Gand est une ville merveilleuse. D’abord parce que ça s’écrit comme une moufle et que ça s’enfile comme une jeune mariée. Ou l’inverse. Et ensuite parce que c’est moi qui vous le dis et que je sais ce que je dis quand même !!! Cons de geeks ! Gand est hors du temps par ses bâtiments marqués par le burinage du climat, associés à certaines maisons dont l’architecture demeure grandement en avance sur la pauvreté de nos horizons français. Des maisons qui donnent droit dans l’eau, une cathédrale aux verticales proches d’une influence germanique, une sérénité des habitants qui doit beaucoup à la quasi-absence de circulation de voitures, pas de clodos, pas de pédés, pas de nègres etc. Alors pourquoi ne pas aller vivre à Gand ? Parce qu’il y fait froid sa race ! Mais je ne vous parle pas du froid que nous connaissons tous qu’il suffit de bien se couvrir pour affronter la rue et qu’après nous retrouvons nos appartements moelleux. Non ! A Gand, le froid est une atteinte à la dignité humaine. Ce n’est même plus une dimension climatique c’est une attaque légale d’Al-Qaida. Là-bas, personne ne se réchauffe. Oubliez-en jusqu’à l’idée. Personne n’y vend de chauffage, cela ne sert à rien. Soit tu résistes physiquement soit… Soit… Y’a pas de soit ! Le froid s’infiltre partout. Le froid n’est jamais ton ami. Les gantois parlent le flamand (quand le froid ne les empêche pas d’articuler) et n’ont pas d’équivalence pour le terme « chaleur ». Il n’est même pas possible d’essayer de le leur faire comprendre, c’est hors de leurs conceptions biologiques.
Alors pourquoi aller à Gand, me direz-vous ? Tout simplement pour se rendre à l’immense exposition internationale concernant le plus grand cinéaste, j’ai nommé monsieur Stanley Kubrick. Comme je vous l’avais annoncé il y a quelques mois de cela, le Caermersklooster abrite une concentration impressionnante de documents en rapport avec l’œuvre du maître, et ce encore jusqu’au 7 janvier prochain. L’exposition a déjà été présentée à Francfort (dès le 31 mai 2004), Berlin et Melbourne, et sera accessible futurement à Rome.
C’est une somme colossale d’informations ici amoncelée, même si tout est un peu trop grand public à mon goût. J’y ai passé 8 heures.
On a tellement l’impression de rattraper du temps que l’on n’a pas perdu quand on est passionné !
Pour commencer vous devez aller acheter vos billets juste à côté de l’entrée. Là, pour la somme modique de 8 euros, votre passeport vous est délivré. Inutile de faire la comparaison avec la France où le prix s’élèverait déjà à un minimum de 15 euros ! Tout cela pour dire que l’expo ne sera pas visible en France (chose incompréhensible !) à cause de l’incompétence de Marin Karmitz, qui n’en est plus à sa première bévue !
Donc, vous achetez votre place muni du plan de l’exposition et d’un petit guide rempli d’un peu trop de publicités (pas trop bêtes par ailleurs puisque certaines reprennent les idées d’affiches kubrickiennes ou de slogans qu’ils font leurs) qui présente succinctement (malheureusement en flamand) les grands projets de Stanley Kubrick. Beaucoup de photos. Il va sans dire que le numéro est gratuit et que vous pouvez en voler un nombre incalculable, ce qui est prestement fait. Ressortons maintenant pour entrer. Remarquons au passage que ce Caermersklooster est d’un aspect extérieur peu engageant, limite en ruines. L’intérieur est entièrement rénové mais l’exposition ne nous permettra pas de le délimiter (si ce n’est le plafond) puisque ce sont de faux murs blancs anonymes qui le cachent, afin de mieux arborer photographies et autres matériels divers. Mais avant cela il faut faire valider son billet dans un petit sas où un écran plat fait défiler un documentaire. Je ne vous dis pas quel en est le sujet, je suis déjà absorbé. Un petit avertissement pour nous rappeler que les photos et les films sont interdits. Je rêve ! Je crois qu’ils n’ont pas compris que nous sommes français !!! Puis nous rentrons. Premier choc. Nous nous retrouvons de suite face au plus bel agencement de l’exposition. 12 écrans retransmettant chacun les films de Stanley. Qui plus est, le format est retravaillé de manière à ce que l’uniformité nous frappe premièrement. Evidemment, cela est une atteinte sans nom à l’intégrité des films, mais là n’est pas l’enjeu. Le panneau est sublime. Le surplombant : la signature de Stanley Kubrick faite en néon rouge. Toute l’essence kubrickienne est concentrée ici. Il serait possible de rester scotché pendant des heures. Ce n’est pas loin d’être le cas. C’est l’endroit que je viendrai le plus souvent revoir. A gauche, nous commençons avec deux grands panneaux qui retracent les grandes dates de sa biographie pour l’un, et un rapide aperçu de chaque film pour l’autre. Progressons. Tout est organisé d’un point de vue chronologique. C’est peu innovant. Un peu trop simple, trop évident. Comme le sera en grande majorité la présentation des photos : fond blanc, cadre strict, pas de jeux de lumières. Un épure proche de celle du réalisateur cependant.
