L’ASSASSIN HABITE AU 21
MELISSA P.
AMERICAN DREAMZ
JEAN-PHILIPPE
SCREAM
SEX TRAFFIC
LA PETITE JERUSALEM
THE END OF THE AFFAIR
PULSE
BRICK
THE DEVIL WEARS PRADA
THE BREAK-UP
et OTLEY.
Quelques bonheurs assez diffus et de grandes plages d’insignifiance. C’est une question d’époque, via nos préceptes économiques et les considérations de nos mœurs. La période actuelle est un fossé cinématographique (qui lorgne vers la cuvette). Il y a plein de choses très intéressantes et parfois émergent de vraies perles, mais vu le nombre de films qui nous sont proposés, nous sommes face à un processus laborieux où le manque de rigueur artistique ne parvient pas à ébranler les exigences marketing en place.
De toute façon le bonheur se raconte mal.
Nous
n’allons toutefois pas pleurer sur ce qui se présente à nous car, s’il reste aujourd’hui difficile de trouver un film assez excitant pour aller s’enfermer dans une salle de cinéma, les deux bons
gros mois qui vont clore l’année cinéma 2006 vont être source d’assouvissement exacerbé de notre curiosité. Vont ainsi se succéder le Woody Allen (SCOOP), le Brian de Palma
(THE BLACK DAHLIA), le Christopher Nolan (THE PRESTIGE), le Scorsese (THE DEPARTED, mais ce n’est pas une
raison pour oublier son prénom), le Paul Verhoeven (ZWARTBOEK), le Darren Aronofsky (THE FOUNTAIN), ainsi que quelques mystérieux : NACHO
LIBRE, SHORTBUS, BORAT, FAST FOOD NATION et RED ROAD. Je sais, voilà du lourd ! On pourra même trouver un Eastwood qui
me fait un peu trop peur pour le citer. Vu la bande-annonce en salles et j’ai bien l’impression que notre bon vieux Clint ne se soit un peu trop dévoilé cette fois-ci. (Puisque nous parlons de
bande annonce, j’ouvre ici une parenthèse pour mettre en avant celle du nouveau film de Stephen Frears : THE QUEEN. Je ne savais pas que l’on faisait encore ce genre de
niaiseries dignes d’un téléfilm sur M6 l’après-midi. On y trouve donc une des plus belle occasion de rire, mais aussi de pointer du doigt les concepteurs, puisqu’au milieu des différentes images
du film nous pouvons y lire le carton : « Une femme face à son destin ». Il ne manque plus que la voix grave et nous y sommes. A venir : « A man
and a woman who believe in dreams ».) Nous l’aimons bien, le gars Clinton, il faut bien l’avouer, mais nous apporterons un sérieux bémol quand à ses prétentions de metteur en scène,
nous en avons déjà parlé il y a peu. Or, FLAGS OF OUR FATHERS tendrait à démontrer sa vision étriquée de l’héroïsme et sa philosophie malsaine de glorification des armes et des
luttes qu’elles servent. Clint Eastwood = Charlton Heston, ne nous leurrons pas. Une facette du personnage étrangement passée sous silence chez nous. Alors, bien sûr, Heston ferait sa propagande
par film interposé, nous ne serions pas loin du phénomène que nous avions connu lorsque Mel Gibson faisait la sienne dans THE PASSION OF THE CHRIST en 2004. Mais notre bon Clint
jouit d’un capital sympathie qui va encore faire juger les critiques à travers le message de glorification qu’ils vont y voir. Les mêmes qui considèrent INDIGENES comme un film
essentiel. Conneries. Uniformisation sous couvert d’une pensée universelle. Eux qui dénonçaient hier le manichéisme américain. Car INDIGENES c’est quand la plus belle arnaque
organisée, dans vos salles en 2006. Laideur d’une vision imposée sur ce qui s’est vraiment passé. C’est prêcher parmi des convaincus qu’ils ont raison d’être convaincus. Mais quid des sujets qui
posent questionnements ? Et qu’en est-il des antithèses ? Mise à mal de la liberté d’expression. Tant pis pour vous ; si vous cherchez toujours à savoir si les bons ont raison de ne pas
avoir tort, alors vous êtes un con ou un fasciste. Belle conception ! Heureusement que le succès ne se mesure pas à l’applaudimètre.
