Il y a des jours comme ça où j’aime bien commencer mes articles par « il y a des jours comme ça ». Il y a aussi l’expression « il y
a » que je déteste plus que tout (à part, bien sûr, la semaine sainte à Séville). Et puis il y a des jours où vous vous levez et tout vous pose question. Thé ou café ?
Thé ! Chaud ou glacé ? Bouillant ! Earl Grey ou Darjeeling ? Earl Grey ! C’est pénible cette voix qui parle en italique sans arrêt dans ma tête
et qui me force à boire ce jus de pistil (oserai-je une réponse ?), moi qui aime tant un bon café le matin, quand je me lève, vers 15 heures 30. Ce genre de journée charrie toujours
une cohorte passablement seyante de controverses métaphysiques ou d’apories tristement rétives.
Le mur de Berlin avait-il des oreilles ? Pourquoi
n‘y a-t-il pas de hamburgers au canard alors que ça s'appelle McDonald’s ? Où s’arrête l’infini ? Que mangent les cannibales qui deviennent végétariens ? Arthur ou Cauet ?
L’insignifiance ou l’inconsistance ? Exécrables lendemains qui déchantent d’un esprit trop subtil pour éviter l’affrontement. Car sans cesse chaque questionnement entre en profonde
corrélation avec notre environnement cinématographique. Tout est lié. Pas de hasard. De toute façon nous en arriverons à la même conclusion : « Quel nautonier suis-je donc pour
exposer délibérément mon opinion ? » Et : « Qui êtes-vous pour lire toutes ces pédanteries et vous esclaffer comme d’occultes philistins ? » Pour
exprimer un avis, il faut au minimum un avis de référence. En général, il y un mec un peu moins con que les autres qui arrive à imposer son opinion, pas parce que c’est la plus intéressante, mais
parce que si les autres ne s’y rangent pas il leur pète la gueule (ou il vire le directeur de « Paris-Match » s’il est haut comme trois bites à genoux). La raison du plus fort
étant toujours l’avis de référence puisqu’il ne faut jamais dire Jean de la Fontaine. Oui, mais pour les goûts et les couleurs, comment qu’on se débrouille ? Comment peut-on affirmer que
tel film est bon et que ceux de Xavier Beauvois sont mauvais ? Qui a le monopole du bon goût ? Eh bien c’est très simple. Pour le savoir, il suffit de venir me le demander et je
vous répondrai avec des phrases contenant des mots formés de lettres que l’on différencie en consonnes et voyelles. Parce qu’en l’occurrence, je sais, moi, qui détient le monopole du bon goût et
comme « La lumière vient du fond » vous aime beaucoup (oui, c’est bien à vous que je parle, mes trois lecteurs) et ne recule devant rien, je vais même vous dire de qui il s’agit. Oui,
oui. Je suis tout à fait sérieux. J’ai effectivement découvert qui sont ces personnes qui dictent les règles en matière de suprématie dans la hiérarchie gustative. Ces tout puissants ont pignon
sur rue et affichent ostensiblement à la vue de tous les enfants en bas âge leur arrogante pédanterie. Ces gens-là existent et vous les connaissez puisque vous vous rendez chez eux régulièrement,
ce sont les coiffeurs. Plus que les armes blanches qu’ils arborent lorsqu’ils travaillent, le danger de ces personnes provient de leur dextérité à trouver des noms toujours plus farfelus à leurs
boutiques. N’avez-vous jamais remarqué avec quel raffinement la plupart d’entre eux renomment leurs échoppes ? Si cela vous a échappé, je vous prierais de bien vouloir regarder avec
insistance les devantures desdits professionnels, vous remarquerez qu’ils se sont tous donnés le mot et que rares sont les salons qui ne sont pas affublés de noms évocateurs. A proportion, un
pharmacien a moins de bon goût qu’un coiffeur puisqu’il ne surnomme jamais sa pharmacie. Le cordonnier, lui aussi, sur l’échelle mondiale de l’aptitude au tact et à la délicatesse, se trouve
bassement classé. Il n’en est pas moins artisan. Non, c’est véritablement notre ami coiffeur qui s’autoproclame chantre urbain du bon ton (et de la bonne touffe). Cela m’a toujours faire