Ensuite, la première salle est consacrée à un documentaire d’une dizaine de minutes, fait de photos pour la plupart connues, ainsi que d’intertitres dont une fabuleuse citation que l’on doit à Sidney Lumet, qui dit à peu de choses près que chacun mois pendant lequel Stanley Kubrick ne réalise pas de film est une perte importante pour chacun. Il manque toutefois une musique pour accompagner le tout. Sublime photo de Stanley face à l’objectif, avec deux de ses chiens, de dos, qui le regardent, et dont les queues se rejoignent pour ne devenir qu’une.
Nous reprenons le sens de l’expo. Nous débutons par ses premières photos. C’est l’occasion de s’apercevoir de la qualité exceptionnelle des objectifs de l’époque. Photos qui ne trouvent quasiment pas de correspondance aujourd’hui. La précision est diabolique. Une autre époque. Pas grand-chose d’exceptionnel concernant ces photos connues depuis longtemps. C’est la partie où nous trouvons aussi son tambour, qu’il avait gardé, celui qui date de la même époque où il était batteur.
Commencent alors les différents espaces consacrés à ses films.
Chacune des parties est organisée un peu de la même manière. L’on y trouve des photos de tournage, des photos du film, des extraits vidéos pour chaque film (y compris FEAR AND DESIRE) et un petit panneau présentant sommairement ce dont il est question, en trois langues : flamand, français et allemand. Chaque scénario original est aussi présent, souvent ouvert en plein milieu. Mais aucun ne sera à disposition. Parfois, c’est le cas pour 2001 : A SPACE ODYSSEY et PATHS OF GLORY, une reproduction a été faite et se trouve en libre accès. Malheureusement, elles sont incomplètes. Après une minutieuse analyse de ces scénarii, il apparaît que quasiment chaque page est annotée de la main de Stanley. Certains sont même recouverts de passages retapés au fur et à mesure du tournage (THE KILLING). Ces annotations sont parfois très fournies, presque compulsives, dénotant une précision extrême. Des indications pour les comédiens, des questions, des doutes, des signes concernant les respirations, d’autres signes incompréhensibles, des annotations pour le montage (que viennent faire les notes concernant des inserts de Jessica Harper dans le script de THE SHINING ?) et puis des questions que ne se posent que les comédiens. Indications précieuses sur la manière d’envisager la direction d’acteur. Certains de ces scénarii sont accompagnés de traitements du film, parfois aussi volumineux. Celui de THE SHINING est accompagné du premier script original signé Stephen King.
Seul vrai bémol qui pénalise beaucoup cette exposition, les écrans qui diffusent en boucle les extraits de films proposent des images d’une qualité vraiment déplorable et qui ne sont pas dignes d’une exposition de cette importance. Pixels, drops et freeze. Que du pas beau.
Comme je le disais précédemment, chaque espace est assez peu différencié du suivant. Exception pour 2001 : A SPACE ODYSSEY et A CLOCKWORK ORANGE. Tout cela manque d’une personnalisation filmique un peu plus marquée. Ainsi, « redrum » est une inscription sur un mur blanc, mais qui ne reprend que la typographie du film. Il aurait été préférable de l’avoir en rouge sang et écrit réellement à la main. Le coin consacré à BARRY LYNDON manque un peu de démesure et est surtout bercé par une lumière basse qui empêche d’apprécier correctement chaque élément. L’idée était bonne mais il aurait fallu que la pièce soit complètement éclairée à la bougie pour baigner parfaitement dans cette ambiance feutrée. J’aurais même été jusqu’à faire les vraies toilettes du Caermersklooster à l’image de celles de THE SHINING, en rouge vif, avec comme porte d’entrée la notice concernant la gravité dans les toilettes de 2001 : A SPACE ODYSSEY. La porte s’y trouve, d’ailleurs. Mais au mauvais emplacement ! Par contre, concernant ce film de science-fiction, idée très juste d’avoir conçu l’endroit en cercle. Mais tellement plus intéressant si un monolithe géant avait été placé en son centre ! Beaucoup de documentation par ici. Le cloisonnement consacré à l’intérieur d’HAL9000 est un peu raté car nous entendons les respirations de Keir Dullea mais la voix de l’ordinateur et la chanson qu’il interprète avant de mourir font défaut !
