- Touching the pervert
L’éternelle histoire du verre à moitié vide. La serviette à moitié sèche, la cassette à moitié rembobinée, la pizza moitié anchois, Raymond Barre à moitié con… Il existe
un état de fait qui me remplit à la fois d’un désarroi abyssal et d’une plénitude sculpturale tant il traduit toute ma vie. Jamais plus je ne découvrirai un film de Stanley Kubrick. Moi, ce
sont les chansons de Diam’s. En même temps, des 13 longs métrages qu’il a tournés, je les ai tous vus, et cela prend racine en moi comme une part qui s’autosuffit par sa cohérence et la
nouvelle dimension qu’elle acquiert par l’assemblage de ces
13 éléments. Lorsque l’on a vu tous les films de son cinéaste préféré, ils forment comme un nouveau film. Une œuvre à part
entière, bien sûr, mais bien plus que cela, un personnage hybride né de fantasmes et de peurs, de visions et d’appels, d’idées et de styles. Can you feel a little love ? La première
vision d’un film reste comme la possibilité d’une révélation capable de vous hanter votre vie entière. Influx nerveux pérenne. Je me rappelle, tout petit, de mon premier Kubrick,
2001 : A SPACE ODYSSEY, et de mon père qui décida brutalement d’arrêter la projection « parce qu’on n’y comprend rien ». Moi non plus je n’y comprenais
rien, mais je me souviendrai toute ma vie de cet astronaute qui se perd dans l’infini, sur fond de mutisme anxiogène et incroyablement violent. Impétuosité. Je me rappelle aussi d’A
CLOCKWORK ORANGE, du film diffusé en lousdé par le cinéma que je fréquentais à l’époque, d’une pléthore de chocs, de la première fois que l’idée de cinéma m’imprégnât, de l’incroyable
modernité et encore une fois du visuel. A l’heure actuelle les cinéastes qui ont compris l’importance du visuel se comptent sur les doigts de pied. Je me rappelle que mon ascendant pour
Kubrick venait d’éclore. Je me rappelle dès lors FULL METAL JACKET, vu quelques jours plus tard, et de l’énorme boule dans la gorge qui devenait
forme concrète face à ces premières images de soldats dont on efface la personnalité en leur rasant la tête. Horreur froide de l’armée. Et la musique de fin, le « Paint it black » des
Rolling Stones ou comment une musique non originale n’aura jamais aussi bien retranscrit une émotion. A part « Si… » de Karen Chéryl dans LE CHOIX DES ARMES.
Et je ne voudrais pas non plus oublier LOLITA, découvert au Champo. Persistance de la mise en scène, plus de 40 ans après, sûrement l’une des plus inventives de l’histoire du
cinéma avec THE GRADUATE. Deux films qui symbolisent parfaitement le principe selon lequel la mise en scène c’est tout ce qui n’est pas dans le scénario.
Stanley Kubrick est décédé le 07 mars 1999 et avec lui l’idée de l’excitation face à l’exceptionnel. Alors, bien sûr, il reste Tarantino… Toujours laisser les sens ouverts.
Et puis il y a les cinéastes réputés dont nous pouvons toujours découvrir les premiers films. Un cinéphile est avant tout curieux. Veuillez soulevez votre jupe, s’il vous plaît, mademoiselle.
George A. Romero est un cas très intéressant. Sa trilogie NIGHT OF THE LIVING DEAD / DAWN OF THE DEAD /
DAY OF THE DEAD a acquis au fil des ans une notoriété conséquente. En substance, tout son cinéma et son discours devenaient porteurs de sens, comme ça, du jour au lendemain.
George A. Romero est sûrement un cinéaste plus important qu’on ne le croit. Cela est certain. Il faut cependant isoler ce qu’il a fait après les années 80. Ainsi, LAND OF THE
DEAD, quatrième partie de ses morts-vivants, n’aura plus le même impact idéologique tant la redite paraît complaisante et atone, et le style cinématographique un peu trop balourd. Il
serait même en post-production d’un cinquième volet (DIARY OF THE DEAD) qui n’annonce rien de bon. George A. Romero joue sur ce qu’il sait faire de mieux (pour le plus grand
bonheur des studios) comme Stallone n’aura jamais été que Rocky Balboa ou John Rambo pour ces mêmes personnes. Mais l’élan est cassé. Un cinéaste qui ne se renouvelle plus est un cinéaste qui
a discuté avec Ridley Scott. Pourtant, sa filmographie comporte 3 films vraiment formidables. NIGHT OF THE LIVING DEAD, nous l’avons déjà cité. MONKEY
SHINES, qui reste à ce jour la quintessence de son art, son vrai chef-d’œuvre. Et MARTIN, qui n’est absolument pas un documentaire à la gloire du chantre des dimanche de
cette époque : Jacques Martin. Non, non. MARTIN date de 1977 et il est intéressant de s’y intéresser car il recoupe les thèmes chers à Romero, car c’est un film fait dans
des conditions impossibles à renouveler aujourd’hui, et car
c’est avant tout une formidable réussite. Je le dis dans le sens où il explique très bien pourquoi le public aime ou n’aime pas les
films. En l’occurrence, MARTIN est un film que peu de personnes avouent aimer. Comme c’est souvent le cas lorsque nous entendons cette expression, ces personnes n’aiment pas le
film, mais abhorrent plutôt une atmosphère, une manière de faire, des idées véhiculées, des problèmes personnels qui se sont révélés à eux etc.
