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Dimanche 30 décembre 2007

MAITRE VERGES            Reprenons depuis le début.

            Au commencement, il n’y avait rien. Non, peut-être pas jusque-là quand même !

            D’abord, je n’aime pas le personnage. Une sorte d’improbable Maître Vergès (même si j’adore Maître Vergès ; lui et moi nous cachons derrière le même sourire) à l’allure rogue et aux intonations perfides. Et puis, que voulez-vous, c’est plus fort que moi, je ne supporte pas que l’on emploie l’expression « forces de progrès » comme Pascal Sevran parlerait de « la bite des nègres ». Il n’est plus temps de discuter de ses prises d’opinion, même de la valeur de ces idées. Au-delà de la question morale, c’est son élévation d’icône théophage qui scelle la discrimination à l’appartenance. Qu’elle soit partagée ou non. Son principe doctrinal l’en empêche. Tout comme, chez les néoplatoniciens et les gnostiques, l’éon est « l’ensemble des puissances éternelles émanées de l’être et rendant possible son action sur les choses » dixit le petit Robert ou la grande Larousse.

J’en reviens donc à ce qui fait débat.

C’est comme d’affirmer que le briquet a été inventé avant les allumettes. J’ai trop saigné sur les Gibson pour perdre mon temps à fureter avec mon ami Google sur des sites où d’obscurs texans mettent en ligne des photographies de prothèses corporelles, ou encore ce site de Russie septentrionale où chaque internaute échafaude toute une série de théories pour essayer de répondre à l’angoissante question : « Pourquoi dit-on que les murs ont des oreilles alors que c’est aux portes qu’on écoute ? » Autre exemple de site inintéressant : http://minouland.org (à ne pas confondre avec http://minouland.com).

            Tout part d’une banale observation, d’une simple déduction factuelle, d’une maïeutique bien huilée qui masque cet esprit cacologique dont il est question. Car, au fond, de quoi parlons-nous ? Saurait-on y répondre définitivement, de manière convaincante et sans exposé rébarbatif ? Si je me permets de prendre ce longcourci c’est justement pour vous sensibiliser au peu de malléabilité dont font preuve ce genre de considérations. Cela peut paraître quelque peu obscur, mais le fond du problème est plus grave et les mots tendent à gommer les turpitudes qu’ils servent. Les mots ne sont que des mots et seules les actions sont répréhensibles, mais j’en connais qui se sont faits Benazirbhutter pour moins que ça. C’est pour cela que je ne peux laisser passer. Ca tombe bien, j’ai la priorité.

            Premièrement, pour être un bon réalisateur français, il faut :

- ne faire aucun travail sur la photographie (et essayer au maximum de tourner quand il y a des nuages)

- faire un film sur l’adultère (ou accessoirement sur une relation à trois mal vécue, si vous avez un producteur qui aime les risques)

- toujours écrire un dialogue avec cette phrase : « Putain, mais c’est la faute à cette société de merde ! »

- faire un film avec Clovis Cornillac

- citer Godard à chaque interview (ou Alexandre Arcady)

- filmer une jeune actrice qui court dans les rues de Paris (c’est sympa Paris. Ils ont mis des arbres pour faire comme en province. Et en province ils ont mis des connards pour faire comme à Paris)

- dire que George W. Bush est un président idiot

- faire un film sur l’homosexualité, les sans-papiers, les trentenaires, le racisme, la banlieue, les contrôles intempestifs dans le métro, le SIDA, la difficulté de faire ses courses au BHV, les fromages de France, l’ouverture de la pêche et ma connexion internet qui ne fonctionne plus.

            Eh oui ! Comme dirait l’autre, on maîtrise les choses jusqu’à ce qu’elles nous maîtrisent. Et aujourd’hui la mainmise de la comédie sur le cinéma français ressemble fortement à l’ordonnance qu’un certain docteur Diafoirus vous donnerait pour guérir de votre tumeur cancéreuse. La mécanique humoristique comme des écrits sacrés. En France, on ne touche pas à la comédie. Or, vous le savez, sur « La lumière vient du fond » rien n’est sacré. Ah, cette comédie à la française ! Ce petit je-ne-sais-quoi (avec l’accent) de typique. Tellement allègre, tellement pimpante, tellement joie de vivre, tellement béret et baguette, tellement NF ! Le fleuron de notre production cinématographique. Le moins que l’on puisse dire c’est que nous ne faisons pas toujours dans la légèreté alors quand une moutarde un peu plus fine vient à nous piquer le nez, nous regardons notre assiette comme si nous la découvrions pour la première fois.

            Dès le départ nous avions senti le principe d’opposition. Une première scène absolument pas primordiale au reste du film. Un gag pour s’en payer une bonne tranche. Et puis une déconstruction d’entrée du grand principe dogmatique de l’humour. Le réalisateur freine des quatre pieds toute velléité d’emballement. Là où le cahier des charges des comédies prévoit situations désopilantes, répliques qui fusent et gags en rafales pour donner le ton, le film dont nous parlons s’y refuse. Un élément souligne parfaitement cette indéhiscence : l’absence de musique sur le générique de début. Toute bonne comédie qui se respecte aurait saucissonné l’affaire par une bande originale au tempo enlevé et guilleret. Ici, c’est très clair. Nous allons prendre notre temps. Et pas le temps de s’ennuyer mais celui qui nécessite l’émulsion. Le temps de latence où la préparation devient aussi essentielle que son résultat (d’ailleurs le film n’a pas non plus de fin, du moins selon la définition qu’en donne « Le Guide de la Bonne Petite Comédie Franchouillarde »).

            Le premier point que je voulais énoncer n’est pas nouveau.

Juste redire que le rire vient de la rupture.

Alors pour les barres de rire vous repasserez, chacun voit midi à 14 heures. Attendez vous plutôt à quelque chose de beaucoup plus subtil et nuancé. D’ailleurs, je ne suis moi-même pas fan du tout des précédents films du tandem vedette. Mais comme il y a nuance sur le parti pris, c’est avec un réel plaisir que l’on peut s’apercevoir que la direction d’acteurs s’est mise au diapason. Les deux compères font dans la sobriété : le texte est bien plus mis en avant que lorsque chacun essayait de paraître drôle et amenait les effets à grands renforts de gyrophares et autres panneaux de signalisation. Du coup, la scène dans la voiture, à la sortie de prison est l’une des plus réussies, et surtout drôle de bout en bout. Cette scène est une véritable charnière. Jusqu’ici nous nous attendions à nous en payer une bonne tranche, mais il faut dire que PHIL COLLINSnous étions finalement plus perdus qu’en train de suivre des petits cailloux blancs. L’un raconte une blague à l’autre. Et puis, tout dérape. Par ses interventions, le second rompt la dynamique de l’histoire et grippe le rouage. Celui qui raconte s’énerve et, ivre de dépit décide de ne pas dévoiler la chute, s’enfermant dans sa propre beuverie. Cela est parfaitement à l’image du film. Quelque chose se joue. L’enjeu semble énoncé, le but du spectateur semble tracé, les desseins du réalisateur complètement balisés et, en fait, pas du tout. La cause devient rupture en lieu et place de la conséquence. Voici la grande idée, belle à se pâmer, de ce film. Du grand décalage donc, avec le style d’humour qui se prête le plus à cet exercice : le non-sens. Tout se déporte en dehors des conceptions premières. Vous pensiez qu’il s’agissait de retrouvailles de deux anciens amis et que le contact essayait de se renouer au travers de petites blagues, mais vous découvrez avec délice que l’humour est capable de plus de profondeur. Voire de noirceur. En guise de comédie voilà un film complètement désarçonnant, qui vous emmène très agréablement sur une voie atypique mais constamment fuligineuse. On y parle bien de quelque chose, mais de quoi exactement ? Ici, nous nous éloignons tout de même des grands messages que tente de nous faire passer le cinéma français. Récemment, dans TRES BIEN, MERCI (fabuleux titre au charisme aussi aguichant qu’une supportrice de l’O.M. à la buvette) ça dénonçait sec et sans préliminaires les petits travers de nos sociétés où l’appel à la mobilisation, à la revendication et à la révolte flattaient le spectateur dans sa propre affirmation d’être humain. Avoir des choses à dire (déjà j’ai du mal à concevoir ce point de départ comme envie de faire un film) et ne jamais affronter les thèmes de plain-pied, toujours en loucedé, en faisant croire qu’il s’agit de quelque chose de perspicace. L’éternel problème de ceux qui nous vendent des cachous pour du caviar. Comme c’est beau toutes ces personnes qui prônent la dissidence pour un film qui n’a finalement rien à dire puisque dénué d’une seule once de mise en scène ! Ce qui n’effraie plus personne évidemment puisque nous sommes en terrain connu. Fiez-vous ne serait-ce qu’à la photographie de ce film et vous en déduirez forcément qu’il s’agit soit d’un supplice soit d’art contemporain. Problème épineux, contagion affolante. Mêmes symptômes pour TEL PERE TELLE FILLE d’Olivier De Plas. Il faut voir Vincent Elbaz en rockeur totalement azimuté ! C’est très Roxy Music !!! Ni la dégaine, ni l’attitude. Ni l’inné, ni l’acquis. La scène ne ment pas. Jamais. Et là encore c’est l’éternelle rengaine de cet homme qui découvre qu’il a une fille parce Léa Drucker le lui avait caché pour lui faire une farce et pan ! 13 ans plus tard le voilà bien mouché lorsqu’il l’apprend et sa vie va changer tout d’un coup et il va se mettre à découvrir sa fille et à l’aimer parce que peut-être qu’au fond de son cœur il y a ce petit quelque chose de Tennessee qui ne demande qu’à donner de l’amour et c’est ce qu’il va faire et alors il va s’apercevoir qu’il peut devenir un bon père et tout cela va l’aider à devenir responsable, à arrêter de jouer à la Playstation toute la nuit, à ne plus s’angoisser sur quel nœud de cravate choisir lors d’un entretien d’embauche, à stopper sa collection de vignettes Malabar, à ne plus traverser en dehors des passages piétons et à trouver que le dernier album de Phil Collins n’est pas si dégueu quand même. Le réalisateur ne cherche même pas à nous dire quelque chose qu’on ne comprendrait pas. C’est de la leçon de morale à 2 euros 53, où tout finit pour le mieux, chacun règle sa névrose, le bien triomphe, Dominique Strauss-Kahn retrouve sa cassette, Ariel Sharon meurt dans d’atroces souffrances et ma connexion internet est rétablie. S’il en était de certains films comme d’un Ctrl+Alt+Suppr !

