Alors que THE ASPHALT JUNGLE vient de sortir et que Marilyn Monroe sort du tournage de ALL ABOUT EVE, Johny Hyde, son imprésario, fait tout son possible pour lui trouver des rôles. Et il faut vraiment qu’il aille draguer dans les endroits les plus troubles pour lui avoir dégoté celui de cette secrétaire au tempérament bien trempé. Marilyn n’a pas du tout l’air de se demander ce qu’elle fait ici et elle arrive même à composer un personnage très vite identifiable malgré son peu de temps à l’écran.
HOME TOWN STORY n’a rien pour lui. C’est une sorte d’aberration filmique qui s’empêtre dans un propos incohérent, des situations improbables et peu, très peu d’exigence apportée à la facture de ce qui s’appelle tout simplement un film de propagande ! C’est la Metro Goldwyn Mayer qui se cache derrière tout cela, mais le projet est surtout initié par… la General Motors. Le film se veut comme une ode aux profits des grandes entreprises, puisque nous sommes à l’époque d’après-guerre où elles commencent à faire beaucoup de mal. HOME TOWN STORY est bâti comme une démonstration implacable des bienfaits qu’apportent les grands groupes à la Terre entière. Rien que ça !
Jeffrey Lynn est un sénateur de Chicago qui n’a pas réussi à être réélu. Il croit que la politique se fait avec de grandes idées et de bons sentiments. Le pauvre ! Dépité, il retourne chez lui, à Fairfax, où tout le monde se paie sa tête. Ce qui le fait réagir au quart de tour, et voilà la première châtaigne qui part dès sa sortie de l’avion. Cool ! Nous nous disons que nous allons avoir droit à un bon film de bourre-pifs des années 50, ça ne devrait pas voler très haut mais ça aura au moins l’avantage d’être divertissant. Ce sera à peu près la seule action du film.
Dans sa bonne petite ville de Fairfax, Jeffrey retrouve sa sœur, sa femme et sa mère qui vivent ensemble. Bon, pourquoi pas, à l’époque cela se faisait. Ce qui est plus étrange c’est que sa sœur pourrait être sa fille ! Ils ont 32 ans d’écart. D’accord… Si, si, c’est possible. C’est tellement énorme que vous vous dites que cela prépare forcément un coup de théâtre ou une quelconque idée d’un petit malin du scénario. Restez à feu doux, j’arrive.
Je vous ai dit que Jeffrey revenait dans sa ville de Fairfax ? Ce que je ne vous ai dit, c’est qu’il n’y a pas beaucoup mis les pieds depuis sept ans (deux ans dans l’armée et cinq ans à Chicago). Bravo la vie de famille ! Il a donc quitté sa sœur étant bébé et il la reconnaît sans problème. En revanche, il ne reconnaît plus sa ville. Normal, John MacFarland a de l’argent et fait de grandioses travaux dans sa nouvelle usine. Et ça, nous sentons bien que ça ne passe pas pour Jeffrey. Ou peut-être qu’il a un goût d’amertume qui lui remonte parce que le fils de John MacFarland n’est autre que ce sénateur qui l’a devancé aux élections. Il est sanguin et rancunier, le Jeffrey.
Donc, comme il n’est plus sénateur, il faut bien qu’il s’occupe. Alors il va reprendre son travail de rédacteur en chef au sein du journal local. Il ne mesure pas bien sa chance car il a Marilyn Monroe pour secrétaire. Son collègue, lui, mesure à tout va et n’arrête pas de la courtiser. Ce qu’il y a d’intéressant c’est qu’elle arrive à donner de l’étoffe à un rôle qui a tout du cliché et qui pourrait facilement se noyer dans la masse. C’est son dixième film et nous pouvons constater que, que depuis ses débuts, elle cherche toujours à imprimer sa marque à chacun de ses rôles. Même les plus petits sont le reflet d’une réflexion, d’une proposition toujours juste et convaincante. Dès sa première apparition, son personnage existe et est criant de vérité. Voilà une secrétaire qui ne se laisse pas faire face aux sous-entendus de son collègue lourdingue. Son travail sur la voix s’est encore affiné et il est maintenant exactement calibré pour appartenir au personnage Marilyn Monroe. Elle s’en sert ici à merveille. Mais ce n’est pas tout. Son attitude reflète aussi très bien une secrétaire compétente et sûre d’elle, qui traite les autres comme ils la traitent, quitte à paraître distante et prétentieuse. Elle n’aurait même pas besoin des mots. Rien que dans son regard nous pouvons lire tout le mal qu’elle pense du collègue en question. Tout ce qu’elle fait est très ciselé et porte très nettement le sceau d’un travail constant et minutieux. Elle est constamment en train de proposer quelque chose, comme en témoigne cette simple entrée de Jeffrey Lynn au journal. La caméra se désintéresse totalement de Marilyn, et pourtant nous pouvons l’apercevoir en arrière-plan en train de se limer les ongles et reprendre instantanément sa place à son bureau dès qu’elle voit son chef arriver. C’est très fugace et ne sert en rien l’action, mais son travail montre une fois de plus comment elle fait vivre ses personnages.