rire (la preuve qu’ils sont les gardiens du bon goût puisque c’est le but recherché, non ?) de constater qu’aucun coiffeur n’avait honte d’exhiber autant de prosaïsme grammatical. Et pour
vous prouver qu’il n’y a rien de moins comique qu’un calembour, j’ai relevé moi-même les noms des salons de coiffure parisiens les plus symboliques :
A LA TETE DU CLIENT
VISION HAIR
LE DEMELOIR
REFLET D’UN ART
ACT’TIF
EVOLU’TIF
ROCK-HAIR
BLEU COMME BLEU
DIMINU-TIFS
TANT QU’IL Y AURA DES CHEVEUX
AHAIROSTYLE
J’VAIS COIFFURE
L’AQUA’FURE
ON HAIR
THE HAND OF GOD
HE DIS
JO TOO COURT
L’DE LA COLOMBE
INSTINC’TIF COIFFURE
KARACT HAIR
POST-HAIR
LA FRANGE’IN
SUR UN COU DE TETE
COMMENT’HAIR
COUP’A CŒUR
HAIRIC
IMAGIN’HAIR
MARC ET SOPHIE (sic !)
CIZOR’S
LE SALOON
RECUP‘HAIR
BESOIN D’HAIR
MECHE EN L’HAIR
MAD MOD
FM HAIR
L’AME DU RASOIR
LA TETE AU CARRE
GRAM’HAIR
MY HAIR LADY
RACINE CARRE
LES INTONDABLES
TANGOPIUM
CA DECOIFFE
L’EMILE ET UNE COUPE
INFINI-TIF
COIFFINOSAURE
Des trésors d’imagination. Vous venez enfin de comprendre pourquoi un plateau de cinéma ne peut se passer d’un coiffeur.
En matière de référence, il est pourtant un jugement qui prévaut sur tous. Alors, qui décide ? C’est je. Je dicte les lois. J’exprime mon opinion. J’explique pourquoi j’aime et pourquoi je déteste. Il n’est pas question de savoir qui a raison ou qui a tort, mais ce qui est important c’est le sens du propos.
Passons aux cas pratiques. Malheureusement, peu de films à mon actif cette semaine. Fait étonnant : c’est de livres dont je vais vous parler. Je dis « étonnant » car il se trouve que le nombre de livres que j’ai lus égale à peu de choses près le Q.I. de mon facteur. Et là, il se trouve que je finis deux livres en une semaine. Du coup, je ne désespère pas que mon facteur puisse me comprendre avant la fin de sa vie.
« The book of skulls » de Robert Silverberg. Ecrit en 1971, ce livre nous raconte
l’histoire de quatre étudiants qui traversent une partie de l’Amérique. Ils cherchent à se rendre dans un monastère où des moines possèdent le secret de la vie éternelle. Pour que deux d’entre
eux puissent y avoir accès, les deux autres devront périr. C’est du moins ce que raconte « Le livre des crânes »… Voilà l’ambiance plantée assez vite. Premièrement, il est tout à fait
légitime de reprocher à Silverberg de nous en dire un peu trop dès le début. Il utilise bien sûr le principe du McGuffin cher à notre bon vieil Alfred. Nous avons connaissance assez tôt d’un
livre qui les informe sur l’existence de moines vivant dans un monastère et la possibilité de connaître l’immortalité (le McGuffin en lui-même). Le danger d’employer un tel vecteur est de trop
attiser la curiosité du spectateur-lecteur. C’est exactement le piège dans lequel tombe Silverberg puisqu’il révèle trop vite l’enjeu du trajet automobile, et surtout parce qu’il le rappelle
constamment à la mémoire du lecteur. Dans les films d’Hitchcock, chaque McGuffin est utilisé avec parcimonie ; il lui arrive même souvent de l’abandonner assez vite pour laisser place à la
véritable histoire (c’est le cas dans PSYCHO où l’intérêt développé par le vol des 40 000 dollars s’évanouit dès lors que Janet Leigh est assassinée). Or, dans « The
book of skulls » l’attrait de l’immortalité, faux McGuffin (notez ici la complexité retorse du processus puisque un McGuffin est par essence quelque chose de complètement faux !), est
conservé jusqu’à la fin. Ce qu’il y a de fâcheux dans cette manière de faire, c’est qu’elle provoque une attente qui tend à sous-considérer tout ce qui nous est exposé d’ici-là. Si l’auteur
cherche à nous faire comprendre que le cœur de l’action se situe dans la résolution d’un mystère, nous sommes constamment portés à parvenir au plus vite à ce mystère (à moins que cela ne serve un