Maintenant que nous en savons un petit peu plus, passons aux choses sérieuses.

            Petit intermède de qualité :

 

            Reprenons nos ébats.

Pour ceux qui sont ravis de ces fêtes de fin d’année ou le bolduc et le rafia s’offrent jusqu’à l’écoeurement, le bon gros cadeau qui va claquer sa mère, avec rosette en plus, vous sera fait par France 2 pour fêter dignement 2008. Le 1ier janvier à 01 heure 25 du matin, la chaîne de télévision rediffusera pour la troisième fois (enfin, disons plutôt la seconde puisque la première avait été amputée d’une partie en août 2006) l’émission « Visu » dont je vous ai longuement parlé. C’était dans le froid de Gand, par là-bas :

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Je serais vous, je garderais le champagne et retarderais d’une soirée le nouvel an.

Une soirée où vous pourriez ne pas regarder ET TOI, T’ES SUR QUI ? par exemple. Premier film de Lola Doillon, qui avait signé précédemment quelques courts métrages que je n’ai point vus, c’est aussi une nouvelle preuve à charge quant à la thèse que nous tentons d’élaborer depuis le début de cet article. Chassés-croisés amoureux, non-dits, je t’aime je ne t’aime plus, machin m’a dit que, et encore plein de circonvolutions chère à notre norme française édictée plus haut. Le tout joué par de jeunes pousses sans justesse ni conviction (à part la scène de dépucelage, ce qui se comprend fort logiquement). Triste constat d’une politique du néant, où le cinéma ne se résume plus qu’à une logique de dialogues et à une note d’intention très sommaire. Pour ceux qui aiment se faire mal, donc. Mouais… Autant se faire Hara-kiri avec une cuillère en bois.

            Et lorsque la surprise survient sans papier cadeau ?

Très honnêtement, François Morel dans « Les diablogues » de Roland Dubillard, il fallait travailler à La poste pour ne pas se l’imposer comme une évidence. Dans la mise en scène d’Anne Bourgeois au théâtre du Rond-Point, il est tout simplement ROLAND DUBILLARDparfait. L’animal ne force pas trop son talent et nous ressert quelques tics et mimiques bien connus, en accord total avec la douce folie du texte. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Roland Dubillard, il s’agit tout simplement d’un des trois plus grands auteurs français de théâtre du siècle dernier. « Les diablogues » est son joyau le plus accessible et il fallait bien un comédien de la trempe de François Morel pour arriver à en saisir les subtilités comiques aussi bien que les vérités assénées par l’auteur. Enfin un rire populaire (même si je doute qu’à l’époque de sa création la pièce ait remporté un franc succès) mâtiné d’un sens conceptuel de la logique jusqu’à l’abstrait ! En face, Jacques Gamblin est un choix plus ébaubissant. Il ne nous a jamais convaincu au cinéma. Je le trouve faiseur malhabile et sans présence aucune. Sur scène, il assure la transcription, n’ai jamais convaincant quand il cherche la prise de pouvoir ou l’autorité et m’a paru constamment en train de donner la réplique. Malgré tout, il s’agit d’un spectacle de haute qualité qui montre bien la possibilité d’une union entre la finesse de raisonnement artistique et la satisfaction des masses laborieuses (notion très ironique comme je l’emploie ici).

            Comme par hasard, l’actualité cinématographique nous a fait l’honneur d’étayer nos arguments avec un grand article manquant : le creux de la vague. J’hésite encore entre le manque de consistance ou le contre-pied non assumé. En général, c’est un peu des deux dans ces cas-là. GONE BABY GONE est un drôle de film assez mal foutu, dans la même logique de grossièreté masculine qui impose brutalement de tels jugements sur la gent féminine. La première partie est assez insupportable de déversements en sucreries et autres poncifs inadéquats à un traitement tout en pudeur. Nous nous disons que nous sommes partis pour un film destiné à la ménagère (quel horrible terme sexiste !) de moins de 52 ans et que, la pauvre, si nous la connaissions nous lui conseillerions sûrement un téléfilm digne de ce nom, là au moins où les choses sont clairement énoncées. Dans GONE BABY GONE, ça tourne, ça vire, ça essaye de se démarquer d’une façon originale d’atteindre son but, mais le résultat est le même : attendrir par le chantage aux sentiments et finir en climax par la petite larme sur le gâteau. Le réalisateur ne semble pas encadrer son équipe, comme s’il écoutait les (bonnes) indications des personnes qui l’entourent afin de rendre une copie bien propre et bien intelligible. Nous sommes en plein travail scolaire, quoi ! Tout est téléphoné. Nous comprenons très vite que si le corps de la petite Madeline O’Brien n’a pas été retrouvé c’est tout simplement qu’elle n’est pas morte. Et là-dessus le scénario est impardonnable car il creuse sa tombe tout seul en annonçant sa propre résolution sans que nous ne lui ayons rien demandé. Procédé qui ne sonne en rien moderne puisque de nombreux exemples jalonnent l’histoire du cinéma et que l’un des plus célèbres est le début de THE SIXTH SENSE qui annonçait son propre coup de théâtre ! Ce n’est ni plus ni moins que de la bêtise. A trop vouloir chercher l’originalité, la base se perd et l’essentiel ne devient plus qu’artifice. Le pire c’est que GONE BABY GONE ne s’arrête pas là. La seconde partie, bien plus intéressante, commence par sombrer dans un abîme d’immoralité qui n’est pas sans rappeler le très nauséabond THE BRAVE ONE de Neil Jordan, auquel nous avons eu droit cette année. Ces apologies de vigilante sont effroyables surtout dans leur résolution. Dans GONE BABY GONE, un petit discours de « c’est pas bien ce que j’ai fait » et le tour est joué, passons à la suite de l’action. Mais ça va pas bien Ben Affleck et Aaron Stockard ? Pas étonnant du coup que la fin du couple Casey Affleck / Michelle Monaghan prenne l’allure d’une queue de poisson. Même discours intellectuel et définitif dès son énoncé. Aucune profondeur. Aucune complexité psychologique. Du travail vite dégainé. De l’esquisse. Et pas franchement ragoûtante.

ROFUTO            Dans ce grand capharnaüm ubuesque, la perle se laisse gentiment apercevoir, pour peu que l’on se donne la peine de se munir d’un pied de Bambi. Kiyoshi Kurosawa va celer toute dissension avec son gracieux ROFUTO. Une œuvre qui est donnée gagnante dès le départ ne serait-ce que par son travail sur le son. Kurosawa en fait un élément de mise en scène très puissant, notamment en plein air, où le vent et les feuillages exécutent une mélopée qui guide nos réactions de la même manière que le font les fréquences vocales. Son emploi du silence nous terrifie aussi très souvent. Il utilise le même registre. D’abord effacé, il le fait surgir petit à petit comme un personnage en fond de scène s’avancerait tout doucement pour finalement monopoliser l’espace et l’attention sans que personne n’ait rien soupçonné (vous remarquerez avec quelle maestria Kurosawa manie la profondeur de champ). Quand on voit tout mais qu’on ne voit rien, cela porte un nom : la prestidigitation. Des personnages sortis de la distribution et non du générique. Il en est d’autres encore. Ces immeubles, constante de son œuvre, miroir éhonté de ces âmes en perte toujours soumises au poids des ans et du grand fracas de l’aboutissement humain. Au lieu de chercher à réinventer un style surchargé d’effets, Kiyoshi Kurosawa, en cinéaste intelligent, délaisse l’envie de faire peur à son spectateur et cherche plutôt à s’immiscer en lui par cette atmosphère diffuse. Apparemment tranquille mais diablement perturbée. C’est exactement ce schéma que reprend à son compte Quentin Dupieux. Comme chez Claudel ou Giraudoux, il faut savoir lire entre les lignes. Un futur assez proche pour pouvoir être identique au présent. Une société très américanisée, mais ce n’est pas franchement les Etats-Unis non plus. Un humour qui ne sert pas uniquement les vannes d’un duo qui n’a plus grand-chose à prouver. Une vision assez primaire qui plonge à chaque scène dans des méandres amphigouriques. Nous sommes prêts d’être perdus pour de bon. Quelque chose nous retient pourtant. Quelque chose veille sur nous. Rien ne nous est totalement inconnu. Juste le film ne se fait pas remarquer. Et il suit son chemin. Il est finalement plus maîtrisé qu’il ne le laisse paraître. De nombreux détails dénoncent l’affiliation à A CLOCKWORK ORANGE mais, à bien y regarder, le réalisateur ne s’en est pas tant inspiré qu’il cherche à en dresser un négatif. Il s’agirait donc bien d’un A CLOCKWORK ORANGE inversé, en témoigne cette fin qui met à mal les dernières illusions et fait sombrer l’individu dans une forme d’espoir déchu. Il ne retrouvera jamais celui de Malcolm McDowell. Quentin Dupieux est encore plus pessimiste que ne l’était Kubrick. Aucune récupération n’est possible. Nés pour perdre ou pour gagner, c’est la société qui décidera ce qu’elle fera de vous. L’Homme est destiné à perdre ses libertés individuelles. Il n’est plus maître de sa volonté (l’a-t-il déjà été ?), et qu’il se muscle dans des salles de sport ou qu’il se fasse charcuter en chirurgie esthétique, il n’est plus qu’un produit de consommation, une viande qui se façonne et qui finit par s’éloigner de son état naturel. C’était donc là l’origine du titre du film (puisqu'il ne signifie rien il a donc la valeur que je lui octroie) et de cet étrange sentiment d’amalgame entre rire et neurasthénie. Un drôle de mélange où l’humour n’admet plus seulement la joie de vivre comme norme mais peut aussi s’allier à la déprime ambiante, à l’impossibilité de s’accomplir et au spleen indéfinissable que nous procure la lente dérive de nos corps. Rien n’est incompatible, donc tout l’est. Cela ne réconcilie peut-être personne, mais en tout cas ça vaut un bon STEAK.

par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
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Dimanche 16 décembre 2007

            Le monde va mal.

