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23 mai 2023 2 23 /05 /mai /2023 22:21

-------  LE CINEMATOGRAPHE  -------

Lundi 22 mai 2023, 20h15
LALKA de Wojciech Has

 

                Un lieu qui ne devrait plus exister. Une sorte d’anomalie culturelle, un vestige d’une autre époque, voilà ce qu’est Le Cinématographe. Implanté dans une petite rue du cœur de Nantes, ce plexe a défié le cours du temps et subsiste encore aujourd’hui on ne sait pas très bien pourquoi ni comment. C’est typiquement le genre de cinéma de quartier qui aurait dû être démoli ou reconverti en commerce, et pourtant cela ressemble à un lieu qui a fait résistance et qui a tenu bon. Je ne connais pas son histoire mais il sent bon le plexe qui a connu ses heures de gloire il y a bien longtemps, et qui fait désormais figure de mastodonte complètement en anachronisme avec les plexes contemporains. Et devinez qui a le plus de charme malgré les rides et les douleurs aux articulations ?
 

En passant dans cette petite rue des Carmélites, on ne prête quasiment pas attention à ce plexe qui ne fait rien d’ostentatoire pour se signaler. Il y a bien quelques affiches et publications sous verre en devanture, tout comme un vieux néon qui exprime le nom du plexe, mais cet ornement n’est plus lumineux depuis probablement bien longtemps. C’est le témoin de toute une époque désormais révolue, époque au cours de laquelle il arrivait encore à Eddy Mitchell de parler bien fort dans une salle, avant que le film ne commence et pendant que les spectateurs achetaient un cône glacé en tendant un billet sans que la vendeuse ne leur rende la monnaie.
 

Alors, bien sûr, ce qui frappe dès l’entrée c’est le charme désuet de ce vieux plexe qui savait accueillir les personnes bien que le hall ne soit pas bien grand. Aujourd’hui, ce n’est plus très grave puisqu’il n’y a pas foule. A peine une vingtaine de personnes. Néanmoins, cette obsolescence déprogrammée s’efface du mieux possible. La déco chargée n’hésite pas à sortir les affiches en papier, les photos, le matériel promotionnel, les annonces etc. pour faire office de cache-misère, et ça marche ! Le rococo laisse sa place à ce qui doit être l’essence de ce lieu et qui le rend vivant : ici, c’est clair et net, on parle, on voit, on fait, on mange, on vit cinéma ! C’est un lieu de retrouvailles et non de passage. Dans la salle, les gens se reconnaissent, échangent entre eux et se retrouvent autour d’une passion commune. Car, pour venir voir un lundi soir un film polonais des années 60 qui dure 2h40, croyez-moi, il faut être connaisseur, il faut être motivé, il faut être curieux, il faut faire partie de cette espèce en voie de disparition que l’on appelle « les cinéphiles ». En voie de disparition, oui, car la moyenne d’âge de la salle est assez élevée.
 

En caisse, une dame âgée s’occupe de délivrer des billets. Comme je bénéficie d’une réduction, je ne paierai que 3 euros. Oui, vous avez bien lu : 3 euros le film. Le tarif normal n’est qu’à 5 euros ! Comment diable ce plexe peut-il survivre ? Est-ce une espèce de lieu autogéré ? Ultrasubventionné ? Qui appartient à un mécène peu regardant ? La réponse reste entière d’autant qu’ici il n’y a aucune sucrerie ni nourriture bruyante ou malodorante. Alors, peut-être que ce plexe risque de fermer chaque mois, je n’en sais rien. En tout cas, il reste un exemple qui prouve qu’on peut faire différemment, qu’on peut montrer du cinéma à un prix qui devrait être celui de n’importe quelle séance dans n’importe quel plexe.
 

Alors, il y a forcément un revers de la médaille. L’endroit évite d’être trop poussiéreux, mais il manifeste tout de même un manque d’entretien criant. La salle en elle-même est assez sublime. Je n’ai jamais vu cela ailleurs. Les murs sont en pierre. Un peu comme si le plexe avait été construit entre deux bâtiments et qu’on avait ensuite apposé un plafond pour en faire une salle. Cela donne un cachet dingue à cette salle. Rien à voir avec les murs unis, noirs et désenchantés de la plupart des plexes. Les seuls endroits qui ne sont pas en pierre sont assez dégradés (du carton ? Du papier ?) Ils témoignent là d’un manque flagrant de moyens pour entretenir le lieu (certains endroits sont colmatés au gaffer !!!)
 