retournement de situation prévu, ce qui est le véritable usage d’un McGuffin). Sinon naît une frustration qui perdure tant que l’auteur ne nous parle pas véritablement de ce qu’il nous fait
miroiter depuis le début. Je crois que la narration aurait beaucoup gagné à retarder une telle annonce. Par exemple, la placer en fin de traversée, à l’approche du monastère, ce qui la situe à
peu près à la moitié du livre. Et comme nous parlons de narration, restons-y mes amis car c’est une petite merveille à laquelle nous fait participer Silverberg. Il a construit son approche des
faits comme une course de relais, chacun se passant le témoin, matérialisant une convergence des buts de chacun des protagonistes vers un seul et même point de fuite. Pour être plus explicite,
chacun des chapitres est raconté sous l’angle de vue d’un des quatre étudiants. En cela, il n’y a pas véritablement un seul héros. Ils sont quatre, même s’il est vrai qu’Elie est celui qui
bénéficie au fil des pages d’une sympathie plus loquace puisque c’est lui qui ouvre l’aventure (il a trouvé « Le livre des crânes »). Donner la parole à un personnage différent à chaque
fois, voilà qui est un véritable défi scénaristique et en même temps une manière avantageuse de faire progresser l’histoire au vu de leurs différentes réactions, que chacun n’est pas censé
connaître. C’est aussi donner une place privilégiée au lecteur afin de le soustraire à l’écrasant poids de la recherche de la vérité. Et c’est extrêmement plaisant à lire puisque chaque chapitre
est une nouvelle reconstruction de l’histoire. On appelle ça du relief. Cela ressemble beaucoup à RASHOMON
me direz-vous. « Cela ressemble beaucoup à
RASHOMON. » C’est vrai. Robert Silverberg emprunte beaucoup à la culture contemporaine, qu’il marie avec de nombreuses références anciennes, notamment mythologiques.
Cela crée une langue raffinée, parfois trop pédante, qui se savoure sans pour autant être obligé de connaître tous les repères dont il est question. Ce choix contribue à sortir le récit de
science-fiction (même si « The book of skulls » n’en est pas totalement un) du phénomène de genre, voix de garage où échouent tous les romans qui ne se préoccupent pas de sujets
considérés comme classiques. Ce qui, bien évidemment, est absolument grotesque et entièrement faux, puisque la qualité d’une œuvre ne dépend pas de son sujet. Que voulez-vous ? Une poignée
d’imbéciles se sont érigés comme les maîtres du bon goût et ont constitué des règles très strictes qui ont débouché sur des avis de références qu’il faut suivre pour être considéré comme un
écrivain à part entière. Eh bien, Robert Silverberg, lui, ne suit pas ces règles, ce qui ne l’empêche pas d’avoir du goût. Et du bon. Comme l’agneau français. Ca vous rappelle un truc,
ça ? Peu importe. Peu importe parce que tout cela est à moitié vrai, donc à moitié faux. En effet, « The book of skulls » est un cas à part dans la bibliographie de
Silverberg. C’est le roman qui se rapproche le plus d’un roman dit classique. Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas tout à fait un roman de science-fiction. Il pose un postulat de départ
selon lequel la vie éternelle serait possible, et puis le reste du bouquin, il se contente de traduire les relations entre une bande de copains. Point de science-fiction là-dedans. D’ailleurs, si
Silverberg l’affrontait, elle commencerait là où le bouquin s’arrête : sur une fin ouverte où le véritable mystère va enfin être révélé. En fait, le cœur de l’action ne se situe pas ici
(retour au McGuffin). Comme nous parlions de RASHOMON, il serait bon de préciser que si le film reprenait une seule et même histoire racontée différemment selon le point de vue
de chacun, « The book of skulls » est un peu plus complexe puisque l’histoire est racontée chronologiquement, mais chacun des amis la fait progresser par fragments. « The book of