Ce n’est pas une découverte. Juste une resucée quotidienne du constat d’abandon des forces célestes. « Tout fout l’camp ! » disait encore le jeune marié au terme d’une nuit de noce vigoureuse et débridée. Toi-même, lecteur, tu auras remarqué qu’aucun jeu de mots à consonance asiatique n’aura été tenté présentement, c’est dire l’état de déliquescence que charrie la vague contemporaine de nos affres ! Et c’est vrai, ma p’tite dame, qu’ils sont légions les griefs ostentatoires de décadence régionale. Le réchauffement climatique, le massacre des moines bouddhistes, la visite de Kadhafi, le mécontentement des pêcheurs envers un président incapable de garder une morue, les gros cons qui restent à gauche sur l’escalator, ceux qui ne supportent pas que l’on écrive en langage SMS sur leur site internet pourtant bourré de fautes d’orthographe, ce match de tennis encore perdu 6-3 6-1 et moi qui n’ai pu trouver d’autre que cette pauvre excuse : « J’ai cette douleur qui me lance ! » Le monde court à sa perte, c’est sûr. Savez-vous qu’en moyenne les droitiers vivent 9 ans de plus que les gauchers ? Que le briquet a été inventé avant les allumettes ? Que 3000 kilomètres de poils poussent dans la vie d’un homme ? Rien qu’à l’évocation de ces faits je peine à sortir du lit le matin. Je préfère rester allongé à me gaver de considérations métaphysiques sur l’inachèvement du pont d’Avignon ou à me demander quand sera enfin voté la peine de mort pour tous ces falots qui cuisinent à la margarine. Et Hitler ? Croyez-vous qu’il avait tendance à rajouter de l’huile sur le feuj ? De toute façon, à quoi bon se lever ? J’ai tellement pas d’amis que je ne reçois même pas de spam !

C’est avec humour que nous présentons notre lucide désappointement, mais n’y voyez pas le ferme désir de vivre dans un monde baigné par le chaos du bonheur et la douce liqueur des sourires à chaque coin de rues, juste que le monde ne serait pas forcément meilleur mais ô combien plus drôle si Arlette Chabot s’était appelé Arlette Chabite.

Et maintenant ? Où allons-nous porter nos différences ? Entendrons-nous encore ce vieil homme à la voix si émouvante ce matin à la radio ?

            Le monde va mal.

Assurément. La dernière fois que je suis allé au cinéma… Disons plutôt que ma phrase serait plus directe si je la commençais par : « Laissez-moi vous conter une nouvelle aventure du Pathé Wépler ». EASTERN PROMISES de David Cronenberg. D’entrée l’image est désanamorphosée. Comment vous expliquer ? Vous voyez Guy Carlier ? Eh bien vous voyez… Elle le restera pendant un bon moment, le temps de trouver le projectionniste (qui n’était bien évidemment pas dans sa cabine !) et qu’il opère le changement idoine. Manque de chance, au moment où il exécute l’opération, l’image quitte l’écran pendant quelques secondes, le temps de rétablir le bon format, mais aussi celui pendant lequel se déroule le premier meurtre du film. Le son mais rien à voir !!! Voyez à quel point ce monde est injuste. Si Cronenberg avait volontairement monté son film de cette manière, nous nous serions écriés : « Cette fois-ci, il va quand même loin dans le conceptuel ! » Mais comme c’était le Pathé Wépler, les spectateurs pensaient très fort : « Cette fois-ci, ils vont quand même loin dans la connerie ! » Rebelote quelques minutes plus tard, mais le projectionniste était resté et a pu pallier cette nouvelle bévue. Et enfin 10 de der puisque tout le générique défila dans les mêmes atroces conditions, la cabine de projection ayant été désertée.

Voilà pour les faits, madame le juge.

Fin du film. Je me dirige calmement vers l’accueil pour leur demander un compte rendu en quatre exemplaires, sur quoi l’un des employés me tend d’une manière tout aussi vulgaire que gracieuse, une invitation pour le film de mon choix. Evidemment, je repousse dédaigneusement cette tentative de corruption déguisée pour lui expliquer que la seule chose que je désire c’est avoir des explications sur la désastreuse projection à laquelle j’ai assisté (en vérité, j’aurais trouvé des excuses plus adéquates). J’attends un quart d’heure que le projectionniste veuille bien arriver. Il faut dire qu’il est tout seul (avec un autre acolyte, mais dans le second bâtiment car, comme vous ne le savez pas, le Pathé Wépler est coupé en deux) pour s’occuper d’un réseau de 12 salles. C’est lui qui va m’expliquer comment il est possible d’arriver à une telle détérioration des qualités de projection. En fait, les copies leur arrivant en début de semaine ils n’ont que très peu de temps pour les monter et donc quasiment pas de temps pour vérifier les défauts qui pourraient survenir.EASTERN PROMISES Ce seront les séances du mercredi matin qui joueront le rôle de révélateur. A ce moment, la technique entre en jeu et tous les problèmes vont forcément montrer le bout de leur langue à peu près au même moment puisque les séances commencent à peu près dans le même laps de temps. La scène où tous les clignotants rouges s’allument en même temps sur le plan de Paris, dans DOBERMANN. Ce qui s’est passé pendant EASTERN PROMISES est un défaut relatif au format du film qui fait basculer la projection en CinémaScope lorsque certains scotches entrent en contact avec… (c’est à ce moment-là que j’ai moi-même coupé le son du projectionniste pour n’en garder que l’image tant l’explication devenait pointue et qu’il faisait comme si je connaissais tous les termes qu’il employait, à moins qu’il me parlât en wolof…) et c’est pour cela qu’il s’est produit ce problème ! Tu m’en diras tant ! La véritable réalité c’est qu’un projectionniste n’a pas à quitter sa cabine quand un film est lancé. Vous imaginez un conducteur de train qui lance la machine et s’endort pour ne se réveiller qu’au prochain arrêt ? Vous avez déjà vu un entraîneur souhaiter bonne chance à ses joueurs, rentrer chez lui pour regarder le match et revenir à la fin pour faire le bilan de la rencontre ? Arrivez-vous seulement à concevoir qu’un candidat à la Présidence de la République promette lors de sa campagne qu’il interdira les parachutes dorés dès qu’il sera élu, et qu’une fois en place il abandonne cette idée à peine deux mois plus tard ? Euh… Non, là c’est un mauvais exemple.

Le client n’est plus roi. Il ne l’a jamais été d’ailleurs. C’est une élucubration tout aussi fantasque que celle qui donne à penser que le crime ne paie pas. Et comme on ne travaille qu’avec ce que l’on nous donne, aucun projectionniste n’est à incriminer dans l’affaire qui nous concerne. Tout cela n’est qu’un choix patenté des dirigeants du Pathé Wépler de réduire au maximum les coûts de fonctionnement. Car enfin quoi ? Le Pathé Wépler serait-il à ce point au bord de la faillite qu’il ne puisse embaucher d’autres projectionnistes afin que chaque séance se déroule dans des conditions correctes ? Bien au contraire, le cinéma se porte bien et même plutôt très bien. Qui plus est, les projectionnistes se sont déjà plaints auprès de leurs supérieurs pour les informer de la catastrophe toujours permanente qui hante le terrain. Mais ces revendications sont restées sans réponse. Ce n’est donc pas un problème de communication puisque chaque partie est au courant de ce qui se joue. C’est donc une politique purement mercantile qui anime les directeurs. Seul l’argent qui rentre dans leurs caisses les intéresse et peu importe les conditions qui se dégradent. Ce qui se trouve corroboré par toutes les remarques que « La lumière vient du fond » a régulièrement archivées depuis à peu près deux ans et demi. Nouvelle vilenie des nababs indolents.

            Le monde va mal.

Là c’est David Cronenberg qui le dit dans EASTERN PROMISES. Alors, c’est vrai qu’avec un tel réalisateur aux commandes la mise en scène à toujours quelque chose à dire et que, même si le film se trouve limité au même inaboutissement que nous avions rencontré dans son précédent (A HISTORY OF VIOLENCE), il faut quand même souligner l’extraordinaire solidité de toutes ses parties. C’est accrocheur, endiablé, taciturne et faussement belliqueux. La scène dans les bains est absolument magnifique ! La forme enlace le fond. Et malgré tout, je me suis plus attaché aux comédiens qu’à tout le reste. La direction d’acteurs est ici très étonnante. Surprenante, je dirais. D’un côté, l’inévitable Viggo Mortensen qui allie sobriété et efficacité dans un cocktail démentiel de fulgurance gestuelle et d’intensité du regard. De l’autre, le parodique Vincent Cassel qui déménage à coups de tractopelle et de bulldozer tant sa composition se définit par une logique de chantier, comprenez de gros œuvre. Et c’est normal !!! Il ne nous a jamais habitués à broder les napperons de Tata Jacqueline, certes, et le garçon est capable du pire (LE PACTE DES LOUPS, LES RIVIERES POURPRES, SHEITAN, ah oui, il y a SHEITAN ! Finalement, EASTERN PROMISES n’est pas son plus mauvais rôle vu qu’ici il est presque aussi mauvais que Lou Doillon dans BLANCHE) comme du passable (SUR MES LEVRES ou SA MAJESTE MINOR, en même temps c’est facile vu le niveau de jeu lamentablement bas du film). Allons-y franchement : il surjoue tout à coups frelatés de regard prétentieux, de sourcils renfrognés, de visage baissé en signe de défiance et de texte où il appuie chaque consonne pour qu’il n’y ait pas de doute : le méchant c’est lui. Tout cela n’est que l’attirail de la petite frappe conventionnelle qui se croit au dessus du pavé, le petit nerveux qui se prend pour le caïd et qui défie à tour de bras. Or, dans le film de David Cronenberg, cela ne colle pas. Associé aux autres personnages, celui de Vincent Cassel est incroyablement cliché, vulgaire et sans complexités. En fait, il est bien évidemment en contrepoint du personnage de Viggo Mortensen, mais je doute fortement que Cronenberg l’ait dirigé dans cette voie de simple racaille. Je crois bien plus aux limites de l’acteur qui l’ont poussé à se retrancher dans une forme convenue, déjà vue, là où il n’est pas possible de se tromper. En fait, Kirill est un homme à la troublante relation paternelle qu’il entretient avec Armin Mueller-Stahl. Là, d’accord, c’est juste effleuré. N’y aurait-il pas eu d’autres scènes coupées au montage à cause de cette impossibilité casselienne à rendre cet affrontement ? Et puis c’est un chien fou, mais il est tout aussi dangereux que Viggo Mortensen. Or, le danger n’est jamais palpable car Vincent Cassel ne sait pas où le prendre pour le développer. Mortensen l’a trouvé dans le silence, Cassel croit que c’est dans le bruit et l’exubérance. S’agite et se pavane… Prestation qui alourdit considérablement le film. Tout comme le spectateur a mal pour le comique qu’il voit se ridiculiser à la télévision lors d’une émission en direct où personne ne rigole, il souffre tout autant pour Vincent Cassel à chaque fois qu’il vient défendre ce qu’il croit être juste. En tout cas, cela me fait bien rire quand je l’entends se faire mousser en train de dire qu’il est régulièrement contacté par les américains mais qu’il refuse à chaque fois parce qu’il devrait jouer le méchant français de service ! Pas très fair-play pour nos amis russes, tout ça… Américains, russes, français, c’est le concours de celui qui aura le président le plus affligeant ? Rappelons aussi pour les âmes sensibles que Vincent Cassel clame haut et fort que son nom ne l’a pas aidé et qu’il ne doit qu’à son talent la place qu’il s’est bâtie tout seul dans le cinéma. Tiens, quelqu’un qui ne remerciera personne à part lui-même quand il recevra un César, je veux voir ça !