Pour en revenir à Jeffrey, il voit bien que quelque chose n’est pas sain dans les supers profits que font les grandes entreprises. Comme il apprend que certaines sociétés polluent les rivières du pays, il en arrive à se demander si l’entreprise MacFarland ne ferait pas de même. Ce qui lui ferait une occasion toute trouvée pour se venger. C’est surtout le moment pour la General Motors de placer son discours de dupe. Jeffrey et son collègue s’en vont alors interroger quelqu’un d’important qui sait si l’usine de MacFarland effectue des rejets dans la rivière sur laquelle elle est située. Ce bon monsieur leur apprend que non, elle ne pollue pas car elle traite elle-même ses déchets. Et comment sait-il cela ? Parce qu’il y travaille en tant que responsable de l’élimination des déchets ! Et Jeffrey le croit sur parole !!! Vous imaginez un journaliste allant chez Total pour leur demander s’ils polluent ? Conclusion : si Total dit que non, c’est forcément vrai. Ça, c’est du journalisme d’investigation ! Elise Lucet doit se retourner dans sa tombe. En tout cas, voilà la première lame qui vient de soulever le poil.
La deuxième lame va entrer en jeu peu de temps après, puisque Jeffrey va recevoir la visite de John MacFarland (soulignons que Donald Crisp est ici impeccable). Si celui-ci prend le temps de se déplacer c’est bien évidemment pour faire ce que font toujours les grands groupes quand ils sont mis face à leurs exactions. Il vient pour noyer le poisson en développant un discours brillant et qui se tient de bout en bout. En gros, il explique à Jeffrey qu’il n’y a pas de quoi s’offusquer que des entreprises fassent des profits parce que c’est du gagnant-gagnant tout ça. Par exemple, une société fait un profit quand elle vous vend un ordinateur, mais cet ordinateur va vous-même vous permettre d’avoir accès à tout un tas de services qui vont vous permettre de faire un profit qui n’est peut-être pas quantifiable mais tout à fait conséquent. Vous la voyez la logique détournée, la rhétorique qui essaie de vous rallier à sa cause avec des arguments tout à fait pertinents ? Mais qui n’ont rien à voir avec le sujet ! Le vrai sujet c’est l’accaparation de ces profits par les dirigeants et les actionnaires alors que les travailleurs sont exploités et ne bénéficient jamais de ces profits. Mais ça, le film préfère détourner l’attention par un habile tout de passe-passe plutôt que d’en parler. La deuxième lame vient couper le poil et ébranler Jeffrey dans ces considérations. Pour achever de le convaincre, la troisième lame va faire son office.
En sortie avec sa classe, la sœur de Jeffrey est victime d’un accident et, suite à un éboulement, se retrouve sous les décombres d’une mine abandonnée. Il faut alors faire intervenir les engins de l’usine MacFarland pour dégager l’ouverture et retrouver la petite fille. Inutile de dire qu’elle est mal en point et qu’il faut la transporter au plus vite à l’hôpital pour l’opérer. Cette fois-ci, c’est John MacFarland qui s’en charge. Il arrive avec son gros avion et conduit toute la famille à destination. Eh oui, parce que non seulement il fait des profits indécents mais il est aussi pilote d’avion, tellement il est juste et bon. Evidemment la petite fille sera sauvée et, avec le recul, Jeffrey comprendra qu’il y a du bon à faire des profits car cela peut sauver des vies ! La troisième lame arrache la peau.
Effectivement, le scénariste avait bien besoin d’une petite fille pour ce gros moment mélo, mais pourquoi en faire la sœur du protagoniste ? Cela fonctionnait aussi très bien si elle avait été sa fille. Passons.
Chantage à l’émotion, discours trompeur et fallacieux, moralité douteuse, mise en scène inexistante, scénario abracadabrant, direction artistique aux abonnés absents, HOME TOWN STORY est une véritable abomination de tous les instants. Et pourtant, pour qui s’intéresse à Marilyn, c’est un film qui montre parfaitement comment elle arrive à tirer son épingle du jeu alors que rien n’est fait pour l’aider.






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