1. Propos
Proposer une interprétation d’INLAND EMPIRE, peu de critiques s’y risquent. Le risque, le critique n’aime pas ça. Il préfère croire
que seul son avis prévaut et qu’il est tellement bon de rire avec ses amis en employant un jargon obscur qui restera comme un point d’interrogation pour le spectateur lambda. Alors quand il faut
aller au charbon son inculture se charge de discréditer le peu d’intégrité qu’il lui restait.
Qu’on se le dise, la critique ce n’est pas de l’interprétation .Les explications de texte c’est bien pour remplacer les dictées au lycée mais, au cinéma, ce n’est que l’affirmation
mégalomane de celui qui entend apporter un discours synthétique à une discussion. Or, cela est impossible. Aucune idée ne peut clore de manière si définitive ce que chaque film charrie.
Quand il ne peut pas interpréter, le critique s’emmerde. Il aime alors à se grattecouiller, avachi sur son sofa délavé, ou déclarer en privé son amour à son toaster en bakélite.
Exemple de vie rock n’ roll.
La plupart du temps c’est facile de tricher avec l’avis personnel. J’aime, j’aime pas. C’est bien, c’est nul. J’ai raison, vous avez tort. Mais dès qu’il faut coller des mots sur
des sentiments, de brusques phobies de la parole ou de la plume apparaissent chez nos amis critiques. Les autres partent en hibernation. C’est marrant, vous remarquerez que cela arrive à chaque
sortie d’un film de David Lynch. L’un choisit de se taire car le film parle de lui-même, l’autre se perd en circonvolutions diaprées pour ne pas avoir à affronter le difficile exercice de
l’exégèse, un autre fait dans la critique énigmatique sous prétexte de rendre l’atmosphère du film (s’auto désigner Lynch de la critique, faut plus pouvoir enfiler ses Adidas quand même !),
encore un autre préfère ne rien dire car ce serait se rabaisser à tant de foutage de gueule, et puis il y a celui qui croît que Lynch a complètement oublié son savoir-faire du jour au lendemain
pour volontairement faire ce qu’aurait fait un enfant de 5 ans, celle qui veut absolument se persuader que c’est le plus grand film de tous les temps (sans rien avancer de décisif, évidemment),
celui qui trouve le moyen de parler de tout sauf du film parce qu’il ne sait pas quoi en penser etc. Les seuls qui s’en sortent sont ceux qui font preuve de modestie, qui essaient de regarder par
le trou de cigarette, le leur, savoir exactement l’impact que le film a eu sur eux. Ca ne cherche pas autre chose qu’à dire qu’il ne s’agit que d’un film. Un bon film, certes, mais des
Panzani, comme dirait le poète italien Terry Kevin. Ca, c’est fait.
2. Contenu
Compte tenu de l’aura de David Lynch, le but du jeu est d’essayer d’être plus malin que lui. Autant dire mission impossible qu’un critique soit plus malin qu’un réalisateur et
aussi que de pouvoir croire que l’on peut dompter un film de Lynch en se croyant supérieur. L’esprit du cheval. Si vous ne le traitez pas d’égal à égal vous n’aurez jamais aucune chance de le
monter. Comme disait la jeune mariée. L’autorité n’est pas la dictature. Voilà pourquoi les critiques imposent et ne parviennent jamais à convaincre. J’ai comme l’impression qu’il
cherche à nous dire que tout critique se définit dans un système totalitaire...
Que peuvent-ils nous dire ? Qu’il est impossible d’expliquer un film de Lynch ? C’est faux. Qu’un film de Lynch doit se vivre plus que se comprendre ? Répondons-leur
par un autre lieu commun, que les voyages forment la jeunesse. INLAND EMPIRE doit nous pousser à voir plus loin que ce délire obsidional de vulgarisation
cinématographique.