Parmi les belles curiosités (éléments originaux, s’il vous plaît !) qui sont visibles, citons entre autres le casque porté par Matthew Modine dans FULL METAL JACKET, l’oscar attribué à Stanley Kubrick pour 2001 : A SPACE ODYSSEY, son propre échiquier, un de ses premiers appareils photos, une lettre d’Eli Wallach à propos de DR. STRANGELOVE OR : HOW I LEARNED TO STOP WORRYING AND LOVE THE BOMB, une page manuscrite recensant les différents titres envisagés pour le même film, la platine disque de Malcolm McDowell dans A CLOCKWORK ORANGE, un des costumes porté par Ryan O’Neal dans BARRY LYNDON, le système de classement de 15000 fiches pour le projet NAPOLEON avec une mise en libre-service de certaines (oui !!!), une lettre de la commission de censure qui détaille toutes les scènes qu’il faudrait couper pour A CLOCKWORK ORANGE (c’est sans fin !), pour THE SHINING : les costumes des sœurs jumelles, le couteau de Shelley Duvall, la photo de fin, des projets d’affiche de Saul Bass, la machine à écrire de Jack Nicholson, sa hache, la montre Hamilton de 2001 : A SPACE ODYSSEY, des photos prises par Stanley sur le tournage de PATHS OF GLORY où il photographie celle qui allait être sa femme (d’une beauté, la femme et les photos !), son fauteuil de réalisateur, l’objectif qui lui a permis de filmer les scènes aux chandelles dans BARRY LYNDON, des tenues romaines de SPARTACUS, l’affiche originale de FEAR AND DESIRE, un masque et un costume de singe de 2001 : A SPACE ODYSSEY, des masques originaux d’EYES WIDE SHUT, le costume de Malcolm McDowell dans A CLOCKWORK ORANGE, les journaux que l’on voit dans ce même film, une lettre d’Audrey Hepburn qui décline le rôle de Joséphine pour NAPOLEON, la cape de Tom Cruise dans EYES WIDE SHUT, une partie des 500 livres sur NAPOLEON que comportait sa bibliothèque, et encore plein de richesses émerveillantes.
Finalement, nous pouvons revoir énormément de photos et de documents que nous connaissions déjà, mais tout ce qui relève de la découverte est bien plus qu’étourdissant.
Bon, bien sûr, impossible de voir FEAR AND DESIRE en copie correcte, mais nous ne nous y attendions pas, donc aucune déception. Par contre, le making of de FULL METAL JACKET est flamboyant. Ce que nous apercevions dans A LIFE IN PICTURES est présenté dans une version de 10 minutes et doit encore être sûrement beaucoup plus long. Certaines correspondances sont étonnantes, comme cette femme de militaire qui s’insurge devant LOLITA. Toutes les notes de Stanley sont exceptionnelles dans la retranscription de l’attention qu’il porte aux moindres détails. Et puis il y a les projets non aboutis dont nous ne connaissions rien. Personnellement, je ne savais pas qu’ARYAN PAPERS était prêt à tourner. Apparemment, il n’y aurait que la sortie de SCHINDLER’S LIST qui l’aurait empêché de le réaliser. En plus de ce que nous ne savons pas… Le travail préparatoire est conséquent. Les repérages énormes. Les essayages nombreux. Le casting déjà établi (il existe notamment beaucoup de photos avec Johanna ter Steege). Mais cela n’est rien comparé à la somme de travail, de documentation et de préparation engagés dans le projet NAPOLEON. Le plan de travail est colossal rien qu’à travers sa conception. Là encore le film était prêt à être tourné. Et puis il y a le fameux système de classement des 15000 fiches, qui est déjà beau à pleurer rien qu’à le regarder. Je ne savais pas non plus que des voitures futuristes avaient été conçues pour 2001 : A SPACE ODYSSEY. Plusieurs photographies nous les présentent. Nous comprenons très vite le danger de les montrer dans le film ! Enfin, dans les projets avortés, terminons par A.I. Peu de documents mais beaucoup de dessins signés Chris Baker (ou plutôt signés Fangorn, bravo aux fans de Tolkien qui reconnaîtront), assez extraordinaires d’ailleurs.
