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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 08:00

Cette critique a été soumise à un embargo jusqu’au 27 juillet par le distributeur Metropolitan Filmexport. A vrai dire c’est une vraie surprise car je n’avais pas été prévenu avant d’arriver sur place pour la projection. Comme celle-ci allait commencer, j’ai tout de même signé mais je n’aurais pas dû. Comme c’est inamical cette manière de faire, mes chers amis de Metropolitan ! Et en représailles de quoi, d’abord ?... Il paraît que c’est monnaie courante dans le milieu, et depuis fort longtemps pour certaines projections de presse. Il peut même y avoir des fouilles et des vigiles qui récoltent vos portables pour vous les rendre à la sortie. Et ce n’est pas fini : cela va même jusqu’au personnel affublé de lunettes à infrarouges pour vous observer dans l’obscurité de la projection et s’assurer que vous ne piratez pas le film qu’on vous fait l’honneur de vous montrer. En fait, cela ne m’étonne pas trop parce que je me dis qu’il y aura toujours des gogos pour accepter le pire. Et ils auront toujours de bonnes raisons à avancer : « Il faut bien voir les films quelque part pour en parler », « C’est mon métier après tout », « Et sinon je gagne ma vie comment, moi ? » La vérité c’est qu’ils posent toujours le postulat qu’il n’y a pas d’alternative. La vérité c’est qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent. La vérité c’est que la démocratie n’est pas naturelle, qu’elle n’est jamais une chose acquise et qu’il faut se battre tous les jours pour qu’elle perdure. La vérité c’est que la prochaine fois que j’arrive à une projection avec un embargo, je repars aussi sec. Mieux, la prochaine fois que je reçois une invitation pour une projection avec embargo, non seulement je ne vais pas à la projection et je ne signe rien du tout, mais en plus je mets à exécution le plus sublime des projets par son geste dionysiaque et sa portée philosophique : j’écris derechef une critique du film sans l’avoir vu. Puisque les distributeurs font tout ce qu’il ne faut pas faire, je me réjouis moi aussi de faire pareil : ne pas voir le film, récolter toutes les informations possibles, regarder tout le matériel vidéo disponible, lire tous les articles existants, tous les avis, dévoiler tous les spoilers... Comme cela va être beau et gratifiant ! Un geste pur, gratuit, indépendant, tout ce qu’il y a de plus baroque et de magnifiquement investi ! Une critique rien que pour l’amour du geste, qui serait hors de tout affect et qui retranscrirai tout ce que le film inspire, suggère, ambitionne et donne à penser. Une critique qui serait avant tout au service d’elle-même avant d’être au service du film. Et je suis prêt à parier que 9 fois sur 10 je vais toucher juste. Ah oui, parce que je ne vous ai pas dit, mes chers amis distributeurs, je suis comme Cyrano de Bergerac : « A la fin de l’envoi, je touche ! »

 

 

 

                Le cinéma a cela de formidable qu’il se trouve parfois là où personne ne l’attend. De là naît l’intérêt de se frotter à tous les genres, toutes les nationalités, tous les styles, toutes les périodes. Et la plus haute mission que s’est toujours proposée de tenir LA LUMIERE VIENT DU FOND est d’en rendre compte en abordant chaque film sur le même pied d’égalité. En dépassionnant le débat et en évacuant toute forme de préjugé. Juste en parlant des films. Ni plus ni moins. En discutant la mise en scène qui les structure et le langage cinématographique qu’ils tentent de mettre en place. Un geste un peu fou donc entièrement délicieux, à cent lieues des canons officiels de ceux qui ne prêchent que pour leur propre paroisse, et ne finissent plus que par tourner en rond. Nous n’avons jamais aimé les paroisses et nous ne prendrons jamais parti pour l’une ou pour l’autre. Et grâce à notre subjectivité affirmée, nous pouvons naviguer tranquillement entre Béla Tarr et Emile Couzinet, sans mépris critique pour aucun, complètement à poil face à l’un comme à l’autre, pour paraphraser la grande idée du film dernièrement critiqué : TONI ERDMANN. Ce faisant, cela nous permet de constater que se priver d’un certain pan de cinéma, c’est se priver de la possibilité de considérer que le cinéma puisse se cacher dans tout ce qui n’est pas établi comme du cinéma. C’est refuser la découverte, c’est ignorer que le cinéma s’exprime de manière insoupçonnée, c’est faire des procès d’intention à des films au budget famélique, et c’est manquer de subtilité en croyant qu’il y a ceux qui font du cinéma et il y a les autres. Même dans le plus gros nanar (dont la définition reste encore à établir car, à mon sens, INTERSTELLAR en est un tout autant que LE CHOUCHOU DE L’ASILE, et pourtant il y a autant de cinéma dans l’un comme dans l’autre), même dans le plus obscur film thaïlandais dont personne n’a entendu parler, même dans tout ce qui relève de l’improbable, se terrent parfois de fabuleuses idées de mise en scène qui peuvent être complètement conscientes, comme elles peuvent complètement échapper aux intentions de départ du réalisateur.