Et c’est vrai que MARTIN est un film difficile à aimer. Nous suivons le parcours d’un jeune homme qui tue sous l’impulsion du sang. La scène prégénérique n’offre ni excuse ni circonstances atténuantes. John Amplas prémédite froidement de vider une femme de son sang selon un rituel qu’il semble avoir l’habitude de suivre. L’impression de réalisme est renforcée par une caméra au plus près des corps et par une photographie qui ne s’appuie par sur la superbe ou la grandiloquence mais sur un mode couleurs naturelles, comme celles qui hantent les rues de Pittsburgh. Même dans le Perche ils sont plus gais ! C’est cette photo terne (qui joue avec les marrons) qui est la composante majeure de la nausée que dégage le film. No exit. Plus que l’idéologie malsaine d’un jeune homme bien sous tous rapports que tout un chacun pourrait fréquenter. Et je termine sur cette scène d’exposition, mes amis, en vous annonçant haut et fier qu’il s’agit d’une des plus belle séquence mixant les titres du générique à l’action. C’est beau ! Mais c’est beau ! Le sens du timing, les silences, les relances de rythme, le naturel tangible, l’alternance de calme et de violence… Et je ne vous parle pas des plans de coupe égrenés tout au long du film. C’est tellement beau, mes très chers, que l’on irait jusqu’à oublier juillet 2006 et se réconcilier avec les italiens !
Le fait d’ancrer cette histoire supposée fantastique dans un réalisme quasiment palpable augmente la force du propos social de Romero. Nous sommes ici en plein dans les désillusions d’une région qui a perdu son allant / d’un homme qui a perdu l’impétuosité de sa jeunesse, d’une société qui laisse de côté les exclus / d’un personnage à qui personne ne réapprend à vivre (lui, en tant que vampire, ne cherche qu’à survivre, terrible symbole de l’homme qui ne s’aperçoit pas qu’il a emprunté un chemin déviant), de l’influence tellurique / d’un jeune vampire qui ne peut se comporter qu’en vampire (tout élément extérieur devenant explication rationnelle, comme est abordée le thème de l’impuissance sexuelle, thème commun aux vampires, qui ne peuvent développer qu’une relation d’amitié avec les femmes. Dans le film, cela résonne un peu comme une phrase d’horoscope dont on cherche le lien avec sa propre vie pour se persuader de sa véracité).
Les vis serrent nos viscères et la vie sert de vice à notre ère.
MARTIN pose une question très grave. Comment s’affranchir de sa propre nature lorsque celle-ci est perverse sans jamais avoir été pervertie ?
George A. Romero sous-entend ici qu’il n’existe pas de clivage bien / mal, mais plutôt des formes comportementales différentes,
jusqu’à se trouver en contradiction avec les lois, les convictions et les traditions établies.
Autre exemple de curiosité juvénile : DEMENTIA 13 de Francis Ford Coppola. Tiens, drôle de titre ! Petit whodunit qui a vu l’éclosion d’un réel cinéaste, il se regarde d’un œil attendri, cherchant les quelques éléments épars qui indiquent la genèse Coppola. Cela se retrouve dans quelques très jolis plans (les deux personnages qui s’étreignent dans l’atelier) ou dans des scènes vraiment réussies (la première scène du bateau ou lorsque Luana Anders se retrouve sous l’eau) qui dénotent avec le reste de l’intrigue où Coppola se contente de filmer impersonnellement sa production Corman (qui, déjà, n’en demandait pas tant !). Et puis de nombreuses influences dont M (mais c’est surtout le genre qui veut cela) et PSYCHO (pour les séquences où le meurtrier sévit). L’ensemble se regarde plutôt agréablement. Le nom du coupable se trouve très vite mais, finalement, ce n’est pas le plus important. DEMENTIA 13 (ah ! Je sens qu’on va avoir l’explication de ce titre…) ne se regarde pas comme un film de divertissement mais comme une curiosité un peu cachée de la filmographie de Francis Ford, parce qu’au fond ce n’est pas de qu’il y a de plus montrable. Surtout que les acteurs ne sont pas très convaincants, mention spéciale B+ pour Patrick Magee, comédien prodigieux dont la colère rentrée et l’intensité de son regard transpirent déjà. Et le titre, ça veut dire quoi ? On peut savoir ???