skulls » n’est pas vraiment porté sur la question de la vie éternelle. Ce dont il est question est bien plus l’histoire de quatre amis qui parviennent à l’âge où chacun part décider de ce
que sera la vie qu’il tentera de construire. C’est la fin d’une amitié et Silverberg les fait s’interroger sur ce qu’elle aura vraiment été pour chacun. Le fait qu’il s’agisse d’adolescent est
extrêmement important. D’abord parce qu’il conditionne le fait que chacun puisse s’investir dans cette histoire et être assez inconscient pour y croire. Et puis parce que l’un des thèmes abordés
est le passage de l’adolescent assisté à celui de jeune homme qui prend des initiatives et qui se heurte aux concessions que toute responsabilité impose. En profondeur, tous les quatre sont
amenés à s’interroger sur la véritable nature d’une amitié. A l’adolescence, les jeunes garçons partagent leurs centres d’intérêt. « The book of skulls » montre qu’il manque une part
importante à la relation amicale. Passer tout son temps avec une personne n’en fait pas son meilleur ami. Comment faire pour savoir qui est véritablement la personne que l’on conçoit comme son
ami ? Ces jeunes s’aperçoivent vers la fin qu’ils ne se connaissent pas. Les révélations qu’ils se font sonnent comme le bruit de leur masque qui vient heurter le sol. Ces aveux qui
devraient les rapprocher les éloignent plus que prévu. Les moines s’appellent tous frater Antony, frater Miklos, frater Javier, frater Quelquechose. C’est sans appel quand à la signification
ultime du pacte qui les lie. Malheureusement, la fraternité n’est pas le ciment qui unit les quatre membres venus chercher le défilé des années. C’est flagrant chez Timothy qui parle de se sauver
du monastère, mettant la vie des autres en péril. Sa mort sera donc logique. Celle d’Oliver le sera moins. Cela aurait dû être le lot d’Eli, qui avait divulgué son secret. Elle sera le signe
indéfectible qu’Oliver n’était pas son ami. Après tout, personne n’avait dit à ceux qui survivraient que chaque mort serait juste.
Sachez que ce blog a aujourd’hui deux ans.
Sa création m’amena à découvrir ceux des autres internautes et ceux qui préfiguraient le mouvement bien avant l’heure. Celui de Jacques Attali s’intitule
« Verbatim » et fut publié en janvier 1996. Il compile au jour le jour, et depuis mai 1981, les années Mitterand au sein de trois volumes. Difficile d’être objectif lorsque l’on a été
aussi proche du pouvoir et que l’on y a pris part comme lui. Mais Jacques Attali ne cherche pas à l’être. Il essaie de coller au plus près de ce qu’il a vécu durant cette période. Témoin.
Retour sur les années que je n’ai pas vécues.
Avant toutes choses, c’est un ouvrage très instructif. Nous y apprenons la difficulté d’exercer le pouvoir par l’héritage laissé, l’absolue nullité de Ronald Reagan (qui n’a jamais rien fait d’autre que lire sur des fiches), les luttes intestines, les Etats-Unis qui cherchaient déjà à conserver leur hégémonie mondiale (avec déjà un président qui fait office d’instrument), la Dame de Fer qui va presque jusqu’à pleurer pour obtenir gain de causer etc.
Dès le début, le climat d’euphorie socialiste est presque palpable tant l’élection de François Mitterand semble une délivrance. Une illusion qui déchantera très vite.
Mitterand, homme très complexe. Sa fidélité. Son intransigeance sur l’entrée des communistes au gouvernement. Sa quête égalitaire. Sa véritable conviction d’œuvrer dans le sens du peuple. Son immense culture. On en arrive à se demander comment, avec toutes les occupations que le pouvoir requiert, cet homme trouve encore le moment pour lire du Lamartine et cultiver son intérêt pour les belles reliures. Un président très occupé, très sollicité et étrangement seul. Il apparaît confiné dans le rôle qu’il a souhaité avec peu de proches capables de faire jeu égal avec lui sur beaucoup de terrains. De la compréhension du slogan : « La force tranquille ».