 

Et c’est justement sur cette dernière possibilité que nous voudrions revenir car elle concerne précisément les deux individus qui vont nous intéresser aujourd’hui, j’ai nommé Henry Joost et Ariel Schulman.

 

                En 2010, nos deux camarades ont réalisé un drôle de film qui leur a échappé de la plus belle des façons. CATFISH. Il faut dire que c’est un film qu’ils n’ont pas jamais envisagé de faire. Au départ, Ariel filme son frère Yaniv dans son quotidien. Ariel se destine à la réalisation, Yaniv est comédien, peut-être veut-il faire un documentaire sur lui, peu importe, à ce stade il n’est pas question de CATFISH. Ariel filme entre autres la relation longue distance de son frère avec une petite fille, Aby Wesselman, qui lui fait parvenir une peinture qu’elle a fait de lui à partir d’une photo parue dans un quotidien. Par ce biais, il rentre en contact avec sa sœur aînée qui devient son flirt virtuel. Jusqu’au jour où il décide de se rendre sur place pour les rencontrer.

 

Vous l’avez compris, le film s’écrit en même temps qu’il est en train de se tourner. Nous dirions même après qu’il se soit tourné. Au fur et à mesure des images, Ariel prend conscience du fort potentiel de l’histoire, qui se renforce à chaque fois que son synopsis de départ se couvre de mystère, d’incompréhensions, de contradictions et de suspense, pour laisser place à une réalité totalement différente de A à Z.

 

A la fin, CATFISH aboutit à un documentaire unique, captivant et fascinant de bout en bout. Entièrement dépendant de la caution « histoire vraie », mais pas dans  un but mélodramatique fallacieux, plutôt dans le sens déjà employé pour des films comme les excellents COMPLIANCE de Craig Zobel et THE IMPOSTER de Bart Layton. Ce qui pourrait s’exprimer de la sorte : « C’est tellement incroyable que je refuse d’y croire. Mais si on me dit que c’est une histoire qui a réellement eu lieu, alors là… je m’incline, à bout d’arguments. » Ce qui prouve aussi que la question de la crédibilité au cinéma est une hérésie.

 