Nous avons donc bien fait d’attendre avec impatience cette fin 2006, qui s’achèvera en beauté par THE FOUNTAIN, le 27 décembre, et dont j’ai personnellement entendu le plus grand bien. Sûrement le film que j’attendais le plus cette année, avec le Terrence Malick. Il est encore un peu matin pour dire s’il suivra les mêmes traces.
En attendant vérification de nos préjugés (que nous vous encourageons à ne jamais abandonner, vous aussi), arrêtons-nous un peu sur ce qui se discerne plus aisément.
Aviez-vous remarqué comme les scénarii de SCREAM et de L’ASSASSIN HABITE AU 21 se ressemblent étrangement ? Kevin
Williamson n’a rien inventé, nous le savions depuis longtemps, mais il est étonnant de s’apercevoir qu’il n’y a dans SCREAM aucune grande idée qui n’ait déjà été exploitée
dans le film de Clouzot (- Tiens, encore un cinéaste qui n’a pas de prénom ! - Ah bon ? Il n’est pas inspecteur ?) Le tueur (qui est en fait plusieurs), évidemment, mais
aussi beaucoup d’emprunts dans la construction narrative (exemple : une première scène de meurtre où le meurtrier se cache), dans les composantes des personnages (exemple : les
archétypes extrêmement forts des pensionnaires dans L’ASSASSIN HABITE AU 21 et ceux des lycéens dans SCREAM), ou même dans l’élaboration du suspense (la manière
dont Pierre Fresnay joue avec son chapeau ramène directement à la manière dont Wes Craven désigne (par une réelle mécanique de mise en scène) les faux coupables). Et comme Wes Craven est un
petit malin, il a réalisé son film en couleurs pour qu’on ne l’accuse pas de plagiat. Non, il n’est pas question de recopiage, mais juste d’une refonte d’idées, ce que d’autres
qualifieraient d’inspiration.
Ce pourrait être le cas de PULSE de Jim Sonzero. En fait, il s’agit carrément d’un remake du film KAIRO de Kiyoshi Kurosawa, film japonais qui ne parvenait jamais à faire peur. Nous pouvions cependant y déceler une certaine volonté de plans chocs qui explosaient le film de la léthargie où il s’enfonçait petit à petit. Le matériau était assez riche mais encore fallait-il en comprendre toute la vision sous-jacente de l’original. De même RINGU n’est pas seulement une histoire de série B où une cassette tue ceux qui la visionnent. Mais PULSE c’est du travail bâclé. Rien de juste de A à Z. Multiplication d’effets qui ne cherchent qu’à surprendre le spectateur. Mais ce n’est pas la peur. De toute façon, il n’y a pas de mise en scène, donc pas d’ambiance, pas de direction d’acteur, pas de chocs visuels (les suicides sont filmés platement, sans action sur la stupéfaction du geste final).
Pas de lauriers, donc.
Et les lauriers,
ils ont largement été distribués aux films de Clouzot et Craven. Ce n’était pas la première fois que je les voyais, il est vrai. Disons qu’au rayon des nouveautés il reste encore AMERICAN
DREAMZ à féliciter. Réalisé par Paul Weitz (qui n’avait rien de très marquant à son palmarès jusque-là), il s’agit d’un des films les plus drôles de ces
derniers mois. Les effets humoristiques ne sont jamais appuyés. Le texte, les personnages, les situations et les décors font tout à l’affaire. Seuls quelques effets de montage viennent renforcer
l’impact de certaines chutes, par des « cuts » légèrement anticipés. Nous rions donc volontiers devant ces personnages un brin demeurés, un brin caricaturaux, un brin incroyables et un
brin déjantés. Ce cocktail façonne un ton satirique où le comique naît d’une vision poussive, mais toujours relative à la pertinence du discours en filigrane (les dérèglements de la société
américaine) qui renvoie largement à la responsabilité de l’administration Bush. Le film atteint une impétuosité comique qui s’essouffle dans le dernier tiers du film. Au cours des deux premières
parties, le film tire avantage de l’exposition des différents personnages et de leurs enjeux qui vont finir, bien évidemment, par converger. Le rythme est assez enlevé et lorsqu’il va retomber
pour laisser place à l’émission (qui va beaucoup plus poser le déroulement de ce qui vient d’être enclenché), le film ne parviendra pas à trouver son second souffle. Cela n’est pas dû au
changement de rythme mais plutôt à la conjonction des éléments que les scénaristes ont mis en place et qu’il faut bien, à moment donné, faire coexister. Ces moments-là sont moins imaginatifs.