Pas beaucoup de son tout au long de l’expo. Il faut dire qu’il aurait été difficile de les faire exister avec les ambiances que dessinent les projections vidéo. On retrouve de toute façon l’essentiel : la chanson de Christiane dans PATHS OF GLORY, l’entêtante musique de LOLITA (avec en prime le 45 tours original !), la musique classique sur 2001 : A SPACE ODYSSEY, le Beethoven d’A CLOCKWORK ORANGE, la respiration de Keir Dullea (nous l’avons déjà évoqué) etc. Pour remédier à ce manque de combinaison, les organisateurs ont eu l’idée d’une dernière salle qui évoquerait l’accompagnement musical dans son œuvre. La salle est très grande. C’est un immense plaisir. Pour la projection du documentaire, nous sommes dans le noir et nous levons la tête. Enfin du vrai cinéma ! Histoire de ressortir avec d’incessantes vibrations. La salle arbore encore des photos en noir et blanc prises par Stanley. Enfin, nous entrons et nous sortons par un petit couloir où les murs s’enorgueillissent des photos des grands seconds rôles de ses films. Histoire de saluer ceux qui l’ont accompagné et dont le talent est immense : Patrick Magee, Leonard Rossiter, Steven Berkoff, Philip Stone, Leon Vitali…
Pour ceux que la technique intéresse, tout un passage est laissé aux optiques, aux caméras, au montage, et l’espace 2001 : A SPACE ODYSSEY explique aussi quelques innovations techniques présentes dans le film. Cela prouve que Stanley était en perpétuelle recherche quant à ce qui se faisait au plus haut degré de la dernière technologie. En témoignent aussi certaines correspondances, notamment des lettres de Jan Harlan qui l’informent des nouvelles caméras et des possibilités qu’elles offrent. Car Stanley Kubrick c’était aussi une multitude de personnes qui travaillaient constamment pour lui à travers le monde. Nous comprenons un peu mieux cette obsession du classement. Ce ne pouvait être qu’inévitable.
L’exposition se clôt par un tableau floral signé Christiane Kubrick. Très coloré, comme la plupart de ses peintures.
Exposition colossale qui nous apprend finalement pas mal de choses, qui nous permet d’en revoir d’autres que l’on reverrait encore et encore, et qui nous laisse avec l’impression d’avoir la main de Stanley au creux de la nôtre, quelques minutes encore après être sorti.
Ce qui est particulièrement magique, c’est la concentration de toute cette vie en un lieu, ce qui permet de passer allègrement d’un film à l’autre en atteignant toujours l’essentiel. Et cela permet de se rendre compte de l’extrême cohérence de l’œuvre de quelqu’un qui a eu la chance de savoir très tôt ce qu’il voulait faire. Remarquez comme la lumière est déjà sublime dans KILLER’S KISS. Regardez attentivement les effets de surprise dans THE SHINING. Le son anticipe souvent de manière infime le choc visuel. Les chorégraphies de BARRY LYNDON mélangent musique et gestuelle avec un calque d’accompagnement absolument parfait. Ses attitudes sur le plateau de FULL METAL JACKET montrent à quel point cet homme était généreux et attentif, et que l’ambiance était toujours agréable si elle savait être studieuse. La recherche est aussi constamment présente. Même dans les périodes où il n’y a pas de films. Etre toujours au fait. Ce qui l’a amené à constamment se renouveler, à aborder des genres aussi différents. Ce que certains grands cinéastes comme Brian de Palma ou Francis Ford Coppola n’ont pas réussi. Et le regard ! Filmer les comédiens de face. Filmer leur regard. Ne jamais leur couper le visage.
Kubrick est inépuisable, pour moi. 8 heures d’expo ce n’est pas assez. Je rêve d’y retourner. Finalement, je crois que c’est un bien qu’elle ne débarque pas à Paris.