VIGGO MORTENSEND’un côté, le charismatique Armin Mueller-Stahl, glacial par le sang-froid qu’il dégage de tant de maîtrise et cette incapacité à le prendre en traître. L’expérience qui parle. La force tranquille. L’allure respectable et le masque du démon. Un rôle schizophrénique servit par une constance dans la révélation de ces deux faces. Jamais l’une ne trahit l’autre. Quand la seconde prend le dessus, c’est encore avec l’apparence de la première. Et vice versa. Jamais tout blanc. Pareil avec le noir. Mélangez les couleurs, vous enrichirez votre palette et n’aurez rien de superficiel à rajouter. De l’autre côté, la bien plus sage Naomi Watts, belle comme toujours, je dirais même flamboyante dans son rapport à la beauté. Au contraire d’une Angelina Jolie sans charme, elle ne joue pas avec et c’est grâce à cela qu’elle dégage autant de sex-appeal. Bonne idée la moto, le casque. C’est l’ajout de ces éléments quotidiens qui l’ancrent dans un désir proche du nôtre. Personnage moins percutant que ceux des mâles, elle tire néanmoins son épingle du jeu par les contrastes intérieurs que révèlent des gros plans ou des plans plus appuyés. Tout en subtilité. Pastels et finitions en dorures. Un peu ingrat pour la comédienne et pourtant c’est là aussi du grand art !

Ce que le cinéma français vient de se prendre en pleine chetron ! Leçon de direction d’acteurs et confrontation directe avec ce que nous avons à opposer à l’international : Vincent Cassel. 2 à 0. Une balade de santé. Ce qui est terrible dans tout cela ce n’est pas tant que la supériorité américaine soit une nouvelle fois démontrée, c’est surtout de se rendre compte à quel point ils restent encore innovants et foisonnants sur tous les fronts. Rappelez-vous ce que David Cronenberg tentait de nous dire lorsqu’il avait attribué, en 1999, les prix d’interprétation du festival de Cannes à Séverine Caneele et Emmanuel Scotté pour l’ignoble L’HUMANITE. Des non professionnels ! L’ambiguïté venait sûrement du mot « prix » car, après tout, la relance du jeu professionnel n’a-t-elle pas aussi à s’intéresser aux diverses formes d’expression, et tant qu’à faire dans les bases mêmes où les professionnels de la profession puisent leur inspiration ? C’est ainsi que nous sommes aujourd’hui en train de prendre en compte petit à petit l’importance majeure du cinéma de Maurice Pialat, notamment dans sa première époque moins ambitieuse. Le cinéma restera toujours un art du semblant. A ce titre il aura toujours besoin d‘acteurs. Mais le travail de ces comédiens, de quoi s’enrichit-il ? Cette année, quasiment en même temps sortirent PARANOID PARK de Gus Van Sant et SA MAJESTE MINOR de Jean-Jacques Annaud. Acteurs non professionnels pour le premier et vieux de la vieille (c’est aussi valable pour les jeunes que nous y voyons) dans le second. Il en ressort un film américain bien plus convaincant que cet autre petit étron français où chacun théâtralise son interprétation, joue, cabriole, cabotine, déclame, beugle, truque, récite, et encore tout un tas de combinaisons qui pouvaient passer dans l’ancien temps mais ne satisfont plus aujourd’hui les exigences du cinéma moderne. A côté, PARANOID PARK trouve un second souffle dans son incarnation. Et peu importe si elle n’est pas composée. Elle ne sent pas le vieux, c’est déjà ça.

Premier gros enjeu de l’art dramatique français : l’impossibilité à se renouveler. Le cinéma en lui-même se repose sur la Nouvelle Vague depuis son avènement et peine à se dépêtrer de son ancienne gloire. J’en veux pour preuve toujours les mêmes têtes d’affiches et le manque d’appel des nouveaux talents. Chez les hommes, qui peut me citer un excellent comédien de moins de 30 ans ? Aux Etats-Unis, à 30 ans, Johnny Depp, Sean Penn et Leonardo DiCaprio étaient déjà consacrés. D’abord, la formation est sensiblement différente des deux côtés de l’Atlantique. Et surtout les occasions de faire ses premières armes sont légions chez les massacreurs d’Indiens. Leurs séries télévisées ont nettement plus de cachet que les insipides productions qui défilent sur nos chaînes. Et puis les films pour adolescents sont un véritablement marché toujours inexploité ici. Quand on sait que PUMP UP THE VOLUME date déjà de 1990, on se demande pourquoi aucun producteur ne s’est pas encore penché sur la question. C’est en jouant dans A NIGHTMARE ON ELM STREET que Johnny Depp a commencé ! Là-bas, l’adolescence est décomplexée du système parental. Dans nos films, le jeune est toujours envisagé sous l’égide d’un tuteur et sa vie n’a d’existence que par l’histoire de son représentant légal. D’ailleurs, bien souvent, le scénario sert le parent et non l’enfant. Jamais l’adolescent ne fait le film (les exemples contraires : LE PERIL JEUNE, LA HAINE etc. restent anecdotiques). C’est à cela que ressemble un cinéma vieux fait par des vieux. Une vision unilatérale de la jeunesse, qui est comme certains se la figurent et comme les mêmes s’étonnent des voitures qui brûlent soudainement. Il n’est pas étonnant que la nouvelle génération se sente attirée par le dernier cinéaste français à l’avoir touchée au plus près : Maurice Pialat.

            Le monde va mal.

