------------------------------------

---> Les 10 dernières critiques :
OTEC de Tereza Nvotová

L'ŒUVRE INVISIBLE de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret
LES RAYONS ET LES OMBRES de Xavier Giannoli
A PIED D'ŒUVRE de Valérie Donzelli
ADIEU MONSIEUR HAFFMANN de Fred Cavayé
EASY A de Will Gluck
LARA de Jan-Ole Gerster

THE ART OF SELF-DEFENSE de Riley Stearns
YESTERDAY de Danny Boyle
GREEN BOOK de Peter Farrelly

 

 

 

- Consultez les règles de la LANTERNE MAGIQUE en cliquant ici.

 

- Consultez les règles du QUIZZ en cliquant ici.

 

SI VOUS VOULEZ CREER VOTRE BLOG, NE CHOISISSEZ PAS OVER-BLOG. DES BUGS TOUS LES JOURS !!!
------------------------------------

CELINE FAIT SON CINEMA

LES AUTRES INCONTOURNABLES DE CELINE

LA SAGA DES ETOILES FILANTES

D'AUTRES ETOILES FILANTES

LE VIEUX MONDE QUI N'EN FINIT PAS

LE BLOG DE D&D

MATIERE FOCALE

ARRET SUR IMAGES

WORLD COMMUNITY GRID

FREAKOSOPHY

AUJOURD'HUI J'AI APPRIS...

LA VIE ROCAMBOLESQUE ET INSIGNIFIANTE DE BRAD PITT DEUCHFALH

ART OF THE TITLE

LE TRIBUNAL DES BUREAUX

L'ETRANGE FESTIVAL

IMDB
 

 
 
 
Join the Blue Ribbon Online Free Speech Campaign
 
 
 
 
1 avril 2026 3 01 /04 /avril /2026 19:02

Lorsqu’on est cinéphile, ou qu’on se proclame en tant que tel, il est un chemin qu’on se plaît à emprunter, un chemin qu’on se plaît à fantasmer je dirais même, tant il excite notre esprit, libère notre imaginaire et ouvre l’horizon des possibles. C’est celui d’une histoire adjacente à l’histoire officielle du cinéma, celle qui fabrique les mythes selon des normes préétablies, et qui accrédite les identités par des tampons et des étiquettes. C’est ainsi que vous trouverez sur le Net, pas mal de passionnés qui parlent de cinéma parfois de manière plus professionnelle que les professionnels de la profession (eh oui, Godard a été un des premiers à évoquer cette histoire parallèle !), sans pour autant être reconnus. Et puis, on y trouve aussi ceux qui font le cinéma et qui soit n’ont pas été adoubés soit n’ont pas été reconnus à leur juste valeur.

 

Cette histoire parallèle n’est pas une invention. Ce n’est pas une fiction. Ce n’est pas un monde virtuel. Elle existe vraiment. Cependant, à contrario de l’officielle, ses délimitations ne sont pas fixes. En fait, elles s’étendent à l’infini car cette réalité a les limites de nos rêveries. Et dans nos rêveries de cinéphiles, il y a quelque part un artiste ou un film sur lequel on tomberait un peu hasard, et qui n’aurait rien à faire ici. Peut-être un film complètement oublié dont il ne resterait quasiment plus de copies, qui attendrait, là, qu’on le redécouvre. Ou peut-être un réalisateur important qui serait passé complètement sous les radars pour on ne sait quelle obscure raison, et nous aurions à cœur d’attirer désormais les projecteurs sur lui, et lui donner enfin la place qu’il mérite dans la cinéphilie mondiale. C’est arrivé dans la photographie avec Vivian Maier. Alors pourquoi pas dans le cinéma ? En tant qu’être pragmatique et ultra rationnel, là-dessus ma réponse a toujours été première, directe et intransigeante : « Chansons ! ». C’était possible avec la photographie car les outils de production étaient démocratisés, à la portée de tous, et qu’en plus c’est un art qui peut se pratiquer seul(e). Mais pour le cinéma, c’est impensable. Et puis est arrivé Alexandre Trannoy…

 

Si vous vous dites : « Alexandre qui ? », c’est tout à fait normal. Même si vous êtes un cinéphile pointu. Peu de gens savent qui c’est. Très peu. Très très peu. Il sort tout droit de l’histoire parallèle de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret.