Le cas Louis Malle. Voilà bien un réalisateur qui me laisse généralement sur ma fin, voire qui me frustre à la vision de la plupart de ses films. J’attends toujours avec beaucoup d’envie d’en découvrir un nouveau, et de déceler le talent que l’on loue un peu partout. Allez, ne boudons pas notre plaisir, dernièrement PRETTY BABY nous avait agréablement diverti. PRETTY BABY ou Brooke Shields ? Avec BLACK MOON, j’étais encore plus impatient car ce film est un peu à part dans sa filmographie. Il contraste avec sa manière de faire et ses grandes préoccupations. C’est très étonnant. Nous sentons fortement les premières incidences de 2001 : A SPACE ODYSSEY (même si la plus importante c’est tout de même 4 ans plus tôt dans THX 1138). L’expérience non verbale, comme le disait Kubrick. Comme si, suite à sa vision, Louis Malle avait trouvé le véritable moyen de faire du cinéma autrement que par le processus classique de la petite histoire qui va du point A au point B en utilisant le chemin le plus court, à savoir le raccourci. Eh bien, non. Le cinéma ce n’est pas cela. Après Kubrick et Lucas, Louis Malle le prouve à son tour.
Comme
BLACK MOON se trouve en prolongement direct de 2001 : A SPACE ODYSSEY, il devient aisé de définir toute une ligne de conduite qui a fini par aboutir
dernièrement au style lynchien de MULHOLLAND DR. et INLAND EMPIRE. La véritable révolution a été d’asséner un coup terrible aux producteurs en leur démontrant
que le scénario n’est pas ce demi-dieu par lequel tous les problèmes se résolvent. Le scénario n’est plus l’élément unique sur lequel repose le succès d’un film. Eh oui ! Il faut aussi
du cul ! Dans BLACK MOON il y a bien une poitrine que l’on tête sans pour autant être un nouveau né. Nous y trouvons aussi de nombreux soupçons de poésie et de
surréalisme. Des enfants nus s’amusent avec un cochon, les femmes sont pourchassées par un Etat totalitaire, une licorne erre, des fleurs que l’on entend souffrir quand on les piétine etc.
BLACK MOON est un poème, un essai de déconstruction de la réalité comme nous la connaissons. S’appuyant sur un concret assez proche de notre monde, Louis Malle choisit d’y mêler
divers concepts nous plongeant dans un univers qui serait assez proche d’une appellation non conventionnelle de toute chose, d’une vision fantasmée, d’un négatif horrifique du quotidien ou même
d’une mise en scène de l’imagination collective. Peu importe l’axe choisi. Il est d’ailleurs inutile d’en choisir un. Le film se vit plutôt comme une expérience sensorielle complètement
surréaliste, à la beauté onirique et à l’ambivalence omniprésente. L’essentiel est de se laisser bercer par ce qui nous est proposé. L’imagination au pouvoir. Car nous nous trouvons en terrain
dépourvu de repères, un endroit où personne n’a jamais mis les pieds. Nous sommes dans l’inconnu le plus total. C’est pour cela que Cathryn Harrison est constamment en découverte. Et comme
l’inconnu favorise l’imagination, cette dernière devient le principe actif du spectateur. Cela s’explique par une absence absolue de cohérence scénaristique. Là où nous citions Kubrick et Lynch,
nous pouvions toujours établir un déroulement narratif logique dans chacun de leurs films précités. Précis, exact, fatal. Tout est explicable chez eux. Ce qui est aussi le cas des surréalistes
(Dali, Blier, Cocteau, Jodorowsky…) puisque nous en parlions aussi. Là où Louis Malle confirme que c’est bel et bien lui qui est allé le plus loin, c’est dans la dissociation du propos à
l’émotion. BLACK MOON a exploré bien plus en avant le concept d’inconscient relié au visuel et au sonore (un élément sur lequel Louis Malle aurait d’ailleurs pu travailler un peu
plus). Tout se situe hors des mots, d’ailleurs fort peu présents dans le film. C’est un ailleurs, une petite bulle où le spectateur flotte à son gré, butine là où son imagination le porte,
récoltant une gamme d’émotion qui varie en fonction du bagage émotionnel de chacun. On emploie très souvent, à tort, la dénomination de film unique. BLACK MOON l’est
véritablement.