Grâce à tout ce que la richesse des personnages permettait, on assiste alors à un déchaînement des comédiens. Nous sentons très vite qu’ils ont bénéficié d’une grande liberté de la part de Paul
Weitz, et qu’il a même dû les encourager à improviser, à rajouter de la folie ou des attitudes qui rajouteraient aux caractéristiques de leurs rôles. Il convient de parler spécifiquement de la
sublime Mandy Moore (alors là, par contre je crois que tu te trompes de prénom. Tu avais pourtant le choix entre Roger, Julianne, Michael, Demi ou Lova), souvent vue dans des films qui
n’ont jamais cassé trois briques à un canard, et qui est exquise tant par sa beauté plastique que par l’ignoble petite star prête à tout qu’elle compose. Personnage très contrasté, Mandy Moore
parvient à en comprendre sa substance par l’alternance de deux visages variables : l’attachante idole m’a tu vu et la sournoise arriviste. Mais ce qui la sublime par-dessus tout c’est le
délaissement quasi instinctif de sa représentation féminine. La plupart du temps, dans les comédies, les femmes ne sont pas crédibles car elles jouent leur image. Mandy Moore ne semble pas s’en
préoccuper et cela donne du poids à son jeu comique. Elle n’hésite pas à paraître ridicule ou à revêtir des faciès peu esthétiques. Et ce n’est pas incompatible avec une mise en avant de ses
atouts lorsque les scènes le nécessitent !
En terme de nécessité, je me demande bien qui a pu permettre à Laurent Tuel (déjà auteur de la baudruche UN JEU D’ENFANTS) de réaliser JEAN-PHILIPPE. Là aussi, on ne saurait être aimable qu’avec un numéro d’acteur : celui de Fabrice Luchini. Pourtant quelqu’un que je déteste quand il en fait des patatonnes. Ici, hasard et coïncidence, cela correspond très bien au rôle et il le mène avec une énergie compulsive particulièrement convaincante. Johnny, lui, ne fait que du Johnny. Juste, mais au même titre que Bernard Tapie dans son propre rôle chez Lelouch. Sans chair, sans démesure, sans originalité, sans éblouissement. On continue, cette fois-ci avec une erreur de casting : Antoine Duléry qui incarne Chris Summer dans le monde parallèle. Alors là, le charisme, la présence, la capacité à soulever des foules, ça ne s’invente pas. Ca peut se travailler, mais c’est comme le talent, c’est quasiment de l’ordre de l’inné. Et force est de constater qu’Antoine Duléry va à l’encontre d’une star que l’on pourrait aduler. Je parle en tant que représentation d’une icône musicale scénique. Regard fuyant, posture douteuse, force intérieure inexistante, bref, il n’est convaincant que quand son personnage se comporte comme un loser. Tout ça pour dire que JEAN-PHILIPPE est une horreur et une erreur. Laurent Tuel se trompe en ne faisant pas confiance à son script. Il le dévalorise en recherchant l’approbation du public plutôt que de respecter son sujet. Tout est conçu pour caresser le spedtateur dans le sens du poil, l’inciter à rire par tous les moyens possibles sans considérer les enjeux des personnages (qui sont loin d’être dans une comédie, eux). Ainsi, c’est une véritable abomination de voir Fabrice Luchini s’exprimer comme s’il était encore dans son ancien monde. Il devrait logiquement avoir compris que personne ne peut comprendre que Johnny Hallyday a pu être une idole dans une autre dimension. Ou alors il est peut-être émacié du lobe temporal. Le fait est que le film souffre d’incohérences profondes et d’inexactitudes dans les réactions de chacun. C’est putassier et insupportable
JEAN-PHILIPPE est un film qui musarde. Sans quête. Sans qui ?