Le style « journal intime » peut parfois paraître rébarbatif vu la longueur des trois tomes, mais reste toujours beaucoup plus juste qu’un style emphatique qui pourrait biaiser la réalité de Jacques Attali.
Et puis il y a ces trésors patronymiques qui nous font revivre un temps une époque que je n’avais pas vécue sous cet angle. Vous savez, ces noms qui reviennent s’entrechoquer dans l’amas de vos souvenirs faisant ressurgir des réminiscences que l’on croyait condamnées. Ai-je rêvé ou Claude Cheysson a bien existé un jour ? D’où est-ce que je ne me rappelais plus d’Hissène Habré ? La claque de la consonance qui résonne comme un électrochoc rétroactif.
Quelques secondes de bonheur : Charles Fiterman, Georgina Dufoix, Hosni Moubarak, Robert MacNamara, les accords de Bretton Woods, Félix Houphouët-Boigny, Jean Poperen, Javier
Perez de Cuellar, le général Jaruzelski, Yvon Gattaz, Jean-Marie Tjibaou, André Lajoinie, Hienghène, Charles Hernu,
Desmond Tutu…
Voici quelques morceaux choisis du premier tome :
- Le président part pour l’Hôtel de Ville. Reçu par Jacques Chirac, il lui parle de son idée d’une Exposition universelle à Paris pour 1989. Il me dira en revenant : « L’Etat doit toujours se méfier du maire de Paris. N’oubliez jamais Etienne Marcel ! »
- Avoir du pouvoir c’est user du droit d’influer sur le destin des hommes : par la guerre, par la justice sociale, par le travail. Toujours la trilogie de Dumézil : Mars, Jupiter, Quirinus.
- François Mitterand : « Les conditions de la sécurité nous obligent à un seuil minimal de crédibilité. C’est la suffisance nucléaire. On ne va pas se lancer dans la course nucléaire, on ne va pas jouer au jeu dangereux des Russes et des Américains, à voir qui va s’essouffler le premier. Les Russes ne pensent qu’à dépasser les Américains. Ce surarmement russe et américain n’est pas sage. Il n’est pas raisonnable de pousser les Russes au désespoir. En Union Soviétique, on constate que chez les dirigeants, la qualité qui l’emporte, c’est la force. Avec les Etats-Unis, le droit ne triomphe jamais sans la force : dans la mémoire collective américaine, la lumière du juste n’existe pas seule ; le juste doit mettre la force à son service. Dire le droit n’a pas la même signification pour les deux Grands et pour nous. »
- En politique, on peut vraiment dire n’importe quoi. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ce métier discrédite les meilleurs et exalte les plus médiocres.