Et moi aussi. Quelque chose s’est déréglé en moi. Je ne dois plus être tout à fait normal, je ne dois plus être tout à fait sain d’esprit. Ce qui m’arrive est exceptionnel et ne répond à aucune logique, même pas au fameux théorème de Pythagore. Je me sens fiévreux et nauséeux rien qu’à savoir que je m’en vais écrire cet oxymore appréciatif : j’ai aimé le dernier Lars Von Trier. Ca y est, nous le perdons. Vérifiez l’encéphalogramme ! Rassurez-vous, quand je dis que j’ai aimé, nous sommes très loin d’être face à un chef-d’œuvre, mais comparé à l’ensemble de ses films, nous pouvons fanfaronner à qui voudra l’entendre (et surtout le croire) que Lars Von Trier a fait un film intéressant à plus d’un titre. C’est son deuxième. Etrange accident de parcours qu’était BREAKING THE WAVES, film délicieux de bout en bout, œuvre majeure du romantisme moderne et petit bijou cinématographiquement transcendant. Nous nous demandons encore comment le danois a pu sombrer alors que tout ne pouvait que lui sourire après une telle réussite. En fait, il faut l’envisager comme un expérimentateur, un chercheur de laboratoire, sinon il n’existe pas. Il n’a de définition que par son instabilité à reproduire les formes qu’il exploite. Voilà bien le seul côté sympathique que nous pouvons lui reconnaître car s’il est bien une idée qu’un véritable artiste doit se faire de son art, c’est qu’il ne peut lui être dicté par n’importe qui ou n’importe quoi. Et Lars Von Trier a continuellement été un réalisateur en phase de recherche. Cela n’a pas commencé avec le Dogme. Avant BREAKING THE WAVES, il nous a donné (encombrants présents) les œuvres aussi expérimentales qu’inutiles que sont EPIDEMIC et THE ELEMENT OF CRIME. C’est pour cela que BREAKING THE WAVES n’est pas exactement un accident de parcours de la manière dont Lars Von Trier considère l’expérimentation. L’expérimentation ne me dérange pas quand elle est vécue comme un facteur venant fondre les règles préétablies et annoncer l’avènement d’une informité qu’il nous faudra apprivoiser. Mais il n’y a pas que l’innovation qui marque les esprits. Lars Von Trier l’a bien compris. Il est alors devenu le fer de lance de tout un mouvement qui s’ancre dans un certain désoeuvrement face aux piétinements cinématographiques mondiaux. Nous parlions plus haut de vision artistique. Chercher les vecteurs qui permettent d’accéder à une expression cinématographique. En voici une. Lorsque vous vous demandez comment faire du bon cinéma, là vous êtes dans le vrai. Quand vous vous posez la question de savoir comment révolutionner la machine cinématographique, là vous devenez froidement calculateur et tendez à soulevez le couvercle de la marmite où balbutie le compromis entre votre sens artistique et le coup médiatique. Comme je considère Lars Von Trier comme quelqu’un d’éminemment intelligent, je dois avouer que sa tactique est fort bien vue et ne pouvait forcément que fonctionner. Mais sujette à des fluctuations puisqu’elle jongle avec les effets de mode (c’est pour cela que je ne lui pardonnerai jamais la vidéo pour DANCER IN THE DARK, même si le film est abominable sur bien d’autres points). Il a parfaitement compris le pouvoir médiatique que représente la moindre idéologie arty aux yeux de ceux qui ont peur de passer à côté de la nouvelle Nouvelle Vague. Or, cela n’est valable qu’un moment. Personne ne s’intéresse indéfiniment aux histoires écrites sur du vent. Comme l’extra-terrestre de Roswell n’a plus intéressé personne quand la supercherie fut découverte, Lars Von Trier, et plus encore le Dogme, a progressivement déserté les rubriques cinéma. C’est aujourd’hui que l’on disserte enfin sur les espaces confinés où sont relégués les lamentables articles du Dogme (quasiment pas suivi, d’ailleurs). Lars Von Trier lui-même n’est plus en odeur de sainteté. C’en est LE DIREKTORpresque de l’ostracisme. MANDERLAY est passé complètement inaperçu à Cannes. A juste titre. Et DIREKTOREN FOR DET HELE s’est formidablement gaufré la chapelure dans le peu de salles qui lui ont été attribuées. Lars Von Trier n’est plus à la mode. C’est bête ! Juste au moment où il redevenait intéressant ! Du coup, il rajoute un article au Dogme : l’Automavision. Tout cela me fait terriblement penser à Claude Lelouch qui ne peut s’empêcher de faire ses films en fonction du relais médiatique. HOMMES, FEMMES, MODE D’EMPLOI nous a été vendu sur le nom de Bernard Tapie. ROMAN DE GARE par le pseudonyme dont il fut obligé de s’affubler, amenant ainsi la référence aux critiques qui flinguent à chaque fois ses films et toute la victimisation de sa personne qui en a découlé. J’vous jure, m’sieur, c’est pas ma faute si mon film il est mauvais. C’est la faute aux critiques ! La malhonnêteté incarnée. Voilà ce qui m’énerve le plus dans cette idée qu’on ne nous vend plus de cinéma ! Le rapprochement entre ces deux énergumènes n’est pas si innocent que cela. Rappelez-vous 2004. Que de grands évènements ! Abu Grahib, le tsunami, le premier mariage homosexuel, la mort de Ticky Holgado et… LE GENRE HUMAIN !!! Ca vous dit quelque chose, la grande trilogie inachevée de Claude Lelouch ? Ce qui devait être sa « Comédie Humaine », sa « Tour sombre », son STAR WARS urbain ? Un flop monumental dès la première semaine d’exploitation et deux suites qui ne virent jamais le jour ! La faute aux critiques, aux terroristes, à l’abbé Pierre, la Vache Qui Rit, tout ça quoi ! Eh bien, notre ami danois il a eu vachement peur ! Sa trilogie commencée avec DOGVILLE tapait très fort médiatiquement mais mettait aussi en lumière toute les limites de son esbroufe. Les critiques commençaient à se désengager et le mouvement à s’essouffler sérieusement. Il ne le savait pas encore et devait attendre MANDERLAY (un peu moins mauvais mais tout aussi nerveusement insupportable) pour faire les frais de son outrecuidance. Plus personne n’était avec lui. Indifférence générale à Cannes. Vous imaginez le troisième opus dans lequel personne ne voudrait mettre une caillasse ou aucun distributeur ne voulant prendre le risque de le sortir ? Notre bon fourbe décide donc qu’il fera une pause histoire de redorer son blason, et quoi de mieux qu’une bonne vieille comédie pour se racheter auprès du public ? Bien vu ! Voici donc : DIREKTOREN FOR DET HELE.

Mais quand est-ce que ce genre de cuistre comprendra que l’on ne peut plus rien apporter au cinéma depuis l’avènement du parlant ? L’expérimentation, la vraie, c’est encore et avant tout de la mise scène. Depuis le temps que je vous le rabâche ! Or, donc, Lars Von Trier aime la mise en scène mais il aime encore plus que l’on parle de lui et encore encore plus parler de lui (je vais y revenir). Alors il se propose de faire un film par Automavision. Pour ceux qui n’y entendent rien, sachez dans un premier temps qu’il s’agit d’un procédé au nom fort laid qui permet à un ordinateur de choisir de manière complètement aléatoire tout un tas de critères comme le cadre, le travelling, l’exposition ou même la longueur focale. Dans un second temps, Google est votre ami. Attendez, attendez… De manière complètement aléatoire ? Oui, vous avez bien lu ce que j’ai bien écrit ! Le cadre ne répond plus à une question de cohérence et de rendu émotionnel pour Lars Von Trier. Remarquez, c’était déjà convenu lorsqu’il utilisait une caméra à l’épaule et déjà, à l’époque, ses films éprouvaient le même problème d’impossibilité à restituer chaque impression. Et DIREKTOREN FOR DET HELE souffre de ces obligations contractuelles. Avec un grand dépit de notre part. Car, tout comme FESTEN (nettement plus fort cependant), nous nous disons que Lars Von Trier s’est piège lui-même et qu’il est passé très près de faire un chef-d’œuvre. Du gâchis. Finalement, le danois ne change pas. C’est bien ce que nous disions : un peu de poudre aux yeux pour masquer le fait qu’il recommence ad vitam aeternam le même film. Mais que cherche-t-il véritablement à faire ? C’est entendu, il a trouvé un nouveau moyen d’attirer les feux sur lui, mais côté artistique (puisque c’est d’amalgame dont il s’agit, nous l’avons dit plus haut, et Lars Von Trier a quand même une âme d’artiste, qu’il vend, certes, mais qu’il cherche surtout à faire s’exprimer), quelle est sa visée avec l’élaboration de cet Automavision ? C’est une réponse assez simple que nous allons donner, assez simple dans le sens où il ne refait que le même film donc il ne recherche que le même rendu désengagé de toute appartenance cinématographique. Par ce côté un peu foutraque de valeur de plans, de saccades, de désoptimisation de l’image et du son, il essaie de créer une nouvelle morphologie qui ne souffrirait aucune allusion, aucune familiarité avec le commun, le déjà vu. Créer le monstre. Lars Von Trier est aussi génial (avez-vous remarqué la fréquence à laquelle il emploie ce mot ?) que peut l’être le docteur Frankenstein. Le but est avoué : déstructurer pour effacer l’idéologie. Euh… C’est pas déjà de l’idéologie, ça ?

Voilà pour le premier abord, ce qui nous vient premièrement à l’esprit lorsque le faire part nous arrive. Mais comme nous sommes des spectateurs ravis de pouvoir expérimenter (après tout, il n’y a pas que le réalisateur qui soit dans ce cas-là !), oublions ce premier jugement succinct qui n’est rien d’autre qu’intellectualisé, et essayons d’être réceptif pour savoir comment le processus nous parvient. Dès les premières images le sol se dérobe sous nos pieds, nos sens sont en apesanteur, nos gourmettes se décollent. Nous ne sommes pas en terrain connu, c’est sûr. Mais qu’est-ce qui semble si sûr ? Que le travail de sape de Lars Von Trier vient de frapper un grand coup ou que nous sommes submergés par une approche totalement déboussolée de notre ressenti ? A vrai dire, toute cette machinerie est d’une lourdeur que l’on peut qualifier de « peine à jouir ». Ou, pour reprendre un cliché très lelouchien (je le fais exprès, vous l’aurez compris) : TOUT CA… POUR CA ! La machine choisit les cadres de manière aléatoire, mais il faut savoir qu’ils ont été préalablement composés par le chef opérateur. Et il y en a qui sont tout simplement sublimes ! Des larmes jusqu’à se déshydrater ! Oui, mais voilà, les cadres ne font pas le film. Tout comme le scénario ne fait pas le film, les acteurs ne font pas le film et les voyages forment la jeunesse. Ce montage épileptique rompt constamment toute conjecture due à la mise en scène que met en place le réalisateur. Au lieu d’éjecter l’idéologie, c’est le spectateur qui se trouve éjecté à tout bout de champ. Jusque-là c’est parfait, c’est exactement là où voulait en venir Lars Von Trier. Il le dit d’ailleurs ouvertement lorsqu’il filme dès le début une vitre où son reflet habilite très pachydermiquement le spectateur à comprendre qu’il va pouvoir rire un peu de lui-même. En fait, lorsque les plans se succèdent sans repère géographique, le temps de réadaptation suffit à briser la continuité de l’action. Mais le pire ce sont ces plans sublimissimes dont je parlais à l’instant, qui interviennent comme un cheveu sur la soupe alors qu’ils ont été conçus comme des cerises sur un gâteau. Alors qu’ils sont censés se comporter comme des valeurs ajoutées, c’est-à-dire produire un impact émotionnel bien précis à des endroits bien précis, ils sont disséminés de manière illogique et n’ont donc aucune valeur puisqu’il ne sont rattachés à aucun enjeu de récit. Du signifiant vide de contenu en quelque sorte. Ca porte un nom ça, et c’est pas joli joli ! Car, une fois de plus, si un plan est si singulier qu’il n’impacte aucun réflexe émotionnel, il extrait le spectateur du film car il le soumet à un acte gratuit qui, s’il est normalement constitué, ne peut que l’interroger.