Pire, peut-être pas, mais THE DEVIL WEARS PRADA de David Frankel suit la même ligne de conduite. Le réalisateur est un anonyme comme le voulaient les producteurs, et donc comme l’est devenu son résultat final. Accumulation de scènes censées assouvir les pulsions sadiques des spectateurs, où l’on voit l’adorable Anne Hathaway se faire rabaisser et humilier par Meryl Streep (encore une fois parfaite ; même si le rôle ne revêt pas de caractère très compliqué, il fallait tout de même le souligner, d’une part parce qu’il n’y a pas besoin de plus pour le faire, et d’autre part car elle ne doit le succès du rôle qu’à elle seule. Et probablement son coach). Le reste n’est qu’une vision sans grande imagination du monde de la mode et une bluette même pas romantique (ce qui pouvait au moins sauver le tout aussi pitoyable PRETTY WOMAN).
C’est quand
même pas grand-chose de demander un minimum de mise en scène dans un film, non ? Quand je vais au cinéma c’est pour ressentir des choses, aussi contrastées soient-elles. Et il n’y a qu’un
seul et unique moyen pour ne pas trop passer à côté de cela : que le réalisateur ait une vision de ce qu’il doit porter à l’écran. Qu’il réussisse ou non, mais qu’il essaie de faire de la
mise en scène, bon sang ! Dans ses plus mauvais films Brian de Palma reste quand même un réalisateur fascinant. Récemment Peter Jackson et Sofia Coppola son largement passés à côté de leur
film mais KING KONG et MARIE-ANTOINETTE sont terriblement séduisants sur bien des points. De la mise en scène ! Cela ne passe pas uniquement par la mise en
relief du scénario. La direction d’acteurs en fait aussi partie. Mais nous n’allons pas au cinéma pour voir des comédiens. Vous-mêmes, vous ne devriez jamais (soulignez deux fois, s’il vous
plaît) choisir un film pour son casting. Cela n’a jamais été une garantie de satisfaction (même s’il y a 2 ou 3 exemples qui confirment la règle). On ne va pas au cinéma pour voir Angelina Jolie
ou Tom Cruise. Il y a des revues pour cela. Un film ne se fait pas par son casting. C’est une combinaison de facteurs. Aujourd’hui l’on réclame aux films d’avoir du style. C’est une erreur. Qui
demande cela ? D’abord les producteurs, évidemment. Mais ensuite, le public, qui s’est vu imposer ses propres goûts en la matière depuis de nombreuses années. C’est une erreur de croire que
le cinéma est affaire de style, car cela est réducteur. THE CELL de Tarsem Singh est un film qui a un style fou, mais épouvantable si l’on regarde ce
qui l’entoure. La nature et le style. Nous sommes passés progressivement d’un cinéma de nature à un cinéma de style. Où sont passés les gueules d’antan ? Ces comédiens au physique sans
critères, qui bâtissaient des films autour d’eux, ont été évincés par une foule de candidats plus sérieux quant à l’obtention du monopole de la beauté. Techniquement c’est aussi l’avènement
d’effets toujours plus spectaculaires au détriment de la cohésion du film. INDEPENDENCE DAY et consorts. Aujourd’hui le cinéma a évolué avec les sociétés et il est normal que les
exigences du public mutent de la même manière. Il faut qu’un comédien soit beau pour être bankable, qu’un film mise sur les effets spéciaux pour amasser toujours plus d’argent, que le scénario
soit le plus explicite possible pour ne léser personne etc. On cherche le style, on recherche l’iconographie. On mise sur la beauté universelle. C’est ce que nous entendons et ce que nous
voyons.
Mais c’est faux.
C’est faux car la beauté universelle n’existe pas. Car si on peut essayer de calibrer des films pour que les producteurs aient l’assurance d’un succès financier, on ne peut que difficilement prévoir le charme qu’un film exercera. Je parle de producteurs mais je pourrais tout aussi bien inclure les critiques, eux qui sont les premiers à relayer le phénomène d’appartenance aux idées préconçues. Ce sont eux qui décident qui est beau ou pas, où se trouve la laideur d’un film etc. Mais sur quels critères ? C’est gens ne parlent jamais d’eux ! Remarquez comme ils ramènent tout à cette référence avérée. Avérée de quoi ? Il serait temps qu’ils en proposent une définition… Malgré ces données que l’on veut imposer de nos jours, rien ne pourra jamais aller contre le cours du temps, celui qui prouve encore que certains films fonctionnent encore auprès de nombreux publics. C’est donc bien un effet de mode général, comme d’autres effets ont régi par le passé le système cinématographique. Ce ne sont que des archétypes amenés à évoluer. Arrêtons de vouloir changer nos comédiens et arrêtons de prendre des films pour ce qu’ils ne sont pas. Mais par-dessus tout : ne créons pas du talent là où il n’y en a pas !