Mais outre son histoire radieusement folle, CATFISH devient une expérience assez exceptionnelle quant elle laisse place à tout ce qui se dérobe aux réalisateurs. Evidemment, ils sont très concentrés sur leur histoire, et font d’ailleurs un montage en conséquence, avec des choix d’ellipse très porteurs. Mais sinon, comme le film n’a pas de vocation à en être un dès le départ, il ne cherche pas à déployer une grammaire cinématographique. Aucun travail sur les lumières, le son, l’échelle des plans, aucune recherche de lyrisme, aucune licence poétique. Rien de rien. C’est le langage zéro du cinéma. C’est pour cela que les réalisateurs n’ont d’autre choix que d’utiliser les maigres leviers qui restent à leur disposition en postproduction, c’est-à-dire le montage et un retravail du son et de la vidéo pour rendre le tout plus présentable. C’est tout. Et pourtant le film défie constamment les lois du cinéma.  Pour trois raisons : le scénario, les acteurs et le montage. C’est peu, certes, mais ils sont à l’œuvre tout du long. Or, comme nous l’avons vu, les réalisateurs n’utilisent que le dernier de ces paramètres. Jamais ils n’écrivent ni ne dirigent. Eh bien sans avoir de main mise sur ces composants, les acteurs sont absolument prodigieux et le scénario en constant renouvellement. Le film ne joue que sur trois tableaux mais aucun ne se repose à quelque moment que ce soit (là où d’ordinaire d’autres leviers de mise en scène prendraient le relais). C’est aussi cela le cinéma. Et ce n’est pas fini ! L’expérience touche au merveilleux dans toute la partie où les jeunes commencent à se poser des questions jusqu’à la rencontre avec la famille Wesselman. C’est là où le film échappe à ses auteurs car la narration première laisse place à toutes les extrapolations imaginables et notamment la possibilité du pire. Comme le film n’a aucune « tonalité », aucune « teinte » dès le départ, en tant que spectateur l’expérience est saisissante car selon nos sensibilités nous pouvons très bien imaginer plonger brusquement dans l’horreur la plus totale comme dans la romance la plus fleur bleue. CATFISH est un film au pouvoir suggestif  magistral, jusqu’à en devenir une épreuve. D’autant plus prodigieux que les effets surviennent malgré eux. D’autant plus sublime que le film fait naître des parallèles évidents entre réalité et fiction, comment la virtualité fait partie intégrante des deux, et comment elle permet à la fiction de se superposer à la réalité jusqu’à ne plus pouvoir s’en dissocier, jusqu’à croire que le pire serait peut-être souhaitable.

 

CATFISH nous laissait avec la bien belle promesse de suivre ces deux jeunes réalisateurs, histoire de voir s’ils allaient faire preuve d’un talent indéniable ou si leur premier opus n’était qu’une réussite fortuite. Passons sur leurs courts métrages que nous n’avons pas vus. Après CATFISH, ils furent aux commandes de PARANORMAL ACTIVITY 3 et PARANORMAL ACTIVITY 4, et nous reviennent aujourd’hui avec NERVE. Ici, il est question d’un jeu en ligne qui donne son titre au film, et pour lequel les participants doivent effectuer un certain nombre de défis. Nous pourrions voir les deux franchises citées plus haut comme des œuvres de commande formant une parenthèse avant qu’ils ne reviennent s’intéresser aux réseaux sociaux, mais il n’en est rien. A vrai dire, cela n’a jamais été le sujet de CATFISH et ne l’est pas non plus dans NERVE. Ce n’est qu’un axiome parmi d’autres, dont la reprise ne forme qu’une coïncidence. En vérité, les quatre films peuvent se rallier autour du désir de faire de la réalité une fiction. Et nous allons voir qu’en cela NERVE s’applique à faire du méta-cinéma, comme si Joost et Schulman ne cherchaient depuis leurs débuts qu’à s’interroger sur la position du spectateur et de l’acteur. Là où la fiction a toujours cherché le plus de réalisme possible, ils émettent l’hypothèse que la virtualité puisse aujourd’hui permettre à la fiction de s’inscrire dans la réalité.

 