En revanche, les strapontins ne sont ni vieux, ni recouverts de poussière, ni cassés. Le confort du spectateur reste une préoccupation majeure, et d’ailleurs leur assise est vraiment très bonne. Presque trois heures sans avoir rien à redire sur leur confection. C’est très plaisant, d’autant que la place pour les jambes est tout à fait correcte. Mais les dossiers vous arrivent à mi-dos. Il leur manque quelques centimètres pour pouvoir appuyer la tête. Si ce n’est jamais vraiment nécessaire dans beaucoup de plexes, ici c’est pourtant indispensable pour une simple et bonne raison : l’écran est surélevé. Et ce n’est pas du tout une erreur, c’est simplement parce que je ne vous ai pas encore dit qu’il y a une mezzanine dans cette salle. Comme dans un théâtre à l’italienne, ou comme au Louxor aussi, même si elle est moins imposante. Mais quand même, c’est de très bon goût et cela rajoute au cachet de la salle. Du coup, si le dénivelé est loin d’être exceptionnel, pas de souci d’être dérangé par la tête de son voisin puisque, d’une part, l’écran est surélevé et, d’autre part, il n’y a pas grand monde (dans une salle d’environ 100 places, hors mezzanine).
 

Notons aussi, comme à l’ancienne, que ce plexe a gardé le fameux rideau rouge qui cache l’écran, et qui s’ouvre avant que ne débute la projection. Un détail que les plus jeunes d’entre vous n’ont jamais connu.
 

Passons maintenant aux choses qui fâchent. Il y a une belle dimension d’écran tout en largeur, comme si l’on ne diffusait que du Cinémascope ici. Ce qui implique très certainement qu’un film diffusé en 4/3 ou 1.33 par exemple bénéficierait d’une faible surface de projection sur cet écran, puisqu’il y aurait de larges bandes noires sur les côtés. C’est un choix un peu étrange, mais pourquoi pas. Le problème est que l’image du film est légèrement anamorphosée. Cela provient sûrement d’un mauvais réglage pour faire en sorte que l’image tienne dans tout l’écran. Il est probable qu’avec un bon calibrage il y ait deux petites bandes noires sur les côtés, ce qui n’est absolument pas un problème. Comment une erreur aussi grossière peut-elle survenir et ne pas être corrigée ? A mon sens, c’est terriblement gênant et extrêmement problématique si toutes les projections se font de la sorte. A part cela, l’image est de très bonne qualité, la beauté du film est préservée. Le plexe est quand même passé au numérique, si vous vous posez la question. Evidemment, en 35 millimètres cela aurait été sublime mais ne faisons pas trop la fine bouche. Corrigez d’abord ce problème de format et discutons ensuite.
 

Le son, lui, manque un peu de puissance. Et comme il n’est pas étouffé par les murs de pierre, l’acoustique est très différente. Elle permet une certaine résonnance qui ne plaira pas à certains. Il y a deux écoles, là-dessus. Ceux qui sont habitués au son mat et étouffé. Et ceux qui trouvent que la réverbération donne une profondeur et un écho assez unique à une projection. Personnellement, je trouve cela très agréable à l’oreille. Il me semble que jouer les ayatollahs sur ce genre d’observation, c’est faire passer avant tout un dogme et une vision fermée de l’expérience cinématographique. La limite, à mon sens, est le moment où la résonnance perdure trop et brouille les différentes paroles. A ce moment-là, oui, l’intégrité auditive n’est plus respectée.
 

Enfin, très bon point, les lumières de la salle ne se rallument pas pendant le générique de fin. Nous pouvons encore profiter de ce temps pour rêver et repenser à ce que nous venons de voir.
 

Et puisque nous parlons des lumières, mentionnons deux blocs de sécurité en fond de salle qui éblouissent quand même un peu trop. Mais surtout, au plafond, brillent en permanence, deux diodes vertes qui ne servent absolument à rien. Je veux dire par là qu’elles n’ont rien à voir avec une quelconque norme de sécurité. Et elles sont tellement lumineuses qu’elles éclairent toute la salle. Pour le coup, c’est vraiment très dérangeant.
 

Si l’on sait passer outre son caractère vieillot et défraîchi, Le Cinématographe est un plexe qui sait ravir les spectateurs parce qu’il est vraiment dédié à ce qu’il vend. Parce que chacun s’y retrouve en terrain connu, mais aussi par son caractère atypique et convivial, on s’y sent vite très bien. Même s’il n’est pas à la hauteur de ce qu’il ambitionne être, il aurait pas mal de leçons à donner à certains plexes qui entendent fixer les lignes directrices de ce que doit être un plexe contemporain.

 


 

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