 

Dès qu’on leur parle de Trannoy, ils pensent pouvoir détenir là l’évocation d’un cinéaste peut-être majeur que l’Histoire n’a pas retenu, injustement oublié ou écarté pour des raisons à approfondir. Alors ils vont partir sur ses traces, à la recherche d’indices pour savoir qui est réellement Alexandre Trannoy, à la recherche de ses films pour savoir de quelle trempe de cinéastes il faisait partie. Et ils vont s’apercevoir que si ce nom est complètement passé sous silence, c’est parce qu’en 30 ans carrière il n’a jamais terminé un seul de ses films ! [Ce n’est pas totalement vrai mais le film est vendu sous cette accroche bien plus attrayante, on n’en voudra pas à nos deux compères. Pour être tout à fait précis, Trannoy a bien terminé un film, son tout premier : L’HOMME DE L’AUBE. Nous allons en reparler, vous verrez, c’est très croustillant.]

 

Donc, nous voici dans une histoire parallèle du cinéma, avec un réalisateur qui a bel et bien existé. En fait, tout cela c’est la faute de Jean Rochefort. Il y a 15 ans de cela, Vladimir et Avril travaille sur un projet qui les conduit au célèbre moustachu. Comme il leur parle de sa vie, le nom d’Alexandre Trannoy s’immisce dans la conversation. Trannoy était un proche de Rochefort. On peut même parler d’amis. Il leur apprend que Trannoy était un réalisateur avec de très bonnes idées, souvent très belles, très poétiques, et qui voulait que Rochefort joue dans tous ses films. Et non seulement qu’il joue dans tous ses films mais aussi qu’il y joue tous les personnages principaux ! Alors, bien évidemment, l’acteur lui fait remarquer qu’il ne peut pas jouer tous les personnages principaux, et je vous laisse découvrir dans le film ce que lui répond Trannoy. C’est régalicieux et absolument parnassien !

 

Voilà donc le personnage planté : un artiste à la vision foisonnante, à l’énergie communicative, motivante, et doté d’un monde intérieur fait d’idées et d’images déjà très cinématographiques. Avec une personnalité aussi hors du commun, ses films ne pouvaient qu’en être le reflet. Mais où étaient-ils ? Et que contenaient-ils vraiment ? Alors Vladimir et Avril vont enquêter. Pendant 15 ans. Ce qui n’est pas rien. Forcément, vous vous dites qu’ils ont dû amasser une somme colossale d’informations et de documents. Pas du tout. Une poignée de photographies du gars, une bande audio d’une interview faite par Michel Boujut, des notes éparses, de vagues croquis de story-board et quelques témoignages de personnes qui l’ont côtoyé. Maigre récolte pour 15 années d’investigations. Et les images de ses films ? Rien. Absolument rien. Ils ne retrouveront rien. A priori rien n’a subsisté. Le film ne montre aucune image de son travail ! Mais bon, je ne vous apprends rien, il fallait bien que le titre ait une certaine logique.

 

Se pose alors la question de comment faire un film sur une personne dont on n’a rien à montrer, dont on ne possède que 5 ou 6 photographies, dont la plupart de ses contemporains sont décédés et ceux qui sont encore vivants ne se rappellent pas forcément bien ou ne veulent pas en parler.

 

Mais avant de songer à la forme que doit prendre le film, il faut analyser le matériel en question et trouver comment l’exploiter. Il recèle peut-être des trésors à travers lesquels les deux réalisateurs ne souhaitent pas passer. Parce qu’autant vous le dire tout de suite, des pépites il y en a !

 

Bien que Vladimir et Avril tentent d’établir le portrait de cet inconnu, ils laissent volontairement de côté les premières questions que nous nous posons en tant que spectateurs : « Qui est-il ? D’où vient-il ? En quelle année est-il né ? Où a-t-il vécu ? Qu’en dit sa famille ? Où est-il mort ? Est-il mort ? » Nous avons besoin de son état civil pour le situer, comme une sorte de réflexe naturel quand on rencontre une personne. Nous n’aurons rien de tout cela. D’abord parce qu’ils n’en savent probablement pas plus que nous, ce qui rajoute à l’aura de mystère qui entoure Trannoy. Et puis aussi parce que ce n’est certainement pas vers ces contrées que se trouvent les réponses qui vont permettre d’amener des éléments autour du questionnement central du film : « Démiurge flamboyant ou carambouilleur pathologique ? » Et s’il n’y a pas de réponse définitive, c’est peut-être qu’il s’agit un peu des deux ou de complètement autre chose.