De la modestie, donc. Car INLAND EMPIRE en regorge. Ce n’est absolument pas un film difficile, intello, obscur ou envahissant. Il est modeste en cela que sa portée
est aussi universelle dans ses moyens que l’est n’importe quel morceau de Bach. Lynch se distingue par le fait de donner à voir et de faire encore de la mise en scène. Le cinéma c’est avant tout
provoquer des émotions. INLAND EMPIRE c’est un tourbillon, une danse nihiliste d’appels incessants à ce que l’on projette sur ce qui est projeté.
3. Sens
Sans effort de compréhension il n’est pas d’ajustement à l’expérience sensitive. C’est ce qui distingue le film où l’on peut montrer tout et n’importe quoi et celui (lynchien) qui
s’appuie sur une histoire, un sens voire une interprétation. Tous les films de Lynch ont une vraie logique interne et tous racontent quelque chose de précis. INLAND EMPIRE aussi.
D’ailleurs, le film est encore moins obscur que certains ont pu le dire, parce qu’il reprend exactement le processus constitutif que nous avions affronté dans MULHOLLAND DR.
C’est exactement la même chose. Le film n’en est qu’une resucée, c’est là une de ses grandes limites qui prouve que David Lynch ne s’est pas tant renouvelé que cela. Son renouveau n’est qu’une
question d’apparence. Ceux qui croient que Lynch a dynamité le cinéma et qu’il est loin devant les autres se fourvoient. Ils se sont laissés abuser par une problématique formelle. Vrai et faux,
nous y reviendrons si nous sommes encore sains d’esprit dans 74 lignes.
En ce qui concerne la trame narrative, c’est MULHOLLAND DR. 100% laine vierge. Désorientation (et non pas déconstruction) chronologique, multiplication physique
des personnages (déjà présente dans LOST HIGHWAY), addition des points de vue, conjonction des mondes intérieurs et extérieurs etc. Même dans l’élaboration scénaristique, les
personnages se ressemblent étrangement. Les flux et reflux des éléments que Lynch nous impose comme vrais dès le début (c’est là où il est le plus piégeant, dans le fait d’affirmer un monde qui
ne révèlera qu’à la fin son existence réelle ou virtuelle) sont autant de composants névrotiques. Le personnage principal est enfermé. MULHOLLAND DR. et INLAND
EMPIRE reste deux films sur la quête d’une libéralisation, une sorte d’apaisement avec le monde où l’on s’est laissé enfermer et qui terrorise. Un film sur une quête ! Voilà quelque
chose de pas super innovant, quand même !!! La quête est envisagée comme une reconstruction intérieure. D’où les scènes (qui n’en forment qu’une seule en vérité) avec le personnage qui fait
figure de psychanalyste, où Laura Dern fait le lien final entre toutes les histoires abordées et qui paraissent décousues. Ouverture d’une parenthèse : grossière erreur de la part de Lynch
d’avoir placé le lieu à l’étage puisque, psychanalytiquement, c’est en descendant que Laura Dern est censée rentrer en contact avec ce qui la constitue. M’enfin, moi j’dis ça, j’dis rien,
j’ai d’autres soucis…
Plus précisément, cette reconstruction est plutôt un réaménagement. A preuve toutes les pièces dans lesquelles pénètre Laura Dern. Les ellipses sont là pour faire le lien entre le
réel et l’imaginaire, il n’en reste pas moins que comme la limite est floue pour elle, elle est à chaque fois en train de réajuster ces pièces un peu comme elle remettrait de l’ordre dans les
morceaux d’un puzzle. La dernière étant évidemment la pièce où vivent ces humains déguisés en lapins géants au sein d’un sitcom qui symbolise le vrai Moi de Laura Dern. Sa quête.
Notons au passage que c’est dans l’une de ces pièces que se déroule la plus belle scène du film, la première fois où elle rencontre le groupe de jeunes femmes. Des parts
d’elle-même. Enormément d’émotion. Scène chargée d’érotisme primaire, d’envie, de répulsion et de nostalgie. Le fossé tout à coup révélé des années qui ont passé et qui ont éloigné la femme de
son questionnement originel. Une mise en abîme magistrale.