Des films dont vous entendez régulièrement parler. Des films que vous ne
connaissez pas mais dont les titres, à force d’être répétés, deviennent comme autant de présences qui vous accompagneront à un moment ou à un autre. Cette
semaine : TAN DE REPENTE de Diego Lerman. Film ultrarécompensé et qui bénéficie d’une aura de petit film qui n’a pas beaucoup de pétrole mais qui a des idées. Certes, pas de pétrole mais le peu d’idées
frôle d’un iota la marée noire. Ca part pourtant pas mal. Belle image. Un noir et blanc étoffé, un joli grain, une lumière classieuse et un cadre pas trop con. Diego Lerman prend le temps
d’installer ses personnages. Il suscite en même temps la suspicion sur ce qui pourrait arriver dès la rencontre des divers rôles. Leurs univers sont si bien définis que nous imaginons sans peine
le choc des mondes. Nous nous plaisons d’ailleurs à imaginer la perversité qui va s’instaurer lorsque les lesbiennes vont prendre l’ascendant sur Tatiana Saphir. Vous le croyez une nana qui
s’appelle comme ça ? Le film pourrait même partir sur une voie encore plus sadique. Diego Lerman a défini deux lesbiennes si mystérieuses qu’elles en deviennent dangereuses et que le
film ne se spécialise pas encore. Nous sentons bien que l’odyssée peut devenir violente à tout moment. Malheureusement, Diego Lerman n’opte pas pour cette solution. Juste une tranche de vie.
Dans ta face. Une chronique douce-amère qui nous révèle la misère de chaque personnage à hauteur de ses aspirations. C’est un constat parfois assez dur, mais point trop n’en faut.
Finalement, il manque quelques éléments insubmersibles au scénario (qui auraient notamment obligé le monteur à dénigrer le superflu) et une plus grande propension à explorer la difficulté ou la
tendresse avec laquelle les personnages se croisent. Dès que le petit trio décide de faire une virée, tout se distend et le film s’essouffle et manque de percussion à tous les points de vue.
L’affaire Luis Trio va à la plage. TAN DE REPENTE s’étire interminablement jusqu’à la fin. N’est pas Jarmusch qui veut…
Passons des classiques aux blockbusters qui n’ont à priori rien d’attrayant. Comme tout bon cinéphile, je vois tout. Comment peut-on se définir par rapport au cinéma en occultant un pan entier de son histoire ? « La lumière vient du fond » c’est l’occasion unique de voir se côtoyer des films aussi bien d’auteurs rigoristes que des grosses machines faites par des yes men aussi charismatiques qu’une Vizirette.
Shawn Levy a déjà commis les bien tristes BIG FAT LIAR et THE PINK PANTHER. Il récidive avec NIGHT AT THE MUSEUM, entraînant Ben Stiller et Robin Williams dans cette Saint-Barthélemy cinématographique. C’est tout à fait le produit calibré qui attire les enfants, avec ces personnages de musée qui prennent vie le soir venu, le pauvre Ben Stiller en victime au grand cœur qui veut à tout prix ne pas décevoir son fils (tiens, un thème déjà exploré récemment dans le détestable PURSUIT OF HAPPINESS, ça sent le bon filon), et cet avorton bien évidemment plus intelligent et bien plus mature que son père, image parfaite du chérubin innocent, dépourvu de tout vice, sans sexualité et complètement assujetti à la cause du bien de la planète. C’est consternant ! Alors ensuite, on sort les orchestres symphoniques, on invente des scènes pour déployer l’arsenal des effets spéciaux (dont certains sont assez réussis il faut bien l’avouer) et surtout on déploie des trésors d’ingéniosité au sein du scénario pour qu’il corresponde au schéma thèse-anthithèse-synthèse des productions de même acabit. Rien d’intéressant, passez votre chemin. Un film qui n’est que bruit.
Quoi que l’on puisse croire,
rater un film n’est pas une chose aisée. Vu l’énergie déployée dans NIGHT AT THE MUSEUM il est peu probable que l’on ait pu croiser sur le tournage des stakhanovistes du
sabotage. C’est pire ! Lorsqu’il existe de vraies causes d’échec, les intentions restent louables et l’honnêteté fait rarement défaut. Dans NIGHT AT THE MUSEUM tout est fait
pour aboutir à un succès populaire, en utilisant toute la panoplie du pur produit. Nous sentons bien que chaque partie, de la technique aux comédiens, oeuvre dans le même sens : faire un
film rentable. Nous pourrions donc en déduire que si le niveau artistique est mis de côté, cela est normal que le film fasse ses entrées et que plus personne ne s’y intéresse par la suite. Mais
le plus effrayant c’est lorsque les caractéristiques commerciales deviennent la norme artistique. NIGHT AT THE MUSEUM ne pouvait pas être autre chose qu’un parangon de film
manipulateur. De toute façon, moi je ne vais plus aux musées. C’est vrai : qu’est-ce qui nous prouve que ce sont bien les originaux et non pas des copies qu’ils nous
montrent ?