 

En fait, ce qu’ont parfaitement compris Rodoniov et Tembouret, c’est qu’il faut aller chercher Trannoy sur son terrain. Celui du cinéma. Ils vont alors faire la part belle aux anecdotes des rencontres avec Trannoy, des tournages ou de ses relations avec les producteurs. Et le film démarre de manière un peu classique avec l’exposition d’un personnage insolite. Les intervenants sont filmés de manière très simple. Une caméra est fixe, une lumière effacée, un décor secondaire, un cadre anonyme. Nous l’aurons compris, c’est la récolte de l’information et uniquement cela, qui prime.

 

Certaines choses vont alors commencer à refaire surface. Claude Lelouch va entrer dans le game. (Même Kubrick va être lié à Trannoy dans l’histoire la plus délirante du film, mais chut ! Interdit d’en dire plus.) Pour comprendre comment Lelouch intervient, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Nous sommes au début des années 50. Les principaux acteurs de la future Nouvelle Vague prennent leurs quartiers aux Cahiers du Cinéma. Il y a déjà dans l’air l’idée d’un renouveau du cinéma, l’idée de s’affranchir des normes, d’un certain cinéma bourgeois, l’idée d’une plus grande liberté de création et de production. Nous apprenons que c’est avec cet état d’esprit qu’Alexandre Trannoy appréhende son envie de devenir réalisateur. Il va alors faire la rencontre du jeune Claude Lelouch qui va devenir son assistant sur son premier long métrage : L’HOMME DE L’AUBE. Nous sommes dans le tout-pouvoir à la vision créative, dans l’improvisation perpétuelle et dans le manque de moyens le plus évident. Et si le film de Trannoy parvient à se faire, c’est qu’il arrive à entraîner tout le monde avec son charisme évident, son allant démesuré et son sens du système D. Pourquoi pas. Certains films de la Nouvelle Vague (et pas que, d’ailleurs) n’ont rien lui envier. Mais si Lelouch est une pièce fondamentale du film, c’est qu’il rapporte l’élément fondateur (ce mot a son importance) de la légende Trannoy. Claude Lelouch a vu le film de Trannoy. Il me semble qu’il a pris une part importante au montage. Et le film allait être projeté au festival de Cannes en 1954. C’est en s’y rendant en voiture qu’ils auraient eu un accident dans lequel les bobines auraient brûlé, sauf une, mais qui s’est révélée inutilisable. J’emploie ici le conditionnel car Claude Lelouch est un formidable conteur, et quand on sait qu’il rétorque souvent : « Je ne mens pas, j’exagère ! », on est en droit de s’interroger sur la part de vrai dans tout ça. D’autant que le feu est une donnée importante qui ressurgira plus tard avec des versions antagonistes de cette histoire, ou une utilisation par Trannoy lui-même, qui interroge sur sa volonté réelle à aller au bout de ses projets.

 

Toujours est-il que plus le film avance, plus on rit. Tout ce qui ramène à un état de fait concernant Trannoy provoque le rire. C’est insolite, fou, extravagant, et tout bonnement incroyable au sens premier du terme. Tant et si bien que nous sommes constamment cueillis par chaque pierre qui s’ajoute à l’édifice. La pensée d’un faux documentaire, de témoignages bidons ou de preuves falsifiées nous submerge continuellement. On ne peut s’empêcher de penser au FORGOTTEN SILVER de Peter Jackson. Et pourtant, ici tout est vrai. Même les titres de ses films sont comme des signes cachés. Ils semblent tous dévoiler l’identité de Trannoy : L’HOMME DE L’AUBE, LE SERPENT DE GIBRALTAR, LA FUITE EN AVANT… Autant d’indices et autant de diableries.