4. Avancées
Avant ses prises de position très marquées concernant l’emploi du format DV, rappelons-nous que David Lynch nous a donné des films magnifiquement beaux, d’une classe
transcendantale. Ne serait-ce que pour le noir et blanc de Freddie Francis dans THE ELEPHANT MAN, l’impact visuel et notamment la signification des couleurs et la portée des
formes ont toujours joué un rôle prépondérant au niveau de l’emprise psychique sur laquelle Lynch n’a jamais cessé de travailler.
Mais cessons de jouer les hypocrites deux secondes et admettons sans chercher d’excuse que la photographie d’INLAND EMPIRE est d’une laideur stratosphérique.
Laideur revendiquée qui plus est. Rien de sexy. Rien de fun. Rien de rock n’ roll. Rien que du vil, de l’immonde, de l’épouvantable. On ne peut pas continuer à être sincère et à louer ce travail
sous prétexte uniquement qu’il s’agit de Lynch. On ne peut pas rester cohérent et porter aux nues un procédé que l’on aurait flingué si cela avait été un quelconque autre petit tâcheron. Quel
snobisme que d’avouer la magnificence suprême de ces images qui n’ont que la vulgarité de celles d’un film pornographique usuel !
Non, ce n’est pas un trait de génie. D’ailleurs Lynch avoue lui-même l’utilisation du format DV pour toutes les absences de contraintes qui pourraient lui être infligées. Alors
bien sûr, il renforce son propos en faisant de ces images une dénonciation de la médiocrité qualitative du harcèlement de l’imagerie actuelle (qu’elle provienne de la télévision, d’Internet, de
la presse…), il n’empêche que ce n’est pas en reproduisant les mêmes procédés avilissants que la puissance contestataire peut s’exercer. Elle doit s’accompagner d’une réflexion plus poussée sans
quoi elle devient limitée et relâche les attentions qu’elle avait pu créer. Par exemple NATURAL BORN KILLERS avait très bien su dénoncer la violence en la montrant. Ces
moments-là contrastant étrangement avec les vrais moments d’humanité. S’il avait voulu aller jusqu’au bout, Lynch aurait normalement dû faire bénéficier la scène où Laura Dern se révèle en dame
respectable de la fin du film, d’une photographie qui aurait tranché avec le reste. Mais cela aurait été un indice de plus donné à la lisibilité d’INLAND EMPIRE et Lynch n’aime
pas cela.
C’est un peu comme si l’on faisait un film sur l’ennui et que l’on filmait quelqu’un qui s’ennuie. Il existe pourtant plein de manières de figurer l’ennui et de rendre un tel film
intéressant. C’est ici la plus grande et impardonnable erreur imputable à David Lynch. Car faire un film sur le manque de lyrisme, d’accord, mais cela n’empêche pas de faire du cinéma. Voilà ce
qui est bien paradoxal dans INLAND EMPIRE. Le film alterne des choix de mise en scène intelligents et couillus (ellipses déstabilisantes, surréalisme du récit, ruptures de rythme
dionysiaques, effets d’épouvante bienvenus et ultra-pertinents…) avec des plans où Lynch filme l’ennui en faisant s’ennuyer son spectateur (notamment tous ces gros plans hideux, flous et mal
cadrés qui sont une insulte à toute échelle de plans, comme si Lynch devenait un yes men). Ce n’est finalement qu’une idée très réactionnaire du cinéma.
David Lynch, 61 ans, découvre la DV. Tout se joue à l’âge Playskool.
5.