La nature et le style c’est un peu la querelle du fond et de la forme. Mais leurs connotations ne sont pas suffisamment précise quant à ce qui nous intéresse. La nature serait ce qui a trait à la véritable essence du film. Et quand nous parlons d’essence nous faisons directement référence à la matière élaborative. Nous sommes donc face au potentiel, qui devient puissance lorsque le style joue dessus son rôle de révélateur. Il s’agit de la matrice, ce qui est moteur de l’action, qui avance les grandes lignes abordées tout au long du métrage. C’est foncièrement ce qui fait le caractère unique d’un film, ce qui est capable de nous attirer par ce qu’il dégage. Une notion totalement subjective. Et j’emploie l’adverbe « totalement » pour signifier qu’elle ne souffre aucune possibilité d’appropriation aux critères d’objectivité universelle comme le style peut en être le sujet. On ne change pas une nature au contraire d’un style (qui n’échappe pourtant pas à la règle de la subjectivité puisque nous venons de démontrer qu’il n’existe pas de beauté universelle). Ce dernier introduit la notion d’artifices. Le film pourrait se suffire à lui-même sans style, mais jamais en procédé inverse. Cela ne veut pas pour autant dire que le superficiel est inintéressant car creux. Nous devons à ce titre militer pour plus de superficiel dans les films. C’est une notion trop péjorative aujourd’hui. Elle l’est si elle est considérée sans finalité (d’où l’accord avec la nature) comme autant de couchers de soleil (aussi beaux soient-ils) peuvent fonctionner indépendamment mais jamais sur la globalité d’un sujet qui ne les exploitera que pour ce caractère. Attention, voici quelque chose qui ne se reproduira peut-être plus jamais : je vais citer du Lars Von Trier. Dans BREAKING THE WAVES, regardez comme les inserts entre les séquences filmées se fondent en changements de couleurs avec l’évolution des situations et des personnages, sur fonds sonores tout aussi révélateurs.
Chacune de ces parties peut donc très bien se comporter de manière tout à fait sublime indépendamment, il n’en reste pas moins qu’aucune ne fait un film à elle seule. - Dites-moi, mon bon. Vous qui semblez tout savoir, je croyais qu’en art il n’y avait pas de règles ? - C’est faux. Bien sûr qu’il y a des règles, même si elles sont peu nombreuses. Rappelez-vous que la liberté n’est pas sans contraintes. Dire que l’une ne saurait trouver sa juste valeur sans l’autre serait un peu convenu. Il consiste de se rapprocher de ce qui a été fait en la matière et de constater que ce n’est pas la cohabitation mais l’art du dosage, qui a toujours fait le film, donc le cinéaste. Le génie est une question de nature. L’œuvre, une question de style.
Bon, nous avons beaucoup digressé et nous nous sommes un peu trop éloignés du concret.
Reprenons le cours de nos estampilles.
Je voulais juste vous dire de ne pas perdre votre temps avec SEX TRAFFIC, un téléfilm de David Yates. Je l’ai perdu pour vous. Pas que ce soit inintéressant, mais j’ai vraiment beaucoup trop de mal avec les formats télévisuels. Tous les formats. Le principal étant cette constante absence de qualité au niveau de l’image. Jamais de cadre. M.P.E.R. Que du plan rapproché. Une photographie morne. Un montage sans relief, la plupart du temps à refaire. C’est une épreuve dont je sors malheureux à chaque fois. Mais j’aurais quand même bonne conscience pour 2006 : mon quota d’un téléfilm par an est atteint.