 

Avec si peu, les réalisateurs sont bien embêtés. Leurs producteurs aussi. Ces derniers semblent de moins en moins convaincus que cela ferait un bon film. Certains partenaires se retirent. La malédiction semble contaminer ce projet. Les années passent et toujours rien de fondamental. Et pourtant, le peu qu’il ont collecté est déjà énorme. Mais encore faut-il savoir qu’en faire. Il y a fort à parier que livrer ce contenu sous la forme d’anecdotes ne permette de donner vie qu’à un film sympathique et amusant. Alors, ils optent pour un format qui ressemble à un journal filmé. Et c’est ainsi que le film prend tout son sens.

 

D’abord parce qu’il permet de rendre compte du temps qui s’égrène et pendant lequel il ne se passe pas grand-chose. Le rythme du film est assez lent et doux. Il prend son temps. Il prend le temps de se trouver à défaut de trouver son personnage principal. Et une fois de plus, il prouve que lenteur n’est pas forcément synonyme d’ennui, ce qui est pourtant un préjugé qui a la vie dure !

 

Ce qui est intéressant c’est que le film n’est pas tout d’un bloc. En premier lieu, il cherche à définir Alexandre Trannoy de manière concrète. Jusqu’à ce qu’il comprenne que c’est impossible et qu’il faut alors se résoudre à esquisser une idée, un fantasme, une impression. Qui ne peut être que subjective. Mais qui garderait les liens avec tout ce qui a été collecté jusque-là. Certes, nous avons des photos de Trannoy. Et même des films amateurs. Nous savons très bien à quoi il ressemble. Ou plutôt nous savons à quoi son corps ressemble. Mais l’entreprise des réalisateurs va être de créer l’homme intérieur, celui qui s’est caché pendant longtemps et qui semble désormais s’extraire de ce qu’il reste de la légende Trannoy. Et pour y arriver, cela ne peut passer que par la mise en scène.

 

Pour traduire l’effacement de Trannoy, il y a d’abord ce rythme de croisière ponctué d’anecdotes étonnantes qui sont autant de touches de couleur de la personnalité de Trannoy. Et puis, il y a cette volonté annoncée de combler cette absence en essayant de se rapprocher au maximum de celui qu’il a été dans ses interactions avec les autres artistes. Certaines parties s’éclairent, sont contrebalancées par d’autres, finalement ce n’est peut-être pas vraiment cela Trannoy, un autre éclairage semble plus évocateur. Il faut peut-être le penser multiple, paradoxal, excessif, malade. Une silhouette commence tout de même à se dessiner. Le narrateur fait intervenir le tutoiement comme si Trannoy était à notre portée. Oui, quelqu’un est bien là. Quelqu’un a bien surgi. Mais ce n’est pas Alexandre Trannoy. Il faut bien se rendre à l’évidence : plus les réalisateurs s’approchent de Trannoy, plus il leur échappe. Les témoins meurent les uns après les autres, les souvenirs s’évaporent, les traces s’estompent dans les années 70. Et en fin de compte, il ne reste même pas un squelette entier pour avoir une idée du dinosaure qu’il a été.

 

Ce qui a surgi, c’est le Trannoy parallèle de cette histoire parallèle du cinéma. C’est en utilisant le versant poétique du réalisateur que Rodionov et Tembouret y parviennent. Le plus bel effet consiste à utiliser une vieille pellicule malmenée par le temps, comme des résurgences d’un Trannoy qui se serait inséré dans le montage du film. Pour dire aux réalisateurs qu’ils l’ont bien retrouvé, mais qu’il leur manque encore beaucoup de pièces pour compléter le puzzle. Ce film fané et maltraité met en scène un inconnu de dos qui marche dans le Parthénon. La patine du film est magnifique, c’est presque du cinéma d’animation. Ce cinéma où on crée des personnages et où on les fait vivre comme on veut qu’ils soient très précisément.

 

Que Trannoy ne puisse être qu’une projection d’un homme impossible à définir, c’est peut-être mieux ainsi. Il est sans doute préférable qu’il garde cette part de mystère et de suppositions qui ont accompagné les deux réalisateurs pendant 15 ans, plutôt qu’il ne se révèle en simple mégalomane ou en escroc maladif. Si la légende est plus belle que la réalité, nous savons très bien ce qu’il nous reste à faire.

commentaires