Empiriquement, l’Automavision n’est jamais pertinent. Ce n’est que conceptuel et raisonné (vous comprenez l’intelligence de Lars Von Trier maintenant ?) Ce procédé ne reste viable que dans l’absolu. Une idée de liberté totale, de consécration de l’artiste au sein de son épanouissement illimité, de recherche permanente et de refus de s’accommoder des techniques préexistantes. Toute la panoplie qui consiste à faire s’extasier de joie les critiques avides de militantisme concernant une nouvelle vision du cinéma, les mêmes un peu bobos qui se pâment d’admiration sur toute nouveauté en en revendiquant la paternité (c’est bien connu que chacun veut être le premier à écrire sur la dernière petite bombe à la mode). A n’en pas douter nous en trouvons une forme un peu primaire dans toutes les bonnes écoles de cinéma. Alors qu’avons-nous là ? Ni plus ni moins qu’une nouvelle forme d’écriture cinématographique dont les critiques ont voulu s’emparer mais de manière totalement intellectuelle. Comme ils font la plupart du temps. Pour eux, le taux d’intérêt des films ne varie qu’en fonction des déductions cérébrales qu’ils seront capables de solutionner. Et sur le papier l’Automavision peut paraître pertinent selon les projections de certaLARS VON TRIERins d’entre eux. Mais combien ont passé le seuil de l’écrit pour nous parler de ce qu’ils ont perçu en face de l’écran ? Comme jamais aucun ne nous parle de lui ! Nous en arrivons donc à la conclusion que DIREKTOREN FOR DET HELE est un film de critiques ! Et en même temps il a été fait pour le public. Nous voilà donc bien face à cette « opération rachat » dont nous parlions. Dites donc, cela ne vous fait-il pas penser à du gros cinéma commercial ? Nous parlons de cinéma expérimental, mais il est très étonnant que le sujet d’étude de Lars Von Trier correspond étrangement à une attente spécifique du public. Au lieu de choisir un cinéma plus introspectif ou plus sombre, il tape directement dans le rythme. C’était donc cela : comment faire en sorte de garder son public le plus longtemps possible dans la salle. Lars Von Trier sacrifie tout son sens de l’autocritique à un artifice contemporain très horripilant : changement de plan toutes les 2,3 secondes. Et cela ne vous fait pas penser au laborieux BATMAN BEGINS avec son insupportable montage survitaminé ? Bravo le cinéma d’auteur !  Froidement calculateur. Mais c’est aussi dans cette ambiguïté que s’exprime Lars Von Trier. Il n’y a pas à choisir entre un vulgaire manipulateur qui ne cherche qu’à s’attirer tous les regards, et une sorte de génie incompris. D’abord, c’est très réducteur et, en plus, ce ne serait pas totalement vrai. Le danois est un manipulateur, ça c’est certain nous venons de le démontrer. Mais il est aussi un artiste qui a une vision toute particulière dont il revendique la très grande liberté au rythme de son Dogme et autre Automadébilevision. Or, en s’emprisonnant derrière un certain nombre de règles (il paraît qu’il va tourner son prochain film en se bandant les yeux et en ne filmant que la nuque de ses comédiens) il biaise son propre sens artistique pour faire naître une légende déviée de la sienne. On peut toujours dire que c’est une autre façon d’engendrer l’art. Faux. C’est une manière de l’étouffer. De l’art réprimé restera tout de même de l’art. Seulement il y aura toujours quelque chose d’inaccompli, quelque chose qui ne sera pas pris en compte, un manque organique. Voilà une idéologie de la répression très sarkozyenne ! Et c’est sous un prétexte bien-pensant que Lars Von Trier nous revient sans cesse avec une nouvelle manière d’appréhender le cinéma. D’accord, c’est toujours du cinéma. Mais ce n’est pas parce que cela ne répond à aucune règle que c’est forcément porteur d’éclairs de génie. Comme les critiques restent dans le théorique, ils ont vite fait de porter aux nues tous ces artifices de création. La théorie à cela de magnifique qu’elle peut mener à tout et son contraire. Leur vision de l’expérimentation ne pourrait pas revêtir un quelconque caractère négatif du fait même de son agencement supposé à définir l’artiste. Non ! L’expérimentation c’est aussi laisser la place à l’erreur, aux essais infructueux, aux marches arrière nourries de leurs insuccès.

Le décor planté, attachons-nous à ce que DIREKTOREN FOR DET HELE a de plus intéressant à nous offrir. Dès le début, le pire est à craindre. Je m’enfonce dans mon fauteuil en espérant que personne ne me remarque. Je vais laisser mon fauteuil me dévorer. C’est qu’il n’attend pas 5 minutes pour nous énerver le danois. C’est direct, sans finesse et toujours aussi manipulateur. Le réalisateur qui nous parle directement. Quelques mots pour nous prévenir que le film est un peu étrange mais qu’il ne s’agit que d’une comédie sans prétention. Il va nous falloir apprendre à passer outre cet avertissement (et l’Automavision, mais nous avons déjà expliqué pourquoi) si nous voulons apprécier le film. En grand menteur qu’il est, cette introduction n’est pas vraie. L’histoire se déroule dans le milieu de l’entreprise et est bien plus féroce qu’elle ne veut l’avouer. Et puis cette lumière crûe et souvent bleutée (pas ma tasse de verveine, mais bon) donne le la en matière de comédie : ce sera cruel ou ce ne sera pas. Toutes ces interventions de Lars Von Trier seront bien évidemment inutiles et inopérantes. Leur vrai dessein étant de dissocier le spectateur du film dès le départ, l’Automavision s’en chargera assez par la suite. Et puis, cette constante volonté de nous orienter, de vouloir nous prendre par la main pour nous dire la façon dont il faut envisager le film, ce qu’il faut en attendre et ce qu’il faut y comprendre !!! Dis Lars, tu viens me tenir la main la prochaine fois que je traverse les passages piétons ? Et ce n’est pas fini puisqu’il nous a gardé le meilleur pour la fin : « Je tiens à m’excuser auprès de ceux qui en attendaient plus et auprès de ceux qui en attendaient moins. Quant à ceux qui ont eu ce qu’ils voulaient, c’est qu’ils le méritaient. » Propos primaire asséné avec beaucoup de conviction. Grande naïveté pédante d’une ironie insipide. Une synthèse qui reste superficielle puisqu’il n’y avait rien à rajouter. Difficulté de flirter avec l’intensité des grands auteurs scandinaves.

Et c’est dommage car DIREKTOREN FOR DET HELE est riche d’attaches sociales sur les comportements entre dirigeants et dirigés. Du social, enfin ! Et du point de vue contraire à celui qui semble chaque fois nous importer. Eh oui ! Ce n’est pas les opprimés que suit Von Trier, mais plutôt celui de qui proviennent les directives. C’est tout le rapport hiérarchique qu’il va ici mettre à mal avec les différentes réactions avérées. A ce titre le coup de poing de Casper Christensen est absolument délicieux dans sa conception puisqu’il n’est pas amené. Von Trier ne prépare pas le terrain. Il installe juste le malaise et c’est lorsque la situation explose que tout le vécu de l’entreprise nous saute aux yeux. Très bon point. Il met en exergue cette grande idée que chaque personne est assujettie à un rôle. C’est celui que les autres attendent qu’elle joue, mais c’est aussi le seul qu’elle est capable d’effectuer. Le système aliène et enferme progressivement l’individu dans son rôle prédéfini. C’est contre cela que lutte Jean Albinus : essayer de modifier l’image que les employés ont de leur patron tout en conservant ses principales caractéristiques. Grand film sur l’actorat (qui déploie donc cette merveilleuse idée que nous sommes tous les acteurs de notre propre vie mais que nous ne décidons que très peu du rôle que nous y jouons) et sur les acteurs. La direction d’acteurs est impeccable. Ils sont tous d’un niveau exceptionnel. Bien sûr, leurs rôles sont aussi très dessinés. CLAUDE LELOUCHEtiquetés plutôt. C’est ici qu’il faut relativiser l’importance que prend l’entreprise. DIREKTOREN FOR DET HELE n’est pas un film sur l’entreprise. Jamais l’action ne s’y attarde. Qui plus est, la vision de Lars Von Trier serait complètement avilissante et grossière envers cette équipe de piètres employés. Pas bien plus que cette vision du grand patron menteur et hypocrite. Il se trouve que le milieu du travail était le plus à même à rendre les oppositions entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent (la politique pouvait aussi servir de modèle, d’une manière un peu trop Stabilo Bossée à mon goût). Nous comprenons alors l’utilité que revêt pour Lars Von Trier l’avertissement du début. Une façon de se préserver de toute attaque en brandissant la carte de la bonne foi : « Oh ! Mais ce n’est juste qu’une comédie, j’avais prévenu ! » Pas si inoffensive que ça, mais une comédie quand même, il est vrai. Car nous nous amusons beaucoup. C’est même son atout majeur. Des répliques inattendues. Des situations qui nous décontenancent. Un jeu qui ne cherche jamais le rire. Le gimmick au sujet des danois et des islandais est tordant. Et la scène de baise avec Iben Hjejle (voilà une vraie beauté !) est sûrement ce qu’il y a eu de plus drôle sur nos écrans cette année. Un rythme comique entretenu jusqu’à la fin. C’est très souvent subtil, plein de trouvailles et follement rafraîchissant !

Et dans le contenu, Lars Von Trier ne lésine pas sur les moyens non plus. Sa charge est sévère et, évidemment, il s’est réservé le plus beau rôle. Parce qu’il faut bien le dire, DIREKTOREN FOR DET HELE est un film tout ce qu’il y a de plus autobiographique. Lars Von trier ne fait que parler de lui. Il règle ses comptes avec Björk et Nicole Kidman, valorise l’âme du décisionnaire et surtout ne manque pas d’exposer les deux faces de sa personnalité à travers Jean Albinus et Peter Gantzler. C’est tout son rapport au cinéma et à la critique qui s’en trouve dévoilé. Car la grande question qu’il pose c’est « Qui dirige qui ? » Belle réflexion sur le devenir de nos actes, sur les forces de l’ombre qui sont les seules à véritablement tirer les ficelles. Il livre enfin un peu de ses origines manipulatrices tout en acceptant bien d’affronter le revers de la médaille lorsque son jeu ne convainc pas ou plus. Ainsi, lorsque Lars Von Trier avoue lui-même se considérer comme un réalisateur très surfait il le met au service de son génie. Géométrie variable.

C’est bien ça le monde : on nous dit que tout va bien et on nous montre le contraire. Heureusement qu’il restera toujours quelques irréductibles gaulois pour ne pas se laisser englober par ce « on ».

