez dans un film à grand spectacle des idées floues visant clairement à animer vos personnages. Ne les laissez pas s’exprimer. Contentez-vous d’égrener des thèses psychologiques voire pseudo philosophiques. Essayez de trouver une logique tant bien que mal. Flattez votre public en lui faisant croire qu’il est intelligent car il aura trouvé un sens caché à votre bouillon de culture. Trouvez une manière de filmer qui paraisse originale mais qui ne l’est pas. Remuez. Rajoutez des effets spéciaux si ce n’est pas assez salé. Servez très chaud. Dégustez. Vomissez.