THE END OF THE AFFAIR est un film qui date de 1955, réalisé par Edward Dmytryk, et dont Neil Jordan a tiré un splendide remake en 1999. Autant dire
qu’après cette grosse impression il me tardait de voir l’original, difficile à trouver. Pas de grande déception même si le film avec Julianne Moore est très nettement au-dessus. Deborah Kerr est
bien évidemment tout aussi expressive, mais ce sont les personnages masculins qui manquent de corps. L’histoire est toujours aussi prenante. L’explosion toujours aussi surprenante et limite
choquante. C’est romantique à souhait, même si la mise en scène souffre d’un certain académisme. Le couplet moralisateur sur l’intervention divine est certes moins intéressant. C’était moins
appuyé chez Jordan car il préférait tisser les liens singuliers qui unissaient le trio, et c’est ce qui manque ici. Que l’on soit d’accord ou non avec le propos moral, c’est avant tout les
convictions des personnages qui ajoutent au tragique de l’histoire. A noter que l’opposition des univers psychiques de Julianne Moore et de Ralph Fiennes est une trouvaille de Neil Jordan, qui
marque par sa mise en scène l’exemple même d’un remake réussi. Et qui prouve une fois de plus qu’il n’est pas besoin de partir d’un chef-d’œuvre pour ce faire. C’est ainsi que nous avions vu cet
été L’EQUILIBRE DE LA TERREUR, film raté qui possède tous les ajouts pour en faire un remake éclatant. Et ils sont légions les films de cet acabit !
Je passerai très vite sur MELISSA P., petit film qui nous parle sexualité sans nous en montrer grand-chose, ce qui est une erreur manifeste vu l’état de frustration dont nous ressortons. Qui plus est, le film est assez malsain dans sa complaisance alors qu’il aurait tellement gagné à se servir de l’énergie d’un film comme THIRTEEN. Même passage au contact de LA PETITE JERUSALEM, pourtant pas mal foutu, mais qui m’a laissé de marbre par son sujet et par le peu d’idées cinématographiques. Idem pour THE BREAK-UP, comédie assez efficace qui doit beaucoup à son interprétation, mais lâchement répétitive et ennuyeuse. OTLEY de Dick Clement est plus convaincant dans sa manière d’aborder l’humour. C’est un pastiche de film d’espionnage assez prenant, et qui affiche un goût prononcé pour les blagues en coin, les détails comiques et les références anecdotiques. Nous aurions tout de même souhaité que ce soit parfois plus drôle, ce qui est un peu embêtant pour une comédie…
Et puis il y eut BRICK de Rian Johnson. Exercice de style qui consiste à replacer de jeunes étudiants au sein d’une intrigue policière style années 50. Les codes du genre sont respectés mais rien ne marche vraiment à ce niveau. Un film comme BUGSY MALONE est d’un ordre tout autre face à la folie dont il fait montre. BRICK se prend trop au sérieux et navigue dans le premier degré. Ce n’est pas sur ce registre qu’il aurait dû se concevoir. Impossible de croire à cette histoire inadaptée aux personnages et au campus (lieu que le réalisateur ne mettra jamais à profit, mais qui sera juste prétexte à l’établissement d’une mise en scène qui se démarque par son étrangeté). Mais le point le plus satisfaisant réside dans des rapports assez opposés avec ceux que nous venons d’établir. Point de crédibilité nécessaire ici. BRICK se regarde comme un fantasme d’adolescent. Prisme d’une vision extraordinaire où chacun de nous est le héros qu’il aurait toujours rêvé d’être. Une sorte de rêverie où nos esprits vagabondent lorsque la réalité n’apporte plus son lot d’extravagances. Vous savez, le genre de petites histoires que l’on se crée, les yeux perdus dans le vide et l’imagination au pouvoir. Vous êtes le héros qui fascine par son assurance. Celui qui ne paie pas de mine mais qui se révèle dans sa virilité si on le cherche un peu trop. L’homme qui ne dit rien mais qui devine avec une grande finesse les tenants et les aboutissants de toute intrigue. La force intérieure est votre atout et attire inévitablement les plus belles femmes. Vous bâtissez votre monde, vous en fixez les règles. C’est réjouissant de replacer le tout dans un contexte de réalité fort marqué. C’est gratifiant d’avoir des supers pouvoirs et de se prouver qu’il suffit d’un rien. BRICK c’est cela. C’est le grand détective que l’on aurait rêvé d’être à la fac. C’est la femme à qui l’on aurait voulu prouver que l’on peut tout tenter pour elle. C’est continuer à se comporter comme soi-même tout en montrant aux autres que l’on vaut un peu mieux. Mais enlevez la magie et il ne reste rien de réaliste. Allez hop, on se réveille et on essuie son petit filet de bave ! Vous comprenez alors pourquoi cela ne fonctionne qu’en rêve mais jamais au contact du réel. Dur retour à la vie. Bonus : on appréciera grandement le moment où notre héros se fait poursuivre par un homme dont la tête finit par heurter un poteau, avec un bruit qui nous donne des frissons partout partout. Du bon gros son bien travaillé comme rarement. Cela nous rappelle les grandes heures de TRUE ROMANCE et le délicieux son de la plaque de la chasse d’eau dont se sert Patricia Arquette pour frapper violemment sur James Gandolfini. C’est à cela que l’on mesure encore les déficiences des retransmissions télévisées des matches de football et des coups de boule en particulier.