A l’inverse, ANCHORMAN : THE LEGEND OF RON BURGUNDY d’Adam McKay est tout aussi raté, mais bénéficie d’une énergie revendicatrice qui n’essaie pas de mener le film hors des vues auxquelles il peut prétendre. Lorsque nous nous attardons uniquement sur les comédiens il est facile de déceler la fièvre qu’ils semblent se communiquer, au service des gags qu’ils revendiquent. Cela fait plaisir à voir. Le but n’est pas capitaliste, il se recentre plutôt sur l’élan du comique collectif. Ce qui fait moins plaisir c’est le niveau de la vanne. Alors là, ça rase gratis. Le rire potache ne me dérange pas. S’il est régressif et qu’il devient puéril, mes poils se hérissent. Will Ferrell, Steve Carell et consorts c’est toujours la même limonade. Ils incarnent toujours des déficients mentaux, des ringards de première classe, et c’est bien ce que je leur reproche. Il est tellement facile de composer des personnages moins intelligents que soi-même ou des caricatures de la débilité humaine ! On ne force pas son talent, si tant est que l’on en ait un échantillon sur soi. Montez sur scène, lâchez un petit écureuil et vous verrez si vous n’obtiendrez pas les rires du public. En tout cas, c’est à chaque fois un aveu de la pénurie d’imagination dont font preuve ces pseudos comédiens qui officieraient au théâtre des Deux Anes (véridique !) pour peu qu’ils fussent parisiens.
Et dans tout cela, Adam McKay n’est qu’un majordome. Il coordonne la folie générale et essaie d’agencer le rire de manière définitivement scolaire. Le problème de ce genre de films est qu’ils cherchent toujours à montrer les gags mais jamais à les mettre en scène. Leur impact s’en trouve donc amoindri. Et ANCHORMAN : THE LEGEND OF RON BURGUNDY n’échappe pas à la règle. Aucune perspective, aucun plan d’attaque.
- Loving the paranoid
Nous sommes tous gouvernés par deux grandes émotions. Elles se subdivisent en de nombreuses catégories, mais toutes découlent uniquement de deux seules émotions. Il s’agit de l’amour et de la peur. En général, les bons films optent pour l’un ou l’autre. BUG est l’un des rares à combiner les deux de manière aussi sublime.
Nous avions laissé William Friedkin avec un THE HUNTED peu téméraire. Nous l’avions loué pour la dernière fois en 1985 pour son TO LIVE AND DIE IN L.A. Mais Friedkin c’est surtout l’immense maître d’œuvre des non moins immenses THE EXORCIST et THE FRENCH CONNECTION. Que s’est-il donc passé chez ce réalisateur extrêmement doué pour qu’il perde ainsi son cinéma et toute crédibilité bankable ?
Comme il faut que justice soit faite et que « La lumière vient du fond » est là pour y remédier, sachez qu’en revenant aujourd’hui
avec BUG, William Friedkin retrouve son aura de cinéaste mythique. Et là je vais en remettre une couche sur l’incommensurable vacuité professionnelle de nos amis les
distributeurs, puisque sorti le 21 février 2007, il ne dispose plus que d’une seule salle à Paris (le MK2 Beaubourg) et de seulement 23 à travers la France !
Friedkin est donc de retour avec un style toujours aussi classe, une maîtrise imparable, un sens de l’inattendu totalement jouissif et un lyrisme qui vous fait pleurer à gauche, là où ça bat fort.
BUG joue sur les duos plus que sur la dualité. La signification, d’abord. Le double sens du mot. Et puis, par la mise en scène. L’homme et la femme se lie dans une complémentarité qui solde aussi leur vie. L’intérieur compose avec l’extérieur un agencement de replis face à une ouverture sur le monde qui pourrait être synonyme de liberté, mais ils ne trouvent celle-ci que dans l’enfermement. L’individuel face au collectif, métaphore militante face à un constat précis de la société américaine (critique souvent développée par Friedkin, notamment dans THE EXORCIST, TO LIVE AND DIE IN L.A. ou RULES OF ENGAGEMENT). Le jour et la nuit, où l’on remarquera l’étrange changement d’Ashley Judd, beaucoup plus en jambes dans le noir. L’humour qui se mêle à l’horreur la plus dure, ce qui donne un ton singulier, aussi déstabilisant que la folie du sujet abordé.