- François Mitterand : « […] tout changement de mot, tout changement de virgule est considéré comme un changement de fond. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je parle le moins possible, afin de ne pas entrer dans l’engrenage, afin de ne pas donner prise aux accusations de renversement de politique ! C’est une matière délicate qui exige qu’on ne parle pas, ou qu’on parle le moins possible. Nos interlocuteurs doivent apprécier notre politique d’après les faits, d’après nos actes, et non d’après ce que nous disons. »
- […] Dick Allen me dit à haute voix : « Tu sais, ce type [Ronald Reagan] est nul. Tu l’as vu ? Il ne fait que lire à haute voix les projets de discours qu’on lui prépare, sans faire aucun commentaire, ni avant ni après. J’en ai assez de travailler pour lui ! En ce moment je rédige son discours de politique étrangère devant le Congrès. J’ai bien envie de lui faire un coup : je lui donnerais un discours qui dirait quelque chose comme ça… (Et il se met à déclamer, à deux mètres du Président américain). « Mesdames et Messieurs les Membres du Congrès, je voudrais vous parler du Moyen-Orient. J’ai voulu réfléchir profondément sur ce sujet et, pour cela, je me suis isolé tout un week-end à Camp David. Et je dois vous dire que j’ai eu une illumination : je suis revenu avec une solution à tous ces problèmes. Pas seulement ceux d’Israël, mais aussi ceux de la Palestine, de l’Irak, de la Jordanie, de l’Egypte, de la Syrie, du Liban… » Là, le Président commencera à s’intéresser à ce qu’il lit et continuera : « Cette solution est simple, si aveuglante que je me demande pourquoi nul n’y a pensé avant moi. Elle tient en fait dans les trois principes suivants… » Là, devant une salle soudain très attentive, il tournera la page et lira : « Et maintenant, fils de pute, tu te démerdes tout seul ! »
- Impolitesse : Haig se plaint de la chaleur régnant dans l’Orangerie : « Ces Français, au lieu de parler de haute technologie, ils feraient mieux d’apprendre à installer la climatisation ! » Climatiser l’Orangerie ? Sommet de la civilisation…
- Première fête de la Musique. Grand succès. « Fête de la musique, Faites de la musique » avait dit Jack Lang. La culture n’est pas un divertissement ; elle exige un apprentissage. Sa pratique ne saurait se substituer à son enseignement. Ne pas l’oublier…
- « Je vous l’avais bien dit, sourit François Mitterand, sans léninisme, on ne change rien. »
- François Mitterand : « Quand y a-t-il eu, dans l’histoire de l’humanité, plus de vivants présents sur la planète que de morts accumulés dans le passé ? » Joli sophisme, la réponse évidente (« A l’aube des temps ») ne le convainc pas.
- […] A la fin du dîner, Mme Ross, l’ambassadrice, fait chanter une Marseillaise approximative à son perroquet. Lors de mon dernier passage, j’avais déjà subi la performance éraillée de l’oiseau. Debout, nous écoutons le massacre, vaguement amusés, vaguement furieux. A la fin, Indira Gandhi applaudit et murmure en français : « Mais c’est très bien ! »
La politesse est exquise. Gênés, nous avançons vers le salon quand Claude Cheysson, se tournant vers Mme Ross, s’écrie : « C’est magnifique. Et, en plus, il a exactement la même voix que vous. » Gaffeur impénitent !
- Jean-Pierre Chevènement […] : « Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne... » Bien vu.
- François Mitterand […] : « J’ai eu une enfance heureuse. Mon enfance a illuminé ma vie. Mes parents étaient attentifs et libres. Ils ne nous imposaient pas une pensée, mais une discipline de vie. »
- Andreï Grmyko : « […] En Amérique centrale, les droits de l’homme sont bafoués et c’est un cas typique d’impérialisme et d’oppression. Cela fait plusieurs années que Washington exploite cette thèse des droits de l’homme. En réalité, ils ne sont nulle part ailleurs aussi bafoués qu’aux Etats-Unis mêmes. »
- François
Mitterand : « S’il est imaginable en effet que les cinq puissances nucléaires débattent ensemble, le jour venu, d’une limitation durable de leurs systèmes stratégiques, il convient,
une fois de plus, d’en mesurer clairement les conditions préalables.
La première, je l’ai déjà dit, tient à la différence fondamentale de nature et de quantité qui sépare les armes à la fois offensives et défensives des armes purement défensives, à la différence qui sépare les pays qui les détiennent, les uns pouvant s’en servir pour asseoir leur puissance, les autres le devant pour assurer leur survie. »
- « Quasi-sommet » de Mme Gandhi dans une salle de réunion reculée de l’ONU. Minable. On entre, on sort. François Mitterand est le seul à rester toute la journée. Insulte des riches aux trois quarts de l’humanité.