A Gand, si les journées sont froides, les nuits sont polaires. Dans mon igloo, le froid m’empêche de dormir. Par chance, j’ai une télévision dans ma chambre. Je décide de l’allumer, elle produira sûrement un peu de ##*@§**?!!!##. De ##*@§**?!!!##. De ##*@§**?!!!##, quoi ! Damned, je suis fait ! Les traditions flamandes m’envahissent peu à peu. Je ne peux même plus prononcer le mot ##*@§**?!!!## !!! Stade ultime avant la congestion cérébrale, je dois devenir complètement végétatif pour croire qu’une télévision peut créer de la ##*@§**?!!!##.
L’avantage que j’ai avec la télévision, c’est que je ne la regarde quasiment plus depuis plusieurs années. Vous avez déjà entendu dire quelque part qu’il n’y a rien d’intéressant à la télévision française ? Justement, nous allons parler de cela.
Et là, fermez bien les autres fenêtres car il va y avoir du gros dossier.
Je vais maintenant vous dévoiler l’un de mes super pouvoirs et vous allez encore croire que je pars dans un de mes délires de neuro-dévasté du froid, mais tout est vrai. Bref. Il se trouve que la télévision (l’objet) et moi sommes au sein d’un pacte secret. Je suis soumis à une influence compulsive inexplicable qui me pousse à l’allumer à chaque moment télévisuel important. Un match de football ? Je l’allume précisément au moment du but. Une émission en direct ? J’arrive juste au démarrage de l’altercation verbale dont tout le monde parlera la semaine suivante. Parfois je tombe pile poil sur un spécial J.T. d’info, sur le moment le plus drôle des AVENTURES DE RABBI JACOB, moments comiques, diffusion d’une archive télévisuelle rare etc. T’as pas comme l’impression de ne pas être tout seul dans ta tête ? Effectivement. Je suis deux. Mais tout cela n’est pas très nouveau, j’emploie ici fréquemment le pronom « nous » pour parler de moi à la première personne du singulier. Et en cette nuit du mardi 26 au mercredi 27 décembre 2006, j’ai à nouveau été deux. Il est presque deux heures du matin lorsque Numéro Deux me réveille. Machinalement je branche le poste de télévision, et ce que j’ai vu… Je suis en Belgique. J’en conclus qu’ici les chaînes sont complètement différentes de ce que l’on produit chez nous. Je vois de la vraie télévision qui ose, intelligente, belle, libre, complètement poétique et presque subversive. J’avais oublié. Ou je n’avais pas connu. Et puis le présentateur nous apprend que nous sommes sur France 2 ! Surprise. Incompréhension. Cela ne peut pas se passer sur le service public ! C’est impossible !!! Comment cette chaîne a-t-elle pu permettre une œuvre aussi iconoclaste ? L’émission s’intitule « Visu ». Il s’agit d’un faux débat où un présentateur accueille un réalisateur et un opticien pour parler de ce qui est vu et de ce qui permet d’être vu au cinéma. Le réalisateur s’appelle Benoit Forgeard. Inconnu de la pomme d’Adam. C’est son vrai nom. Il joue son propre rôle, ou presque. Ses courts métrages viennent illustrer le débat.
Y a-t-il parmi vous des personnes qui ont vu ce que j’ai vu ? Ai-je été victime de mon ennemi belge ou tout cela est-il vrai pour de vrai ? Dites-moi que tout cela a bien eu lieu et qu’une brèche vient d’être ouverte. Non pas celle qui va permettre à la télévision de changer de visage mais une brèche qui nous permet de croire qu’il y a encore de la place pour qu’un grain de sable vienne gripper le système.
« Visu » dépasse l’entendement.