Le grand défi du film est d’essayer de ne pas opter pour l’une des deux solutions qui s’offrent à nous : Ashley Judd et Michael Shannon sont-ils victimes d’un dérangement cérébral ou les aphides sont-ils vraiment des insectes que l’armée a expérimentés sur eux ? Là encore, il faut envisager la réponse sous le principe du duo. Les deux propositions fonctionnent ensemble ou ne fonctionnent pas. C’est pour cela d’ailleurs que la fin reste ouverte. Friedkin cherche à ne surtout pas opter pour la prépondérance de l’une sur l’autre. C’est assez réussi mais je trouve qu’il se fourvoie au niveau de la direction d’acteurs. Vers la fin du film, si le jeu d’illuminé paranoïaque peut convenir au personnage de Michael Shannon, il devient plus douteux chez Ashley Judd. L’overacting associe directement son personnage à la folie. En prenant le rôle dans une souplesse plus prononcée (pourquoi pas dans la conviction raisonnée) elle serait restée dans un personnage plus posé qui ne peut convaincre quiconque faute de preuves et s’en trouve désolée, en même temps que toute sa mesure prêchait pour sa bonne foi, voire sa lucidité. Elle n’a pas besoin de jouer la maladie psychologique puisque tout le monde sait bien que lorsque l’on dit la vérité on est souvent pris pour un fou. C’est plutôt dans le regard de celui ou celle qui lui donne la réplique que la réponse ou l’ambivalence quant à sa santé mentale se situerait. Il n’en reste pas moins qu’Ashley Judd trouve là le meilleur rôle de sa carrière. Elle est absolument bluffante par son naturel, sa volonté de rester loin de l’image glamour de la femme isolée dans un coin de campagne, la fragilité de son regard ou encore ses résurgences d’anciennes fêlures. Face à elle, Michael Shannon est tout aussi convaincant, passant d’une timidité un peu gauche à une paranoïa confondante de persuasion. Notons aussi la présence d’Harry Connick Jr. dont les propositions sont un peu convenues, mais qui s’effacent devant son charisme pharisaïque, et de Lynn Collins, belle révélation à l’écoute humble et feutrée.
William Friedkin retrouvé, cela ne fait plus aucun doute. A défaut du Graal. Ouvre bien tes orteils, peuple de Judée. Apprends à te cour
ber bien bas quand un seigneur passe non loin de toi. Et question
grandeur vous allez tous pleurer votre race parce qu’il y en aura pour tout le monde, même pour ceux qui ont étudié dans un I.U.T. Proéminence de la virtuosité friedkinienne. Ca fourmille de
partout. A commencer par cette première partie qui impose le bouillon de culture dans lequel baigne Ashley Judd. Le réalisateur s’attarde sur la psychologie des personnages. Il prend son temps
pour révéler les liens entre chaque protagoniste. Il définit un état dont le bouleversement trouvera toute son horreur par la brutalité avec laquelle il sera désintégré. On dit parfois que ça ne
peut pas être pire. Friedkin ou la démonstration contraire. Il adapte ici le principe déjà mis en place dans THE DEER HUNTER. Dans le film de Cimino, le reste du film et particulièrement la troisième partie ne fonctionne absolument pas si la première partie ne prend pas le temps de développer tout ce qui caractérise
la vie du petit groupe. Le paisible se substitue à la lenteur. BUG, même combat. Enorme talent que de savoir retarder l’échéance horrifique. Friedkin dose avec beaucoup de
savoir-faire les indices qui annoncent la tragédie. C’est monté avec l’énergie sous-tendue du bouleversement qui se prépare. C’est pour cela que cette partie se suit allègrement. Elle est
annonciatrice du but prochain. Et le montage participe à cette invasion future, comme est annoncée l’arrivée d’Harry Connick Jr. Formidable ellipse qui efface toute notion de temps pour quelques
secondes ! Cela fait un peu trouvaille scénaristique, mais c’est terriblement efficace et délicieusement déstabilisant pour le spectateur qui ne sait plus ce que l’histoire lui raconte.
Puisque nous y sommes, glorifions le plan où Harry Connick Jr. nous apparaît au travers de la vapeur d’eau. Onirique, William Friedkin ne recule devant aucune note d’humour. Un humour parfois
très bien écrit lorsque Ashley Judd et Michael Shannon pérorent sur la juste définition des aphides. Tellement irréel en pleine nuit !
Dans tous les films de William Friedkin, il y a quelque chose comme une force supérieure, une menace qui plane et qui peut frapper à tous moments. Il faut aussi souligner les
effets stylistiques que Friedkin installe pour engendrer cette paranoïa de l’invisible. C’est encore absolument régalicieux de se trouver au milieu d’une sorte de tremblement de terre qui mêle
lumières tressaillantes, espace qui se disloque, son oppressant de lourdeur et personnages apeurés. Ce sont des moments charnières. A partir de là, la réalité n’est plus vraiment la réalité.