- A Vittel, François Mitterand s’assied à sa place et grogne contre la disposition des chaises : ses deux ministres sont avec lui à la table alors que les chefs d’Etat africains, eux, y sont sans leurs ministres. Comme les micros sont ouverts, on l’entend demander à Cheysson et à Nucci de se placer derrière lui. Le chef du protocole se précipite pour fermer les micros. Le président l’arrête : « On ne corrige pas une bêtise en en faisant une autre. »
- François Mitterand […] : « Le courage consiste à dominer sa peur. Pas à ne pas avoir peur… »
- L’émigration juive d’URSS pour les deux premières semaines d’avril 1985 est plus élevée qu’à aucun moment des trois dernières années : 92 personnes ont pu quitter l’Union soviétique, au lieu d’une moyenne habituelle de 30 par mois. M. Arkhipov a en outre indiqué à l’homme d’affaires américain Armand Hammer, lors de sa dernière visite à Moscou, que si le commerce soviético-américain revenait à son rythme passé, et si l’Union soviétique bénéficiait de la clause de la nation la plus favorisée, l’émigration pourrait se monter à 50 000 personnes par an. L’échange est explicite. L’Union soviétique vend des Juifs comme le faisaient les nazis.
- 1985 :
Margaret Thatcher : « […] La stratégie nucléaire ne sera jamais dépassée et l’arme nucléaire n’est pas immorale. Les Américains sont très forts. Le clonage, par exemple, est notre idée, mais les Japonais et les Américains l’ont utilisée avant nous… »
- Helmut Kohl m’explique qu’il y eut de nombreux allemands antinazis et que la Suisse […] coopéra en fait très activement avec le régime nazi.
- François Mitterand : « J’ai voulu personnellement et contre l’avis de beaucoup d’entre vous, casser le monopole de la télévision et de la radio. Je l’ai fait pour une raison de principe et pour deux raisons pratiques. Le principe, c’est qu’il n’est pas heureux que l’expression audiovisuelle soit réservée aux chaînes publiques. L’idéologie dont je m’inspire rejoint celle des journalistes et des intérêts capitalistes. Mais ce n’est pas parce qu’il y a cette jonction, sans qu’on s’inspire de mes principes, qu’il faut renoncer à la liberté. Le pouvoir de la presse qui s’affirme aujourd’hui est sans règles, sans déontologie. Il n’a aucune institution, sinon de s’abriter derrière la bannière de la liberté de la presse, qui cache souvent le pouvoir de l’argent. Sommes-nous contre cette liberté ? Non. Il s’agit par conséquent de trouver des solutions.
Sur le plan pratique, pendant que nous parlons se posent des câbles, se préparent des satellites. La France, demain, recevra des images, des dizaines, des centaines d’émissions
en provenance de l’étranger (…). Voilà la réalité, on n’y échappera pas. Pour sauver le service public, il faut le faire cohabiter avec la télévision privée. Il n’y a pas de regrets à avoir
devant cette évolution, pas plus qu’il n’y a de regrets à avoir devant la vie et devant la
mort. Ainsi vont les choses, personne n’arrêtera cette marée (…). Le gouvernement actuel n’est pas éternel. Si vous
ne le faites pas maintenant, d’autres le feront. Le feront-ils avec les mêmes précautions et avec les mêmes garanties ? Les choses se feront de toute façon, la technique l’impose et la
politique nous y conduit. Je sais qu’en prenant cette décision, j’ai froissé des convictions et des intérêts très proches. Nous sommes obligés de tenir compte du pouvoir de l’argent. Il y a une
petite chance qu’il laisse place à l’idéologie que vous représentez. Le pouvoir de l’argent est déjà en place, il ne ratera pas l’occasion de faire échouer ce qui ne lui plaît pas.
Armons-nous. »
- François Mitterand me parle des camps : « J’ai assisté à la libération de Dachau et de Lansberg. J’avais été envoyé par de Gaulle pour accompagner le général Lewis. On a trouvé des morts brûlés au lance-flammes. Tous les déportés avaient été assassinés ainsi. J’ai pris en pleine figure la réalité d’une histoire que j’avais vécue comme acteur… Je savais qu’il y avait des camps. Mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’extermination systématique. Je ne me représentais pas la réalité d’Auschwitz. Cette dimension-là m’était inconnue… »
- Vendredi 20 septembre 1985 :
Silvio Berlusconi dîne chez Jérôme Seydoux. La Cinq avance. Je m’inquiète de ce que j’entends dire des futurs programmes.
- Dîner avec deux de mes amis qui ne se connaissent pas : Fernand Braudel et Michel Colucci. Etonnante rencontre. Merveilleux moment passé avec deux hommes intelligents, généreux, modestes, qui savent écouter l’autre. Rare.