Je rappelle enfin que le premier novembre sortira NE LE DIS A PERSONNE, le dernier film de Guillaume Canet. Pour ceux qui ne le savent pas encore c'est Marie-Josée Croze qui a tué Guillaume Canet et le titre requiert qu’on ne le dise à personne. Merci de respecter la règle du jeu.
Je n’ai absolument rien contre François Cluzet. Je le tiens même pour l’un des cinq plus grands acteurs français vivants. Et ce depuis ce qu’il nous a montré dans L’ENFER (et un bon film de Chabrol, ça se remarque !) Une composition qui aurait dû lui valoir le César du meilleur comédien. Savez-vous qui l’a eu à sa place ? Gérard Lanvin pour LE FILS PREFERE.








Néanmoins,
HARD CANDY n’est pas totalement réussi car il y manque un certain aboutissement. Pas dans son scénario (quoiqu’un certain passage aurait pu se contenter de ne pas faire de retour
en arrière ; si tu as vu le film, tu sais de quoi je parle et que je ne peux nommer) mais plutôt dans son abomination des caractères des personnages principaux. Un film comme FUNNY
GAMES a au moins l’honnêteté d’être glacial, pervers et implacable dans le moindre de ses recoins. HARD CANDY n’est pas aussi retors que son sujet l’est. Même si
certains moments sont de véritables épreuves pour le spectateur (au niveau du ressenti visuel ou de la prise de position), le film se dilue dans un systématisme artistique qui ne trouve
d’évolution que dans le scénario. Prenons le cas de la mise en scène. David Slade choisit, comme bon nombre de metteurs en scène à l’heure actuelle, de filmer en plans rapprochés. Aberration
filmique. Il choisit aussi de ne jamais faire d’explication des situations par des plans généraux. Soit. Ce peu de mise en scène (il choisit de préférence d’écrire la mise en espace dès le
scénario) semble pourtant être ici un vrai choix, une vraie manière de filmer, avec un impact précis sur le public. David Slade choisit de ne rien montrer des situations environnementales pour
garder son spectateur dans un vide qui s’apparente à une neutralité. Gardons les yeux ouverts sur ce qui se joue et n’ayons aucun recours intelligent de ce que l’on pourrait déduire. Gros plan,
donc, sur l’ordinateur. Plans rapprochés sur les visages qui se découvrent. Qui plus est, l’effet va devenir encore plus saisissant les rares fois où il se permettra d’élargir ses plans, comme le
moment où Patrick Wison accompagne Ellen Page à sa voiture, afin de l’emmener chez lui. Le cadre est magnifique. L’isolement total. Car si le plan général rend les protagonistes moins présents,
il les montre encore une fois seuls, et en milieu urbain. C’est la vision du prédateur qui fond sur sa proie. Rien n’existe alentour. Lien. La tragédie peut avoir lieu.