Reste à savoir pour qui. Un choc s’est produit. Nous en suivons les conséquences. Toute la démonstration devient alors beaucoup plus nerveuse (déjà par la prestation des comédiens), plus
énergique. Même si la dernière scène se situe dans une pièce recouverte d’aluminium (et là je tire mon chapeau à Michael Grady pour la prouesse technique, même si je soupçonne que ce ne soit pas
entièrement de l’aluminium), elle ressemble énormément à un cocon, dernier refuge de nos personnages avant leur étape suivante, où tout se métamorphose à une vitesse folle. Tout va très vite. Les
déductions que Michael Shannon pousse Ashley Judd à faire en sont la preuve. Le cocon est l’étape qui précède la vie, me direz-vous. Certes, mais la libération qu’ils cherchent ne
ressemble-t-elle pas à un élan vital ? Dernier stade de la réflexion de Friedkin : totale réussite d’un organe d
u pouvoir qui aura réussi à faire croire à quiconque que la mort ou la vie, tout cela se
ressemble très nettement.
Nous remarquerons néanmoins quelques petits bémols à rapporter. Le plus visible est la scène d’amour entre les deux comédiens principaux. Ratée, évidemment. Comme le plupart de ces scènes au cinéma. En général, le réalisateur est aussi gêné que les comédiens et repousse toujours l’échéance. Lorsqu’il faut bien la filmer, il a toujours du mal à diriger ses comédiens et leur conseille de faire juste comme ils font dans la vie réelle, pour que cela paraisse vrai. Puis il essaie faire quelques plans esthétiques, mais pas trop volés car il faut respecter la pudeur des comédiens. Tiens donc, la pudeur des comédiens, ça existe, ça ? Cela ne fonctionne quasiment jamais. Les seules exceptions sont invariablement des réalisateurs qui ont pris le temps de chorégraphier la scène, voire de la story-boarder, et de définir avec les acteurs les différentes étapes, ce qui sera vu à la caméra et ce que cela signifie. Bref, travailler comme pour n’importe quelle scène avec les avis des deux côtés de la caméra. Le talent du réalisateur, du directeur de la photographie et surtout du monteur fera le reste. Manifestement, la magie n’a pas pris sur le plateau de BUG. Nous n’en saurons jamais vraiment la cause, mais la scène est d’une platitude érotique, d’un inintérêt scénaristique, sans originalité, sans rythme. Le film se rattrape sur énormément d’autres points.
Bien plus qu’une simple histoire sur un homme et une femme qui font chabada bada, chabada bada, Friedkin bâtit un espace où les amants vont pouvoir briser les liens qui les retiennent dans la réalité si bien décrite tout au long de la première partie du film. C’est en quelque sorte une histoire d’amour où deux êtres sont en quête de l’ultime délivrance des attachements sociaux qui ont développé chez eux une paranoïa hallucinatoire. Un peu de la même manière que les protagonistes de MORE s’exilaient du monde. A travers cette tragédie horrifique, Friedkin développe une métaphore de la perte des libertés individuelles dans la société américaine contemporaine, qui passe par une paranoïa de l’information (médiatique et non médiatique s’entend) et une altération personnelle de sa propre intégrité. Processus inconscient d’accord, mais pourtant déjà présent dans d’autres de ses œuvres. Dans THE EXORCIST, par exemple, le Mal pouvait venir de n’importe où et s’attaquer à n’importe qui, même au plus innocent. Le danger était partout. Dans BUG le danger c’est soi. Chacun véhicule une certaine somme de certitudes prêtes à influer sur son comportement. Seulement avec le 11 septembre 2001, la suspicion a amené le cloisonnement collectif. Tout individu est devenu suspect et les contrôles se sont multipliés à l’encontre des personnes. En aboutissant au Patriot Act, le champ des libertés individuelles s’est considérablement réduit. Encore en vigueur, il permet notamment d’avoir recours aux listes des personnes qui empruntent des livres, aux listes de voyageurs, aux informations que tout FAI pourrait transmettre, au contrôle des mails et des conversations téléphoniques échangés, de mettre toute personne en détention pour une durée illimitée et sur simple soupçon, et la liste est encore longue. Pour être bref, voici les amendements que viole le Patriot Act :
- premier
amendement : le Congrès ne fera aucune loi accordant une préférence à une religion ou en interdisant le libre exercice, restreignant la liberté d'expression, la liberté de la presse ou
le droit des citoyens de se réunir pacifiquement et d'adresser à l'Etat des pétitions pour obtenir réparation de torts subis