- Michel Colucci vient me dire qu’il a l’idée d’ouvrir des restaurants à l’intention des gens sans ressources.
Naturellement, je l’aiderai. On lui trouve une banque : le Crédit Agricole. Son conseiller autodidacte Jean-Michel Vaguelsy fait des merveilles, il se montre plus imaginatif que bien des inspecteurs des finances.
Où va l’Etat qui laisse un saltimbanque, peut-être un des derniers véritables hommes de gauche de ce pays, avoir le monopole de l’indignation ?
- […] les choses se passent comme elles se sont toujours passées entre les Etats-Unis et les autres : les Américains gardent pour eux les technologies vraiment de pointe et ne laissent personne influencer la conception d’ensemble de l’éventuel nouveau système. A leur place, on en ferait autant. L’Europe n’a qu’à s’en prendre à elle-même de sa faiblesse.
- François Mitterand : « Les immigrés, ou bien on les garde, ou bien on les expulse. Si on les garde, il n’y a que deux systèmes : l’intégration ou l’apartheid. L’opposition ne pourra pas s’en tirer en se contentant de dire qu’elle n’est pas d’accord avec Le Pen, tout en reprenant ses idées. »
- […] je demande à François Mitterand quelle est, à son avis, la principale qualité de l’homme politique. Il répond : « J’aurais aimé répondre : la sincérité ; en réalité, c’est l’indifférence. »
-
Margaret Thatcher : « Vous allez tuer les entreprises avec votre réglementation ! Moi qui ai travaillé dans une entreprise de trois personnes, je peux vous le
dire… »
Giulio Andreotti : « Que sont devenues les deux autres ? Elles sont mortes de maladie professionnelle, sans doute ? »
Margaret Thatcher : « Cela devient très discourtois ! »
- François Mitterand : « […] Les plus petites de nos bombes représentent quatre fois Hiroshima. »
- François Mitterand : « […] La conscience est essentielle à la vie. La vie sans conscience n’a pas de sens. L’homme a choisi la conscience et continue à rêver à ce qu’il n’a pas. Dès qu’on a fait un choix, on rêve aux délices qu’on éprouverait à ne pas l’avoir fait…»
- François Mitterand : « Vivre est absurde. Nous sommes comme les passagers d’un avion - avec plusieurs classes - qui boivent du champagne alors qu’ils savent que l’avion va s’écraser sur une montagne. »
- Bilan de la législature : de 1980 à 1985, la croissance française aura été en moyenne de 1,2 % par an, soit autant que celle constatée dans la CEE. Mais, au contraire de chacun des autres pays, nous n’avons jamais connu de diminution du PIB pendant cette période. L’écart d’inflation avec la moyenne de la CEE a été annulé ; l’écart d’inflation avec la RFA est tombé de 8,1 points à la fin de 1980 à 3,1 points en septembre 1985. Et ces résultats ont été obtenus malgré un dollar élevé et une libération progressive des prix. Le déficit du commerce extérieur en 1984 et 1985 est quatre fois moins important que celui de 1980, dernière année de la gestion de M. Barre ; le solde des transactions courantes est pratiquement équilibré en 1984 et excédentaire en 1985, alors qu’il était négatif en 1980. Un déficit global du secteur public (Etat, Sécurité sociale, collectivités locales) inférieur au déficit moyen des pays industrialisés. Un endettement de l’Etat parmi les plus faibles du monde occidental. L’Etat a d’ailleurs remboursé par anticipation, en août 1985, une partie de sa dette extérieure (15 %). L’effort de recherche a connu un très sensible accroissement : de 1,8 % du PIB en 1980 à 2,25 % du PIB en 1985. Les résultats des entreprises se redressent : tombé à 23,1 % à l’issue de six années de dégradation, le taux de marge des entreprises dépasse 25 % en 1985. Les entreprises industrielles nationalisées en 1982 sortent du rouge ; déficitaires de 1,7 milliards de francs en 1981, elles sont bénéficiaires avec plus de 5 milliards de francs de résultat positif en 1985.