                Belle surprise dès l’entrée en matière : NERVE est un film de collège. C’est-à-dire un film d’université. Sauf qu’ici c’est un film de lycée. Oui, je sais, c’est un peu compliqué mais pas tant que ça quand on sait qu’aux Etats-Unis le collège c’est l’université. Et donc un film de collège c’est un film comme THREESOME ou BRICK, puisque bêtement l’action se déroule au sein d’une université. Par extension, le film de collège regroupe tout film avec des adolescents qui vont à l’école. Si cette notion vous est étrangère, lancez-vous dans les films de John Hugues, qui n’a pas inventé le genre mais qui a su mieux que quiconque le rapprocher des vérités de la jeunesse. (Il avait compris très tôt  que donner la parole aux jeunes était le meilleur moyen d’appréhender la société sous l’angle de ses contradictions.) En sortant de là, vous comprendrez qu’un film de collège ne parle jamais du collège, que celui-ci est toujours la métaphore de quelque chose. Pas étonnant puisque l’université c’est le dernier endroit qui sépare le jeune de son inscription dans la société. Il faut voir cela comme une antichambre où tout ce qui est impossible est encore jouable. Après c’est foutu, chacun est obligé de pactiser avec ses propres choix (c’est le sens du plan de fin de THE GRADUATE, autre grand film de collège sans aucun collège). Et c’est parce que le film de collège parle sans cesse de sujets majeurs et universels qui mettent à jour toutes les complexités de l’être humain mais sous des dehors très simples d’accès, que c’est le meilleur genre de films au monde. Rien que ça. C’est ainsi que BREAKFAST CLUB et FERRIS BUELLER’S DAY OFF sont devenus la matrice du film de collège contemporain, servant au passage de tremplin à un film aussi subversif que PUMP UP THE VOLUME. Tiens,  cela nous permet de lancer au passage qu’une expo John Hughes à la Cinémathèque Français, voilà qui serait innovant et qui attirerait plus de monde que celle de Gus Van Sant qui n’intéresse apparemment pas grand-monde. Voilà qui aurait vraiment de la gueule et qui remettrait certaines choses à leur place. John Hughes c’est chic et c’est populaire. Scientifiquement prouvé. Je dis ça, je dis rien…

 

Les  écoliers de NERVE, eux, sont au secondaire, c’est-à-dire au lycée. Bon, nous n’allons pas y rester longtemps, au lycée, le film s’en écarte très vite. N’empêche, les américains, leur truc à eux dans les films de collège, c’est de prendre des acteurs toujours plus âgés. Là, où les petits écoliers devraient avoir 17 ou 18 ans, dans NERVE ils ont presque 10 ans de plus. Personne n’est dupe et tout fonctionne sur des roulettes.  C’est purement et simplement sublime. Allez faire cela en France, toute la critique vous tombera sur le dos. Déjà, allez faire un film de collège en France…

 

Donc, voilà nos petits écoliers devenus grands et la jeunesse n’a pas trop le choix dans le cinéma américain d’aujourd’hui. Soit ils ne pensent qu’au sexe et à la drogue, soit ils passent leur temps sur les réseaux sociaux. Joost et Schulman ont opté pour la seconde solution.

 

Alors, s’il n’y a plus le collège, s’il n’y a ni sexe ni drogue, nous allons sacrément nous embêter, non ? En fait, pas du tout. NERVE ne s’embarrasse pas de grand-chose et fonce direct dans le tas. Au lieu de faire les présentations, c‘est l’écran qui introduit les personnages. L’écran de l’ordinateur d’Emma Roberts. Ecrans de cinéma et d’ordinateur se confondent dès le premier plan. Nous sommes déjà dans la superposition et rien n’est enclenché. Accroche-toi, camarade. De plus, cette idée aussi de mesurer les multiples interconnexions virtuelles de la protagoniste qui passe de l’une à l’autre avec une dextérité déconcertante. Petit mail introductif pour nous apprendre son désir d’émancipation. Elle n’a qu’une envie : bouger de son quartier de Staten Island. (C’est une constante dans le film de collège : l’ado veut toujours être ailleurs. Il est dans une société qui ne lui accorde aucune place et il va être obligé de s’y insérer.) Et puis, nous apprenons très vite l’existence du jeu NERVE. Pour la faire courte : il suffit de s’inscrire en tant que joueur ou voyeur. Le voyeur ne fait que regarder les vidéos live des joueurs. Cela coûte quand même 20 dollars pour 24 heures ! Le joueur, lui, doit accepter ou refuser des défis. S’il refuse, il sort du jeu. Pareil s’il perd son défi. En revanche, s’il gagne il continue le jeu et de l’argent est directement versé sur son compte. Pour gagner, il doit se filmer en live. Ces vidéos sont donc vues par les voyeurs, et les deux joueurs qui en auront le plus de vues, s’affronteront en finale. Je vous l’accorde, nous sommes loin des jeux Ravensburger. Et pas d’esprit Coubertin non plus. Ceux qui jouent veulent gagner et ils sont prêts à tout.