- quatrième amendement : il ne sera pas porté atteinte au droit des citoyens d'être exempts de toute perquisition ou saisie déraisonnable concernant leur personne, leur domicile, les documents et biens leur appartenant ; aucun mandat de perquisition ne pourra être délivré s'il ne se fonde sur des motifs plausibles, s'il ne s'appuie sur des déclarations ou des affirmations sous serment et s'il ne mentionne de façon détaillée les lieux qui doivent faire l'objet de la perquisition et les personnes ou objets dont il faut s'assurer
- cinquième amendement : nul ne pourra répondre d'un crime capital ou infamant à moins d'avoir été inculpé ou renvoyé devant les tribunaux par un grand jury, à l'exception des poursuites engagées à l'occasion d'actes commis dans les forces armées terrestres ou navales ou dans la milice, dans le cadre d'un service actif en temps de guerre, ou de péril public ; nul ne pourra deux fois pour le même délit se trouver menacé dans sa vie ou dans sa personne ; nul ne pourra être contraint de témoigner contre lui-même dans un procès criminel, ni être privé de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; aucune expropriation dans l'intérêt public ne sera possible sans une juste indemnité
- sixième amendement : lors de toute poursuite criminelle, l'accusé aura le droit d'être jugé rapidement et publiquement, par un jury impartial de l'Etat et du district où le crime aura été commis, ledit district ayant été préalablement déterminé par la loi ; d'être informé de la nature et des motifs des charges retenues contre lui ; d'être confronté avec les témoins à charge ; de faire citer des témoins à décharge ; et de bénéficier de l'assistance d'un avocat pour sa défense
- huitième amendement : il ne pourra être exigé de caution disproportionnée, ni imposé d'amendes excessives, ni infligé de peines cruelles ou inhabituelles
- quatorzième amendement : toute personne, née ou naturalisée aux Etats-Unis et soumise à leur juridiction, est citoyen des Etats-Unis et de l'Etat où elle réside. Aucun Etat ne pourra édicter ou appliquer une loi quelconque limitant les privilèges ou les immunités des citoyens des Etats-Unis ; aucun Etat ne pourra priver quiconque de sa vie, de sa liberté ou de sa propriété, sans procédure légale régulière, ou dénier à quiconque relevant de sa juridiction l'égale protection des lois.
Lorsque l’on sait cela, la paranoïa sous-jacente qui menace le peuple américain nous apparaît comme une névrose particulièrement symptomatique d’une telle dérive. En faisant régner la terreur, le gouvernement Bush a ouvertement neutralisé une partie de la population. En instituant l’idée qu’ils sont des pions au service d’une cause, il impose l’idée d’instrumentalisation des corps. Le dernier stade de la névrose devient ainsi la dissociation d’avec son propre corps, qui n’est plus considéré que comme une composante au dictat en place. Si l’on suit le raisonnement qui consiste à se débarrasser de toute idée de contrôle des cerveaux, il convient aussi de se débarrasser du contrôle des corps, c'est-à-dire son éradication du monde réel. Dans BUG, beaucoup d’indices nous montrent l’emprise du gouvernement américain sur son peuple. D’abord, notons ce magnifique plan d’hélicoptère qui ouvre le film. La lenteur par laquelle il s’approche de la maison d’Ashley Judd évoque une menace qui plane. Une menace à la force tranquille comme un oiseau de proie serait aux aguets afin de fondre sur sa victime. Et plus le plan se resserre sur cette maison, plus il l’isole. Car si BUG est aussi un film sur l’isolement, il est encore plus un film sur l’hermétisme. Toute maison est isolée uniquement si elle est hermétique (sinon le moindre minuscule aphide se fraie un chemin). C’est ce qui aboutit à cette longue (mais pas dans un sens péjoratif) scène de fin où l’aluminium joue ce rôle d’isolant.
Si vous arrivez à imposer l’idée que vous n’êtes plus utile en tant qu’être humain doté de raison à l’organe du pouvoir, vous arrivez à cantonner les personnes dans leurs derniers retranchements (la plupart du temps leur famille, leur « home »). Ils ne sont alors plus que relégués au rang de « bras », de robots chargés de fournir la quantité nécessaire d’énergie pour faire tourner la machine. Rien de plus. Alors peut se développer le sentiment d’être utilisé. Comme l’on fait des expériences sur des souris de laboratoire, on se sert de personnes pour utiliser leurs réactions. Et c’est avec un fracas énorme que BUG détaille cela. Il est la réponse formelle à une analyse très juste de ce vers quoi la société américaine évolue. Une société qui a peur d’elle-même est une société qui se parasite et donc qui crée sa propre mort.