Références
Nous le savons, Bergman est un incontournable pour Lynch. Cela n’a jamais été aussi vrai que pour MULHOLLAND DR. et donc cela n’est jamais aussi vrai que pour
INLAND EMPIRE puisque ce sont les mêmes. C’est pour cela que certains diront que maintenant Lynch fait du Lynch puisqu’il s’auto-influence lui-même. D’abord on a aussi dit à
Bergman qu’il faisait du Bergman sur la fin de sa carrière et ensuite voici une belle expression toute faite qui ne signifie pas grand-chose puisqu’elle juge plus les réalisateurs que leurs
films. Ce qui est vrai c’est que l’œuvre de Lynch renforce sa cohérence au fur et à mesure qu’elle s’enrichit. Cela pour vous dire qu’outre le fait qu’INLAND EMPIRE m’a beaucoup
fait penser à MULHOLLAND DR. et à PERSONA, des images d’ERASERHEAD n’arrêtaient pas non plus de m’envahir. Parce qu’INLAND
EMPIRE est aussi un film très drôle. Drôle comme l’était ERASERHEAD, c'est-à-dire avec de vraies scènes comiques au sein de problématiques prégnantes.
Et PERSONA parce qu’il est certain que la prise d’ascendant est aussi une thématique forte chez Bergman, sublime dans SKAMMEN mais encore plus
absolue dans PERSONA.
Pour en finir avec cette impression de patronage, il faut considérer INLAND EMPIRE comme un tableau de Jean-Michel Basquiat. Face à l’apparente naïveté et à
l’anarchie visuelle, les thèmes abordés sont souvent très forts, empreints de violence et très caustiques face à la société dans laquelle ils vivent. INLAND EMPIRE est une vive
rupture face à l’hégémonie d’une esthétique. Cela se retrouve dans les deux œuvres particulièrement au niveau des sons. Car il n’est pas possible d’envisager INLAND EMPIRE sans
son. Il compte comme une personne à rajouter à la distribution. Ca sort les kalaches à tout va et l’on a souvent l’impression de passer sous un rouleau compresseur. A part un coup de poing très
descriptif, il se veut méchamment étourdissant, comme une sorte de viol psychique qui coupe le souffle par son aspect rugueux. Il s’insinue, il oppresse, il surprend, il accompagne, il détend, il
interroge, il crée, bref il est absolument splendide de A à Z et étoffe des univers plus que la pauvreté de l’image.
6. Axes
Accessoirement vous aurez aussi remarqué la voix de Naomi Watts. Couplée à l’envoûtante présence de Laura Harring, elles constituent le relais qui confirme bien INLAND
EMPIRE comme un parent proche de MULHOLLAND DR.
Il faudrait aussi dire tout le bien que l’on pense de Laura Dern, chose déjà avouée ici même après le très bon WE DON’T LIVE HERE ANYMORE. Cette actrice n’est pas
tombée dans le piège de l’après WILD AT HEART qui aurait pu la cataloguer, la franchiser. Même si elle n’était absolument pas convaincante dans ce rôle, elle a pourtant su s’en
affranchir et sa carrière n’a jamais connu de vide. Cela est dû en grande partie à sa volonté revendiquée et ô combien juste de composer des rôles fouillés, denses, surtout loin de la midinette
Lula Fortune qu’elle n’est pas. Dans INLAND EMPIRE, elle joue énormément sur la dichotomie qui la sépare de la réalité, à tel point qu’en même temps qu’elle nous arrivons à nous
demander si elle existe vraiment. Question métaphysique terrible pour une personne, et redoutable à interpréter pour un acteur. Et puis, en termes d’interprétation il faut aussi mentionner Julia
Ormond, à nous révélée par SMILLA’S SENSE OF SNOW (quel magnifique titre) en 1997, et qui, ici, est émouvante rien que par les gros plans sur ses yeux en pleurs. Toujours
l’importance du regard…
Ajoutées avec les autres personnages féminins du film, INLAND EMPIRE pourrait se définir comme une addition. Dans notre quête de savoir ce que nous y ressentons,
il faut laisser la porte ouverte à tous les indices sans exception. INLAND EMPIRE est un tout. Là où nous disons : « Ah, mais non ! Ce n’est pas ça, en fait.
C’est plutôt ça », il faut se dire : « Ah oui, c’est ça ! Et en plus il y a ça et ça ». Rien ne se soustrait, tout s’additionne chez Lynch.
7. INLAND EMPIRE