 

NERVE annonce la couleur d’entrée. C’est carré des quatre côtés, et tant pis pour ceux qui arrivent en retard. Ca fourmille de partout. Mais tout est focalisé sur une seule idée. Pas comme dans l’extraordinaire DETENTION de Joseph Kahn où chaque plan renferme plusieurs idées, où l’histoire multiplie les digressions et les circonvolutions, et où le tout révèle la forme. Ici, c’est même plutôt le contraire. Toutes les informations ne sont là que pour converger vers la narration du sujet. Aucune ouverture possible. Et pour faire passer la pilule, Joost et Schulman redoublent d’efforts. Gros travail sur la lumière. Pas dans un souci impressionniste, mais pour aboutir à un étalonnage surpuissant. C’est très sophistiqué. Le décorum est roi. Les couleurs batifolent. Et même si cela n’aboutit qu’à une esthétique tape-à-l’œil, nous devons avouer que cela est assez agréable à regarder. Parfois cela donne des plans assez beaux (la scène de parking où Emma Roberts rencontre Dave Franco après son premier défi, ou encore la scène dans le container), et d’autres moins beaux (l’arrivée d’Emma Roberts dans la gare, avec sa veste en guise de chaperon rouge). En tout cas, cela a l’énorme avantage de nous exiler de la lumière morose qui inonde les films français. Les cadres aussi sont travaillés. Pas d’excès de zèle non plus, mais une amorce par-ci, un jeu sur la profondeur par -là, on structure l’espace, on décale un peu le champ de vision, on ose un élément perturbateur… Rien de totalement audacieux, mais l’impression flagrante de savoir créer des images de cinéma. Tout cela, ce devrait être le minimum syndical pour chaque film. Et puis, les réalisateurs abusent d’un montage très serré, sans autre but que de tenir l’attention du spectateur au maximum. Un genre d’effet à la mode que nous n’aimons pas du tout car non seulement il avoue l’incapacité des réalisateurs à faire de la mise en scène, et en plus il donne la même valeur à toutes les scènes. Les fulgurances laissent place à la vitesse, le rythme au tempo, le lyrisme au factuel, l’émotion au spectaculaire.

 

Et cela fonctionne même plutôt pas mal sur le premier tiers du film. La découverte du personnage, l’exposition des enjeux, le collège (!), la présentation du jeu, le film est très franc du collier et nous vend ce qu’il nous offre. Tant que nous sommes dans les problématiques du film de collège, nous voilà bien. Et puis, NERVE s’en écarte petit à petit (d’une manière littéral e, du moins) pour ne plus s’intéresser qu’à ce qu’il a de moins intéressant : le jeu en ligne. Eh oui, parce qu’à partir du moment où tout est expliqué, à partir du moment où Emma Roberts comprend qu’elle va devoir réussir des défis si elle veut gagner le jeu, nous comprenons par la même occasion que les défis vont devenir de plus en plus tendus et qu’Emma Roberts va forcément les gagner. Vous imaginez le film qui s’arrête parce qu’elle perd dès le deuxième défi ? La lose ! Eh non, pas la lose, justement, parce que le film est tellement sur des rails qu’il n’y a qu’une chose qui serait intéressante : qu’elle perde. Ou que les défis soient d’un autre ordre, politiquement très incorrects. Mais voyez le niveau, premier défi : Emma Roberts doit  embrasser un inconnu sur la bouche pendant 5 secondes. Même celui-là, la scénariste Jessica Sharzer n’a pas osé le laisser à un homme de peur d’avoir les ligues féministes sur le dos ! Autant dire que nous nous doutons très vite que l’épreuve ultime sera de tuer quelqu’un ou un truc dans le genre. Voilà où nous tombons sans ménagement : dans la surenchère la plus colossale, avec une issue connue après chaque défi. Le manque de suspense est total. Comme le terrain est très vite balisé, quelques petites astuces essaient de pallier la monotonie du mouvement : arrivée d’un équipier, compétition avec sa meilleure amie, sous-intrigues sans aucune conséquence avec l’histoire… Rien n’y fait. Le film souffre du montage à flux tendu qui ne permet d’exploiter aucun chemin de traverse. Le scénario prend la main et la garde jusqu’à la fin.