In « La Lumière Vient Du Fond » we trust.

par MAYDRICK publié dans : LUMIERES
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Mardi 6 novembre 2007

SA MAJESTE MINOR            Vous le savez, puisque vous êtes en train de déguster ces nouvelles lignes, « La lumière vient du fond » c’est l’assurance toujours renouvelée d’un décryptage indépendant des productions cinématographiques aussi diverses soient-elles. L’abonnement est gratuit et illimité. Mouais… Faut avoir de bons yeux quand même ! Dès le début, j’ai conçu chaque « lumière » comme un fragment intemporel s’opposant aux vulgaires critiques cinématographiques qui n’ont pour durée de vie que celle des films qu’elles exploitent. Ici, vous pouvez lire au hasard et n’avez pas besoin d’être assujettis à l’actualité. En plus de faire le jour sur les différents savoir-faire (ce qui nous différencie de la critique officielle, puisqu’elle ne parle jamais de mise en scène), nous avons à cœur de révéler les éléments peroxydés qui émaillent toutes les étapes de conception d’un film. Aujourd’hui, nous innovons une fois de plus. A partir de maintenant « La lumière vient du fond » vous rapporte de l’argent. Une visite en nos aimables contrées peut vous éviter de perdre 14 millions d’euros, comme cela vient d’arriver récemment à Studio Canal. Manifestement, ses dirigeants ne viennent pas fureter par ici, sans quoi nous aurions été honorés de pouvoir leur apprendre leur métier. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir rabâché que Jean-Jacques Annaud est l’un des chefs de file du Consortium des Laxatifs du Cinéma. Nous, nous le savons bien qu’il s’agit d’un réalisateur extrêmement surfait. Braquage médiatique en vue pour chacun de ses nouveaux opus. Cela remonte aux films évènement qui ont focalisé (pour de mauvaises raisons) toute l’attention sur lui. Lorsqu’il sortit de cette recette miracle, sa véritable nature prit enfin le dessus avec les immondes SEVEN YEARS IN TIBET, ENEMY AT THE GATES et surtout DEUX FRERES. Ce qui fut avéré avec COUP DE TETE, ne s’est jamais concrétisé. Il n’est pas sûr que ce qui est avéré soit le dénominateur commun aux germes du futur. Toute logique peut acquérir un détournement de sa viabilité avec le temps.

Cette fois-ci notre Ridley Scott français a eu une idée (ce qui change de ses films habituels). L’embêtant c’est qu’elle s’ennuie un peu toute seule. SA MAJESTE MINOR est déprimant de vacuités polyvalentes. Il trouve son point d’ancrage dans un scénario qui mise sur des temps pré-Homériques propices aux bouffonneries et autres pérégrinations aux accents fortement sexuels. Une truculence de propos malhabile puisque jamais drôle. Elle ne trouve sa genèse que dans un concept marketing primaire et racoleur. Cet aspect est entièrement dévoilé dans la bande-annonce et ne dévoile rien de plus tout au long du film. Et là où nous lui en voulons encore plus c’est qu’il ne sert pas l’histoire. C’était donc ça ! Le dernier film de Jean-Jacques Annaud n’est rien d’autre qu’une œuvre amplement bourgeoise, pour un public qui cherche à se sentir moins coincé en riant à toute connotation verbalement fleuries.

Pour le reste, SA MAJESTE MINOR s’avère fainéant et scurrile. Pour garder l’attention de son public, le film adopte dès le début un rythme assez plaisant et ce jusqu’à la fin du jugement de Minor. Ensuite, un phénomène d’effervescence dilue à la fois les véritables enjeux et le tempo de chaque scène. Le scénario se perd en langueurs neurasthéniques et en relances narratives inexistantes. Le tout est enrobé dans un ensemble très laid. Mauvais raccords, costumes d’amateurs, coiffures approximatives, lumières hideuses et une absence de cadrages qui annihile tout lyrisme susceptible de se dégager. Les rares moments de poésie que Jean-Jacques Annaud semble se faire une douleur de procréer (les fleurs qui éclosent, la pellicule qui se pare de couleurs) n’existent que de manière illustrative, comme une composante essentielle à respecter dans le cahier des charges qu’il s’est imposé.

Quelques César à distribuer aux comédiens. Passent en premier Claude Brasseur, Rufus et Mélanie Bernier, horriblement théâtraux (c’est très nettement le parti pris de la direction d’acteurs : expressions outrancières, cabotinage suppléant la verdeur du texte, acteurs qui jouent les mots etc. Beurk ! Moi qui croyais que l’on avait arrêté de jouer comme cela depuis l’après-guerre !). Bizarrement j’ai trouvé que c’est Vincent Cassel qui s’en sortait le mieux, c’est vous dire ! Cela peut néanmoins s’expliquer par le fait que son personnage est sûrement le moins ingrat.

SA MAJESTE MINOR a coûté 30,4 millions d’euros, dont 14 injectés par Studio Canal. « La lumière vient du fond » est plus que jamais d’utilité publique.

            Des nouvelles de la critique qui ne fait pas son travail.

            On n’avait pas interdit les pléonasmes ? Selon notre théorie de la pédanterie fictive, beaucoup trop de films sont démolis par des critiques qui jugent selon un dossier de presse, les avis échangés avec leurs collègues de travail et les préjugés qu’ils ont sur les différentes personnes ayant pris part à l’œuvre. C’est ce qui semble être le cas de MR. BROOKS de Bruce A. Evans. Sorti chez nous le 29 août 2007, le film a été victime d’un véritable lynchage en règle. Evidemment, pour un critique officiel (je ne dirai pas professionnel puisque j’en connais sur la Toile qui mériteraient bien plus cette appellation), aller voir un film au scénario entartré et propice aux poncifs du genre, vendu sur deux anciens will be en jachère cinématographique (Kevin Costner et Demi Moore) et réalisé par un quasi-inconnu (même s’il a déjà réalisé un film en 1992, je doute qu’une majorité de ces critiques l’aient vu. Ce constant manque de culture n’étant pas tellement grave puisqu’il peut être comblé), relève plus de la sinécure que de la satisfaction du devoir accompli. Or, MR. BROOKS mérite mieux qu’un article rédigé de bon matin entre deux croissants et un bol de Rice Krispies.

MR. BROOKSUn des grands atouts du film est la division de Mr. Brooks en deux personnages. Encore une fois, les critiques ont repris cette information d’une version contemporaine de « Docteur Jekyll et Mister Hyde ». Ce n’est pas tout à fait exact. Dans l’histoire originelle, un personnage se substitue à l’autre. Le jour pour le premier, la nuit pour le second. Dans MR. BROOKS, la double personnalité est active de jour comme de nuit. S’il est vrai que Kevin Costner ne tue qu’en mode nocturne (mais qu’en est-il exactement de tous les meurtres qu’il a commis avant que le film ne débute ?), il est tout de même très conscient de William Hurt à certains moments de la journée. La plus belle idée de mise en scène exploite la relation entre ces deux acteurs. Bruce A. Evans les fait communiquer en présence des autres protagonistes. Bien entendu, ceux-là n’entendent rien puisque William Hurt n’existe pas. Il n’empêche que Kevin Costner converse avec lui comme si sa présence était normale et venait compléter les échanges des personnes en jeu. Pour ne pas trop brouiller la différence entre ce personnage imaginaire et la réalité, Bruce A. Evans limite au maximum la présence de William Hurt dans le même champ et le réduit souvent à des espace délimités (dans le rétroviseur, derrière quelqu’un ou un objet, découpage qui l’exclut etc.) En fait, la question de savoir qui est exactement William Hurt par rapport à Kevin Costner n’a pas vraiment d’importance. Evidemment le lien l’établit comme une sorte de petit diable, de déploiement de sa maladie mentale, sa part d’ombre ou plus prosaïquement le côté obscur de la Force comme on dit quand on n’a rien à dire. L’important c’est la manière dont Kevin Costner cherche à le dissocier de sa vision des choses. Parce que MR. BROOKS débute au moment où ce mass murderer n’aspire plus qu’à la tranquillité de la vie qu’il s’est forgée. C’est là un bien joli thème qu’explore le scénario du film. Un homme qui éprouve du plaisir à tuer, qui est parvenu jusqu’à une addiction qu’il a maîtrisée pendant deux années et le voici qui replonge. Les deux heures du film vont s’ingénier à suivre cette nouvelle série de meurtres sonnant le terme de son activité cachée. Mais comme il n’aura tenu que deux années, rien ne nous dit que sa volonté soit suffisamment tenace. Ce qui est paradoxal, donc comique, c’est la méticulosité avec laquelle il conçoit ses divers plans en vue de raccrocher définitivement. D’ailleurs, vers la fin, William Hurt ne croit pas du tout à sa retraite. C’est là où l’opposition de ce double personnage prend tout son sens. Car la vérité apposée à moment donnée par Kevin Costner ne sera pas forcément celle qui prendra acte dans la réalité de son entourage. Lui s’invente une vérité, tout comme William Hurt en a une autre. Mais rien n’est totalement tangible. C’est ce que nous dit le film. C’est particulièrement clair à travers sa fille, jouée par Danielle Panabaker. Ce qui était formulé comme vrai l’instant d’avant ne l’est plus l’instant d’après selon une autre formulation. Mais peut-être qu’il s’agit encore d’une autre dimension de logique et de vérité. Car rien ne dit que Danielle Panabaker est coupable du premier meurtre à la hachette. Ce n’est qu’une déduction de l’esprit malade de Kevin Costner. Les flics n’ont aucune preuve. Certes, l’histoire de la BMW déroute considérablement. A-t-elle menti à son père ? Si le réalisateur nous montre une part de vérité inamovible, alors il n’y a aucune raison qu’il ne nous fasse pas part de sa culpabilité ou de son innocence. Le flou qui persiste provient du fait que toute déclaration est perçue par le prisme du fonctionnement cérébral de Kevin Costner. Un esprit qui s’enfonce un peu plus dans la névrose, puisqu’il parvient à élaborer une théorie fumeuse selon laquelle les gênes meurtriers seraient transmissibles. Il n’y a qu’à partir de ce moment que l’on peut nettement se situer par rapport à sa logique.