Le plateau est composé de panneaux représentant des yeux et qui semblent tomber des cintres, le tout dans un décor évoquant les grands débats des années 80, avec ces comédiens qui jouent de prime abord l’intellectualisme. Ce qui est absolument bluffant c’est ce second degré permanent, hilarant et très poétique. Ce plateau est d’un lyrisme comique à nul autre pareil. Pour rajouter à cet élan de recherche de légitimité télévisuelle, une harpiste est placée en arrière du plateau. Constamment dans le champ mais n’ayant aucun autre intérêt jusqu’à la danse des fromages. Belle idée puisque jusqu’au boutiste. Décalée, poétique et politique aussi. Encore plus fort : cette danse des fromages, donc. Poème lyrique. Expérience visuelle tonitruante. Folie qui n’a d’ordinaire pas sa place sur un écran. Tout est merveilleusement écrit, développant toute une thématique liée à l’optique, au regard. L’émission est d’ailleurs ironiquement sponsorisée par le magazine « Rétine » ! La mise en scène est proprement prodigieuse avec ses effets d’un télévisuel guindé, parfois complètement largué par la technique ou l’imprévu. Les comédiens, eux, ne sont pas totalement convaincants (notamment l’opticien) car ils sombrent très facilement dans le sourire en coin. Le second degré est un peu trop visible rendant parfois le débat plus potache qu’il ne se veut. Le débat aurait gagné à être complètement premier degré avec une sincérité de tous les instants. Benoit Forgeard est beaucoup plus juste. D’ailleurs dans ses courts métrages certains acteurs sont tout autant peu justes. C’est particulièrement frappant dans STEVE ANDRE, reportage de 40 minutes dans un conseil municipal. C’est le court qui est le moins intéressant. Malgré des dialogues encore une fois très drôles, le film tombe dans un systématisme qui flingue le rythme. Il manque quelques cassures cinématographiques. Cela arrivera un peu tard avec le comique Mouquette. La mise en espace deviendra dès lors plus aérée.
Ce qui m’a le plus convaincu c’est LA COURSE NUE. Histoire nourrie par un comique en constante évolution qui charrie des idées folles, improbables, parfois absurdes voire grotesques. C’est alerte (le rythme est pourtant assez lent, ce qui n’empêche pourtant pas le spectateur de soutenir son attention grâce à la singularité du film, propos plus mise en scène), fin, complètement pragmatique au final, mais d’une beauté à couper le souffle. Et cela vient en grande partie de la réalisation qui ose, toujours dans le second degré, avec une confondante ingénuité. En témoigne, ce plan fixe sublimement composé mais gâché par les allers incessants d’un acteur qui obstrue le champ les trois quarts de la scène. Le film est hilarant de bout en bout. Là encore, les comédiens ne sont pas tous vraiment à la hauteur, mais c’est un peu plus secondaire.
Nous citerons aussi LAIKAPARK, épisodes 0 et 2 d’une série qui en compte 52, fantaisie ouvrière qui se déroule dans un parc d’attractions consacré aux animaux morts dans la conquête spatiale ! Benoit Forgeard joue tous les rôles. Il fait d’ailleurs quasiment tout sur le film. Nouveau lyrisme formel. Même rythme neurasthénique complètement régalicieux.
Comment se fait-il que personne n’a entendu parler de ce programme passant, il est vrai, tard dans la nuit ? C’est le genre d’expérience que tous les médias devraient relayer s’ils faisaient un temps soit peu leur métier.
Une vraie émission culturelle comment personne n’en fait plus, avec du texte, de la mise en scène, un vrai propos sujet à discussions (notamment pour STEVE ANDRE), un divertissement effréné et une magie poétique qui suspend le temps. Car l’émission dure tout de même plus d’une heure et demie. Quand le présentateur annonce la vision de LAIKAPARK épisode 0 et qu’il mentionne une durée de 12 minutes, la folie d’une telle entreprise nous fait éclater de rire. Nous sentons la blague, évidemment. Nous pensons que peut-être le film va être tronqué pour revenir au débat, mais non. Et c’est là toute la force du gag. Ils en remettent une couche car STEVE ANDRE est annoncé pour une durée de 40 minutes ! Et ils vont jusqu’au bout ! C’est du Andy Kaufman sur toute la ligne, parfois aussi très desprogien (version « Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède ») sur le plateau télé.
Beau, intense et cruel.