Dans le
dernier film de Jason Reitman, Aaron Eckhart ne cesse d’éructer un « Thank you for smoking » qui ne veut surtout pas s’en prendre à quiconque, mais
qui se laisse plutôt entendre comme une ode au capitalisme pur et dur. Indéfendable, à priori. La cause, forcément. Mais ce n’est pas le sujet du film. Il faut d’abord dire que THANK YOU
FOR SMOKING s’appuie sur son comédien principal, comme une sorte de pivot qui décide, expérimente, argumente, prouve, synthétise et conclut avec une force de percussion étonnante. C’est
l’homme qui conçoit la société dans laquelle il vit, mais aussi (et c’est encore plus terrible) celle dans laquelle il souhaite vivre. Jason Reitman choisit de mettre le personnage dans une
position active. Numéro propice à la preuve démonstrative de l’acteur. Car s’il ne promet pas à chaque fois un oscar, le procédé révèle en tout cas le bon comédien du mauvais. C’est ainsi qu’à
l’heure actuelle, il est tout à fait possible de faire la comparaison, dans nos salles, entre la sublime composition d’Aaron Eckhart et, par exemple, celle de Steve
Carell dans LITTLE MISS SUNSHINE. Cela devient absolument exécrable de lire un peu partout qu’un comédien étiqueté « comique » devient très bon à partir du
moment où on commence à le voir jouer dans des rôles dramatiques. Que cela soir étonnant, d’accord, c’est une des multiples qualités de ces types d’acteurs qui peuvent passer d’un genre à un
autre avec une facilité déconcertante. Mais pourquoi cet engouement soudain pour un acteur que ces personnes semblent vouloir ériger en nouvel héros ? C’est à celui qui s’accordera le droit
aux honneurs pour avoir mis le premier en évidence les qualités du comédien en question. Premièrement, les honneurs ne reviennent qu’à lui seul. Et ensuite, il n’est pas plus à féliciter qu’à
hauteur de ce qu’il nous a fait ressentir, qu’il sache passer du comique au tragique ou pas.
Encore une
fois, donc, les éloges sont dithyrambiques à propos de Steve Carell, petit acteur comique qui n’a pas la trempe d’un Jim Carrey, la subtilité d’un Adam Sandler ou la diversité d’un Mike Myers. Précédemment, il ne nous avait fait que passablement sourire, et maintenant, une horde déchaînée s’extasie devant cet acteur peu inspiré. Mais, d’abord, le rôle est
peu étoffé. Esquissé dès le départ, mais finalement juste prétexte à une situation décalée. Dans LITTLE MISS SUNSHINE Frank Ginsburg est un personnage passif (comme la plupart de
ceux mis en place par le scénariste Michael Arndt). Et quand je dis passif, je ne fais pas l’apologie de propos homophobes, je constate juste que c’est une solution de facilité qui consiste à
faire de ses personnages des victimes, bien plus simple pour être en réponse, bien plus à l’aise pour acquérir notre sympathie de cette manière. Or, il existe plein de personnages
cinématographiques passifs bien plus intéressants. Ce n’est donc pas incompatible avec la recherche de qualité. Or, cela s’accompagne souvent d’un jeu d’acteur inhibé. Le personnage doit paraître
inhibé, pas le comédien. Nous démontrons donc la différence entre Steve Carell et un grand comédien qui aurait ajouté au personnage une autre dimension. Steve Carell se laisse porter par ce qui
écrit. C’est un choix juste, mais assez scolaire. Et tout ce qu’il fait nous semble suivre la même mesure. C’est juste. Juste un peu vide. Tout cela est bien entendu corollaire au script qui ne
fait que se servir des comédiens pour amener des touches drôles et non pas bâtir une harmonie familiale drôle (se conférer une fois de plus au magnifique HAPPINESS de Todd
Solondz et la manière dont la pédophilie du père se mêle aux relations qu’il entretient avec son fils). Ici, le côté dépressif ne se met en scène que pour l’avènement du gag pour le gag. C’est
juste, c’est drôle. D’accord. Ensuite ?
Au final,
THANK YOU FOR SMOKING est un film dont l’opiniâtreté à demeurer consubstantiel est assez phénoménale. Nous cherchons toujours de quoi assouvir notre soif cinématographique, nous
nous rattachons au jeu d’Aaron Eckhart (William H. Macy est aussi fabuleux, même si très loin de PANIC d’Henry Bromell, qui reste son meilleur rôle),
aux différents signes humoristiques, à un semblant de relance scénaristique, mais rien n’y fait. Le film est boursouflé et se traîne. Exactement ce que se disaient Agnès Jaoui et Jean-Pierre
Bacri lorsque que je tombai sur eux, en sortant de la salle :