 

Mais là où nous en voulons le plus aux réalisateurs, c’est quand ils font preuve de malhonnêteté dans le but de subvenir à tous les postulats du scénario. Par exemple, en plein cœur de l’action, Emma Roberts doit récupérer un paquet dans lequel se trouve une arme. Le passeur est cagoulé et pose le colis à l’endroit prévu. Il pose sa cagoule dessus et file. Comme l’endroit est public, un policier vient s’asseoir juste à côté et son regard tombe évidemment dessus à moment donné. Il n’a plus qu’à tendre le bras pour se saisir de la cagoule. Emma, elle est bien embêtée. Comment récupérer ce paquet sans éveiller les soupçons du policier ? Réponse : en allant le prendre sans se faire voir. Ben voyons ! Aussitôt dit, aussitôt fait. Le flic est toujours en train de se demander à qui peut bien appartenir cette cagoule. Il détourne un peu le regard, mais pas à 180 degrés non plus. Emma Roberts en profite pour passer juste à côté, se saisir du précieux et repartir aussi sec. L’instant d’après, le regard du policier se pose à l’endroit  où il avait pourtant vu quelques secondes auparavant un sachet marron mais… il a disparu ! Et voilà que nous lisons sur son visage son incompréhension tout en comprenant qu’il n’a vu passer personne et qu’il y a là-dedans quelque chose d’improbable qu’il ne comprend pas. Rassure-toi, ami de la maréchaussée, ce n’est pas que cela est improbable, c’est juste que c’est impossible. Personne ne peut passer près de toi en un laps de temps aussi court sans entrer dans ton champ de vision ou simplement faire un bruit, un mouvement qui attire ton attention. Seulement en utilisant ce montage très serré (dis comme cela la scène a l’air de durer très longtemps mais ce n’est qu’une poignée de secondes), les réalisateurs cherchent à nous faire avaler n’importe quelle couleuvre pour combler leur refus de mise en scène. Voilà comment transformer une scène qui ne posait à priori aucun problème en une lacune narrative et donc en grossière faute professionnelle. Ce qu’il faut bien voir c’est que ce genre de mensonge (le film en est truffé) arrange bien nos compères réalisateurs. Dans leur quête effrénée de l’action et de faire avancer l’histoire à tout prix, ils sont contraints d’avoir recours à la narration mensongère sinon ils seraient obligés de prendre du temps pour construire cette scène. En faisant cela, ils devraient établir les enjeux de la scène et créer le danger. Si Emma Roberts se fait prendre, le jeu est terminé. C’est un enjeu phénoménal. Non seulement, cela permettrait d’amener de l’émotion, mais cela interviendrait aussi comme une respiration au sein du film dont le tempo ne varie que de manière dérisoire. Comme Joost et Schulman ne peuvent se le permettre, ils n’ont plus d’autre choix que de faire de cette scène sans intérêt (cela ne fait aucune doute qu’Emma Roberts va récupérer l’arme sans difficulté), un banal tour d’esbroufe.