Mais là réside aussi toute la limite de « Visu ». Elle s’adresse dans ses moindres détails à un public qui possède déjà une culture, notamment des mouvements télévisuels et cinématographiques. De là peut naître la dérision. Mais quiconque ne possède pas ce langage se retrouve désarmé face à des décalages qui peuvent passer pour un sérieux pompeux, voire carrément chiant. Car il existe un immense public sous l’influence des formes télévisuelles actuelles qui, par exemple, refusent tout espace, tout vide, toute suspension d’écran. La télévision d’aujourd’hui a horreur du silence. Et « Visu », c’est tout le contraire ! « Visu » c’est la télé du silence. La lenteur qui crée l’ambiance, les silences d’incompréhension au moment du débat, le systématisme etc. tout cela peut concourir à la perplexité du spectateur qui perd ses repères et rejette en bloc ce qu’il voit. Or, « La lumière vient du fond » est depuis longtemps un espace qui affirme que l’œil du spectateur peut s’éduquer. Et c’est pour cela qu’il faut promouvoir une telle émission, car outre toutes ses qualités elle bénéficie d’un réel intérêt pédagogique. Ce sont les prémisses de quelque chose que touche ici Benoit Forgeard. Les prémices de son art, cela est certain. Car si l’on regarde avec attention ses films, nous pouvons nous apercevoir des qualités autant sur le fond que sur la forme, mais qui manquent cruellement d’enrobage pour rendre son cinéma plus personnel. La référence c’est le personnage de Christian Bale dans THE PRESTIGE. L’homme qui ne sait pas se vendre. Comme un diamant non taillé. Benoit Forgeard me fait penser à Robert Pirès lors de la Coupe du Monde de football de 1998, quand Aimé Jacquet lui disait de muscler son jeu. Benoit Forgeard c’est le talent qui est palpable, mais qui manque de muscle, de corps. Chose d’autant plus frappante lors que l’on sort d’une exposition consacrée à Stanley Kubrick. En visionnant les films de Benoit Forgeard, nous nous disons que tout cela est plus qu’intéressant mais qu’il manque ostensiblement la classe.
Je reviens sur Paris. Je sors du TGV, je pose de nouveau le pied sur le sol français, j’ouvre mon blouson. J’ai chaud.
A la rentrée, Laurent Romejko est passé directeur du service météo sur France 2. Belle carrière !











e remarquée parmi les cinéastes du C.L.C. Nous le sentions venir avec son cabriolet ostentatoire. Je réside dans toutes les remarques
et tous les détails cinématographiques. Rien ne peut m’échapper. Je suis une maladie intempestive et je contamine tous ceux qui font du cinéma, à défaut de faire de
l’art.
Mais la période, la call-girl, les cordes vocales fatiguées, la chanson qui file encore et encore, les libellules
qui se transforment en échappatoires…

Donc, le
Berlusconisme c’est pas bien. Heureusement que Super Nanni est arrivé à temps, on aurait pu subir 30 années de Berlusconisme. Le Morettisme non plus, c’est pas bien. D’abord parce que ça filme
son petit nombril. La portée des idées semble plus importante que tout le processus de création filmique. Dans ces cas-là, moi je recommande surtout d’écrire de petits livres rouges plutôt que de
venir encombrer les salles où de vrais artistes n’arrivent pas à montrer leurs projets. Ca filme un vague synopsis sans sortir de ce qui est dit dans le script, ça cadre au petit bonheur la
chance, ça considère la lumière comme un animal préhistorique, ça monte sans envergure et toute la suite est dans le même ordre d’idée. Parlons maintenant un peu de mise en scène. Que veux
montrer Super Nanni ? Il convient très précisément de dire qu’il ne veut rien montrer mais qu’il veut faire croire. Il veut nous faire croire qu’il a quelque chose à dire, une idée très
précise pour en finir du Berlusconisme, alors il essaie de faire du Rossellini. Et tout à coup, c’est le drame. Parce qu’il n’a rien à dire. Le film ne raconte rien. Il ne nous apprend rien sur
Berlusconi. Ce n’est qu’un immonde tract de propagande qui présente Silvio Berlusconi comme un être abominable. Là où Super Nanni s’avère un abject manipulateur, c’est lorsqu’il décide d’utiliser
la démagogie pour rallier un public à sa cause. Tiens, il fait du montage, ici ! Succinct, mais il s’agit tout de même de montage. Il extrait de courts passages filmés de Silvio Berlusconi
pour laisser entendre que cet homme dit horreur sur horreur. Il commente alors librement ces paroles par des dialogues propres à inspirer légitimement ce que chacun est capable de comprendre par
ces images. Que Berlusconi soit une ordure, ce n’est pas Super Nanni qui va nous l’apprendre et nous sommes lucides sur les dégâts qu’il a infligés à son pays. Mais que Super Nanni se serve de
techniques de propagande pour ratisser large, qu’il choisisse de ne conserver qu’une part de vérité (celle qui l’arrange) pour faire dire aux images ce qu’il a envie qu’elles disent, cela
équivaut à corroborer la théorie des extrêmes qui se rejoignent car cela s’assimile purement et simplement à du mensonge caractérisé. Rappelons que par la même technique Super Nanni a obtenu une
palme d’or à Cannes en 2001. Il a décidément bien mérité son superlatif !