L’entrée dans cet esprit malade (et pourtant très ordonné) est encore mis en relief par les différences avec lesquelles Kevin Costner (très méticuleux) et Matt Schulze (très rentre-dedans, manifestement peu calculateur) opèrent. Le soin avec lequel il programme chacun de ses meurtres ajoute énormément à son altération psychique. Et puis il ne faut pas oublier Demi Moore qui campe un agent de police qui semble ne servir à rien en apparence, puisqu’elle ne capture pas Kevin Costner, et dont les histoires d’arrière-plan paraissent bien secondaires. Là encore, le personnage vient contrebalancer celui du tueur. Il s’avère que leurs vies sont calquées sur un négatif troublant. L’un à réussi sa vie professionnelle, sentimentale et familiale mais est en lutte avec des pulsions qu’il ne peut réprimer, l’autre cherche toujours une reconnaissance dans son travail (par des méthodes un peu déviantes, alors que Kevin Costner est on ne peut plus dans le consensuel puisqu’il vient d’être élu « homme de l’année »), peine dans sa vie privée mais connaît les limites à ses pensées les plus négatives car elles leur trouve toujours un substitut (c’est le cas lorsqu’elle dit à son mari qu’elle aimerait le voir écrasé par un 38 tonnes, ce qui fait toujours autant de bien mais diffère quelque peu d’un meurtre vous en conviendrez).

Il a raison et tous les autres sont des ignares crépusculaires, si je comprends bien… Pas tout à fait. Il n’y a pas de fumée sans feu au cul, comme dirait la jeune mariée. En fait, pour comprendre où le bât blesse, le premier film de Bruce A. Evans va nous être d’une grande utilité. KUFFS n’est rien d’autre qu’un petit ersatz de film policier, où il n’y a rien à sauver, même pas la prestation de Christian Slater. Mais le film cherchait à se démarquer par ce comédien s’adressant constamment au spectateur, face caméra. Procédé intéressant s’il n’avait pas été laissé pour compte au milieu de cette tragédie impériale. Il faut dire que Bruce A. Evans bâcle très souvent les scènes qu’il ne considère pas comme les véritables enjeux du film. C’est souvent le cas pour les scènes d’exposition. Dans MR. BROOKS c’est filmé d’une manière assez plate, avec des champs/contrechamps assez balourds et un manque d’idées flagrant. Etrangement, cela n’apparaît plus lorsque qu’il se prend d’affection pour les scènes où une idée lui est venue. Un peu plus de charisme transcende l’affaire. Et même au niveau des compositions visuelles. MR. BROOKS alterne des séquences sans relief à l’intérieur des cadres, avec des jeux de lumière vraiment chouettes (dans l’avion, lorsque Kevin Costner s’éclaire avec sa torche…) et des cadres qui ont revêtu le costard.

MR. BROOKS c’est comme un terrain vague plein de mauvaises herbes qu’il suffit d’arracher pour découvrir un film plus travaillé qu’il n’y paraît. C’est ainsi que nous apparaît au détour d’un passage scénaristique qui pouvait sembler quelconque sur le papier, la plus belle scène du film lorsque Demi Moore se fait tirer dessus dans le couloir. Regardez où le cadre décide de s’attarder lorsqu’elle se met à l’abri. La virtuosité s’allie à un ralenti qui n’a qu’un seul but : transcender le rythme lorsque la bande défilera à nouveau au rythme normal. Qui plus est, le réalisateur a choisi d’effacer la piste sonore pour ne laisser la place qu’à la musique. Le reste c’est du montage. Et alors là, ça sort les kalaschs. C’est brut, bien massif. Image et musique en complète symbiose. Que du bonheur !

Retrouver Demi Moore et Kevin Costner nous plonge en plein syndrome Kad Merad. Vous savez, le comédien à qui l’on donne un César parce qu’il sait faire autre chose que du comique. Dites-donc, c’est pas juste un peu son métier ? Pour la même raison nos deux stars américaines seraient en droit de mériter récompenses et lauriers. Mais si nous regardons MR. BROOKS un peu plus attentivement, nous repèrerons que Kevin Costner ne retrouve pas enfin un rôle à la mesure de son talent. Certes, ce n’est pas un acteur que je déteste mais j’ai toujours trouvé que sa présence imposait plus que son jeu qui manque de variété et de profondeur. Et puis, ce film n’est pas à part dans sa carrière. Il a toujours jonglé entre succès et cataclysmes monstrueux, rôles insipides et personnages plus dessinés. Demi Moore, elle, n’a que très peu dévié du personnage autoritaire, castrateur et peu féminin qu’elle a véhiculé dans des films tels que G.I. JANE, A FEW GOOD MEN, ST ELMO’S FIRE et DISCLOSURE. MORTAL THOUGHTS est peut-être la seule fois où elle m’est apparue plus contrastée. Ici, elle continue sur la même pente sablonneuse. La froideur de son personnage (certainement pas moins bien écrit que celui de Kevin Costner, preuve en est la masse d’informations qui nous parviennent tout au long du film) empêche toute expression de ce qui se joue chez elle. C’est un de ces ingénieux artifices des comédiens qui lui permet de masquer ses difficultés à jouer dans la finesse et la multiplicité. Elle expose tout sur un seul registre et son grand charisme lui permet d’affirmer l’essentiel à la caméra.

Tout cela n’aurait pas été possible sans la baguette du chef d’orchestre Bruce A. Evans. Que nous éviterons d’appeler maestro. Sa véritable intelligence découle de son aptitude à désherber les mauvaises pousses. En cadenassant leur jeu, il leur a permis de ne pas verser dans le grand guignol, dans les travers de comédiens qui ont tendance à trop en faire pour prouver qu’ils savent jouer. Il leur a donc demandé d’en faire le minimum, de jouer avec parcimonie, de penser à s’orienter vers une sobriété maîtrisée. Et c’est ce qu’ils ont réussi à faire, parce que ce sont des indications simples. Se laisser photographier et parler juste. La France en est le premier éleveur. Avec notre grande championne agricole : Virginie Ledoyen ! En plus nous donnons des récompenses aux personnes qui savent réprimer leur cabotinage. Une race de comédiens qui savent aussi jouer sur un autre registre. A quel moment de la journée ? Quand ils dorment !!! Voilà bien à quoi ce genre de direction d’acteurs aboutit : à des comédiens endormis. Kevin Costner et Demi Moore dorment d’un œil, c’est déjà ça de pris.

            Des nouvelles de la critique qui fait bien son travail.

            C’est dans quel pays, ça ? France. 2007. PARANOID PARK. Gus Van Sant. Evidemment, c’est plus facile à juger quand il s’agit d’une personne récemment couronnée à Cannes et qui rentre dans les cases de la politique des auteurs ! Cinéaste dont nous suivons le parcours sans cautionner toutes ses prises de risques (GERRY), Van Sant nous fascine par son aisance à jongler entre impératifs commerciaux et profondes recherches artistiques. Avec son dernier opus il réussit à nous éblouir avec un film couillu à cent lieues du glamour hollywoodien et de ses parures qui vous excitent l’œil. A la fois extrêmement simple dans son langage cinématographique et structurellement pétillant d’ingéniosité, PARANOID PARK démontre que le cinéma est aussi affaire de sensualité et avant tout d’impressions non littérales.

Gus Van Sant nous conte l’histoire d’un jeune adolescent américain qui a commis un homicide involontaire et qui se trouve désormais désarmé face au silence dans lequel il choisit d’enfouir son acte. Pour bien comprendre que ce film n’est pas un simple jeu du chat et de la souris avec un policier qui cherche à faire le jour sur ce fait divers, ou juste l’histoire d’un adolescent mal dans sa peau qui flirte avec les embrouilles, il faut comprendre les précédentes démarches filmiques du réalisateur et les points de repère qu’il impose ici.

PARANOID PARKGus Van Sant a beaucoup filmé les errements de personnages cotonneux, emportés par le moelleux du brouillard qui les entoure et les déconnecte des références que la société impose. Il poursuit cette aventure aux côtés de Gabe Nevins, ne cherchant jamais à extirper son intimité mais plutôt à écouter son rythme de vie. C’est un cinéaste qui travaille sur la notion d’affleurement de l’inconscient, de prise en charge de la réalité, de lutte métaphysique entre un monde que l’on perçoit et dont on n’arrive pas à se convaincre que l’on en fait partie. Toute son œuvre est basée sur la perception de soi. C’est indubitable et sans ambages dans GOOD WILL HUNTING, perspicace dans LAST DAYS, téméraire dans MY OWN PRIVATE IDAHO et ainsi de suite pour tous ses autres films. C’est très clair par l’emploi qu’il fait des inserts en 8mm où nous voyons des jeunes faire du skate. Il les dissémine à des endroits clés du film, de sorte qu’ils apportent aération narrative et recentrage de la problématique première. N’oublions pas qu’ils closent le film en annonçant peut-être pas la totale résolution des tourments du jeune homme mais, du moins, la stabilité que lui confèrent les rails retrouvés (nous allons y revenir). Ces intervalles ne sont pas innocents et je suis surpris qu’aucune critique n’ait relevé leur dissémination stratégique. Le skate c’est d’abord un sport pour funambules de la vitesse, moins suicidaires que ceux du vide. A nouveau la perception de soi. C’est aussi l’élément d’identification de ces jeunes, un des éléments qu’il faut avoir coché sur sa check-list pour être accepté populairement et intégrer la norme. Avoir une jolie copine aussi. Baiser surtout, car baiser vaut toujours mieux que ne pas baiser, entendra-t-on dire (remarquez qu’au travers d’un film aussi peu bavard, les moindres phrases sont travaillées et si elles semblent dépourvues d’éloquence littéraire et tellement quotidiennes c’est parce qu’avant tout elles cherchent à ressembler à ceux qui les prononcent). Pourtant, cela ne satisfait pas pleinement Gabe Nevins. Bienvenue dans le monde de ceux dont le prénom ne figure pas dans le calendrier. Faire l’amour avec sa copine n’est qu’un processus d’identification à ceux qui se préoccupent de leur sexualité, donc de leur normalité. C’est pour cela que Taylor Momsen se précipite sur le téléphone (la