 

Il suffit d’être un peu attentif pour s’apercevoir que bon nombre de paramètres du film relèvent de cette manière de faire. Notons surtout les points de vue apportés par les vidéos des téléphones portables. Comme nous l’avons dit plus haut, les joueurs doivent se filmer pour prouver qu’ils remplissent bien leur contrat. Et le film pioche là-dedans des extraits qui se mêlent au montage même du film. Le procédé pourrait très bien fonctionner si le joueur avait deux têtes. Explication. Non seulement le joueur doit regarder ce qu’il fait pour réussir son défi, mais en plus il doit regarder l’écran de son téléphone portable qui filme, et qui doit filmer son action, pas les feuilles des arbres ni les pieds du voisin. Evidemment, chaque plan extrait d’une vidéo filmée cadre toujours parfaitement le sens de l’action alors que cela est proprement impossible pour certains défis. C’est notamment le cas quand Emma Roberts doit passer d’un immeuble à l’autre sur une échelle horizontale reliée à deux fenêtres d’appartement.

 

Le défi final, lui aussi, est une vaste arnaque, mais qui nous en apprend un peu plus sur les objectifs d’élaboration du film. Avec, CATFISH, si les réalisateurs avaient donné naissance à un film qui leur avait échappé pour des raisons artistiques, celui-ci  leur échappe (à égale proportion avec les PARANORMAL ACTIVTY d’ailleurs) pour des raisons de production. C’est Lionsgate qui est derrière tout cela, inutile de vous dire que c’est du lourd. Comme nous l’évoquions, le final promet enfin quelque chose de plus jusqu’au-boutiste, mais par un énième retournement de situation n’aboutit qu’à une morale de bon aloi, qui ne fâche personne et contente tout le monde. Le jeu « Nerve » laissait pourtant la possibilité d’aller sur des terrains un peu moins convenus, plus noirs ou plus cyniques, et là, il est clair que NERVE révèle la patte de producteurs soucieux d’en faire un film plus « grand public », plus vendeur, plus acceptable. Du coup, NERVE fait figure de film assez nerveux, constamment à deux doigts de franchir le cap d’une ligne séparatrice, mais qui opte finalement pour une morale de bon ton sous l’égide du principe « responsable mais pas coupable ».

 

Nous ouvrons ici une parenthèse pour nuancer ce propos. Le film se termine sur une note qui se veut être une happy end, mais nous doutons fortement qu’il en soit ainsi. Au départ, le film nous met sur une fausse piste en nous annonçant qu’Emma Roberts ne supporte plus la ville dans laquelle elle habite, et qu’elle n’a qu’une envie : partir de là. Mais ce que nous nous apercevons tout au long du film c’est que le jeu lui fait parcourir divers endroits de sa ville et qu’elle ne trouve pas cela ennuyeux le moins du monde. Le jeu a cette fonction de lui faire découvrir que partir dans une autre ville, ce n’est que repousser les problèmes. Ce dont elle a réellement envie c’est de vivre quelque chose d’exaltant, qui la secoue physiquement et émotionnellement. Ce rôle de révélateur est généralement tenu par le collège lui-même. Ici, c’est le jeu « Nerve » qui prendre la place du collège. Et l’inscription d’Emma au jeu symbolise son entrée au collège qui est, rappelons-le, la porte qui donne sur ce que son futur lui promet. En s’inscrivant à « Nerve », elle va faire l’expérience de ce que fera sa vie future. Elle répond à un concept énoncé par une machine capitaliste (nous nous rendons bien compte qu’il est impossible de savoir qui se cache derrière ce jeu) qui fait d’elle son produit marchand. C’est cela qu’elle s’apprête à vivre. Et c’est pourquoi, sous le vernis de cette happy end se cache un désespoir mutique qui vérifie bien, comme dans tous les films de collège, que les jeunes ont encore une fois perdu.