La volonté
d’Andrea Arnold est donc tout avouée : nous déstabiliser par les véritables enjeux qui nous sont inconnus et qui doivent nous pousser dans une direction pour mieux nous surprendre par ce qui
surgira tôt ou tard. La réalisatrice cherche donc tout d’abord à nous rallier à la cause de Kate Dickie. Nous comprenons très vite qu’elle a vécu un drame au cours de sa vie et que Tony Curran
est impliqué voire responsable. Andrea Arnold ne nous apprend quasiment rien, ce qui a pour effet de diaboliser le personnage masculin, puisqu’elle n’épouse qu’un seul point de vue. Il n’est
d’ailleurs pas utile d’en savoir davantage. Les personnages ont une démarche on ne peut plus logique face à leur vécu, les zones d’ombre n’entravant en rien la facilité d’accompagnement du
spectateur au sein du film. Le plus intéressant arrive au moment où le flou que constitue ce qui n’a pas été dévoilé, nous amène vers une ambivalence entre les deux personnages principaux.
S’agit-il d’une de ces magnifiques histoires de vengeance qui s’achèvent dans l’ultra-violence sophistiquée et les bains de sang (nouvelle référence à THE GREAT ECSTASY OF ROBERT
CARMICHAEL), ou d’une relation amoureuse irraisonnée, immorale et qui va s’épancher dans un climat malsain et dérangeant (un peu comme IL PORTIERE DI NOTTE) ? Je ne
suis pas sûr que la réalisatrice ait choisi la bonne solution. Parce qu’à moment donné il faut bien lâcher les éléments qui vont venir éclaircir le pourquoi du parce que. Tout devient plus
précis. Et trop explicatif ; voilà bien le problème. Après qu’elle nous ait affranchi sur les véritables motivations de Kate Dickie, Andrea Arnold s’embarque dans un épanchement
psychanalytique censé résoudre les nœuds de l’histoire. Le film se veut salvateur et donc moral, là où jusqu’ici il préférait mettre en valeur des pulsions primaires (vengeance, voyeurisme, peur
et sommes des peurs…). C’est dommage car Andrea Arnold avait réussi à ourdir une sorte de mécanique dérangeante car presque désenchantée. La fin est complètement ratée (en plein dans HARD
CANDY !) à partir du moment où l’on sent le revirement comme une retraite non assumée (par la réalisatrice) de la part nébuleuse de Kate Dickie. Pas que le baroque ne puisse toucher
que la mise en scène, je pense que c’est autant possible pour le scénario, et je pense par là même que chaque être humain est capable de se comporter compulsivement de manière complètement
déraisonnée voire suicidaire, plus que d’une manière logique, ce qui implique que rien n’est gratuit (à contrario de ce que certains peuvent dire de la violence au cinéma). Cependant, cet épisode
raisonne comme si l’actrice principale changeait d’identité, de manière d’être active dans le contact avec Tony Curran, tiraillée qu’elle est entre ses désirs premiers et la triste réalité qui la
rappelle à une vision plus raisonnée des choses. Comme ces mauvais films absolument fabuleux pendant une heure et demie et qui se terminent par le héros qui se réveille : tout ceci n’était
qu’un rêve !

lonté politique derrière tout cela, car il est encore temps d’y apporter concrètement des solutions. Mais tant
qu’ils continueront à s’en tartiner l’œil avec du beurre demi-sel… « The poor stay poor, the rich get rich, that’s how it goes » comme le chantait Herbert Leonard Cohen.
En premier lieu
parce qu’il nous réconcilie un peu avec les images de synthèse. A l’heure actuelle, il est tout à fait déplorable de constater que leur utilisation est toujours sujette au ridicule et à
une glorification de la médiocrité. Peu de films peuvent s’enorgueillir d’avoir des rendus de qualité qui ne font pas effet de superposition. Nous sommes encore trop dans les prémices de ce que
pourront nous apporter ces effets spéciaux une fois qu’ils seront maîtrisés. Images trop lisses, objets sans poids, inadéquation du geste et de la parole pour tout organisme vivant, réactions
trop prévisibles, manque de défauts etc. Si l’on regarde les premiers films qui les ont intégrées, nous sentons bien que les concepteurs surfent sur la vague du concept et qu’ils n’ont aucun
rendu optimum. Ca fera la rue Michel ! Non, ça ne fera pas la rue Michel ! Comment peut-on manquer à ce point de rigueur ? Dans quelques années tous ces procédés
paraîtront bien naïfs et désuets !