 

Et c’est sans aucune surprise mais que vous apprendrez en lisant ces lignes que la psychologie des personnages s’arrête aux clichés les plus communs de ce genre de films, puisque NERVE se dispense de toute réflexion sur les thèmes qu’il charrie. Petite compilation de stéréotypes vus un peu partout ailleurs : la petite vierge effarouchée, le beau gosse de service au secret inavouable, la fille la plus populaire du lycée avec ses airs de mépris et d’arrogance qui vont avec la panoplie, le copain secrètement amoureux (on ne sait pas trop pourquoi il n’est pas homosexuel), la minorité qu’il faut absolument représenter, le méchant qui est très très méchant, la maman complètement larguée etc. Tous ne sont des forces agissantes qu’en fonction de leur propre charactérisation. Ils n’ont aucune subtilité et aucune profondeur. Ce sont des archétypes ectoplasmiques. Chose qui se vérifie de temps en autre lorsque le film crée des conflits dans lequel il ne rentre pas. C’est le cas, par exemple, lorsqu’Emma Roberts surprend Emily Meade avec Marc John Jefferies, sur lequel elle avait des vues avant de tomber amoureuse de Dave Franco. La situation est pourtant très claire et débouche néanmoins sur une brouille qui n’est que purement informative (et pour cause, c’est l’objet d’un défi). Là encore, les réalisateurs se privent de rentrer dans le corps des sujets qu’ils effleurent, et toujours pour les mêmes raisons. En fait, l’emploi de ces stéréotypes témoigne de l’incapacité de la scénariste à toucher au plus juste de la vérité adolescente. Les personnages vont alors répondre à des critères qui sont déjà ceux d’un monde adulte qui n’a que cette image superficielle d’une jeunesse inconséquente, inconsciente, immature et déréalisée. Et si ces poncifs se retrouvent dans le cahier des charges des producteurs c’est qu’ils savent que tout cela arrange bien les adultes qui reconnaîtront là ce qu’ils croient connaître de la jeunesse.

 

                Devant l’ampleur de ces arguments, force est de constater que ce que ce qui a l’allure d’un film de collège est avant tout un film de jeunes, comprenez par là un film fait pour les jeunes. NERVE se pare d’une bande musicale tendance et d’une esthétique criarde, conçues pour ambiancer le spectateur. En se laissant prendre par les tenailles du kawaï, le film atteindra sûrement ses objectifs sur son public-cible. NERVE n’est pas plus infâmant que le tout-venant de la production hollywoodienne et il a surtout le mérite de ne pas nous faire prendre des cachous pour du caviar. Contrairement à la franchise HUNGER GAMES , complètement cadenassée, démissionnaire sur tous les fronts, et qui n’a jamais fait le boulot, si besoin de comparer est.

 

Il y a pourtant là quelque chose de beau à filmer le groupe dans son agencement et dans sa propension à envahir l’espace. Il y a du monde partout, tout le temps. Le film floute constamment ce qui sépare l’espace privé de l’espace public. Les frontières s’effacent, tout se mélange. Même quand Emma Roberts et Emily Meade tient leur conciliabule pour régler leurs comptes, cela se fait au milieu d’une foule où personne ne perd un mot de ce qui est dit. Et ils font tous des commentaires, comme sur les réseaux sociaux ! C’est très intéressant comment les réalisateurs jouent sur cet enlacement entre public et privé. Même quand Emma Roberts et Dave Franco semblent être avoir un moment d’intimité, nous nous apercevons l’instant d’après qu’il y a toujours quelqu’un pour les filmer avec un téléphone portable et partager la vidéo sur internet.

 

A vrai dire, c’est maintenant qu’Henry Joost et Ariel Schulman devraient s’échapper de leurs films, cela leur permettrait de se rendre compte qu’ils parlent sans cesse du cinéma. Après tout, qu’est-ce que NERVE si ce n’est un film qui rend compte d’une société qui adopte les préceptes dégradants déjà en vigueur sous les Romains, à savoir : « Du pain et des jeux » ? Qu’est-ce que NERVE si ce n’est un film qui parle du peuple et de ce qu’il réclame ? Qu’est-ce que NERVE si ce n’est un film qui parle de cinéma du point de vue des concessions qu’on est prêt (ou pas) à faire au public ?

 

C’est leur sujet. Il ne tient qu’à eux qu’il devienne leur propos.

Mis en lumière par MAYDRICK dans CRITIQUES
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